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Journaliste et co-fondatrice du site Hors-série, metteuse en scène et comédienne, Judith Bernard décrypte ici le documentaire d’Yves Azeroual « Islamogauchisme, la trahison du rêve européen ». Davantage qu’une analyse d’un phénomène politique émergent, ce documentaire offre un puissant révélateur des obsessions identitaires (et notamment islamophobes) d’une partie conséquente des élites, notamment médiatiques et politiques, mais aussi d’une forme patente d’escroquerie intellectuelle. 

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« Il y a tout un milieu islamogauchiste, visiblement vous en faites partie ».

C’est ainsi que Brice Couturier m’a située, un soir d’octobre 2020, dans l’émission 28 minutes sur Arte : nous étions en train de parler de la reprise des attentats terroristes sur le sol français, et le fait que j’avance l’hypothèse d’un lien entre le terrorisme et les frappes militaires menées par les armées occidentales depuis vingt ans dans les mondes musulmans l’avait littéralement effaré. À la question que je lui retournais, de savoir ce que ça voulait dire exactement, « l’islamogauchisme » [1], l’inusable producteur/chroniqueur de France Culture me renvoya à cet « excellent film documentaire d’une heure et demie sur internet » dont il avait oublié l’auteur, et le titre aussi d’ailleurs, mais enfin « qui en parle très bien », de « l’islamogauchisme », et qu’il me conseilla fissa de voir.

Comme je suis scrupuleuse, j’ai obtempéré et regardé « Islamogauchisme, la trahison du rêve européen », d’Yves Azeroual[2] – intégralement, méthodiquement : je n’ai pas loupé une miette de ce très copieux gloubi-boulga par lequel un aréopage de néo-cons, prétendant faire la cartographie du territoire inquiétant de « l’islamogauchisme », livre à son insu une radiographie  extrêmement préoccupante de son propre univers mental.

 

Docu cheap et grosses ficelles

Pour la forme, c’est une classique succession d’interviews d’essayistes, journalistes et autres intellectuels médiatiques, de personnalités politiques d’envergure petite à moyenne, et d’un chercheur du CNRS égaré là comme en ses propres repères. Le tout est précédé d’un prologue assez croquignolet : il s’agit d’une animation vidéo représentant des cartes à jouer : à l’effigie de différentes personnalités dont on comprend qu’elles incarnent les « islamogauchistes » qu’il faut prendre en horreur, ces cartes se glissent, s’alignent, se retournent, révèlent leur dessous comme elles le feraient dans les mains d’un joueur de bonneteau se livrant à des tours de passe-passe.

On devine qu’est suggéré ici le motif de la duplicité et de l’arnaque à quoi l’islamogauchisme est associé par ses détracteurs, comme en témoigne par exemple cet effet de splitscreen combinant, dans le cadre supérieur, des cartes à l’effigie de Clémentine Autain et d’Eric Coquerel (dame et roi de cœur), et dans le cadre inférieur une carte à l’effigie d’Houria Bouteldja, tête en bas comme tout ce qui tient de la diablerie, et dame de pique évidemment – chez Pouchkine, c’est un signe très funeste.

Le splitscreen, par les effets de démultiplication de l’image qu’il permet, esquisse quant à lui l’idée d’une redoutable prolifération – d’une invasion, pourrait-on dire.

 

Le registre du racontar 

S’agissant des tours de passe-passe, c’est du côté de la rhétorique que nos locuteurs excellent. Amalgames, sophismes, généralisations abusives, hyperboles mensongères jusqu’à la fake news, ils ne reculent devant rien, sans avancer jamais ni la moindre preuve ni la moindre source pour étayer leurs élucubrations. On est là dans le registre discursif du racontar, qui ne dit rien de ce dont il prétend parler, mais révèle tout de celui qui l’emploie – ce qui en fait toute la saveur.

Ce registre agit comme un puissant révélateur des convictions, préjugés et autres inclinations douteuses propres à ceux qui s’y exposent. En l’occurrence : un imaginaire colonial persistant, un impérialisme allant de soi, un sionisme virulent, un racisme anti-arabe sous-jacent, déguisé sous une islamophobie décomplexée, et cerise sur le gâteau, l’étendard du féminisme, mais porté par un borgne – l’œil intraitable s’agissant des arabo-musulmans, aveugle aussitôt que le patriarcat exerçant ses violences est blanc et bourgeois.

 

De l’obscurantisme des illuminés

Le plaisant de l’affaire est que ces croisés de la « laïcité », de la « République » et de ses-valeurs-universelles prétendent lutter contre l’obscurantisme, se situant implicitement du côté des Lumières. Hélas, des Lumières ils omettent de mobiliser l’outil primordial, la vertu cardinale : la Raison. Laquelle commande la rigueur logique (une concomitance ne fait ni une identité ni une causalité), postule la faculté de discernement (l’amalgame est une erreur de jugement particulièrement coupable), et repose a minima sur l’exigence de la démonstration et l’administration de la preuve. Faute de quoi leur discours ne peut être compris autrement que comme une immense hallucination collective, assénée avec l’aplomb que seules autorisent les positions les plus dominantes du spectre social.

Sans prétendre à l’exhaustivité, et pour reprendre et compléter les propos que j’ai tenus dans l’émission Façon puzzle[3], je propose ici quelques exemples des principaux procédés rhétoriques, joints à un peu d’analyse – puisque lutter contre l’obscurantisme exige normalement des formes raisonnées et, si possible, convaincantes.

 

1) Amalgames calomnieux

Le procédé qui domine l’ensemble est l’amalgame ; anticipant la critique, la voix off s’ouvre d’ailleurs sur une habile précaution qui croit désamorcer ce reproche : « Leur argument favori (aux islamogauchistes, NDLR) : pas d’amalgame ». Mais de notre part ce n’est pas un « argument » : c’est la réfutation d’une faute logique. Car c’est bien une faute logique que de confondre systématiquement deux notions distinctes en les prétendant substituables sans le moindre dommage sémantique. Ainsi le discours tenu « confond-il » tout au long du documentaire « musulman » et « islamiste ». Confond, c’est-à-dire, emploie l’un puis l’autre adjectifs indifféremment, comme si les deux termes étaient parfaitement analogues.

Par exemple les propos de Laurent Bouvet évoquant « le nouveau prolétariat, les immigrés, rabattus sur leur condition musulmane » est enchaîné sans transition logique avec celui de Caroline Fourest à propos de « la maladie infantile qui, au nom du progressisme, tend à prendre les islamistes, y compris les plus réactionnaires, les plus totalitaires, pour les nouveaux damnés de la terre ».  Est-il besoin de montrer qu’un tel enchaînement produit une équivalence implicite entre cette suite de syntagmes : « prolétariat de condition musulmane »/ « damnés de la terre »/ « islamistes – « réactionnaires » « totalitaires » ? Sur les 90 minutes que compte le documentaire, pas une seule seconde ne sera consacrée à faire l’effort d’une définition de ce que veut dire « islamiste » et de ce qui pourrait le distinguer de l’adjectif « musulman ».

D’une manière générale, le champ lexical de l’islam est employé avec la plus grande désinvolture, les locuteurs piochant au hasard dans un grand sac de mots ressentis comme équivalents – « musulman », « islamiste », « islam radical », « islam politique », « fondamentalisme », « totalitarisme » – et laissant croire (c’est apparemment leur sentiment) qu’en tout musulman il y a un prosélyte prêt à tout pour convertir l’intégralité du corps social à sa doctrine totalitaire.

L’autre amalgame structurant la rhétorique de l’ensemble identifie antisionisme et antisémitisme, et se réalise majoritairement par des effets de montage : lorsque la voix off déplore par exemple que « la gauche reste souvent sourde face à l’explosion de l’antisémitisme », les images venant à l’appui de cet énoncé ne documentent rien de cette « explosion » qu’il faudrait chiffrer et sourcer, et se contentent de montrer une manifestation de soutien à la Palestine, où figurent deux pancartes lisibles : « Stop à la collaboration avec le terrorisme israélien » et « Israël = danger pour l’humanité » ; toutes les allégations d’antisémitisme du documentaire seront systématiquement illustrées par des exemples d’énoncés antisionistes pourtant dépourvus d’ambiguïté.

On connaît la position des néocons vis-à-vis des revendications antisionistes ; elles seraient la forme socialement acceptable d’un antisémitisme tapi au fond de l’âme (en des endroits où nul ne peut rien prouver) ; qu’on nous permette de leur retourner le procès d’intention, en considérant que cet interdit qu’ils prétendent jeter sur les positions anti-impérialistes et anti-colonialistes trahit chez eux une âme livrée à la poursuite sans trêve, sans remords et sans scrupule, du rêve colonialiste et impérialiste, prétendûment civilisateur mais objectivement barbare.

 

2) Qualifications fallacieuses

Elles sont très habituelles dans ce champ politique et l’on n’est pas surpris de les trouver dès l’ouverture du documentaire, dans la voix off du prologue : la mouvance islamogauchiste serait composée « de militants indigénistes, décolonialistes et autres racialistes (…) dont le discours antisioniste fleure bon l’antisémitisme ». Tout ça est asséné avec une pléthore d’occurrences en -isme, où le suffixe suggère une revendication portée à l’excès, et croit circonscrire un corps de doctrine faisant référence.

Mais, s’il est vrai que les marxistes se réclament de Marx, et que le communisme revendique le commun, voire la Commune, jamais les Indigènes de la République, ni, je crois, les décoloniaux en général, n’ont revendiqué l’indigénat : ils en déplorent la persistance sous des formes nouvelles, et s’ils se disent « indigènes », c’est pour dénoncer d’être encore traités comme tels après que la République leur a raconté des sornettes sur l’égalité de ses citoyens. Ils ne sont pas indigénistes, donc, et ne se diront « indigènes » qu’aussi longtemps qu’ils n’auront pas été entendus et respectés.

Racialistes ils le sont encore moins, puisque le racialisme postule l’existence de races biologiques, et voisine pour cette raison avec le racisme, tandis que les décoloniaux posent la race comme un fait social, historique, résultant du racisme, qu’ils luttent pour déconstruire. Ces qualifications ne sont pas seulement inadéquates, elles sont diffamatoires, en leur prêtant un racisme (et un antisémitisme, bien sûr) que nul n’a jamais pu démontrer ni poursuivre en justice pour la bonne raison qu’ils en sont dépourvus, et qu’ils en sont même les plus acharnés adversaires.

 

3) Citations apocryphes

Les locuteurs de ce documentaire ont quelque chose de Don Quichotte : croyant livrer une bataille superbe contre de terribles dragons, ils fouettent piteusement l’air face à des moulins à vent. Assourdis, sans doute, par leur vacarme, et leurs propres effets de manche, ils n’entendent rien de ce qu’on dit, mais ce n’est pas grave : ils inventent. Ainsi ont-ils l’assurance de pouvoir poursuivre leur admirable geste.

Raphaël Enthoven, par exemple, n’aime pas les Gilets jaunes et s’aime beaucoup leur portant le fer : il raconte à leur sujet qu’ils « ont tenté de prospérer sur le sentiment que le gilet jaune était une étoile jaune ou que le gaz lacrymogène était comparable au Zyklon B ». Je ne sais pas d’où il sort cette élucubration abjecte ; de son propre cerveau vibrionnant ? Du tweet d’un allumé qui serait tombé sous ses yeux, et qu’il aurait cru pouvoir étendre, en une généralisation confinant au délire, à l’ensemble des Gilets Jaunes ? On ne le saura pas, le documentaire ne produisant jamais la moindre source, et il ne se trouvera évidemment personne parmi ses doctes locuteurs pour défendre les Gilets jaunes, puisqu’ils sont « antisémites » : la preuve, un jour, un Gilet jaune a insulté Alain Finkielkraut – que le caractère antisémite de l’insulte soit avéré n’autorise nullement à inférer de cet individu, indiscutablement coupable, à la culpabilité générale des Gilets jaunes, sauf à se livrer à l’une de ces généralisations abusives qui joignent à la faute logique la calomnie.

La réalisation parfaite de cette invention d’un crime prêté à l’adversaire pour mieux le démolir s’accomplit dans la citation apocryphe : le procédé consiste à attribuer à son adversaire une citation haïssable, pour déduire combien l’adversaire est haïssable. Qu’importe que la citation soit une pure invention ? Il suffira de la répéter à l’infini, tout le monde finira par y croire et par haïr à l’unisson – la haine est si délectable qu’elle se satisfait volontiers de mirages.

Voici plusieurs années que Caroline Fourest affirme, et elle le redit dans le documentaire, qu’Houria Bouteldja dit « qu’on ne doit pas dénoncer un viol quand il commis par un immigré, parce que ce serait de la trahison communautaire ». Houria Bouteldja n’a jamais écrit cela, elle ne l’a jamais dit. Dans Les Blancs, les juifs et nous elle rapporte le cas d’une femme (noire) qui dit n’avoir pas voulu porter plainte contre son agresseur (noir), parce que les prisons sont déjà pleines d’hommes comme lui – « comme vous », dit-elle au journaliste qui l’interroge, noir également[4]. Ce passage est descriptif, pas prescriptif. Houria Bouteldja n’y voit pas un programme, mais un problème, qu’elle analyse. Analyser : c’est là un crime inexpiable, semble-t-il, venant d’une « indigène ».

Pascal Bruckner n’est pas meilleur lecteur de Bouteldja : affirmant que son livre est « un cri de haine contre les juifs » (juifs que dans le livre elle appelle ses « cousins », qui en quittant le Maghreb ont « laissé un vide que nous ne pourrons plus combler et dont je suis inconsolable », écrit-elle p. 56), il poursuit son étrange résumé selon lequel le texte ferait des « juifs les francs-tireurs de la Blanchité, là pour écraser les musulmans partout dans le monde ». Pas un mot de vrai, pas une citation exacte, pas une interprétation fidèle au sens du texte. Ce n’est pas grave : on invente. Ainsi les moulins brassent-ils inlassablement le vent de leur colère chimérique.

 

4) Amputation de la dialectique et concomitances aberrantes

Une astuce récurrente dans le documentaire consiste à amputer une chaîne de causalité de l’une de ses parties ; ainsi tronquée, la dimension dialectique s’effondre pour laisser place à une concomitance aberrante. La voix off par exemple fait cet étrange constat : « Dans les mois qui suivent les attentats du 11 septembre 2001, la plupart des groupes d’extrême gauche stigmatisent non les auteurs de l’attentat, mais l’islamophobie qui selon eux grimpe avec force ». Dénoncer l’islamophobie, dès 2001 ? Oui, en novembre de cette année-là, Alain Gresh publie en effet dans le Monde Diplomatique un article qui dénonce la déferlante d’interprétations islamophobes appliquées aux attentats, de la part de prétendus experts qui croient pouvoir affirmer que le terrorisme sort tout armé du Coran, que l’islam est, dans sa doctrine, intrinsèquement violent et criminogène.

Cette séquence de l’histoire occultée – celle où, justement, l’islamophobie s’articule, s’exprime et se répand partout – les discours de contre-attaque passent pour des plaidoyers sortis de nulle part, comme autant de tentatives de légitimation du terrorisme, évidemment incompréhensibles dès lors qu’est effacée la dialectique qui les a engendrés. Mais le documentaire ne pouvait pas mentionner cette séquence massivement islamophobe : dans l’univers mental dont il émane, l’islamophobie ce n’est pas un fait social, c’est, dès le prologue, « un étendard », derrière lequel avancent (souvent masqués : souvenons-nous du motif de la duplicité) les « islamogauchistes », ces « idiots utiles » qui ne voient pas le « danger islamiste », victimes d’un aveuglement que nos néocons ne se lassent pas de déplorer.

 

De la bête qui vient

Ce danger pourtant semble massif ; il forme une « vague » contre laquelle il faut faire un barrage. C’est l’obsession de Caroline Fourest, de faire « barrage » (on ne compte plus les occurrences) ; hydraulique, le barrage, puisque ce qui vient est liquide et promet une « submersion ». C’est Zohra Bitan qui a le mot, ça lui vient dans une phrase sur Tariq Ramadan :

« sous couvert de costards, d’une attitude occidentalisée (…), derrière ça y a un package bien huilé de comment il voudrait que les musulmans en France, et les musulmanes, vivent. C’est la construction d’une vague qui viendrait submerger une norme sociale et collective à laquelle nous sommes attachés ».

Vous la sentez venir, la vague ? Celle dont, déjà, Marine le Pen parlait quand elle déplorait la « submersion migratoire »… Les envahisseurs désormais ne viennent plus d’ailleurs : ils sont là, parmi nous, prêts à nous déborder – « nous » qui ? Les non-musulmans, sans doute. On ne s’étonnera pas de l’ethnocentrisme de la même Zohra Bitan qui se scandalise de ce « que 90% des femmes dans les pays musulmans ne vivent pas librement au sens où MOI JE LE CONÇOIS », ni du racisme crasse qu’elle manifeste avec ses tournures essentialisantes, quand elle reproche aux islamogauchistes de « protéger systématiquement tout ce qui touche le maghrébin, le musulman, l’habitant des quartiers, sans aucune distinction ». « C’est d’un racisme supra-violent », ajoute-t-elle, sans percevoir qu’elle confesse ce qu’elle croit dénoncer.

Philippe Val, lui, voit plutôt un « cheval de Troie pour rentrer dans la société » – il ne fait décidément aucun doute que ça veut nous faire la guerre (par la ruse, comme tout ce qui est fourbe). « Ça » quoi ? Les islamistes, les musulmans, les islamogauchistes ? Ce doit être un « package », là aussi. Un package explosif, barbare, en tout cas très sauvage : « On a tellement envie qu’on peut apprivoiser tout ça (sic) alors que c’est pas apprivoisable », poursuit-il. Un animal, alors ? Pire encore :

« les maires seraient complaisants au nom de la diversité, mais en réalité ils ont peur : ils pensent qu’en autorisant ce qu’ils autorisent, ils vont échapper à la bête, au monstre ».

 Voilà, vous êtes prévenus : ce qui vient, c’est un monstre. Dans les vapeurs de ce documentaire esquissant une nébuleuse bien nébuleuse, on n’a pas vraiment compris ce que c’était que ce « monstre », mais on sent que ça enfle, que ça menace, et que nos chevaliers, eux, bien droits dans leurs valeurs (la République, tout ça) veillent. Les yeux grand ouverts, tandis que les islamogauchistes, eux, « ferment les yeux » – sur l’antisémitisme, mais aussi sur « les agressions sexuelles de masse » (selon la voix off, en une hyperbole confinant à la fake news) qui ont frappé Cologne à la Saint-Sylvestre 2015.

Il ne faut évidemment jamais sous-estimer la violence des agressions sexuelles, et celles de Cologne n’échappent pas à cette règle de gravité ; mais entre les rumeurs médiatiques initiales qui annonçaient plus d’un millier d’agressions sexuelles et la réalité qui a subsisté après examen judiciaire des plaintes, l’affaire est apparue comme une forme très typique d’emballement. Largement démontée, elle a retrouvé devant les tribunaux des proportions moins spectaculaires : 52 mises en examen, dont la majorité pour vols[5] (pour information, en France il se produit quotidiennement pas loin de 200 viols qui émeuvent peu nos chasseurs d’islamogauchistes).

On ne saurait donc, à propos de Cologne, parler « d’agressions sexuelles de masse » sans mentir. « L’audace eût été de dire la vérité », pérore pourtant à ce sujet Enthoven, au paroxysme de la fatuité au moment où il ment le plus éhontément.

 

Se défendre face à l’escroquerie intellectuelle

Les faits, au fond, ce n’est pas leur affaire. Ils savent bien que dans une société d’opinion, le pouvoir de véridiction tient moins dans l’examen des faits et l’exercice de la raison que dans la position sociale de ceux qui parlent : assis très haut dans la certitude de leur incontestabilité, ils peuvent faire passer leurs sophismes, leurs péroraisons et leurs mensonges pour des assertions éclairées, et savent pouvoir compter sur le psittacisme de leurs homologues pour que la « bonne parole » soit partout répandue.

Brice Couturier, ce soir d’octobre où il m’a recommandé ce documentaire devant le petit million de téléspectateurs d’Arte, n’a pas manqué à l’appel des perroquets, et c’est un grand péril que de promouvoir largement un tel ramassis d’élucubrations haineuses. Mais il n’est pas inutile d’en prendre connaissance et d’y aiguiser nos outils critiques : on en sait maintenant beaucoup plus sur lui et ses alliés, sur l’escroquerie intellectuelle en quoi consiste leur rhétorique, et le redoutable danger politique qu’ils font peser sur notre corps social déjà fort éprouvé, en l’abreuvant de leurs fantasmes et de leur haine.

Il semble impérieux de ne plus les laisser dire, urgent de défendre pied à pied l’exigence de raison, de responsabilité, d’honnêteté morale et intellectuelle qui censément oblige quiconque s’exprime dans l’espace public. Il ne s’agit pas ici que de veiller à la qualité de nos débats ; il s’agit, plus gravement encore, de prendre soin de notre corps social qui subit, outre les affres de la domination, les démons de la manipulation.

 

Notes

[1] Question faussement naïve, je le confesse : depuis quelques semaines, l’anathème était sur toutes les ondes, et même dans des bouches toutes ministérielles. Ce n’était de ma part qu’un test un peu taquin, gourmand de découvrir ce que mon interlocuteur allait bien pouvoir trouver comme substance à ce concept ectoplasmique.

[2] Mon scrupule seul n’y aurait peut-être pas suffi ; l’invitation du média Paroles d’Honneur, qui lançait une nouvelle émission de décryptage intitulée « Façon puzzle », à me pencher sur cet objet en fait assez dégoûtant m’a donné l’occasion de m’atteler vraiment à la tâche. C’était pénible (le visionnage), mais un régal d’en discuter avec Houria Boutledja et Wissam Xelka, sous la houlette de Tarik Yaquis qui présente très bien cet épisode fort prometteur – et même jubilatoire – que je vous invite à mon tour à découvrir :

https://www.youtube.com/watch?v=chNzQHiLULs&t=4525s (Vivement la suite !)

[3] Cf note 2.

[4] C’est page 92, et j’invite tout le monde à aller vérifier ; la source, la source, il n’y a que ça de vrai.

[5] https://www.liberation.fr/checknews/2019/07/12/quel-est-le-bilan-judiciaire-des-agressions-du-reveillon-2015-a-cologne_1738995

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