L’économiste Cédric Durand a développé ces dernières années le concept de « techno-féodalisme » pour interpréter certaines transformations majeures du capitalisme, notamment à partir du rôle joué par la Big Tech. Cette interprétation a donné lieu à un débat important et à des critiques, en particulier développées par Evgeny Morozov dans le Monde Diplomatique en août dernier, ce qui a conduit Cédric Durand à lui répondre dans les colonnes de Contretemps.
Nous prolongeons ce débat en proposant la traduction d’un article de Cédric Durand, publié en 2022 dans la New Left Review, dans lequel il répondait plus longuement aux arguments d’Evgeny Morozov.
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Evgeny Morozov a fourni une critique salutaire des récentes propositions visant à conceptualiser les rapports sociaux de l’économie numérique sous le prisme d’une analogie avec ceux en vigueur sous l’ère féodale – pour lesquelles les utilisateurs du web seraient supposément attachés aux fiefs des barons de la tech sans espoir de fuite, à la manière des serfs de jadis. Sa « critique de la Raison techno-féodale » offre une recension systématique de cette rhétorique féodale, qu’il accuse de faire figure de marais discursif dans lequel « la gauche a grand’ peine à se différencier de la droite » ; des néolibéraux tels que Glen Weyl et Eric Posner, des néo-réactionnaires comme Curtis Yarvin ou encore le pourfendeur des wokes qu’est Joel Kotkin y articuleraient la même critique « néo- » ou « techno-féodale » que Yanis Varoufakis, Mariana Mazzucato, Robert Kuttner ou Jodi Dean. Si des penseurs radicaux ont adopté une imagerie féodale comme stratagème rhétorique et propice à la mémification, cela ne serait guère dû, à en croire Morozov, à leur sens de la communication, mais bien de leur faiblesse intellectuelle – « comme si le cadre théorique de la gauche n’était plus en mesure de rendre compte du capitalisme sans mobiliser le langage moral de la perversion ou de la corruption ». En se détournant de l’analyse des rapports capitalistes en place pour s’intéresser aux réminiscences du féodalisme, celle-ci risquerait de délaisser la proie pour l’ombre, se délestant de son angle d’attaque le plus original et le plus efficace contre les rapports socio-économiques d’exploitation – son appareil théorique et politique anti-capitaliste d’une très grande sophistication[1].
A la faveur de son effort de définition des termes – ce qui fait du « capitalisme » le capitalisme, et du « féodalisme » le féodalisme -, Morozov se fonde sur les débats des années 1970, en particulier sur la critique élaborée par Robert Brenner à l’encontre de l’ouvrage d’Immanuel Wallerstein, The Origins of the Modern World System (1974)[2]. Selon Morozov, la distinction proposée par Brenner entre les deux modes de production – laquelle oppose la contrainte économique qui force les capitalistes à l’accumulation par l’innovation, et les travailleurs sans propriété à se soumettre au salariat, à l’appropriation seigneuriale sous le fouet de la coercition féodale -, pour « élégante et cohérente » qu’elle soit, n’en devrait pas moins être abandonnée au profit de la notion suggérée par Wallerstein d’un système-monde capitaliste construit sur le transfert contraint du surplus de la périphérie vers le centre, une perspective qu’il considère « plus chaotique d’un point de vue analytique », mais intuitivement convaincante. Si le capitalisme a toujours fonctionné sur la base d’un certain degré d’appropriation extra-économique, nul besoin de décrire la consolidation par les géants du numérique de leurs monopoles, ou la redistribution des richesses vers le haut sous impulsion étatique, comme relevant d’autres choses que du capitalisme. Morozov argue en outre de la dimension productive des Big Tech – pourquoi Alphabet et Amazon investiraient-ils des dizaines de milliards en R&D, sinon à des fins d’« accumulation par l’innovation » ?[3].
Il faut reconnaître à son crédit que Morozov va au-delà de la simple discussion des ambiguïtés conceptuelles entourant les nouveaux usages de la notion de « féodalisme » pour mettre à l’épreuve le cœur de l’hypothèse techno-féodale – l’idée selon laquelle « quelque chose dans la nature des réseaux d’information et de données pousse l’économie numérique dans la direction de la logique féodale de la rente et de la dépossession, par distinction à la logique capitaliste du profit et de l’exploitation ». Regrettant une « clarté analytique lacunaire », il affirme qu’il n’est nul besoin d’invoquer le féodalisme :
« Le capitalisme se meut dans la même direction que celle qui a toujours été la sienne, tirant parti de toutes les ressources qu’il est en mesure de mobiliser – et ce avec d’autant plus de bonheur qu’elles sont bon marché ».
Il n’est pas garanti, ajoute-t-il, que les tendances contemporaines à la redistribution vers le haut aient raison des dynamiques productives. Mais il n’y a pas pour autant lieu de penser que le techno-capitalisme serait « un régime plus doux, plus confortable et plus progressiste » que le techno-féodalisme. Tout au contraire, Morozov conclut-il, « en invoquant à tort celui-ci, on prend le risque de blanchir la réputation de celui-là »[4].
Au risque de l’innovation théorique
Ce sont là des points cruciaux. Si Morozov a raison lorsqu’il affirme que les tendances productives de l’économie numérique sont en mesure de prendre le pas sur la propension de celle-ci à la redistribution vers le haut, alors la critique de sa dynamique prédatrice telle que je l’ai développée dans Technoféodalisme ne serait guère plus efficace que l’assaut que porte Don Quichotte contre les moulins à vent[5]. Pis, en choisissant de livrer le mauvais combat, une telle critique ne serait plus à même de dénoncer le capitalisme – en tant qu’il opère selon sa propre norme – à l’ère numérique. Ce serait en effet là une préoccupante éventualité. Il convient dès lors de se prêter à un prolégomène logique avant que de se pencher sur le cœur de notre propos.
Une tentative de saisie critique de ce que l’on perçoit comme une transformation dans le mode de production n’invalide pas nécessairement la critique plus ancienne sur laquelle elle se construit et qu’elle espère supplanter. La critique du secteur numérique mise en œuvre sous les auspices du « techno-féodalisme » est pleinement compatible avec les analyses de la mondialisation et de la financiarisation comme des dynamiques simultanément à l’œuvre. Il n’y a dès lors pas lieu de s’effaroucher à la perspective de penser à nouveau frais ces développements inédits ; il n’est pas de raison pour laquelle l’exploration des dynamiques spécifiques de l’économie numérique résulterait dans le blanchiment du capitalisme ou dans l’enthousiasme pour les vertus productives de la compétition.
Il est important de noter qu’il en est ainsi, indépendamment de ce que l’hypothèse techno-féodale soit ou non corroborée. Si elle est invalidée, ou que la dynamique prédatrice du secteur numérique n’est qu’embryonnaire ou non encore actualisée, alors la critique anticapitaliste marxiste d’ores et déjà existante conserve toute sa validité en tant que mise au défi de l’ordre du monde contemporain. Si, à l’inverse, une mutation qualitative du capitalisme est effectivement en cours, qui modifie les lois de mouvement du système socio-économique en y apposant des caractéristiques faisant figure de réminiscences du féodalisme, le nouvel appareil conceptuel nous permettra de comprendre et de lutter contre les formes émergentes de la domination sociale. Aucun scénario n’implique de louer avec nostalgie le « bon vieux capitalisme » de jadis. Comme dans le pari de Pascal, « si vous gagnez, vous gagnez tout ; si vous perdez, vous ne perdez rien ».
A l’inverse de l’existence de Dieu, toutefois, les caractéristiques d’un mode de production peuvent faire l’objet d’une investigation théorique et empirique d’ordre rationnel. Comme y insiste justement Morozov, toute réflexion située aux frontières du capitalisme, passé ou future, se doit de débuter par une confrontation à un problème définitionnel. Je propose de dépasser la dichotomie simple entre une définition brennérienne étroite du capitalisme, où les rapports de propriétés mettent en mouvement les rapports de production, et une conception braudélienne, à dominante commerciale, du capitalisme comme un système d’échange orienté vers l’accumulation et « adaptable à l’envie ». Quoique la plasticité de cette dernière perspective lui octroie une grande flexibilité lorsqu’il s’agit de rendre compte des variations historico-géographiques du capitalisme et de la diversité des moyens d’accumulation des richesses qu’il met en œuvre – en particulier pour ce qui est de la persistance des procès d’accumulation primitive -, la conception rivale saisit mieux ce qu’a d’unique l’élan productif de ce mode de production.
Cette polarité est précieuse lorsqu’il s’agit de clarifier ce que n’est pas la « re-féodalisation ». Les symptômes que j’ai qualifiés de « techno-féodaux » – non sans bien sûr reconnaître que l’isomorphisme avec l’Europe et le Japon médiévaux est distendu et incomplet – impliquent une impasse productive à l’échelle du système-monde, de sorte que les rendements du capital ne sont plus à même d’être obtenus par la production de marchandises de masse basiques, mais requièrent une intervention politique – l’octroi de monopoles, la garantie de la financiarisation spéculative, et ainsi de suite.
Cette impasse d’ampleur systémique est tout à fait distincte des configurations où la finance s’est retirée de la production domestique pour investir dans des centres capitalistes plus dynamiques à l’étranger, comme ce fut le cas avec la république hollandaise dans les premières années du capitalisme, e.g. – ou, à vrai dire, avec le Royaume-Uni impérialiste. La république hollandaise a joui d’un âge d’or de prospérité au 17e siècle, mais sa structure économique avancée n’est guère parvenue à devenir une base de lancement pour une révolution industrielle précoce ; il n’y a pour autant pas eu davantage de « re-féodalisation », ou de restauration des rapports seigneuriaux d’appropriation de la terre[6].
Toute tentative d’explication se doit de rendre compte à la fois de l’expansion capitaliste de la première modernité et du blocage consécutif qui se cristallisa à l’échelle nationale. Pour ce qui est du premier point, il semble évident qu’une transformation préalable dans la sphère de la production fut un facteur crucial dans l’efflorescence mercantile des Pays-Bas[7]. Plus tard, toutefois, la prédominance de la finance – de même que la persistance de barrières protectionnistes au niveau local – fit sérieusement obstruction au développement capitaliste au niveau national. On assista bien plutôt à la perpétuation d’une aristocratie financière, bien intégrée dans les circuits internationaux, qui contribua à – et bénéficia de – la transition capitaliste industrielle de l’Angleterre.
L’essentiel, du point de vue théorique, tient, d’une part, à ce que l’implication dans l’effort productive en contexte concurrentielle constitue une propriété définitoire de l’élan expansionniste du capitalisme ; d’autre part, à ce que la re-féodalisation ne se limite guère à un simple désengagement de la production en faveur de la finance ou du commerce (dont la contrepartie se trouve nécessairement dans les développements productifs ailleurs dans le système-monde). La re-féodalisation suppose un retrait généralisé de la production comme le lieu de l’appropriation de la survaleur ; ce n’est pas là un simple effet secondaire de l’accélération du capitalisme par ailleurs. Le techno-féodalisme, pour en revenir à notre question, renvoie ainsi à davantage qu’au déploiement d’une financiarisation à partir de la distribution géographique des profits que permet la mondialisation par des moyens numériques. Il implique, mutatis mutandis, une véritable réitération des rapports d’appropriation garantis par la contrainte politique qui caractérisait le féodalisme en son temps.
Une socialisation régressive
Lorsqu’il en appelle à une plus grande clarté analytique, Morozov nous enjoint à « identifier les principales caractéristiques du système féodal et à examiner s’ils sont susceptibles de réapparaître de nos jours ». En d’autres termes, les propriétés que l’on nomme « techno-féodales » ne doivent pas uniquement être définies par référence au féodalisme, mais également au capitalisme dont elles émergent. Dans les sociétés organisées en classes, un mode de production consiste toujours en une combinaison particulière, tout d’abord, d’un procès de travail – à savoir, de travailleurs qui, soit en toute autonomie ou en situation de subordination, font usage de leurs instruments de production pour transformer les objets de leur travail ; et, dans un second temps, d’un rapport d’appropriation, compris comme les méthodes par lesquelles les non-producteurs capturent une portion du surplus économique. La configuration de ces rapports varie selon le mode de production, ce qui induit alors des dynamiques économique, sociale et politique spécifiques.
A cet égard, le médiéviste français Guy Bois a synthétisé d’une formule le mode de production féodale :
« le féodalisme est l’hégémonie de la petite production individuelle (donc le niveau de forces productives que cette hégémonie suppose), plus le prélèvement seigneurial assuré par une contrainte d’origine politique (ou extra-économique) »[8].
Cette définition concise permet un positionnement critique du techno-féodalisme par rapport au féodalisme. D’une part, les formes sociales contemporaines ne sont clairement pas « féodales » au sens de la première partie de la définition de Bois : la petite production individuelle. On n’a pas assisté, au 21e siècle, à une involution dans la division du travail, ni à une rétractation de la coopération sociale dans la production. Tout au contraire : le techno-féodalisme est le produit de ce qu’Ernest Mandel a pu définir comme « la socialisation objective croissante » du travail, qui a constitué « la tendance historique de base du développement capitaliste depuis la Révolution industrielle »[9]. Chaque minute de nos existences est encastrée dans une dense toile d’interdépendances productives, qui nous permet de manger de la nourriture cultivée et transportée par d’autres ; de rester au chaud grâce aux centrales électriques construites et entretenues par autrui ; de communiquer via des réseaux électroniques ou des symboles imprimés à la maintenance desquels nous ne contribuons en rien – et ce, de toutes les manières sophistiquées qui sont les nôtres. La part croissante de nos existences passées en ligne ne fait qu’amplifier la complexité de ces liens sociaux.
D’autre part, le cœur de l’hypothèse techno-féodale tient à ce que – contrairement aux espoirs de la gauche – ladite socialisation a endossé un caractère régressif. C’est là une éventualité qui avait dans une certaine mesure été envisagée par Balibar, lorsqu’il arguait de ce que le déploiement continu du procès de marchandisation avait franchi des seuils consécutifs, réinventant incessamment des réalités telles que la santé, l’éducation, la connaissance, l’art, le divertissement, l’attention à autrui, les sentiments, et ainsi de suite, sous la forme de « marchandises fictives ». Cette marchandisation généralisée et englobante constitue une « subsomption totale » dont résulte une perte complète d’identité personnelle et d’autonomie, puisque la logique et les contraintes du marché dominent toujours davantage la vie humaine dans ses dimensions qualitative et quantitative. Tendanciellement, écrit Balibar, « aucune forme de vie – comme agentivité, activité, passivité, jusqu’au trépas – ne peut être vécue en dehors de la forme-marchandise et de la forme-valeur, donc en tant que moment du procès de valorisation du capital »[10].
La thèse de Balibar saisit adéquatement le potentiel régressif de la socialisation. Sa focalisation sur la marchandisation mène toutefois à négliger d’autres formes de socialisation – notamment la manière dont la numérisation a altéré la qualité des transactions et de la coordination. Bien que les activités numériques flottent sur un océan monétaire, elles ne sont guère marchandisées de manière traditionnelle. La plupart des services offerts par Google ou Facebook ne sont marchandisés que dans un second temps, par la vente d’espaces publicitaires à des firmes désireuses d’accéder à leurs utilisateurs. Plutôt que d’envisager les activités numériques comme étant gouvernées par une logique de consommation, nous devrions donc les comprendre comme étant dans un premier temps déterminées par une logique d’accès, dont le corrélat est le degré d’encastrement dans une boucle algorithmique propriétaire. Les plateformes numériques sont des écosystèmes ; leur fonction vise la manipulation des interactions sociales sur la base des motifs comportementaux identifiés parmi des individus sans contact les uns avec les autres. Leur produit – informer ou guider l’utilisateur – et leur intrant – l’information fournie par l’utilisateur – sont indiscernables. Ceci ne s’applique pas uniquement dans le cas où l’on entre un terme de recherche ou que l’on utilise un service de navigation, mais aussi dans celui d’un fournisseur dont l’inventaire est inscrit comme intrant dans le système d’information de Walmart et dont le carnet de commandes sera déterminé par les données qui s’y trouvent.
Les services fournis sont d’autant plus efficaces que le réseau des utilisateurs d’une plateforme est large. C’est la raison pour laquelle les fournisseurs de services numériques sont incités à offrir des plateformes ouvertes auxquelles leurs utilisateurs peuvent accéder gratuitement, ou du moins à des termes attractifs, afin d’en séduire le plus grand nombre. En résulte une dynamique d’échelle s’auto-intensifiant, qui renforce la position du fournisseur ; le moteur de recherche dominant est également celui qui propose les meilleures performances, du fait de sa position dominante. Dans une logique identique, Amazon et Walmart autorisent une longue queue de comète de tierces parties à vendre leurs produits sur leurs plateformes ; cela leur profite à la fois directement – de plus importants volumes de ventes, une plus large base de clients – et indirectement, en leur octroyant la possibilité de collecter davantage de données et d’accroître leurs capacités algorithmiques.
Bien que la valeur des données dérive pour partie d’économies d’échelle – le volume brut d’informations collectées -, elle est réalisée à travers « la capacité de les traiter, de les analyser et de les utiliser dans l’optique d’induire chez autrui des comportements spécifiques »[11]. A l’inverse des biens qui font l’objet d’un échange marchand, et dont la valeur d’échange s’adosse à une valeur d’usage, le commerce des données renvoie avant toutes choses à la question du contrôle, lequel inclut la capacité d’anticiper des régularités et d’influencer leur survenue – une capacité qui est, là encore, fonction de l’étendue et du volume des données collectées. En tant qu’elles concourent à la coordination algorithmique, les données rendent les transactions plus efficaces, tout en leur insufflant davantage de biais, et ce sur la base de critères largement dissimulés mais profondément encastrés dans l’architecture même des plateformes numériques. La conclusion est immédiate. Si le fait le plus saillant de cette configuration tient au monopole intellectuel dont jouissent de fait les Big Tech sur les moyens de coordination socio-économique, il nous faut alors conceptualiser le revenu qu’ils tirent de leur position dominante comme un tribut ou une taxe prélevée sur l’activité de l’utilisateur. Il s’agit là d’une forme de revenu bien plus proche de celle générée par un péage routier, ou de ce que Guy Bois nommait le « prélèvement seigneurial », que du type de paiement effectuée en échange d’une contrepartie qui prend place dans le cadre du marché.
Il est vrai que ce modèle « rentier » n’est pas exempt de toute vulnérabilité. Qui vit par l’expansion virale doit périr par l’expansion virale. Qui se souvient encore de MySpace, réseau social pionnier et site Internet le plus visité des États-Unis en 2006, avant sa marginalisation provoquée par l’ascension de Facebook ? Les services numériques sont bien des marchés contestables, où la logique de l’innovation schumpétérienne sécrète une dynamique de destruction créatrice obligeant les firmes en place à investir et à innover pour faire face aux menaces de leurs compétiteurs. C’est ce à quoi se réfère Morozov lorsqu’il pose la question :
« Si les géants de la tech sont véritablement des rentiers paresseux qui dépouillent tout un chacun en exploitant leurs droits de propriété intellectuelle et les effets de réseaux – pourquoi donc investissent-ils tant d’argent dans ce qui ne peut être décrit que comme une production d’un certain genre ? ».
Il faut admettre qu’il est malaisé de saisir les particularités des rentes dérivées de monopole intellectuel à l’âge numérique. Après tout, il s’agit là des secteurs les plus dynamiques et les plus innovants de l’économie du 21ème siècle. Bon nombre des vaisseaux amiraux du secteur de la tech n’étaient que des start-ups il y a de cela quelques décennies encore ; leur ascension au pinacle du capitalisme résulte d’un effort soutenu d’investissement tant en R&D qu’en infrastructure. Certaines de ces firmes, telles qu’Amazon ou Uber, ne sont parvenues à devenir profitables que fort récemment.
Morozov a raison de prendre en considération ces caractéristiques productives – ou quasi-productives – de l’économie numérique. Mais ce ne sont pas là pour autant des motifs qui justifient d’ignorer les rapports sociaux émergents, et dont la prompte diffusion est en passe de créer un environnement socio-économique parfaitement inédit. Nous sommes là en présence d’un mécanisme de causalité cumulative, au gré duquel des prétendants au statut de monopoles intellectuels investissent et innovent de sorte à accumuler des actifs intangibles susceptibles de générer des formes de contrôle social. Ainsi que le remarque une récente étude, l’expansion systématique de leur monopole sur la connaissance garantit à ces firmes une source de pouvoir potentiellement illimitée, à même d’aboutir à des situations d’échange marchand inégal ou asymétrique[12]. La collecte de données constitue l’une des dimensions cruciales de cette dynamique, et bien que, comme mentionné ci-avant, le volume brut de données n’est pas l’unique critère de succès, les échelles en question représentent pour les plus petites firmes une barrière à l’entrée insurmontable, ou peu s’en faut, tout particulièrement lorsqu’existent des complémentarités stratégiques entre actifs intangibles et actifs tangibles massifs. Car, si tout monopole intellectuel vise à s’assurer le contrôle par la manipulation des intangibles, c’est là une entreprise qui n’a rien d’immatériel. Se munir des infrastructures physiques pertinentes fait en effet figure de pré-condition à la conquête de l’hégémonie sur la connaissance. Le cloud computing (informatique en nuage) – véritable saint des saints de la monopolisation intellectuelle – requiert de vastes fermes de données empilées à l’aide de puissants processeurs d’apprentissage machinique, ainsi que des rangées de disques durs dans lesquels emmagasiner les données traitées, ou encore un million de kilomètres de câbles de bande passante par lesquels transporter lesdites données tout autour du globe.
Il est intéressant de noter que ce ne sont pas tant les données en tant que telles que des indicateurs centrés sur l’utilisateur – le nombre d’individus, le degré d’implication – qui sont aux États-Unis la substance que les grandes firmes de la tech transforment en actifs[13]. Les utilisateurs sont à leur tour constitués en tant que tels au travers d’une série de choix technologiques et socio-légaux. Ils se muent en une toute nouvelle classe d’actifs, pour cette raison qu’ils constituent la matière première à travers laquelle les géants de la tech créent et contrôlent les données qui leur permettent de générer des revenus. La qualité et la quantité de l’implication des utilisateurs – des individus qui, dans leurs divers rôles sociaux, circulent dans le monde virtuel, ou nourrissent en toute passivité des satellites de données depuis le téléphone qui se trouve dans leur poche – dépendent également d’un alliage d’actifs tangibles et intangibles. La singularité de l’extraction de profit dans le commerce des données ne réside pas dans la quantité de produits vendus, ni même dans la marge réalisée sur ceux-ci, mais bien plutôt dans l’espace social sous contrôle de la firme.
Les conséquences de la longue récession
La question par laquelle Morozov conclut sa réflexion – celle de savoir si les dynamiques de redistribution vers le haut en vigueur dans le capitalisme contemporain se montreront plus déterminantes que ses tendances productives – fait signe vers le fait stylisé qui a suscité l’hypothèse techno-féodale. Le scepticisme de Morozov est toutefois surprenant, lorsque l’on admet qu’il s’agit de l’une des caractéristiques les moins contestées des économies capitalistes avancées. La Figure 1 montre ainsi la tendance séculaire à la stagnation de l’investissement dans les pays de l’OCDE sur le dernier demi-siècle, illustrant la longue récession du capitalisme. Ce manque de dynamisme s’est couplé à une intensification généralisée des inégalités de revenus. Selon la World Income Database, en 1980, la part du revenu total alloué au 1% des plus aisés était de 10,8% en Amérique du Nord, et de 8,4% en Europe de l’Ouest ; en 2020, ces proportions avaient augmenté à 19,4% et 11,8, respectivement. On note aussi des tendances à la diminution de la part du revenu alloué aux salaires depuis le début des années 1980 dans une majorité de pays, laquelle correspond à une augmentation globale du taux d’exploitation – celle-ci étant tout à fait spectaculaire aux Etats-Unis[14].

Ce sont là autant d’indices qui pointent vers de très fortes tendances à la redistribution vers le haut et une dynamique productive anémique. La véritable question tient à l’explication que l’on propose de ces constats. Comme noté ci-avant, l’hypothèse techno-féodale complète d’autres explications, y compris celles par la mondialisation et par la financiarisation. Quoique l’on ne dispose pas pour l’heure des statistiques ou de procédures méthodologiques propices à la mise à l’épreuve rigoureuse et exhaustive des divers canaux de monopole intellectuel que nous avons pu identifier[15], d’autres facteurs corroborent l’idée d’une mutation historique dans la logique de la compétition inter-capitaliste. Tout d’abord, les profits « conventionnels » sont toujours plus concentrés. Aux États-Unis, les profits du 90ème percentile ont crû, passant de 2.1 fois les profits médians durant les années 1970, à plus de six fois les profits médians en 2017, le plus fort de cette augmentation s’opérant depuis 2000[16].
Deuxièmement, pour peu que l’on prenne en considération les actifs totaux – en incluant les actifs financiers et intangibles – cette divergence s’évanouit ; mais, bien loin de résoudre l’énigme, cela soulève d’intrigantes questions. D’une part, la proportion croissante de capital financier thésaurisé en trésorerie suggère un déficit d’opportunités d’investissement. D’autre part, le fait que les firmes aux taux de profit opérationnels les plus importants disposent également d’importantes ressources intangibles suggèrent que leurs stratégies de croissance reposent toujours davantage sur l’acquisition de firmes existantes. Tous constats qui sont compatibles avec le diagnostic d’un capitalisme dysfonctionnel, dans lequel la centralisation du capital s’opère par le truchement de procès de prédation largement déconnectés de toute activité productive – c’est là la logique de l’appropriation du surplus impliquée par l’hypothèse techno-féodale. Le succès de Walmart à conserver sa profitabilité, à la faveur de son tournant numérique – et en dépit de moindres investissements -, et la décision d’Amazon d’offrir ses services à des tierces parties, de sorte à tirer profit des coûts fixes, illustrent cette dynamique inédite, dans laquelle le contrôle des moyens de coordination génère un revenu qui en vient à se substituer tendanciellement à l’extraction de profit au travers de la production et de la vente[17].
Dans sa réponse à Morozov, intitulée « Capital et Cybernétique », Timothy Ström avance l’idée selon laquelle le secteur cyber-capitaliste pourrait être conceptualisé comme un système entièrement inédit, qui introduirait un tout nouveau mode d’abstraction et opèrerait à la manière d’« une fine strate, inégalement déployée au travers du système-monde capitaliste, et recouvrant des constellations plus anciennes de pratique sociale »[18]. Ce que suggère une telle perspective, qui n’est pas sans rappeler le Stack [la pile], un concept développé par Benjamin Bratton pour comprendre l’enchevêtrement complexe du système-monde, c’est l’existence d’un nouveau terrain d’appropriation du surplus, où prévalent de nouvelles règles. Une telle mutation est compatible avec les faits stylisés troublants mentionnés ci-avant, portant sur la profitabilité, l’investissement et les inégalités. Vivons-nous encore dans un capitalisme à l’ancienne honni, ou sommes-nous déjà entrés dans une configuration nouvelle, quoique tout aussi pernicieuse ? La réponse demeure incertaine d’un point de vue empirique, mais dépend en dernière instance d’un effet de seuil. Lorsque l’appropriation aura excédé l’exploitation capitaliste en importance, le système aura muté. A moins qu’il ne l’ait déjà fait ?
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Traduction de Durand (C.), « Scouting Capital’s Frontiers », New Left Review, (136), 2022, p. 29‑39.
Notes
[1] Morozov (E.), « Critique of Techno-Feudal Reason », New Left Review, (133/134), 2022, pp. 90‑92.
[2] Brenner (R.), « The Origins of Capitalist Development: A Critique of Neo-Smithian Marxism », New Left Review, I/104, 1977.
[3] Morozov (E.), « Critique of Techno-Feudal Reason », art. cit., pp. 110‑111, 118.
[4] Ibid., p. 125‑126.
[5] Voir mon ouvrage, Techno-féodalisme. Critique de l’économie numérique, Paris, La Découverte, 2020. Je suis reconnaissant de l’opportunité qui m’est ici offerte de clarifier mes arguments ; depuis la publication du texte, les discussions engagées avec les critiques m’ont aidé à affiner mes thèses. Bien que leurs arguments se déploient selon des modalités distinctes, les critiques formulées par Morozov convergent avec celles de Sterenn Lebayle et Nicolas Pinsard, qui affirment de même que l’analyse du secteur du numérique doit être « ancrée » dans la logique du mode de production capitaliste, et en particulier dans sa dynamique impérialiste. Voir Lebayle (S.), Pinsard (N.), « L’économie numérique : une involution du mode de production capitaliste ? », Revue de la régulation. Capitalisme, institutions, pouvoirs, 30 | 1er semestre, 2021.
[6] Brandon (P.), « Marxism and the ‘Dutch Miracle’: The Dutch Republic and the Transition-Debate », Historical Materialism, 19 (3), 2011.
[7] Cette thèse résonne avec la position brennérienne selon laquelle les mutations dans les rapports de propriété ont une antériorité logique sur le commerce dans l’essor de l’accumulation capitaliste auto-entretenue, quoique Brandon insiste également sur l’importance de l’articulation entre les développements rural et urbain dans le cas hollandais.
[8] Bois (G.), Crise du féodalisme, Presses de Sciences Po, 1976, p. 355.
[9] Mandel (E.), « In Defence of Socialist Planning », New Left Review, I/159, 1986, p. 6 (nous traduisons).
[10] Balibar (É.), « Towards a New Critique of Political Economy: From Generalized Surplus-value to Toal Subsumption », in Osborne (P.), Alliez (E.), Russell (E.-J.), dir., Capitalism: Concept, Idea, Image: Aspects of Marx’s Capital Today, London, United Kingdom, Center for Research in Modern European Philosophy, 2019 (nous traduisons).
[11] Pistor (K.), « Rule by Data: The End of Markets? », Law & Contemp. Probs., 83 (2), 2020, p. 106 (notre traduction).
[12] Rikap (C.), « Capitalism As Usual? », New Left Review, (139), 2023, p. 26‑27.
[13] Birch (K.), Cochrane (D.), Ward (C.), « Data as asset? The measurement, governance, and valuation of digital personal data by Big Tech », Big Data & Society, 8 (1), 2021, p. 2.
[14] Stockhammer (E.), « Determinants of the Wage Share: A Panel Analysis of Advanced and Developing Economies », British Journal of Industrial Relations, 55 (1), 2017.
[15] Durand (C.), Rikap (C.), « Intellectual monopoly capitalism—challenge of our times », consulté le 25 août 2025 ; Durand (C.), Milberg (W.), « Intellectual monopoly in global value chains », Review of International Political Economy, 27 (2), 2020, p. 404‑429.
[16] Davis (L.), Souza (J. P. A. de), « Churning and profitability in the U.S. corporate sector », Metroeconomica, 73 (3), 2022. Je suis reconnaissant à Joel Rabinovich de m’avoir signalé cette référence. Parmi un ensemble de travaux antérieurs montrant la concentration du profit, voir Furman (J.), Orszag (P.), « A Firm-Level Perspective on the Role of Rents in the Rise in Inequality », in Guzman (M.), dir., Toward a Just Society: Joseph Stiglitz and Twenty-First Century Economics, Columbia University Press, 2018, p. 19‑47 ; Autor (D.) et al., « The Fall of the Labor Share and the Rise of Superstar Firms* », The Quarterly Journal of Economics, 135 (2), 2020, p. 645‑709.
[17] Durand (C.), Baud (C.), « Profit-making, costs, and investments in the digitalization of retailing—The uneven trajectories of Carrefour, Amazon and Walmart (1995–2019) », Competition & Change, 28 (2), 2024.
[18] Ström (T. E.), « Capital and Cybernetics », New Left Review, (135), 2022, p. 30.
