Toute une constellation de revues et de journaux anticapitalistes en ligne a émergé au cours des dix dernières années, contribuant à la construction de nouvelles formes d’intellectualité critique, alternatives aussi bien aux médias dominants qu’à la « fachosphère ». Contretemps, dont le site avait été créé en 2008 en pleine indépendance de la revue imprimée du même nom, souhaiterait donner la parole à celles et ceux qui les animent, pour mieux comprendre leurs projets éditoriaux et politiques, leurs objectifs, les obstacles qu’ils rencontrent ou ont rencontré, leurs modes de fonctionnement.

Pour ce premier entretien, nous avons posé quelques questions à Raphaël Schneider. Il est l’un des principaux animateurs – avec Judith Bernard – du site Hors-Série, qui propose des entretiens filmés de longue durée avec des auteurs autour de livres récemment parus. 

Quand et comment est né Hors-Série et quels sont les liens avec Arrêt sur images ? À quel besoin et/ou désir est venu répondre ce site pour l’équipe qui l’a fondé ? En quoi venait-il s’inscrire dans une conjoncture spécifique ?

L’idée de Hors-Série a germé à l’automne 2013, à partir de nos frustrations après une longue collaboration entre Judith Bernard et Arrêt sur images (où elle était arrivée en 2004, sur France 5 à l’époque)… Le désir premier était un désir d’autonomie : dans le choix de nos invités, dans la définition de nos formats, il s’agissait de ne pas s’aligner sur les impératifs du monde médiatique, en privilégiant des contenus parfois théoriques et des entretiens de longue durée. Et puis nous voulions pouvoir assumer une position politique, éventuellement radicale, ce qui supposait que nous disposions d’une indépendance éditoriale totale. On a donc proposé à Daniel Schneidermann de s’appuyer sur la structure logistique d’Arrêt sur images pour créer notre propre site. Il acceptait de nous accompagner dans l’aventure si on récoltait 60 000 euros par le biais d’un financement participatif, chiffre qui correspond à peu près à nos dépenses annuelles. On a finalement récolté 76 000 euros avec comme équipe de départ Maja Neskovic, Laura Raim, Murielle Joudet et Judith en directrice de publication. Depuis, nos liens avec Arrêt sur images n’ont pas changé : le site nous épaule au niveau de la logistique puisque nous partageons le même studio, le même webmaster, la même comptable ; et nous sommes toujours parfaitement indépendants au niveau des contenus. Nous invitons qui nous voulons, comme nous voulons, et Daniel Schneidermann ne découvre notre travail que lorsqu’il est mis en ligne.

S’agissant des éléments déclencheurs, la rencontre avec Frédéric Lordon a aussi été un moment important. La première émission que Judith a enregistrée avec lui, en 2010, à propos de Capitalisme, désir et servitude, a eu un succès retentissant, alors que personne au départ ne voulait s’y risquer (ni Schneidermann, ni même Lordon) : texte trop théorique, public de niche, audience improbable… Pourtant, sitôt diffusée, elle a « cartonné » : pour beaucoup, elle est devenue culte et n’en finit pas d’être piratée sur le web… On a même découvert qu’une femme avait changé de vie professionnelle pour ouvrir son propre restaurant, baptisé L’angle alpha, suite à cette émission ! C’est donc que ces entretiens, qu’on peut juger confidentiels au départ, sont susceptibles d’avoir un impact considérable, si on leur donne leur chance.

 

Pourquoi ce choix du format de l’entretien filmé ? Qu’apporte-t-il selon vous par rapport à d’autres formats ? Vous êtes-vous inspirés de certains modèles de revues ou d’émissions ?

C’était déjà le format de Dans le texte lorsqu’il était diffusé sur Arrêt sur images – et qui avait été inventé pour innover, à Arrêt sur images : le principe était de ne plus se contenter de critiquer la télé, mais de faire la télé qu’on voulait voir. Et c’est en effet un format dont nous étions très gourmands, Judith et moi, en tant qu’usagers des médias, sans parvenir à satisfaire notre appétit : l’offre télévisuelle, s’agissant de la parole filmée, est d’une indigence consternante. Impossible de pouvoir écouter à la télé un intellectuel critique, dans la durée : s’il est invité (ce qui est rare), c’est pour être aussitôt interrompu et confronté à de nombreux contradicteurs orthodoxes, dans un format talk show plus énervant que nourrissant. Cette parole-là, et le temps de l’entendre vraiment, nous manquaient : nous la cherchions partout sur internet, dévorant des conférences filmées dans une qualité vidéo très improbable… De mon côté, je viens du monde de l’image, donc il m’était naturel de vouloir développer ce format. Il me semble plus opérant pour toucher un public un peu plus large sur des contenus exigeants. Et puis la plupart de nos invités étant des universitaires, des chercheurs, il me semble important qu’ils soient vus, physiquement. Qui sont-ils ? Quels sont leurs affects lorsqu’ils présentent leur travail ? À l’heure où il y a une grande défiance vis-à-vis des « élites », auxquelles ils peuvent parfois être associés, l’image facilite la proximité. Il faut ajouter aussi que la qualité de certaines de nos émissions comme Dans le film ou Dans le mythe, repose en partie sur l’apport d’extraits de films, et d’une riche iconographie.

 

Hors-Série, ce sont des entretiens filmés avec des personnalités issues de divers milieux, autour d’un ouvrage qu’elles ont fait paraître récemment. Chaque samedi, le site diffuse un nouvel entretien. Essayez-vous de « coller » à une certaine actualité éditoriale ? Quels sont les éléments intellectuels et/ou politiques qui guident vos choix en matière d’ouvrages, et donc d’invités ? En d’autres termes, avez-vous une ligne éditoriale et si oui, laquelle ?

Nos choix d’invités sont en grande partie tributaires des parutions des éditeurs, même s’il nous arrive de nous en détacher à l’occasion, comme ce fut le cas avec Jacques Rancière sur Le Maître Ignorant paru en 1987 ou encore Jean-Marc Rouillan et son livre Je Hais les matins paru en 2001 : là ce sont des textes qui s’imposent par-delà l’actualité. Ensuite à l’intérieur de l’actualité nous faisons évidemment des choix qu’il n’est pas facile de synthétiser, puisqu’ils découlent à la fois d’une conjoncture politique, de débats théoriques dans le champ de la gauche critique et de la sensibilité respective des journalistes et de la mienne. Nous sommes attentifs aux luttes sociales (toutes : cela inclut les luttes féministes, antiracistes, LGBT…), et tâchons de les accompagner avec des entretiens qui permettent d’approfondir leur horizon politique. Par ailleurs nous ne nous jetons pas sur une parution dont on sait qu’elle sera massivement couverte par d’autres médias dont la puissance de frappe est beaucoup plus grande que la nôtre. Enfin, concernant la musique et le cinéma, nous ne sommes pas sur des choix qui découleraient d’une culture militante, par exemple, de la « fiction de gauche » ou du « docu engagé » pour le dire très vite : nos émissions « esthétiques » misent sur la valeur artistique de l’œuvre examinée, et sur la profondeur et l’acuité du regard qu’on porte sur elle.

Vous avez opté, au moment de la fondation d’Hors-Série, pour un système payant, par abonnements. Pour quelles raisons ? Ce modèle économique s’est-il avéré pertinent ?

Avec un modèle payant, nous avons emboîté le pas d’Arrêt sur images qui fut, je crois, l’un des premiers médias en ligne sur abonnement, et qui a aussitôt fait la preuve de sa viabilité. Les raisons en sont multiples : il nous fallait un modèle économique qui nous mette à l’abri de toute dépendance vis-à-vis des puissances de l’argent (actionnariat, publicité). Un modèle économique, parce que nous savons que réaliser ces entretiens représente un travail rigoureux, long et exigeant, et que tout travail mérite salaire. Ne pas rémunérer ce travail reviendrait à le considérer comme du militantisme – et l’équipe de Hors-Série ne se reconnaîtrait pas dans cette définition restreinte de son travail. De mon côté ce serait purement impossible : en tant que réalisateur, monteur, mixeur et documentaliste de toutes les émissions, Hors-Série m’accapare à temps complet, je n’ai pas d’autres ressources. Et même s’agissant des journalistes, qui n’interviennent qu’une fois par mois, on ne pourrait pas s’appuyer sur leur seule fibre militante : le militantisme est un très beau geste, mais c’est un geste fragile, qui repose sur le bénévolat – lequel s’essouffle aux premières difficultés rencontrées par les bénévoles, qui ont tôt fait de considérer qu’ils ont plus urgent à faire (gagner leur vie) que de livrer des émissions à intervalle régulier pour le site. Quand bien même les journalistes travailleraient gratuitement, par passion, par militantisme, il faudrait payer l’hébergeur, le renouvellement et la maintenance du matériel audiovisuel : avec quelles ressources ? Dans les modèles « gratuits », c’est toujours au travailleur de renoncer à sa rémunération, tandis que le capital, lui, ne renonce jamais à faire payer pour ses propriétés. Par ailleurs, la gratuité, telle qu’elle s’est développée dans ce domaine est une illusion. Lorsque vous lancez un média en ligne en accès libre, il y a forcément besoin d’argent : soit c’est un capital investi au départ (et d’où vient-il ? Il faut être transparent sur les ressources initiales qui ont permis d’investir, et sur les liens idéologiques qu’elles peuvent induire), soit il repose sur les contributions volontaires de ses usagers (les « socios » pour Le Média) ; beau pari, dont on verra comment il tient sur la durée. Mais, tant qu’à demander aux usagers de payer, et plutôt que de leur demander régulièrement l’aumône, nous considérons, à Hors-Série, qu’il est plus clair de le faire « à l’entrée », avec un prix très modique (3€ par mois, sans obligation de durée ni de renouvellement) : l’obstacle est en fait bien plus psychologique qu’économique, du côté des usagers. La totalité du site, toutes nos émissions depuis plus de trois ans, accessibles pour le prix d’une seule bière, c’est un coût dérisoire ; mais « payer pour voir », sur Internet, où règne le fantasme de la gratuité, c’est un geste difficile à accomplir – mais c’est un geste qu’il nous paraît décisif de défendre et d’expliquer. Bien sûr c’est un choix qui a ses limites : un média payant a toutes les peines du monde à dépasser un certain seul de visibilité, cela restreint considérablement notre audience – impossible pour nous de devenir un « média de masse » ! Mais c’est un choix qui a pour nous le mérite de l’indépendance, de la transparence et de la cohérence.

 

Comment fonctionne l’équipe éditoriale d’Hors-Série ? Qu’est-ce que l’arrivée plus récente de nouveaux journalistes (Manuel Cervera-Marzal et Louisa Yousfi) est venue modifier dans votre fonctionnement puisque, jusque-là, chaque journaliste était responsable d’une rubrique ?

Le choix des invités se fait la plupart de temps d’un commun accord entre l’intervieweur et moi-même. Comme je suis le réalisateur de toutes les émissions, je suis le point nodal de l’équipe, celui avec qui tous les journalistes coopèrent directement. En cas de litige, nous nous en remettons à la discussion collective : l’équipe se réunit environ tous les mois, évoque les projets d’émissions, et c’est là qu’on arbitre les litiges (rares), à la majorité. En tant que directrice de publication, Judith dispose, formellement, d’un droit de veto, mais elle n’y a jamais eu recours. D’un point de vue organisationnel, les arrivées de Manuel Cervera-Marzal et de Louisa Yousfi n’ont rien changé puisqu’ils ont tous deux hérité de la responsabilité de leur rubrique (respectivement Aux Sources et Dans le mythe). Sur le plan éditorial, il y a évidemment une évolution : Manuel arrive avec une solide culture en sciences politiques, qui correspond à son champ universitaire, tout en restant dans la ligne un peu chomskyenne de Maja Neskovic – d’où l’invitation de Marcel Gauchet, exercice auquel Manuel voulait se confronter, et qui a pu en irriter certains. Quant à Louisa, sa formation philosophique infléchit bien sûr l’approche des Dans le mythe ; et en tant que militante décoloniale, elle apporte un regard très précieux, dont nous voulions enrichir Hors-Série.

Vous avez développé une rubrique « Spéciale », dans laquelle on retrouve notamment des interventions filmées en partenariat avec la revue Période ou avec le colloque « Penser l’émancipation ». Comment Hors-Série s’inscrit-il dans le paysage intellectuel de la gauche française ?

Du fait de notre format de prédilection – les entretiens filmés de long format avec des intellectuels critiques – Hors-Série peut sembler un peu « hors-sol » : de la théorie, des concepts intemporels, le charme un peu suranné de l’entretien en face à face… Mais notre relation au terrain et au présent est très forte aussi ; c’est là que se jouent des événements publics où des débats contradictoires, dans le champ de la gauche critique, peuvent avoir lieu, où certaines prises de parole peuvent avoir valeur d’événement : les émissions spéciales permettent de capter cela, et d’en faire profiter ceux qui se tiennent loin de Paris où nous travaillons. En filmant ces débats, ces interventions, nous permettons non seulement d’en diffuser géographiquement la portée, mais d’en garder la trace, dans le temps : c’est un travail d’archive, qui est essentiel à nos yeux. Et le principe de ces émissions spéciales, c’est qu’elles sont gratuites, accessibles sans abonnement : c’est la partie « publique » du site. C’est ma part de bénévolat, et de militantisme, donc ; je ne suis pas payé pour la captation de ces événements dont nous ne sommes pas les instigateurs. Pour ce qui est de notre situation dans le paysage de la gauche française, nous nous efforçons de saisir les débats qui le traversent, ses points de fracture, et de les éclairer par une approche la plus rigoureuse et la plus documentée possible. Nous voisinons donc très volontiers avec tous ceux qui cultivent une approche semblable, comme les revues Ballast, Contretemps ou Période ; nous pourrions faire nôtre, d’ailleurs, la formule de Période : « Intervenir politiquement dans la théorie, intervenir théoriquement dans la politique ». Peut-être faudrait-il amender un peu l’expression, pour s’approcher de la formule de notre position : « Intervenir médiatiquement dans la théorie politique, intervenir théoriquement et politiquement dans le monde médiatique ». Il faut explorer encore, mais c’est sans doute quelque chose comme ça qu’il faudrait dire, si nous voulions théoriser notre propre pratique…

 

Comment envisagez-vous l’avenir d’Hors-Série ? Avez-vous des projets pour développer de nouvelles émissions ou partenariats ?

À l’avenir, il nous faut étoffer notre public, en développant les partenariats vers les universités et plus généralement l’Éducation Nationale : ce sont des institutions qui sont demandeuses de services (notamment d’abonnements groupés), pour lesquels nous ne sommes pas prêts techniquement – il y a besoin d’une phase de développement sur le site, et nous attendons que le webmaster, totalement accaparé par la refonte du site d’Arrêt sur images, redevienne disponible pour nous (ce sera l’occasion d’un coup de frais sur le site de Hors-Série, qui a impérieusement besoin d’un moteur de recherche et d’un index des invités : à l’heure actuelle, un nouvel abonné qui arrive chez nous ne peut pas mesurer la qualité de notre offre, puisque les émissions passées ne sont pas immédiatement visibles sur la page d’accueil, et il lui faut un peu d’astuce pour retrouver l’entretien avec Lordon, Friot, Rancière, Bouteldja ou Graeber qu’il est peut-être venu chercher – on a hâte de lui faciliter la tâche). Pour les projets d’émission qui sont assez mûrs pour qu’on puisse se permettre d’en parler, il y a une formule particulière (un format inédit), relativement ambitieuse autour du marxisme, qu’on prépare avec Felix Boggio Ewanjé-Epée de Période ; mais on n’en dit pas plus, c’est une surprise !

 

Entretien réalisé par Sophie Coudray

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