Lénine : 1893-1914. Construire le parti – chapitre 4

A l’occasion du centenaire de la Révolution russe, nous publions en feuilleton – tout au long de l’année – la biographie politique que le théoricien et militant marxiste Tony Cliff a consacrée à Lénine (traduite par Jean-Marie Guerlin). Le premier volume de cette biographie s’intitule Construire le parti.

Lire le premier chapitre ici : « Lénine devient marxiste ». 

Le deuxième chapitre : « Du cercle d’étude marxiste au mouvement gréviste »

Le troisième chapitre : « Vers la construction du parti ». 

 

Chapitre 4 — Que faire ?

Les années de réflexion consacrées par Lénine aux tâches organisationnelles auxquelles faisait face la social-démocratie russe aboutirent en 1902 à la rédaction d’un livre très important, Que faire ?. Son thème principal était « les trois questions (…) : le caractère et le contenu essentiel de notre agitation politique ; nos tâches d’organisation ; le plan de construction menée par plusieurs bouts à la fois d’une organisation de combat pour toute la Russie ».[1]

 

La différence entre la conscience trade-unioniste et la conscience socialiste

L’opinion de Lénine sur « le caractère et le contenu essentiel de notre agitation politique » se développait sous la forme d’une exposition de la différence entre la politique trade-unioniste et la politique social-démocrate. Comme il l’a formulé, « l’histoire de tous les pays atteste que, par ses seules forces, la classe ouvrière ne peut arriver qu’à la conscience trade-unioniste, c’est-à-dire à la conviction qu’il faut s’unir en syndicats, mener la lutte contre le patronat, réclamer du gouvernement telles ou telles lois nécessaires aux ouvriers, etc. ».[2]

Ailleurs il a écrit :

le développement spontané du mouvement ouvrier aboutit justement à le subordonner à l’idéologie bourgeoise (…) le mouvement ouvrier spontané, c’est le trade-unionisme, la Nur-Gewerkschaftlerei ; or, le trade-unionisme, c’est justement l’asservissement idéologique des ouvriers par la bourgeoisie.[3]

Mais pourquoi – demandera le lecteur – le mouvement spontané, qui va dans le sens du moindre effort, mène-t-il précisément à la domination de l’idéologie bourgeoise ? Pour cette simple raison que, chronologiquement, l’idéologie bourgeoise est bien plus ancienne que l’idéologie socialiste, qu’elle est plus amplement élaborée et possède infiniment plus de moyens de diffusion.[4]

C’est pourquoi notre tâche, celle de la social-démocratie, est de combattre la spontanéité, de détourner le mouvement ouvrier de cette tendance spontanée qu’a le trade-unionisme à se réfugier sous l’aile de la bourgeoisie et de l’attirer sous l’aile de la social-démocratie révolutionnaire.[5]

Il poursuit, plus loin :

La conscience politique de classe ne peut être apportée à l’ouvrier que de l’extérieur, c’est-à-dire de l’extérieur de la lutte économique, de l’extérieur de la sphère des rapports entre ouvriers et patrons. Le seul domaine où l’on pourrait puiser cette connaissance est celui des rapports de toutes les classes et catégories de la population avec l’Etat et le gouvernement, le domaine des rapports de toutes les classes entre elles.[6]

Il ne fait aucun doute que cette formulation affirmait à l’excès la différence entre la spontanéité et la conscience. En fait, séparer complètement la spontanéité de la conscience est mécaniste et non-dialectique. Lénine, comme nous le verrons plus loin, admettait cela. La spontanéité pure n’existe pas dans la vie — « il existe dans tout mouvement « spontané » un élément primitif de direction consciente, de discipline ».[7] La plus petite grève a une direction, au moins minimale.

Lénine lui-même, dans un article écrit à la fin de 1899 et intitulé « A propos des grèves », contredisait nettement ce qu’il devait déclarer plus tard dans Que faire ? sur le rapport entre la lutte de classe spontanée et la conscience socialiste. Ainsi, par exemple, il écrivait :

Toute grève contribue puissamment à orienter les ouvriers vers l’idée de socialisme, de la lutte menée par la classe ouvrière tout entière, pour s’affranchir du joug du capital.[8]

La grève aide les ouvriers à prendre conscience de leur propre force et de celle des patrons ; elle les habitue à penser non pas seulement à leur propre patron et à leurs camarades les plus proches, mais à tous les patrons, à toute la classe des capitalistes et à toute la classe ouvrière.[9]

Mais la grève n’ouvre pas seulement les yeux des ouvriers en ce qui concerne les capitalistes ; elle les éclaire aussi sur le gouvernement et sur les lois.[10]

La logique de la juxtaposition mécaniste de la spontanéité et de la conscience était la séparation complète du parti des éléments réels de direction ouvrière déjà apparus dans la lutte. Elle supposait que le parti avait la réponse à toutes les questions que pouvait faire surgir la lutte spontanée. La cécité de la multitude en lutte est l’autre face de l’omniscience du petit nombre.

En général, la dichotomie entre la lutte économique et la lutte politique est étrangère à l’esprit de Marx. Une revendication économique, si elle est sectorielle, est définie comme « économique » dans le vocabulaire de Marx. Mais si la même revendication est adressée à l’Etat, alors elle est « politique » :

… tout mouvement dans lequel la classe ouvrière s’oppose aux classes dominantes en tant que classe et cherche à les contraindre par pression de l’extérieur est un mouvement politique. Par exemple, la tentative de forcer des capitalistes, au moyen de grèves, etc., dans telle ou telle usine ou branche d’industrie, à réduire le temps de travail, est un mouvement purement économique ; au contraire, le mouvement ayant pour but de faire édicter une loi des huit heures, etc., est un mouvement politique. Et c’est ainsi que partout les mouvements économiques isolés des ouvriers donnent naissance à un mouvement politique, c’est-à-dire un mouvement de la classe pour réaliser ses intérêts, sous une forme générale, une forme qui possède une force générale socialement contraignante.[11]

Dans de nombreux cas, des luttes économiques (sectorielles) ne donnent pas naissance à des luttes politiques (de la classe entière), mais il n’y a pas de muraille de Chine entre les deux, et beaucoup de luttes économiques se transforment dans les faits en luttes politiques.

Dans Que faire ?, la « torsion de la barre » par Lénine, allant jusqu’à donner, de façon mécaniste, une importance excessive à l’organisation, était cependant très utile sur le plan pratique ; alors que pendant une période de quatre ou cinq ans les marxistes russes avaient éveillé dans la classe ouvrière un désir de confrontation au niveau de l’usine, l’étape qui était désormais nécessaire consistait à susciter, du moins dans les sections politiquement conscientes des masses, une passion pour l’action politique.

 

La lutte pour la démocratie et le socialisme

Un thème récurrent dans tous les écrits de Lénine relatifs aux « tâches d’organisation du mouvement » est la nécessité pour les socialistes révolutionnaires de soutenir tous les mouvements contre l’oppression, pas seulement économiques, mais aussi politiques et culturels, et pas seulement ceux des ouvriers, mais ceux de toutes les sections tyrannisées de la société.

Pourquoi les zemskié natchalniki et les punitions corporelles infligées aux paysans, la corruption des fonctionnaires et la façon dont la police traite le « bas peuple » des villes, la lutte contre les affamés, les campagnes de haine contre l’aspiration du peuple aux lumières et à la science, l’extorsion des impôts, la persécution des sectes, les dressage des soldats et le régime de caserne infligé aux étudiants et aux intellectuels libéraux, — pourquoi toutes ces manifestations de l’oppression et mille autres encore, qui ne sont pas liées directement à la lutte « économique », seraient-elles en général des moyens et des occasions moins « largement applicables » d’agitation politique, d’entraînement de la masse à la lutte politique ?[12]

La conscience de la classe ouvrière ne peut être une conscience politique véritable si les ouvriers ne sont pas habitués à réagir contre tout abus, toute manifestation d’arbitraire, d’oppression et de violence, quelles que soient les classes qui en sont victimes ; à réagir justement du point de vue social-démocrate, et non de quelque autre point de vue.[13]

Si ces tyrannies sont dénoncées,

l’ouvrier le plus arriéré comprendra ou sentira que l’étudiant et le sectaire, le moujik et l’écrivain, sont en butte aux injures et à l’arbitraire de la même force ténébreuse qui l’opprime et pèse sur lui à chaque pas, durant toute sa vie ; et, ayant senti cela, il voudra, il voudra irrésistiblement et saura réagir lui-même ; aujourd’hui, il « chahutera » les censeurs, demain il manifestera devant la maison du gouverneur qui aura réprimé une révolte paysanne, après-demain il corrigera les gendarmes en soutane qui font le travail de la sainte inquisition,etc.[14]

C’est dans cet esprit de soutien à tous les opprimés que Lénine suggéra en 1903 la publication d’un périodique spécial pour les sectes religieuses (qui comptaient plus de 10 millions de membres à l’époque en Russie). Voici la résolution qu’il proposa au IIe Congrès :

Projet de résolution sur la publication d’un périodique pour les membres de sectes religieuses

Prenant en considération le fait que le mouvement sectaire en Russie constitue, dans beaucoup de ses manifestations, un courant démocratique, le IIe Congrès attire l’attention de tous les membres du parti sur le travail parmi ses membres dans le but de les rapprocher de la social-démocratie. A titre d’essai, le Congrès autorise le camarade Bontch-Brouévitch[15] à éditer, sous le contrôle de la rédaction de l’organe central, un journal populaire intitulé Srédi sektantov (Parmi les membres des sectes), et charge le comité central et la rédaction de l’organe central de prendre toutes les mesures nécessaires au lancement de cette publication et de déterminer les conditions de son bon fonctionnement.[16]

Par conséquent un journal appelé Rassvet (L’aube), destiné aux membres des sectes religieuses, fut lancé. Le premier numéro parut en janvier 1904, et continua à paraître – neuf numéros en tout – jusqu’en septembre de la même année. Le travail dans les sectes religieuses était d’une grande valeur pour les socialistes. Il suffit de lire l’autobiographie de Trotsky pour voir comment les quartiers ouvriers où foisonnaient les sectes religieuses s’opposaient à l’église orthodoxe grecque. Dans l’ensemble, cette opposition était porteuse d’implications directement politiques.[17]

Poursuivant le thème de la nécessité de réagir contre toutes les formes d’oppression, Lénine décrit le révolutionnaire social-démocrate en le comparant au secrétaire syndical :

(…) le secrétaire d’une trade-union anglaise, par exemple, aide constamment les ouvriers à mener la lutte économique, il organise des révélations sur la vie de l’usine, explique l’injustice des lois et dispositions entravant la liberté de grève, la liberté de piquetage (pour prévenir tous et chacun qu’il y a grève dans une usine donnée) ; il montre le parti pris de l’arbitre qui appartient aux classes bourgeoises, etc., etc. En un mot, tout secrétaire de trade-union mène et aide à mener la « lutte économique contre le patronat et le gouvernement » (…) le social-démocrate ne doit pas avoir pour idéal le secrétaire de trade-union, mais le tribun populaire sachant réagir contre toute manifestation d’arbitraire et d’oppression, où qu’elle se produise, quelle que soit la classe ou la couche sociale qui ait à en souffrir, sachant généraliser tous ces faits pour en composer un tableau de l’ensemble de la violence policière et de l’exploitation capitaliste, sachant profiter de la moindre occasion pour exposer devant tous ses convictions socialistes et ses revendications démocratiques, pour expliquer à tous et à chacun la portée historique de la lutte émancipatrice du prolétariat.[18]

 

Le besoin d’une organisation hautement centralisée de révolutionnaires professionnels

Les formes d’organisation dont avaient besoin les social-démocrates étaient déduites de la nature des tâches politiques. Ces tâches nouvelles du mouvement exigeaient, avant tout, une lutte à mort contre ce que Lénine appelait koustaritchestvo – une « méthode artisanale d’organisation » primitive. C’est ainsi que Lénine qualifiait le cercle d’étude marxiste typique tel qu’il existait dans la période 1894-1901.

Sans liaison d’aucune sorte avec les vieux militants, sans liaison aucune avec les cercles des autres localités, ni même les autres quartiers (ou établissements d’enseignement) de sa propre ville, sans coordination aucune des différentes parties du travail révolutionnaire, sans aucun plan d’action systématique à plus ou moins longue échéance, un cercle d’étudiants entre en contact avec des ouvriers et se met à l’œuvre. Le cercle développe progressivement une propagande et une agitation de plus en plus intense ; il s’attire ainsi, par le seul fait de son action, la sympathie d’assez larges milieux ouvriers, la sympathie d’une certaine portion de la société cultivée, qui lui fournit de l’argent et met à la disposition du « Comité » des groupes toujours nouveaux de jeunes. Le prestige du comité (…) augmente, son champ d’action grandit, et il étend son activité d’une façon tout à fait spontanée (…)

[Ils] établissent des relations avec d’autres groupes de révolutionnaires, se procurent de la littérature, entreprennent l’édition d’un journal local, commencent à parler d’une manifestation à organiser, passent enfin aux opérations militaires déclarées (et cette action militaire déclarée pourra être, selon les circonstances, le premier tract d’agitation, et le premier numéro d’un journal, et la première manifestation). D’ordinaire, ces opérations entraînent dès leur départ l’effondrement immédiat et complet. Immédiat et complet, parce que ces opérations militaires n’étaient pas le résultat d’un plan systématique, médité à l’avance et établi à la longue, plan de lutte opiniâtre et durable, mais simplement le développement spontané d’un travail de cercle conforme à la tradition.[19]

On ne peut s’empêcher de comparer cette guerre à une marche de paysans armés de gourdins, contre une armée moderne. Et l’on ne peut que s’étonner de la vitalité d’un mouvement qui grandissait, s’étendait et remportait des victoires malgré une absence complète de préparation chez les combattants. Le caractère primitif de l’armement était historiquement, il est vrai, non seulement inévitable au début, mais même légitime, puisqu’il permettait d’attirer un grand nombre de combattants. Mais dès que commencèrent les opérations militaires sérieuses (elles commencèrent, à proprement parler, avec les grèves de l’été 1896), les lacunes de notre organisation militaire se firent de plus en plus sentir.[20]

Le contenu amateur du mouvement le rendait vulnérable à des interventions policières désastreuses.

(…) le gouvernement ne fut pas long à s’adapter aux nouvelles conditions de lutte et sut disposer aux points convenables des détachements de provocateurs, d’espions et de gendarmes, nantis de tous les perfectionnements. Les coups de filet devinrent si fréquents, atteignirent une telle quantité de personnes, visèrent si bien les cercles locaux, que la masse ouvrière perdit littéralement tous ses dirigeants, le mouvement devint incroyablement désordonné, et il fut impossible d’établir aucune continuité ni aucune coordination dans le travail. La dispersion extraordinaire des militants locaux, la composition fortuite des cercles, le défaut de préparation et l’étroitesse de vues dans les questions théoriques, politiques et d’organisation furent le résultat inévitable des conditions décrites. En certains endroits, même, voyant notre manque de fermeté et de conspiration, les ouvriers en vinrent, par méfiance, à s’écarter des intellectuels : ces derniers, disaient-ils, provoquent trop inconsidérément les arrestations ![21]

C’est là une critique impitoyable. Et Lénine n’épargne personne, lui moins que tout autre.

Qu’aucun praticien ne m’en veuille pour cette épithète sévère, car, en ce qui concerne l’impréparation, je m’applique cette épithète à moi-même tout le premier. J’ai travaillé dans un cercle qui s’assignait des tâches très vastes, multiples ; nous tous, membres de ce cercle, nous souffrions, jusqu’à en éprouver une véritable douleur, de sentir que nous n’étions que des manouvriers à ce moment historique où l’on eût pu dire, en paraphrasant un mot célèbre : Donnez-nous une organisation de révolutionnaires, et nous soulèverons la Russie! Plus souvent j’ai eu à me rappeler ce sentiment cuisant de honte que j’éprouvai alors, et plus j’ai senti monter en moi une amertume contre ces pseudo-social-démocrates dont la propagande « déshonore le titre de révolutionnaire », et qui ne comprennent pas que notre tâche n’est pas de défendre le rabaissement du révolutionnaire au niveau du manouvrier, mais d’élever les manouvriers au niveau des révolutionnaires.[22]

Ses conclusions positives sont qu’il faut établir « une organisation de dirigeants stable et qui assure la continuité du travail »,

qu’une telle organisation doit se composer principalement d’hommes ayant pour profession l’activité révolutionnaire ; (…) que, dans un pays autocratique, plus nous restreindrons l’effectif de cette organisation au point de n’y accepter que des révolutionnaires de profession ayant fait l’apprentissage dans l’art d’affronter la police politique, plus il sera difficile de « repérer » une telle organisation (…)[23]

Et le recrutement de révolutionnaires professionnels dans le mouvement ne saurait être limité aux cercles des étudiants et de l’intelligentsia.

Tout agitateur ouvrier tant soit peu doué et « donnant des espérances » ne doit pas travailler onze heures à l’usine. Nous devons prendre soin qu’il vive aux frais du parti, qu’il puisse, au moment voulu, passer à l’action clandestine, changer de localité, sinon il n’acquerra pas grande expérience, il n’élargira pas son horizon, il ne saura pas tenir au moins quelques années dans la lutte contre les gendarmes.[24]

Des années plus tard, certains de ses adversaires dans le camp des mencheviks accusèrent Lénine d’avoir, dans Que faire ?, élevé l’intelligentsia au-dessus des ouvriers. Ce n’est pas exact. En réalité, il attaque l’intelligentsia pour « ses habitudes de paresse et d’insouciance ». A l’inverse des ouvriers, qui sont accoutumés à la discipline de la vie à l’usine, les intellectuels doivent être disciplinés avec fermeté par le parti. De plus, leur rôle dans le parti est provisoire : « Le rôle de l’intelligentsia est de faire en sorte qu’il n’y ait plus besoin de dirigeants spéciaux issus de l’intelligentsia ».[25]

 

L’Iskra comme outil d’organisation

Dès l’instant où la publication de l’Iskra a commencé, Lénine a affirmé clairement que le journal devait servir d’arme pour construire une organisation centralisée de toute la Russie. Dans un article intitulé « Par où commencer ? » (Iskra, N°4), il écrivait :

Le journal ne borne cependant pas son rôle à la diffusion des idées, à l’éducation politique et au recrutement d’alliés politiques. Il n’est pas seulement un propagandiste collectif et un agitateur collectif ; il est aussi un organisateur collectif. On peut à cet égard le comparer à l’échafaudage dressé autour d’un bâtiment en construction ; il ébauche les contours de l’édifice, facilite les communications entre les différents constructeurs, à qui il permet de répartir la tâche et d’embrasser l’ensemble des résultats obtenus par le travail organisé. Avec l’aide et à propos du journal se constituera d’elle-même une organisation permanente, qui ne s’occupera pas seulement d’un travail local mais aussi général et régulier, habituant ses membres à suivre de près les évènements politiques, à apprécier leur rôle et leur influence sur les diverses catégories de la population, à trouver pour le parti révolutionnaire la meilleure façon d’agir sur ces évènements. Les problèmes techniques – la fourniture dûment organisée au journal de matériaux, sa bonne diffusion – obligent déjà à avoir un réseau d’agents locaux au service d’un seul et même parti, d’agents en relations personnelles les uns avec les autres, connaissant la situation générale, s’exerçant à exécuter régulièrement les diverses fonctions fragmentaires d’un travail à l’échelle de toute la Russie, s’essayant à la préparation de telle ou telle action révolutionnaire. Ce réseau d’agents sera justement la carcasse de l’organisation qui nous est nécessaire : suffisamment étendue pour embrasser tout le pays ; suffisamment large et diverse pour réaliser une division du travail stricte et détaillée ; suffisamment ferme pour pouvoir en toutes circonstances, quels que soient les « tournants » et les surprises, poursuivre sans défaillance sa besogne propre ; suffisamment souple pour savoir, d’une part, éviter la bataille à découvert contre un ennemi numériquement supérieur qui a rassemblé toutes ses forces sur un seul point, et, d’autre part, profiter du défaut de mobilité de cet ennemi et tomber sur lui quand et où il s’y attend le moins.[26]

 

Le journal en tant qu’organisateur des dirigeants du futur soulèvement armé

L’imagination créative de Lénine ne s’arrêtait pas à la vision du journal comme organisateur d’un parti d’agitateurs. Dans Que faire ?, il expliquait que le réseau des agents du journal devrait devenir la base de l’organisation d’un futur soulèvement armé contre le tsarisme.

L’organisation qui se constituera d’elle-même autour de ce journal (…) sera prête à tout, aussi bien à sauver l’honneur, le prestige et la continuité dans le travail du parti au moment de la pire « oppression » des révolutionnaires, qu’à préparer, fixer le départ et réaliser l’insurrection armée du peuple (…) Qu’on se représente (…) une insurrection populaire. Tout le monde conviendra sans doute aujourd’hui que nous devons y songer et nous y préparer. Mais comment ? (…) un réseau d’agents qui se serait formé de lui-même en travaillant à la création et à la diffusion d’un journal commun, ne devrait pas « attendre les bras croisés » le mot d’ordre d’insurrection ; il accomplirait justement une œuvre régulière, qui lui garantirait en cas d’insurrection le plus de chances de succès. Œuvre qui renforcerait les liens avec les masses ouvrières les plus profondes et toutes les couches de la population mécontentes de l’autocratie, ce qui est si important pour l’insurrection. C’est cette action qui apprendrait à toutes les organisations locales à réagir simultanément en face des problèmes, incidents ou évènements politiques qui passionnent toute la Russie ; à répondre à ces « évènements » de la façon la plus énergique, la plus uniforme et la plus rationnelle possible. Car, au fond, l’insurrection est la « riposte » la plus énergique, la plus uniforme et la plus rationnelle faite par le peuple entier au gouvernement. Cette action précisément qui apprendrait à toutes les organisations révolutionnaires, sur tous les points de la Russie, à entretenir entre elles les relations les plus régulières et en même temps les plus clandestines, relations qui créent l’unité effective du parti et sans lesquelles il est impossible de discuter ensemble du plan de l’insurrection et de prendre, à la veille de cette dernière, les mesures préparatoires nécessaires, qui doivent être tenues dans le plus strict secret.[27]

« Ce qu’il nous faut, » disait-il, « c’est une organisation militaire d’agents ».[28] L’année 1905 n’était pas loin !

 

La structure du parti

Le plan d’organisation dont Lénine se faisait l’avocat dans Que faire ? fut élaboré plus en profondeur et avec une plus grande clarté dans un document qu’il écrivit quelques mois plus tard, appelé « Lettre à un camarade sur nos tâches d’organisation », et qui fut largement diffusé puis imprimé sous la forme d’une brochure en 1904.

… notre parti peut et doit avoir deux centres dirigeants : un OC (Organe central) et un CC (Comité central). Le premier doit assurer la direction idéologique, le second la direction immédiate et pratique.

Au-dessous du niveau du comité central, l’appareil devrait consister de deux espèces de groupes : local et fonctionnel (industriel). Le comité local devrait être « composé de militants pleinement conscients et qui se consacrent totalement à l’activité social-démocrate ». Il ne devrait pas être grand.

Autant que possible, le nombre des membres du comité ne doit pas être grand… mais il doit être en même temps suffisant pour assurer la direction de tous les aspects de l’activité et garantir la représentativité des réunions et la fermeté des décisions. S’il arrivait que les membres soient assez nombreux et qu’il soit dangereux pour eux de se réunir souvent, peut-être faudrait-il alors détacher du comité un groupe dirigeant spécial, très petit (disons cinq personnes ou même moins), dont devraient absolument faire partie le secrétaire et les personnes les plus capables de diriger pratiquement l’ensemble du travail.[29]

Les institutions suivantes seraient nécessaires, sous l’autorité des comités locaux :

(1) discussion (réunion des « meilleurs » révolutionnaires), (2) cercles d’arrondissement, avec (3) un cercle de propagandistes pour chacun d’eux, (4) cercles d’usine et (5) « rencontres représentatives » des délégués des cercles d’usine de l’arrondissement. Je suis tout à fait d’accord avec vous, que tous les autres organismes (et ils doivent être très nombreux et très divers, outre ceux que vous avez nommés) doivent être subordonnés au comité, et qu’il doit y avoir des groupes d’arrondissement (pour les très grandes villes) et des groupes d’usine (toujours et partout).[30]

Dans les grandes villes, il y avait besoin de groupes de district, devant servir d’ « intermédiaires » entre le comité local et les comités d’usine.

Parlons maintenant des cercles d’usine. Ils sont particulièrement importants pour nous : la force essentielle du mouvement est en effet dans le degré de l’organisation des ouvriers dans les grandes usines, car les grandes usines (et fabriques) renferment la partie de la classe ouvrière qui prédomine non seulement par le nombre, mais plus encore par l’influence, le niveau, la combativité. Chaque usine doit être pour nous une forteresse.

Une fois formé, le sous-comité d’usine doit entreprendre la création de toute une série de groupes et de cercles d’usine, avec des tâches différentes, plus ou moins clandestins, plus ou moins structurés, par exemple des cercles pour le colportage et la diffusion des publications (l’une des fonctions les plus importantes qui doit être organisée de telle sorte que nous disposions d’une véritable poste, que soient éprouvés et vérifiés non seulement les procédés de diffusion, mais aussi ceux du porte-à-porte, afin que tous les logements et leurs entrées soient absolument connus), des cercles de lecture de la littérature illégale, des cercles pour le dépistage des mouchards, des cercles spéciaux de direction du mouvement professionnel et de la lutte économique, des cercles d’agitateurs et de propagandistes sachant engager une conversation et la prolonger de façon pleinement légale (à propos des machines, de l’inspection, etc.)…

L’organisation d’usine devait avoir comme noyau un petit groupe de révolutionnaires sous le contrôle du comité local. « Tous les membres du comité d’usine doivent se considérer comme des représentants du comité, tenus de se soumettre à tous les ordres de celui-ci, tenus d’observer toutes les « lois et coutumes » de cette « armée en campagne » dans laquelle ils sont entrés et de laquelle ils n’ont pas le droit de sortir en temps de guerre sans l’autorisation du commandement ».[31]

La structure du parti de Lénine tendait à réaliser la plus grande division du travail possible, une direction centraliste, véritablement interventionniste, et la dissémination la plus large possible de la responsabilité et de l’initiative parmi les membres dans leur ensemble. Le principe central de l’activité du parti était décrit de la façon suivante :

…si, en ce qui concerne la direction idéologique et pratique du mouvement et de la lutte révolutionnaire du prolétariat, il faut la plus grande centralisation possible en ce qui concerne l’information du centre du parti (et par suite de tout le parti), sur le mouvement et la responsabilité devant le parti, il faut la plus grande décentralisation possible. Le mouvement doit être dirigé par le plus petit nombre possible de groupes les plus homogènes possibles, riches de l’expérience de révolutionnaires professionnels. Au mouvement doit participer le plus grand nombre possible de groupes les plus divers et les plus hétérogènes possibles venus des couches les plus différentes du prolétariat (et des autres classes du peuple)… Nous devons centraliser la direction du mouvement. Nous devons aussi (…) décentraliser au maximum la responsabilité devant le parti de chacun de ses membres, de chacun de ceux qui participent au travail, de chaque cercle membre du parti ou apparenté au parti. Cette décentralisation est la condition indispensable de la centralisation révolutionnaire et son correctif nécessaire. [32]

 

Le rejet par Lénine du bureaucratisme et de la réglementation

En ce qui concernait les règles, Lénine disait ceci :

… ce n’est pas de statuts que l’on a besoin, mais de l’organisation, si l’on peut s’exprimer ainsi, de la mise au courant du parti : pour les statuts, chacune de nos organisations locales leur consacrera au minimum plusieurs soirées. Si chacun selon sa fonction particulière consacrait ce temps à rendre compte de façon détaillée et réfléchie de cette fonction à tout le parti, le travail y gagnerait au centuple.

Et ce n’est pas parce que le travail révolutionnaire ne se coule pas toujours dans des formes précises que les statuts sont inutiles. Non, les formes sont nécessaires, et nous devons essayer de donner forme à tout le travail, dans la mesure du possible. Et les formes sont admissibles dans une mesure beaucoup plus grande qu’on ne le croit habituellement ; seulement, on n’y arrivera pas par des statuts, mais uniquement et exclusivement (répétons-le une fois de plus) en informant de façon exacte le centre du parti : alors seulement ce seront des structures réelles liées à une responsabilité réelle et à une réelle publicité (dans le parti).[33]

Le résultat de cette analyse aura permis au lecteur, je l’espère, de comprendre qu’au fond, on pourrait peut-être se passer de statuts, en les remplaçant par des rapports réguliers sur chaque cercle, sur chaque fonction.[34]

En fait, lorsque Lénine, fin ou début juillet 1903, rédigea un projet de règlement pour le POSDR, elles étaient extrêmement simples et peu nombreuses. Et elles étaient complètement dans l’esprit de Que faire ? et de « Lettre à un camarade ».[35]

Lénine évoque avec amusement les règles de Martov : remplies de « verbiage et de formules bureaucratiques (c’est-à-dire inutiles pour le travail et soi-disant nécessaires pour la parade) ».[36] Cette liste de règles – 48 paragraphes alors que 12 suffisaient à Lénine — « est véritablement une hypertrophie de verbiage, ou un véritable formalisme bureaucratique, avec des cadres superflus, simplement inutiles ou administratifs, de points et de paragraphes. »[37]

Dans la pratique, la fraction de Lénine resta longtemps très informelle. Il commença à construire son organisation à l’aide des agents de l’Iskra. Lorsque, après le IIe Congrès, comme nous allons le voir, il perdit le soutien de son comité central, il réorganisa ses partisans autour de la convocation d’une nouvelle conférence qui élut un Bureau russe. Lorsqu’en 1909 il rompit avec Bogdanov, il l’élimina lors d’une réunion de la rédaction élargie du journal Proletari, alors même que Bogdanov avait été élu au Centre bolchevik par le Congrès de 1907.

Une structure de parti trop formelle entre inévitablement en conflit avec deux éléments de base du mouvement révolutionnaire : (1) l’inégalité de la conscience, de la mobilisation et du dévouement dans les différentes parties de l’organisation révolutionnaire ; et (2) le fait que les militants qui jouent un rôle positif, d’avant-garde, à un certain stade de la lutte peuvent être à la traîne dans un autre.

 

« Héros » et « foule »

L’une des principales interprétations données à Que faire ?, aussi bien par des opposants mencheviks ultérieurs à Lénine que par ses épigones staliniens, était qu’il mettait l’accent sur les « héros » au détriment de la foule.

Cette interprétation est totalement injustifiée. En fait, pendant toute sa vie, rien ne fut plus étranger au mode de pensée de Lénine que de tracer une distinction entre le « héros » et la « foule ». Même si le héros aime la foule, il ne peut que la regarder de haut. Le modelage d’une masse inerte dépend entièrement de lui. Lénine ne se regardait jamais dans le miroir de l’histoire. Lounatcharsky opposait Trotsky à Lénine, écrivant : « Trotsky, incontestablement, se regarde souvent lui-même. Trotsky accorde un grand prix à son rôle historique et serait probablement disposé à faire n’importe quel sacrifice personnel, sans exclure bien sûr le plus grand sacrifice – celui de sa vie – pour rester dans la mémoire humaine avec l’auréole du dirigeant révolutionnaire tragique. Son ambition possède la même caractéristique ». A l’inverse, « Lénine n’est pas le moins du monde ambitieux… Je pense que Lénine ne se regarde jamais lui-même, il ne s’observe pas dans le miroir de l’histoire, il ne pense mêe jamais à ce que dira de lui la postérité – il se borne à accomplir sa tâche ».[38]

Ceux qui connaissaient Lénine notaient avec surprise son manque total de prétention. Angelica Balabanova disait qu’elle ne parvenait pas à se souvenir quand elle l’avait rencontré pour la première fois en exil, et que « sur le plan extérieur il était le plus terne de tous les dirigeants révolutionnaires ». Lorsque Bruce Lockhart, consul britannique à Moscou en 1917, vit Lénine pour la première fois après la Révolution d’Octobre, il trouva « qu’à première vue il ressemblait davantage à un épicier provincial qu’à un meneur d’hommes ».[39] Et Clara Zetkin raconte comment il reçut une délégation de communistes allemands. Habitués aux marxistes du Reichstag, avec leur redingote et leur pose avantageuse, ces Allemands s’attendaient à autre chose. Lénine fut si ponctuel au rendez-vous, entra dans la pièce de façon si modeste, et leur parla de façon si naturelle et si simple, qu’il ne leur vint pas à l’esprit qu’ils étaient en présence de Lénine.

Un vieux bolchevik se souvient dans ses mémoires, publiés en 1924 : « L’impression qu’il fit sur moi, et sans doute pas seulement sur moi, fut au début tout à fait ambigüe. Son aspect au premier coup d’œil modeste, commun, ne nous impressionna pas beaucoup ».[40]

Maxime Gorki décrit ainsi sa première impression de Lénine : « Je ne m’attendais pas à ce que Lénine soit comme ça. Pour moi, il y avait quelque chose qui manquait. Il roulait ses « r » et se tenait comme un pot à deux anses, les poings sous les aisselles. D’une certaine façon, il était trop ordinaire. Il ne donnait pas l’impression d’être un « leader » ».[41]

Il était personnellement dénué de toute prétention. On le trouve remplissant un questionnaire du parti, daté du 13 février 1922, de la façon suivante : « Langue parlée : russe. Quelles autres langues parlez-vous couramment : aucune couramment ».[42] En réalité, Lénine lisait et parlait couramment allemand, français et anglais, et savait aussi lire l’italien. S’il y avait le moindre doute à ce sujet, sa participation à des séances et à des comités de l’Internationale communiste constituerait une preuve suffisante.

Par dessus tout, il ne tenta jamais de s’auréoler de la gloire de martyr de son frère Alexandre, à la suite de son exécution par l’autocratie tsariste en 1887. Dans les 55 volumes de la cinquième, dernière et plus complète édition des Œuvres de Lénine, le nom d’Alexandre n’est mentionné que de façon incidente, et seulement trois fois : dans une déclaration purement factuelle où Lénine répond à un questionnaire ; dans une lettre écrite en 1921, où il recommande un certain Tchébotarev : « Je connais Tchébotarev depuis les années 1880 en connexion avec l’affaire de mon frère, Alexandre Ilitch Oulianov, pendu en 1887. Tchébotarev est sans le moindre doute un honnête homme » ; et dans un article où le nom d’Alexandre Oulianov est mentionné parmi celui d’autres personnes exécutées pour le même complot.

 

La montée du mouvement révolutionnaire

L’ « économisme » que Lénine critiquait si sévèrement dans Que faire ? était déjà en déclin et pratiquement éteint à l’époque de la parution de la brochure. Quelques années plus tard, Lénine pouvait déclarer que de 1898 à 1900, les rabotchéïé-diélistes « économistes » étaient plus forts que les iskristes à la fois à l’étranger et en Russie.[43] Mais après cela, l’ « économisme » déclina rapidement. La période de prospérité industrielle en Russie prit fin en 1898-99, et le mouvement gréviste commença à donner des signes de faiblesse ; le nombre de journées de grèves était en 1901 de seulement un tiers de ce qu’elles étaient en 1899. Le caractère des grèves avait également changé : elles étaient devenues beaucoup plus désespérées. Le chômage augmentait, et il y eut plusieurs émeutes qui furent réprimées par la police et l’armée. L’agitation révolutionnaire s’accrut, et il y eut une série de manifestations de rue organisées.

Les années 1900-1903, durant lesquelles Lénine se consacra totalement à la construction de l’Iskra, créant un réseau national d’agents, de révolutionnaires professionnels devant constituer la colonne vertébrale d’un futur parti, furent aussi des années de montée massive du sentiment révolutionnaire en Russie.

Comme cela s’est produit avant et depuis, le mouvement étudiant précéda celui de la classe ouvrière. Lorsque la crise d’une société est profonde, mais que la classe ouvrière n’est pas prête à assumer la tâche de la surmonter, il est fréquent que les étudiants occupent le devant de la scène. En 1899, un mouvement étudiant orageux éclata. Diverses organisations étudiantes furent formées et des conflits devinrent de plus en plus fréquents

En février 1899, les brutalités policières contre les étudiants de Saint-Pétersbourg provoquèrent une grève générale des universités dans tout le pays. Près de 5.000 étudiants y participèrent. Quelques mois plus tard, une manifestation étudiante de petite taille, causée par la déportation de certains collègues qui avaient pris la parole dans une réunion étudiante, défila à Kiev. A la suite de cette manifestation, 183 étudiants furent arrêtés et incorporés dans l’armée. A Saint-Pétersbourg, la procédure fut la même, 30 étudiants étant envoyés au service militaire comme punition.

Le corps des étudiants dans son ensemble connut une agitation intense. Des réunions étaient tenues dans toutes les universités, et des tracts appelant à une protestation unifiée étaient distribués. Le 4 mars, lorsqu’un défilé d’étudiants dans les rues de Kharkov fut chargé par la police, une masse d’ouvriers se joignit aux étudiants, et toute la journée il y eut des affrontements avec la police dans les rues ; des chants révolutionnaires résonnaient et les slogans anti-gouvernementaux se faisaient entendre plus fortement. Quelques jours plus tard, des centaines d’étudiants moscovites ayant été arrêtés et emprisonnés à Marstall, d’immenses groupes d’ouvriers et de petits bourgeois se rassemblèrent devant le bâtiment, exprimant leur sympathie avec les étudiants.[44]

L’échelle de l’action signifiait que la crise sociale allait en s’approfondissant, mais les masses laborieuses étaient encore lentes à se mouvoir. L’année 1900 se passa d’une façon relativement pacifique pour la classe ouvrière. Mais il y eut une grève générale à Kharkov le 1er mai, provoquée par l’agitation intensive des comités social-démocrates locaux. Dans cette grève, des revendications politiques furent avancées, ce qui, en un sens, fit de cette grève un tournant dans le développement du mouvement ouvrier russe.[45]

Après cela, le mouvement grandit rapidement. A partir de 1901, des ouvriers de Kharkov, Moscou, Tomsk et d’autres grandes villes se mirent aussi à participer à des manifestations étudiantes, leur donnant un caractère plus combatif, plus volontaire. Des affrontements sanglants avec la police et les soldats devinrent de plus en plus communs. Le 1er mai 1901, une tentative de réprimer la grève de l’usine de munitions Oboukhov, dans le district de Vyborg de Saint-Pétersbourg, se transforma en siège militaire de l’usine, à la suite duquel 800 ouvriers furent arrêtés (beaucoup d’entre eux furent condamnés à des peines de travaux forcés par un tribunal militaire).

Durant l’hiver de 1901-1902, une grève générale mobilisa plus de 30.000 étudiants. Le 19 février 1901, jour du 40ème anniversaire de l’émancipation des serfs, une manifestation de masse organisée par des étudiants fut rejointe par un grand nombre d’ouvriers. Les manifestations des 23 et 26 février à Moscou furent encore plus impressionnantes. Les ouvriers y participèrent par dizaines de milliers, et repoussèrent plusieurs fois les cosaques qui les chargeaient avec des fouets. Moscou vit pour la première fois des barricades dans les rues. A la suite de cela, en mars, puis en mai, des manifestations de masse eurent lieu à Saint-Pétersbourg, culminant dans une bataille entre les ouvriers des ateliers Oboukhov et la police : six ouvriers furent tués et 80 blessés. Des émeutes ouvrières semblables se produisirent à Tiflis en avril et à Ekaterinoslav en décembre.

En novembre 1902, une grève des chemins de fer éclata à Rostov sur le Don. Elle se transforma en grève générale de solidarité de toutes les usines de la ville. Pendant les grèves, des meetings de dizaines de milliers d’ouvriers furent tenus, et dans nombre d’entre eux des social-démocrates prenaient la parole. En juillet 1903, une nouvelle vague de grève éclata, cette fois non circonscrites à des villes. Elles se répandirent dans toute l’Ukraine et la Transcaucasie. Des grèves politiques éclatèrent à Bakou, Tiflis, Odessa, Nicolaïev, Kiev, Elisavetgrad, Ekaterinoslav et Kertch. En tout, 250.000 ouvriers y participèrent. Ces grèves étaient accompagnées de manifestations révolutionnaires, qui furent brutalement réprimées par la police et par l’armée.

Au cours des années 1901-1903, les ouvriers devinrent les principaux opposants politiques actifs au tsarisme. Ceci est clairement démontré par les données disponibles concernant les métiers des membres du mouvement de libération qui furent accusés de crimes d’Etat.[46] Pour 100 d’entre eux, il y avait :

 Années Nobles Paysans Ouvriers Intellectuels
1827–46 76  ?  ?  ?
1884–90 30,6  7,1 15,1 73,2
1901–03 10,7  9,0 46,1 36,7
1905–08  9,1 24,2 47,4 28,4

Même si les ouvriers urbains étaient minoritaires dans la population, ils formaient presque la moitié des participants. L’intelligentsia et les étudiants étaient déjà relégués à la seconde place.[47] Ainsi le cours des évènements – ainsi que les activités des iskristes – coupa l’herbe sous le pied de l’ « économisme ». Comme Lénine devait le dire plus tard : « la lutte contre l’« économisme » s’apaise et cesse complètement dès 1902 ».[48]

 

Notes

[1]Lénine, Œuvres, vol.5, p. 356.

[2]ibid., p. 382.

[3]ibid., pp. 391-392.

[4]ibid., p. 393.

[5]ibid., p. 392.

[6]ibid., p. 431.

[7]Gramsci, Spontanéité et direction consciente.

[8]Lénine, Œuvres, vol.4, p. 326.

[9]ibid.

[10]ibid, p. 327.

[11]Karl Marx, Lettre à F. Bolte, 23 novembre 1871.

[12]Lénine, Œuvres, vol.5, p. 410.

[13]ibid., p. 421.

[14]ibid., p. 423.

[15]V. Bontch-Brouïevitch était un spécialiste des sectes en Russie, et il avait publié toute une série d’ouvrages sur ses investigations. C’était un proche collaborateur de Lénine, qui le soutint au IIe Congrès et demeura dans le camp bolchevik. Pendant et après la Révolution de 1905, il s’engagea dans l’organisation de la presse bolchevique clandestine.

[16]Lénine, Œuvres, vol.6, p. 498.

[17]Voir Trotsky, Ma vie.

[18]Lénine, Œuvres, vol.5, pp. 432-33.

[19]ibid., p. 453.

[20]ibid.

[21]ibid.

[22]ibid.

[23]ibid., pp. 478-479.

[24]ibid., p. 476.

[25]Lénine, « Ce que sont les Amis du Peuple », 1894.

[26]Lénine, Œuvres, vol.5, pp. 19-20.

[27]ibid., pp. 529-530.

[28]ibid., p. 529 (note).

[29]Lénine, Œuvres, vol.6, p. 240.

[30]ibid., pp. 247-248.

[31]ibid., p. 246.

[32]ibid., p. 251.

[33]ibid., p. 254.

[34]ibid., p. 253

[35]ibid., pp. 476-78.

[36]Lénine, « Une pas en avant, deux pas en arrière », Œuvres, vol.7, p. 255.

[37]ibid., p. 246.

[38]Lounatcharsky, Революционные силуэты‎, 1923.

[39]B. Lockhart, Memoirs of a British Agent, London 1932, pp. 233-34.

[40]M.A. Silvin, « к биографии В. И. Ленина », Пролетарская Революция, no.7, 1924, p. 68.

[41]Gorky, Lenin, op. cit., p. 13.

[42]Lénine, Œuvres, vol.42, p. 483.

[43]ibid., vol.16, p. 253.

[44]J. Martov, Geschichte der russischen Sozialdemokratie, Berlin 1926, pp. 49-50.

[45]ibid., p. 60.

[46]Lénine, « Le rôle des ordres et des classes dans le mouvement de libération », vol.19, p. 353-356.

[47]Ibid.

[48]Lénine, « Un pas en avant, deux pas en arrière », vol.7, p. 384.

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