La dernière cité humaine se prépare à subir l’assaut imminent des machines. Le Conseil se réunit dans l’urgence afin d’en organiser la défense. L’un des Conseillers exige, en sus, qu’un vaisseau se porte au secours du Nebuchadnezzar, l’appareil de Morpheus : Néo se trouve à son bord, tout juste extrait de la Matrice à l’issue d’une rencontre avec l’Oracle et d’un affrontement avec l’agent Smith.
Le lecteur aura sans doute reconnu le deuxième volet de la célébrissime série Matrix. Le personnage du Conseiller est interprété par le philosophe afro-américain Cornel West. Mais, curieusement, celui que la revue Jacobin, voix essentielle du socialisme étasunien, présente comme « l’un des esprits les plus brillants[1]» du camp de l’égalité, et le Time comme « l’un des intellectuels et militants noirs les plus influents du pays[2]», n’est pour ainsi dire pas traduit en France. Ou si peu. Rien qu’un livre, en l’année 2005, soit deux ans après la sortie du film, sur la vingtaine qu’il a publiée à ce jour. Peut-être serait-il temps d’y remédier.
« Socialism » : mais lequel ?
Voyez un arbre. Un chêne, par exemple. Ses racines s’enfoncent dans la terre sur plusieurs mètres. Le tronc se dresse, central. De lui sont nées des branches régulièrement couvertes de feuilles. Cet arbre, disons qu’il est le socialisme. Ses racines philosophiques antiques planétaires ; son tronc conceptuel formé en la première moitié du XIXe siècle européen ; ses branches depuis mondiales et singulières, charpentières et secondaires, ainsi que tous ses minuscules rameaux. Le marxisme est l’une de ces branches. Et West se présente, dans son livre The Ethical Dimensions of Marxist Thought, paru en 1991, comme un « socialiste non marxiste[3]». Une formule qu’il ne cessera d’employer.
Qu’est-ce à dire ? C’est très simple.
Karl Marx, déclare-t-il lors d’une conférence tenue à New York au mois de mars 2025, est « un des meilleurs[4] ». Il est à ses yeux « un camarade et un frère ». Il chérit en lui l’homme habité par une vision et pris par une vocation : non pas un cerveau froid de critique mais une âme tout entière dévouée à ses idées. Pourquoi ne l’est-il pas, alors, marxiste ? Car, dit West, il est un homme noir dans une société marquée par le suprémacisme blanc : l’édifice marxiste originel, saturé par l’intelligibilité économique du social, n’est pas en mesure de répondre intégralement au pourquoi de la si longue abomination raciste. La question raciale, juge-t-il, possède une autonomie irréductible à la question de classe : que le capitalisme entretienne la division des travailleurs blancs et noirs à son propre profit est certain, mais voilà qui n’épuise qu’une part de la vérité. De surcroît, écrit-il dans l’ouvrage sus-mentionné, il s’agit pour lui, comme philosophe, de mettre sur la table des questions relevant du viscéral même de la vie. Or le marxisme ne propose rien pour appréhender le désespoir et le sentiment d’absurdité qui hantent si souvent Homo sapiens ; il reste muet « à propos de la signification existentielle de la mort, de la souffrance, de l’amour et de l’amitié ». Bref, le marxisme n’est pas une sagesse. Donc il ne saurait à ses yeux fournir une boussole quotidienne. D’où : un socialisme non marxiste, entendu que le socialisme de la génération fondatrice, foncièrement pluraliste, ne concentrait pas l’essentiel de son attention sur les rapports de production et de propriété, sur les déterminations historiques et matérielles de la vie sociale.
Mais se définir par la négation a toujours des allures de jours de pluie. Disons mieux : West se revendique du democratic socialism. Si, actuellement, l’expression court également au Moyen-Orient – le demokratik sosyalizm post-totalitaire et communaliste des révolutionnaires kurdes –, elle est bien peu mobilisée en France. Loin de désigner un courant homogène, elle cristallise néanmoins une même critique : celle du socialisme bureaucratique et coercitif qui s’est imposé comme sa traduction dominante et mondiale au XXᵉ siècle. Dans son copieux essai American Democratic Socialism paru en 2021, le théologien protestant Gary Dorrien en propose une définition forgée dans le creuset de l’expérience étasunienne : les socialistes démocratiques veulent bâtir un monde où nul groupe social ne pourrait plus exercer sa domination sur un autre, où chaque être humain serait reconnu dans son égale dignité, tout en se « dissoci[ant] de Lénine et du communisme de type soviétique[5]». En cette époque de guerre écocidaire mondiale, un socialiste conséquent, complète-t-il, est évidemment un écosocialiste[6].
Résumons : socialiste et démocrate. On voit plutôt bien. Mais ça ne dit pas grand-chose des chemins qui mènent à l’institution de la vie bonne pour le plus grand nombre, et ce, capitalisme mondialisé oblige, sur l’ensemble des continents.
« Le communisme des conseils, telle est ma tradition », précise Cornel West au cours de ladite conférence. En voilà un, de chemin concret. Et c’est, pour le philosophe et enseignant né au début des années 1950, une longue fréquentation intime. Dès son tout premier livre, Prophesy Deliverance! An Afro-American Revolutionary Christianity, paru en 1982 et conçu comme un dialogue entre le marxisme et le christianisme, il s’attardait sur la tradition conseilliste. Soit, au moins, quatre décennies de compagnonnage intellectuel. Le natif de l’Oklahoma l’y qualifiait de « noyau moral[7]». Autrement dit : le councilism est la mise en pratique, ici et maintenant, du cœur philosophique du socialisme – comme, développe-t-il, les théologiens de la libération sud-américains ont mis en application, ici-bas, dans la concrétude du quotidien, le message de justice jadis délivré par Jésus.
En cette année 2026, le journaliste économique français Romaric Godin est revenu, lui aussi, sur la tradition conseilliste avec son ouvrage Penser l’émancipation autrement. Tradition méconnue, oubliée, trop peu mobilisée – le camp de l’affranchissement contemporain se tournant bien davantage vers la voie parlementaire, l’avant-gardisme léniniste ou l’autonomie localiste et marginale. Or, souligne Godin, le conseillisme, évidemment mis à jour[8], offrirait aujourd’hui une « voie intéressante[9]» en ce qu’elle permettrait de surmonter le double échec mondial du marxisme-léninisme et du réformisme électoral. En d’autres termes : instituer le pouvoir du nombre immense, à échelle locale, nationale et internationale, de la base au sommet et du sommet à la base, via mandature, sans parlement faussement « représentatif » ni bouffonnerie monarchique présidentielle. Ce qu’Anton Pannekoek, théoricien de premier plan que West a convoqué dans son premier essai, nommait la « démocratie réelle[10] » dans les années 1940, autrement dit en pleine orgie barbare du Capital et de l’Identité.
Si le conseillisme plonge ses racines dans le marxisme, il se définit largement par sa remise en cause du léninisme ; c’est cette orientation qui permet à West de s’en réclamer sans pour autant se placer dans la filiation de Marx. La mécanique bolchevik est bien connue : formation d’un parti d’avant-garde composé de révolutionnaires professionnels ; conquête révolutionnaire du pouvoir politique ; instauration de la dictature du prolétariat comme phase de transition ; édification du socialisme en vue de l’avènement d’une société communiste sans classes ni État. Or, dit West, la catégorie d’avant-garde lui est étrangère. Et il récuse l’affirmation du Lénine de Que faire ? selon laquelle la conscience politique de classe ne peut être apportée à l’ouvrier que de l’extérieur de la lutte économique. Le philosophe afro-américain défend la capacité d’auto-organisation de ceux qu’il se plaît à nommer « les gens ordinaires » (ordinary people). Il résume ainsi son aspiration en 2025 : les soviets – « conseils », en russe – sans le bolchevisme. Donc, aussi, sans le trotskysme. Mais West tient aussitôt à ajouter que ces désaccords internes, si nets soient-ils, ne sauraient entraver l’action égalitaire commune : « Nous allons en prison ensemble ; nous sommes prêts à nous faire tirer dessus ensemble ; nous sommes prêts à mourir ensemble. Je ne crois pas à l’unanimité. Je ne crois pas à l’accord total. » Cette aspiration à l’autogestion générale[11], il l’a également défendue dans les colonnes de Jacobin : « Nous, êtres humains, sommes capables de nous gouverner nous-mêmes sur nos lieux de travail. Nous n’avons pas besoin de patrons. Nous pouvons avoir des conseils ouvriers. Nous pouvons instaurer une véritable délibération démocratique[12]. »
Cornel West se réclame tout autant du terme « libertaire ». En 2013, il fait état de sa « libertarian sensibilit[y][13] » et, douze ans plus tard, s’affiche comme un « very strong libertarian[14] ». Un néologisme inventé au sein de la tradition socialiste européenne pour s’opposer au sexisme virulent de Proudhon – est libertaire qui, tout en refusant le centralisme autoritaire, refuse d’écarter la moitié du monde du combat pour l’égalité ; est libertaire, depuis, et bien plus amplement, qui refuse de sacrifier la liberté au nom de l’égalité et la démocratie au nom de la révolution. West relie, au reste, ce mot à la tradition de résistance noire. Résumons de nouveau : socialiste, démocrate, conseilliste, libertaire. Et bien sûr écologiste. Un tel profil, singulier, pourrait suggérer un retrait des appareils politiques, voire un abstentionnisme de principe. Il n’en est rien.
West a gravité autour de l’aile gauche du Democratic Party, ainsi que du Green Party et du People’s Party, en plus d’être longtemps président d’honneur du DSA, le Democratic Socialists of America – la principale formation socialiste du pays, pluraliste et électoraliste, fondée au début des années 1980 et historiquement engagée dans une stratégie d’influence du Democratic Party depuis sa gauche. Par deux fois, le philosophe s’est avancé comme soutien public de Bernie Sanders, puis a annoncé, en 2023, sa propre candidature à l’élection présidentielle de l’année suivante. Le DSA n’a pas suivi l’imprévisible outsider. Une candidature symbolique, à l’évidence : l’intéressé, indépendant et sans soutien structuré, a répété, au nom de son minuscule Justice for All Party, mener une campagne depuis le cœur de l’empire pour, justement, abolir l’empire – et fermer ses quelque 800 bases militaires plantées aux quatre coins de la Terre. Son objectif affiché était de faire émerger publiquement la question de la souffrance ordinaire. Des souffrances anonymes de chaque jour. Le Secrétaire national du Socialist Equality Party, ouvertement trotskyste, brocarda alors celui qui se refuse à considérer la classe ouvrière comme un agent historique prédestiné : un « véritable fiasco[15]».
Donc : un conseilliste libertaire qui se mêle au cadre institutionnel existant, présidentialiste et représentatif. Incohérence ? On peut faire l’hypothèse qu’il invoquerait le pragmatisme, dimension par ailleurs centrale de sa pensée philosophique, faute d’alternative populaire constituée en dehors de cette configuration. Il qualifie la politique de Sanders de simplement social-démocrate et estime que le sénateur du Vermont, qu’il apprécie personnellement en dépit de plusieurs désaccords, est un réformiste classique recourant au langage révolutionnaire. Son appui public a valeur, explique-t-il, de pression fraternelle. D’incitation à détacher toujours plus le camp de l’affranchissement du Democratic Party, qu’il juge désormais, contrairement au DSA, « irrémédiablement perdu [et] incapable de proposer une véritable alternative[16] ». Il lui arrive de parler de « révolution », qu’il souhaite davantage que la rébellion, par nature volatile et désorganisée : une révolution appréhendée non comme une bascule brève et brutale, qui prétendrait régler l’ensemble des souffrances sociales en un claquement de doigts, mais comme un processus, un « projet révolutionnaire non violent de partage démocratique intégral[17]». Être un révolutionnaire, fait-il encore, c’est être « quelqu’un qui veut être assez décent pour transformer en profondeur les structures de domination qui s’abattent sur nous[18] ». Décent, décence : une notion, aux vives allures orwelliennes, importante dans le lexique westien.
La démocratie existentielle et plébéienne
Là aussi, il s’agit d’une catégorie peu employée en France mais familière du débat intellectuel étasunien : radical democrat. West la convoque sans lassitude. Sa compréhension de la démocratie dépasse son acception institutionnelle ou juridique ; elle va même bien au-delà des débats égalitaires récurrents sur la démocratie, représentative ou directe, bourgeoise ou populaire. Dès son premier livre, West parle de « démocratie existentielle ».
Voyons un peu.
Devenir un démocrate existentiel, pose-t-il au début de la décennie 1980, consiste à saisir la démocratie comme « un mode d’être, une façon de vivre, une disposition à l’endroit du monde qui soit à la fois souple et protéiforme, fondée sur une pratique existentielle de l’improvisation[19] ». Il s’appuie là, profondément, sur le jazz – nous y reviendrons. Rien ne lui répugne davantage que le dogmatisme. Les théories lourdes, les oppositions grasses, les simplifications racoleuses. Être un démocrate existentiel, poursuit-il, c’est célébrer l’autocritique, l’humilité et l’empathie. C’est tenir ensemble le combat politique, insurrectionnel compris, et l’idéal de sagesse. C’est marcher main dans la main avec la tragédie et le comique, car qui parle de justice sans jamais rire érigera de nouveaux miradors en son nom. C’est vivre avec des plaies sans se transformer en justicier amer et froid. C’est être un révolutionnaire capable de compassion. Un égalitaire sachant danser. Paraît en 2021, soit près de quarante ans plus tard, le petit livre Conversations with Cornel West. Il réaffirme sa proposition : il ne s’agit pas simplement d’être des « démocrates politiques » mais des démocrates de « l’être-au-monde[20] ».
En 2004, West publie Democracy Matters, sous-titré Winning the Fight Against Imperialism – son seul ouvrage traduit en français, sous le titre Tragicomique Amérique. Une suite à Race Matters, qui l’a fait connaître d’un large public. Il s’emploie, entre autres choses, à soustraire le mot « démocratie » à la longue histoire de ses usages racistes, capitalistes, ploutocratiques, militaristes et impérialistes. Trois récents désastres s’imbriquent en arrière-plan de son analyse : l’attaque du World Trade Center et les guerres contre l’Afghanistan et l’Irak, toutes trois criminelles. West qualifie dans ces pages la démocratie de « mouvement[21]» : elle est une dynamique, non un état figé ni un attribut que pourrait s’approprier quelque pouvoir en place pour s’en prévaloir. Elle est une culture diffuse avant d’être un protocole de gouvernance. Et, très loin de se borner au jeu électoral comme on le répète du matin au soir, elle est un combat séculaire « contre les formes oppressives et racistes de la corruption impériale ». Depuis l’esclavage, donc, dans le cas étasunien. West fonde cette culture démocratique sur la pensée de Socrate, une de ses références philosophiques majeures : au commencement fut le questionnement. Du philosophe grec à l’écrivain James Baldwin, ajoute-t-il, nous avons là une tradition de la remise en cause, de l’interrogation critique, du dévoilement. Pour The Sun Magazine, il fait savoir qu’une telle vue s’oppose, fondamentalement, à la force[22].
Dans ses Mémoires, Living and Loving Out Loud, parues en 2009, il réaffirme à deux reprises une notion parallèle, sinon superposable, à celle de démocratie radicale : la deep democracy. On dirait « profonde », en français. Il revient la même année sur cette notion au cours d’une discussion avec The Other Journal : un démocrate profond appréhende le monde de bas en haut. Les pauvres sont, en chaque instant, son « point de départ[23]» – les travailleurs et les vulnérables, dit-il aussi souvent. Ou encore « les plus petits ». C’est là une organisation du regard selon une orientation ascendante. Une saisie axiale de la vie sociale. Non que l’attention doive se détourner des autres, mieux lotis ou plus diplômés, car eux aussi sont des citoyens, mais le démocrate radical et profond élabore son projet politique, philosophique et moral depuis ceux qui n’ont ni pouvoir, ni fortune, ni puissance. Jamais il ne viendrait à l’esprit de West de s’adresser aux seuls « électeurs de gauche », et encore moins aux militants formés aux us et coutumes militants : les gens ordinaires sont l’assise de sa pensée-pratique. Y compris, dès lors, les sans-capital qui ont voté pour Trump.
Qui est soucieux de terrasser le néofascisme, estime-t-il dans les années 2020, doit parler avec tous ceux, modestes et désespérés, que le néofascisme séduit. Qui est antifasciste, poursuit-il, doit prioritairement pointer du doigt les capitalistes de droite et de gauche, « républicains » ou « démocrates », comme les responsables de cette percée contre-révolutionnaire : Trump est l’enfant pourri de leur emprise sur la vie politique du pays. Il est le résultat du ressentiment, faute d’une alternative plébéienne désirable. « Trump en appelait ouvertement à une telle révolte [des travailleurs]. Il se présentait explicitement en protecteur des cols bleus. Et les ouvriers, les Blancs en tout cas, affluaient en masse à ses meetings[24]», se remémore le journaliste étasunien Thomas Frank dans la postface à son enquête Pourquoi les riches votent à gauche. La critique westienne du président milliardaire – qu’il qualifie régulièrement, dans les médias, de gangster, de néofasciste, de raciste ou de misogyne – est aussi tranchante que son regard sur son électorat désargenté est empathique. Il procède, en somme, par un raisonnement strictement opposé à celui d’Hillary Clinton, cheffe de file du progressisme libéral, qui traita ces électeurs, en bloc, de « panier des déplorables[25]» lors du gala de levée de fonds « LGBT for Hillary » à New York. Ainsi West déclare-t-il à The Nation au mois de juillet 2023: « Nombre de nos concitoyens, désormais chrétiens de droite, et qui, avec Trump, adhèrent au néofascisme chrétien, sont confrontés à des situations catastrophiques. Ils ont perdu leur emploi, luttent contre la stagnation des salaires. Ils interprètent simplement la situation à travers la théorie du remplacement, à la manière de la droite, plutôt que de s’identifier aux autres. Et nousdevons nous identifier à leur situation catastrophique. Et ils sont blessés. Profondément blessés. Ils choisissent d’être des blesseurs plutôt que des guérisseurs. Mais nous ne pouvons pas perdre de vue leur situation économique, leur situation spirituelle, en termes de drogue et de violence familiale, de dépressions, et de tout ce que la classe ouvrière blanche et les Blancs pauvres ont dû affronter dans l’histoire américaine[26]. »
Le démocrate, pense West, est un plébéien par nature : non qu’il estime que la majorité soit toujours détentrice du juste et du vrai, mais parce que son plus grand ennemi est l’oligarchie, l’en-haut, le sommet. Il ne se met donc pas à frissonner de la tête aux pieds à la seule vue du mot « populisme », autrement dit, aux États-Unis, ce vieux mouvement agraire dressé contre les banques, les trusts et les monopoles : il est même crucial, expliquait West dès l’année 1984 dans son article « Reconstructing the American Left: The Challenge of Jesse Jackson », de se réapproprier ce qu’il y a eu de plus précieux dans la tradition populiste : l’ancrage politique local et le souci de la vie quotidienne du peuple invisible et délaissé.
Le jazz ou le suprémacisme
« Être noir en Amérique, ça a toujours signifié vivre dans l’insécurité, sans protection, être exposé à une violence arbitraire et être un objet de haine. Le 11 septembre, l’Amérique a fait pour la première fois l’expérience de cette condition en tant que nation : la nation tout entière s’est trouvée, en quelque sorte, ”négrifiée[27]”. Les Noirs ont commencé à dire : « Vous commencez à comprendre ce que nous devons affronter » – cet état de terreur permanent[28]», déclare-t-il en 2004. Un de ses aïeux, arrière-grand-oncle ou grand-oncle, a été lynché au Texas puis enveloppé dans le drapeau national. La combat contre le suprémacisme blanc, qualifié par West de « barbare », « monstrueux » et « catastrophique[29] », constitue l’un des principes organisateurs de son appareil critique. Il est plusieurs façons d’affronter le racisme. West a choisi de le faire en égalitaire. En janvier 2007, il publie ainsi, pour le DSA, l’article « Towards A Socialist Theory Of Racism ».
Lisons.
Tout en saluant les apports indiscutables du marxisme, West avance, on l’a vu, que cette proposition théorique ne permet pas de comprendre le racisme dans toute sa profondeur. Ce dernier n’est pas qu’un sous-produit du mode de production capitaliste : il lui est antérieur. Et, par « racisme », West désigne aussi bien la négrophobie, l’antisémitisme que la subordination génocidaire des populations indigènes des Amériques. Il existe une spécificité autonome du racisme, qu’elle soit culturelle ou psychologique, laquelle n’est pas réductible à la macrostructure économique. L’analyse marxiste du racisme, pense-t-il, a « souvent empêché[30]» de conduire la lutte antiraciste comme il eût fallu aux États-Unis. Mais il est tout à fait possible d’y remédier. Comment ? En prônant le socialisme démocratique, non eurocentrique et anti-impérialiste, et en l’ancrant au sein des populations non blanches, quelles qu’elles soient. Jouer la carte de la culpabilisation des Blancs serait sans le moindre résultat positif, poursuit West ; inutile, non plus, de se lancer dans de savantes théories supposément inédites : seule l’action politique commune, concrète, pratique, sera en mesure de réparer les manquements passés au sein du camp de l’égalité. Ce socialisme à la fois démocratique et moral, conclut West, demeure « le meilleur espoir » pour endiguer le racisme.
Dix ans plus tard, le philosophe s’élève, dans les colonnes de The Guardian, contre la proposition antiraciste de l’écrivain à succès Ta-Nehisi Coates. Le second mandat d’Obama, représentant d’un progressisme libéral explicitement non socialiste, est arrivé à son terme en ce début d’année 2017. Trump a pris sa place, porté par un discours cru, anti-establishment, protectionniste et identitaire. Si West approuve dans les grandes lignes la charge de son compatriote contre la suprématie blanche, il en récuse, vivement, les silences structurants : l’effacement du capitalisme, de l’impérialisme et de la collusion persistante de la bourgeoisie noire avec l’ordre établi. Il l’accuse de reconduire une conception homogénéisante des formations raciales, oblitérant, en prime, toute compréhension fine des rapports de classe. Il lui reproche également de céder au « tribalisme racial étroit » et de ratifier le « néolibéralisme politique à courte vue[31]», en plus de fermer les yeux, par fidélité admirative à Obama, sur la politique meurtrière que ce dernier a menée internationalement. L’affaire, tient-il à préciser, n’est aucunement d’ordre personnel : ce sont là deux visions politiques qui se heurtent.
Rappelons peut-être que West a d’abord soutenu Obama au mitan des années 2000. Il songeait bien sûr à ce que l’homme incarnait dans un pays hanté par l’esclavage et la ségrégation. Mais il s’est ensuite constitué en opposant déterminé, le qualifiant successivement de « criminel de guerre[32]», de « président noir lié à Wall Street et aux drones[33]» et de « centriste néolibéral avec le sourire[34]». Brillant, certes, mais voilà qui ne change rien à la donne. Dans un livre de débat contradictoire avec un juriste libéral national-conservateur, Truth Matters, West persiste et signe : l’ancien président fut « le chef de l’empire, et il largu[a] davantage de bombes que George Bush[35] ». Cette double critique – d’Obama et de Coates – se comprend dans le cadre, plus large, de son désaccord avec les identity politics. Les politiques de l’identité. Dans ce même livre, il précise : « On voit bien comment la politique de l’identité finit par se faire récupérer, digérer, voire totalement absorber par une logique de hiérarchie de classe, dès l’instant où le débat se résume à savoir combien de Noirs siègent à Wall Street pour qu’ils puissent, en somme, rejoindre le club des voraces. »
Au cours d’un débat tenu avec la philosophe féministe et socialiste Judith Butler en 2021, il répète ne pas appartenir à ce courant. Le critère politique déterminant, explique-t-il, n’est pas la revendication d’un individu ou d’un groupe en matière d’identité mais sa proposition morale globale. À savoir : la façon dont il aspire à se mouvoir ici-bas avec autrui. Si l’auteur de Prophetic Thought in Postmodern Times entend le désir contemporain de valorisation des identités, nombreuses et plurielles, il avoue redouter que nous en venions à « fétichiser la diversité[36] » : pareille politique relèverait d’un rapport comptable, additionnel, à l’existence. Or, poursuit-il, l’urgence, face à la guerre écocidaire mondiale, est au contraire de retrouver le sens de l’espèce (species). Et, face au capitalisme increvable comme à la flambée néofasciste en cours, de ne pas perdre de vue ces catégories transversales et rassembleuses que sont « les pauvres » et « les travailleurs ». Lutter au nom d’une appartenance circonscrite hors le socialisme comme socle et horizon, voilà, en bref, qui lui paraît bien trop « facile[37] ».
Ce désaveu des politiques de l’identité, qu’elles soient libérales ou progressistes, se double chez lui d’un refus du nationalisme – étatique, ça va de soi, mais aussi minoritaire et paré des couleurs du combat contre l’oppression. Rien que de très logique : West est socialiste et chrétien. Et, peu attentif aux effets de modes intellectuelles, il va jusqu’à se réclamer de l’humanisme comme de l’universalisme bien compris. C’est-à-dire sans abstraction ni angles morts : disons : l’espèce, une et indivisible, est un projet, celui de totalité politique faite de particularités à la fois dignes d’estime et subsumables[38]. On aurait tout loisir de rapprocher sa position, sur ce point, de l’humanisme universaliste égalitaire de Fanon, d’Edward Saïd ou, plus récemment, du philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne, socialiste et soufi, lorsque ce dernier invite, face aux poussées fragmentistes planétaires, à retrouver la voie composite « de la totalité du monde[39] ». Dans Race Matters, paru en 1993, Cornel West mettait en place le fil sur lequel il a depuis cheminé : combattre le racisme, autant institutionnel qu’informel, et le déni de la question raciale, d’où qu’il provienne, et, simultanément, faire pièce au « tribalisme ». Un mot qu’il utilise très fréquemment. Le penseur, interpellé en 2011 lors d’une action de désobéissance civile menée durant Occupy Wall Street, s’emploie ainsi à tenir ensemble la critique intransigeante du suprémacisme blanc sous toutes ses formes et celle des dynamiques inégalitaires et non démocratiques présentes au sein de la population noire étasunienne – qu’il s’agisse du sexisme, de l’homophobie, de la transphobie ou de l’antisémitisme. Ce rejet des particularismes exclusifs explique également sa contestation du sionisme, telle qu’il l’expose dans un autre livre de débat, Jews and Blacks, avec le rabbin Michael Lerner, quant à lui socialiste mais sympathisant sioniste.
Cet anti-essentialisme s’exprime par un autre mot qui lui est cher. C’est « hybridity ». Le latin dit ibrida: sang mêlé, croisé, bâtard. Le jazz, fait West, en est l’incarnation même. Il entend par là cette musique dont La Nouvelle-Orléans a constitué l’un des foyers historiques cardinaux, bien sûr, mais pas seulement : il en élabore une conceptualisation autrement plus ample dans son essai Race Matters. Ressaisi comme concept, « jazz » devient, là aussi, « un mode d’être au monde[40] ». Il s’agit dès lors de penser jazz. D’agir jazz. De devenir un jazz freedom fighter. En tant que cette création artistique est née de la rencontre, du croisement et du mélange – entre l’Afrique, les Caraïbes, l’Europe et les États-Unis, entre tradition pré-industrielle et modernité urbaine, entre mémoire traumatique de l’esclavage et élan vital populaire, entre souffrance vécue et beauté arrachée –, elle a pour Cornel West valeur de métaphore philosophique et politique. C’est la créolisation face aux fixités, la création face aux doctrines cimentées, l’aptitude à la transformation face aux manichéismes ; c’est la récusation de toute binarité butée. Et c’est, pour lui, se savoir l’enfant du continent africain, d’Athènes, de Jérusalem et des Lumières. La pensée-pratique jazz, renchérit-il, est une réponse à l’impératif du « ou bien ou bien » : en ça, elle va de pair avec le mouvement démocratique. Le philosophe et poète antillais Édouard Glissant parlerait, lui, de pensée de la Relation – laquelle nous apparaît, autrement énoncée, comme la sœur jumelle du jazz westien.
La morale et l’amour suprême
« Il devrait y avoir une bien plus grande insistance sur la primauté de la morale[41] », déclare West en 2020. Il regrette que le camp de l’affranchissement n’en fasse plus grand cas. Si le philosophe a beau louer l’improvisation, il n’en affiche pas moins plusieurs piliers solides ; il soutenait déjà en 1997 : « Ce qu’il nous faut, c’est beaucoup plus de substance morale[42]. » Cet appel a certainement de quoi surprendre nombre de militants de la gauche radicale contemporaine : le mot « morale » provoque une tachycardie réflexe. Les têtes chavirent. Ça transpire. Puis on se frappe le torse en criant « matérialisme » à la vue de tous. Et on va instruisant un énième procès en « moralisme », confondu avec la morale, alors qu’elle lui est étrangère à tous égards : feu à volonté sur les belles âmes ! Exterminons tous ces idéalistes ! Curieuse pulsion, en vérité, surtout lorsqu’on l’observe depuis le socialisme. Car, comme le résumait déjà Jean Jaurès en son temps, simple disciple de Rousseau en la circonstance, le socialisme est, « par lui-même et en lui-même, une morale » – il est même la plus efficiente jamais « paru[e] dans le monde humain[43] ». Ou, dit à l’os : les moyens préfigurent la fin. On bâtit l’égalité en égalitaire. On n’édifie pas la justice par l’injustice. West ajouterait très certainement : célébrer la morale, c’est refuser de se vendre et de céder jamais.
Ce souci moral est-il, chez lui, plus socialiste ou plus chrétien ? L’un n’exclut nullement l’autre et nous ne mesurons pas les cœurs comme les liquides. Il faudrait d’ailleurs ajouter la condition noire à ce duo – pour West, être un Afro-Américain induit, culturellement, un rapport spécifique à la morale : une population à ce point haïe et violentée a, tout compte fait, prodigué une incroyable démonstration de morale et d’amour à l’humanité entière. Ne pas valoriser la morale serait, pense-t-il, bafouer cet héritage séculaire de résistance. Mais il va sans dire que sa foi façonne ses vues sur le monde. Immensément. « Je parle depuis la condition chrétienne[44] », confie-t-il à bell hooks dans leur livre de dialogue Breaking Bread, paru en 1991. L’autrice féministe s’affiche elle aussi comme une socialiste démocratique, quoique pour sa part tournée bien davantage vers le bouddhisme, et, dans son essai À propos d’amour, convie à une « politique du communalisme[45] ». En 2015, West publie The Radical King : une anthologie de textes signés par le pasteur baptiste, qu’il commente. Martin Luther King est pour lui une référence centrale. Vitale, devrait-on dire. Son assassinat, commis à Memphis par un suprémaciste blanc, a été un tournant pour l’adolescent qu’il fut. West rappelle dans l’introduction ce que beaucoup continuent d’ignorer, floués qu’ils sont par le recodage médiatique et mémoriel : King « était un socialiste démocratique[46] » – l’un de ses biographes, Michael Eric Dyson, rapporte même dans I May Not Get There with You que l’intéressé avait confié au marxiste C.L.R. James qu’il « comprenait, acceptait et partageait [ses] idées[47] ». Et, reprend West, King était un révolutionnaire.
Dans sa jeunesse, West a passé du temps auprès des Black Panthers d’Oakland. Leur journal, confie-t-il dans ses Mémoires, a eu une « profonde influence[48]» sur lui. Mais il n’a jamais pu les rejoindre officiellement en raison, dit-il, de l’athéisme combatif de ces militants socialistes et, plus particulièrement, marxistes. Sans soutien spirituel, la politique lui semblait incomplète. Nous n’allons pas entrer ici dans le détail de sa conception du religieux, d’autant que notre approche relève d’une lecture non confessionnelle. Soulignons seulement que l’homme est laïque – il dit croire « à la séparation radicale entre l’Église et l’État[49]» et soutient qu’aucune démocratie ne peut fonctionner correctement si une religion pèse juridiquement sur le corps social, quand bien même celui-ci la professerait à 99 %[50] – et qu’il n’a jamais désiré devenir théologien du fait de son aversion pour le rigorisme doctrinal. Il se montre, en outre, intraitable à l’endroit de la tradition chrétienne officielle et dominante. Sa foi irrigue son engagement mais n’a pas pour objet d’ordonner la Cité ; elle colore toutefois son socialisme en ce qu’elle le place sous le signe de trois motifs majeurs, au moins : l’amour, la joie et l’espoir. Et elle transcende son militantisme en « vocation », en « vision », en « appel » et en « témoignage » – être un témoin du message « jusqu’aux extrémités de la terre », consignent les Actes des apôtres. Sa conception de la révolution procède d’un double mouvement, à la fois matérialiste et intérieur : bouleverser les structures du monde autant que les consciences qui l’habitent.
L’amour inconditionnel, écrit Cornel West. L’amour suprême, ainsi qu’il aime à le louer en hommage à un album du même nom de John Coltrane, sorti en 1964. Que faut-il entendre par là ? Regarder le monde depuis l’amour est bien plus concret que ça ne pourrait le sembler à première vue. Il n’est pas question chez lui de mièvrerie éthérée. De sucrerie pastel. Tout au contraire : rien n’est plus ferme et exigeant, jure-t-il, que le Love Supreme. Rien n’est plus courageux. C’est, par exemple, accepter de mourir crucifié sur une croix, torturé par un empire, abandonné par la plupart de ses proches, au nom de l’idée qu’on se fait de la vérité. C’est, plus prosaïquement, aspirer à refonder la justice et le droit : non plus punir, châtier et vouloir se venger, mais travailler, individuellement et collectivement, à réparer, guérir et soigner. La justice, insiste-t-il auprès des militants égalitaires, ne l’est pas, juste, si elle n’est pas l’expression de l’amour au grand jour. Si elle revient seulement à blesser qui vous a blessé. Si elle n’est pas un geste de restauration profitable à tous. L’amour, c’est aussi une façon d’affronter la peur. C’est également un pare-feu face à la violence. « Je suis un bluesman qui traverse une Amérique traversée par le blues, un monde traversé par le blues, une planète où catastrophe et célébration cohabitent […] côte à côte. […] Mon regard de bluesman part de la catastrophe, de l’affreux, du désastre et du monstrueux de la vie. […] Comme le chantaient The Spinners, il nous faut un amour immense[51]. » Et puis, bien sûr, c’est un rapport singulièrement chrétien à l’ennemi. Lequel implique, expliquait déjà King en son temps, de l’aimer tout en le combattant : l’agapè ne suppose pas d’estimer un acte atroce mais invite à ne pas nier l’égale humanité des salauds mêmes. West est connu pour qualifier de « brother » ou de « sister » la totalité des humains qu’il côtoie ou mentionne, y compris Trump ou les jeunes activistes néonazis qui se sont tenus face à lui à Charlottesville, en 2017, et dont il confie avoir reconnu, dans leur colère et dans leur rage, la colère et la rage qui le brûlaient, lui, tout autrement, quand il était jeune homme. Pour West, « il existe toujours quelque chose en chaque personne qui mérite d’être traitée avec amour, peu importe sa cruauté[52]». Tout le monde possède la capacité de changer, d’évoluer, de se déplacer ; personne ne devrait être figé à un instant donné, comme un papillon épinglé sur du liège. Il n’existe aucun diable sur Terre, pense-t-il, seulement les actes diaboliques d’un frère ou d’une sœur en humanité. Pratiquer l’amour – comme art et comme discipline, aurait dit le psychanalyste et socialiste conseilliste Erich Fromm –, suppose donc de refuser, principiellement, puis politiquement, le talion et l’effet miroir. Et de délivrer l’ennemi en se délivrant soi-même. Faute de quoi, conclut West, plus personne, à la fin, ne verra plus rien. Faute de quoi, la force éternellement.
La joie. La « joie parfaite », dit Jésus dans l’Évangile de Jean. Quelques siècles plus tard, François d’Assise reprend l’expression à son compte et soutient qu’elle consiste à « se vaincre soi-même[53]» et, par conséquent, à savoir sourire y compris sous l’injure. À sa suite, la philosophe libertaire Simone Weil la caractérise, dans La Pesanteur et la Grâce, comme une sortie du « je » – de l’ego. West parle à son tour de cette sorte d’amour combien difficile, « self-emptying[54] » : vidé de soi. Mais, à notre connaissance, il ne fait jamais sien l’épithète « perfect » : la perfection est absente de son vocabulaire. Même : il craint terriblement tout désir de pureté, de purification, d’immaculé. Et spécialement en politique. « J’essaie d’aimer mon voisin tordu avec mon cœur tordu[55]», avoue-t-il dans son autobiographie. Ailleurs, il se présente en « exemple imparfait[56] » de la black prophetic tradition. La joie peut se déployer, collectivement, dans la torsion, le bancal, le faillible. Et même dans la tourmente. Il faut dire que West pense constamment à partir de la blessure afro-américaine, associant, en prime, une anthropologie qu’on pourrait dire réaliste – Homo sapiens est à la fois son propre dieu et son propre loup – à un projet politique de transformation macroscopique. Malgré la douleur, de la beauté a pris naissance. Aucune réplique noire du Ku Klux Klan n’a vu le jour et Louis Armstrong a composé le titre « A Bundle of Joy ». Voilà qui rend possible sa joie. Voilà qui, dit-il, le somme de garder le sens du groove et le goût du beau, même dans l’effondrement ; voilà qui, ajoute-t-il, l’enjoint à préserver l’élégance et la tenue de l’âme jusque dans le désastre.
Et puis enfin, l’espoir. Ou, plus chrétien, l’espérance. « Un spectre de désespoir hante l’Amérique de la fin du XXesiècle[57]», écrit-il en ouverture de Restoring Hope, un ouvrage polyphonique où l’auteur laisse amplement la parole à autrui. Le lecteur aura peut-être reconnu la paraphrase de Marx et Engels. Capitalisme, balkanisation identitaire et dépression individuelle : tels sont les trois grands maux qu’il diagnostique en 1997. Trente ans plus tard, on peut prendre acte que tout n’a fait qu’empirer. Là encore, West relie le texte évangélique à l’histoire afro-américaine : il fonde l’espoir sur la terreur, la meurtrissure et le traumatisme. Il refuse l’antinomie usuelle entre optimisme et pessimisme et propose ce qu’il appelle l’« espoir marqué de blues[58] ». L’espoir sur la corde raide – du nom de l’un de ses livres, Hope on a Tightrope. Rien n’est radieux mais il y a ce chemin, étroit mais praticable. Car sans cet espoir, dont il se dit le prisonnier, ne nous reste que le nihilisme et le cynisme. La déroute et l’aigreur. Le ressentiment et l’enlisement. Avant lui, King proposait déjà d’organiser collectivement l’espoir comme antidote politique à la colère, à ses yeux suicidaire. « J’essaierai d’apporter un peu d’espoir et j’accepterai d’être la risée de tous[59]», confie West, dans ses pas, en l’année 2021.
Il faudrait poursuivre. Détailler, préciser, affiner. Mais il faudrait tout un livre pour ce faire. Alors ne disons qu’un dernier élément de la sagesse socialiste westienne : la vérité. Nous aurions probablement dû commencer par ce mot puisqu’il structure l’ensemble de sa pensée. « The truth about anything[60] . » La vérité sur tout, à tout instant. Trop de militants ont la vieille manie de trier parmi les vérités, les bonnes à dire, les moins bonnes, et puis celles qui, « faisant le jeu », sont à taire carrément. West n’en finit pas d’asséner que le vrai doit être exposé au grand jour. Ne ménager personne, qu’il soit puissant ou proche de soi. Contrarier la complaisance et la paresse. En un mot : bannir le confort.
*
Février 2026. Cornel West, 72 ans, s’entretient avec un jeune socialiste du Texas. La bande de Gaza, anéantie par la force génocidaire occidentale, continue d’agoniser. Le régime théocratique et colonial iranien vient de massacrer une partie de sa population et Trump s’apprête, avec Netanyahu, à frapper criminellement l’Iran. Le monde assiste, étourdi, à la parade des grands mâles sur les cadavres. La période est extrêmement sombre, constatait West quelques mois plus tôt ; nul n’est en mesure de s’en figurer l’issue. Comment, s’interrogent les deux égalitaires, faire face au néofascisme ? Comment, en tant que démocrates, renouer le lien avec les gens ordinaires ? Comment, en tant qu’anti-impérialistes, l’être sans se soumettre à la raison d’État, toujours odieuse et sanguinaire ?
D’abord, West invite à cesser de commenter compulsivement les faits et gestes de l’ennemi. À le constituer comme point de référence. Parlant de Trump, il précise : « Il n’est pas l’hôte et je ne suis pas un parasite accroché à lui, réagissant chaque jour, mille fois par jour, à ce qu’il dit et à ce qu’il fait. Non ! Nous n’avons pas l’énergie pour ça. Nous n’en aurons jamais assez. Il faut revenir à sa tradition, faite de mémoire, de respect et de résistance[61]. » Soit : s’organiser, bâtir, construire. Puis : retrouver un langage commun, ne pas reculer devant ce qu’il faut d’émotion et de sensibilité en politique, chercher une façon d’affecter les cœurs du nombre immense. Enfin : honorer, propose-t-il, le mouvement de libération noir. Autrement dit se montrer « solidaires avec les gens de partout », que ce soit en Iran, au Tibet, au Sahara occidental, au Kurdistan ou en Palestine. Le monde se regardera toujours depuis l’en-bas.
Notes
[1] « Cornel West: « Bernie Was Crushed by Neoliberalism » », Jacobin [en ligne], 3 décembre 2020 [nous traduisons].
[2] « Cornel West Isn’t Worried About Being Called a Spoiler », Time [en ligne], 16 octobre 2023 [nous traduisons].
[3] Cornel West, The Ethical Dimensions of Marxist Thought, Monthly Review Press, 1991, p. xxvii [nous traduisons].
[4] « « Not just my comrade but my brother »: Cornel West on Marx and Cedric Robinson », conférence donnée le 12 mars 2025 à Columbia University, mise en ligne le 6 avril 2025 sur YouTube. Ainsi que les deux citations suivantes.
[5] Gary Dorrien, American Democratic Socialism. History, Politics, Religion, and Theory, Yale University Press, 2021, p. 418 [nous traduisons].
[6] Le cofondateur du DSA, Michael Harrington, avance quant à lui : « Les socialistes démocratiques envisagent un ordre social humain fondé sur le contrôle populaire des ressources et de la production, la planification économique, la répartition équitable, le féminisme et l’égalité raciale. » (« Saluting Veteran of War on Poverty », The New York Times, 2 juillet 1998 [nous traduisons].)
[7] Cornel West, Prophesy Deliverance! An Afro-American Revolutionary Christianity, Westminster John Knox Press, 2002, p. 137 [nous traduisons].
[8] Nous parlons quant à nous de « néo-conseillisme écosocialiste », dans la perspective d’appréhender ensemble pouvoir populaire local et planification nationale et internationale.
[9] Romaric Godin, Penser l’émancipation autrement. Huit marxistes hétérodoxes, Smolny, 2026, p. 46.
[10] Anton Pannekoek, Les Conseils ouvriers, tome I, Spartacus, 1982, p. 93
[11] Pour reprendre la formule de Guillaume Etiévant. Lire Autogestion générale. Sortir du capitalisme : méthode, Les liens qui libèrent x Frustration, 2026.
[12] « Cornel West: We Must Fight the Commodification of Everybody and Everything », Jacobin [en ligne], 26 octobre 2020 [nous traduisons].
[13] « Cornel West Talks With DSA/YDS », <dsausa.org>, 21 mars 2013.
[14] « Two decades later, Cornel West’s critique of Larry Summers hits differently », <politico.com>, 20 novembre 2025.
[15] Joseph Kishore, « Cornel West’s campaign for US president: A pragmatic and bankrupt muddle », <wsws.org>, 23 juin 2023 [nous traduisons].
[16] « An Interview With Cornel West on Fascism, Faith, Feckless Democrats, and Hope in a Bleak Time », The Stranger [en ligne], 5 septembre 2025 [nous traduisons].
[17] « « America’s Moment of Reckoning« : Cornel West Says Nationwide Uprising Is Sign of « Empire Imploding« », Democracy Now! [en ligne], 1er juin 2020 [nous traduisons].
[18] « Cornel West: « Bernie Was Crushed by Neoliberalism » », art. cit.
[19] Cornel West, Prophesy Deliverance! An Afro-American Revolutionary Christianity, op. cit., pp. 8-9 [nous traduisons].
[20] Conversations with Cornel West, Africa World Press, 2021, p. 34 [nous traduisons].
[21] Cornel West, Democracy Matters. Winning the Fight Against Imperialism, Penguin Books, 2004, p. 68 [nous traduisons]. Citation suivante : p. 15.
[22] « Prisoner Of Hope. Cornel West’s Quest For Justice », The Sun [en ligne], septembre 2018.
[23] « Politics, Virtues, and Struggle: An Interview with Cornel West », The Other Journal [en ligne], n° 16, autonme 2019 [nous traduisons].
[24] Thomas Frank, Pourquoi les riches votent à gauche, Agone, [2018] 2022, pp. 349-350.
[25] « Hillary Clinton Says Half of Donald Trump’s Supporters Are in « Basket of Deplorables » », Time [en ligne], 10 septembre 2016 [nous traduisons].
[26] « Cornel West: The Christian Socialist Running for President », The Nation [en ligne], 31 juillet 2023 [nous traduisons].
[27] « Niggarized » : il s’agit là d’un néologisme inventé par Cornel West. La « niggerization » (« négrification ») est, dans sa pensée, le processus spécifiquement étasunien qui consiste en la tentative de maintenir la population noire dans un régime de peur.
[28] « Empire, Pragmatism, and War. A Conversation with Cornel West », Logos [en ligne], vol. 3, n° 4, 2004 [nous traduisons].
[29] « Identity Politics and Culture Wars », débat tenu le 4 décembre 2021, <publicseminar-org>, mis en ligne le 18 juillet 2022 [nous traduisons].
[30] Cornel West, « Towards A Socialist Theory Of Racism », <sandersinstitute.org>, 1er janvier 2007 [nous traduisons]. Ainsi que la citation suivante.
[31] Cornel West, « Ta-Nehisi Coates is the neoliberal face of the black freedom struggle », The Guardian [en ligne], 17 décembre 2017 [nous traduisons].
[32] « Cornel West: Obama a « war criminal » », <politico.com>, 15 février 2013 [nous traduisons].
[33] « Cornel West: « They say I’m un-American » », The Guardian [en ligne], 13 mai 2013 [nous traduisons].
[34] « Cornel West: Obama a « Counterfeit » », Washington Examiner [en ligne], 25 août 2014 [nous traduisons].
[35] Cornel West, Truth Matters: A Dialogue on Fruitful Disagreement in an Age of Division (avec Robert P. George), Post Hill Press, 2025, p. 143 [e-book]. Citation suivante : pp. 143-144 [nous traduisons].
[36] « Identity Politics and Culture Wars », art. cit.
[37] « Cornel West: We Must Fight the Commodification of Everybody and Everything », art. cit.
[38] Le concept de « totalité », avance-t-il dans Beyond Eurocentrism and Multiculturalism, lui est essentiel – il conteste, sur ce point, les analyses de Deleuze (Common Courage Press, 1993, p. 70).
[39] Souleymane Bachir Diagne, Universaliser. « L’humanité par les moyens d’humanité », Éditions Albin Michel, 2024, pp. 22, 12.
[40] Cornel West, Race Matters, Beacon Press, [1993] 2017, p. 104 [nous traduisons].
[41] « The Politics of the Gospel. An Interview », Plough [en ligne], 25 mars 2020 [nous traduisons].
[42] « Interview Cornel West », transcription du documentaire The Two Nations of Black America diffusé en février 1998, <pbs.org> [nous traduisons].
[43] Jean Jaurès, dans Benoît Malon, La Morale sociale. Morale socialiste et politique réformiste, Éditions Le Bord de l’Eau, 2007, pp. 376, 388.
[44] Breaking Bread: Insurgent Black Intellectual Life (avec bell hooks), [South End Press] Routledge, [1991] 2017, p. 129 [e-book] [nous traduisons].
[45] bell hooks, All About Love: New Visions, Perennial (HarperCollins), [1999] 2001, p. 125 [nous traduisons].
[46] Cornel West, The Radical King, Beacon Press, 2016, p. 141 [e-book] [nous traduisons].
[47] Michael Eric Dyson, I May Not Get There with You: The True Martin Luther King, Jr., Free Press, 2000, p. 88 [nous traduisons].
[48] Cornel West, Brother West: Living and Loving Out Loud. A Memoir (avec David Ritz), SmileyBooks, 2009, p. 44 [nous traduisons].
[49] « Tout le suc démocratique est en train d’être aspiré par les dogmes », Le Monde [en ligne], 21 avril 2005.
[50] « Strength In The Blues – An Interview With Cornel West », The Monarch Review [en ligne], 9 septembre 2012 [nous traduisons].
[51] Cornel West, Brother West: Living and Loving Out Loud. A Memoir, op. cit., pp. 4, 236, 252 [nous traduisons].
[52] « Cornel West: Neoliberalism Has Failed Us », JSTOR [en ligne], 25 décembre 2017 [nous traduisons].
[53] Les Fioretti de saint François, Éditions Fransiscaines, [1967] 2015, p. 60.
[54] « Power Is Everywhere, but Love Is Supreme », The New York Times [en ligne], 29 mai 2019.
[55] Cornel West, Brother West: Living and Loving Out Loud. A Memoir, op. cit., p. 251 [nous traduisons].
[56] « Cornel West: We Must Keep Our Souls Intact as We Organize Under Trump Again », Truthout [en ligne], 1er décembre 2024 [nous traduisons].
[57] Cornel West, Restoring Hope: Conversations on the Future of Black America, Beacon Press, 1997, p. xi [nous traduisons].
[58] Cornel West, Hope on a Tightrope. Words & Wisdom, SmileyBooks, 2008, p. 41 [nous traduisons].
[59] « Cornel West: The Whiteness of Harvard and Wall Street Is « Jim Crow, New Style » », Truthout [en ligne], 5 mars 2021 [nous traduisons].
[60] « Cornel West: Neoliberalism Has Failed Us », art. cit.
[61] « Cornel West : « Qu’est-ce qui brise le dos de la peur ? L’amour » », L’Humanité [en ligne], 25 février 2026. Ainsi que la citation suivante.
