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Dans Counterrevolution (« Contre-révolution : extravagance et austérité dans les finances publiques », publié chez Zone Books), Melinda Cooper interprète la crise économique des années 1970 non comme la preuve de l’épuisement de l’ordre du New Deal, mais comme une révolte de l’élite.

Stephen Maher et Scott Aquanno discutent de manière approfondie son argumentation, qui reposerait selon eux sur le rejet du marxisme comme cadre d’analyse et plus spécifiquement une sous-estimation de l’intrication de l’État capitaliste et de la finance. Ils analysent également de manière critique l’horizon politique que propose Melinda Cooper pour la gauche et les mouvements d’émancipation.

Sur ces questions, Stephen Maher et Scott Aquanno ont notamment publié le livre The Fall and Rise of American Finance: From J. P. Morgan to Blackrock (Verso Books).

La longue crise des années 1970 a démontré que le « capitalisme régulé » keynésien n’était plus viable. Les contradictions accumulées de cet ordre nécessitaient une restructuration sous la forme d’un capitalisme néolibéral. L’essor de la finance dans ce nouveau régime a été essentiel pour soutenir la mondialisation, restaurer la discipline de classe, accroître le taux d’exploitation et stimuler les profits — alors même que de moins en moins de travailleur·ses étatsunien·nes étaient employé·es dans l’industrie et que la vie de la classe travailleuse devenait toujours plus précaire. Ces bouleversements historiques ont inspiré une série de nouvelles théories : certaines annonçaient le déclin de l’État-nation face à la puissance des multinationales ; d’autres décrivaient un « vidage » de l’économie productive, où un secteur financier parasitaire et/ou improductif aurait remplacé la production de marchandises par l’accumulation de valeur « fictive ». Ces deux courants tendaient à minimiser le rôle de l’interconnexion entre pouvoir d’État et pouvoir financier dans le rétablissement de l’accumulation.

Le travail du sociologue et historien Robert Brenner (1943), qui a obstinément soutenu que la crise des années 1970 n’avait jamais vraiment été résolue, en est l’exemple le plus emblématique. Selon lui, nous vivons depuis plus de cinq décennies — et cela continue — dans une crise ininterrompue. Plus récemment, avec son coauteur Dylan Riley (1971), il a soutenu que cette dynamique a débouché sur un « capitalisme politique », dans lequel la générosité monétaire des banques centrales soutient un secteur financier improductif, dont la seule fonction consiste à extraire de la valeur de l’économie industrielle « réelle ». Depuis 2008, affirment-ils, ce que nous observons n’est pas une reprise économique, mais bien une « escalade du pillage » par l’État et une élite financière parasitaire. Brenner a, sans le savoir, ouvert la voie à une véritable industrie académique ; des auteur·ices comme Cédric Durand (1975), Jodi Dean (1965) et même Yanis Varoufakis (1961) lui ont rapidement emboîté le pas, affirmant que le capitalisme cède la place à un « néo-féodalisme » dans lequel l’extraction de rentes, plutôt que la production de plus-value, est le principal lien d’exploitation.

À première vue, l’ouvrage de Melinda Cooper, Counterrevolution: Extravagance and Austerity in Public Finance, représente un pas en avant dans la théorisation du capitalisme contemporain. Cooper offre un riche récit historique sur la manière dont l’État étatsunien en est venu à mettre en œuvre simultanément l’extravagance et l’austérité : « imprimer de l’argent » et engager des dépenses massives pour soutenir l’appréciation des prix des actifs, profitant principalement à une élite ultra-riche, tout en imposant une austérité rigoureuse imposée aux travailleur·ses. Selon elle, cela résulte d’une « contre-révolution » par laquelle les capitalistes et leurs idéologues attitré·es ont pris le contrôle des capacités fiscales et monétaires de l’État au milieu de la crise des années 1970. Même si la fin de l’étalon-or a éliminé toutes les contraintes économiques pesant sur les dépenses publiques et créé de nouvelles opportunités pour l’expansion de la social-démocratie, affirme-t-elle, le pouvoir d’une oligarchie restreinte a été assuré par « l’indépendance » de la banque centrale, qui a servi à bloquer les demandes populaires indésirables visant à utiliser ses capacités pour financer des programmes sociaux.

Cooper soutient que l’essor de « l’économie des actifs » a profondément transformé la logique du capital. Dans ce nouveau régime, l’inflation des actifs a remplacé la production comme principale source de « création de richesse », entraînant le déclin industriel et la consolidation du pouvoir entre les mains d’une oligarchie restreinte, semi-héréditaire et soutenue par l’État. Elle conçoit la finance comme rigoureusement séparée de l’économie « réelle », négligeant son rôle dans la revitalisation du capitalisme après la crise des années 1970. La mondialisation et l’empire étatsunien sont absents de son analyse, et les profits n’y sont mentionnés que deux fois.

Ainsi, bien que Cooper critique explicitement l’idée selon laquelle le capitalisme serait en train de céder la place à un « néo-féodalisme », son analyse rejoint de près celles de Durand, Dean et Varoufakis. Elle suggère que les travailleur·ses pourraient « conquérir » l’État existant afin de financer une « révolution » entendue comme un programme de dépenses sociales illimitées à l’intérieur du capitalisme. Une telle perspective tend à sous-estimer la puissance du capital, à effacer les limites structurelles de la social-démocratie et à minimiser considérablement l’ampleur de la tâche politique à laquelle sont confronté·es les socialistes et les progressistes.

Contre-révolution

Cooper adopte le cadre keynésien classique d’interprétation de la crise des années 1970, selon lequel les revendications salariales des travailleur·ses ont comprimé les profits industriels. Tant que ces revendications pouvaient être contenues en mobilisant l’« armée de réserve » — composée en grande partie de membres racisé·es de la classe travailleuse exclu·es du New Deal —, la situation demeurait gérable. Mais l’extension de la révolte sociale, sous la forme du mouvement des droits civiques, a compromis cette stratégie. Pour restaurer leurs marges, les entreprises industrielles furent contraintes d’augmenter leurs prix, déclenchant une spirale salaires-prix. La hausse de l’inflation a, à son tour, érodé la valeur des actifs financiers. En réaction, les capitalistes industriels et financiers se sont regroupés pour rétablir la discipline, menant une véritable guerre de classes afin de reprendre le contrôle de l’État en intensifiant leurs efforts de lobbying. Ce faisant, ces élites et leurs allié·es politiques se sont dotées d’un nouvel arsenal d’idées économiques.

Cooper retrace comment, d’un côté, la politique d’austérité prônée par l’École de Virginie et, de l’autre, ce qu’elle appelle les « dépenses fiscales » de l’économie de l’offre se sont conjuguées pour constituer le cœur de la politique économique des partis républicain et démocrate.

L’économie de l’offre reposait sur l’usage d’incitations fiscales pour orienter les investissements vers certaines catégories d’actifs. Comme l’octroi d’allégements fiscaux entraîne une perte de recettes publiques, ces mesures équivalent, en pratique, à une forme de dépense — transférant des fonds publics vers les poches des détenteur·rices d’actifs, notamment les entreprises, les promoteur·rices immobiliers et les particulier·ères fortuné·es. L’École de Virginie, quant à elle, prônait la discipline budgétaire et l’austérité, appelant à l’instauration de limites constitutionnelles à la fiscalité et aux dépenses publiques. Cooper montre qu’il n’existait pas nécessairement de contradiction entre ces deux orientations. Au contraire, l’austérité pour les travailleur·ses et la dépense pour les riches se sont révélées être les deux piliers complémentaires d’un paradigme politique cohérent visant à restaurer le pouvoir des détenteur·rices d’actifs après la crise. D’où le mélange singulier « d’extravagance et d’austérité » qui a défini le néolibéralisme et remodelé la politique de classe aux États-Unis : d’un côté, des dépenses déficitaires massives et des taux d’intérêt bas pour gonfler la valeur des actifs ; de l’autre, des coupes toujours plus profondes dans les dépenses sociales. La mise en œuvre de ce paradigme dépendait toutefois du contrôle de l’inflation et du rétablissement de la discipline de classe, ce qui nécessita une hausse draconienne des taux d’intérêt — le fameux « choc Volcker ». Cette envolée des taux fit bondir le coût du crédit, ralentissant les investissements et la consommation, et provoquant licenciements massifs et chômage de masse.

Dans les années 1990, convaincu que la classe travailleuse avait été matée, le président de la Réserve fédérale, Alan Greenspan (né en 1926), estima qu’il était possible d’abaisser les taux d’intérêt et de les maintenir durablement à un niveau bas, garantissant ainsi un afflux d’investissements dans les classes d’actifs soutenues par l’État et contribuant à en faire grimper les prix.

Cette évolution s’accompagna d’une extension considérable des pouvoirs de la Réserve fédérale, rendue possible par la levée de la « contrainte de l’or »[1] pesant sur la politique monétaire. Après 1971, la valeur du dollar n’étant plus indexée sur l’or, un régime de taux de change entièrement « flottant » fut instauré. En théorie, cela permettait à l’État d’émettre une quantité illimitée de dollars. Comme le souligne Cooper, cette situation rendait nécessaire la création d’un nouveau point d’ancrage pour le dollar, afin d’éviter que cette capacité de dépense ne soit mobilisée pour financer l’expansion de programmes de type New Deal. La réponse prit la forme de « l’indépendance » de la banque centrale, qui garantissait que les leviers de création monétaire resteraient entre des mains sûres. Sa fonction essentielle devint alors le maintien de la discipline de classe et, par conséquent, la maîtrise de l’inflation salariale — qui érodait la valeur réelle des actifs — tout en favorisant l’inflation des prix des actifs : une forme de « relance non keynésienne » de la croissance économique.

Avec la consolidation du néolibéralisme, l’État s’est transformé en une véritable machine politique d’extraction économique, aspirant les ressources de la société pour les redistribuer vers les plus riches. La notion de « dépense fiscale » est ici centrale : par ce biais, l’État ne se contentait pas de « se retirer » au nom du laissez-faire, ni de concéder des allégements ponctuels, mais engageait au contraire des dépenses actives et continues destinées à soutenir la hausse ininterrompue des prix des actifs. En l’absence de réductions compensatoires des dépenses publiques, les baisses d’impôts se traduisaient par des déficits et devenaient ainsi indiscernables des dépenses déficitaires.

Comme ces dépenses prenaient la forme de politiques fiscales ciblées orientant l’investissement vers certaines classes d’actifs protégées, le code fiscal façonnait activement la répartition du capital sur le marché. Les réductions d’impôts pouvaient donc être considérées comme une forme de politique industrielle.

Pour Cooper, cette politique industrielle a paradoxalement conduit au déclin de l’industrie : les investissements se sont détournés du capital fixe pour se diriger vers les actifs financiers. Elle pousse même son argument à l’extrême en suggérant que le capitalisme n’est plus un mode de production. Selon elle,

« le capital lui-même est passé d’un régime d’accumulation organisé autour de la production et mesurable en termes de croissance, à un régime d’appréciation des prix des actifs, articulé autour des gains en capital ».

Ce changement fondamental dans la logique du capital signifierait, ajoute-t-elle, que « les taux de croissance et les profits industriels [constituent] un indicateur peu fiable des tendances économiques dominantes ».

Mais une telle affirmation ne tient qu’à condition d’écarter les données et les faits historiques qui la contredisent — notamment la forte reprise des profits industriels dans les années 1990[2], liée en partie à la financiarisation, ainsi que le rebond de l’économie étatsunienne après la pandémie de COVID-19.

Compte tenu de la répartition inégale de la propriété des actifs, les principaux bénéficiaires de ce nouveau régime capitaliste furent les plus riches. Si les responsables politiques cherchaient initialement à relancer l’investissement industriel, la mise en œuvre de l’économie de l’offre a fini par transformer la classe capitaliste elle-même. Les dispositifs d’amortissement accéléré, par exemple, visaient à stimuler les bénéfices des entreprises industrielles et à encourager l’investissement, mais ont surtout enrichi une génération de magnats de l’immobilier tels que Donald Trump. La suppression des droits de succession a, quant à elle, renforcé le rôle de la famille dans l’appréciation intergénérationnelle des actifs, désormais transmissibles aux héritier·ères à peu ou pas de frais.

Ce rôle familial dans la continuité de l’inflation des actifs a aussi favorisé la montée des entreprises familiales privées, au détriment des sociétés publiques, comme forme d’organisation capitaliste devenue de plus en plus centrale. Une nouvelle oligarchie héréditaire, soutenue par un État extractif et largement détachée de l’économie industrielle, a fini par supplanter les dirigeants industriels et les banquiers commerciaux du capitalisme fordiste.

Si cette nouvelle aristocratie finançait aussi bien les démocrates que les républicains, elle a joué un rôle déterminant dans l’essor de la politique d’extrême droite. La centralité de la famille et de l’entreprise privée au sein de cette classe en a fait le vecteur idéal d’une politique réactionnaire, nourrie de nostalgie pour le foyer blanc, masculin et à revenu unique de l’après-guerre. Cooper montre de manière convaincante que l’importance de la famille dans cette politique ne relevait pas seulement de « valeurs », mais d’intérêts économiques très concrets. Les aristocrates ont trouvé des allié·es enthousiastes dans une classe moyenne qui s’était elle-même redéfinie autour de la propriété d’actifs — et donc de la hausse de leur valeur, notamment immobilière. Les petit·es entrepreneur·ses de cette classe dépendaient, eux aussi, largement du travail familial.

L’un des aspects les plus éclairants de Counterrevolution réside dans la manière dont Cooper met au jour le caractère genré et racialisé de l’offensive néolibérale contre la classe travailleuse. Comme elle le montre, la solidarité encore fragile qui unissait, à la fin des années 1970, les syndicats du secteur privé et ceux du secteur public fut rapidement sapée lorsque la droite parvint à séduire les hommes « cols bleus ». Elle y réussit en présentant l’attaque contre les syndicats du secteur public — devenus de plus en plus combatifs — comme une réaffirmation de la virilité face à des femmes salariées, souvent racisées et employées dans la fonction publique, perçues comme privilégiées et dépendantes des contribuables.

Les politiques dites « axées sur l’offre » qui suivirent furent largement présentées comme un moyen de restaurer l’autorité des hommes blancs, de rétablir les rôles de genre traditionnels au sein de la famille et de défendre le modèle du foyer à revenu unique. La droite sut également exploiter le ressentiment d’une partie de la classe moyenne envers les aides publiques versées aux bénéficiaires racisé·es des programmes sociaux. L’impôt élevé, l’inflation et le déclin du patriarcat furent alors construits comme des maux étroitement liés, tous imputés à l’État-providence libéral.

Pour Cooper, la « contre-révolution » néolibérale ne fut pas un simple produit contingent de l’activisme patronal, mais une condition nécessaire à la restauration de l’accumulation du capital. Les groupes sociaux déjà hostiles à l’héritage du New Deal furent de nouveau fragilisés par la crise financière de 2008. Si la classe travailleuse multiraciale fut la plus durement touchée par la Grande Récession, les petites entreprises et les travailleur·ses indépendant·es – dont beaucoup employaient une main-d’œuvre migrante sous-payée – furent également frappé·es, en dépit de régimes de faillite relativement favorables. Cette situation raviva le ressentiment de la petite bourgeoisie envers les grandes entreprises, la finance et l’État. Cooper estime que cette crise fit émerger le bloc social qui allait devenir la base du mouvement MAGA : des propriétaires de petites entreprises inquiets du statut juridique des migrant·es et farouchement hostiles au gouvernement, à l’impôt et au système financier.

La gestion de la crise de 2008 exigea une extension sans précédent des pouvoirs de l’État pour maintenir le paradigme néolibéral — des pouvoirs encore renforcés pendant la pandémie. Désormais, les responsables de la Réserve fédérale « se sentaient libres de briser le dernier tabou de l’indépendance de la banque centrale : l’interdiction de monétiser la dette fédérale ». Autrement dit, la Fed a recouru à une création monétaire directe (faisant « tourner la planche à billets ») pour soutenir la poursuite de l’inflation des actifs.

Pour Cooper, cette évolution montre que, dans un contexte de chômage massif et de sous-utilisation des capacités productives, les dépenses publiques ne sont limitées que par la volonté politique. Si l’État peut dépenser sans contrainte pour soutenir les prix des actifs, pourquoi ne le ferait-il pas pour financer les programmes sociaux, même sans hausse d’impôts ? L’État capitaliste semble ainsi capable de maintenir indéfiniment une social-démocratie de façade. Une véritable transition socialiste – qui impliquerait de réorganiser la production en fonction des besoins sociaux plutôt que du profit privé, transformant en profondeur les structures de classe, de propriété et de privilège – paraît, dans cette perspective, superflue.

Finance, industrie et capitalisme

Malgré ses nombreuses qualités, Counterrevolution souffre de deux faiblesses centrales. La plus manifeste est l’absence quasi totale d’analyse économique. Le livre ne traite pratiquement pas de la question du profit — Cooper rejette même explicitement l’idée que celui-ci constitue un élément fondamental de la régulation du capitalisme. En conséquence, elle ne peut évaluer le rôle de la finance dans le renforcement du système après la crise des années 1970. Elle néglige également la financiarisation des entreprises, pourtant décisive dans la mondialisation de la production et dans la reprise économique qui s’en est suivie.

De même, Cooper omet de préciser la fonction des différents actifs financiers dans un système en transformation. En refusant d’examiner la manière dont ces actifs — définis de façon vague tout au long du livre — s’articulent au système financier et à l’ensemble de l’économie capitaliste, elle réduit la finance à un simple instrument d’extraction de valeur entre les mains d’une élite improductive et parasitaire, soutenue par l’État. Ironiquement, cette position rejoint les analyses de Brenner et Riley, mais aussi les théories du « néo-féodalisme » que Cooper critique pourtant explicitement.

La seconde faiblesse tient à sa conception de l’État. Pour Cooper, celui-ci serait devenu l’instrument docile d’une élite capitaliste relativement unifiée. La « contre-révolution » aurait pris forme lorsque les grandes entreprises, exerçant une pression croissante, auraient fini par conquérir un État passif et le soumettre à leur volonté. Dans cette lecture, l’État apparaît comme fondamentalement neutre, n’agissant de manière capitaliste que sous la contrainte des capitalistes eux-mêmes. Cooper défend ainsi ce que Leo Panitch (1945-2020) appelait ironiquement la « théorie du garçon de café de l’État » (the « waiter » theory of the state)[3], selon laquelle, après avoir « mangé deux ou trois bébés au petit-déjeuner », une élite capitaliste unifiée appellerait chaque matin le président pour lui dicter les tâches de la journée « entre deux rots satisfaits ». Une telle vision efface l’interconnexion structurelle entre l’État et le capitalisme, c’est-à-dire la capacité de l’État à développer ses propres fonctions en naviguant entre les contradictions et les crises du système. En réalité, l’État doit conserver une autonomie relative à l’égard des intérêts particuliers afin d’organiser ce que Nicos Poulantzas (1936-1979) appelait un « équilibre instable de compromis » autour de l’intérêt général du capital à long terme.

Dans la lecture de Cooper, la crise des années 1970 ne découle pas de contraintes structurelles pesant sur la capacité du capitalisme à maintenir le compromis de classe du New Deal, mais d’une simple « révolte des entreprises ». Elle adopte l’interprétation keynésienne conventionnelle de la crise, selon laquelle les revendications salariales excessives de la classe travailleuse auraient comprimé les profits des entreprises. Au lieu d’y voir un problème économique fondamental, elle en fait un facteur purement politique, déclencheur d’une réaction patronale. La hausse des salaires aurait réduit les profits, contraignant les entreprises à relever leurs prix pour préserver leurs marges. L’inflation qui en résulta éroda la valeur des actifs financiers, poussant l’industrie et la finance à s’allier pour freiner la croissance des salaires et stimuler celle des prix des actifs. Pour Cooper, il ne s’agissait donc pas d’une crise « économique » à proprement parler, mais du catalyseur d’une coalition visant à démanteler le New Deal et à discipliner les travailleur·ses.

En réalité, la crise des années 1970 résultait de l’épuisement de la vague d’innovation technologique d’après-guerre. Le ralentissement de la productivité entraîna une baisse des profits, obligeant le capital à chercher de nouveaux moyens d’accroître le taux d’exploitation. Malgré une intensification de l’investissement, la rentabilité continua de se dégrader, provoquant à terme une chute de l’investissement et une stagnation prolongée. Le retour à la croissance dépendait dès lors de la restauration des profits, par la baisse des impôts et la restructuration du travail — processus que les luttes défensives des travailleur·ses ne purent que retarder. Il est donc erroné de suggérer que la montée de la finance résulterait d’un simple détournement des investissements productifs vers la spéculation sur les actifs. L’interprétation marxiste permet au contraire d’évaluer plus justement la force réelle du mouvement ouvrier — loin d’avoir été capable de « provoquer » une crise systémique — et souligne l’importance d’une stratégie socialiste. En l’absence d’une capacité politique à démocratiser l’investissement, la poursuite isolée des luttes salariales ne pouvait mener qu’à une impasse : le système n’était plus en mesure de soutenir la hausse des salaires réels.

Les recherches archivistiques montrent d’ailleurs que l’État n’a jamais été un simple instrument passif du lobbying patronal. Dans les années 1970, l’État capitaliste exerça ses fonctions de gestion de crise dans un climat d’incertitude : Nixon, Ford et Carter cherchèrent tour à tour à contenir l’inflation par divers dispositifs de contrôle des salaires et des prix. Les entreprises, loin de partager des intérêts unifiés, collaborèrent avec l’État pour élaborer des réponses à la crise — typiques d’une structure « intégrale » où pouvoir étatique et pouvoir économique s’imbriquent depuis un siècle. La Business Roundtable et d’autres groupes patronaux soutinrent à contrecœur ces mesures, espérant que l’inflation se résorberait sans intervention plus brutale — laquelle prit finalement la forme du choc Volcker.

La « contre-révolution » n’a donc pas résulté d’un activisme conjoncturel des entreprises, mais d’une nécessité systémique : restaurer l’accumulation du capital. En 1980, Carter accepta l’idée d’une récession provoquée par un resserrement monétaire, soutenue par l’ensemble du patronat malgré ses risques immédiats. Le choc Volcker rétablit la discipline de classe et ouvrit la voie à la mondialisation, en exposant la main-d’œuvre bon marché de la périphérie mondiale à l’exploitation et en réduisant les coûts salariaux.

L’intégration de la finance mondiale offrit alors aux entreprises industrielles les infrastructures nécessaires à la circulation internationale des capitaux, condition essentielle de la restauration de leurs profits. Loin d’affaiblir la production, la finance permit aux multinationales de bâtir des réseaux de production mondiaux, intensifiant la concurrence et la discipline du travail. Finance et industrie n’étaient pas opposées : elles devinrent de plus en plus interdépendantes.

Comme nous le soutenons dans notre récent ouvrage, il est donc erroné d’affirmer que l’essor de la finance résulterait d’un détournement de capitaux productifs vers la spéculation. La période néolibérale ne se caractérise ni par une baisse des profits, ni par une réduction de l’investissement ou des dépenses en recherche-développement : les profits exceptionnellement élevés ont permis à la fois la rémunération des actionnaires (dividendes et rachats d’actions) et une forte progression des dépenses d’investissement et de recherche-développement 

(R&D), parallèlement à des salaires de dirigeant·es exorbitants. Si cela avait correspondu à un déclin du capital industriel, les capitalistes en auraient été les premiers surpris. Cooper suggère pourtant que la production aurait été « vidée de sa substance » et remplacée par une logique d’inflation des actifs, précisément au moment où la financiarisation favorisait la régénération du capital industriel.

La valeur des actifs est sans aucun doute devenue un élément central de l’accumulation au cours de la période néolibérale. Pour nous, toutefois, l’essor de ce que nous appelons « l’accumulation fondée sur les actifs » (asset-based accumulation) est indissociable de la restructuration du système de crédit et de la production de plus-value. Le renforcement du pouvoir de la finance s’est traduit par une capacité accrue à capter une part plus importante du surplus social total. L’un des principaux instruments de cette captation a été la détention d’actions et d’obligations — les actifs par excellence. Le marché boursier contemporain n’est ainsi plus tant un moyen de lever des capitaux qu’un mécanisme de distribution de la plus-value vers les investisseurs. Cette distribution s’opère non seulement par le versement de dividendes, mais aussi par le rachat d’actions, lorsque l’entreprise fait monter le cours de son titre en rachetant ses propres actions. La hausse du prix de l’action transfère ainsi la plus-value de l’entreprise vers les investisseurs : c’est l’un des principaux canaux par lesquels la finance s’approprie une part de la plus-value productive.

Il est évident que la capacité d’une entreprise à procéder à de telles dépenses dépend de sa rentabilité sous-jacente. Comme on pouvait s’y attendre, l’ère de l’hégémonie financière s’est accompagnée d’une explosion des rachats d’actions. Mais cela ne signifie nullement que l’industrie aurait été « vidée de sa substance » par des investisseurs pillant les entreprises industrielles. Ce qui a changé, c’est l’identité des capitalistes qui détiennent la plus-value. Qu’ils soient dirigeants industriels ou détenteur·rices d’actifs financiers, une partie de leurs revenus sera consommée, une autre épargnée, et une autre réinvestie là où les rendements sont les plus élevés. Il est difficile d’imaginer comment cette interconnexion entre capital monétaire et économie industrielle pourrait être rompue. Même si l’« oligarchie néo-féodale » décrite par Cooper devait consommer la totalité de ces gains, elle le ferait encore en achetant des biens, en générant des profits pour le capital industriel et en stimulant de nouveaux investissements.

L’importance croissante des actifs financiers dans l’économie tient également à la transformation du système de crédit. À cet égard, le développement, à partir des années 1980, de la finance de marché (market-based finance)[4] a joué un rôle déterminant. Comme nous l’expliquons dans notre ouvrage, ce processus a marqué la transition d’un système traditionnel de prêts bancaires vers un modèle où la création du crédit repose sur des échanges complexes d’actifs financiers entre une multitude d’acteurs. L’ossature de ce système reposait sur des actifs réputés stables — notamment les bons du Trésor et les titres adossés à des créances hypothécaires — servant de garanties pour soutenir l’octroi de crédit. Pour que ce système fonctionne, les investisseurs devaient accepter ces actifs comme étant « aussi sûrs que l’or ». Ainsi, lorsque la valeur des titres hypothécaires fut remise en cause dans le chaos de la crise de 2008, l’État dut intervenir pour en soutenir la valeur, sous peine d’un effondrement complet du système de crédit. Ces actifs étaient tout simplement trop centraux pour qu’on les laisse s’effondrer.

La valeur de ces actifs financiers doit donc être comprise à la lumière de leur rôle structurel dans la création et la circulation du crédit — une dimension que Cooper ignore complètement. Il est dès lors trompeur de présenter le sauvetage de 2008 comme un simple « pillage croissant » du public destiné à enrichir les plus riches en préservant l’inflation des actifs. Certes, l’État a soutenu la valeur des principaux titres au cœur de la finance de marché, ce qui a profité à leurs détenteur·rices. Mais se concentrer uniquement sur cet effet revient à ne pas voir la forêt derrière les arbres. En agissant ainsi, les responsables de la Réserve fédérale et du Trésor ont fait ce qu’ils jugeaient nécessaire — avec l’appui des « centristes » des deux partis, dans un climat d’incertitude extrême — pour éviter un effondrement financier total et, potentiellement, une nouvelle Grande Dépression.

L’interconnexion toujours plus étroite entre le système financier et l’État, issue de ce processus, a conduit à ce que nous appelons l’« étatisation de la finance » (statization of finance). Celle-ci a consisté à étendre le soutien public — initialement réservé au secteur bancaire traditionnel après la crise des années 1930 — aux « banques de l’ombre » (shadow banking, système bancaire parallèle)[5] situées au cœur de la finance de marché. Parallèlement, cette dynamique s’est accompagnée d’un renforcement des réglementations imposées aux plus grandes banques, jugées « trop grandes pour faire faillite » et désormais étroitement imbriquées dans le pouvoir d’État — ce qui rend d’autant plus discutable toute lecture de ce processus comme un simple « pillage ».

Par la suite, lors de la crise du COVID-19 puis des crises bancaires régionales, cette étatisation s’est encore approfondie : les marchés des pensions livrées (repo markets)[6] et même les marchés des obligations d’entreprises non financières ont été encore plus étroitement intégrés à la sphère publique. Tout cela s’explique mieux comme un processus de gestion de crise émanant d’un État relativement autonome.

Les politiques d’assouplissement quantitatif[7] ont certes alimenté une inflation généralisée des prix des actifs, en particulier des actions. Cela a conduit à l’émergence du régime post-2008 que nous appelons le « nouveau capital financier », marqué par une concentration sans précédent de la propriété entre les mains des trois plus grands gestionnaires d’actifs : State Street, Vanguard et surtout BlackRock. Ces firmes sont aujourd’hui les principaux actionnaires de la quasi-totalité des entreprises cotées aux États-Unis[8].

Contrairement aux affirmations de Cooper sur le déclin du capital industriel et des profits, ce régime repose sur le contrôle direct des entreprises productives et sur la production de plus-value. En tant que gestionnaires de fonds « passifs », les trois géants ne peuvent qu’ajuster leurs portefeuilles pour suivre les indices boursiers ; leur principale préoccupation demeure donc la rentabilité productive des entreprises qu’ils détiennent. Ils ne sont pas de simples rentiers parasites vidant leurs sociétés de leur substance : ils utilisent leur pouvoir actionnarial pour accroître l’efficacité et les profits, intensifiant ainsi la logique concurrentielle impitoyable au cœur même de la financiarisation.

Si la consolidation du nouveau capital financier a favorisé la montée des sociétés de capital-investissement (private equity), celles-ci demeurent bien moins puissantes que les grands gestionnaires d’actifs cotés. Certes, leur objectif ultime est de revendre les entreprises qu’elles acquièrent, et il est évident que ces dernières ne survivent pas toujours intactes à ce processus : leurs actifs sont restructurés de manière concurrentielle et rentable. Mais il serait réducteur de considérer ces firmes comme de simples parasites — et plus encore de réduire l’ensemble du processus de restructuration depuis 2008 à la montée d’une oligarchie héréditaire et extractive.

L’analyse de Cooper sur la place croissante des entreprises privées et leur soutien à l’extrême droite aux États-Unis est stimulante, mais elle ne décrit qu’un segment du nouveau capital financier apparu après 2008. Ces observations, à elles seules, ne sauraient justifier ses conclusions excessives sur la transformation globale de la classe capitaliste et sur les mutations politiques qui l’ont accompagnée. Pour Cooper, le défi politique consiste à promouvoir un « style de révolution très différent de celui que nous associons au marxisme classique » : une révolution qui ne viserait pas à transformer l’État ou les rapports sociaux qu’il reproduit, mais à mobiliser l’État existant pour financer de vastes programmes sociaux en « imprimant de la monnaie ». Une telle approche semble offrir la base d’un compromis social-démocrate : si ces dépenses ne coûtent rien au capital (ni à quiconque), pourquoi seraient-elles contestées ?

Mais cette perspective surestime l’ampleur des réformes possibles à l’intérieur du capitalisme et occulte un point essentiel : la construction d’une société véritablement démocratique suppose le contrôle collectif des investissements, et non la seule expansion des programmes sociaux. L’allocation de la monnaie nouvellement émise constitue en soi un enjeu de lutte politique et de pouvoir social. L’émission monétaire, à elle seule, ne transforme ni les structures de propriété ni les rapports de classe ; elle ne modifie pas davantage le fait que l’économie reste organisée autour de la maximisation du profit et de la compétitivité marchande.

Comprendre le rôle des banques centrales dans l’articulation entre le pouvoir d’État et le système financier constitue aujourd’hui un enjeu théorique majeur, à l’heure où leurs prérogatives s’étendent rapidement et où leurs liens avec la finance se resserrent. En ce sens, Counterrevolution ouvre une voie de réflexion importante. Malheureusement, Cooper en tire la conclusion que la banque centrale relèverait essentiellement d’un processus de « pillage croissant », voire signalerait la transition vers un ordre post-capitaliste de type féodal-oligarchique. À l’inverse, analyser le pouvoir des banques centrales dans le capitalisme contemporain devrait permettre de corriger l’idée erronée d’un capitalisme en déclin. Au cours des quinze dernières années, ces institutions ont maintes fois démontré leur capacité à soutenir et à reconstruire la finance capitaliste malgré des crises, des contradictions et des défis sans précédent — renforçant du même coup leur pouvoir au sein même de l’État.

Cooper s’appuie sur certaines des principales théories post-keynésiennes de la monnaie, de la finance et du crédit. Mais on ne peut saisir pleinement le rôle central des banques centrales dans le capitalisme contemporain qu’en les inscrivant dans le cadre des « lois du mouvement » du système. Marx lui-même n’a laissé que quelques fragments sur les banques centrales et le crédit, souvent à l’état d’ébauche. Les développements ultérieurs de la pensée marxiste et post-keynésienne offrent des outils précieux pour comprendre comment la finance a constitué un levier de flexibilité et de dynamisme du capitalisme, contredisant depuis près d’un siècle et demi les prophéties récurrentes de son effondrement sous le poids de ses contradictions internes. Comme nous le montrons dans notre ouvrage, ces approches sont essentielles pour saisir la profonde interdépendance entre finance et industrie.

Il est donc regrettable que Cooper continue de les présenter comme des sphères rigoureusement séparées. Réorganiser la production pour répondre aux besoins sociaux et écologiques, plutôt qu’aux impératifs du profit privé, suppose de placer l’investissement sous contrôle public. Cela implique, en retour, une transformation radicale de l’État, appelé à devenir l’instrument central d’une économie socialiste. Il demeure malheureusement vrai que « la classe travailleuse ne peut pas simplement s’emparer de l’appareil d’État tout prêt et l’utiliser à ses propres fins ».

L’État capitaliste n’est en rien neutre dans le conflit de classes : ses appareils se sont historiquement développés pour reproduire la domination de classe. Ce que les marxistes appellent l’« autonomie relative » de l’État capitaliste vis-à-vis de l’économie — selon laquelle le pouvoir politique se situe « en dehors » de la sphère économique « privée » — doit être fondamentalement dépassé. Les institutions de l’État doivent être profondément transformées, refondées pour soutenir de nouvelles formes de démocratie ascendante, d’autogestion ouvrière et communautaire dans la mise en œuvre des politiques sociales et de la planification économique.

Si les travailleurs et travailleuses pouvaient prendre le contrôle de la banque centrale et du système de crédit dans son ensemble, comme le suggère Cooper, ils et elles pourraient sans doute réaliser d’importants progrès. Mais nous en sommes tout aussi loin qu’une véritable transition socialiste.

La question clé est donc de savoir comment construire un mouvement socialiste solidement ancré dans la classe travailleuse, à travers la lutte pour des réformes.

Les intérêts du capital financier et du capital industriel étant aujourd’hui plus étroitement imbriqués que jamais dans le contexte de la mondialisation, toute avancée suppose une confrontation directe avec le capital. Contrairement à l’« âge d’or » de l’après-guerre, ni la finance ni l’industrie ne sont désormais disposées à un compromis social-démocrate : les disciplines concurrentielles imposées par la libre mobilité du capital leur conviennent parfaitement. Pour réaliser les réformes qu’imagine Cooper, il faudrait d’abord rompre avec la mondialisation qui a désintégré les communautés de travailleur·ses et réduit la portée des politiques progressistes.

Le fait que même les régimes sociaux-démocrates les plus solides aient été partiellement démantelés montre que les socialistes doivent aller au-delà de la politique du compromis de classe. Dans un monde dominé par l’intégration financière et l’hypermobilité du capital, le vieux dilemme « réforme ou révolution » est moins pertinent que jamais. Le véritable enjeu consiste à concevoir des réformes capables de résister durablement aux pressions du capitalisme mondial.

Cela suppose de créer un espace politique et institutionnel où la dépendance au marché serait réduite, la propriété sociale étendue, et le contrôle démocratique de l’économie renforcé. Dans cette perspective, la démocratisation de la banque centrale pourrait jouer un rôle crucial — à condition qu’elle s’inscrive dans un processus de transformation plus profond, orienté vers les travailleur·ses et la protection de l’environnement. Sans cet horizon, tout succès resterait éphémère.

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Stephen Maher est professeur adjoint d’économie à la State University of New York (SUNY) Cortland et coéditeur du Socialist Register. Il est l’auteur de Corporate Capitalism and the Integral State : General Electric and a Century of American Power et coauteur, avec Scott Aquanno, de The Fall and Rise of American Finance : From J. P. Morgan to BlackRock.

Scott Aquanno est professeur adjoint de science politique à l’Ontario Tech University. Il est l’auteur de Crisis of Risk : Subprime Debt and US Financial Power from 1944 to the Present et coauteur, avec Stephen Maher, de The Fall and Rise of American Finance : From J. P. Morgan to BlackRock.

Melinda Cooper est professeure de sociologie à l’Australian National University (ANU). Spécialiste de l’économie politique contemporaine, ses travaux portent sur les rapports entre néolibéralisme, conservatisme moral et politiques familiales, ainsi que — plus récemment — sur les politiques budgétaires et monétaires des États. Elle est notamment l’autrice de Life as Surplus: Biotechnology and Capitalism in the Neoliberal Era (2008), Family Values : Between Neoliberalism and the New Social Conservatism (2017) et Counterrevolution: Extravagance and Austerity in Public Finance (2024, Zone Books).

Publié initialement par Jacobin.

Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq.

Notes

[1] La « contrainte de l’or » désigne le système monétaire de Bretton Woods (1944–1971), dans lequel la valeur du dollar était indexée sur l’or, tandis que les autres monnaies étaient rattachées au dollar. La décision prise par Richard Nixon en 1971 de suspendre cette convertibilité mit fin à ce régime. Dès lors, les monnaies devinrent flottantes, libérant la politique monétaire étatsunienne de la contrainte des réserves d’or et ouvrant la voie à une expansion sans précédent du crédit et du rôle de la Réserve fédérale.


[2][2] L’amortissement accéléré est un dispositif fiscal permettant aux entreprises de déduire plus rapidement la valeur de leurs investissements du calcul de l’impôt, réduisant ainsi leur charge fiscale à court terme. Il favorise les investissements à forte intensité capitalistique, mais peut aussi encourager la spéculation immobilière et financière.

[3] Leo Panitch, « Theories of the State and the New Deal », Socialist Register, 1977, p. 53-97. Panitch emploie l’expression de manière ironique pour critiquer les conceptions dites « instrumentales » de l’État — celles qui le réduisent à un simple outil exécutant directement la volonté de la classe capitaliste, à la manière d’un garçon de café servant sa clientèle. Disponible en ligne : https://socialistregister.com/index.php/srv/issue/view/412.

[4] La finance de marché (market-based finance) désigne un système dans lequel la création du crédit s’effectue principalement par l’émission et l’échange de titres financiers, plutôt que par le prêt bancaire traditionnel. Ce mode d’intermédiation, reposant sur la titrisation et les marchés de capitaux, s’est imposé à partir des années 1980. Voir Zoltan Pozsar et al., Shadow Banking, Federal Reserve Bank of New York, 2010.

[5] Les banques de l’ombre (shadow banks) regroupent des institutions financières non bancaires — fonds monétaires, compagnies d’assurance, véhicules de titrisation, etc. — qui créent du crédit sans disposer de dépôts ni de garanties publiques, mais bénéficient souvent d’un soutien implicite de l’État.

[6] Les pensions livrées (repurchase agreements, ou repos) sont des opérations de financement à court terme dans lesquelles un acteur vend un titre financier (souvent un bon du Trésor) avec l’engagement de le racheter ultérieurement à un prix fixé d’avance. Ces marchés jouent un rôle central dans la liquidité et la stabilité du système financier.

[7] L’assouplissement quantitatif (quantitative easing) désigne une politique monétaire non conventionnelle par laquelle une banque centrale rachète massivement des titres financiers — notamment des obligations publiques — afin d’injecter de la liquidité et de soutenir les marchés.

[8] State Street, Vanguard et BlackRock sont les trois plus grands gestionnaires d’actifs mondiaux. Ensemble, ils contrôlent environ 25 % de la capitalisation boursière des États-Unis et détiennent des participations significatives dans la quasi-totalité des grandes entreprises cotées (Apple, ExxonMobil, JPMorgan Chase, etc.). Leur modèle de gestion dite passive consiste à répliquer les grands indices boursiers, ce qui leur confère une influence structurelle sur la gouvernance d’entreprise sans intervention directe dans la gestion quotidienne. Voir : Jan Fichtner, Eelke Heemskerk et Javier Garcia-Bernardo, « Hidden Power of the Big Three? Passive Index Funds, Re-Concentration of Corporate Ownership, and New Financial Risk », Business and Politics, vol. 19, no 2, 2017.

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