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Est-ce la fin du socialisme à Cuba ?
24 août 2026

Est-ce la fin du socialisme à Cuba ?


Dans ce texte, Michel E. Torres Corona livre une critique sans concessions d’une vague de mesures de « libéralisation » de l’économie cubaine annoncée le 12 juin dernier. Il le fait à partir des principes fondateurs de la Révolution cubaine elle-même. C’est là assurément un signe que, malgré l’unanimité affichée par la direction de l’État et du parti, des fractures se font jour au sein de la société cubaine, dans un contexte qui reste celui de l’étranglement imposé par l’Empire et d’une lutte pour la survie quotidienne qui épuise la population et réduit drastiquement les marges d’intervention populaire.

L’annonce de ce « paquet » de 176 mesures par le président et secrétaire du Parti communiste Miguel Díaz-Canel a provoqué des réactions contradictoires au niveau international. 

Du côté de l’administration Trump, qui soumet l’île à une blocus total depuis le début de cette année, le département d’Etat a dénoncé « un écran de fumée » et ajouté que les Etats-Unis exigent des « réformes économiques et politiques bien plus substantielles qui rendraient Cuba attractive pour les investisseurs (…) et offriraient au peuple cubain la liberté, la dignité et les opportunités qu’il mérite ». Autant dire que l’Empire n’est disposé à aucun compromis et continuera d’asphyxier l’île-symbole de la révolution latinoaméricaine jusqu’à obtenir une reddition totale – sans exclure une intervention militaire, une option évoquée à plusieurs repris par Trump et d’autres membres de son administration.

Ce qui est sans doute plus intéressant, ce sont les critiques de gauche de ces mesures, largement perçues comme un « rétablissement pur et simple du capitalisme à Cuba » selon l’expression du spécialiste de l’Amérique latine Christophe Ventura. Ces critiques de gauche se font entendre dans le débat interne à Cuba, y compris du côté d’intellectuels ou de commentateurs occupant des fonctions légitimes dans le débat public et les institutions, bien au-delà donc des cercles habituels de la parole critique de gauche. C’est notamment le cas de Michel Torres Corona, une figure bien connue du public cubain en tant qu’animateur de l’émission télévisée Con Filo. 

***

Approbation express et références manipulées

L’approbation rapide à Cuba de 176 mesures qui transforment radicalement le modèle économique du pays a été saluée par beaucoup qui plaidaient depuis des années pour une réforme – parfois de manière abstraite. Mais elle a également suscité la controverse, l’incompréhension, l’étonnement et — comment le nier ? — la déception chez d’autres.

Le processus d’approbation, exceptionnellement rapide, s’est déroulé comme suit : le vendredi 12 juin, nous avons assisté à une apparition inattendue du président de la République, Miguel Díaz-Canel, devant la presse nationale. Il y annonçait des mesures et des changements que tous (de l’avis général) pressentaient comme allant dans le sens d’une plus grande libéralisation, mais dont personne – à l’exception des personnes profondément impliquées dans le processus – n’aurait pu imaginer l’ampleur et la profondeur. Moins d’une semaine plus tard, le mercredi 17 juin, l’Assemblée plénière du Comité central du Parti communiste de Cuba (PCC) se réunissait et apportait son soutien politique aux « transformations » ; certains discours de membres du Comité central ont été retransmis à la télévision (dont un discours de Díaz-Canel, qui est également premier secrétaire du PCC), mais aucune mesure n’a été publiée intégralement.

L’acte final de légitimation formelle consistait en une session extraordinaire de l’Assemblée nationale du pouvoir populaire (ANPP), la plus haute instance de l’État selon la Constitution en vigueur, puisqu’elle représente le peuple dans son ensemble. Manuel Marrero, Premier ministre et chef du gouvernement cubain, a lu et expliqué les 176 mesures, une à une, aux députés réunis, dont une grande partie participait par visioconférence. Les débats étaient retransmis en direct à la télévision, à la radio et sur les réseaux numériques.

Et dans un après-midi de travail — avec la lecture et l’affichage, avant le débat, d’une lettre de soutien aux mesures, signée par le général de l’armée Raúl Castro — un vote a été pris en soutien (et à l’unanimité) du « tournant copernicien » de la politique économique cubaine.

Pour aller plus loin
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La version officielle veut que ces mesures ne soient pas prises sous la pression des États-Unis (ni à cause du blocus étouffant intensifié par l’administration de Donald Trump), mais qu’elles résultent d’une décision inévitable. La phrase de Fidel Castro « la révolution, c’est changer tout ce qui doit l’être » a été citée – quasiment à la manière d’un slogan, sans élément de contexte ni analyse critique – et les mots de José Martí, « Il est dans la nature humaine qu’il faut être prospère pour être bon », ont été invoqués. Le Lénine de la NEP a également été dépoussiéré , un Lénine qui aurait conduit un processus réformiste, orienté vers le marché , dans la Russie bolchevique.

Mais voici les mots exacts de Martí : « Être bon est le seul moyen d’être heureux. Être cultivé est le seul moyen d’être libre. Mais, dans le cours normal de la nature humaine, il faut être prospère pour être bon. » Des personnes plus avisées que moi ont déjà souligné la décontextualisation de ce fragment du discours de Martí.

Marlène Vázquez, par exemple, parle d’une interprétation qui s’apparente à « (…) réductionnisme pragmatique [et] qui n’a que peu ou rien à voir avec l’altruisme de Martí ». Elle ajoute : « Martí ne cherchait pas avant tout la prospérité. Il comprenait que les êtres humains ont des besoins matériels à satisfaire, ce qui est naturel, mais ses buts et ses objectifs n’étaient pas ceux d’un homme ordinaire ; il était au-dessus des choses matérielles, et nombre de ses contemporains ont témoigné de son austérité et de son honnêteté ».

Luis Toledo Sande, pour sa part, précise que Martí « (…) ne confondait pas prospérité et richesse matérielle. (…) Il aurait pu devenir millionnaire , et il a véritablement choisi le camp des pauvres : il était l’un d’eux, et c’est ainsi qu’il a vécu, même — car il était un exemple d’honnêteté — lorsqu’il a géré les fonds collectés pour organiser la guerre d’émancipation de sa patrie ».

Concernant la déclaration de Fidel, il y a de nombreuses années, Iroel Sánchez nous avait déjà avertis qu’elle était citée « (…) pour plaider en faveur de la généralisation du « marché libre », du retrait de l’État de la majeure partie de l’économie et de l’élimination de toute réglementation de la concentration des biens ». Iroel nous a invité à situer le « moment historique » dans lequel une telle déclaration a été faite : Fidel a présenté son concept de révolution le 1er mai 2000, au début de ce qu’il a lui-même appelé la « bataille des idées », un processus qui, selon les mots de Fernando Martínez Heredia, constituait une « offensive » qui « visait à freiner les inégalités et à renforcer le socialisme ».

Il n’est pas prudent d’utiliser Martí pour étayer une rhétorique pragmatique, et il n’est pas judicieux de se cacher derrière Fidel pour déguiser un revers en victoire, surtout lorsque celui-ci fut le premier à critiquer les « retraites tactiques » que, à l’instar de Lénine, les révolutionnaires doivent accepter pour la survie du processus historique qu’ils défendent comme une cause vitale.

Dans les discours des deux dirigeants, on trouve leur aveu sincère selon lequel ces mesures étaient des « maux nécessaires » face à certaines conjonctures, qu’il s’agisse de la NEP ou de la réforme des années 90 à Cuba. Cependant, Lénine a régulièrement critiqué la mise en œuvre de ces réformes, allant même jusqu’à dénoncer sévèrement les nouveaux riches, les « pro-NEP » ; et Fidel a entamé le 21e  siècle en déclarant que seuls eux pouvaient détruire la Révolution, le socialisme.

Dans son célèbre discours prononcé à l’Aula Magna de l’Université de La Havane le 17 novembre 2005, Fidel Castro a également déclaré : « L’Empire rêvait de voir s’établir de nombreux autres paladares [petits restaurants privés] à Cuba, mais il se peut qu’il n’en reste aucun ; ou bien pensez-vous que nous sommes devenus néolibéraux ? Aucun d’entre nous n’est devenu néolibéral ; mais nous allons démontrer de manière irréfutable la crise de leurs théories, tout comme nous avons démontré l’échec de leur blocus, de leurs agressions, de leurs tentatives de déstabilisation ».

Les 176 mesures, fruit d’une logique technocratique

Parmi les 176 mesures, certaines se distinguent par leur contenu, qui compromet vraisemblablement la transition socialiste à Cuba. On peut citer, par exemple, la banque privée, qui ouvre la porte aux capitalistes pour instrumentaliser leur pouvoir à Cuba grâce à l’un de leurs outils les plus efficaces. Avons-nous choisi d’oublier la vision léniniste de l’impérialisme comme fusion du capital industriel et du capital bancaire ? Ou encore ces droits fonciers prorogeables jusqu’à 99 ans ! Cela reviendrait concrètement à céder une partie du territoire cubain au-delà de la durée de vie de toute une génération.

Dans quels domaines les banques privées ont-elles servi le bien commun ou le développement d’une nation ? La Banque centrale de Cuba pourra-t-elle contrôler et réguler l’émergence et le développement de ce secteur unique ? Quels obstacles juridiques peuvent être mis en place pour empêcher les capitaux financiers internationaux de dicter le destin de l’île ou pour empêcher l’aliénation totale du territoire national ?

La mesure annoncée de transformer toutes les entreprises d’État socialistes en sociétés par actions est également préoccupante. Qui décidera quelles actions seront vendues ? Quelles entreprises, au final, resteront publiques ? Car il ne s’agit pas là d’une abstraction : si l’État n’est pas maître du tissu entrepreneurial qui, selon la lettre de la Constitution, est le principal acteur de l’économie cubaine… n’acceptons-nous pas alors cet « État minimal » auquel nous nous sommes tant opposés pendant des décennies ? Quel pouvoir réel l’État aura-t-il sur le destin de la nation ?

Des décisions s’imposaient. La décentralisation et l’atténuation de la bureaucratie étaient essentielles. Mais cherchons -nous à supprimer le pouvoir de la bureaucratie centralisée au profit d’une socialisation du pouvoir politique, au profit de l’action communautaire ? Ou bien livrons-nous simplement les véritables structures de pouvoir qui régissent la vie de la société cubaine à ceux qui disposent des plus grandes ressources financières ?

Ces questions et ces doutes ne sont pas le fruit de la suspicion mesquine que l’on aurait pu, par le passé, adresser aux ennemis de la Révolution. Dans un pays où le projet de Constitution de 2019 a fait l’objet de discussions dans tous les quartiers et sur tous les lieux de travail, et où le Code de la famille a été soumis à consultation et à référendum, ces 176 mesures ont été approuvées sans débat public et sans que les citoyens (pas même les membres du Parti) aient la possibilité de signaler des problèmes ou de proposer des modifications.

On parle certes du facteur temps et de l’urgence de notre époque, mais il est pour le moins naïf de penser qu’un processus de transformation à Cuba sera légitime s’il ne tient pas compte du peuple. Et à ce sujet, on pourrait longuement citer, en premier lieu, Fidel.

La rationalité critique et révolutionnaire, véritablement démocratique, s’est heurtée à la logique technocratique : quelques « spécialistes » ont décidé de ce qui est bon pour le peuple sans le consulter. Des prémisses erronées, jadis l’apanage de la contre-révolution, comme la thèse absurde du « blocus intérieur », sont désormais validées publiquement par une rhétorique qui transforme les préoccupations liées aux inégalités et aux injustices en obstacles au progrès. Certes, le blocus étatsunien existe, mais c’est le système politique cubain qui a choisi de ne pas se réformer pour aller de l’avant : cela a été affirmé par des représentants du gouvernement et de l’État. Et cela a été applaudi .

Et c’est précisément le blocus qui semble être passé sous silence à l’occasion de cette réforme triomphale. Le gouvernement a étatsunien mettra-t-il fin aux sanctions financières à l’encontre des banques privées qui font des affaires avec Cuba ou qui s’y implantent ? L’a-t-il déjà fait par le passé ? Dans un contexte de crise internationale — comme le souligne l’économiste uruguayenne Gabriela Cultelli —, les mesures visant à faciliter et à assouplir tous les types d’investissements étrangers seront-elles efficaces ? Tous ces sacrifices en vaudront-ils la peine dans la pratique ?

Le socialisme n’est pas un mode de production

Il ne s’agit pas ici d’un problème de fondamentalisme anti-marché, thème récurrent du discours réformiste. Nul ne conteste que, dans un monde où prévalent les relations monétaires et marchandes, il est impossible pour Cuba de devenir une « oasis communiste ».

Le marché existe et constitue une force puissante à l’intérieur et à l’extérieur de la sphère sociale et nationale, mais c’est une force que la Révolution — pour paraphraser Fidel — doit contester ; le marché, comme l’a déclaré un théoricien que l’on peut difficilement considérer comme stalinien, nommé Léon Trotsky, doit être « discipliné ».

À la lecture des mesures approuvées, on pourrait déduire que la volonté d’exercer un tel pouvoir existe, mais l’histoire des quinze dernières années a été celle d’un État qui a assisté, impuissant, à l’appauvrissement progressif de ses propres institutions et de sa capacité à influencer l’économie, avec les conséquences que cela entraîne (et a entraînées) sur le bien-être de la population.

Le socialisme n’est pas un mode de production ; c’est une étape historique de transition, une phase où l’ancien régime capitaliste n’est pas encore mort (et il est loin d’être moribond aujourd’hui), mais où un mode de production ou une organisation socio-économique radicalement différents n’ont pas encore vu le jour. Il implique la volonté de se détacher du capitalisme et d’avancer vers un horizon où disparaissent l’exploitation de l’homme par l’homme, le culte de l’argent, les autorités politiques et toutes les formes de hiérarchie qui ne découlent pas d’un consensus social. En un mot : le communisme. Le socialisme ne se « construit » pas ; on le traverse pour parvenir à sa négation.

Dans ce processus, il faut s’attendre à des revers, des erreurs et des incohérences. Mais on ne saurait présenter un revers comme un progrès, ni masquer une erreur sous le couvert du destin ; on ne saurait non plus brandir l’incohérence comme un étendard et saluer comme une victoire ce qui, la veille, était considéré comme une défaite. Et oui, nous autres communistes avons subi une défaite à Cuba : les réformistes ont remporté cette offensive, ils ont infiltré l’espace physique de l’État et, pire encore, l’esprit de ceux qui y exercent leur autorité en tant que représentants du peuple ou fonctionnaires.

Mais cela est aussi inhérent au socialisme, à condition de savoir appeler les choses par leur nom et à condition que le Parti, cette avant-garde idéologique qui ne se limite pas à ses plus hauts dirigeants, sache nous conduire au-delà des concessions que nous avons faites en tant que société.

Dans un récent entretien avec le journaliste Roberto Cavada, Miguel Díaz-Canel a déclaré que le pays connaissait des changements, mais toujours dans le but de préserver le socialisme, ce que l’on appelle communément la Révolution, et ses acquis. Il a qualifié la santé et l’éducation de « biens sacrés » qui resteraient « universels et gratuits », et a insisté sur le maintien d’un accès universel à la culture et au sport. Il a affirmé que la réduction de la taille de l’appareil d’État permettrait de diminuer les dépenses publiques et de financer d’autres priorités.

Díaz-Canel a également évoqué la création d’un système commercial unique, un écosystème où tous les acteurs économiques opèrent dans des « conditions similaires », conformément à la Constitution. Il a réaffirmé un point maintes fois souligné dans l’espace public cubain, tant par les représentants du gouvernement que par les citoyens enthousiastes favorables à la réforme : la richesse créée sera redistribuée.

L’esprit qui se dégage de ces déclarations n’éveille pas la suspicion. Au contraire, il est rassurant et réconfortant. Mais l’expérience historique, la pratique érigée en critère de vérité, pèse lourd et trouble celles et ceux d’entre nous qui hésitent entre discipline militante et rébellion.

L’État cubain peut-il rompre avec la tendance des dernières années et protéger les plus vulnérables face à une inflation galopante qui ne faiblit pas et pourrait même accélérer la mise en œuvre des réformes ? Le gouvernement peut-il enrayer l’évasion fiscale massive de ces dernières années afin de socialiser la richesse de quelques-uns ? Le miracle est-il possible à Cuba, contrairement à la réalité internationale, que les nouveaux riches ne cherchent pas (et ne réussissent pas) à corrompre les fonctionnaires censés les contrôler ? Maintenant que la réforme économique est acquise, ne vont-ils pas chercher une réforme politique qui leur soit encore plus profitable ?

Pas de compromis possible avec l’Empire

Quoi qu’il en soit, la voie empruntée durant cet été caniculaire semble irréversible. Le consensus politique, même au niveau local, ne soutiendrait pas une « contre-réforme ».

Cependant, ces transformations n’amélioreront pas à court terme les conditions difficiles dans lesquelles vit aujourd’hui la majorité du peuple cubain, marquées par des coupures d’électricité prolongées et des pénuries alimentaires. Cela signifie que la Révolution et le socialisme font face à un danger plus grand encore que la réforme elle-même : une explosion sociale qui justifierait une intervention militaire américaine. Le risque d’invasion, même avec des améliorations qui commencent à se faire sentir à moyen ou long terme, demeure.

Cette triste sérénité, en revanche, nous accompagne : il n’y a eu ni « pacte d’élites », ni trahison. La réponse du gouvernement impérialiste [étatsunien] a été de balayer les 176 mesures d’un revers de main, les qualifiant de simples « écrans de fumée », et de continuer à approuver des sanctions contre les entreprises et les individus qu’il associe à la « dictature ». Eux (les Rubio et les Trump) ne se contentent pas non plus de réformes économiques ; ils veulent des changements politiques ; ils veulent humilier leurs adversaires, démontrer sans l’ombre d’un doute leur suprématie, notre soumission.

Tant que cet objectif ne sera pas atteint, le blocus se poursuivra, la menace d’une agression militaire persistera et, par la curieuse dialectique de la politique, le « spectre du communisme » continuera de hanter Cuba – la possibilité du socialisme, la possibilité d’un modèle alternatif différent de « la norme », de ce que « font tous les autres ». Par conséquent, et malgré les circonstances très difficiles, cette histoire n’est pas terminée.

Le socialisme est-il mort à Cuba ? Eh bien, non. Il reste de nombreux communistes, au sein des institutions comme en marge, prêts à surmonter cette situation difficile où nous sommes confrontés, collectivement, à l’agression de nos ennemis et à ce « sens commun », selon Gramsci, qui nie les utopies et les rêves de justice.

Et si, en fin de compte, le cours est et sera marqué par les 176 mesures controversées, nous reviendrons sur nos pas avec l’optimisme de la volonté et le pessimisme de la raison — comme l’a également dit le théoricien italien — pour gagner des espaces de discussion, faire de la décentralisation un processus de participation et de contrôle populaire, limiter les fléaux de l’essor libéral, faire de l’exercice du pouvoir un fait démocratique qui renforce la souveraineté du peuple et la justice sociale pour lesquelles nous avons tant sacrifié, pendant des décennies, plusieurs générations.

Le socialisme est conflit et lutte pour le sens. Il l’a toujours été, et plus que jamais pour nous depuis la victoire révolutionnaire [de 1959]. Qui peut nier qu’aujourd’hui, il est, en ce sens, plus vivant que jamais ? Ce ne sera pas facile … mais on y arrivera.

Ce texte a initialement été publié sur le site Alma Plus. Les intertitres sont de Contretemps. Traduit par Stathis Kouvélakis.

24 août 2026

Est-ce la fin du socialisme à Cuba ?

Dans ce texte, Michel E. Torres Corona livre une critique sans concessions d’une vague de mesures de « libéralisation » de l’économie cubaine annoncée le 12 juin dernier. Il le fait à partir des principes fondateurs de la Révolution cubaine elle-même. C’est là assurément un signe que, malgré l’unanimité affichée par la direction de l’État et du parti, des fractures se font jour au sein de la société cubaine, dans un contexte qui reste celui de l’étranglement imposé par l’Empire et d’une lutte pour la survie quotidienne qui épuise la population et réduit drastiquement les marges d’intervention populaire.

L’annonce de ce « paquet » de 176 mesures par le président et secrétaire du Parti communiste Miguel Díaz-Canel a provoqué des réactions contradictoires au niveau international. 

Du côté de l’administration Trump, qui soumet l’île à une blocus total depuis le début de cette année, le département d’Etat a dénoncé « un écran de fumée » et ajouté que les Etats-Unis exigent des « réformes économiques et politiques bien plus substantielles qui rendraient Cuba attractive pour les investisseurs (…) et offriraient au peuple cubain la liberté, la dignité et les opportunités qu’il mérite ». Autant dire que l’Empire n’est disposé à aucun compromis et continuera d’asphyxier l’île-symbole de la révolution latinoaméricaine jusqu’à obtenir une reddition totale – sans exclure une intervention militaire, une option évoquée à plusieurs repris par Trump et d’autres membres de son administration.

Ce qui est sans doute plus intéressant, ce sont les critiques de gauche de ces mesures, largement perçues comme un « rétablissement pur et simple du capitalisme à Cuba » selon l’expression du spécialiste de l’Amérique latine Christophe Ventura. Ces critiques de gauche se font entendre dans le débat interne à Cuba, y compris du côté d’intellectuels ou de commentateurs occupant des fonctions légitimes dans le débat public et les institutions, bien au-delà donc des cercles habituels de la parole critique de gauche. C’est notamment le cas de Michel Torres Corona, une figure bien connue du public cubain en tant qu’animateur de l’émission télévisée Con Filo. 

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Approbation express et références manipulées

L'approbation rapide à Cuba de 176 mesures qui transforment radicalement le modèle économique du pays a été saluée par beaucoup qui plaidaient depuis des années pour une réforme – parfois de manière abstraite. Mais elle a également suscité la controverse, l'incompréhension, l'étonnement et — comment le nier ? — la déception chez d'autres.

Le processus d'approbation, exceptionnellement rapide, s'est déroulé comme suit : le vendredi 12 juin, nous avons assisté à une apparition inattendue du président de la République, Miguel Díaz-Canel, devant la presse nationale. Il y annonçait des mesures et des changements que tous (de l'avis général) pressentaient comme allant dans le sens d’une plus grande libéralisation, mais dont personne – à l'exception des personnes profondément impliquées dans le processus – n'aurait pu imaginer l'ampleur et la profondeur. Moins d'une semaine plus tard, le mercredi 17 juin, l'Assemblée plénière du Comité central du Parti communiste de Cuba (PCC) se réunissait et apportait son soutien politique aux « transformations » ; certains discours de membres du Comité central ont été retransmis à la télévision (dont un discours de Díaz-Canel, qui est également premier secrétaire du PCC), mais aucune mesure n'a été publiée intégralement.

L'acte final de légitimation formelle consistait en une session extraordinaire de l'Assemblée nationale du pouvoir populaire (ANPP), la plus haute instance de l'État selon la Constitution en vigueur, puisqu'elle représente le peuple dans son ensemble. Manuel Marrero, Premier ministre et chef du gouvernement cubain, a lu et expliqué les 176 mesures, une à une, aux députés réunis, dont une grande partie participait par visioconférence. Les débats étaient retransmis en direct à la télévision, à la radio et sur les réseaux numériques.

Et dans un après-midi de travail — avec la lecture et l'affichage, avant le débat, d'une lettre de soutien aux mesures, signée par le général de l'armée Raúl Castro — un vote a été pris en soutien (et à l'unanimité) du « tournant copernicien » de la politique économique cubaine.

Pour aller plus loin

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La version officielle veut que ces mesures ne soient pas prises sous la pression des États-Unis (ni à cause du blocus étouffant intensifié par l'administration de Donald Trump), mais qu'elles résultent d'une décision inévitable. La phrase de Fidel Castro « la révolution, c'est changer tout ce qui doit l'être » a été citée – quasiment à la manière d’un slogan, sans élément de contexte ni analyse critique – et les mots de José Martí, « Il est dans la nature humaine qu'il faut être prospère pour être bon », ont été invoqués. Le Lénine de la NEP a également été dépoussiéré , un Lénine qui aurait conduit un processus réformiste, orienté vers le marché , dans la Russie bolchevique.

Mais voici les mots exacts de Martí : « Être bon est le seul moyen d’être heureux. Être cultivé est le seul moyen d’être libre. Mais, dans le cours normal de la nature humaine, il faut être prospère pour être bon. » Des personnes plus avisées que moi ont déjà souligné la décontextualisation de ce fragment du discours de Martí.

Marlène Vázquez, par exemple, parle d’une interprétation qui s’apparente à « (…) réductionnisme pragmatique [et] qui n’a que peu ou rien à voir avec l’altruisme de Martí ». Elle ajoute : « Martí ne cherchait pas avant tout la prospérité. Il comprenait que les êtres humains ont des besoins matériels à satisfaire, ce qui est naturel, mais ses buts et ses objectifs n’étaient pas ceux d’un homme ordinaire ; il était au-dessus des choses matérielles, et nombre de ses contemporains ont témoigné de son austérité et de son honnêteté ».

Luis Toledo Sande, pour sa part, précise que Martí « (…) ne confondait pas prospérité et richesse matérielle. (…) Il aurait pu devenir millionnaire , et il a véritablement choisi le camp des pauvres : il était l’un d’eux, et c’est ainsi qu’il a vécu, même — car il était un exemple d’honnêteté — lorsqu’il a géré les fonds collectés pour organiser la guerre d’émancipation de sa patrie ».

Concernant la déclaration de Fidel, il y a de nombreuses années, Iroel Sánchez nous avait déjà avertis qu'elle était citée « (...) pour plaider en faveur de la généralisation du « marché libre », du retrait de l'État de la majeure partie de l'économie et de l'élimination de toute réglementation de la concentration des biens ». Iroel nous a invité à situer le « moment historique » dans lequel une telle déclaration a été faite : Fidel a présenté son concept de révolution le 1er mai 2000, au début de ce qu’il a lui-même appelé la « bataille des idées », un processus qui, selon les mots de Fernando Martínez Heredia, constituait une « offensive » qui « visait à freiner les inégalités et à renforcer le socialisme ».

Il n’est pas prudent d’utiliser Martí pour étayer une rhétorique pragmatique, et il n’est pas judicieux de se cacher derrière Fidel pour déguiser un revers en victoire, surtout lorsque celui-ci fut le premier à critiquer les « retraites tactiques » que, à l’instar de Lénine, les révolutionnaires doivent accepter pour la survie du processus historique qu’ils défendent comme une cause vitale.

Dans les discours des deux dirigeants, on trouve leur aveu sincère selon lequel ces mesures étaient des « maux nécessaires » face à certaines conjonctures, qu’il s’agisse de la NEP ou de la réforme des années 90 à Cuba. Cependant, Lénine a régulièrement critiqué la mise en œuvre de ces réformes, allant même jusqu'à dénoncer sévèrement les nouveaux riches, les « pro-NEP » ; et Fidel a entamé le 21e  siècle en déclarant que seuls eux pouvaient détruire la Révolution, le socialisme.

Dans son célèbre discours prononcé à l'Aula Magna de l'Université de La Havane le 17 novembre 2005, Fidel Castro a également déclaré : « L'Empire rêvait de voir s'établir de nombreux autres paladares [petits restaurants privés] à Cuba, mais il se peut qu'il n'en reste aucun ; ou bien pensez-vous que nous sommes devenus néolibéraux ? Aucun d'entre nous n'est devenu néolibéral ; mais nous allons démontrer de manière irréfutable la crise de leurs théories, tout comme nous avons démontré l'échec de leur blocus, de leurs agressions, de leurs tentatives de déstabilisation ».

Les 176 mesures, fruit d’une logique technocratique

Parmi les 176 mesures, certaines se distinguent par leur contenu, qui compromet vraisemblablement la transition socialiste à Cuba. On peut citer, par exemple, la banque privée, qui ouvre la porte aux capitalistes pour instrumentaliser leur pouvoir à Cuba grâce à l'un de leurs outils les plus efficaces. Avons-nous choisi d'oublier la vision léniniste de l'impérialisme comme fusion du capital industriel et du capital bancaire ? Ou encore ces droits fonciers prorogeables jusqu'à 99 ans ! Cela reviendrait concrètement à céder une partie du territoire cubain au-delà de la durée de vie de toute une génération.

Dans quels domaines les banques privées ont-elles servi le bien commun ou le développement d'une nation ? La Banque centrale de Cuba pourra-t-elle contrôler et réguler l'émergence et le développement de ce secteur unique ? Quels obstacles juridiques peuvent être mis en place pour empêcher les capitaux financiers internationaux de dicter le destin de l'île ou pour empêcher l'aliénation totale du territoire national ?

La mesure annoncée de transformer toutes les entreprises d'État socialistes en sociétés par actions est également préoccupante. Qui décidera quelles actions seront vendues ? Quelles entreprises, au final, resteront publiques ? Car il ne s'agit pas là d'une abstraction : si l'État n'est pas maître du tissu entrepreneurial qui, selon la lettre de la Constitution, est le principal acteur de l'économie cubaine… n'acceptons-nous pas alors cet « État minimal » auquel nous nous sommes tant opposés pendant des décennies ? Quel pouvoir réel l'État aura-t-il sur le destin de la nation ?

Des décisions s'imposaient. La décentralisation et l’atténuation de la bureaucratie étaient essentielles. Mais cherchons -nous à supprimer le pouvoir de la bureaucratie centralisée au profit d'une socialisation du pouvoir politique, au profit de l'action communautaire ? Ou bien livrons-nous simplement les véritables structures de pouvoir qui régissent la vie de la société cubaine à ceux qui disposent des plus grandes ressources financières ?

Ces questions et ces doutes ne sont pas le fruit de la suspicion mesquine que l'on aurait pu, par le passé, adresser aux ennemis de la Révolution. Dans un pays où le projet de Constitution de 2019 a fait l'objet de discussions dans tous les quartiers et sur tous les lieux de travail, et où le Code de la famille a été soumis à consultation et à référendum, ces 176 mesures ont été approuvées sans débat public et sans que les citoyens (pas même les membres du Parti) aient la possibilité de signaler des problèmes ou de proposer des modifications.

On parle certes du facteur temps et de l'urgence de notre époque, mais il est pour le moins naïf de penser qu'un processus de transformation à Cuba sera légitime s'il ne tient pas compte du peuple. Et à ce sujet, on pourrait longuement citer, en premier lieu, Fidel.

La rationalité critique et révolutionnaire, véritablement démocratique, s'est heurtée à la logique technocratique : quelques « spécialistes » ont décidé de ce qui est bon pour le peuple sans le consulter. Des prémisses erronées, jadis l'apanage de la contre-révolution, comme la thèse absurde du « blocus intérieur », sont désormais validées publiquement par une rhétorique qui transforme les préoccupations liées aux inégalités et aux injustices en obstacles au progrès. Certes, le blocus étatsunien existe, mais c'est le système politique cubain qui a choisi de ne pas se réformer pour aller de l'avant : cela a été affirmé par des représentants du gouvernement et de l'État. Et cela a été applaudi .

Et c’est précisément le blocus qui semble être passé sous silence à l’occasion de cette réforme triomphale. Le gouvernement a étatsunien mettra-t-il fin aux sanctions financières à l’encontre des banques privées qui font des affaires avec Cuba ou qui s’y implantent ? L’a-t-il déjà fait par le passé ? Dans un contexte de crise internationale — comme le souligne l’économiste uruguayenne Gabriela Cultelli —, les mesures visant à faciliter et à assouplir tous les types d’investissements étrangers seront-elles efficaces ? Tous ces sacrifices en vaudront-ils la peine dans la pratique ?

Le socialisme n’est pas un mode de production

Il ne s'agit pas ici d'un problème de fondamentalisme anti-marché, thème récurrent du discours réformiste. Nul ne conteste que, dans un monde où prévalent les relations monétaires et marchandes, il est impossible pour Cuba de devenir une « oasis communiste ».

Le marché existe et constitue une force puissante à l'intérieur et à l'extérieur de la sphère sociale et nationale, mais c'est une force que la Révolution — pour paraphraser Fidel — doit contester ; le marché, comme l'a déclaré un théoricien que l'on peut difficilement considérer comme stalinien, nommé Léon Trotsky, doit être « discipliné ».

À la lecture des mesures approuvées, on pourrait déduire que la volonté d’exercer un tel pouvoir existe, mais l’histoire des quinze dernières années a été celle d’un État qui a assisté, impuissant, à l’appauvrissement progressif de ses propres institutions et de sa capacité à influencer l’économie, avec les conséquences que cela entraîne (et a entraînées) sur le bien-être de la population.

Le socialisme n'est pas un mode de production ; c'est une étape historique de transition, une phase où l'ancien régime capitaliste n'est pas encore mort (et il est loin d'être moribond aujourd'hui), mais où un mode de production ou une organisation socio-économique radicalement différents n'ont pas encore vu le jour. Il implique la volonté de se détacher du capitalisme et d'avancer vers un horizon où disparaissent l'exploitation de l'homme par l'homme, le culte de l'argent, les autorités politiques et toutes les formes de hiérarchie qui ne découlent pas d'un consensus social. En un mot : le communisme. Le socialisme ne se « construit » pas ; on le traverse pour parvenir à sa négation.

Dans ce processus, il faut s'attendre à des revers, des erreurs et des incohérences. Mais on ne saurait présenter un revers comme un progrès, ni masquer une erreur sous le couvert du destin ; on ne saurait non plus brandir l'incohérence comme un étendard et saluer comme une victoire ce qui, la veille, était considéré comme une défaite. Et oui, nous autres communistes avons subi une défaite à Cuba : les réformistes ont remporté cette offensive, ils ont infiltré l'espace physique de l'État et, pire encore, l'esprit de ceux qui y exercent leur autorité en tant que représentants du peuple ou fonctionnaires.

Mais cela est aussi inhérent au socialisme, à condition de savoir appeler les choses par leur nom et à condition que le Parti, cette avant-garde idéologique qui ne se limite pas à ses plus hauts dirigeants, sache nous conduire au-delà des concessions que nous avons faites en tant que société.

Dans un récent entretien avec le journaliste Roberto Cavada, Miguel Díaz-Canel a déclaré que le pays connaissait des changements, mais toujours dans le but de préserver le socialisme, ce que l'on appelle communément la Révolution, et ses acquis. Il a qualifié la santé et l'éducation de « biens sacrés » qui resteraient « universels et gratuits », et a insisté sur le maintien d'un accès universel à la culture et au sport. Il a affirmé que la réduction de la taille de l'appareil d'État permettrait de diminuer les dépenses publiques et de financer d'autres priorités.

Díaz-Canel a également évoqué la création d'un système commercial unique, un écosystème où tous les acteurs économiques opèrent dans des « conditions similaires », conformément à la Constitution. Il a réaffirmé un point maintes fois souligné dans l'espace public cubain, tant par les représentants du gouvernement que par les citoyens enthousiastes favorables à la réforme : la richesse créée sera redistribuée.

L'esprit qui se dégage de ces déclarations n'éveille pas la suspicion. Au contraire, il est rassurant et réconfortant. Mais l'expérience historique, la pratique érigée en critère de vérité, pèse lourd et trouble celles et ceux d'entre nous qui hésitent entre discipline militante et rébellion.

L’État cubain peut-il rompre avec la tendance des dernières années et protéger les plus vulnérables face à une inflation galopante qui ne faiblit pas et pourrait même accélérer la mise en œuvre des réformes ? Le gouvernement peut-il enrayer l’évasion fiscale massive de ces dernières années afin de socialiser la richesse de quelques-uns ? Le miracle est-il possible à Cuba, contrairement à la réalité internationale, que les nouveaux riches ne cherchent pas (et ne réussissent pas) à corrompre les fonctionnaires censés les contrôler ? Maintenant que la réforme économique est acquise, ne vont-ils pas chercher une réforme politique qui leur soit encore plus profitable ?

Pas de compromis possible avec l’Empire

Quoi qu’il en soit, la voie empruntée durant cet été caniculaire semble irréversible. Le consensus politique, même au niveau local, ne soutiendrait pas une « contre-réforme ».

Cependant, ces transformations n'amélioreront pas à court terme les conditions difficiles dans lesquelles vit aujourd'hui la majorité du peuple cubain, marquées par des coupures d'électricité prolongées et des pénuries alimentaires. Cela signifie que la Révolution et le socialisme font face à un danger plus grand encore que la réforme elle-même : une explosion sociale qui justifierait une intervention militaire américaine. Le risque d'invasion, même avec des améliorations qui commencent à se faire sentir à moyen ou long terme, demeure.

Cette triste sérénité, en revanche, nous accompagne : il n'y a eu ni « pacte d'élites », ni trahison. La réponse du gouvernement impérialiste [étatsunien] a été de balayer les 176 mesures d'un revers de main, les qualifiant de simples « écrans de fumée », et de continuer à approuver des sanctions contre les entreprises et les individus qu'il associe à la « dictature ». Eux (les Rubio et les Trump) ne se contentent pas non plus de réformes économiques ; ils veulent des changements politiques ; ils veulent humilier leurs adversaires, démontrer sans l'ombre d'un doute leur suprématie, notre soumission.

Tant que cet objectif ne sera pas atteint, le blocus se poursuivra, la menace d'une agression militaire persistera et, par la curieuse dialectique de la politique, le « spectre du communisme » continuera de hanter Cuba – la possibilité du socialisme, la possibilité d'un modèle alternatif différent de « la norme », de ce que « font tous les autres ». Par conséquent, et malgré les circonstances très difficiles, cette histoire n'est pas terminée.

Le socialisme est-il mort à Cuba ? Eh bien, non. Il reste de nombreux communistes, au sein des institutions comme en marge, prêts à surmonter cette situation difficile où nous sommes confrontés, collectivement, à l’agression de nos ennemis et à ce « sens commun », selon Gramsci, qui nie les utopies et les rêves de justice.

Et si, en fin de compte, le cours est et sera marqué par les 176 mesures controversées, nous reviendrons sur nos pas avec l’optimisme de la volonté et le pessimisme de la raison — comme l’a également dit le théoricien italien — pour gagner des espaces de discussion, faire de la décentralisation un processus de participation et de contrôle populaire, limiter les fléaux de l’essor libéral, faire de l’exercice du pouvoir un fait démocratique qui renforce la souveraineté du peuple et la justice sociale pour lesquelles nous avons tant sacrifié, pendant des décennies, plusieurs générations.

Le socialisme est conflit et lutte pour le sens. Il l'a toujours été, et plus que jamais pour nous depuis la victoire révolutionnaire [de 1959]. Qui peut nier qu'aujourd'hui, il est, en ce sens, plus vivant que jamais ? Ce ne sera pas facile … mais on y arrivera.

Ce texte a initialement été publié sur le site Alma Plus. Les intertitres sont de Contretemps. Traduit par Stathis Kouvélakis.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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