revue de critique communiste

revue de critique communiste

Vous lisez
Clara Fraser ou la vie sur tous les fronts
11 mai 2026

Clara Fraser ou la vie sur tous les fronts


Contretemps publie la série au long cours « Le fil de l'égalité » de l'écrivain Joseph Andras : l’occasion de revenir sur certaines pensées peut-être moins diffusées du grand récit socialiste mondial. Après un premier volet consacré à Jabra Nicola, et un deuxième à Mansoor Hekmat, conseilliste iranien, place à la féministe étasunienne Clara Fraser.

L’année 2026 vient tout juste de commencer. Et, déjà, un dirigeant élu du Sud sonne la charge contre le « cáncer del socialismo1». Inutile de traduire. L’auteur du propos n’est autre que Javier Milei, président de l’Argentine depuis maintenant trois ans. Cet économiste de métier se présente comme libertarien et minarchiste, entendre partisan d’un « État minimal » et du marché tous azimuts ; disons plus simplement qu’il est membre du camp mondial de l’inégalité. Complice dévoué de Bolsonaro, de Netanyahu et de Trump, l’homme est aussi, mais ça va de soi, un combattant déterminé de la guerre écocidaire menée contre ce qui vit ici-bas. Pour vaincre le « cancer » en question, Milei appelle sous nos yeux à la constitution d’un bloc. Une sorte de nouvelle internationale – antisocialiste, cette fois. Ses trois frères d’armes s’étaient, avant lui, distingués dans cette même haine séculaire de l’égalité : pour le Brésilien, le socialisme est une « honte2 », pour l’Israélien quelque chose qui « ne marche pas3 » et pour l’Étasunien un « enfer4 ».

Pareille rage pourrait surprendre. Pareil déballage d’indignation. Pareille colère nue. Après tout, le socialisme n’a-t-il pas été officiellement déclaré enterré ? On le croit. On le croit très volontiers. Y compris – et même surtout – dans les rangs fragmentés du camp mondial de l’égalité. Mais les inégalitaires, eux, ont une mémoire fine. Ils connaissent le nom exact de leur effroi. Ils savent ce qui pourrait gâter leurs nuits si d’aventure l’idée retrouvait, à nouveaux frais, son souffle planétaire. Bref, ils n’ignorent rien de l’idée qui serait en mesure de contrer la leur, d’idée, leur grande idée à eux, l’inégalité fondamentale. Ainsi ne se lassent-ils jamais de frapper l’idée socialiste. Y compris quand elle est, comme aujourd’hui, cette pauvre blessée qui va boitant.

Dans un texte publié en 1996, Clara Fraser confiait qu’il n’était pas rare que ses interlocuteurs tiennent pour une « blague5» le fait qu’elle continue de s’en réclamer. Ces gens étaient probablement tout à fait sympathiques. Bien disposés à dénoncer tous les malheurs du monde, qui sait. Mais la tradition de l’affranchissement n’était-elle pas « absolument, totalement, incontestablement et irréparablement morte » ? L’espoir d’une existence digne pour les Terriens n’était-il pas envolé, révolu, crevé sous tant de cadavres ? Fraser ajoutait ironiquement : le socialisme n’a-t-il pas disparu au point que pas un de ses restes ne saurait jamais plus être retrouvé ? Soyons donc justes avec nos ennemis : ils savent ne pas rire de ce qui rendrait leur puissance impossible.

Se relever du stalinisme

Quelque chose comme 400 000 ans avant notre ère, du moins selon les preuves disponibles à ce jour : Homo heidelbergensis invente la maîtrise du feu. Un peu plus de 3 000 ans avant notre ère : Homo sapiens invente l’écriture. Au tournant des années 1820 : Homo sapiens invente l’idée socialiste. Il est, depuis, à peu près cent façons de la définir.

Nous disons simplement : elle est la possibilité de la vie bonne pour le plus grand nombre. Clara Fraser a dit un jour d’avril 1989 : elle est « la célébration de la vie » face aux « machines de la mort » et « la libération de la laideur et de la misère ». Voilà qui nous convient identiquement. Car voilà qui a du souffle.

Deux ou trois esprits savants ne manqueront pas de commenter : c’est trop court. Vague, à tout le moins. Une atteinte établie aux tables de la loi matérialiste. Nous ne trouvons pas. Mais soit, donnons un peu dans le savant. Si le socialisme, « aboutissement synthétique de toutes les activités progressives de l’humanité6 » comme l’a résumé un communard, est la source matricielle, ses ramifications sont nombreuses et celle dont se réclame la native de Los Angeles a pour nom « trotskysme ». Que cette ramification ne soit pas la nôtre, nous qui n’avons d’yeux que pour le noyau et la synthèse, est de guère d’importance : tous les égalitaires, tous largement défaits de nos jours, ont désormais mieux à faire que s’étriper – comme discuter fraternellement de leurs désaccords et, même, douter ensemble à voix haute.

Quelques semaines après la disparition de Clara Fraser, survenue à Seattle au mois de février 1998, le quotidien californien Los Angeles Times a retracé la vie de cette « socialiste féministe à la voix rauque, qui, pendant un demi-siècle d’activisme incessant, a défendu les causes de tous7 ». Nous ne le referons pas : la biographie idéologique, donc collective, retient davantage notre attention ici.

Son nom est à peu près inconnu en France. Ce n’est que tardivement, au bord de la mort, qu’elle a pris le temps de rassembler l’essentiel de sa production intellectuelle dans un ouvrage, Revolution, She Wrote : sa seule publication. Fraser, fille d’une syndicaliste social-démocrate russe et d’un anarchiste letton, tous deux juifs et immigrés sans le sou, était avant tout taillée pour la prise de parole en public. Ces près de 400 pages sont souvent toniques, voulues comme accessibles à un public non érudit : une série d’articles, intitulée « Le socialisme pour les sceptiques », en offre une illustration manifeste : il s’agit là d’engager la discussion plus que de ravir des rangs déjà constitués. Ces pages n’ont jamais été traduites en français à ce jour.

La fidélité au fondateur de l’Armée rouge est un fil conducteur de la vie de la syndicaliste, diplômée en littérature et en sciences de l’éducation et, tour à tour, quoi que nous ignorions l’ordre exact, électricienne, serveuse, vendeuse, agente de nettoyage, chauffeuse de taxi ou encore secrétaire. Staline fait assassiner Trotsky à Mexico lorsqu’elle a 17 ans, en 1940. Cinq ans plus tard elle devient membre du Socialist Workers Party, lequel se revendique du militant bolchevik ; près d’un demi-siècle plus tard, en 1990, elle utilise la formule « Nous, trotskystes8 » au cours d’une allocution féministe.

Il est sans aucun doute plusieurs façons de se vouloir son héritier.

On pourrait même, à traits épais, saisir trois Trotsky : le rétif, passé d’une jeunesse populiste au marxisme hors tendances et connu pour sa critique des impasses jacobines, centralisatrices et robespierristes de Lénine ; le vainqueur, celui de l’exercice militarisé et inflexible du pouvoir, fidèle compagnon bolchevik dudit Lénine ; le vaincu, celui de l’opposition au stalinisme puis de l’exil, théoricien du fait bureaucratique et drapeau international de l’alternative léniniste au totalitarisme. C’est ce dernier que Clara Fraser mobilise spontanément, en 1956, lorsqu’il lui faut caractériser le courant trotskyste : « combattre pour le socialisme est combattre contre le stalinisme ». Puisqu’elle se refuse à « enterrer le stalinisme et le socialisme dans la même tombe », elle a besoin du secours de son opposant juré.

Le trotskysme – son trotskysme, au moins – est un socialisme datable : une borne. Un jalon. L’après de l’usurpation stalinienne du « socialisme » et des « ravages », selon les mots de Fraser, que celle-ci a commis. En 1956 toujours, année de la révélation, par Khrouchtchev, des crimes de masse du tyran soviétique disparu trois ans plus tôt, la militante égalitaire déclare dans l’État de Washington que le trotskysme est avant tout une théorie de la dégénérescence bureaucratique révolutionnaire. Il n’est une théorie de la révolte qu’en second lieu. C’est là, effectivement, la singularité de cette proposition politique : elle s’organise autour d’un principe de différenciation. Ce faisant elle est en bonne part réactive : un héritage ancré dans l’adversité, la double adversité constante, le combat sur deux fronts simultanés. Une mémoire collective marquée du sceau des fusillés et des proscrits. Une tradition minoritaire hantée par la figure de la trahison. Fraser tient Staline, militant antiféministe et homophobe notoire, pour « la figure la plus sinistre de l’humanité » et le stalinisme pour l’antithèse pure et simple, absolue, du socialisme bolchevik. Le stalinisme enfin effondré, reste, pour elle, à « commencer le deuxième acte, avec une plus grande sagesse née de l’expérience » : le socialisme libéré du si tragique « socialisme réel ».

Nous pourrions discuter cette thèse de l’antithèse, combien trotskyste en effet. Rouvrir la vieille dispute des continuités et des discontinuités, et le faire, par exemple, sur la base des travaux du philosophe marxiste Daniel Bensaïd. Le trotskyste qu’il se déclarait être – quoique, tint-il à préciser dans Penser Agir, essentiellement de façon défensive, à savoir se dire trotskyste « face à un stalinien9 » comme il se disait juif face à un antisémite – analysait dans son essai Octobre 17 que si le stalinisme a assurément été « un système d’oppression diabolique10 », il existe une rupture franche entre la première phase de la Révolution russe et l’exercice du pouvoir par Staline au lendemain de la mort de Lénine et la liquidation de l’opposition conduite par Trotsky. Mais parler de rupture, concédait sans difficulté l’intellectuel et militant français, ne saurait signifier entériner la « légende dorée » du léninisme, laquelle escamote les tendances bureaucratiques et autoritaires du premier bolchevisme triomphant. Nous pourrions ensuite examiner ce qui, dans la pensée-pratique bolchevik, dans ce corpus théorique et organisationnel, a pu ouvrir, quoi qu’ait pu dire Trotsky, la voie à la contre-révolution totalitaire. Et le faire, cette fois, sur la base des travaux de Cornelius Castoriadis, le philosophe, économiste et psychanalyste passé du trotskysme au socialisme écologique démocratique. Dans Le Monde morcelé, paru en 1990, le penseur franco-grec a défendu, autrement plus résolument que Bensaïd, héritier critique mais héritier certain, l’idée d’un bolchevisme portant en lui, dès l’origine, les linéaments d’un projet totalitaire, autrement dit « dans sa structure et son esprit11 » mêmes. Nous pourrions très volontiers. Mais le présent texte n’est pas l’endroit adéquat. Disons seulement que Clara Fraser n’a jamais exposé le paradigme trotskyste et bolchevik à l’autocritique. En un mot : sa fidélité fut totale.

Revolution, She Wrote est dédié à une poignée de combattants de l’histoire de l’affranchissement. Avisons la liste. Les Allemandes Clara Zetkin et Rosa Luxemburg, d’abord. La romancière étasunienne Meridel Le Sueur et l’ancienne esclave abolitionniste et chrétienne Sojourner Truth, ensuite. Puis Marx, Engels et Lénine, sans grande surprise, suivi par le syndicaliste internationaliste James P. Cannon. Et puis, enfin, « par-dessus tout12 » : Léon Trotsky.

L’autoroute des femmes

« Clara Fraser a été le Big Bang qui a déclenché le féminisme socialiste moderne, apportant une nouvelle lumière et une énergie créatrice au mouvement révolutionnaire13 », déclare une de ses camarades, Adrienne Weller, en l’année 2013.

C’est assurément l’une de ses plus vives contributions à la cause de l’égalité.

Le féminisme socialiste – ou socialisme féministe, peu importe – est la grande affaire de son existence. La théoricienne irano-étasunienne Frieda Afary le présente, dans son essai Socialist Feminism paru en 2022, comme une pensée-pratique de la « remise en cause de l’aliénation, de la déshumanisation et de la marchandisation14 ». S’il n’est pas monolithique, bien sûr, il ne conçoit l’affranchissement des femmes qu’au sein de la tradition constituée de l’égalité. Il demeure étonnamment méconnu en France – où la tradition du féminisme matérialiste15, non superposable, l’a largement « effac[é]16 ». Ainsi Fraser cofonde-t-elle le Freedom Socialist Party et l’organisation Radical Women, en 1966 et 67, avec pour mot d’ordre explicite ledit « socialisme féministe ». Tous deux survivront à son décès, des suites d’une maladie pulmonaire – ils existent encore de nos jours, avec des branches dans plusieurs pays.

« [N]ous avons été harcelées de toutes parts, traitées de folles, d’insatisfaites, de petites-bourgeoises, de narcissiques, de frivoles, de briseuses de foyers, de mégères hystériques, de gouines, de misandres et d’ennemies de la civilité et de la civilisation17 », écrit-elle en 1992. Elle convoque ici le « nous » féministe. Puis poursuit : « La droite disait qu’il fallait nous mettre en prison et la gauche que nous étions allées trop loin dans cette histoire de libération des femmes. Les dirigeants noirs juraient que nous détruisions la solidarité raciale et les bureaucraties syndicales que la discrimination, ça n’était pas une question vitale. Quant à l’homme de la rue, il pensait que tout ce dont nous avions besoin, c’était d’une bonne baise. »

Quelques années plus tôt, sa camarade Gloria Martin, native du Missouri, retraçait dans l’ouvrage Socialist Feminism: The First Decade l’émergence de leur parti ainsi que celle de Radical Women. Et revenait sur un point théorique aussi polémique que déterminant : non, le groupe « femmes » ne constitue aucunement une classe, comme croient bon de l’avancer les théoriciennes du radical feminism. C’est là une appréhension « erronée18 » du monde social. Les femmes forment une sous-caste19 dans une société divisée en classes, caste dont le travail domestique – central dans la reproduction sociale – est relégué hors de la sphère de la production marchande par le capitalisme patriarcal. Récusant à la fois le féminisme radical et le féminisme réformiste, le socialiste, lui, travaille à « l’émancipation totale des femmes dans tous les domaines de l’existence » au sein d’un cadre global rigoureusement défini : « le remplacement de l’ordre capitaliste par une authentique démocratie des travailleuses et des travailleurs ». Il est dès lors requis d’asseoir son hégémonie au sein du mouvement féministe.

La lutte, on le pressent, se fait pluridirectionnelle. Contre le féminisme libéral compatible avec la puissance institutionnelle capitaliste et impérialiste. Contre le féminisme insoucieux du grand nombre, séparatiste, aventuriste ou « chic » (le livre mentionne Valerie Solanas comme cas d’inconséquence politique). Contre le féminisme aveugle, ou pire, aux enjeux raciaux. Et, naturellement, contre le socialisme plombé par le « chauvinisme mâle », le « suprémacisme masculin »,le sexisme et la misogynie. Mais disons mieux : disons pour. Leur combat se fait pour le socialisme authentiquement socialiste. Car, écrivent Fraser et ses camarades dans Radical Women Manifesto, paru dans les années 1970, le féminisme est « une raison de défendre le socialisme20 ». Pour autant, elles n’entendent pas confondre intégralement le féminisme et le socialisme, pour la simple et bonne raison qu’elles sont marxistes et que leur socialisme s’en trouve en premier lieu défini par la production. Mais rien n’oblige à être seulement marxiste : on peut être socialiste, largement socialiste, et soutenir, comme nous sommes enclins à le faire, que le socialisme est un féminisme. Comme le rappelle la philosophe française Saliha Boussedra en 2021, « la lutte des femmes pour leur émancipation a été dès la naissance du socialisme au cœur de sa doctrine et de ses pratiques21 ». « Socialisme féministe » a, ainsi saisi, des allures de redondance superflue : un « monter en haut » ou un « descendre en bas ». Sauf que non, en fait. Les manquements répétés des formations socialistes dominantes, toutes tendances confondues et particulièrement depuis la trahison stalinienne du féminisme soviétique, ont rendu la redondance nécessaire.

En 1973, Clara Fraser convie ses « frères22 », les hommes, à rejoindre en camarades le combat pour l’égalité totale. En 1977, elle fait savoir que le refus de trop d’hommes, pourtant socialistes, de faire de la place, de s’intéresser au féminisme, ou ne serait-ce qu’à la sujétion organisée des femmes, est « incompréhensible ». Un an plus tard, elle pose que le féminisme est simultanément « indépendant » et « entrelacé » à la lutte des classes, et qu’il convient de ne jamais œuvrer hors cette tension – à l’instar de la lutte antiraciste. Et, parce que les femmes, et spécialement les travailleuses, constituent un groupe particulièrement opprimé, opprimé par les opprimés eux-mêmes, leur affranchissement occupe une place cardinale dans le combat général : « Le féminisme socialiste est l’autoroute de la révolution mondiale, et l’avenir promet des relations nouvelles et plus nobles entre les sexes, fondées sur le triomphe de l’intelligence, de la générosité et de la camaraderie humaines. » En 1990, prolongeant cette visée ancienne – et même, ajoutons-nous, en germe dans le proto-socialisme –, Fraser écrit en langue française : « cherchez la femme ». Un clin d’œil à la sentence d’Alexandre Dumas dans Les Mohicans de Paris. En conquérant l’égale liberté depuis la sous-caste qui reste encore la leur, les femmes « entraîneron[t] tous les autres dans [leur] ascension ». En se libérant, elles libéreront « le monde entier ». Le socialisme féministe fabriquera ainsi « la vie bonne pour toutes, pour tous ».

« Un soulèvement mondial des femmes, sans précédent, va bientôt se produire et bouleverser toutes les relations économiques, toutes les institutions, tous les gouvernements », prédit-elle au mois de mai 1992. On peut hasarder que nous en sommes aujourd’hui les premiers témoins. La planète assiste depuis une décennie à la quatrième vague féministe, amplement médiée par les réseaux numériques, et, au Moyen-Orient, le socialisme démocratique kurde dédie sa « révolution des femmes » à toutes les femmes du monde, faisant de celles-ci, depuis l’abandon du marxisme-léninisme par le mouvement anticolonialiste kurde, le cœur de tout nouveau processus révolutionnaire.

L’unité du divers

C’est avril 1989. Fraser, mère de deux fils, vient d’avoir 66 ans. Il lui reste neuf ans à vivre et elle donne une conférence dans l’Iowa. Écoutons. « Nous luttons sur tous les fronts. Nous percevons les interconnexions entre les différentes luttes. […] Et nous portons une vision de l’avenir. Nous n’avons pas de plan tout tracé, mais nous disposons d’une théorie. Et nous croyons cette théorie suffisamment inspirante pour guider une pratique cohérente. Nous savons aussi prendre plaisir à ce que nous faisons, tout en travaillant avec sérieux. »

George H. W. Bush dirige le pays depuis le début de l’année, et l’ancien directeur de la CIA qu’il est le fait en sa qualité de fondé de pouvoir du capital. L’ayatollah Khomeini a quant à lui appelé à la mise à mort d’un romancier indien, Salman Rushdie. Aussi, la dernière colonne blindée soviétique vient de quitter Kaboul, le Front islamique du salut d’être créé en Algérie en vue d’édifier un califat et les forces d’occupation chinoises d’ensanglanter, une nouvelle fois, les rues de Lhassa. Fraser, quant à elle, poursuit : « Nous avons mis en place une sorte de buffet politique, riche et ouvert sur le monde. »

La tablée planétaire de l’égalité.

Infatigablement, la militante s’est employée à lier les rêves de justice. Rien ne peut être séparé à ses yeux. Les résistances des Afro-Américains, des peuples autochtones, des immigrés hispaniques, des minorités sexuelles, des personnes handicapées ou encore des populations colonisées se tiennent au fondement de sa pensée-pratique, indissociablement nouées à la cause des ouvriers « traditionnels » et des femmes. Rien de surprenant, en vérité : l’idée socialiste, pensée de la totalité, est là pour ça. Le malheur est que tous les socialistes de tous les continents ne l’ont pas comprise ainsi.

« Le socialisme est le régime de la production planifiée pour la satisfaction la meilleure des besoins de l’homme, faute de quoi il ne mérite pas son nom23 », a écrit Trotsky dans La Révolution trahie en 1936. Cette saisie étroitement comptable de l’idée est marquée, à l’évidence, par sa redéfinition marxiste antérieure – contrairement au Manifeste allemand de 1848, le socialisme originel, immense et largement français, ne portait pas avant tout son attention sur l’abolition de la propriété privée : il se donnait, par exemple, pour objectif de « sonder toutes les douleurs » et d’« aborder de front tous les grands problèmes de l’existence humaine24 ». Quoique dominé par une perspective économiste, le marxisme fondateur reste autrement plus fin que sa caricature future, grossière et lourdement stalinienne. Fraser n’a jamais donné dans le réductionnisme ouvriériste ni l’indifférence à la couleur. Tout au contraire. Son marxisme est ample : il refuse d’opposer majorité populaire et minorités ou de hiérarchiser les mobilisations entre elles. Fraser alterne d’ailleurs entre des démonstrations disons canoniques, citations consacrées à l’appui, et d’autres, philosophiques, axiologiques, morales voire esthétiques, moins courantes au sein de la tradition qui est la sienne : il est question, fait-elle en diverses occasions, de bâtir une « nouvelle civilisation » fondée sur « la joie de vivre25 », la « coexistence pacifique » et « le bonheur terrestre ». Un socialisme tout fait « de passion et de compassion » – elle va jusqu’à oser, avec de curieux accents empruntés à la vieille tradition « utopique » pourtant maudite, une comparaison avec le Jardin d’Éden.

Mais revenons à l’ici et maintenant.

Comment, concrètement, coordonner l’ensemble des demandes de justice ? Chacun ne le sait que trop : voilà qui peut frotter, et rudement avec ça. Le goût pour les additions n’est pas opérant. Les listes ne font pas une politique pratique. Et les facteurs objectifs de division, de distinction, tendent vers quelque chose comme l’infini. Il faut par conséquent définir un sujet révolutionnaire fédérateur à même d’associer, également, d’une égalité qui n’arase aucun relief, l’égalité ontologique qui ne sait ni centre ni périphérie, la totalité des groupes sociaux dévalués, brutalisés et spécifiquement frappés par les forces de l’inégalité. Il faut chercher sans répit le dénominateur commun. L’union qui ne lisse rien. La totalité sans impensés. Fraser, ancienne opposante à la ségrégation étasunienne et à la guerre du Vietnam, estime l’avoir trouvé, ce sujet : c’est la « classe travailleuse ». Celle-ci, écrit-elle en 1989, est la « classe décisive qui, seule, crée l’unité à partir de la diversité ». Elle s’empresse d’ajouter que le monde du travail ne se réduit pas aux emplois d’usine. Tant s’en faut. Les travailleuses et les travailleurs occupent des positions pour le moins hétérogènes dans le procès de production : ils représentent, en clair, la société presque tout entière. Le monde du travail fait littéralement exister la société. S’il s’arrête, tout s’arrête. Tous ont en commun de vendre leur capacité de travail, leur savoir et leur temps pour le bénéfice d’autrui – Fraser nomme l’ennemi « le système » ou « la classe dirigeante ». Chacune et chacun, ou presque, tant d’heures par jour, mène une existence de subordination et de mutilation ; personne, ou presque, n’a son mot à dire en ce qui concerne la maîtrise de son temps de vie.

Une folie.

L’union égalitaire entre le salariat ouvrier en particulier et la population active non propriétaire des moyens de production en général, les femmes, les non-Blancs, les minorités sexuelles ou les colonisés peut ainsi, pense-t-elle, se réaliser sur la base de cette condition quotidienne, plurielle mais transversale : celle de non-possédant. De non-dirigeant. De non-capitaliste. De non-impérialiste. Bref, de non-maître du système. Ceux-là, celles-là, sont les millions et les milliards. Sont le monde entier. Mais, trop souvent, ils laissent les forts, pourtant minoritaires, rien qu’une poignée dans chaque pays, régenter le monde faute de savoir s’unir de la sorte.

« Nous sommes le peuple. Nous sommes la majorité. Nous sommes la masse dynamique », poursuit-elle. Et le peuple est hétérogène : c’est même sa nature. La seule façon de l’unir sans écraser quiconque, sans mettre en opposition la majorité ordinaire et les nombreuses minorités, est de promouvoir une « théorie des sujets multiplement opprimés » placée sous le signe du socialisme international. Ou du communisme, peu importe. Fraser utilise constamment les deux termes (mais, en léniniste, reprend à son compte sa proposition de découpe évolutionniste). Aucun groupe social, insiste-t-elle, ne peut s’affranchir durablement seul. La coopération, à Seattle, de Radical Women et du Black Panther Party matérialise cette vue théorique. Tout comme le travail politique mené aux côtés de la nation autochtone Puyallup. Rien n’était plus étranger à Fraser que le « monothématisme » ; elle l’avait même en épouvante. « À mes yeux, il ne peut y avoir de libération hors le socialisme. Et, symétriquement, il ne peut y avoir de socialisme sans la libération de toutes et de tous. » Elle n’entend pas, du reste, reprendre pas à son compte le jeune concept d’intersectionnalité – formé depuis le champ libéral : elle lui préfère celui d’interpénétration. Rien n’est disjoint. Tout n’est que mailles d’un même tissu.

L’enfer, c’est l’essence

« Ce que Clara Fraser incarnait, c’était cette tradition de l’histoire radicale laïque juive, tournée vers les opprimés, et ça a été le combat de toute sa vie26 », confie sa camarade Megan Cornish, électricienne et syndicaliste, en 1998. Inutile de s’appesantir en ces lignes sur la contribution juive au mouvement international de l’égalité : elle est connue. Aussi « impressionnante27 », comme le souligne le penseur écosocialiste franco-brésilien Michael Löwy dans son essai Juifs hétérodoxes, qu’aisément explicable : la « condition paria des Juifs » a été un « terreau favorable à la révolte ».

Fraser s’est réclamée de cet héritage.

Et c’est pour l’honorer qu’elle s’est opposée au « mythe sioniste28 ». Peut-être faut-il rappeler que le socialisme antisioniste a longtemps été une simple chose. Comme une évidence. Trotsky en a d’ailleurs été l’une de ses nombreuses voix. Le révolutionnaire n’a cessé, dans les années 1930 et 40, d’opposer le socialisme au sionisme29, arguant que l’instauration coloniale d’un État-nation juif en Palestine relevait d’une « tragédie30 ». Fraser poursuit à sa suite en novembre 1989 : « le traitement abominable infligé par Israël au peuple palestinien n’est pas une aberration mais le produit direct et inexorable de l’expropriation des terres arabes pour le compte d’un État juif exclusif31 ». Sa mise en accusation du sionisme se double d’une proposition affirmative, sans quoi elle ne serait pas égalitaire : elle défend la mise en place, à terme, d’« un État binational, intégré, laïque et socialiste judéo-arabe ». La décennie suivante, Edward Saïd, proche du syndicalisme libertaire, avancera pour sa part que cette issue binationale est la seule raisonnable, sauf à vouloir « la guerre continue32 ».

Dans les années 1960, Fraser récuse la possibilité d’une alliance politique avec Nation of Islam, la formation afro-américaine ethno-confessionnelle, suprémaciste et séparatiste. Le socialisme, dira-t-elle, est « l’antithèse du nationalisme culturel33 ». Rien n’est plus exact. L’égalité ne s’oppose pas à l’identité : tout socialiste peut s’il le désire se revendiquer d’un ancrage culturel particulier ou d’une mémoire circonscrite. Il n’est là aucune difficulté. Mais le socialisme ne saurait, jamais, « faire des coutumes, des traditions et des modes de vie de son propre groupe un substitut à la politique ». Car l’exaltation identitaire est une entrave majeure à l’institution de la justice. Mortelle, même. Elle étouffe l’égalité sous son ombre d’orgueil et de sang. Pour Fraser, le soutien diasporique juif à l’État d’Israël constitue une impasse terrible. « [C]hacun de nous est un entrelacs, une myriade d’identités, ce qui rend impossible de nous enfermer dans des catégories rigides. Comment dire de moi-même : « Voilà, je suis juive : voici ma part juive. Et là, ma part de femme. » Et où est ma part d’humanité ? Dieu seul le sait. »

En socialisme, l’identité est toujours relation.

Un humanisme démocratique

« Clara m’a appris et m’a formée à réfléchir, à remettre en question à la fois mes propres croyances et ce qui se passait dans le monde, et à examiner les choses sous trois ou quatre angles34», déclare Anne Slater, membre de Radical Women, à la disparition de sa cofondatrice.

Et pour marcher dans ce monde, Fraser aimait à manier deux autres mots : « humanisme » et « démocratie ».

Deux mots très simples, a priori. Ardus dans l’histoire de l’égalité, en vérité. Contentons-nous de dire ce qu’elle entendait par là. Sa défense de l’humanisme est élémentaire : il s’agit, d’une part, de promouvoir l’unicité de l’espèce humaine et, d’autre part, d’attribuer à celle-ci, comme qualité intrinsèque, comme condition de déploiement, une « noble destinée35 ». L’espèce sapiens, grand singe affublé du langage articulé, primate en mesure de créer des concepts, peut instituer la vie vivable – partant : l’espèce le doit puisqu’il en va de son être même. Fraser tient, avec d’autres, le marxisme pour une proposition philosophique et politique interne au vaste mouvement humaniste : le marxisme comme humanisme non bourgeois, non formel ou juridique, autrement dit enfin accompli.

« L’humanisme confère à l’œuvre majeure de Marx sa force et son orientation36 », écrit pour sa part la philosophe étasunienne Raya Dunayevskaya dans l’ouvrage collectif Socialist Humanism, paru en 1965. Un temps membre, elle aussi, du Socialist Workers Party, Dunayevskaya a rompu – c’est son mot – avec « l’homme d’Octobre37 » et le courant trotskyste en raison de certains désaccords analytiques insurmontables : l’URSS se devait à ses yeux, par exemple, d’être qualifiée d’État capitaliste et non, nullement, d’État ouvrier seulement « dégénéré ». Nous ignorons ce que Fraser pensait de la philosophe. Il n’est pas déraisonnable de soutenir qu’elle partageait en bonne part l’interprétation de l’humanisme socialiste qu’elle proposait. Nous pourrions discuter ce dernier, dans la perspective, plus large, d’un socialisme non anthropocentrique : mais, de nouveau, ça n’est pas l’endroit.

Sa défense de la démocratie nous fait davantage question.

Fraser déclare en 1990 : « Vous ne pouvez pas avoir de socialisme hors la démocratie38. » Nous signons, cent fois. Le socialisme n’est que démocratique, entendre pouvoir populaire non représentatif et, indissociablement, protection de la dignité et des droits humains. Mais ça n’est offenser aucun trotskyste informé que d’avancer que Trotsky – et tout spécialement le deuxième, celui du pouvoir central – n’a pas cultivé une passion démesurée à son endroit : il n’est qu’à le lire pour mesurer la litote. Ou à lire Rosa Luxemburg, regrettant en temps réel, dans le mouvement même de l’action révolutionnaire, que le bolchevisme, par la voix de Lénine et de Trotsky, fasse si peu cas de la démocratie sous couvert de rejet de la démocratie bourgeoise. L’« erreur fondamentale39 » des deux dirigeants, écrivit-elle. Et tel est bien le nœud du trotskysme, ajoutons-nous un siècle passé : il est tout à la fois levier d’émancipation et d’oppression. Il est l’honneur face au stalinisme et l’horreur face aux égalitaires d’Ukraine et de Kronstadt. Mais le nœud est indénouable car il n’y a pas de contradiction à l’œuvre. Avoir décimé les hommes de Makhno et ceux de l’île russe n’était aucunement un accident de parcours, un accroc de circonstance, une bévue en passant : c’était inscrit dans l’appareil doctrinal du bolchevisme, donc du trotskysme. Près de vingt ans après les faits, Trotsky a ainsi pu, tout à fait tranquillement, qualifier d’« eunuques de la démocratie40 » ceux qui lui réclamaient des comptes sur ces deux drames majeurs de l’histoire mondiale de l’égalité. Il endossa tout. Et redoubla d’invectives et de sarcasmes. Rien que de très logique : sa pensée-pratique permet Kronstadt autant que sa justification à froid. Ce que, dans un entretien donné en juin 1993, Castoriadis avait résumé de la sorte : si Trotsky a justement pourfendu le stalinisme, il ne nous a pas moins laissé un problème sur les bras : il « articulait a, b, c, mais ne voulait pas prononcer d, e, f41 ».

Clara Fraser est en la matière une orthodoxe : elle ne perçoit aucun nœud. Donc aucun problème. Dépeindre Staline en traître en chef lui donne la possibilité de ne voir qu’une « figure titanesque42 » en Trotsky. Et si elle a raison de décrier, a posteriori naturellement, les procès de Moscou et la terreur étatique de masse, elle n’a jamais aucun mot pour la terreur fratricide antérieure à la prise de pouvoir du Géorgien. Voilà qui n’invalide en rien ses prétentions démocratiques dans les États-Unis des années 1960 à 1990. Elles sont sincères, à l’évidence, et empreintes du traumatisme totalitaire dont elle est la contemporaine. Seulement estimons-nous qu’une proposition démocratique ne peut plus, de nos jours, enjamber le nœud en question.

Lorsque celle dont le FBI a suivi l’action à la trace claque la porte du Socialist Workers Party pour cofonder le Freedom Socialist Party, elle cosigne un courrier de plainte contre la mise à sac de « la démocratie interne43 » de son organisation politique d’origine. La décennie suivante, participant à un débat, disons même une polémique, avec un groupe féministe du Kentucky proche de la New Left, elle célèbre le « centralisme démocratique », concept léniniste s’il en est, pour s’opposer au refus, à ses yeux « anarchiste », de toute organisation structurée, de toute autorité légitime et de toute modalité de pouvoir. Des « leaders », fait-elle, peuvent se faire jour. Des figures charismatiques, également. Et des structures pérennes capables de concilier les désaccords, le droit de tendance et l’efficacité pratique. La question n’est pas de refuser « le pouvoir » mais de chercher, dialectiquement, le point d’équilibre entre coordination et démocratie, orientation générale et respect de tous. Sans quoi, affirme Fraser, c’est livrer le combat politique à la paralysie puis à l’effondrement interne. S’ensuit un éloge, gardons le mot anglais, du « leadership ». Mais une direction et des cadres à une condition : leur contrôle par la base. Si Fraser partage la hantise de ces militantes pour la capture bureaucratique, elle jure qu’il ne sera pas possible d’« instaurer une démocratie des travailleurs à l’échelle globale44 » sans discipline collective ni dispositif stable. Enfin, elle reproche à certaines féministes d’indexer la raison, l’exercice discursif de la raison perçu comme « dominateur », à la masculinité : la raison, objecte-t-elle, est tout autant l’attribut des femmes. Il convient de la louer politiquement, sauf à souhaiter s’embourber dans le labyrinthe infini des affects subjectifs.

Développer plus avant la question du centralisme démocratique nous conduirait trop loin. Ce débat n’en reste pas moins des plus stimulants – et, autrement énoncé, en rien révolu. Ce concept-ci, pensons-nous, est grevé par l’expérience marxiste-léniniste et sa mise en pratique sur tous les continents. Il s’en trouve obsolète. Mais la discussion qu’il induit demeure, elle, grande ouverte. Comment déjouer la cacophonie pulsionnelle autant que la glaciation hiérarchique ? Comment échapper à la volatilité spontanéiste autant qu’à l’étau pyramidal ? Comment refonder le socialisme de demain sans rejouer l’opposition, assommante et stérile, entre l’aplatissement pur et l’ossification autoritaire ? Comment trouver la juste « coopération verticale et horizontale45 », comme l’écrivait Castoriadis, proche, quant à lui, du communisme des conseils, ce « pôle oublié de la pensée révolutionnaire46 » ? Comment, dirait Olivier Besancenot en 2025, depuis la tradition marxiste libertaire, défendre « le principe d’une démocratie ascendante47 » afin d’être en mesure, enfin, de dépasser, de bas en haut et de haut en bas, la friction entre base autogérée (cardinale mais incomplète) et direction planifiée (indispensable par temps de guerre écocidaire, mais toujours périlleuse) ? Cette fois, Fraser, très marquée par l’avant-gardisme léniniste, n’apporte à nos yeux qu’un appui bien limité.

*

« Le socialisme finira par s’imposer sur la planète, comme l’a fait le capitalisme48», jure-t-elle deux ans après l’auto-dissolution de l’URSS. Nous, nous ne le jurons en aucun cas. Car rien n’est écrit. Car rien ne doitadvenir. L’Histoire n’est pas une roue lancée dans une marche inéluctable vers le progrès. Tout n’est que pari, coup de dés jetés mille fois dans l’incertain. Homo sapiens peut très bien poursuivre sa course folle pour s’écraser comme un astéroïde crétin et immature. Mais il peut aussi, massivement, décider que la vie sur Terre, de son espèce comme de celles auprès desquelles il vit, peut être digne. Et qui sait belle. Pour ce faire, ce mot, « socialisme », pourrait briller comme un sou neuf en dépit des crimes commis et des coups reçus. Il n’est pas inéluctable, ça non, mais il est irremplaçable si d’aventure on aspire à en finir avec la barbarie partout régnante – et qu’on se donne les moyens collectifs de le rendre à nouveau désirable. Est-ce à dire qu’il nous faille, comme l’a voulu Fraser, revenir à la source bolchevik et trotskyste ? Nous ne le pensons aucunement. Les mégafeux, les infections identitaires et la fumée des bombes barrent à présent tout l’horizon. Ces « reliques du passé49 », ainsi que l’écrivait déjà le conseilliste Paul Mattick en 1947, ne nous seront d’aucune aide pour le rouvrir. Fraser aurait bondi, c’est à n’en pas douter. Puis fait de notre texte une boule de papier bien serrée. Ce sont des choses qui arrivent. « Ne te mets pas en colère, organise-toi50 ! », aimait-elle aussi à répéter. Et ça, nous n’avons pas fini de le répéter avec elle.

Notes

1 « Javier Milei impulsa un bloque regional contra el “cáncer del socialismo” », El País [en ligne], 2 janvier 2026 [nous traduisons].

2 Cité par Flávia Said, « « Comunismo é um fracasso », diz Bolsonaro em SP, sem citar Ucrânia », <metropoles.com>, 24 février 2022 [nous traduisons]

3 Entretien pour The Erin Molan Show mis en ligne sur YouTube, 13 novembre 2025.

4 Post sur son compte @realDonaldTrump en date du 31 mars 2025, sur Truth Social.

5 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, Reder Letter Press, 1998, p. 299 [nous traduisons]. Citations suivantes : pp. 299, 121.

6 Benoît Malon, Le Socialisme intégral, Félix Alcan/Librairie de la Revue Socialiste, 1890, p. 13.

7 John M. Glionna, « Activist Spent Lifetime Fighting the Good Fight-for Many », Los Angeles Times [en ligne], 6 avril 1998 [nous traduisons].

8 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 349. Citations suivantes : pp. 331, 286, 286, 328, 286.

9 Daniel Bensaïd, Penser Agir, Nouvelles Éditions Lignes, 2008, p. 103.

10 Daniel Bensaïd, Octobre 17. La révolution trahie. Retour critique sur la révolution russe, Lignes, 2017, p. 90. Citation suivante : p. 31.

11 Cornelius Castoriadis, Le Monde morcelé. Les carrefours du labyrinthe, 3, Éditions du Seuil [1990] 2000, p. 225.

12 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 5.

13 Adrienne Weller, « Clara Fraser: A small biography for a very large life », <socialism.com>, juin 2013 [nous traduisons].

14 Frieda Afary, Socialist Feminism. A New Approach, Pluto Press, 2022, p. 171 [nous traduisons].

15 On pourra lire à ce propos La Révolution féministe d’Aurore Koechlin (Éditions Amsterdam, 2019).

16 Lise Vogel, Le Marxisme et l’oppression des femmes. Vers une théorie unitaire, Les Éditions sociales, 2022, p. 9.

17 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 29. Ainsi que la citation suivante.

18 Gloria Martin, Socialist Feminism: The First Decade. 1966-76, 1986, Freedom Socialist Publications, p. 87 [nous traduisons].

19 Le mot est de Clara Fraser dans son article « Thelma and Louise « R » Us » paru en mai 1992. Ainsi que la citation suivante.

20 Radical Women Manifesto. Theory, Program, & Structure, Radical Women Publications, 1975, p. 15 [nous traduisons].

21 Saliha Boussedra, « Féminisme », dans Histoire globale des socialismes, Presses universitaires de France, 2021, p. 262.

22 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 368. Citations suivantes : pp. 80, 90, 96, 350, 71, 350, 354, 31, 122, 122.

23 Léon Trotsy, La Révolution trahie, Les Éditions de Minuit, 1963, p. 48.

24 Benoît Malon, La Morale sociale, Librairie de la Revue Socialiste, [1886] 1895, p. 363.

25 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 359. Citations suivantes : pp. 354, 306, 288, 126, 118, 122, 120.

26 Cité par John M. Glionna, « Activist Spent Lifetime Fighting the Good Fight-for Many », art. cit.

27 Michael Löwy, Juifs hétérodoxes. Romantisme, messianisme, utopie, Éditions de l’éclat, 2010, p. 18. Citation suivante : p. 20.

28 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 139.

29Que Ben Gourion ait été un militant travailliste et que des kibboutzim se soient réclamés du « socialisme » n’est en rien contradictoire : c’était là une interprétation nationaliste du socialisme, donc fausse. « Notre lutte des classes est le sionisme », avouait ainsi le fondateur d’Israël, opposant implacable au Bund antisioniste. Quand il y avait un conflit entre sionisme et socialisme, rapporte l’historien israélien libéral Zeev Sternhell, c’est toujours le second qui était balayé par Ben Gourion. Voir The Founding Myths of Israel: Nationalism, Socialism, and the Making of the Jewish State, Princeton University Press, 1999.

30 Léon Trotsky, Question juive/Question noire, Éditions Syllepse, 2011, p. 148.

31 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 139.

32 Edward Said, Israël, Palestine l’égalité ou rien, La Fabrique, [1999] 2021, p. 161.

33 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 121. Citations suivantes : pp. 121, 117.

34 Cité par Carole Beers, « Activist Clara Fraser Dead At 74 – « Life Spent Contemplating Your Own Navel… Helps No One » », The Seattle Times [en ligne], 28 février 1998 [nous traduisons].

35 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 306.

36 Raya Dunayevskaya, « Marx’s Humanism Today », dans Socialist Humanism. An International Symposium, Anchor Books edition [1965] 1966, pp. 68-69 [nous traduisons].

37 Raya Dunayevskaya, « Recollections of Trotsky », Asahi Shimbun, 15 décembre 1965 [nous traduisons].

38 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 349.

39 Rosa Luxemburg, La Révolution russe, Editions de l’Aube, 2013, p. 55.

40 Léon Trotsky, Leur Morale et la nôtre, Jean-Jacques Pauvert, 1966, p. 100.

41 Cornelius Castoriadis, La Montée de l’insignifiance. Les carrefours du labyrinthe, 4, Éditions du Seuil [1996] 2007, p. 97.

42 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 328.

43 « Why We Left the Socialist Workers Party », <marxists.org>, juin 1966 [nous traduisons].

44 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 76.

45 Cornelius Casoriadis, Le Contenu du socialisme, Union Générale d’éditions, 1979, p. 38.

46 Yohan Dubigeon, La Démocratie des conseils, Éditions Klincksieck, 2017, p. 59.

47 Olivier Besancenot, En finir avec les présidents, Éditions du Seuil, 2025, p. 44.

48 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 286.

49 Communistes de conseils contre le capitalisme d’État, Association Culturelle Eterotopia France, 2023, p. 212.

50 Cité par John M. Glionna, « Activist Spent Lifetime Fighting the Good Fight-for Many », art. cit.

11 mai 2026

Clara Fraser ou la vie sur tous les fronts

Contretemps publie la série au long cours « Le fil de l'égalité » de l'écrivain Joseph Andras : l’occasion de revenir sur certaines pensées peut-être moins diffusées du grand récit socialiste mondial. Après un premier volet consacré à Jabra Nicola, et un deuxième à Mansoor Hekmat, conseilliste iranien, place à la féministe étasunienne Clara Fraser.

L’année 2026 vient tout juste de commencer. Et, déjà, un dirigeant élu du Sud sonne la charge contre le « cáncer del socialismo1». Inutile de traduire. L’auteur du propos n’est autre que Javier Milei, président de l’Argentine depuis maintenant trois ans. Cet économiste de métier se présente comme libertarien et minarchiste, entendre partisan d’un « État minimal » et du marché tous azimuts ; disons plus simplement qu’il est membre du camp mondial de l’inégalité. Complice dévoué de Bolsonaro, de Netanyahu et de Trump, l’homme est aussi, mais ça va de soi, un combattant déterminé de la guerre écocidaire menée contre ce qui vit ici-bas. Pour vaincre le « cancer » en question, Milei appelle sous nos yeux à la constitution d’un bloc. Une sorte de nouvelle internationale – antisocialiste, cette fois. Ses trois frères d’armes s’étaient, avant lui, distingués dans cette même haine séculaire de l’égalité : pour le Brésilien, le socialisme est une « honte2 », pour l’Israélien quelque chose qui « ne marche pas3 » et pour l’Étasunien un « enfer4 ».

Pareille rage pourrait surprendre. Pareil déballage d’indignation. Pareille colère nue. Après tout, le socialisme n’a-t-il pas été officiellement déclaré enterré ? On le croit. On le croit très volontiers. Y compris – et même surtout – dans les rangs fragmentés du camp mondial de l’égalité. Mais les inégalitaires, eux, ont une mémoire fine. Ils connaissent le nom exact de leur effroi. Ils savent ce qui pourrait gâter leurs nuits si d’aventure l’idée retrouvait, à nouveaux frais, son souffle planétaire. Bref, ils n’ignorent rien de l’idée qui serait en mesure de contrer la leur, d’idée, leur grande idée à eux, l’inégalité fondamentale. Ainsi ne se lassent-ils jamais de frapper l’idée socialiste. Y compris quand elle est, comme aujourd’hui, cette pauvre blessée qui va boitant.

Dans un texte publié en 1996, Clara Fraser confiait qu’il n’était pas rare que ses interlocuteurs tiennent pour une « blague5» le fait qu’elle continue de s’en réclamer. Ces gens étaient probablement tout à fait sympathiques. Bien disposés à dénoncer tous les malheurs du monde, qui sait. Mais la tradition de l’affranchissement n’était-elle pas « absolument, totalement, incontestablement et irréparablement morte » ? L’espoir d’une existence digne pour les Terriens n’était-il pas envolé, révolu, crevé sous tant de cadavres ? Fraser ajoutait ironiquement : le socialisme n’a-t-il pas disparu au point que pas un de ses restes ne saurait jamais plus être retrouvé ? Soyons donc justes avec nos ennemis : ils savent ne pas rire de ce qui rendrait leur puissance impossible.

Se relever du stalinisme

Quelque chose comme 400 000 ans avant notre ère, du moins selon les preuves disponibles à ce jour : Homo heidelbergensis invente la maîtrise du feu. Un peu plus de 3 000 ans avant notre ère : Homo sapiens invente l’écriture. Au tournant des années 1820 : Homo sapiens invente l’idée socialiste. Il est, depuis, à peu près cent façons de la définir.

Nous disons simplement : elle est la possibilité de la vie bonne pour le plus grand nombre. Clara Fraser a dit un jour d’avril 1989 : elle est « la célébration de la vie » face aux « machines de la mort » et « la libération de la laideur et de la misère ». Voilà qui nous convient identiquement. Car voilà qui a du souffle.

Deux ou trois esprits savants ne manqueront pas de commenter : c’est trop court. Vague, à tout le moins. Une atteinte établie aux tables de la loi matérialiste. Nous ne trouvons pas. Mais soit, donnons un peu dans le savant. Si le socialisme, « aboutissement synthétique de toutes les activités progressives de l’humanité6 » comme l’a résumé un communard, est la source matricielle, ses ramifications sont nombreuses et celle dont se réclame la native de Los Angeles a pour nom « trotskysme ». Que cette ramification ne soit pas la nôtre, nous qui n’avons d’yeux que pour le noyau et la synthèse, est de guère d’importance : tous les égalitaires, tous largement défaits de nos jours, ont désormais mieux à faire que s’étriper – comme discuter fraternellement de leurs désaccords et, même, douter ensemble à voix haute.

Quelques semaines après la disparition de Clara Fraser, survenue à Seattle au mois de février 1998, le quotidien californien Los Angeles Times a retracé la vie de cette « socialiste féministe à la voix rauque, qui, pendant un demi-siècle d'activisme incessant, a défendu les causes de tous7 ». Nous ne le referons pas : la biographie idéologique, donc collective, retient davantage notre attention ici.

Son nom est à peu près inconnu en France. Ce n’est que tardivement, au bord de la mort, qu’elle a pris le temps de rassembler l’essentiel de sa production intellectuelle dans un ouvrage, Revolution, She Wrote : sa seule publication. Fraser, fille d’une syndicaliste social-démocrate russe et d’un anarchiste letton, tous deux juifs et immigrés sans le sou, était avant tout taillée pour la prise de parole en public. Ces près de 400 pages sont souvent toniques, voulues comme accessibles à un public non érudit : une série d’articles, intitulée « Le socialisme pour les sceptiques », en offre une illustration manifeste : il s’agit là d’engager la discussion plus que de ravir des rangs déjà constitués. Ces pages n’ont jamais été traduites en français à ce jour.

La fidélité au fondateur de l’Armée rouge est un fil conducteur de la vie de la syndicaliste, diplômée en littérature et en sciences de l'éducation et, tour à tour, quoi que nous ignorions l’ordre exact, électricienne, serveuse, vendeuse, agente de nettoyage, chauffeuse de taxi ou encore secrétaire. Staline fait assassiner Trotsky à Mexico lorsqu’elle a 17 ans, en 1940. Cinq ans plus tard elle devient membre du Socialist Workers Party, lequel se revendique du militant bolchevik ; près d’un demi-siècle plus tard, en 1990, elle utilise la formule « Nous, trotskystes8 » au cours d’une allocution féministe.

Il est sans aucun doute plusieurs façons de se vouloir son héritier.

On pourrait même, à traits épais, saisir trois Trotsky : le rétif, passé d’une jeunesse populiste au marxisme hors tendances et connu pour sa critique des impasses jacobines, centralisatrices et robespierristes de Lénine ; le vainqueur, celui de l’exercice militarisé et inflexible du pouvoir, fidèle compagnon bolchevik dudit Lénine ; le vaincu, celui de l’opposition au stalinisme puis de l’exil, théoricien du fait bureaucratique et drapeau international de l’alternative léniniste au totalitarisme. C’est ce dernier que Clara Fraser mobilise spontanément, en 1956, lorsqu’il lui faut caractériser le courant trotskyste : « combattre pour le socialisme est combattre contre le stalinisme ». Puisqu’elle se refuse à « enterrer le stalinisme et le socialisme dans la même tombe », elle a besoin du secours de son opposant juré.

Le trotskysme – son trotskysme, au moins – est un socialisme datable : une borne. Un jalon. L’après de l’usurpation stalinienne du « socialisme » et des « ravages », selon les mots de Fraser, que celle-ci a commis. En 1956 toujours, année de la révélation, par Khrouchtchev, des crimes de masse du tyran soviétique disparu trois ans plus tôt, la militante égalitaire déclare dans l’État de Washington que le trotskysme est avant tout une théorie de la dégénérescence bureaucratique révolutionnaire. Il n’est une théorie de la révolte qu’en second lieu. C’est là, effectivement, la singularité de cette proposition politique : elle s’organise autour d’un principe de différenciation. Ce faisant elle est en bonne part réactive : un héritage ancré dans l’adversité, la double adversité constante, le combat sur deux fronts simultanés. Une mémoire collective marquée du sceau des fusillés et des proscrits. Une tradition minoritaire hantée par la figure de la trahison. Fraser tient Staline, militant antiféministe et homophobe notoire, pour « la figure la plus sinistre de l’humanité » et le stalinisme pour l’antithèse pure et simple, absolue, du socialisme bolchevik. Le stalinisme enfin effondré, reste, pour elle, à « commencer le deuxième acte, avec une plus grande sagesse née de l'expérience » : le socialisme libéré du si tragique « socialisme réel ».

Nous pourrions discuter cette thèse de l’antithèse, combien trotskyste en effet. Rouvrir la vieille dispute des continuités et des discontinuités, et le faire, par exemple, sur la base des travaux du philosophe marxiste Daniel Bensaïd. Le trotskyste qu’il se déclarait être – quoique, tint-il à préciser dans Penser Agir, essentiellement de façon défensive, à savoir se dire trotskyste « face à un stalinien9 » comme il se disait juif face à un antisémite – analysait dans son essai Octobre 17 que si le stalinisme a assurément été « un système d’oppression diabolique10 », il existe une rupture franche entre la première phase de la Révolution russe et l’exercice du pouvoir par Staline au lendemain de la mort de Lénine et la liquidation de l’opposition conduite par Trotsky. Mais parler de rupture, concédait sans difficulté l’intellectuel et militant français, ne saurait signifier entériner la « légende dorée » du léninisme, laquelle escamote les tendances bureaucratiques et autoritaires du premier bolchevisme triomphant. Nous pourrions ensuite examiner ce qui, dans la pensée-pratique bolchevik, dans ce corpus théorique et organisationnel, a pu ouvrir, quoi qu’ait pu dire Trotsky, la voie à la contre-révolution totalitaire. Et le faire, cette fois, sur la base des travaux de Cornelius Castoriadis, le philosophe, économiste et psychanalyste passé du trotskysme au socialisme écologique démocratique. Dans Le Monde morcelé, paru en 1990, le penseur franco-grec a défendu, autrement plus résolument que Bensaïd, héritier critique mais héritier certain, l’idée d’un bolchevisme portant en lui, dès l’origine, les linéaments d’un projet totalitaire, autrement dit « dans sa structure et son esprit11 » mêmes. Nous pourrions très volontiers. Mais le présent texte n’est pas l’endroit adéquat. Disons seulement que Clara Fraser n’a jamais exposé le paradigme trotskyste et bolchevik à l’autocritique. En un mot : sa fidélité fut totale.

Revolution, She Wrote est dédié à une poignée de combattants de l’histoire de l’affranchissement. Avisons la liste. Les Allemandes Clara Zetkin et Rosa Luxemburg, d’abord. La romancière étasunienne Meridel Le Sueur et l’ancienne esclave abolitionniste et chrétienne Sojourner Truth, ensuite. Puis Marx, Engels et Lénine, sans grande surprise, suivi par le syndicaliste internationaliste James P. Cannon. Et puis, enfin, « par-dessus tout12 » : Léon Trotsky.

L’autoroute des femmes

« Clara Fraser a été le Big Bang qui a déclenché le féminisme socialiste moderne, apportant une nouvelle lumière et une énergie créatrice au mouvement révolutionnaire13 », déclare une de ses camarades, Adrienne Weller, en l’année 2013.

C’est assurément l’une de ses plus vives contributions à la cause de l’égalité.

Le féminisme socialiste – ou socialisme féministe, peu importe – est la grande affaire de son existence. La théoricienne irano-étasunienne Frieda Afary le présente, dans son essai Socialist Feminism paru en 2022, comme une pensée-pratique de la « remise en cause de l’aliénation, de la déshumanisation et de la marchandisation14 ». S’il n’est pas monolithique, bien sûr, il ne conçoit l’affranchissement des femmes qu’au sein de la tradition constituée de l’égalité. Il demeure étonnamment méconnu en France – où la tradition du féminisme matérialiste15, non superposable, l’a largement « effac[é]16 ». Ainsi Fraser cofonde-t-elle le Freedom Socialist Party et l’organisation Radical Women, en 1966 et 67, avec pour mot d’ordre explicite ledit « socialisme féministe ». Tous deux survivront à son décès, des suites d’une maladie pulmonaire – ils existent encore de nos jours, avec des branches dans plusieurs pays.

« [N]ous avons été harcelées de toutes parts, traitées de folles, d’insatisfaites, de petites-bourgeoises, de narcissiques, de frivoles, de briseuses de foyers, de mégères hystériques, de gouines, de misandres et d’ennemies de la civilité et de la civilisation17 », écrit-elle en 1992. Elle convoque ici le « nous » féministe. Puis poursuit : « La droite disait qu’il fallait nous mettre en prison et la gauche que nous étions allées trop loin dans cette histoire de libération des femmes. Les dirigeants noirs juraient que nous détruisions la solidarité raciale et les bureaucraties syndicales que la discrimination, ça n’était pas une question vitale. Quant à l’homme de la rue, il pensait que tout ce dont nous avions besoin, c’était d’une bonne baise. »

Quelques années plus tôt, sa camarade Gloria Martin, native du Missouri, retraçait dans l’ouvrage Socialist Feminism: The First Decade l’émergence de leur parti ainsi que celle de Radical Women. Et revenait sur un point théorique aussi polémique que déterminant : non, le groupe « femmes » ne constitue aucunement une classe, comme croient bon de l’avancer les théoriciennes du radical feminism. C’est là une appréhension « erronée18 » du monde social. Les femmes forment une sous-caste19 dans une société divisée en classes, caste dont le travail domestique – central dans la reproduction sociale – est relégué hors de la sphère de la production marchande par le capitalisme patriarcal. Récusant à la fois le féminisme radical et le féminisme réformiste, le socialiste, lui, travaille à « l’émancipation totale des femmes dans tous les domaines de l’existence » au sein d’un cadre global rigoureusement défini : « le remplacement de l’ordre capitaliste par une authentique démocratie des travailleuses et des travailleurs ». Il est dès lors requis d’asseoir son hégémonie au sein du mouvement féministe.

La lutte, on le pressent, se fait pluridirectionnelle. Contre le féminisme libéral compatible avec la puissance institutionnelle capitaliste et impérialiste. Contre le féminisme insoucieux du grand nombre, séparatiste, aventuriste ou « chic » (le livre mentionne Valerie Solanas comme cas d’inconséquence politique). Contre le féminisme aveugle, ou pire, aux enjeux raciaux. Et, naturellement, contre le socialisme plombé par le « chauvinisme mâle », le « suprémacisme masculin »,le sexisme et la misogynie. Mais disons mieux : disons pour. Leur combat se fait pour le socialisme authentiquement socialiste. Car, écrivent Fraser et ses camarades dans Radical Women Manifesto, paru dans les années 1970, le féminisme est « une raison de défendre le socialisme20 ». Pour autant, elles n’entendent pas confondre intégralement le féminisme et le socialisme, pour la simple et bonne raison qu’elles sont marxistes et que leur socialisme s’en trouve en premier lieu défini par la production. Mais rien n’oblige à être seulement marxiste : on peut être socialiste, largement socialiste, et soutenir, comme nous sommes enclins à le faire, que le socialisme est un féminisme. Comme le rappelle la philosophe française Saliha Boussedra en 2021, « la lutte des femmes pour leur émancipation a été dès la naissance du socialisme au cœur de sa doctrine et de ses pratiques21 ». « Socialisme féministe » a, ainsi saisi, des allures de redondance superflue : un « monter en haut » ou un « descendre en bas ». Sauf que non, en fait. Les manquements répétés des formations socialistes dominantes, toutes tendances confondues et particulièrement depuis la trahison stalinienne du féminisme soviétique, ont rendu la redondance nécessaire.

En 1973, Clara Fraser convie ses « frères22 », les hommes, à rejoindre en camarades le combat pour l’égalité totale. En 1977, elle fait savoir que le refus de trop d’hommes, pourtant socialistes, de faire de la place, de s’intéresser au féminisme, ou ne serait-ce qu’à la sujétion organisée des femmes, est « incompréhensible ». Un an plus tard, elle pose que le féminisme est simultanément « indépendant » et « entrelacé » à la lutte des classes, et qu’il convient de ne jamais œuvrer hors cette tension – à l’instar de la lutte antiraciste. Et, parce que les femmes, et spécialement les travailleuses, constituent un groupe particulièrement opprimé, opprimé par les opprimés eux-mêmes, leur affranchissement occupe une place cardinale dans le combat général : « Le féminisme socialiste est l'autoroute de la révolution mondiale, et l'avenir promet des relations nouvelles et plus nobles entre les sexes, fondées sur le triomphe de l'intelligence, de la générosité et de la camaraderie humaines. » En 1990, prolongeant cette visée ancienne – et même, ajoutons-nous, en germe dans le proto-socialisme –, Fraser écrit en langue française : « cherchez la femme ». Un clin d’œil à la sentence d’Alexandre Dumas dans Les Mohicans de Paris. En conquérant l’égale liberté depuis la sous-caste qui reste encore la leur, les femmes « entraîneron[t] tous les autres dans [leur] ascension ». En se libérant, elles libéreront « le monde entier ». Le socialisme féministe fabriquera ainsi « la vie bonne pour toutes, pour tous ».

« Un soulèvement mondial des femmes, sans précédent, va bientôt se produire et bouleverser toutes les relations économiques, toutes les institutions, tous les gouvernements », prédit-elle au mois de mai 1992. On peut hasarder que nous en sommes aujourd’hui les premiers témoins. La planète assiste depuis une décennie à la quatrième vague féministe, amplement médiée par les réseaux numériques, et, au Moyen-Orient, le socialisme démocratique kurde dédie sa « révolution des femmes » à toutes les femmes du monde, faisant de celles-ci, depuis l’abandon du marxisme-léninisme par le mouvement anticolonialiste kurde, le cœur de tout nouveau processus révolutionnaire.

L’unité du divers

C’est avril 1989. Fraser, mère de deux fils, vient d’avoir 66 ans. Il lui reste neuf ans à vivre et elle donne une conférence dans l’Iowa. Écoutons. « Nous luttons sur tous les fronts. Nous percevons les interconnexions entre les différentes luttes. […] Et nous portons une vision de l’avenir. Nous n’avons pas de plan tout tracé, mais nous disposons d’une théorie. Et nous croyons cette théorie suffisamment inspirante pour guider une pratique cohérente. Nous savons aussi prendre plaisir à ce que nous faisons, tout en travaillant avec sérieux. »

George H. W. Bush dirige le pays depuis le début de l’année, et l’ancien directeur de la CIA qu’il est le fait en sa qualité de fondé de pouvoir du capital. L’ayatollah Khomeini a quant à lui appelé à la mise à mort d’un romancier indien, Salman Rushdie. Aussi, la dernière colonne blindée soviétique vient de quitter Kaboul, le Front islamique du salut d’être créé en Algérie en vue d’édifier un califat et les forces d’occupation chinoises d’ensanglanter, une nouvelle fois, les rues de Lhassa. Fraser, quant à elle, poursuit : « Nous avons mis en place une sorte de buffet politique, riche et ouvert sur le monde. »

La tablée planétaire de l’égalité.

Infatigablement, la militante s’est employée à lier les rêves de justice. Rien ne peut être séparé à ses yeux. Les résistances des Afro-Américains, des peuples autochtones, des immigrés hispaniques, des minorités sexuelles, des personnes handicapées ou encore des populations colonisées se tiennent au fondement de sa pensée-pratique, indissociablement nouées à la cause des ouvriers « traditionnels » et des femmes. Rien de surprenant, en vérité : l’idée socialiste, pensée de la totalité, est là pour ça. Le malheur est que tous les socialistes de tous les continents ne l’ont pas comprise ainsi.

« Le socialisme est le régime de la production planifiée pour la satisfaction la meilleure des besoins de l'homme, faute de quoi il ne mérite pas son nom23 », a écrit Trotsky dans La Révolution trahie en 1936. Cette saisie étroitement comptable de l’idée est marquée, à l’évidence, par sa redéfinition marxiste antérieure – contrairement au Manifeste allemand de 1848, le socialisme originel, immense et largement français, ne portait pas avant tout son attention sur l’abolition de la propriété privée : il se donnait, par exemple, pour objectif de « sonder toutes les douleurs » et d’« aborder de front tous les grands problèmes de l’existence humaine24 ». Quoique dominé par une perspective économiste, le marxisme fondateur reste autrement plus fin que sa caricature future, grossière et lourdement stalinienne. Fraser n’a jamais donné dans le réductionnisme ouvriériste ni l’indifférence à la couleur. Tout au contraire. Son marxisme est ample : il refuse d’opposer majorité populaire et minorités ou de hiérarchiser les mobilisations entre elles. Fraser alterne d’ailleurs entre des démonstrations disons canoniques, citations consacrées à l’appui, et d’autres, philosophiques, axiologiques, morales voire esthétiques, moins courantes au sein de la tradition qui est la sienne : il est question, fait-elle en diverses occasions, de bâtir une « nouvelle civilisation » fondée sur « la joie de vivre25 », la « coexistence pacifique » et « le bonheur terrestre ». Un socialisme tout fait « de passion et de compassion » – elle va jusqu’à oser, avec de curieux accents empruntés à la vieille tradition « utopique » pourtant maudite, une comparaison avec le Jardin d’Éden.

Mais revenons à l’ici et maintenant.

Comment, concrètement, coordonner l’ensemble des demandes de justice ? Chacun ne le sait que trop : voilà qui peut frotter, et rudement avec ça. Le goût pour les additions n’est pas opérant. Les listes ne font pas une politique pratique. Et les facteurs objectifs de division, de distinction, tendent vers quelque chose comme l’infini. Il faut par conséquent définir un sujet révolutionnaire fédérateur à même d’associer, également, d’une égalité qui n’arase aucun relief, l’égalité ontologique qui ne sait ni centre ni périphérie, la totalité des groupes sociaux dévalués, brutalisés et spécifiquement frappés par les forces de l’inégalité. Il faut chercher sans répit le dénominateur commun. L’union qui ne lisse rien. La totalité sans impensés. Fraser, ancienne opposante à la ségrégation étasunienne et à la guerre du Vietnam, estime l’avoir trouvé, ce sujet : c’est la « classe travailleuse ». Celle-ci, écrit-elle en 1989, est la « classe décisive qui, seule, crée l'unité à partir de la diversité ». Elle s’empresse d’ajouter que le monde du travail ne se réduit pas aux emplois d’usine. Tant s’en faut. Les travailleuses et les travailleurs occupent des positions pour le moins hétérogènes dans le procès de production : ils représentent, en clair, la société presque tout entière. Le monde du travail fait littéralement exister la société. S’il s’arrête, tout s’arrête. Tous ont en commun de vendre leur capacité de travail, leur savoir et leur temps pour le bénéfice d’autrui – Fraser nomme l’ennemi « le système » ou « la classe dirigeante ». Chacune et chacun, ou presque, tant d’heures par jour, mène une existence de subordination et de mutilation ; personne, ou presque, n’a son mot à dire en ce qui concerne la maîtrise de son temps de vie.

Une folie.

L’union égalitaire entre le salariat ouvrier en particulier et la population active non propriétaire des moyens de production en général, les femmes, les non-Blancs, les minorités sexuelles ou les colonisés peut ainsi, pense-t-elle, se réaliser sur la base de cette condition quotidienne, plurielle mais transversale : celle de non-possédant. De non-dirigeant. De non-capitaliste. De non-impérialiste. Bref, de non-maître du système. Ceux-là, celles-là, sont les millions et les milliards. Sont le monde entier. Mais, trop souvent, ils laissent les forts, pourtant minoritaires, rien qu’une poignée dans chaque pays, régenter le monde faute de savoir s’unir de la sorte.

« Nous sommes le peuple. Nous sommes la majorité. Nous sommes la masse dynamique », poursuit-elle. Et le peuple est hétérogène : c’est même sa nature. La seule façon de l’unir sans écraser quiconque, sans mettre en opposition la majorité ordinaire et les nombreuses minorités, est de promouvoir une « théorie des sujets multiplement opprimés » placée sous le signe du socialisme international. Ou du communisme, peu importe. Fraser utilise constamment les deux termes (mais, en léniniste, reprend à son compte sa proposition de découpe évolutionniste). Aucun groupe social, insiste-t-elle, ne peut s’affranchir durablement seul. La coopération, à Seattle, de Radical Women et du Black Panther Party matérialise cette vue théorique. Tout comme le travail politique mené aux côtés de la nation autochtone Puyallup. Rien n’était plus étranger à Fraser que le « monothématisme » ; elle l’avait même en épouvante. « À mes yeux, il ne peut y avoir de libération hors le socialisme. Et, symétriquement, il ne peut y avoir de socialisme sans la libération de toutes et de tous. » Elle n’entend pas, du reste, reprendre pas à son compte le jeune concept d’intersectionnalité – formé depuis le champ libéral : elle lui préfère celui d’interpénétration. Rien n’est disjoint. Tout n’est que mailles d’un même tissu.

L’enfer, c’est l’essence

« Ce que Clara Fraser incarnait, c’était cette tradition de l’histoire radicale laïque juive, tournée vers les opprimés, et ça a été le combat de toute sa vie26 », confie sa camarade Megan Cornish, électricienne et syndicaliste, en 1998. Inutile de s’appesantir en ces lignes sur la contribution juive au mouvement international de l’égalité : elle est connue. Aussi « impressionnante27 », comme le souligne le penseur écosocialiste franco-brésilien Michael Löwy dans son essai Juifs hétérodoxes, qu’aisément explicable : la « condition paria des Juifs » a été un « terreau favorable à la révolte ».

Fraser s’est réclamée de cet héritage.

Et c’est pour l’honorer qu’elle s’est opposée au « mythe sioniste28 ». Peut-être faut-il rappeler que le socialisme antisioniste a longtemps été une simple chose. Comme une évidence. Trotsky en a d’ailleurs été l’une de ses nombreuses voix. Le révolutionnaire n’a cessé, dans les années 1930 et 40, d’opposer le socialisme au sionisme29, arguant que l’instauration coloniale d’un État-nation juif en Palestine relevait d’une « tragédie30 ». Fraser poursuit à sa suite en novembre 1989 : « le traitement abominable infligé par Israël au peuple palestinien n'est pas une aberration mais le produit direct et inexorable de l'expropriation des terres arabes pour le compte d’un État juif exclusif31 ». Sa mise en accusation du sionisme se double d’une proposition affirmative, sans quoi elle ne serait pas égalitaire : elle défend la mise en place, à terme, d’« un État binational, intégré, laïque et socialiste judéo-arabe ». La décennie suivante, Edward Saïd, proche du syndicalisme libertaire, avancera pour sa part que cette issue binationale est la seule raisonnable, sauf à vouloir « la guerre continue32 ».

Dans les années 1960, Fraser récuse la possibilité d’une alliance politique avec Nation of Islam, la formation afro-américaine ethno-confessionnelle, suprémaciste et séparatiste. Le socialisme, dira-t-elle, est « l'antithèse du nationalisme culturel33 ». Rien n’est plus exact. L’égalité ne s’oppose pas à l’identité : tout socialiste peut s’il le désire se revendiquer d’un ancrage culturel particulier ou d’une mémoire circonscrite. Il n’est là aucune difficulté. Mais le socialisme ne saurait, jamais, « faire des coutumes, des traditions et des modes de vie de son propre groupe un substitut à la politique ». Car l’exaltation identitaire est une entrave majeure à l’institution de la justice. Mortelle, même. Elle étouffe l’égalité sous son ombre d’orgueil et de sang. Pour Fraser, le soutien diasporique juif à l’État d’Israël constitue une impasse terrible. « [C]hacun de nous est un entrelacs, une myriade d'identités, ce qui rend impossible de nous enfermer dans des catégories rigides. Comment dire de moi-même : "Voilà, je suis juive : voici ma part juive. Et là, ma part de femme." Et où est ma part d'humanité ? Dieu seul le sait. »

En socialisme, l’identité est toujours relation.

Un humanisme démocratique

« Clara m’a appris et m’a formée à réfléchir, à remettre en question à la fois mes propres croyances et ce qui se passait dans le monde, et à examiner les choses sous trois ou quatre angles34», déclare Anne Slater, membre de Radical Women, à la disparition de sa cofondatrice.

Et pour marcher dans ce monde, Fraser aimait à manier deux autres mots : « humanisme » et « démocratie ».

Deux mots très simples, a priori. Ardus dans l’histoire de l’égalité, en vérité. Contentons-nous de dire ce qu’elle entendait par là. Sa défense de l’humanisme est élémentaire : il s’agit, d’une part, de promouvoir l’unicité de l’espèce humaine et, d’autre part, d’attribuer à celle-ci, comme qualité intrinsèque, comme condition de déploiement, une « noble destinée35 ». L’espèce sapiens, grand singe affublé du langage articulé, primate en mesure de créer des concepts, peut instituer la vie vivable – partant : l’espèce le doit puisqu’il en va de son être même. Fraser tient, avec d’autres, le marxisme pour une proposition philosophique et politique interne au vaste mouvement humaniste : le marxisme comme humanisme non bourgeois, non formel ou juridique, autrement dit enfin accompli.

« L’humanisme confère à l’œuvre majeure de Marx sa force et son orientation36 », écrit pour sa part la philosophe étasunienne Raya Dunayevskaya dans l’ouvrage collectif Socialist Humanism, paru en 1965. Un temps membre, elle aussi, du Socialist Workers Party, Dunayevskaya a rompu – c’est son mot – avec « l’homme d’Octobre37 » et le courant trotskyste en raison de certains désaccords analytiques insurmontables : l’URSS se devait à ses yeux, par exemple, d’être qualifiée d’État capitaliste et non, nullement, d’État ouvrier seulement « dégénéré ». Nous ignorons ce que Fraser pensait de la philosophe. Il n’est pas déraisonnable de soutenir qu’elle partageait en bonne part l’interprétation de l’humanisme socialiste qu’elle proposait. Nous pourrions discuter ce dernier, dans la perspective, plus large, d’un socialisme non anthropocentrique : mais, de nouveau, ça n’est pas l’endroit.

Sa défense de la démocratie nous fait davantage question.

Fraser déclare en 1990 : « Vous ne pouvez pas avoir de socialisme hors la démocratie38. » Nous signons, cent fois. Le socialisme n’est que démocratique, entendre pouvoir populaire non représentatif et, indissociablement, protection de la dignité et des droits humains. Mais ça n’est offenser aucun trotskyste informé que d’avancer que Trotsky – et tout spécialement le deuxième, celui du pouvoir central – n’a pas cultivé une passion démesurée à son endroit : il n’est qu’à le lire pour mesurer la litote. Ou à lire Rosa Luxemburg, regrettant en temps réel, dans le mouvement même de l’action révolutionnaire, que le bolchevisme, par la voix de Lénine et de Trotsky, fasse si peu cas de la démocratie sous couvert de rejet de la démocratie bourgeoise. L’« erreur fondamentale39 » des deux dirigeants, écrivit-elle. Et tel est bien le nœud du trotskysme, ajoutons-nous un siècle passé : il est tout à la fois levier d’émancipation et d’oppression. Il est l’honneur face au stalinisme et l’horreur face aux égalitaires d’Ukraine et de Kronstadt. Mais le nœud est indénouable car il n’y a pas de contradiction à l’œuvre. Avoir décimé les hommes de Makhno et ceux de l’île russe n’était aucunement un accident de parcours, un accroc de circonstance, une bévue en passant : c’était inscrit dans l’appareil doctrinal du bolchevisme, donc du trotskysme. Près de vingt ans après les faits, Trotsky a ainsi pu, tout à fait tranquillement, qualifier d’« eunuques de la démocratie40 » ceux qui lui réclamaient des comptes sur ces deux drames majeurs de l’histoire mondiale de l’égalité. Il endossa tout. Et redoubla d’invectives et de sarcasmes. Rien que de très logique : sa pensée-pratique permet Kronstadt autant que sa justification à froid. Ce que, dans un entretien donné en juin 1993, Castoriadis avait résumé de la sorte : si Trotsky a justement pourfendu le stalinisme, il ne nous a pas moins laissé un problème sur les bras : il « articulait a, b, c, mais ne voulait pas prononcer d, e, f41 ».

Clara Fraser est en la matière une orthodoxe : elle ne perçoit aucun nœud. Donc aucun problème. Dépeindre Staline en traître en chef lui donne la possibilité de ne voir qu’une « figure titanesque42 » en Trotsky. Et si elle a raison de décrier, a posteriori naturellement, les procès de Moscou et la terreur étatique de masse, elle n’a jamais aucun mot pour la terreur fratricide antérieure à la prise de pouvoir du Géorgien. Voilà qui n’invalide en rien ses prétentions démocratiques dans les États-Unis des années 1960 à 1990. Elles sont sincères, à l’évidence, et empreintes du traumatisme totalitaire dont elle est la contemporaine. Seulement estimons-nous qu’une proposition démocratique ne peut plus, de nos jours, enjamber le nœud en question.

Lorsque celle dont le FBI a suivi l’action à la trace claque la porte du Socialist Workers Party pour cofonder le Freedom Socialist Party, elle cosigne un courrier de plainte contre la mise à sac de « la démocratie interne43 » de son organisation politique d’origine. La décennie suivante, participant à un débat, disons même une polémique, avec un groupe féministe du Kentucky proche de la New Left, elle célèbre le « centralisme démocratique », concept léniniste s’il en est, pour s’opposer au refus, à ses yeux « anarchiste », de toute organisation structurée, de toute autorité légitime et de toute modalité de pouvoir. Des « leaders », fait-elle, peuvent se faire jour. Des figures charismatiques, également. Et des structures pérennes capables de concilier les désaccords, le droit de tendance et l’efficacité pratique. La question n’est pas de refuser « le pouvoir » mais de chercher, dialectiquement, le point d’équilibre entre coordination et démocratie, orientation générale et respect de tous. Sans quoi, affirme Fraser, c’est livrer le combat politique à la paralysie puis à l’effondrement interne. S’ensuit un éloge, gardons le mot anglais, du « leadership ». Mais une direction et des cadres à une condition : leur contrôle par la base. Si Fraser partage la hantise de ces militantes pour la capture bureaucratique, elle jure qu’il ne sera pas possible d’« instaurer une démocratie des travailleurs à l'échelle globale44 » sans discipline collective ni dispositif stable. Enfin, elle reproche à certaines féministes d’indexer la raison, l’exercice discursif de la raison perçu comme « dominateur », à la masculinité : la raison, objecte-t-elle, est tout autant l’attribut des femmes. Il convient de la louer politiquement, sauf à souhaiter s’embourber dans le labyrinthe infini des affects subjectifs.

Développer plus avant la question du centralisme démocratique nous conduirait trop loin. Ce débat n’en reste pas moins des plus stimulants – et, autrement énoncé, en rien révolu. Ce concept-ci, pensons-nous, est grevé par l’expérience marxiste-léniniste et sa mise en pratique sur tous les continents. Il s’en trouve obsolète. Mais la discussion qu’il induit demeure, elle, grande ouverte. Comment déjouer la cacophonie pulsionnelle autant que la glaciation hiérarchique ? Comment échapper à la volatilité spontanéiste autant qu’à l’étau pyramidal ? Comment refonder le socialisme de demain sans rejouer l’opposition, assommante et stérile, entre l’aplatissement pur et l’ossification autoritaire ? Comment trouver la juste « coopération verticale et horizontale45 », comme l’écrivait Castoriadis, proche, quant à lui, du communisme des conseils, ce « pôle oublié de la pensée révolutionnaire46 » ? Comment, dirait Olivier Besancenot en 2025, depuis la tradition marxiste libertaire, défendre « le principe d’une démocratie ascendante47 » afin d’être en mesure, enfin, de dépasser, de bas en haut et de haut en bas, la friction entre base autogérée (cardinale mais incomplète) et direction planifiée (indispensable par temps de guerre écocidaire, mais toujours périlleuse) ? Cette fois, Fraser, très marquée par l’avant-gardisme léniniste, n’apporte à nos yeux qu’un appui bien limité.

*

« Le socialisme finira par s'imposer sur la planète, comme l'a fait le capitalisme48», jure-t-elle deux ans après l’auto-dissolution de l’URSS. Nous, nous ne le jurons en aucun cas. Car rien n’est écrit. Car rien ne doitadvenir. L’Histoire n’est pas une roue lancée dans une marche inéluctable vers le progrès. Tout n’est que pari, coup de dés jetés mille fois dans l’incertain. Homo sapiens peut très bien poursuivre sa course folle pour s’écraser comme un astéroïde crétin et immature. Mais il peut aussi, massivement, décider que la vie sur Terre, de son espèce comme de celles auprès desquelles il vit, peut être digne. Et qui sait belle. Pour ce faire, ce mot, « socialisme », pourrait briller comme un sou neuf en dépit des crimes commis et des coups reçus. Il n’est pas inéluctable, ça non, mais il est irremplaçable si d’aventure on aspire à en finir avec la barbarie partout régnante – et qu’on se donne les moyens collectifs de le rendre à nouveau désirable. Est-ce à dire qu’il nous faille, comme l’a voulu Fraser, revenir à la source bolchevik et trotskyste ? Nous ne le pensons aucunement. Les mégafeux, les infections identitaires et la fumée des bombes barrent à présent tout l’horizon. Ces « reliques du passé49 », ainsi que l’écrivait déjà le conseilliste Paul Mattick en 1947, ne nous seront d’aucune aide pour le rouvrir. Fraser aurait bondi, c’est à n’en pas douter. Puis fait de notre texte une boule de papier bien serrée. Ce sont des choses qui arrivent. « Ne te mets pas en colère, organise-toi50 ! », aimait-elle aussi à répéter. Et ça, nous n’avons pas fini de le répéter avec elle.

Notes

1 « Javier Milei impulsa un bloque regional contra el “cáncer del socialismo” », El País [en ligne], 2 janvier 2026 [nous traduisons].

2 Cité par Flávia Said, « "Comunismo é um fracasso", diz Bolsonaro em SP, sem citar Ucrânia », <metropoles.com>, 24 février 2022 [nous traduisons]

3 Entretien pour The Erin Molan Show mis en ligne sur YouTube, 13 novembre 2025.

4 Post sur son compte @realDonaldTrump en date du 31 mars 2025, sur Truth Social.

5 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, Reder Letter Press, 1998, p. 299 [nous traduisons]. Citations suivantes : pp. 299, 121.

6 Benoît Malon, Le Socialisme intégral, Félix Alcan/Librairie de la Revue Socialiste, 1890, p. 13.

7 John M. Glionna, « Activist Spent Lifetime Fighting the Good Fight-for Many », Los Angeles Times [en ligne], 6 avril 1998 [nous traduisons].

8 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 349. Citations suivantes : pp. 331, 286, 286, 328, 286.

9 Daniel Bensaïd, Penser Agir, Nouvelles Éditions Lignes, 2008, p. 103.

10 Daniel Bensaïd, Octobre 17. La révolution trahie. Retour critique sur la révolution russe, Lignes, 2017, p. 90. Citation suivante : p. 31.

11 Cornelius Castoriadis, Le Monde morcelé. Les carrefours du labyrinthe, 3, Éditions du Seuil [1990] 2000, p. 225.

12 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 5.

13 Adrienne Weller, « Clara Fraser: A small biography for a very large life », <socialism.com>, juin 2013 [nous traduisons].

14 Frieda Afary, Socialist Feminism. A New Approach, Pluto Press, 2022, p. 171 [nous traduisons].

15 On pourra lire à ce propos La Révolution féministe d’Aurore Koechlin (Éditions Amsterdam, 2019).

16 Lise Vogel, Le Marxisme et l’oppression des femmes. Vers une théorie unitaire, Les Éditions sociales, 2022, p. 9.

17 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 29. Ainsi que la citation suivante.

18 Gloria Martin, Socialist Feminism: The First Decade. 1966-76, 1986, Freedom Socialist Publications, p. 87 [nous traduisons].

19 Le mot est de Clara Fraser dans son article « Thelma and Louise "R" Us » paru en mai 1992. Ainsi que la citation suivante.

20 Radical Women Manifesto. Theory, Program, & Structure, Radical Women Publications, 1975, p. 15 [nous traduisons].

21 Saliha Boussedra, « Féminisme », dans Histoire globale des socialismes, Presses universitaires de France, 2021, p. 262.

22 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 368. Citations suivantes : pp. 80, 90, 96, 350, 71, 350, 354, 31, 122, 122.

23 Léon Trotsy, La Révolution trahie, Les Éditions de Minuit, 1963, p. 48.

24 Benoît Malon, La Morale sociale, Librairie de la Revue Socialiste, [1886] 1895, p. 363.

25 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 359. Citations suivantes : pp. 354, 306, 288, 126, 118, 122, 120.

26 Cité par John M. Glionna, « Activist Spent Lifetime Fighting the Good Fight-for Many », art. cit.

27 Michael Löwy, Juifs hétérodoxes. Romantisme, messianisme, utopie, Éditions de l’éclat, 2010, p. 18. Citation suivante : p. 20.

28 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 139.

29Que Ben Gourion ait été un militant travailliste et que des kibboutzim se soient réclamés du « socialisme » n’est en rien contradictoire : c’était là une interprétation nationaliste du socialisme, donc fausse. « Notre lutte des classes est le sionisme », avouait ainsi le fondateur d’Israël, opposant implacable au Bund antisioniste. Quand il y avait un conflit entre sionisme et socialisme, rapporte l’historien israélien libéral Zeev Sternhell, c’est toujours le second qui était balayé par Ben Gourion. Voir The Founding Myths of Israel: Nationalism, Socialism, and the Making of the Jewish State, Princeton University Press, 1999.

30 Léon Trotsky, Question juive/Question noire, Éditions Syllepse, 2011, p. 148.

31 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 139.

32 Edward Said, Israël, Palestine l’égalité ou rien, La Fabrique, [1999] 2021, p. 161.

33 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 121. Citations suivantes : pp. 121, 117.

34 Cité par Carole Beers, « Activist Clara Fraser Dead At 74 – "Life Spent Contemplating Your Own Navel... Helps No One" », The Seattle Times [en ligne], 28 février 1998 [nous traduisons].

35 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 306.

36 Raya Dunayevskaya, « Marx’s Humanism Today », dans Socialist Humanism. An International Symposium, Anchor Books edition [1965] 1966, pp. 68-69 [nous traduisons].

37 Raya Dunayevskaya, « Recollections of Trotsky », Asahi Shimbun, 15 décembre 1965 [nous traduisons].

38 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 349.

39 Rosa Luxemburg, La Révolution russe, Editions de l’Aube, 2013, p. 55.

40 Léon Trotsky, Leur Morale et la nôtre, Jean-Jacques Pauvert, 1966, p. 100.

41 Cornelius Castoriadis, La Montée de l’insignifiance. Les carrefours du labyrinthe, 4, Éditions du Seuil [1996] 2007, p. 97.

42 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 328.

43 « Why We Left the Socialist Workers Party », <marxists.org>, juin 1966 [nous traduisons].

44 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 76.

45 Cornelius Casoriadis, Le Contenu du socialisme, Union Générale d’éditions, 1979, p. 38.

46 Yohan Dubigeon, La Démocratie des conseils, Éditions Klincksieck, 2017, p. 59.

47 Olivier Besancenot, En finir avec les présidents, Éditions du Seuil, 2025, p. 44.

48 Clara Fraser, Revolution, She Wrote, op. cit., p. 286.

49 Communistes de conseils contre le capitalisme d’État, Association Culturelle Eterotopia France, 2023, p. 212.

50 Cité par John M. Glionna, « Activist Spent Lifetime Fighting the Good Fight-for Many », art. cit.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

Ne vous arrêtez pas en si bon chemin !

Pour aller plus loin

Soutenez Contretemps

pour une revue critique et indépendante

Vos dons nous permettent de publier des analyses libres, sans publicité ni compromis. Chaque contribution est essentielle.

Inscrivez-vous
à la newsletter

Abonnez-vous à la newsletter de Contretemps et suivez nos analyses entretiens et débats critiques.

Partager l'article

Email
Facebook
LinkedIn
Telegram
WhatsApp
X