Le centre du capitalisme contemporain traverse une crise systémique dont les tendances structurelles s’alimentent mutuellement. Sur le plan économique, les pays capitalistes avancés sont marqués depuis 2008 par une phase de stagnation séculaire : croissance atone, faiblesse persistante de l’investissement productif, gains de productivité modestes, gonflement du crédit et hausse des inégalités. Cette période dépressive coïncide paradoxalement avec une intense innovation numérique et l’essor de nouvelles fractions du capital, au premier rang desquelles la « nouvelle bourgeoisie de la Silicon Valley » (Smyrnaios, 2022).
Sur le plan politique, les démocraties libérales traversent une période de déstabilisation profonde, dont la montée en puissance des forces politiques d’extrême droite constitue l’expression la plus visible. D’un point de vue géopolitique, l’ordre mondial se fragmente sous l’effet de la montée en puissance de la Chine, du recul du libre-échangisme et de la remilitarisation des relations internationales. Ces dynamiques ne sont pas indépendantes. Elles forment un tout que la critique de l’économie politique doit tenter de saisir dans sa globalité et ses contradictions.
L’hypothèse techno-féodaliste prétend justement proposer une telle saisie globale. Elle identifie des faits stylisés réels : la montée en puissance des logiques rentières au détriment de l’investissement productif, la formation de monopoles numériques d’une concentration sans précédent, le renforcement des liens entre pouvoir économique et pouvoir politique. Mais elle présente également des nombreuses limites.
Cet article propose un cadre alternatif : la notion d’impérialisme numérique, entendue non comme métaphore géopolitique mais comme concept d’économie politique articulant cinq dimensions que l’approche du techno-féodalisme, dans ses différentes versions, traite séparément, ou ne traite pas du tout : la logique monopolistique du capital ; sa recomposition oligarchique; le rôle organique de l’État et du complexe militaro-numérique; les rivalités inter-capitalistes à l’échelle mondiale; et la plateformisation de l’espace public comme dimension constitutive de la domination politique (Smyrnaios, 2025a).
Cette proposition s’inscrit dans une filiation intellectuelle avec l’économie politique de la communication telle qu’Herbert Schiller l’a formulée dès la fin des années 1960 à travers le concept d’impérialisme culturel (Schiller, 1969, 1976). Schiller soutient que les industries de l’information et de la culture ne sont pas de simples vecteurs d’influence idéologique, mais le noyau économique de l’impérialisme étatsunien et l’instrument par excellence de son expansion mondiale dans la période de l’après-guerre.
L’hypothèse de l’impérialisme numérique constitue une tentative d’actualisation de ce cadre analytique dans une configuration qui voit considérablement s’approfondir et se complexifier ce que Schiller décrit : multipolarisation géopolitique ; quasi-fusion des industries culturelles et de la Tech ; présence de l’oligopole du numérique dans toutes les strates de l’économie et intégration organique au complexe militaro-industriel.
La démonstration procède en trois temps. J’examine d’abord brièvement l’hypothèse techno-féodaliste dans ses deux versions principales et je pointe ses limites. Je propose ensuite un cadre théorique fondée sur la notion d’impérialisme, réactivée comme caractéristique constitutive du capitalisme qui connaît des phases aiguës récurrentes plutôt que comme stade ultime. Je montre enfin que la plateformisation de l’espace public constitue une dimension centrale de cet impérialisme numérique, et non un effet secondaire.
Mon argument est que l’intelligence artificielle et les plateformes numériques sont désormais indissociables de la puissance impériale sous un double aspect : d’un côté, en tant qu’outils industriels, elles s’insèrent dans le mode de production capitaliste pour en accroître l’efficacité (y compris militaire) mais aussi la concentration, tout en recomposant ses élites ; de l’autre, en tant que technologies de production culturelle et d’intermédiation elles restructurent la sphère publique où circulent les représentations sociales et se forment les opinions.
Dit autrement, la numérisation agit simultanément sur la base économique et sur la superstructure politique et idéologique. C’est cette configuration d’ensemble qui justifie d’accoler l’adjectif numérique à la notion d’impérialisme afin de saisir ses spécificités dans la conjoncture actuelle.
I. L’hypothèse techno-féodaliste et ses limites
La notion de techno-féodalisme connaît depuis quelques années une diffusion remarquable dans les débats sur les transformations du capitalisme numérique. Elle repose sur un diagnostic largement partagé mais l’interprétation qu’elle en tire est très critiquée, ce qui souligne tout de même sa force heuristique. Dans cet effort de théorisation, deux versions prédominent : celle, largement médiatisée, de Yanis Varoufakis (2023), et celle, plus rigoureuse sur le plan économique, de Cédric Durand (2020).
La version de Varoufakis repose sur l’idée que le capitalisme aurait été remplacé par un système de fiefs numériques où les propriétaires du cloud extraient des rentes de « serfs numériques ». Cette thèse a suscité des objections convergentes. Par exemple Vrousalis (2025) souligne qu’elle ignore superbement la littérature consacrée au travail et à l’exploitation dans le contexte numérique.
La marchandisation de l’attention, bien que réelle, ne constitue pas une activité productive de valeur au sens marxiste du terme, et le « vol d’attention » ne peut être assimilé à un vol de travail. Pour lui, l’analogie avec la servitude féodale est par ailleurs historiquement infondée : le féodalisme reposait sur l’extraction forcée de la corvée par la coercition directe, alors que le « capital du cloud » n’exerce aucune contrainte physique de ce type sur ses utilisateurs.
Broca (2017) précise ce point sur le plan philosophique : lorsqu’un internaute effectue une recherche sur Google, son but est d’obtenir une information, pas de produire des données pour la plateforme. Les données émises ne sont qu’un effet collatéral non intentionnel de cette activité, et la notion de travail implique depuis Marx une dimension d’intentionnalité consciente que la simple émission de données ne satisfait pas.
La question de savoir dans quelle mesure les différents usages numériques individuels et collectifs constituent ou non une forme d’exploitation, et selon quels critères, reste donc posée et intensément débattue dans la cadre de la controverse du digital labor (Casilli, 2019). Ce qui est certain, en revanche, est que le cadre féodal ne permet pas de la penser correctement, en subsumant sous la figure du « serf » des réalités hétérogènes qui appellent des analyses distinctes.
La version de Durand est théoriquement plus solide et analytiquement plus sérieuse que celle de Varoufakis. Elle aborde le numérique comme une involution où l’économie privilégie la captation de rentes au détriment des finalités productives. Mais elle n’a pas échappé à la critique.
Lebayle et Pinsard (2021) réfutent l’assimilation systématique des revenus du numérique à des rentes foncières : sous le capitalisme, la rente n’est pas un rapport d’exploitation direct comme sous le féodalisme, mais un revenu dérivé de la plus-value dont la persistance nécessite des réinvestissements constants pour maintenir des barrières à l’entrée. L’idée d’un retrait généralisé de la production est contredite par l’activité des géants de la technologie, qui agissent comme des capitalistes classiques cherchant à échapper à la péréquation générale des profits.
Morozov (2022, 2025) renforce cette objection : les investissements massifs des firmes technologiques en recherche et développement sont aux antipodes de la logique d’un seigneur rentier paresseux. Ces capitaux ne visent pas simplement à collecter un tribut, mais à bâtir des infrastructures physiques colossales et des forces productives fondées sur la connaissance. Harribey (2025) confirme que les usages des données et de l’intelligence artificielle générative accroissent l’efficacité de nombreux secteurs, accélèrent la circulation des marchandises et stimulent la productivité globale, ce qui confirme que nous demeurons ancrés dans une logique de profit capitaliste.
Durand (2022, 2025) répond à ces critiques en insistant sur une mutation qualitative des rapports de production. Face à l’objection de Morozov sur la vitalité des investissements technologiques, il dénonce un biais microéconomique. Pour lui, au niveau macroéconomique, l’ère des Big Tech se caractérise par un effondrement de l’investissement net et un déclin continu de la productivité du travail. Les chiffres vertigineux des investissements dans l’intelligence artificielle générative (IAG) par exemple ne seraient pas des vecteurs de croissance globale mais alimenteraient des forces de prédation qui obèrent les perspectives de profit dans les autres secteurs.
Durand, contrairement à Varoufakis, ne prétend pas que le techno-féodalisme constitue un stade entièrement nouveau du capitalisme mais plutôt une nouvelle dynamique macroéconomique qui fait advenir un système dominé par l’oligopole du numérique et se fonde sur la dépendance et le contrôle. Cette prudence conceptuelle est à son crédit.
La question de la nature exacte de la rente numérique reste quant à elle ouverte. Durand propose de la concevoir comme un prélèvement seigneurial ou un tribut analogue à un péage routier, les données n’étant pas des marchandises traditionnelles mais des instruments de contrôle. Ses critiques, Lebayle et Pinsard en tête, lui répondent qu’il s’agit de profits issus de monopoles temporaires exigeant des réinvestissements constants. Le débat porte ici sur des questions d’économie politique – la nature de la rente de monopole, ses conditions de persistance, son rapport à la plus-value – dont la résolution définitive excède le cadre de cet article.
On peut néanmoins noter que les données empiriques récentes sur l’ampleur des investissements dans l’IAG, ses besoins matériels (énergie, eau, terres rares etc.), ainsi que sur les gains de productivité qu’elle génère dans des secteurs comme le développement informatique (Cui et al. 2026), semblent donner raison aux critiques sur ce point particulier.
Plus original encore est l’argument sur ce que Durand nomme la « socialisation régressive ». S’appuyant sur les travaux d’Ernest Mandel, il montre que la socialisation croissante du travail dans la dynamique actuelle, au lieu de libérer l’individu, aboutit à une subsomption totale. Les actifs numériques et leurs utilisateurs deviennent indissociables, créant une nouvelle fusion des facteurs de production qui entrave la mobilité et enferme les acteurs dans des espaces clos. Cette fusion briserait la logique classique de la concurrence marchande et orienterait l’investissement vers la monopolisation intellectuelle plutôt que vers le développement des forces productives.
Ce diagnostic sur les effets régressifs de la socialisation numérique paraît intuitivement juste, mais il se fonde sur deux arguments ambigus.
D’un côté, l’oligopole du numérique dans certaines situations, utilise la propriété intellectuelle pour dresser des barrières à l’entrée des marchés (on pense ici à Apple ou à Microsoft), alors que dans d’autres situations il s’approprie des logiques de l’open source, voir enfreint systématiquement et massivement la propriété intellectuelle des industries culturelles, par exemple pour entrainer les grands modèles de langage (Jacobsen, 2025). Il en découle une mise en œuvre de la stratégie de monopolisation intellectuelle asymétrique selon les objectifs et les intérêts en jeu.
De l’autre côté, plusieurs critiques, dont Morozov précédemment cité, ont raison de rappeler que la notion très générale d’« utilisateur » manque d’épaisseur sociologique et dissimule des travailleurs bien réels : des modérateurs de contenu soumis à des traumatismes psychologiques pour des rémunérations dérisoires, des livreurs sous surveillance algorithmique permanente, des ouvriers des usines de semi-conducteurs dont les conditions d’exploitation ressortissent pleinement au capitalisme industriel.
Sur la question de l’État, Durand observe une « dislocation du politique » au profit du capital numérique. Selon lui, l’incursion des équipes d’Elon Musk ou de Palantir dans les fonctions administratives et militaires témoignerait d’une fusion où le pouvoir privé absorbe les capacités de planification publique. L’observation est juste, mais l’interprétation est contestable. On peut très bien soutenir que ce qui se produit n’est pas une subordination de l’État à la Tech, mais une intégration organique entre les deux.
Il s’agirait alors d’une reconfiguration du complexe militaro-industriel étatsunien dont le capital numérique est désormais une composante constitutive, et non un acteur extérieur qui le colonise. En effet, le Pentagone finance massivement Silicon Valley depuis ses origines afin de mettre en place un écosystème technologique au service des intérêts impériaux étatsuniens (Smyrnaios, 2025b). Par ailleurs, la prise en compte du paradigme chinois montre que ce n’est pas l’État qui se soumet : c’est l’État et les oligopoles qui se sont construits ensemble, dans une relation organique qui est précisément ce que la théorie féodale rend invisible.
Mais la limite la plus profonde du techno-féodalisme pour ce qui concerne la proposition de cet article est d’ordre différent. Elle tient à l’absence de la question politique et de la superstructure dans son cadre analytique. Le techno-féodalisme est une théorie économique du capitalisme numérique qui laisse dans l’angle mort ce qui est peut-être une de ses dimensions les plus décisives : le rapport dialectique entre les transformations du mode de production et la sphère du politique, dont l’espace public est une composante centrale.
Or c’est précisément ici que réside la grande contradiction de notre époque. Les propriétaires des plateformes numériques et de l’IAG définissent les contours d’un nouveau mode de production, tout en s’intégrant au complexe militaro-numérique-industriel et en contrôlant les infrastructures qui sous-tendent la sphère du politique dans son ensemble – communication, information, éducation, délibération collective.
Cette configuration produit simultanément des systèmes de production dont la logique d’accumulation restructure l’ensemble de l’économie, des dispositifs de domination idéologique d’une puissance sans précédent dans l’histoire des médias, et des lieux de résistance pour les contre-publics qui utilisent ces mêmes infrastructures pour contester l’ordre dominant.
La plateformisation de l’espace public n’est pas un phénomène annexe que l’on pourrait ajouter à l’analyse économique une fois celle-ci achevée. Au contraire, elle est constitutive de la logique de l’impérialisme numérique, qui ne peut être compris sans elle. C’est cette articulation entre économie politique, complexe militaro-numérique et transformation de l’espace public que la notion d’impérialisme numérique permet de saisir.
II. L’approche distinctive de l’impérialisme numérique
L’impérialisme numérique s’inscrit dans un champ de conceptualisations qui occupent des espaces analytiques voisins et revendiquent des ambitions comparables. Il faut donc le situer par rapport à elles. La notion de « colonialisme numérique », proposée par Kwet (2021) dans la filiation des théories de la dépendance, désigne la domination structurelle que les grandes entreprises étatsuniennes exercent sur les pays du Sud global à travers le contrôle des trois piliers de l’écosystème numérique : le matériel, le logiciel et les réseaux.
Cette approche a le mérite de nommer l’asymétrie fondamentale entre Centre et Périphérie dans l’économie numérique, et de documenter ses mécanismes d’extraction – exploitation du travail de modération et d’annotation dans les pays du Sud, captation des données, mainmise sur les infrastructures de câblage sous-marin. Mais elle bute sur une limite : en centrant l’analyse sur la relation Nord/Sud, elle ne permet pas de penser la domination de l’impérialisme numérique à l’intérieurdes formations sociales du Centre, ni celle à l’échelle Sud/Sud.
La France, l’Allemagne ou le Royaume-Uni ne sont pas des colonies numériques au sens de Kwet. Ces pays subissent pourtant pleinement des phénomènes comme la dépendance de leurs médias aux algorithmes des plateformes étatsuniennes ou la délégation croissante de fonctions régaliennes de l’État à des acteurs privés étatsuniens. Par ailleurs, l’influence croissante chinoise au niveau politique et économique s’accompagne d’une expansion numérique : des groupes comme Baidu, Tencent ou Ali Baba sont très présents en Asie du Sud-Est (Malaisie, Thaïlande ou Singapour), en Afrique (notamment au Nigeria et au Kenya) et en Amérique latine (comme au Brésil et au Mexique), où des plateformes chinoise de divertissement et de commerce en ligne rencontrent un succès croissant.
En Amérique du Nord et en Europe, TikTok, Temu et Shine sont très largement utilisés tout en étant soumis à des contraintes politiques et réglementaires accrues. La prise de contrôle de la filiale étatsunienne de TikTok par Larry Ellison, un allié de Trump dont le groupe est présent dans l’informatique et l’IA (Oracle), mais aussi dans les industries culturelles et les médias (CBS, CNN, Paramount, HBO et désormais Warner Bros et CNN), en est l’illustration. Enfin, les acteurs chinois comme DeepSeek se trouvent également à la pointe de technologies d’IAG ayant a fortiori fait le choix des modèles open source.
À travers la notion de « colonialisme des données » Couldry et Mejias (2022) tentent de dépasser cette limite géographique en étendant la notion du colonialisme à l’appropriation de l’ensemble de la vie humaine sous forme de données. Leur thèse est que les « relations de données » ont remplacé les relations de travail comme vecteur central de la domination capitaliste contemporaine.
Malgré la force heuristique de cette proposition, largement reprise et commentée, Yasaei (2025) formule à son égard une critique qui me semble décisive : en substituant les données au travail comme substance de l’exploitation, Couldry et Mejias rompent avec le fondement marxien de la théorie de la valeur selon lequel c’est le travail, et non la marchandise-données, qui « constitue la substance sociale commune » des rapports de domination capitaliste. En excluant le travail du cœur de l’analyse, ils rendent invisibles précisément les rapports d’exploitation qu’ils entendent dénoncer. Yasaei ajoute que leur cadre ne propose aucune périodisation du capitalisme historique : il décrit une configuration présente sans l’inscrire dans une dynamique d’accumulation longue, ce qui le prive de toute valeur prédictive et de tout ancrage stratégique.
La géopolitique du numérique, dont Coelho (2023) offre une version particulièrement documentée, s’intéresse aux rapports de puissance entre États et multinationales dans le contrôle des infrastructures numériques mondiales – câbles sous-marins, data centers, satellites, normes techniques. Sa description de la « capture technique » et de la dépendance croissante des administrations publiques en Europe et ailleurs dans le monde vis-à-vis des acteurs privés étatsuniens rejoint empiriquement plusieurs aspects de notre propre argument. Mais son cadre reste géopolitique : il analyse des acteurs et leurs rapports de force sans articuler la logique d’accumulation capitaliste qui les produit, ni les rapports de classe qui la sous-tendent, ni la dimension de l’espace public qui en est l’enjeu communicationnel. C’est un tableau précis de la configuration mais qui manque une théorie de sa dynamique.
Enfin, la notion d’ « impérialisme de plateforme », mobilisée notamment par Dal Yong Jin (2015) dans la filiation de Schiller, et reprise sous une forme plus développée par Yasaei (2025) sous l’angle du capitalisme cognitif, constitue la démarche la plus proche de celle que je propose. Jin voit juste en réactivant de manière précoce le cadre impérialiste pour analyser la domination des plateformes étatsuniennes. Mais son analyse reste formelle, sans véritable articulation à une théorie des classes, ni à une périodisation du capitalisme, et sans traitement de la dimension de l’espace public. Yasaei inscrit justement l’idée d’impérialisme de plateforme dans la longue histoire du capitalisme, mais en fait une autre forme de « stade suprême », reproduisant pour ainsi dire la logique téléologique de la vision léniniste.
Or, l’impérialisme tel que je le conçois ici est pensé non comme stade terminal mais comme caractéristique constitutive du capitalisme qui connaît des phases aigues récurrentes, articulées à des crises d’accumulation spécifiques. À ce titre la périodisation proposée par Yasaei reste néanmoins utile. L’analogie structurante, empruntée à Winseck (2017), est la suivante : de même que la crise de 1873 et la longue dépression qui s’ensuivit ont constitué le prélude à la phase impérialiste du capitalisme industriel, avec sa concentration monopolistique, sa fusion banque-industrie et ses rivalités inter-étatiques, la crise des dot-com de 2000-2001 a constitué le prélude à la phase impérialiste du capitalisme numérique dont la crise de 2008 marque l’ouverture définitive, en propulsant vers des sommets inédits les valorisations boursières des firmes du numérique grâce aux liquidités massivement injectées par les banques centrales.
Un dernier positionnement s’impose : celui concernant la singularité étatsunienne du phénomène. Lehdonvirta (2022) propose une analyse socio-économique du pouvoir des grandes entreprises technologiques étatsuniennes en les comparant aux empires historiques. Il défend l’idée que Amazon, Google ou Apple exercent une forme de domination comparable à celle des empires coloniaux, non pas par la conquête territoriale, mais par le contrôle d’infrastructures numériques globales.
Ces « empires du cloud » organisent et régulent des espaces économiques entiers (commerce en ligne, applications, données) en contrôlant les infrastructures, les règles d’accès et la distribution de la valeur. Bradford (2023), depuis une perspective libérale-institutionnelle, confirme cette réalité en notant que les géants de la Sillicon Valley sont devenus de véritables « empires numériques » précisément parce que l’État américain a fait le choix politique de ne pas leur imposer de contraintes. Ce que l’économie politique marxiste interprète comme l’expression organique d’une alliance structurelle entre capital numérique et État impérial dans le cadre néolibéral.
Cependant, Mirrlees (2024) montre que la Chine mobilise des instruments analogues à ceux des États-Unis pour internationaliser ses industries de communication dans le Sud global avec une certaine efficacité comme mentionné plus haut – plans quinquennaux, Belt and Road Initiative numérique, subventions étatiques, diplomatie commerciale, protection de la propriété intellectuelle.
Cela confirme que l’impérialisme numérique est une logique structurelle du capitalisme tardif et non un trait propre à un empire particulier. Les États-Unis demeurent néanmoins encore aujourd’hui la puissance impériale et numérique dominante à l’échelle du monde, mais se trouvent dans une relation de dépendance réciproque profonde avec la Chine qui, paradoxalement, résulte à l’accentuation de leur confrontation (Bürbaumer, 2024).
III. Les dimensions constitutives de l’impérialisme numérique
La notion d’impérialisme numérique telle que je le construis se distingue de toutes les approches précédemment mentionnées en ce qu’elle articule dans un cadre cohérent cinq dimensions constitutives : la logique monopolistique du capital ; le complexe militaro-numérique comme noyau de la domination ; les rivalités inter-impériales comme dynamique systémique ; et la recomposition oligarchique comme forme politique. La plateformisation de l’espace public, que je développerai dans la dernière partie, constitue la cinquième dimension communicationnelle de cet ensemble.
La première dimension « classique » de l’impérialisme est la concentration du capital. Dans la phase actuelle celle-ci connaît un approfondissement à la fois qualitatif et quantitatif sans précèdent dans l’histoire. Louçã et Machado (2026) inscrivent explicitement les géants du numérique dans la trajectoire séculaire de concentration et de centralisation du capital que Marx avait identifiée au XIXe siècle, et dont Lénine avait théorisé la forme impérialiste au début du XXe. Comme ils remarquent à juste titre, ce que Marx entrevoyait a changé d’échelle.
Au cours des premiers mois de 2026, la capitalisation boursière combinée des principaux acteurs technologiques étatsuniens – Apple, Alphabet (Google), Microsoft, Nvidia, Amazon, Meta et Tesla – a dépassé les 20 000 milliards de dollars. Ce niveau agrégé de valorisation, sans précédent historique pour un groupe aussi restreint d’entreprises, est comparable aux plus grandes masses économiques mondiales, se situant à un niveau proche du produit intérieur brut des États-Unis et supérieur à celui de l’Union européenne.
Sur le plan financier, cet ensemble représente une part prépondérante des grands indices boursiers américains, dépassant 30 % de la capitalisation du S&P 500 et environ 60 % de celle du Nasdaq, ce qui témoigne de leur poids structurel dans les marchés de capitaux. D’un point de vue sectoriel, cette valorisation agrégée excède celle de plusieurs secteurs économiques traditionnels pris dans leur ensemble, tels que l’industrie pétrolière cotée occidentale ou le secteur bancaire européen, et s’avère comparable à celle de vastes ensembles d’infrastructures économiques.
La stratégie à l’origine de cette croissance fulgurante est documentée empiriquement avec précision depuis près d’une décennie (Smyrnaios, 2017). Elle s’articule autour d’une double dynamique : d’une part, l’intégration verticale permet à ces firmes de contrôler l’intégralité de la chaîne de valeur du numérique, composée d’infrastructures matérielles (centres de données, réseaux), d’équipements d’accès et des couches logicielles essentielles comme les systèmes d’exploitation ; d’autre part, la diversification horizontale consiste à agréger des services substituables assurant des fonctions similaires pour l’usager, par exemple la communication et l’accès à l’information et aux contenus.
À titre d’illustration, dans le secteur des moteurs de recherche, Google contrôle approximativement 90% du marché mondial depuis près de vingt ans, à quelques exceptions notables près comme la Chine ou, secondairement, la Russie et l’Iran. Dans le secteur des réseaux sociaux et des messageries instantanées, Meta contrôle l’essentiel des services les plus populaires à l’échelle mondiale. Dans le cloud, Amazon, le champion du e-commerce, détient à lui seul un tiers du marché mondial, suivi de Microsoft Azure et Google Cloud, de sorte que trois entreprises concentrent les deux tiers de cette infrastructure devenue critique pour l’ensemble de l’économie mondiale. Microsoft et Google avec Apple, premier vendeur d’équipements au monde, occupent plus de 90% du marché mondial des systèmes d’exploitation pour smartphones et ordinateurs.
L’avènement de l’IAG constitue un puissant accélérateur de cette concentration. Le développement de modèles de langage sophistiqués exige des investissements pharaoniques en infrastructures de calcul et un accès illimité à des gisements de données On observe alors la montée en puissance de Nvidia, OpenAI, xAI et Anthropic aux côtés de Google, Meta, Amazon, Apple et Microsoft avec lesquels ils établissent des alliances sélectives.
À ce secteur stratégique il faut ajouter le spatial où Jeff Bezos (Blue Origin) et Elon Musk (SpaceX) occupent des positions importantes. Le projet de ce dernier de fusionner xAI et SpaceX pour bâtir des centres de données en orbite est valorisé à plus de 1 500 milliards de dollars. Les acteurs oligopolistiques de la Silicon Valley étendent leurs activités à d’autres domaines comme la santé, l’énergie, les transports, la robotique, la défense etc. La transformation de ces entreprises en infrastructures de l’économie mondiale caractérisées par leur indispensabilité et leur ubiquité est l’aboutissement de cette dynamique de concentration.
La deuxième dimension de l’impérialisme numérique est que les Big Tech ne sont pas simplement des très grandes entités purement économiques en compétition ou en symbiose avec les États. L’intégration entre les grandes entreprises du numérique et l’appareil militaro-sécuritaire américain n’est pas accidentelle, conjoncturelle ou simplement fonctionnelle – elle est organique au sens où Serfati (2026) emploie ce terme. Les Systèmes Militaro-Industriels constituent selon lui des institutions sui generis, positionnées à l’intersection du politique et de l’économique, dont le capital numérique est désormais devenu une composante essentielle. C’est ce qu’il désigne comme le « noyau totalitaire » du capitalisme contemporain, régénéré par les investissements massifs dans l’IAG.
Cette intégration n’est pas nouvelle : elle a une généalogie longue que Mirrlees (2015) documente dans la filiation de Schiller. Dès les années 1960, le Complexe Militaro-Industriel-Communicationnel (MICC) articulait les entreprises de communication étatsuniennes au Département de la Défense, qui subventionnait leur recherche et développement tout en procurant à leurs productions un marché captif considérable. Mirrlees montre dans un autre travail (2017) comment le Pentagone fonctionne comme une « agence de politique culturelle » à travers son dispositif de soutien conditionnel à la production hollywoodienne, orientant les récits médiatiques en faveur de la vision militariste du monde sans que ce soutien soit perçu comme de la propagande.
Selon Broca (2026), la « Pax Silica » constitue une configuration contemporaine de cette même logique : les contrats entre Amazon et la CIA, entre Microsoft et le Pentagone, entre Google et la NSA ou l’attribution à un consortium de cinq entreprises d’un contrat cloud de plusieurs dizaines de milliards de dollars pour le compte de dix-sept agences de renseignement, constituent les manifestations actuelles d’une imbrication qui a toujours été au fondement du capitalisme numérique étatsunien. Et la doctrine d’Alex Karp, PDG de Palantir, énonce brutalement les principes de l’impérialisme numérique :
« L’élite des ingénieurs de la Silicon Valley a le devoir de participer à la défense de la nation (…) Pour que les sociétés libres et démocratiques puissent s’imposer, il faut plus qu’un simple appel à la morale. Il faut une puissance brute, et en ce siècle, cette puissance reposera sur les logiciels (…) Une ère de dissuasion, l’ère atomique, touche à sa fin, et une nouvelle ère de dissuasion fondée sur l’intelligence artificielle est sur le point de commencer » (Karp, Zaminska, 2025).
La guerre déclenchée en février 2026 contre l’Iran illustre de façon saisissante l’intégration organique entre l’oligopole du numérique et l’appareil militaire étatsunien. L’opération Epic Fury a été qualifiée par plusieurs observateurs de première offensive militaire de grande ampleur largement assistée par l’intelligence artificielle.
Le Maven Smart System de Palantir – dont la capitalisation boursière a atteint 360 milliards de dollars au premier trimestre 2026, portée en partie par les conflits en cours – a permis d’identifier, de géolocaliser et de hiérarchiser plusieurs centaines de cibles en quelques heures, une cadence inédite rendue possible par le traitement algorithmique massif de données satellitaires, d’images de surveillance et de renseignements humains.
Le modèle Claude d’Anthropic a été intégré à ces systèmes pour faciliter l’analyse stratégique et l’interaction entre les différentes couches du dispositif de ciblage. L’infrastructure de communication spatiale Starshield de SpaceX a assuré la transmission des données en temps réel entre les drones autonomes, les capteurs au sol et les centres de commandement.
Ce déploiement technologique à la fois massif et ultrasophistiqué n’a pas empêché la mort de milliers de victimes civiles, tuées dans les bombardement étatsuniens et israéliens. Toutefois, il s’inscrit dans une séquence ouverte par l’invasion russe de l’Ukraine, puis par la destruction de Gaza par l’armée israélienne. Celle-ci montre que, désormais, les entreprises du numérique ne servent plus l’effort de guerre depuis l’extérieur mais en constituent le système nerveux dans sa dimension opérationnelle la plus immédiate.
Le cadre de l’impérialisme numérique intègre une troisième dimension : la dynamique des rivalités entre puissances capitalistes pour le contrôle des ressources et des marchés de l’économie numérique. Louçã et Machado (2026) soulignent que la chute de la rentabilité accentue les rivalités inter-impérialistes et que les droits de douane imposés par l’administration Trump – malgré ses circonvolutions – symbolisent la fin du régime de mondialisation néolibérale inauguré dans les années 1990. Suivant Bürbaumer (2024), cette lecture de la situation internationale permet de saisir le conflit commercial et technologique sino-américain non pas comme un incident de parcours dans une mondialisation qui reprendrait son cours, mais comme l’expression d’une contradiction structurelle entre blocs capitalistes.
La guerre pour les semi-conducteurs entre les États-Unis et la Chine, les conflits autour des terres rares, les restrictions sur Huawei au sein de l’UE, la vente forcée de la filiale US de TikTok, la compétition pour les ressources humaines en intelligence artificielle et les données d’entraînement des grands modèles de langage sont autant de manifestations de cette rivalité inter-impériale dans le champ numérique.
Bradford (2023) en propose une cartographie analytique depuis une perspective libérale qui converge sur les faits avec les lectures marxistes, en distinguant trois modèles de gouvernance numérique : les modèles « market-driven » étatsunien, « state-driven » chinois, et « rights-driven » européen, qui constituent en réalité trois configurations distinctes d’un même capitalisme numérique, en compétition pour définir les normes, les standards et les règles du jeu de l’économie mondiale.
Mirrlees (2024) rappelle utilement que la montée en puissance de la Chine dans ce domaine doit être analysée comme l’émergence d’un impérialisme numérique et médiatique propre – utilisant des instruments analogues à ceux des États-Unis – et non comme une alternative à la logique impériale elle-même. Le monde multipolaire qui se dessine n’est pas un monde post-impérial, mais un monde de rivalités inter-impériales accrues.
La quatrième dimension de l’impérialisme numérique est celle qui articule le plus directement les transformations économiques aux formes politiques. Louçã et Machado (2026) identifient l’émergence d’une « oligarchie à deux têtes » – gestionnaires d’actifs institutionnels et techno-oligarques – comme la principale nouveauté de la structure de classe post-2008.
Ces deux fractions de la bourgeoisie, nées dans des secteurs distincts mais unies par leur dépendance commune aux rendements exceptionnels que seules les positions de monopole permettent, convergent sur des tendances systémiques :
– le rentisme, entendu comme généralisation des positions de monopole dans l’ensemble de l’économie ;
– la totalisation marchande, soit l’extension des logiques de marché à des sphères de l’existence humaine auparavant soustraites à la valorisation capitaliste ;
– l’oligarchisation, soit la constitution d’appareils politiques directement liés à des intérêts oligarchiques ;
– et la guerre, comme mode de résolution externe des contradictions d’accumulation.
Fuchs (2026) théorise cette configuration sous le vocable de « capitalisme numérique autoritaire », dont la frontière avec le fascisme est selon lui poreuse et franchie de façon croissante. La distinction entre les facettes du fascisme numérique qu’il identifie – de la personnalité autoritaire au nationalisme, de la propagande aux milices numériques – permet de saisir le virage politique de l’oligarchie numérique non comme un accident conjoncturel mais comme une caractéristique structurelle : le modèle économique fondé sur l’accès illimité aux données personnelles entre en collision objective avec les principes de liberté d’expression, de vie privée et de souveraineté démocratique qui constituent le socle formel des démocraties libérales. La liquidation progressive de ces principes n’est pas un effet secondaire de la domination numérique, elle en est la condition de possibilité à long terme qui s’articule avec la transformation contemporaine de l’espace public.
IV. La plateformisation de l’espace public
En philosophie politique, l’espace public est défini comme une sphère de communication et de médiation entre l’État et la société, et entre une multitude de groupes et d’organisations à l’intérieur de la société elle-même (Habermas, 1978). L’une des composantes majeures de l’espace public est constituée par les industries culturelles et médiatiques où s’exprime une grande variété de discours publics émis par une nuée d’acteurs. Ceci dans l’objectif de se rendre visible et influent auprès du public. Le fonctionnement concret de l’espace public pèse ainsi sur la formation des opinions, sur les processus délibératifs institutionnalisés comme les élections et, plus fondamentalement, sur les représentations sociales.
D’un point de vue matérialiste, il y a une relation dialectique entre l’économie politique et les mutations que connait l’espace symbolique et matériel où circulent les discours, les idées et les opinions, et ceci à travers l’histoire (Negt, 2007). Car l’espace public de la modernité est consubstantiel du capitalisme et donc surdéterminé par ses logiques. De ce fait, il est sujet à des luttes politiques et des relations de classe antagonistes. Le pouvoir d’influencer la vision dominante du monde qui s’y déploie est inégalement distribué entre les groupes sociaux qui le réclament en fonction du rapport de force qu’ils établissent entre eux.
Cependant, pour l’économie politique de la communication les industries de l’information et de la culture ne sont pas de simples vecteurs d’influence idéologique, mais font partie du noyau économique de l’impérialisme. Schiller ne dit pas simplement que les médias « servent » l’impérialisme des États-Unis ou qu’ils en propagent l’idéologie. Pour lui ils en sont l’un des moteurs économiques et leur expansion commerciale mondiale est une forme d’expansion impériale.
De ce fait la doctrine du free flow of information, présentée comme un idéal universel de liberté communicationnelle pendant la Guerre froide est en réalité le vecteur idéologique de cette expansion, fonctionnellement analogue au libre-échangisme britannique du XIXe siècle (Schiller, 1978). Il s’agit là d’une théorie de la domination qui, d’un point de vue communicationnel, ne sépare pas l’économique de l’idéologique, mais les articule dans une même logique structurelle.
Cette articulation reste pertinente aujourd’hui. Elle permet de comprendre pourquoi la domination des plateformes numériques étatsuniennes sur l’espace informationnel mondial ne se réduit pas à un phénomène de marché mais elle est indissociable de l’hégémonie politique et du soutien étatique qui la sous-tend. Mirrlees (2015) montre que les structures identifiées par Schiller (domination des États-Unis sur les marchés mondiaux des médias, alliance organique entre industries de la communication et Département de la Défense, usage de la politique commerciale internationale pour imposer des normes favorables aux entreprises étatsuniennes) persistent et se sont consolidées dans la période post-2008, malgré les transformations considérables de l’écosystème médiatique.
Mais Schiller concevait l’espace public comme un terrain préexistant que les industries culturelles étatsuniennes cherchaient à occuper, à influencer, à modeler idéologiquement en y diffusant des contenus porteurs des valeurs et de l’« american way of life ». C’est une théorie de la domination dans l’espace public, non une théorie de la domination del’espace public lui-même. Or, ce qui caractérise la phase actuelle de l’impérialisme numérique est précisément que les grandes plateformes ne se contentent plus de diffuser des contenus à travers un espace public préexistant comme les médias, elles en constituent l’infrastructure même, selon une logique d’accumulation capitaliste qui restructure en profondeur les conditions de la délibération démocratique. Ce déplacement du contrôle des contenus au contrôle de l’infrastructure de leur circulation est à la fois profond et qualitatif. Il appelle ainsi pour un concept distinct.
La notion de plateformisation de l’espace public (Smyrnaios, Baisnée, 2023) désigne le processus par lequel les infrastructures, les dispositifs économiques et les logiques de gestion propres aux acteurs oligopolistiques du numérique pénètrent et restructurent la sphère de médiation sociale où se forment les opinions, se construisent les représentations collectives et se définissent les agendas politiques. Ce n’est pas une influence des médias sur la politique au sens classique de la théorie de l’agenda-setting mais le contrôle de l’architecture même par laquelle le politique se constitue et circule.
Sur le plan économique, les acteurs oligopolistiques du numérique ont restructuré le système médiatique dans son ensemble en imposant la publicité ciblée fondée sur la surveillance comportementale des utilisateurs comme cadre dominant de la production et de la circulation des contenus d’information. Cette restructuration n’est pas neutre : elle crée une dépendance financière des médias vis-à-vis des plateformes, qui contrôlent les principales interfaces de distribution de leurs contenus et captent l’essentiel des revenus publicitaires.
Les médias se trouvent ainsi dans une relation asymétrique vis à vis des plateformes : ils produisent les contenus qui alimentent l’audience des plateformes, tandis que celles-ci extraient la valeur publicitaire associée sans reverser aux producteurs qu’une fraction marginale. Ce rapport est constitutif d’une forme d’impérialisme numérique qui s’exerce à l’intérieur même des économies développées, indépendamment de toute relation Nord/Sud.
Sur le plan politique, Google, Instagram, TikTok ou ChatGPT ne diffusent pas nécessairement un message spécifiquement orienté. En revanche, elles produisent une architecture de l’attention. Leur modèle économique repose sur la maximisation du temps d’engagement des utilisateurs, ce qui oriente leurs algorithmes de recommandation vers les contenus qui suscitent les réactions les plus intenses – indignation, peur, polarisation – indépendamment de leur véracité ou de leur pertinence pour la délibération démocratique.
Par ailleurs, les géants de la Silicon Valley établissent des relations privilégiées avec certains groupes puissants des médias, qui intègrent leurs logiques ou qui disposent d’une grande influence politique, au détriment d’autres qui portent un positionnement éditorial minoritaire ou anti-hégémonique. Ce qui génère une asymétrie interne au champ médiatique et nuit au pluralisme.
Ainsi, ce n’est pas la domination d’un contenu ou d’une ligne politique particulière qui est en cause, c’est la domination d’une forme culturelle, d’une logique de circulation, qui produit des effets idéologiques systémiques sans qu’aucun propagandiste n’ait besoin de piloter directement le processus. Comme le montre Fuchs (2026), la surveillance comportementale, l’exploitation des biais cognitifs, la constitution de chambres d’écho et la circulation virale de contenus racistes ne sont pas des dysfonctionnements du système mais ses traits structuraux, liés à la logique même d’optimisation de l’engagement.
Cette forme culturelle est en adéquation avec le virage réactionnaire de l’oligarchie numérique. La régulation démocratique, la protection des données personnelles, les droits des travailleurs, les règles antitrust constituent autant d’obstacles objectifs à l’expansion sans limite d’entreprises dont la valorisation repose sur l’accès illimité et non régulé aux données, aux comportements et aux infrastructures de communication.
C’est la manifestation politique d’une contradiction structurelle : le modèle d’accumulation et de domination de l’impérialisme numérique est incompatible avec les institutions démocratiques libérales qu’il prétend défendre. Pour le dire comme Peter Thiel, co-fondateur de Palantir, la liberté et la démocratie ne sont plus compatibles. Ces observations convergent vers ce que la notion de plateformisation de l’espace public permet d’analyser : une transformation systémique des conditions de la délibération démocratique, opérée non seulement par des mécanismes de censure ou de propagande directe, mais aussi et surtout par la restructuration des infrastructures à travers lesquelles la vie politique se déploie.
Ainsi, la notion de plateformisation de l’espace public s’inscrit dans une filiation intellectuelle avec Schiller et l’économie politique de la communication classique mais les dépasse sur au moins deux points. Le premier dépassement concerne l’intégration militaro-industrielle mentionnée plus haut. Schiller avait identifié l’alliance entre les industries de la communication et l’appareil militaire américain, mais il les pensait encore comme deux sphères distinctes entretenant des relations de soutien mutuel.
La configuration contemporaine est qualitativement différente. Les Systèmes Militaro-Industriels constituent désormais des institutions intégrées où la frontière entre production civile et production militaire, entre surveillance commerciale et surveillance d’État, entre propagande de guerre et communication de marque, est structurellement poreuse. Les plateformes numériques ne « servent » plus l’impérialisme militaire, elles en sont des composantes organiques, dont les infrastructures de traitement de données, les algorithmes de modélisation comportementale et les réseaux de distribution d’information sont indistinctement mobilisés pour des usages commerciaux, politiques et militaires. C’est en cela que l’impérialisme numérique représente une radicalisation qualitative de l’impérialisme culturel schillerien, et non simplement sa mise à jour technologique.
Le second dépassement concerne la contradiction qui découle de la dimension participative et agonistique de l’espace public numérique. Schiller concevait la communication de masse comme un flux essentiellement descendant – des centres de production culturelle américains vers des publics périphériques plus ou moins passifs. Cette représentation était déjà insuffisante de son temps, et elle est radicalement inadéquate à l’ère des réseaux sociaux, où la production de contenus est massivement distribuée et où les mouvements sociaux peuvent se constituer et se diffuser sur des temporalités sans équivalent dans l’histoire des médias.
Les Gilets jaunes, #MeToo, Black Lives Matter, les mobilisations climatiques ont utilisé les infrastructures des plateformes pour construire des contre-publics et imposer des enjeux dans l’agenda public que les médias traditionnels auraient ignorés ou marginalisés. L’espace public plateformisé apparaît alors comme simultanément un terrain de domination et un terrain de lutte pour l’hégémonie au sens gramscien, traversée de contradictions et de résistances, et non uniquement un dispositif de manipulation.
Cette reconnaissance tient compte des apports sociologiques, notamment en provenance des Cultural Studies, qui ont montré que les médias ne constituent pas un espace de domination totale et unidirectionnelle : ils sont traversés par des usages détournés qui excèdent la logique de l’accumulation. Ce que les plateformes définissent n’est pas le contenu des luttes politiques, mais les conditions de leur visibilité, de leur circulation et de leur institutionnalisation. Elles décident quels contenus sont amplifiés ou supprimés, quelles mobilisations sont monétisables et lesquelles ne le sont pas, à quel rythme les controverses sont remplacées par d’autres, selon quelles logiques les communautés politiques se segmentent. Cette complexification des conditions de déploiement du politique est plus subtile et plus profonde que la censure ou la propagande directe, et peut aussi, sous certaines conditions, constituer une ressource pour le mouvement social.
Conclusion : l’impérialisme numérique et la fin de l’ordre étatsunien – une hypothèse
L’itinéraire théorique parcouru conduit à une proposition d’ensemble. Le techno-féodalisme, malgré la pertinence de ses diagnostics partiels sur la rentiérisation et la monopolisation, bute sur des limites politiques importantes. La notion d’impérialisme numérique telle que je la propose répond à celles-ci en articulant cinq dimensions que les approches concurrentes traitent séparément :
– premièrement, la logique monopolistique du capital, dans sa phase post-2008, constitue le socle économique de la domination des Big Tech ;
– deuxièmement, le complexe militaro-numérique constitue non pas une alliance conjoncturelle entre des sphères distinctes, mais une intégration organique entre oligopole du numérique, appareil d’État et complexe militaro-industriel dont la généalogie remonte aux origines mêmes de la Silicon Valley ;
– troisièmement, les rivalités inter-impériales en constituent la dynamique systémique : un monde multipolaire en formation, traversé de contradictions croissantes entre blocs capitalistes en compétition pour les ressources stratégiques de l’économie numérique ;
– quatrièmement, la recomposition oligarchique en constitue la forme politique dont le virage autoritaire découle structurellement de la collision entre son modèle d’accumulation et les institutions démocratiques libérales.
– cinquièmement la plateformisation de l’espace public, désignant le processus par lequel les infrastructures des plateformes numériques ne se contentent plus de diffuser des contenus à travers un espace public préexistant, mais constituent son architecture même ainsi que les conditions de visibilité, de circulation et de légitimation du politique.
Au terme de cette construction théorique, il nous semble possible de formuler une hypothèse conclusive que les événements les plus récents invitent à prendre au sérieux, sans prétendre en prédire l’issue. La guerre contre l’Iran, et la crise énergétique et géopolitique qui en résulte constitue un événement qui révèle et accélère des contradictions que le cadre de l’impérialisme numérique permet précisément de saisir.
En déclenchant un conflit majeur qui provoque une disruption énergétique mondiale comparable aux chocs des années 1970, les États-Unis mobilisent simultanément les instruments classiques de l’impérialisme fossile – sécurisation des routes pétrolières, maintien de l’ordre du Golfe – et les outils de l’impérialisme numérique – guerre de l’information, opérations cybernétiques, usage militaire de l’intelligence artificielle. Les deux complexes convergent dans cette opération.
Mais la crise qui en résulte révèle une contradiction profonde au sein de l’hégémonie étatsunienne elle-même : en fragilisant l’architecture du pétrodollar, en arrimant encore plus fortement leur politique étrangère aux objectifs d’Israël sous Netanyahou et en s’éloignant de leurs principaux alliés comme les États européens, les États-Unis font peser sur leur propre hégémonie un risque structurel que leurs adversaires seuls n’auraient pu infliger. Ce constat est renforcé par la capacité de résistance de l’Iran qui bénéficie du soutien technologique, politique et militaire de la Chine, de la Russie et des puissances moyennes comme le Pakistan.
L’hypothèse que nous formulons est alors la suivante : la guerre en Iran et la crise pétrolière, couplées à une potentielle crise régime au sein des États-Unis eux-mêmes – causée par les dérives du trumpisme dont la politique entre en contradiction avec les priorités de l’establishment, comme le soutien à l’OTAN – pourraient signaler l’entrée dans la phase terminale de l’ordre étatsunien tel qu’il s’est constitué depuis l’effondrement du bloc communiste. Non la fin de l’impérialisme comme logique structurelle du capitalisme, mais la fin de l’hégémonie d’un empire singulier sans rival. Si cette hypothèse se confirme, le monde qui en résulterait serait non pas post-impérial mais multi-impérial, traversé de rivalités accrues dont l’espace public numérique constituerait simultanément l’enjeu et le terrain de bataille principal.
C’est dans ce cadre que l’analyse de la plateformisation de l’espace public prend toute sa dimension stratégique. Elle suppose de s’attaquer à la logique de la propriété lucrative qui organise les plateformes, de reconstruire des espaces de délibération dont l’infrastructure ne soit pas soumise à l’accumulation capitaliste, et de penser la communication comme une ressource commune plutôt que comme un marché. C’est à cette condition que la critique de l’impérialisme numérique peut déboucher sur autre chose qu’un pessimisme bien informé.
Références
Bradford, A. (2023). Digital empires: The global battle to regulate technology. Oxford University Press.
Broca, S. (2017). Le digital labour, extension infinie ou fin du travail ? Tracés. Revue de Sciences humaines, 32, 133–144.https://doi.org/10.4000/traces.6882
Broca, S. (2026, avril). Les noces de l’IA et de l’État. Le Monde diplomatique.
Bürbaumer, B. (2024). Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation. La Découverte.
Casilli, A. (2019). En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic. Seuil.
Coelho, O. (2023). Géopolitique du numérique : L’impérialisme à pas de géants. Les éditions de l’Atelier.
Couldry, N., & Mejias, U. A. (2022). Le colonialisme des données : Repenser la relation entre le big data et le sujet contemporain. Questions de communication, 42(2), 205–221. https://doi.org/10.4000/questionsdecommunication.29845
Cui, K. Z., Demirer, M., Jaffe, S., Musolff, L., Peng, S., & Salz, T. (2026). The effects of generative AI on high-skilled work: Evidence from three field experiments with software developers. Management Science.
Durand, C. (2020). Techno-féodalisme. La Découverte.
Durand, C. (2022, juillet-août). Scouting capital’s frontiers. New Left Review, 136.
Durand, C. (2025, octobre). Où le numérique nous emmène-t-il ? Réponse à Evgeny Morozov. Contretemps.
Fuchs, C. (2026). Digital fascism and digital capitalism. Philosophy and Social Criticism.
Habermas, J. (1978). L’espace public : Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise. Payot.
Harribey, J.-M. (2025). Capitalisme productif et/ou capitalisme rentier ? https://blogs.alternatives-economiques.fr/harribey/2025/12/02/capitalisme-productif-etou-capitalisme-rentier
Jacobsen, B. N. (2025). Review article: Data, algorithms and the asymmetric politics of extraction. The Sociological Review, 73(6), 1349–1367.
Jin, D. Y. (2015). Digital platforms, imperialism and political culture. Routledge.
Karp, A. C., & Zamiska, N. W. (2025). The technological republic: Hard power, soft belief, and the future of the West. Crown Currency.
Kwet, M. (2021). Digital colonialism: The evolution of US empire. Transnational Institute.https://longreads.tni.org/fr/digital-colonialism-the-evolution-of-us-empire.html
Lebayle, S., & Pinsard, N. (2021). L’économie numérique : Une involution du mode de production capitaliste ? Revue de la régulation, 30.
Lehdonvirta, V. (2022). Cloud empires: How digital platforms are overtaking the state and how we can regain control.MIT Press.
Louçã, F., & Machado, D. (2026, février). Nouvelles et anciennes oligarchies : Transformations du régime d’accumulation du capital. Contretemps.
Mirrlees, T. (2015). U.S. empire and communications today: Revisiting Herbert I. Schiller. TripleC: Communication, Capitalism & Critique, 13(2), 351–378.
Mirrlees, T. (2017). The DoD’s cultural policy: Militarizing the cultural industries. Media, Culture & Policy, 6(1).
Mirrlees, T. (2024). Ten postulates of a media imperialism framework: For critical research on China’s media power and influence in the Global South. Global Media and China, 9(4), 433–450. https://doi.org/10.1177/20594364231195934
Morozov, E. (2023). Critique de la raison techno-féodale. Variations, 26.
Morozov, E. (2025, août). Le numérique nous ramène-t-il au Moyen Âge ? Le Monde diplomatique.
Negt, O. (2007). L’espace public oppositionnel (A. Neumann, Trad.). Payot & Rivages.
Schiller, H. I. (1969). Mass communications and American empire. Beacon Press.
Schiller, H. I. (1976). Communication and cultural domination. M. E. Sharpe.
Schiller, H. I. (1978). Media and imperialism. Revue française d’études américaines, 6(1), 1–12.
Serfati, C. (2026, janvier). Les systèmes militaro-industriels, noyau totalitaire du capitalisme contemporain. Contretemps.
Smyrnaios, N. (2017). Les GAFAM contre l’internet : Une économie politique du numérique. INA Éditions.
Smyrnaios, N. (2022). La nouvelle bourgeoisie issue de la Silicon Valley. La Pensée, 409(1), 31–42. https://doi.org/10.3917/lp.409.0031
Smyrnaios, N., & Baisnée, O. (2023). Critically understanding the platformization of the public sphere. European Journal of Communication, 38(5), 435–445.
Smyrnaios, N. (2025a). L’espace public sous l’emprise du capital : De la presse bourgeoise aux géants de la Silicon Valley. Le Bord de l’Eau.
Smyrnaios, N. (2025b). Comprendre le virage réactionnaire de la Silicon Valley. La Pensée, 423(3), 7–18.https://doi.org/10.3917/lp.423.0007
Varoufakis, Y. (2023). Technofeudalism: What killed capitalism. Bodley Head.
Vrousalis, N. (2025). Capitalisme et Big Tech : Pour une critique de l’hypothèse techno-féodale. Contretemps.
Winseck, D. (2017). The geopolitical economy of the global internet infrastructure. Journal of Information Policy, 7, 228–267. https://doi.org/10.5325/jinfopoli.7.2017.0228
Yasaei, K. (2025). Impérialisme de plateforme : Un regard depuis la périphérie (Thèse de doctorat, Université Paris 8 Vincennes–Saint-Denis).
