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De Milei à l’extrême droite mondiale : quelle stratégie pour affronter la vague néofasciste ? 
23 juillet 2026

De Milei à l’extrême droite mondiale : quelle stratégie pour affronter la vague néofasciste ? 


La montée des extrêmes droites et de l’autoritarisme d’État au plan mondial pose un défi stratégique immense aux gauches, aux mouvements ouvriers et aux opprimé·es. À partir du cas argentin, Martín Mosquera propose une analyse ambitieuse de la situation et avance des perspectives pour une gauche radicale décidée à construire l’unité permettant d’affronter la vague réactionnaire et néofasciste tout en maintenant son indépendance politique et en renforçant le mouvement social.

À l’échelle mondiale, la gauche est confrontée à un débat stratégique sur la manière de répondre à la montée réactionnaire actuelle. La réponse dépend de la façon dont nous caractérisons cette période, de ce que nous entendons par « extrême droite » et du type d’unité politique que nous jugeons nécessaire pour y faire face. En Argentine, le débat prend de l’importance face à la détérioration progressive du gouvernement de Milei. Avant d’aborder le cas argentin, il convient toutefois de situer le phénomène à l’échelle mondiale.

L’extrême droite progresse partout dans le monde à un rythme inégal mais soutenu. Elle n’est pas invincible, comme le prouve la récente défaite électorale de Viktor Orbán en Hongrie, mais il ne s’agit pas non plus d’un phénomène purement conjoncturel. Lors des dernières élections au Parlement européen, si l’on additionne ses différentes familles politiques, l’extrême droite est devenue la deuxième force du Parlement, à seulement un siège de la droite traditionnelle regroupée au sein du Parti populaire européen.

En France, le lepénisme a pour la première fois de réelles chances d’accéder à l’Élysée. En Italie, Meloni gouverne depuis 2022 avec des taux de popularité soutenus, tandis qu’en Allemagne, l’AfD a brisé le cordon sanitaire en place depuis l’après-guerre pour devenir la deuxième force nationale. Au Royaume-Uni, Reform UK est en tête des sondages pour la première fois de son histoire. Trump dirige la première puissance mondiale avec un programme explicite de refonte autoritaire de l’État et soutient sans détour ses alliés d’extrême droite dans le reste du monde. 

En Amérique latine, bien que le bolsonarisme ait été chassé du pouvoir il y a trois ans et que Lula ait depuis lors amélioré les indicateurs sociaux clés, avec une croissance de l’économie et de l’emploi ainsi qu’une reprise des revenus populaires, Flavio Bolsonaro est parvenu à dépasser Lula dans certains sondages de second tour. En Équateur, Daniel Noboa consolide un régime autoritaire qui combine la persécution systématique des militants et des opposants à un enchevêtrement institutionnel inquiétant avec le trafic de drogue. Au Chili, José Antonio Kast gouverne depuis mars de cette année. Les exemples pourraient se multiplier : la Turquie d’Erdoğan, l’Inde de Modi, le Salvador de Bukele ou l’Israël de Netanyahu. La force globale de ce phénomène est impressionnante.

Bien que l’extrême droite résiste encore à toute caractérisation définitive, car il s’agit d’un phénomène hétérogène et en évolution, les événements de ces dernières années obligent à abandonner une thèse qui dominait jusqu’à récemment : celle qui voyait dans ces mouvements une simple variante bruyante et seulement plus agressive sur le plan discursif de la droite traditionnelle. Si l’on ne peut écarter une « normalisation bourgeoise » vers un conservatisme conventionnel dans certains cas, il est certain que la tendance prédominante va dans la direction opposée : une menace autoritaire réelle, prête à éroder les libertés démocratiques, les droits sociaux acquis au XXe siècle et même l’intégrité physique de l’opposition politique.

Les exemples s’accumulent. Aux États-Unis, Trump a transformé l’ICE en une police politique fédérale chargée des arrestations et des expulsions arbitraires. Le trumpisme tente de la présenter comme un instrument général de contrôle autoritaire au-delà de la question migratoire : une tentative qui a été mise en évidence par la récente suggestion de Steve Bannon de l’utiliser pour « surveiller » les élections de novembre sous le prétexte d’une prétendue fraude en gestation. Netanyahu mène une guerre d’extermination à Gaza et poursuit ses opposants en justice. 

Milei mène la plus grande offensive contre la classe ouvrière depuis la dernière dictature militaire et intensifie la répression des manifestations sociales. Bolsonaro a orchestré une tentative de coup d’État le 8 janvier 2023. Bukele gouverne le Salvador sous un état d’urgence permanent, avec des dizaines de milliers de détenus privés de procès équitable, et a fait de ce modèle carcéral un objet d’admiration pour une grande partie de la droite latino-américaine. Orbán a construit pendant plus d’une décennie un régime autoritaire, la soi-disant « démocratie illibérale », que le reste du bloc d’extrême droite international a également érigé en modèle à suivre.

Mais cette avancée autoritaire n’équivaut pas encore à une consolidation durable. Ces derniers mois, plusieurs événements semblent indiquer un ralentissement de cette avancée : la défaite électorale d’Orbán, la chute de popularité de Trump et son enlisement en Iran, la détérioration de l’image de Milei, la défaite de Meloni lors du dernier référendum constitutionnel. 

On pourrait également citer des exemples allant dans le sens contraire : Flavio Bolsonaro en tête des sondages, Reform UK qui a brisé le bipartisme britannique historique et s’est imposé lors des dernières élections municipales, le fujimorisme très compétitif au second tour des élections péruviennes. Tout cela montre que nous sommes face à une situation ouverte et que l’extrême droite n’a pas encore stabilisé son projet. Il s’agit d’une bataille politique en cours, avec des avancées et des reculs, qui s’étendra probablement sur toute une période.

La tendance globale est encore instable, mais elle dépasse toute conjoncture passagère. Nous traversons une période réactionnaire, selon l’analyse de Valerio Arcary : un cycle prolongé au cours duquel le rapport de forces devient défavorable en raison de l’accumulation des défaites, la gauche se retrouve sur la défensive et l’extrême droite conserve un ancrage social de masse. La progression électorale de la droite n’est qu’un symptôme. Ce qui est en jeu, c’est une altération plus profonde de l’équilibre politique et social, qui réduit la capacité de défense des classes populaires et ouvre la voie à des défaites de grande envergure. Freiner l’extrême droite est donc la tâche politique centrale de notre époque.

Le cas argentin : Milei, incarnation d’une défaite

Contrairement à la tendance mondiale, une grande partie des analyses de la gauche argentine part du principe que la situation politique locale reste définie par le mouvement pendulaire d’un rapport de forces indécis et instable, généralement décrit comme une polarisation ou u. équilibre de forces hégémonique Selon cette interprétation, les forces partisanes représentant les deux pôles du pendule traversent une crise parallèle : tout comme Milei a balayé la droite traditionnelle, le péronisme subirait, dans l’autre camp, une crise de représentation dont la gauche tirerait profit. Ce serait, comme dirait Tony Cliff, les années 1930 au ralenti : un contexte de polarisation dans lequel le néofascisme et la gauche radicale se développeraient simultanément, et où la tâche consisterait à se préparer à une nouvelle offensive après le bref intérim du gouvernement Milei.

Ce diagnostic est erroné, et il en découle des conséquences politiques erronées, voire délirantes. Les rapports de force sociaux se sont considérablement détériorés ces dernières années. Dans un pays où, pendant un long cycle, la possibilité de mener des politiques d’ajustement et des réformes structurelles favorables aux entreprises a été bloquée – une réalité à laquelle tant le kirchnérisme que le macrisme ont dû faire face, chacun avec sa propre stratégie –, Milei a réussi à imposer « l’ajustement budgétaire le plus important d’une économie en temps de paix » (FMI). Et il l’a fait non seulement sans provoquer d’explosion sociale immédiate, mais en s’affirmant au pouvoir. Quelque chose a changé au plus profond de la société.

Actuellement, Milei subit une détérioration significative de son image, constatée par tous les sondages d’opinion. Cela ne permet toutefois pas de conclure que l’« équilibre » soit réapparu, comme s’il s’agissait d’un mécanisme qui aurait simplement pris un peu plus de temps que prévu. Après deux ans de mandat, dans un contexte de revenus en chute libre et de paralysie de la consommation, le fait que le gouvernement conserve un taux d’approbation compris entre 30 % et 40 %, alors qu’il était parti d’un soutien proche de 50 %, témoigne davantage de résilience que de faiblesse. Il est inquiétant d’imaginer la force politique dont il pourrait disposer s’il bénéficiait d’une économie en expansion comme celle qui a soutenu le premier mandat de Menem entre 1991 et 1994. Il n’est pas surprenant qu’il s’essouffle. Ce qui est remarquable, c’est qu’il reste debout dans le cadre d’une expérimentation d’austérité sans précédent dans la période démocratique.

La survie politique de Milei en dit long sur l’évolution des rapports de forces sociaux et politiques. La situation argentine ne peut plus être envisagée comme un tableau statique, marqué par l’impossibilité éternelle et presque métaphysique de résoudre l’historique « impasse argentine ». Nous ne passons pas simplement par l’un des pôles d’un pendule qui oscille toujours entre les mêmes points : le mouvement pendulaire lui-même a érodé les capacités de résistance sociale. Il est curieux que l’on invoque habituellement le concept gramscien d’« impasse catastrophique » tout en ignorant la principale conclusion de son analyse : l’impasse catastrophique ne décrit pas un état de paralysie permanente, mais une dynamique instable et auto-érosive qui tend à se résoudre par des leaderships césaristes.

Cette modification des rapports de force peut suivre des voies différentes. La voie la plus évidente a été la répression ouverte : dictatures militaires, fascisme ou violence d’État visant à écraser les syndicats et les organisations ouvrières, à atomiser les travailleurs et à briser leur confiance collective. Une autre voie, complémentaire ou alternative à la coercition directe, est la défaite exemplaire d’un secteur stratégique du monde du travail : les cas classiques des mineurs britanniques face à Thatcher ou des contrôleurs aériens sous Reagan montrent comment la rupture d’un syndicat historiquement fort peut discipliner le reste de la classe ouvrière. 

Les crises économiques terminales, en particulier les hyperinflations, peuvent également jouer ce rôle en instaurant une peur massive et paralysante. Il existe enfin un mécanisme moins étudié, qui découle de l’analyse gramscienne de l’« impasse catastrophique » : une altération progressive des rapports de force provoquée par un blocage politique prolongé, dans lequel chaque force parvient à opposer son veto au projet de son adversaire mais ne parvient pas à imposer le sien. Cette dynamique érode les bases sociales des belligérants eux-mêmes et instaure dans la population un sentiment généralisé de démoralisation et d’impasse. Le cas argentin récent peut être lu comme un exemple de cette logique.

Comme le montrent les travaux récents d’Adrián Piva, nous assistons ces dernières années à la maturation silencieuse d’une défaite sociale qui explique la relative passivité face à un ajustement budgétaire colossal et à un recul généralisé des revenus, impensables à un autre moment. Ce processus repose sur une base objective : la stagnation économique amorcée vers 2011-2012, qui a érodé de manière cumulative les capacités d’action collective. L’association intuitive entre crise et révolte est souvent trompeuse : lorsque la détérioration se stabilise, ce qui prolifère, c’est le chômage, le cumul d’emplois et la fragmentation de la main-d’œuvre et, par conséquent, l’affaiblissement du pouvoir social de la classe ouvrière.

En Argentine ces dernières années, s’est ajoutée à cela une inflation persistante, qui a atteint des taux annuels à trois chiffres. Comme l’a observé Perry Anderson dans son analyse des plans de stabilisation en Amérique latine des années 1980, l’hyperinflation peut fonctionner comme un « équivalent fonctionnel » d’une dictature : elle terrorise la population, impose la discipline sans recourir à la coercition directe et prépare le terrain pour la revendication d’ordre. Bien que l’Argentine n’ait pas connu d’hyperinflation récemment, elle a traversé une longue période de forte inflation qui a suffi à provoquer un profond épuisement et à généraliser une demande d’ordre. 

Le tableau a été complété par l’échec politique du dernier gouvernement péroniste, qui a démoralisé le camp progressiste et alimenté une atmosphère anti-étatique décisive pour l’ascension de Milei. La combinaison de ces facteurs a affaibli la combativité de la société et a permis au nouveau gouvernement d’appliquer des mesures qui, dans des conditions « normales », auraient suscité une énorme résistance.

Cette érosion silencieuse a eu pour contrepartie la consolidation d’un bloc social et politique de droite qui, après une radicalisation progressive, a fini par se cristalliser autour de la figure de Milei. Ce bloc réagit politiquement au cycle ouvert en 2001 et, plus spécifiquement, à la manière dont le kirchnérisme l’a géré. Les rapports de force établis après la crise de 2001 ont été contenus et institutionnalisés au cours du premier cycle kirchnériste. Autrement dit, ils ont été stabilisés et, dans un certain sens, préservés grâce à la canalisation partielle des revendications populaires dans un contexte de prospérité extérieure exceptionnelle. 

Cette stratégie a connu des débuts fructueux, durant lesquels le kirchnérisme a réussi à rallier à sa cause une bonne partie du monde des affaires. Lorsque l’offensive de la droite a éclaté en 2008, le kirchnérisme s’est orienté vers une stratégie d’accumulation politique fondée sur la polarisation et la consolidation d’un noyau dur de soutien : il a généré un climat de politisation et d’idéologisation, mais pas de mobilisation ni d’auto-organisation, trait qui l’a différencié de l’expérience vénézuélienne ou bolivienne au cours de ces mêmes années. Cette politisation s’est traduite par l’intégration d’une nouvelle génération dans le militantisme avec un discours anti-oligarchique, par la captation d’une grande partie de la gauche intellectuelle et par la prolongation culturelle de la dynamique inaugurée en 2001.

Mais cette stratégie n’a pas désorganisé la base sociale de droite qui se construisait en parallèle ; au contraire, elle l’a en quelque sorte consolidée à travers la même logique de polarisation permanente : regrouper un noyau de soutien sur la base d’une confrontation constante avec un ennemi sert aussi à unifier et à activer cet adversaire. Et le cycle économique qui avait rendu possible tout ce schéma, soutenu par la demande asiatique en matières premières, le taux de change élevé hérité de la dévaluation de 2002 et les salaires préalablement dépréciés, a commencé à s’essouffler entre 2011 et 2012.

Mettre en évidence les limites du kirchnérisme ne devrait pas réduire la nouvelle droite à un simple épiphénomène des frustrations progressistes. La droite argentine disposait d’une autonomie d’action et d’un terrain social et institutionnel sur lequel se développer : classes moyennes anti-péronistes, bourgeoisie agraire, grands groupes médiatiques, secteurs du pouvoir judiciaire, classe dirigeante concentrée, soutiens internationaux et une culture anti-populaire de longue date. Le phénomène Milei ne peut s’expliquer que comme la condensation d’un processus aux causes multiples, dans lequel les limites du progressisme ont pesé comme un facteur important parmi d’autres. Cela est confirmé par le fait que, dans le monde, l’extrême droite apparaît comme le relais de toutes sortes de courants politiques : gouvernements de droite, centristes ou sociaux-démocrates.

La construction du bloc de droite, quant à elle, a suivi son propre parcours. La stratégie kirchnériste a commencé à générer des tensions avec les classes dominantes dès 2005, lorsque les secteurs souhaitant atténuer la prise en compte des revendications populaires, notamment la revalorisation salariale, ont quitté le gouvernement, ce qui s’est traduit par le départ du ministre de l’Économie Roberto Lavagna. Mais le véritable tournant est survenu en 2008, avec le « conflit agricole ». Face à cette confrontation, la majorité des classes moyennes urbaines ont rompu avec le bloc au pouvoir et ont renoué avec leur antipéronisme traditionnel. 

C’est ainsi qu’une identité anti-kirchnériste s’est construite, combinant le rejet du style populiste et le désir de distinction sociale par rapport aux secteurs populaires bénéficiant d’une aide de l’État. À cela s’est ajoutée la défense d’intérêts matériels concrets : du rejet des retenues à l’exportation sur les commodities, qui a uni la bourgeoisie agraire aux classes moyennes rurales, jusqu’à la protection de l’épargne en dollars, affectée par le contrôle des changes à partir de 2011. Cette identité s’est consolidée avant de trouver un instrument politique adéquat : dès 2008, il existait une frange électorale, initialement minoritaire mais de plus en plus cohésive, disposée à soutenir tout candidat ayant de réelles chances de battre le péronisme. Macri en a tiré parti en 2015 ; Milei, en 2023 (voir Adrián Piva)

Sur ce terrain déjà préparé, Macri a apporté la dernière pièce idéologique qui a débloqué la radicalisation de la droite. Comme le montre Javier Balsa dans Pourquoi Milei a-t-il gagné ?, après l’échec de son gouvernement, il a offert à sa propre base une explication cohérente : « nous avons opté pour le gradualisme plutôt que pour le choc, nous n’avons pas osé réprimer ceux qui se mobilisent pour défendre leurs privilèges corporatistes ». Donner une explication de l’échec permet de contenir sa propre base sociale et offre une stratégie pour l’avenir, qui découle naturellement du diagnostic : une thérapie de choc néolibérale et la répression nécessaire. Cette lecture a ouvert la voie à celui qui incarnerait avec le plus de cohérence ce que Macri n’a pas réussi à faire.

Milei représente le point de cristallisation de quinze ans de construction de la droite face à un camp progressiste épuisé. Son ascension ne dépend pas uniquement de sa propre force, mais aussi de la faiblesse stratégique de son adversaire : le bloc social qui a maintenu le rapport de forces partiellement favorable après 2001. La base sociale de la droite est sortie de l’échec macriste plus radicalisée. Celle du kirchnérisme est entrée dans une phase de démoralisation et de confusion. Pour toutes ces raisons, l’extrême droite doit être comprise comme un phénomène organique et non comme un accident conjoncturel.

Cette caractérisation n’implique bien sûr pas que le contexte politique et les rapports de force qui ont rendu possible l’ascension de Milei soient irréversibles. Mais le plus probable n’est pas un revirement brutal de la situation. S’il y a recomposition, elle se fera à un rythme plus lent et cumulatif, semblable au cycle ouvert en 1995 et qui a abouti en 2001.

Milei est le sous-produit d’une défaite sociale encore partielle ; son programme vise à la transformer en une défaite de grande envergure, capable de modifier radicalement la relation entre l’État et l’accumulation capitaliste et de balayer les vestiges du « collectivisme », des réglementations du travail et des droits sociaux accumulés au cours d’un siècle de conquêtes ouvrières. En revanche, si l’extrême droite est interprétée comme un phénomène accidentel, déconnecté des rapports de force sociaux, la conclusion sera que son gouvernement est viable et qu’il débouchera sur une reprise soudaine des conflits. 

Partant de ce postulat, la gauche n’aurait pas grand-chose à innover : elle pourrait se limiter à son « business as usual » et même espérer un changement radical qui réorienterait le malaise social de l’extrême droite vers la gauche radicale. La réalité est tout autre : une défaite sociale a sensiblement modifié les rapports de force. Il n’existe pas aujourd’hui de société combative en mesure de riposter rapidement. Cela change complètement la donne.

La défaite sociale et ses limites

Cela ne revient pas à affirmer que la défaite sociale a entraîné un glissement homogène vers la droite de l’ensemble de la population ou une perte irréversible de la capacité de résistance. J’appelle « défaite sociale » une altération pratique négative des rapports de force : la perte de la capacité des classes populaires à bloquer des offensives régressives qui, à une autre époque, auraient rencontré une résistance bien plus intense. 

Les défaites sociales et politiques ont des portées diverses : elles peuvent être conjoncturelles et permettre une recomposition rapide, ou historiques et exiger les efforts de toute une génération pour être inversées, avec une multitude de nuances intermédiaires. À cela s’ajoute le fait que la véritable profondeur d’une défaite n’est jamais évidente dès le début ; sa portée réelle se révèle progressivement à travers ses effets.

Le travail empirique sur lequel s’appuie Balsa, mené en 2023, permet de préciser cela. Ses sondages montraient une société divisée, en gros, en trois tiers. Un tiers aux positions économiquement progressistes cohérentes : défense du rôle de l’État, des droits du travail, de la redistribution. Un autre tiers avec un noyau néolibéral dur. Et un tiers intermédiaire, plus diffus : des secteurs centristes, modérés, apolitiques ou simplement frustrés, sans matrice idéologique ferme en aucun sens. 

Comme l’électorat finit par se fracturer en deux grands blocs, ce qui définit généralement la primauté de l’un ou de l’autre, c’est laquelle des deux minorités fortes parvient à attirer la majeure partie de ce secteur intermédiaire. Il n’y a donc pas eu de conversion massive de la société au néolibéralisme ou à la droite : le bloc des positions redistributives et le bloc néolibéral partaient d’une parité numérique approximative. Le tournant décisif s’est produit à un autre niveau.

Le phénomène central est la radicalisation de la droite. L’étude fait état de la quasi-disparition des « libéraux classiques », qui combinaient libre marché et progressisme culturel, au profit d’un « libéralisme autoritaire » où le credo économique cohabite étroitement avec le conservatisme social, la xénophobie et l’antiféminisme. Une droite radicalisée et soudée, dans un contexte marqué par l’échec du dernier gouvernement kirchnériste, a eu la capacité d’interpeller et d’entraîner dans son sillage le tiers intermédiaire. Ce secteur diffus s’est fragmenté entre l’abstention et, pour une part décisive, le vote en faveur de Milei, séduit par un discours viscéralement antipopulaire et antikirchnériste. C’est ce glissement du centre, poussé par le pôle de droite, qui a fini par faire pencher la balance.

Nous ne savons pas exactement comment ces courants ont évolué après deux ans de gouvernement Milei. Le noyau dur du gouvernement a fait preuve d’une fermeté remarquable face à l’ajustement budgétaire et à la baisse des revenus, mais la crise actuelle du gouvernement semble renforcer progressivement le secteur de l’opposition et ouvrir des fissures dans la base de soutien du gouvernement. Même le monde des affaires commence à envisager une figure alternative capable de soutenir le programme économique au cas où l’usure de Milei compromettrait sa viabilité électorale. 

Cependant, à contre-courant, les longues années d’inflation semblent avoir ancré un sens commun, principalement dans ce secteur intermédiaire stratégique : l’exigence d’une macroéconomie « équilibrée » et d’un excédent budgétaire, en opposition à la tendance « populiste » à augmenter les dépenses de manière « irresponsable ». Ce n’est pas un hasard si la quasi-totalité de l’échiquier politique a intégré la demande de discipline budgétaire qui, dans une certaine mesure, émane de la base.

Quoi qu’il en soit, les travaux empiriques sur 2023 restent pertinents : il existe une base sociale aux positions redistributives, d’une taille équivalente au noyau néolibéral, prête à s’opposer au programme d’ajustement actuel. Bien que ce secteur progressiste ne soit pas insensible à l’effet subjectif de la crise inflationniste, qui tempère ses attentes, il continue de contester fondamentalement la dégressivité distributive du modèle. Aujourd’hui, cependant, cette base fonctionne davantage comme un bloc idéologique que comme une force politique active : elle est sur la défensive, essayant d’éviter le pire. C’est exactement le contraire de la radicalisation de son adversaire.

Les données empiriques sur les conflits sociaux sous Milei confirment ce diagnostic. Selon le Secrétariat du travail, en 2025, l’Argentine a connu 465 conflits du travail accompagnés de grèves, le chiffre le plus bas depuis deux décennies ; dans le secteur privé, on n’en a dénombré que 157, le plus bas niveau de la série statistique. Les piquets de grève, selon l’enquête du cabinet de conseil Diagnóstico Político, sont passés de 8 239 en 2023 à 3 893 en 2025 : une baisse de près de 53 % et le niveau le plus bas depuis 2011. Les conflits qui subsistent sont principalement de nature défensive : selon le Centre d’économie politique argentine (CEPA), 63,6 % des cas recensés entre janvier 2024 et février 2026 concernent des licenciements.

Il y a bien sûr eu de grandes journées de mobilisation contre le gouvernement : les marches du 24 mars, la Marche de la fierté antifasciste et antiraciste après les déclarations de Milei à Davos, les grèves générales de la CGT et les manifestations universitaires contre l’étranglement budgétaire. Ces grandes mobilisations montrent que la capacité de résistance n’est pas brisée, et qu’il subsiste un socle d’organisation et de politisation qui, bien que réduit, constitue un point d’appui. Mais, pour l’instant, elles ne suffisent pas à modifier le contexte général : faible conflictualité sociale, contraction historique du mouvement piquetero et absence de processus soutenus d’auto-organisation sur les lieux de travail.

Le décalage avec l’ampleur de l’ajustement saute aux yeux. Selon le CIFRA-CTA, le salaire réel enregistré a chuté de près de 9 % sous le gouvernement Milei, ou de 13 % si l’on utilise un IPC élaboré sur la base d’un panier plus actualisé que celui de l’IPC officiel. Mesurée à l’aune de l’IPC officiel, la perte salariale a été nettement inégale entre les secteurs : en février 2026, le salaire dans le secteur public était inférieur de 18,3 % à celui de novembre 2023, et dans l’administration, la perte atteignait 37,2 %. À cela s’ajoute une détérioration de la qualité de l’emploi qui se traduit par une expansion du travail informel.

La faiblesse se manifeste également sur le plan idéologique. Les récents résultats des élections universitaires en sont un indicateur : la gauche perd de son rayonnement auprès des nouvelles générations. Lors des élections étudiantes de l’UBA, un baromètre historiquement pertinent de la jeunesse politisée, la gauche a enregistré son pire résultat depuis la fin des années 90. Cela ne signifie pas que la jeunesse soit devenue massivement centriste ou de droite, mais que le discours de la gauche, qui conserve son noyau dur, a cessé de fonctionner comme une alternative attrayante à plus grande échelle.

Le faible niveau de conflictualité conditionne les hypothèses sur la façon dont le gouvernement de Milei pourrait prendre fin. Une défaite provoquée par la base, grâce à une reprise de la mobilisation populaire, serait sans aucun doute le meilleur scénario : elle chasserait Milei du pouvoir et permettrait de reconstituer rapidement la force sociale du camp populaire. On ne peut écarter de manière définitive un revirement brutal ou une explosion sociale ; personne ne dispose d’un sismographe de la lutte des classes. Mais les tendances indiquent plutôt un processus graduel de recomposition, et non une explosion. C’est pourquoi la lutte pour vaincre Milei se déplacera vraisemblablement vers le terrain électoral.

De ce diagnostic découle une conséquence politique importante pour tout le cycle à venir. Une éventuelle défaite électorale de Milei en 2027 ouvrirait une nouvelle conjoncture politique, mais ne mettrait pas fin en soi à la période réactionnaire. Les conditions qui l’ont produite continueraient d’opérer : la droite sociale construite depuis 2008, le reflux de la conflictualité sociale et l’atmosphère de compromis héritée tant des échecs progressistes que du radicalisme de droite. Le cas brésilien sert de miroir éloquent : bien que Lula ait battu Bolsonaro en 2022 et réussi à améliorer des indicateurs sociaux clés, le bolsonarisme conserve un socle électoral proche de 35 % et continue de se présenter dans des conditions très compétitives aux prochaines élections.

Le fait qu’une défaite électorale ne mette pas fin à cette période ne signifie pas qu’il importe peu de l’infliger ou non. Dans un tel contexte, gagner du temps est une tâche décisive. Battre Milei aux élections ne suffit pas à reconstituer la force du camp populaire, mais cela barre la route à une victoire stratégique de l’extrême droite : cela l’empêche de profiter de sa fenêtre d’opportunité actuelle pour modifier de manière durable et régressive le rapport de forces entre les classes.

Pourquoi nous ne sommes pas dans les années 1930

L’interprétation dominante de l’extrême droite au sein de la gauche marxiste invoque les années 1930 comme cadre de référence : crise de l’ordre libéral, montée du fascisme, polarisation aiguë, possibilités révolutionnaires encore ouvertes. Cette analogie est trompeuse et conduit à des orientations politiques erronées. Il y a au moins trois raisons de la rejeter.

Premièrement : la révolution est hors de portée de l’horizon politique. Cela peut sembler évident, ou une hérésie, selon le contexte. En 1932, l’Internationale Communiste fonctionnait encore dans l’attente d’une insurrection imminente, et elle n’avait pas tout à fait tort. L’Allemagne en était le théâtre central. Les défaites révolutionnaires accumulées (1918, 1921 et 1923) n’avaient pas réussi à mettre hors de combat la classe ouvrière ni la gauche révolutionnaire, comme en témoignait le redressement du Parti communiste au cours de ces années.

Aujourd’hui, nous ne vivons pas une époque où une rupture révolutionnaire fait partie du tableau immédiat. La perspective socialiste ne peut se reconstruire qu’en partant de cette réalité. Lorsque la classe ouvrière ne peut passer à l’offensive, la tâche principale consiste à recomposer les bases sociales et politiques d’une future contre-offensive. Cela modifie le rapport aux analyses marxistes classiques sur les années 1930. 

Pour Trotsky, par exemple, l’antifascisme avait une double dimension : c’était à la fois une lutte unitaire défensive de toute la classe ouvrière et une lutte anticapitaliste directe, visant à faire de la résistance au fascisme un levier de la révolution prolétarienne. Aujourd’hui, cette seconde dimension est absente : aucune analyse sérieuse ne peut soutenir qu’en Argentine, au Brésil, en France, en Italie ou dans tout autre pays développé, la conquête du pouvoir par la voie insurrectionnelle soit envisagée à court terme. La tâche est défensive, et ce point réorganise tout le raisonnement stratégique

Deuxièmement : il n’existe pas de partis ouvriers de masse, du moins au sens des grands partis réformistes du début du XXe siècle. Le Front Unique Ouvrier présupposait de grandes organisations ayant une implantation réelle et massive au sein de la classe ouvrière, l’une réformiste et l’autre révolutionnaire. Aujourd’hui, ce paysage a disparu, ce qui oblige à repenser ce que signifie l’unité de la classe lorsque les partis qui la représentaient historiquement ont changé de nature. Nous y reviendrons.

Troisièmement : il n’y a pas de polarisation sociale, mais une radicalisation de la droite. Dans les années 1930, il existait des mouvements de masse actifs aux deux extrémités du spectre politique. Aujourd’hui, un seul pôle est radicalisé et enhardi ; l’autre reste sur la défensive et enlisée dans le possibilisme. La société est fracturée en deux camps opposés, mais cette fracture n’a pas entraîné une radicalisation symétrique. C’est la droite qui s’est radicalisée. 

De cette asymétrie découle, comme l’explique bien Henrique Canary, que le mythe d’un « camp antisystème » partagé est un fantasme : il n’existe pas de radicalité sociale politiquement neutre que la gauche puisse disputer à l’extrême droite en se contentant d’élever le ton « antisystème » de son discours. Ce que l’extrême droite appelle « le système », ce sont en réalité les droits sociaux et les libertés publiques conquis au cours de la période précédente : les droits syndicaux, les politiques redistributives, la culture « woke ». Construire une version de gauche de cette radicalité ne rapproche pas la gauche des masses ; cela la déconnecte des niveaux réels de conscience et de combativité populaires.

L’héritage stratégique du marxisme du XXe siècle reste important, mais le transposer mécaniquement au présent conduit à une fausse analogie avec les années 1930. La leçon qu’il convient de retenir est la nécessité d’une politique unitaire et patiente, s’appuyant sur la mobilisation sociale. Dans les années 1930, le front unique était une tactique visant à unir une classe ouvrière organisée, solidement implantée et dotée d’une forte capacité offensive. Aujourd’hui, une politique de masse contre l’extrême droite part d’un terrain beaucoup plus défavorable : une classe ouvrière plus fragmentée, moins confiante en ses propres forces et présentant des niveaux de conscience et de combativité plus faibles.

Un front populaire antifasciste ?

Quelle actualité, donc, des débats que le marxisme a menés face à la montée du fascisme au siècle dernier, en particulier ceux concernant le Front Unique Ouvrier (FUO) et le Front Populaire (FP) ? Il vaut la peine de revenir sur le débat marxiste des années 1920 et 1930. Le front unique a été débattu pour la première fois en 1922 au sein de l’Internationale Communiste, puis repris dans la lutte contre le fascisme.

Lénine était catégorique quant à son importance : quiconque ne comprenait pas le front unique était perdu pour le mouvement communiste. Perry Anderson l’a défini comme « le dernier grand conseil de Lénine au mouvement ouvrier occidental avant sa mort ». Pour Gramsci, la politique du front unique semblait mettre en jeu bien plus qu’une simple unité défensive avec les réformistes. On y trouvait, à l’état embryonnaire, une nouvelle conception de la politique révolutionnaire dans le contexte occidental : le passage de la guerre de manœuvre à la guerre de position, et de la théorie de l’offensive à la théorie de l’hégémonie.

Le front unique était un effort visant à unifier et à faire converger l’activité de l’ensemble des travailleurs, et pas seulement celle de ceux qui suivaient le parti révolutionnaire. Sa logique est relativement simple. Les masses ont besoin d’unir leurs forces pour se défendre. Les révolutionnaires, quant à eux, sont mieux placés pour disputer la direction du mouvement s’ils apparaissent comme son aile la plus unitaire, et non comme un facteur de division. 

Comme les masses apprennent avant tout de leur propre expérience, la démarcation par rapport au réformisme émerge du cours même de la lutte, lorsque ces directions montrent leur incapacité à la mener jusqu’au bout. À partir de là, des scénarios plus complexes peuvent se présenter, comme un gouvernement de front unique : un gouvernement unitaire des organisations de la classe ouvrière, réformistes et révolutionnaires, conçu comme une étape transitoire dans la lutte pour le pouvoir.

Le problème est que, un siècle après ce débat, la réalité de la classe ouvrière et de la gauche ne pourrait être plus différente. Comme nous l’avons souligné, le front unique des années 1920 présupposait l’existence de deux partenaires réels jouissant d’une implantation massive au sein de la classe ouvrière : un parti social-démocrate réformiste et un parti communiste révolutionnaire. Ce monde n’existe plus. Les sociales-démocraties européennes traditionnelles, comme le PS français ou le PSOE espagnol, ont cessé d’être de véritables partis ouvriers il y a des décennies ; aujourd’hui, ils tendent à devenir des représentants de plus en plus organiques de leurs bourgeoisies, même s’ils conservent encore un lien avec la classe ouvrière qui les différencie des partis bourgeois conventionnels. 

Les nouvelles forces de gauche, comme Die Linke, Podemos ou La France Insoumise, sont des acteurs importants, mais leur force s’exprime surtout sur le terrain électoral et ne se traduit pas par un ancrage organique de masse. Les expériences néo-populistes en Amérique latine, comme le kirchnérisme ou Morena, ne peuvent pas non plus être qualifiées de forces réformistes indépendantes. Bien qu’elles disposent d’un ancrage social plus profond que la social-démocratie européenne, ce sont des formations qui entretiennent simultanément des liens avec des fractions des classes dominantes et avec des secteurs populaires.

Si le Front unique ouvrier présupposait l’unité des forces ouvrières qui, ensemble, constituaient une majorité sociale et électorale, il n’est pas clair aujourd’hui qui pourrait occuper cette place. L’unité devrait-elle s’établir entre de petits groupes révolutionnaires d’importance marginale et des appareils électoraux profondément intégrés aux réseaux économiques et politiques des classes dominantes ? Que signifie parler de front unique alors qu’il n’y a plus deux grands partis ouvriers se disputant la direction d’une classe ouvrière organisée, mais des gauches fragmentées, des appareils électoraux instables et des mouvements populaires bien plus faibles ? La politique unitaire reste nécessaire, surtout là où existent des organisations de gauche et de la classe ouvrière. Mais le terrain sur lequel nous évoluons n’est plus le même.

Cette rupture historique par rapport au paysage partisan du XXe siècle conduit à une conclusion : aujourd’hui, l’unité exclusive des forces de gauche ancrées dans la classe ouvrière, bien qu’elle persiste comme axe organisateur de la politique socialiste, est probablement insuffisante pour freiner l’extrême droite. Ce scénario déplace le débat vers un terrain plus épineux : la possibilité d’accords ponctuels avec des secteurs dissidents de la bourgeoisie ou avec des social-démocraties profondément institutionnalisées. Face à ce dilemme, le souvenir du débat sur les fronts populaires impulsés par l’Internationale Communiste (IC) à partir de son VIIe Congrès en 1935 surgit inévitablement.

Le Front Populaire était la politique de l’IC qui succéda à la tactique d’extrême gauche de la « classe contre classe », cette ligne qui assimilait la social-démocratie au fascisme et rejetait toute unité d’action avec les secteurs réformistes. Sous cette nouvelle orientation, l’IC s’est tournée vers une stratégie d’alliances non seulement avec les partis ouvriers, mais aussi avec les partis bourgeois « démocratiques » dans la lutte contre le fascisme.

Cette politique fut remise en cause par Léon Trotsky. Le révolutionnaire russe identifia avec précision les risques majeurs : que la coalition avec la bourgeoisie libérale serve de frein à la mobilisation ouvrière, et que les partis communistes, pris au piège de la nécessité de ne pas « effrayer » leurs alliés, finissent par agir comme le dernier rempart contre une éventuelle rupture révolutionnaire.

Dans les moments de polarisation aiguë ou de montée révolutionnaire, le Front populaire a souvent fonctionné comme un mécanisme de contention. La critique de Trotsky visait ce cœur du problème : l’alliance avec la bourgeoisie libérale tendait à discipliner la classe ouvrière, subordonnant ses propres objectifs au maintien de la coalition. La France et l’Espagne ont offert des exemples dramatiques de cette limite.

Mais l’expérience historique s’est avérée plus ambiguë que la version simplifiée du canon trotskiste. Les victoires électorales du Front populaire ont également renforcé la confiance des classes populaires et ont agi comme des catalyseurs de mobilisation. La victoire de Blum a débouché sur les grèves de juin 1936 ; en Espagne, la victoire du Front populaire a précédé une extraordinaire mobilisation ouvrière et paysanne, qui a atteint son apogée dans la résistance au coup d’État franquiste. Que le stalinisme ait ensuite cherché à contenir et à discipliner ce processus n’annule pas le fait que, dans sa phase initiale, l’antifascisme unitaire a contribué à activer des énergies populaires qui étaient latentes.

Perry Anderson a souligné que Trotsky avait commis des erreurs sectaires dans ses écrits sur la France et l’Espagne, en sous-estimant la nécessité d’alliances avec des secteurs non ouvriers pour la défense des libertés démocratiques, une flexibilité qu’il avait pourtant montrée face à la montée du nazisme ou dans son expérience pratique face à la tentative de coup d’État de Kornilov en août 1917. 

Mais, malgré ces erreurs, l’analyse de Trotsky sur le cas français a saisi l’ambivalence du Front populaire, et s’est avérée plus nuancée et intéressante qu’on ne le reconnaît généralement. Dès 1934, il écrivait que si les socialistes français parvenaient à gagner la confiance de la majorité, les révolutionnaires seraient « toujours prêts à défendre un gouvernement de la SFIO contre la bourgeoisie ». Une fois le gouvernement Blum constitué, la tactique qu’il proposa ne fut pas l’opposition frontale, mais une combinaison de pression par la base et d’exigences partielles à l’égard de la direction. 

Dans une lettre du 21 juin 1936 adressée à ses partisans français, Trotsky avertissait que répéter le mot d’ordre de la grève générale « sans le définir ni le concrétiser serait une erreur », et prévoyait que la prochaine vague de grèves se dirigerait, selon toute probabilité, non pas contre Blum, mais contre ses ennemis : les « deux cents familles », les radicaux, le Sénat et l’état-major. Pour Trotsky, cette distinction était décisive : « Nous ne mettons pas Léon Blum dans le même sac que ceux de Wendel et de La Roque. Nous accusons Blum de ne pas comprendre la formidable résistance de ceux de Wendel et de La Roque ». Il en découlait l’obligation de se présenter devant la classe ouvrière « non pas comme un obstacle, mais comme des personnes qui veulent que les choses avancent ».

Ce point permet de tirer une conclusion stratégique probablement contre-intuitive pour le sens commun de la gauche marxiste : bien souvent, les masses ne se radicalisent pas malgré leur confiance dans les directions réformistes, mais grâce à cette confiance. La mobilisation populaire commence généralement lorsque de larges secteurs perçoivent qu’il existe une force politique capable de traduire leurs revendications en résultats concrets. Cette force, dans les premières phases d’une montée en puissance, est généralement une direction modérée, national-populaire ou réformiste. Sans ce premier moment de confiance, il y a peu de chances qu’il y ait un deuxième moment de pression, de débordement ou de radicalisation. Postuler le débordement comme point de départ, au lieu de le comprendre comme le résultat possible d’un processus, c’est confondre l’issue avec ses conditions.

Comme l’ont montré les grèves de juin 1936, la victoire du FP a servi de détonateur à l’action directe. La même logique s’observe dans d’autres processus. Au Chili de l’Unité populaire, la confiance dans la « voie électorale vers le socialisme » a déclenché une mobilisation qui a fini par déborder Allende lui-même par la gauche, avec les occupations d’usines et les cordons industriels. L’Argentine de 1973 offre un autre exemple : l’investiture de Cámpora en mai et celle de Perón en octobre ont encouragé une radicalisation du camp populaire que le péronisme ne contrôlait pas, accompagnée d’une augmentation significative des conflits ouvriers. Les exemples pourraient se multiplier.

Sans mettre sur un pied d’égalité des processus historiquement distincts, tous montrent une logique qu’il importe de retenir : la confiance dans une direction politique populaire ou réformiste peut libérer des énergies sociales que cette même direction ne contrôle pas entièrement. La victoire électorale, lorsque les classes populaires la vivent comme leur propre victoire, modifie l’état d’esprit collectif, élève les attentes sociales et rend plus crédible l’idée que lutter sert à quelque chose. Cette dynamique ne garantit pas une issue progressiste ; elle peut aussi être contenue ou vaincue. Mais elle contredit l’idée selon laquelle toute médiation réformiste ne produit que de la passivité.

Alors, quelle forme doit prendre l’unité des forces populaires et leur relation avec les partis libéraux ou centristes dans la lutte contre l’extrême droite ?

Il faut distinguer deux choses. D’une part, le FP en tant que subordination stratégique du mouvement ouvrier à la bourgeoisie, sous le mot d’ordre implicite de démobiliser pour ne pas « effrayer » les alliés. D’autre part, l’action unitaire, ponctuelle et transitoire, structurée autour d’un objectif limité et précis : barrer la route à la réaction et défendre les libertés démocratiques menacées. Cette dernière modalité permet de préserver l’indépendance politique de la gauche, en partant du principe que la tâche centrale, le lendemain, reste la recomposition autonome de la classe ouvrière. La tradition marxiste n’a pas rejeté ce second type d’intervention. Par exemple, l’unité d’action contre les dictatures en Amérique latine a compté sur la participation de composantes bourgeoises, y compris initialement dans des processus qui ont abouti à des révolutions, comme au Nicaragua ou à Cuba.

La coalition Lula-Alckmin de 2022 au Brésil n’a pas représenté une belle expression du marxisme révolutionnaire ; pas plus que le NFP qui, en 2024, a provisoirement bloqué l’accès du RN au pouvoir en France. Dans les deux cas, il s’agissait de solutions défensives, nées de rapports de force défavorables, qui ont rempli une fonction immédiate : évincer ou freiner l’extrême droite. Mais dans aucun des deux cas, la direction de l’alliance n’est restée entre les mains de l’aile bourgeoise libérale. 

Au Brésil, c’est Lula qui a mené le processus et non les partis du Centrão ; en France, l’hégémonie à gauche est revenue à la force dirigée par Mélenchon et non au Parti socialiste. Cet équilibre interne a ouvert un double champ de bataille : contre la réaction, à travers des fronts dotés d’une réelle compétitivité électorale, et au sein même du « camp antifasciste », pour éviter que la lutte contre l’extrême droite ne débouche sur des gouvernements de gestion social-libérale qui finissent par démobiliser et démoraliser les classes populaires. Une large alliance dirigée par le centre tend à transformer la lutte contre l’extrême droite en une défense de l’ordre établi ; une large alliance sous l’hégémonie d’une direction réformiste ou populiste peut, en revanche, ouvrir un champ de bataille plus favorable, surtout lorsqu’elle s’appuie sur la mobilisation et sur un programme de recomposition sociale.

La question actuelle est de transposer la leçon de l’unité dans un contexte social et politique profondément différent de celui des scénarios antifascistes du XXe siècle. En période réactionnaire, l’unité contre l’extrême droite est indispensable, mais son contenu, sa conduite et son rapport à la mobilisation populaire sont sujets à débat. Une politique socialiste qui se contente de se démarquer ou de dénoncer reste en deçà de la tâche. La gauche doit intervenir au sein du « bloc antifasciste » en tant que son aile la plus cohérente : promouvoir l’unité contre la réaction sans renoncer à l’indépendance de classe et lier chaque combat démocratique à la reconstruction matérielle et organisationnelle des classes populaires.

Se radicaliser ? Se recentrer ?

Au sein de la gauche et de l’opposition à Milei, deux réponses opposées circulent face à l’extrême droite. 

La première, prédominante au sein du péronisme et du progressisme, soutient qu’il est nécessaire de se modérer pour s’adapter au nouveau climat idéologique de la société et capter le vote centriste qui oscille généralement entre l’un et l’autre des blocs. Comme c’est souvent le cas, cette orientation ne repose pas uniquement sur des raisons idéologiques. Elle exprime également un large consensus au sein de l’élite politique sur la nécessité de freiner l’expansion budgétaire, qui, au cours du cycle précédent, avait servi à contenir les revendications populaires.

L’argument met en avant un problème réel : le centre existe, il oscille, et sans lui, on ne gagne pas d’élection. Comment, sinon, rivaliser avec les secteurs apolitiques, centristes ou frustrés qui, jusqu’à récemment, penchaient vers Milei ou se réfugiaient dans l’abstention ? Le problème est que le virage vers le centre, ou carrément vers la droite, prépare le terrain pour de futures défaites. L’expérience du dernier gouvernement péroniste en est la preuve la plus récente : une large coalition qui promettait de rétablir les revenus a fini par gérer l’ajustement avec un discours progressiste et a cédé à l’extrême droite le monopole du mécontentement.

À l’opposé, on affirme que la montée de l’extrême droite est indissociable de la frustration engendrée par la modération progressiste. La réponse serait donc de radicaliser le programme : apporter une réponse plus claire aux besoins populaires et renforcer le mouvement populaire dans la lutte contre l’extrême droite. L’intuition est juste. Mais tout dépend de ce que l’on entend ici par « radicaliser ».

Il convient d’avancer avec prudence. Du moins dans l’immédiat, il n’existe pas de conditions sociales ni politiques pour des mesures de rupture avec la bourgeoisie ou d’interventionnisme brutal sur la grande propriété. Comme nous l’avons vu, il n’existe pas de radicalité « antisystème » neutre que la gauche puisse revendiquer en durcissant le ton de son discours. Prétendre rivaliser sur ce terrain conduit à l’isolement.

Les expériences récentes les plus réussies de la gauche à l’échelle mondiale, comme celle de Zohran Mamdani à New York, La France Insoumise ou Adelante Andalucía, sont souvent citées comme des exemples de radicalisation à gauche. Mais, à proprement parler, elles font autre chose : elles rompent avec le modèle social-libéral de la social-démocratie conventionnelle sans proposer de programme socialiste ambitieux. Le mot d’ordre central de Mamdani était le coût du logement et de la vie à New York, et non la Vienne rouge. Les autres cas vont dans le même sens. 

Dans la conjoncture actuelle, l’unité contre l’extrême droite doit s’appuyer sur un « programme minimum », au sens classique de la distinction social-démocrate entre programme minimum et programme maximum : un ensemble de mesures qui, dans les conditions actuelles, permettent d’améliorer la vie quotidienne de la classe ouvrière, de regagner la confiance collective et de bloquer la poussée autoritaire.

Il serait exagéré d’appeler cela une radicalisation au sens strict, du moins dans le sens qu’un socialiste donne à cette expression. Mais cela oblige à mettre à l’épreuve le programme que les différents secteurs de la classe politique, y compris dans une large mesure le kirchnérisme, sont prêts à assumer. Le dernier gouvernement péroniste a déçu sa base sociale parce qu’il n’a pas tenu ses promesses, même modestes, de rétablissement des salaires et des revenus populaires après l’ajustement macroéconomique du macrisme, plutôt que pour avoir fait face à une pression venant de la base en faveur de réformes structurelles profondes. Cette frustration ne tient pas seulement à la volonté ou aux erreurs des dirigeants, mais aussi à des contraintes structurelles sur lesquelles je reviendrai plus loin.

Les alternatives à Milei

Sans écarter l’hypothèse d’une réélection de Javier Milei, que la consolidation de la base sociale de la droite rend plausible, notamment en cas d’amélioration durable de la situation économique, il est nécessaire d’envisager les configurations politiques qui pourraient émerger après 2027. Quatre scénarios principaux peuvent être distingués.

Le premier scénario est celui d’une continuité au sein même du mouvement : un changement de candidat qui conserverait le programme et les méthodes, avec une figure comme Patricia Bullrich capable d’unifier la LLA (La Libertad Avanza) et le PRO (Propuesta Republicana) et de tirer parti de l’usure de Milei. Il s’agirait d’une continuité du projet d’extrême droite, et non d’un virage vers la droite conventionnelle. Une autre possibilité est une relève par le centre-droit traditionnel, avec Macri ou ce qui reste du PRO se présentant comme une gestion plus ordonnée de la même orientation économique, bien que probablement avec moins d’autoritarisme. Une troisième variante est la droite péroniste : Massa ou un dirigeant conservateur similaire, capable de tirer parti de l’usure depuis un péronisme favorable au marché. Enfin, il y a une forme de réédition du kirchnérisme ou du progressisme, avec Axel Kicillof comme nom le plus probable pour l’instant. 

Les trois premières hypothèses sont, pour l’essentiel, des variantes de continuité du programme économique, qu’elles atténuent ou non les méthodes autoritaires. C’est pourquoi il convient de s’attarder sur la quatrième, qui est celle que certains secteurs de la gauche envisagent comme un horizon souhaitable.

Que pourrait-on attendre d’un nouveau gouvernement kirchnériste ? Pas grand-chose. Ce ne serait pas un gouvernement de rupture ni de confrontation radicale avec les classes dominantes ; le kirchnérisme n’a jamais manifesté d’ambitions de ce type. Mais cela ne signifie pas qu’un tel gouvernement soit indifférent du point de vue des intérêts populaires. La question fondamentale est de savoir s’il existe les conditions pour recréer une expérience redistributive comme celle qui a caractérisé le premier kirchnérisme. Cette expérience s’est déroulée dans un contexte politique, économique et international très particulier : la prospérité alimentée par la demande asiatique, combinée à un rapport de forces partiellement favorable aux classes populaires après 2001 et des salaires fortement dépréciés par la crise et la dévaluation brutale menée par le gouvernement de Duhalde.

La situation actuelle est plus ambiguë. L’Argentine accuse un retard important en matière de compétitivité et de productivité, ce qui alimente les pressions des entreprises en faveur de réformes visant à assouplir le marché du travail et à ajuster les finances publiques. Sur le plan international, on observe des signes d’un nouveau cycle de hausse des recettes d’exportation, bien que les résultats ne soient pas encore immédiats, cette fois-ci porté par la demande de nouveaux produits exportables : pétrole et gaz non conventionnels, lithium, cuivre et autres minerais critiques. 

Mais le rapport de forces s’est considérablement dégradé. Le contexte exceptionnel dans lequel le monde des affaires tolérait un gouvernement présentant des traits d’autonomie, à condition de rétablir l’ordre social, comme ce fut le cas avec le premier kirchnérisme, n’existe plus. Tout gouvernement alternatif serait probablement confronté à une hostilité permanente de la part des « marchés ». Enfin, le gel des salaires imposé par Milei, qui perdure depuis les gouvernements Macri et Fernández, ajouté aux réformes structurelles en cours, pourrait faciliter un processus d’investissements, à condition que les entrepreneurs estiment qu’il existe un « climat favorable aux affaires ». 

En somme, il existe une certaine marge de manœuvre pour une reprise économique et pour une politique partiellement redistributive sans modifications drastiques de la structure économique ni de la grande propriété, ce qu’aucun secteur du péronisme ne propose. Mais cette marge est plus étroite que celle dont disposait le premier kirchnérisme.

Quoi qu’il en soit, cette marge étroite ne définit pas à elle seule l’orientation politique d’un gouvernement alternatif. Lula a remporté les élections en 2022 avec un programme de recomposition modeste des revenus populaires. Au cours de la première phase de son mandat, l’adaptation aux attentes des classes dominantes et le report de certaines mesures progressistes ont érodé sa base et donné du souffle au bolsonarisme. 

La situation a commencé à évoluer lorsque le gouvernement a repris un agenda social plus clair : extension de l’exonération de l’impôt sur le revenu pour les travailleurs à faibles revenus, alourdissement de la charge fiscale sur les secteurs à hauts revenus, investissements publics via le Nouveau PAC et mesures de crédit pour les secteurs précarisés. Cette orientation lui a permis de reprendre l’initiative politique et de regagner partiellement sa popularité. Actuellement, la consolidation de son gouvernement avance au rythme de la campagne pour la réduction du temps de travail, dont l’adoption signifierait une victoire de grande envergure.

La leçon brésilienne permet d’évaluer les limites et les potentialités qu’ouvrirait une défaite électorale de Milei face à une force partiellement progressiste issue du péronisme. Un gouvernement de ce type, contrairement à un gouvernement de droite traditionnelle ou de droite péroniste, offrirait de meilleures conditions pour la pression venant de la base. Ses engagements envers sa base sociale, les syndicats et les attentes populaires qu’il suscite le rendraient plus réceptif à la mobilisation, sans que la gauche ait pour autant à compromettre son indépendance politique. L’objectif serait de faire avancer un programme de rétablissement des revenus et des droits populaires, tout en défendant les libertés démocratiques et les organisations syndicales et sociales face à l’autoritarisme.

Les tâches de la gauche

Milei incarne une défaite sociale partielle et tente d’en faire une reconfiguration durable des rapports de force. Ce diagnostic fixe le point de départ : la gauche ne peut pas attendre passivement la fin de son gouvernement comme s’il s’agissait d’une conjoncture de plus dans le mouvement de va-et-vient de la politique argentine. L’« utopie mobilisatrice » de la conjoncture consiste à barrer la route à l’extrême droite et à créer un terrain plus favorable à la recomposition populaire. 

Mettre cette orientation en pratique exige de construire l’unité contre la réaction sans perdre son indépendance politique. Cela exige, en outre, une tâche plus longue : reconstruire la force sociale, syndicale, territoriale et culturelle du camp populaire. Les discussions les plus difficiles commencent lorsqu’il s’agit de donner un contenu concret à cette orientation unitaire : avec quel programme, sous quelle direction et avec quelle relation entre intervention électorale et mobilisation par la base.

Avant d’aller plus loin, il faut dissiper un mirage. Ces derniers mois, des sondages ont révélé que Myriam Bregman figurait parmi les dirigeants ayant la meilleure image, voire, dans certains cas, en tête. Ce chiffre est encourageant. Mais il n’équivaut pas à une intention de vote, et encore moins à une radicalisation des masses vers la gauche. Une figure de gauche peut être appréciée par des secteurs bien plus larges que sa base électorale sans pour autant devenir une alternative politique effective. 

En France, Olivier Besancenot a atteint près de 60 % d’image positive à la fin des années 2000, dépassant les principales figures du Parti Socialiste et de la droite, sans que la LCR ni le NPA ne dépassent jamais les 5 % lors d’une élection présidentielle. Une partie de la société peut apprécier l’honnêteté, la combativité et le charisme d’une personnalité sans pour autant partager ses idées ni croire qu’elle puisse résoudre ses problèmes concrets.

L’ascension d’une figure de gauche ne contredit pas nécessairement le caractère défensif de la période. Dans un contexte de crise du péronisme, mais où persiste un noyau social progressiste relativement solide, il est naturel qu’un secteur important voie Bregman d’un œil favorable sans pour autant rompre nécessairement avec le camp national-populaire. 

Les travaux de Balsa confirment cette distance entre sympathie, identité politique et intention de vote : en 2023, quatre électeurs de Bregman sur dix lors des primaires se sont tournés vers Massa lors des élections générales, et 58 % d’entre eux se sentaient en réalité proches du pouvoir en place. Une bonne partie de cet électorat fonctionne comme une frontière poreuse du vote national-populaire : il exprime son mécontentement en votant à gauche lors des primaires ou des élections non décisives, et revient au péronisme lorsque la menace de la droite devient imminente.

Ce phénomène est, en tout état de cause, un signe positif : il traduit l’appréciation d’une voix perçue comme cohérente dans un camp progressiste lassé des candidats conservateurs que lui propose le péronisme. La question décisive est de savoir ce qu’il faut faire de cette bonne image. Et c’est là que réapparaît le plafond du Frente de Izquierda, qui est avant tout un plafond de compréhension de la période. Dans la pratique, ses principaux courants ont tendance à traiter Milei comme un phénomène passager et à déplacer l’axe du débat de la question de savoir comment vaincre l’extrême droite vers celle de savoir qui dirige l’opposition : le péronisme ou la gauche. 

Cette lecture rend impossibles les tâches d’unité, qui sont justement les seules qui permettraient à la fois de barrer la route à Milei et de consolider la croissance de la gauche. Une gauche prête à agir comme l’aile combative d’un large bloc contre la réaction, capable de proposer les mesures unitaires que la situation exige sans renoncer à son indépendance, pourrait sortir renforcée de ce cycle tout en contribuant à freiner l’extrême droite. Pour l’instant, malheureusement, rien n’indique qu’un tel revirement se produira.

L’usure du gouvernement ouvre une opportunité pour la gauche, à condition qu’elle s’oriente autrement. Il existe un noyau social qui ne s’est pas laissé entraîner par la réaction et qui apprécie les voix perçues comme cohérentes et combatives. Cette opportunité doit être exploitée sur plusieurs fronts. Le premier est la rue : se rassembler le plus largement possible dans chaque conflit défensif concret, contre la réforme du travail, pour la défense de l’université et la santé publiques, contre les licenciements et face à la répression de la contestation. L’unité d’action n’exige ni accord programmatique ni dissolution des identités.

Sur le plan électoral, la tâche consiste à élaborer des tactiques transitoires qui tiennent compte de la réalité et des menaces en jeu. La gauche doit partir d’un constat élémentaire : elle n’a pas aujourd’hui la force de chasser Milei du gouvernement à elle seule. C’est évident. Si la priorité est d’empêcher l’extrême droite de consolider son cycle de réformes régressives et son durcissement autoritaire, alors on ne peut écarter une forme de soutien ponctuel, critique et circonscrit à la candidature qui soit réellement en mesure de la battre, et qui émergera vraisemblablement du péronisme ou d’un bloc progressiste plus large. Nier ce problème au nom de l’indépendance politique relègue la gauche à un rôle symbolique au moment même où se joue la possibilité d’empêcher une défaite de plus grande ampleur.

Cela dit, ce soutien, là où il s’avère nécessaire, ne doit pas être confondu avec une intégration ni avec une confiance politique dans un futur gouvernement péroniste : il serait strictement défensif, visant à évincer l’extrême droite. Comme nous l’avons déjà fait valoir, un éventuel gouvernement péroniste rompra difficilement avec les contraintes structurelles de l’économie argentine, et tendra probablement vers une stabilisation modérée, négociée avec des secteurs du monde des affaires et limitée par le mandat de discipline budgétaire ancré par la crise inflationniste. Mais il barrerait la route à l’extrême droite et serait plus réceptif à la pression venant de la base. 

C’est pourquoi la gauche doit intervenir sur deux fronts : contribuer à barrer la route à Milei et se préparer dès le premier jour à agir en toute indépendance face à ce gouvernement, en exigeant des mesures de redressement populaire et en s’appuyant sur la mobilisation sociale. Une expérience récente montre que cela est parfaitement possible. Au Brésil, le PSOL s’est construit comme une force de gauche indépendante du PT, combinant autonomie politique, action unitaire contre le bolsonarisme et accords ponctuels avec le lulisme lorsque la conjoncture l’exigeait. Et tout au long de ce processus, il a renforcé son ancrage et son influence.

Sur le plan stratégique, la tâche est plus lente et plus décisive. Une victoire électorale peut ouvrir un terrain plus favorable, mais elle ne change pas à elle seule les rapports de force. Ce changement exige de reconstruire la force sociale du camp populaire : organisation sur les lieux de travail et dans les quartiers, relance de la vie syndicale, réanimation de la conflictualité sociale et lutte pour l’hégémonie culturelle. 

Il faut reconstruire les institutions ouvrières et populaires, sur le terrain syndical, partisan et associatif, qui donnent une densité sociale à tout projet de transformation plus ambitieux. C’est là que se joue la possibilité de forger de nouvelles forces politiques, capables de dépasser par la gauche les limites des expériences progressistes précédentes. Ce n’est que sur cette base qu’il sera possible de construire une alternative de fond à l’ordre néolibéral en crise et à la réaction d’extrême droite, et non de simples coalitions défensives.

Rien de tout cela ne garantit quoi que ce soit. La période est difficile et peut encore s’aggraver. Mais la gauche est face à un dilemme : comprendre le moment, gagner du temps pour une recomposition et construire une orientation unitaire, ou gâcher l’occasion tout en contemplant, depuis l’auto-isolement, comment la droite consolide sa victoire. Dans chaque pays où l’extrême droite progresse, au-delà des particularités nationales, le même problème se pose : comment éviter l’isolement sectaire sans diluer l’indépendance politique, et comment construire une unité qui accumule une force réelle pour vaincre la réaction. C’est en grande partie de la manière dont ce dilemme sera résolu que dépendra l’orientation que prendra la période.

23 juillet 2026

De Milei à l’extrême droite mondiale : quelle stratégie pour affronter la vague néofasciste ? 

La montée des extrêmes droites et de l’autoritarisme d’État au plan mondial pose un défi stratégique immense aux gauches, aux mouvements ouvriers et aux opprimé·es. À partir du cas argentin, Martín Mosquera propose une analyse ambitieuse de la situation et avance des perspectives pour une gauche radicale décidée à construire l’unité permettant d’affronter la vague réactionnaire et néofasciste tout en maintenant son indépendance politique et en renforçant le mouvement social.

À l'échelle mondiale, la gauche est confrontée à un débat stratégique sur la manière de répondre à la montée réactionnaire actuelle. La réponse dépend de la façon dont nous caractérisons cette période, de ce que nous entendons par « extrême droite » et du type d'unité politique que nous jugeons nécessaire pour y faire face. En Argentine, le débat prend de l’importance face à la détérioration progressive du gouvernement de Milei. Avant d’aborder le cas argentin, il convient toutefois de situer le phénomène à l’échelle mondiale.

L’extrême droite progresse partout dans le monde à un rythme inégal mais soutenu. Elle n’est pas invincible, comme le prouve la récente défaite électorale de Viktor Orbán en Hongrie, mais il ne s’agit pas non plus d’un phénomène purement conjoncturel. Lors des dernières élections au Parlement européen, si l’on additionne ses différentes familles politiques, l’extrême droite est devenue la deuxième force du Parlement, à seulement un siège de la droite traditionnelle regroupée au sein du Parti populaire européen.

En France, le lepénisme a pour la première fois de réelles chances d’accéder à l’Élysée. En Italie, Meloni gouverne depuis 2022 avec des taux de popularité soutenus, tandis qu’en Allemagne, l’AfD a brisé le cordon sanitaire en place depuis l’après-guerre pour devenir la deuxième force nationale. Au Royaume-Uni, Reform UK est en tête des sondages pour la première fois de son histoire. Trump dirige la première puissance mondiale avec un programme explicite de refonte autoritaire de l’État et soutient sans détour ses alliés d’extrême droite dans le reste du monde. 

En Amérique latine, bien que le bolsonarisme ait été chassé du pouvoir il y a trois ans et que Lula ait depuis lors amélioré les indicateurs sociaux clés, avec une croissance de l’économie et de l’emploi ainsi qu’une reprise des revenus populaires, Flavio Bolsonaro est parvenu à dépasser Lula dans certains sondages de second tour. En Équateur, Daniel Noboa consolide un régime autoritaire qui combine la persécution systématique des militants et des opposants à un enchevêtrement institutionnel inquiétant avec le trafic de drogue. Au Chili, José Antonio Kast gouverne depuis mars de cette année. Les exemples pourraient se multiplier : la Turquie d’Erdoğan, l’Inde de Modi, le Salvador de Bukele ou l’Israël de Netanyahu. La force globale de ce phénomène est impressionnante.

Bien que l’extrême droite résiste encore à toute caractérisation définitive, car il s’agit d’un phénomène hétérogène et en évolution, les événements de ces dernières années obligent à abandonner une thèse qui dominait jusqu’à récemment : celle qui voyait dans ces mouvements une simple variante bruyante et seulement plus agressive sur le plan discursif de la droite traditionnelle. Si l’on ne peut écarter une « normalisation bourgeoise » vers un conservatisme conventionnel dans certains cas, il est certain que la tendance prédominante va dans la direction opposée : une menace autoritaire réelle, prête à éroder les libertés démocratiques, les droits sociaux acquis au XXe siècle et même l’intégrité physique de l’opposition politique.

Les exemples s’accumulent. Aux États-Unis, Trump a transformé l’ICE en une police politique fédérale chargée des arrestations et des expulsions arbitraires. Le trumpisme tente de la présenter comme un instrument général de contrôle autoritaire au-delà de la question migratoire : une tentative qui a été mise en évidence par la récente suggestion de Steve Bannon de l’utiliser pour « surveiller » les élections de novembre sous le prétexte d’une prétendue fraude en gestation. Netanyahu mène une guerre d’extermination à Gaza et poursuit ses opposants en justice. 

Milei mène la plus grande offensive contre la classe ouvrière depuis la dernière dictature militaire et intensifie la répression des manifestations sociales. Bolsonaro a orchestré une tentative de coup d’État le 8 janvier 2023. Bukele gouverne le Salvador sous un état d’urgence permanent, avec des dizaines de milliers de détenus privés de procès équitable, et a fait de ce modèle carcéral un objet d’admiration pour une grande partie de la droite latino-américaine. Orbán a construit pendant plus d’une décennie un régime autoritaire, la soi-disant « démocratie illibérale », que le reste du bloc d’extrême droite international a également érigé en modèle à suivre.

Mais cette avancée autoritaire n’équivaut pas encore à une consolidation durable. Ces derniers mois, plusieurs événements semblent indiquer un ralentissement de cette avancée : la défaite électorale d’Orbán, la chute de popularité de Trump et son enlisement en Iran, la détérioration de l’image de Milei, la défaite de Meloni lors du dernier référendum constitutionnel. 

On pourrait également citer des exemples allant dans le sens contraire : Flavio Bolsonaro en tête des sondages, Reform UK qui a brisé le bipartisme britannique historique et s’est imposé lors des dernières élections municipales, le fujimorisme très compétitif au second tour des élections péruviennes. Tout cela montre que nous sommes face à une situation ouverte et que l’extrême droite n’a pas encore stabilisé son projet. Il s'agit d'une bataille politique en cours, avec des avancées et des reculs, qui s'étendra probablement sur toute une période.

La tendance globale est encore instable, mais elle dépasse toute conjoncture passagère. Nous traversons une période réactionnaire, selon l’analyse de Valerio Arcary : un cycle prolongé au cours duquel le rapport de forces devient défavorable en raison de l’accumulation des défaites, la gauche se retrouve sur la défensive et l’extrême droite conserve un ancrage social de masse. La progression électorale de la droite n’est qu’un symptôme. Ce qui est en jeu, c’est une altération plus profonde de l’équilibre politique et social, qui réduit la capacité de défense des classes populaires et ouvre la voie à des défaites de grande envergure. Freiner l’extrême droite est donc la tâche politique centrale de notre époque.

Le cas argentin : Milei, incarnation d'une défaite

Contrairement à la tendance mondiale, une grande partie des analyses de la gauche argentine part du principe que la situation politique locale reste définie par le mouvement pendulaire d'un rapport de forces indécis et instable, généralement décrit comme une polarisation ou u. équilibre de forces hégémonique Selon cette interprétation, les forces partisanes représentant les deux pôles du pendule traversent une crise parallèle : tout comme Milei a balayé la droite traditionnelle, le péronisme subirait, dans l’autre camp, une crise de représentation dont la gauche tirerait profit. Ce serait, comme dirait Tony Cliff, les années 1930 au ralenti : un contexte de polarisation dans lequel le néofascisme et la gauche radicale se développeraient simultanément, et où la tâche consisterait à se préparer à une nouvelle offensive après le bref intérim du gouvernement Milei.

Ce diagnostic est erroné, et il en découle des conséquences politiques erronées, voire délirantes. Les rapports de force sociaux se sont considérablement détériorés ces dernières années. Dans un pays où, pendant un long cycle, la possibilité de mener des politiques d’ajustement et des réformes structurelles favorables aux entreprises a été bloquée – une réalité à laquelle tant le kirchnérisme que le macrisme ont dû faire face, chacun avec sa propre stratégie –, Milei a réussi à imposer « l’ajustement budgétaire le plus important d’une économie en temps de paix » (FMI). Et il l’a fait non seulement sans provoquer d’explosion sociale immédiate, mais en s’affirmant au pouvoir. Quelque chose a changé au plus profond de la société.

Actuellement, Milei subit une détérioration significative de son image, constatée par tous les sondages d’opinion. Cela ne permet toutefois pas de conclure que l’« équilibre » soit réapparu, comme s’il s’agissait d’un mécanisme qui aurait simplement pris un peu plus de temps que prévu. Après deux ans de mandat, dans un contexte de revenus en chute libre et de paralysie de la consommation, le fait que le gouvernement conserve un taux d’approbation compris entre 30 % et 40 %, alors qu’il était parti d’un soutien proche de 50 %, témoigne davantage de résilience que de faiblesse. Il est inquiétant d’imaginer la force politique dont il pourrait disposer s’il bénéficiait d’une économie en expansion comme celle qui a soutenu le premier mandat de Menem entre 1991 et 1994. Il n’est pas surprenant qu’il s’essouffle. Ce qui est remarquable, c’est qu’il reste debout dans le cadre d’une expérimentation d’austérité sans précédent dans la période démocratique.

La survie politique de Milei en dit long sur l’évolution des rapports de forces sociaux et politiques. La situation argentine ne peut plus être envisagée comme un tableau statique, marqué par l’impossibilité éternelle et presque métaphysique de résoudre l’historique « impasse argentine ». Nous ne passons pas simplement par l’un des pôles d’un pendule qui oscille toujours entre les mêmes points : le mouvement pendulaire lui-même a érodé les capacités de résistance sociale. Il est curieux que l’on invoque habituellement le concept gramscien d’« impasse catastrophique » tout en ignorant la principale conclusion de son analyse : l’impasse catastrophique ne décrit pas un état de paralysie permanente, mais une dynamique instable et auto-érosive qui tend à se résoudre par des leaderships césaristes.

Cette modification des rapports de force peut suivre des voies différentes. La voie la plus évidente a été la répression ouverte : dictatures militaires, fascisme ou violence d’État visant à écraser les syndicats et les organisations ouvrières, à atomiser les travailleurs et à briser leur confiance collective. Une autre voie, complémentaire ou alternative à la coercition directe, est la défaite exemplaire d’un secteur stratégique du monde du travail : les cas classiques des mineurs britanniques face à Thatcher ou des contrôleurs aériens sous Reagan montrent comment la rupture d’un syndicat historiquement fort peut discipliner le reste de la classe ouvrière. 

Les crises économiques terminales, en particulier les hyperinflations, peuvent également jouer ce rôle en instaurant une peur massive et paralysante. Il existe enfin un mécanisme moins étudié, qui découle de l’analyse gramscienne de l’« impasse catastrophique » : une altération progressive des rapports de force provoquée par un blocage politique prolongé, dans lequel chaque force parvient à opposer son veto au projet de son adversaire mais ne parvient pas à imposer le sien. Cette dynamique érode les bases sociales des belligérants eux-mêmes et instaure dans la population un sentiment généralisé de démoralisation et d’impasse. Le cas argentin récent peut être lu comme un exemple de cette logique.

Comme le montrent les travaux récents d’Adrián Piva, nous assistons ces dernières années à la maturation silencieuse d’une défaite sociale qui explique la relative passivité face à un ajustement budgétaire colossal et à un recul généralisé des revenus, impensables à un autre moment. Ce processus repose sur une base objective : la stagnation économique amorcée vers 2011-2012, qui a érodé de manière cumulative les capacités d’action collective. L'association intuitive entre crise et révolte est souvent trompeuse : lorsque la détérioration se stabilise, ce qui prolifère, c'est le chômage, le cumul d'emplois et la fragmentation de la main-d'œuvre et, par conséquent, l'affaiblissement du pouvoir social de la classe ouvrière.

En Argentine ces dernières années, s’est ajoutée à cela une inflation persistante, qui a atteint des taux annuels à trois chiffres. Comme l’a observé Perry Anderson dans son analyse des plans de stabilisation en Amérique latine des années 1980, l’hyperinflation peut fonctionner comme un « équivalent fonctionnel » d’une dictature : elle terrorise la population, impose la discipline sans recourir à la coercition directe et prépare le terrain pour la revendication d’ordre. Bien que l’Argentine n’ait pas connu d’hyperinflation récemment, elle a traversé une longue période de forte inflation qui a suffi à provoquer un profond épuisement et à généraliser une demande d’ordre. 

Le tableau a été complété par l’échec politique du dernier gouvernement péroniste, qui a démoralisé le camp progressiste et alimenté une atmosphère anti-étatique décisive pour l’ascension de Milei. La combinaison de ces facteurs a affaibli la combativité de la société et a permis au nouveau gouvernement d’appliquer des mesures qui, dans des conditions « normales », auraient suscité une énorme résistance.

Cette érosion silencieuse a eu pour contrepartie la consolidation d’un bloc social et politique de droite qui, après une radicalisation progressive, a fini par se cristalliser autour de la figure de Milei. Ce bloc réagit politiquement au cycle ouvert en 2001 et, plus spécifiquement, à la manière dont le kirchnérisme l’a géré. Les rapports de force établis après la crise de 2001 ont été contenus et institutionnalisés au cours du premier cycle kirchnériste. Autrement dit, ils ont été stabilisés et, dans un certain sens, préservés grâce à la canalisation partielle des revendications populaires dans un contexte de prospérité extérieure exceptionnelle. 

Cette stratégie a connu des débuts fructueux, durant lesquels le kirchnérisme a réussi à rallier à sa cause une bonne partie du monde des affaires. Lorsque l’offensive de la droite a éclaté en 2008, le kirchnérisme s’est orienté vers une stratégie d’accumulation politique fondée sur la polarisation et la consolidation d’un noyau dur de soutien : il a généré un climat de politisation et d’idéologisation, mais pas de mobilisation ni d’auto-organisation, trait qui l’a différencié de l’expérience vénézuélienne ou bolivienne au cours de ces mêmes années. Cette politisation s’est traduite par l’intégration d’une nouvelle génération dans le militantisme avec un discours anti-oligarchique, par la captation d’une grande partie de la gauche intellectuelle et par la prolongation culturelle de la dynamique inaugurée en 2001.

Mais cette stratégie n’a pas désorganisé la base sociale de droite qui se construisait en parallèle ; au contraire, elle l’a en quelque sorte consolidée à travers la même logique de polarisation permanente : regrouper un noyau de soutien sur la base d’une confrontation constante avec un ennemi sert aussi à unifier et à activer cet adversaire. Et le cycle économique qui avait rendu possible tout ce schéma, soutenu par la demande asiatique en matières premières, le taux de change élevé hérité de la dévaluation de 2002 et les salaires préalablement dépréciés, a commencé à s’essouffler entre 2011 et 2012.

Mettre en évidence les limites du kirchnérisme ne devrait pas réduire la nouvelle droite à un simple épiphénomène des frustrations progressistes. La droite argentine disposait d’une autonomie d’action et d’un terrain social et institutionnel sur lequel se développer : classes moyennes anti-péronistes, bourgeoisie agraire, grands groupes médiatiques, secteurs du pouvoir judiciaire, classe dirigeante concentrée, soutiens internationaux et une culture anti-populaire de longue date. Le phénomène Milei ne peut s’expliquer que comme la condensation d’un processus aux causes multiples, dans lequel les limites du progressisme ont pesé comme un facteur important parmi d’autres. Cela est confirmé par le fait que, dans le monde, l’extrême droite apparaît comme le relais de toutes sortes de courants politiques : gouvernements de droite, centristes ou sociaux-démocrates.

La construction du bloc de droite, quant à elle, a suivi son propre parcours. La stratégie kirchnériste a commencé à générer des tensions avec les classes dominantes dès 2005, lorsque les secteurs souhaitant atténuer la prise en compte des revendications populaires, notamment la revalorisation salariale, ont quitté le gouvernement, ce qui s’est traduit par le départ du ministre de l’Économie Roberto Lavagna. Mais le véritable tournant est survenu en 2008, avec le « conflit agricole ». Face à cette confrontation, la majorité des classes moyennes urbaines ont rompu avec le bloc au pouvoir et ont renoué avec leur antipéronisme traditionnel. 

C’est ainsi qu'une identité anti-kirchnériste s'est construite, combinant le rejet du style populiste et le désir de distinction sociale par rapport aux secteurs populaires bénéficiant d'une aide de l'État. À cela s’est ajoutée la défense d’intérêts matériels concrets : du rejet des retenues à l’exportation sur les commodities, qui a uni la bourgeoisie agraire aux classes moyennes rurales, jusqu’à la protection de l’épargne en dollars, affectée par le contrôle des changes à partir de 2011. Cette identité s’est consolidée avant de trouver un instrument politique adéquat : dès 2008, il existait une frange électorale, initialement minoritaire mais de plus en plus cohésive, disposée à soutenir tout candidat ayant de réelles chances de battre le péronisme. Macri en a tiré parti en 2015 ; Milei, en 2023 (voir Adrián Piva)

Sur ce terrain déjà préparé, Macri a apporté la dernière pièce idéologique qui a débloqué la radicalisation de la droite. Comme le montre Javier Balsa dans Pourquoi Milei a-t-il gagné ?, après l’échec de son gouvernement, il a offert à sa propre base une explication cohérente : « nous avons opté pour le gradualisme plutôt que pour le choc, nous n’avons pas osé réprimer ceux qui se mobilisent pour défendre leurs privilèges corporatistes ». Donner une explication de l’échec permet de contenir sa propre base sociale et offre une stratégie pour l’avenir, qui découle naturellement du diagnostic : une thérapie de choc néolibérale et la répression nécessaire. Cette lecture a ouvert la voie à celui qui incarnerait avec le plus de cohérence ce que Macri n’a pas réussi à faire.

Milei représente le point de cristallisation de quinze ans de construction de la droite face à un camp progressiste épuisé. Son ascension ne dépend pas uniquement de sa propre force, mais aussi de la faiblesse stratégique de son adversaire : le bloc social qui a maintenu le rapport de forces partiellement favorable après 2001. La base sociale de la droite est sortie de l’échec macriste plus radicalisée. Celle du kirchnérisme est entrée dans une phase de démoralisation et de confusion. Pour toutes ces raisons, l’extrême droite doit être comprise comme un phénomène organique et non comme un accident conjoncturel.

Cette caractérisation n’implique bien sûr pas que le contexte politique et les rapports de force qui ont rendu possible l’ascension de Milei soient irréversibles. Mais le plus probable n’est pas un revirement brutal de la situation. S’il y a recomposition, elle se fera à un rythme plus lent et cumulatif, semblable au cycle ouvert en 1995 et qui a abouti en 2001.

Milei est le sous-produit d’une défaite sociale encore partielle ; son programme vise à la transformer en une défaite de grande envergure, capable de modifier radicalement la relation entre l’État et l’accumulation capitaliste et de balayer les vestiges du « collectivisme », des réglementations du travail et des droits sociaux accumulés au cours d’un siècle de conquêtes ouvrières. En revanche, si l’extrême droite est interprétée comme un phénomène accidentel, déconnecté des rapports de force sociaux, la conclusion sera que son gouvernement est viable et qu’il débouchera sur une reprise soudaine des conflits. 

Partant de ce postulat, la gauche n’aurait pas grand-chose à innover : elle pourrait se limiter à son « business as usual » et même espérer un changement radical qui réorienterait le malaise social de l’extrême droite vers la gauche radicale. La réalité est tout autre : une défaite sociale a sensiblement modifié les rapports de force. Il n’existe pas aujourd’hui de société combative en mesure de riposter rapidement. Cela change complètement la donne.

La défaite sociale et ses limites

Cela ne revient pas à affirmer que la défaite sociale a entraîné un glissement homogène vers la droite de l’ensemble de la population ou une perte irréversible de la capacité de résistance. J’appelle « défaite sociale » une altération pratique négative des rapports de force : la perte de la capacité des classes populaires à bloquer des offensives régressives qui, à une autre époque, auraient rencontré une résistance bien plus intense. 

Les défaites sociales et politiques ont des portées diverses : elles peuvent être conjoncturelles et permettre une recomposition rapide, ou historiques et exiger les efforts de toute une génération pour être inversées, avec une multitude de nuances intermédiaires. À cela s’ajoute le fait que la véritable profondeur d’une défaite n’est jamais évidente dès le début ; sa portée réelle se révèle progressivement à travers ses effets.

Le travail empirique sur lequel s’appuie Balsa, mené en 2023, permet de préciser cela. Ses sondages montraient une société divisée, en gros, en trois tiers. Un tiers aux positions économiquement progressistes cohérentes : défense du rôle de l’État, des droits du travail, de la redistribution. Un autre tiers avec un noyau néolibéral dur. Et un tiers intermédiaire, plus diffus : des secteurs centristes, modérés, apolitiques ou simplement frustrés, sans matrice idéologique ferme en aucun sens. 

Comme l’électorat finit par se fracturer en deux grands blocs, ce qui définit généralement la primauté de l’un ou de l’autre, c’est laquelle des deux minorités fortes parvient à attirer la majeure partie de ce secteur intermédiaire. Il n’y a donc pas eu de conversion massive de la société au néolibéralisme ou à la droite : le bloc des positions redistributives et le bloc néolibéral partaient d’une parité numérique approximative. Le tournant décisif s’est produit à un autre niveau.

Le phénomène central est la radicalisation de la droite. L’étude fait état de la quasi-disparition des « libéraux classiques », qui combinaient libre marché et progressisme culturel, au profit d’un « libéralisme autoritaire » où le credo économique cohabite étroitement avec le conservatisme social, la xénophobie et l’antiféminisme. Une droite radicalisée et soudée, dans un contexte marqué par l’échec du dernier gouvernement kirchnériste, a eu la capacité d’interpeller et d’entraîner dans son sillage le tiers intermédiaire. Ce secteur diffus s’est fragmenté entre l’abstention et, pour une part décisive, le vote en faveur de Milei, séduit par un discours viscéralement antipopulaire et antikirchnériste. C’est ce glissement du centre, poussé par le pôle de droite, qui a fini par faire pencher la balance.

Nous ne savons pas exactement comment ces courants ont évolué après deux ans de gouvernement Milei. Le noyau dur du gouvernement a fait preuve d’une fermeté remarquable face à l’ajustement budgétaire et à la baisse des revenus, mais la crise actuelle du gouvernement semble renforcer progressivement le secteur de l’opposition et ouvrir des fissures dans la base de soutien du gouvernement. Même le monde des affaires commence à envisager une figure alternative capable de soutenir le programme économique au cas où l’usure de Milei compromettrait sa viabilité électorale. 

Cependant, à contre-courant, les longues années d’inflation semblent avoir ancré un sens commun, principalement dans ce secteur intermédiaire stratégique : l’exigence d’une macroéconomie « équilibrée » et d’un excédent budgétaire, en opposition à la tendance « populiste » à augmenter les dépenses de manière « irresponsable ». Ce n’est pas un hasard si la quasi-totalité de l’échiquier politique a intégré la demande de discipline budgétaire qui, dans une certaine mesure, émane de la base.

Quoi qu’il en soit, les travaux empiriques sur 2023 restent pertinents : il existe une base sociale aux positions redistributives, d’une taille équivalente au noyau néolibéral, prête à s’opposer au programme d’ajustement actuel. Bien que ce secteur progressiste ne soit pas insensible à l’effet subjectif de la crise inflationniste, qui tempère ses attentes, il continue de contester fondamentalement la dégressivité distributive du modèle. Aujourd’hui, cependant, cette base fonctionne davantage comme un bloc idéologique que comme une force politique active : elle est sur la défensive, essayant d’éviter le pire. C’est exactement le contraire de la radicalisation de son adversaire.

Les données empiriques sur les conflits sociaux sous Milei confirment ce diagnostic. Selon le Secrétariat du travail, en 2025, l’Argentine a connu 465 conflits du travail accompagnés de grèves, le chiffre le plus bas depuis deux décennies ; dans le secteur privé, on n’en a dénombré que 157, le plus bas niveau de la série statistique. Les piquets de grève, selon l'enquête du cabinet de conseil Diagnóstico Político, sont passés de 8 239 en 2023 à 3 893 en 2025 : une baisse de près de 53 % et le niveau le plus bas depuis 2011. Les conflits qui subsistent sont principalement de nature défensive : selon le Centre d’économie politique argentine (CEPA), 63,6 % des cas recensés entre janvier 2024 et février 2026 concernent des licenciements.

Il y a bien sûr eu de grandes journées de mobilisation contre le gouvernement : les marches du 24 mars, la Marche de la fierté antifasciste et antiraciste après les déclarations de Milei à Davos, les grèves générales de la CGT et les manifestations universitaires contre l’étranglement budgétaire. Ces grandes mobilisations montrent que la capacité de résistance n’est pas brisée, et qu’il subsiste un socle d’organisation et de politisation qui, bien que réduit, constitue un point d’appui. Mais, pour l’instant, elles ne suffisent pas à modifier le contexte général : faible conflictualité sociale, contraction historique du mouvement piquetero et absence de processus soutenus d’auto-organisation sur les lieux de travail.

Le décalage avec l’ampleur de l’ajustement saute aux yeux. Selon le CIFRA-CTA, le salaire réel enregistré a chuté de près de 9 % sous le gouvernement Milei, ou de 13 % si l’on utilise un IPC élaboré sur la base d’un panier plus actualisé que celui de l’IPC officiel. Mesurée à l'aune de l'IPC officiel, la perte salariale a été nettement inégale entre les secteurs : en février 2026, le salaire dans le secteur public était inférieur de 18,3 % à celui de novembre 2023, et dans l'administration, la perte atteignait 37,2 %. À cela s'ajoute une détérioration de la qualité de l'emploi qui se traduit par une expansion du travail informel.

La faiblesse se manifeste également sur le plan idéologique. Les récents résultats des élections universitaires en sont un indicateur : la gauche perd de son rayonnement auprès des nouvelles générations. Lors des élections étudiantes de l'UBA, un baromètre historiquement pertinent de la jeunesse politisée, la gauche a enregistré son pire résultat depuis la fin des années 90. Cela ne signifie pas que la jeunesse soit devenue massivement centriste ou de droite, mais que le discours de la gauche, qui conserve son noyau dur, a cessé de fonctionner comme une alternative attrayante à plus grande échelle.

Le faible niveau de conflictualité conditionne les hypothèses sur la façon dont le gouvernement de Milei pourrait prendre fin. Une défaite provoquée par la base, grâce à une reprise de la mobilisation populaire, serait sans aucun doute le meilleur scénario : elle chasserait Milei du pouvoir et permettrait de reconstituer rapidement la force sociale du camp populaire. On ne peut écarter de manière définitive un revirement brutal ou une explosion sociale ; personne ne dispose d’un sismographe de la lutte des classes. Mais les tendances indiquent plutôt un processus graduel de recomposition, et non une explosion. C’est pourquoi la lutte pour vaincre Milei se déplacera vraisemblablement vers le terrain électoral.

De ce diagnostic découle une conséquence politique importante pour tout le cycle à venir. Une éventuelle défaite électorale de Milei en 2027 ouvrirait une nouvelle conjoncture politique, mais ne mettrait pas fin en soi à la période réactionnaire. Les conditions qui l’ont produite continueraient d’opérer : la droite sociale construite depuis 2008, le reflux de la conflictualité sociale et l’atmosphère de compromis héritée tant des échecs progressistes que du radicalisme de droite. Le cas brésilien sert de miroir éloquent : bien que Lula ait battu Bolsonaro en 2022 et réussi à améliorer des indicateurs sociaux clés, le bolsonarisme conserve un socle électoral proche de 35 % et continue de se présenter dans des conditions très compétitives aux prochaines élections.

Le fait qu’une défaite électorale ne mette pas fin à cette période ne signifie pas qu’il importe peu de l’infliger ou non. Dans un tel contexte, gagner du temps est une tâche décisive. Battre Milei aux élections ne suffit pas à reconstituer la force du camp populaire, mais cela barre la route à une victoire stratégique de l’extrême droite : cela l’empêche de profiter de sa fenêtre d’opportunité actuelle pour modifier de manière durable et régressive le rapport de forces entre les classes.

Pourquoi nous ne sommes pas dans les années 1930

L'interprétation dominante de l'extrême droite au sein de la gauche marxiste invoque les années 1930 comme cadre de référence : crise de l'ordre libéral, montée du fascisme, polarisation aiguë, possibilités révolutionnaires encore ouvertes. Cette analogie est trompeuse et conduit à des orientations politiques erronées. Il y a au moins trois raisons de la rejeter.

Premièrement : la révolution est hors de portée de l’horizon politique. Cela peut sembler évident, ou une hérésie, selon le contexte. En 1932, l’Internationale Communiste fonctionnait encore dans l’attente d’une insurrection imminente, et elle n’avait pas tout à fait tort. L’Allemagne en était le théâtre central. Les défaites révolutionnaires accumulées (1918, 1921 et 1923) n’avaient pas réussi à mettre hors de combat la classe ouvrière ni la gauche révolutionnaire, comme en témoignait le redressement du Parti communiste au cours de ces années.

Aujourd’hui, nous ne vivons pas une époque où une rupture révolutionnaire fait partie du tableau immédiat. La perspective socialiste ne peut se reconstruire qu’en partant de cette réalité. Lorsque la classe ouvrière ne peut passer à l’offensive, la tâche principale consiste à recomposer les bases sociales et politiques d’une future contre-offensive. Cela modifie le rapport aux analyses marxistes classiques sur les années 1930. 

Pour Trotsky, par exemple, l’antifascisme avait une double dimension : c’était à la fois une lutte unitaire défensive de toute la classe ouvrière et une lutte anticapitaliste directe, visant à faire de la résistance au fascisme un levier de la révolution prolétarienne. Aujourd’hui, cette seconde dimension est absente : aucune analyse sérieuse ne peut soutenir qu’en Argentine, au Brésil, en France, en Italie ou dans tout autre pays développé, la conquête du pouvoir par la voie insurrectionnelle soit envisagée à court terme. La tâche est défensive, et ce point réorganise tout le raisonnement stratégique

Deuxièmement : il n’existe pas de partis ouvriers de masse, du moins au sens des grands partis réformistes du début du XXe siècle. Le Front Unique Ouvrier présupposait de grandes organisations ayant une implantation réelle et massive au sein de la classe ouvrière, l’une réformiste et l’autre révolutionnaire. Aujourd’hui, ce paysage a disparu, ce qui oblige à repenser ce que signifie l’unité de la classe lorsque les partis qui la représentaient historiquement ont changé de nature. Nous y reviendrons.

Troisièmement : il n’y a pas de polarisation sociale, mais une radicalisation de la droite. Dans les années 1930, il existait des mouvements de masse actifs aux deux extrémités du spectre politique. Aujourd’hui, un seul pôle est radicalisé et enhardi ; l’autre reste sur la défensive et enlisée dans le possibilisme. La société est fracturée en deux camps opposés, mais cette fracture n’a pas entraîné une radicalisation symétrique. C’est la droite qui s’est radicalisée. 

De cette asymétrie découle, comme l’explique bien Henrique Canary, que le mythe d’un « camp antisystème » partagé est un fantasme : il n’existe pas de radicalité sociale politiquement neutre que la gauche puisse disputer à l’extrême droite en se contentant d’élever le ton « antisystème » de son discours. Ce que l'extrême droite appelle « le système », ce sont en réalité les droits sociaux et les libertés publiques conquis au cours de la période précédente : les droits syndicaux, les politiques redistributives, la culture « woke ». Construire une version de gauche de cette radicalité ne rapproche pas la gauche des masses ; cela la déconnecte des niveaux réels de conscience et de combativité populaires.

L’héritage stratégique du marxisme du XXe siècle reste important, mais le transposer mécaniquement au présent conduit à une fausse analogie avec les années 1930. La leçon qu’il convient de retenir est la nécessité d’une politique unitaire et patiente, s’appuyant sur la mobilisation sociale. Dans les années 1930, le front unique était une tactique visant à unir une classe ouvrière organisée, solidement implantée et dotée d’une forte capacité offensive. Aujourd’hui, une politique de masse contre l’extrême droite part d’un terrain beaucoup plus défavorable : une classe ouvrière plus fragmentée, moins confiante en ses propres forces et présentant des niveaux de conscience et de combativité plus faibles.

Un front populaire antifasciste ?

Quelle actualité, donc, des débats que le marxisme a menés face à la montée du fascisme au siècle dernier, en particulier ceux concernant le Front Unique Ouvrier (FUO) et le Front Populaire (FP) ? Il vaut la peine de revenir sur le débat marxiste des années 1920 et 1930. Le front unique a été débattu pour la première fois en 1922 au sein de l’Internationale Communiste, puis repris dans la lutte contre le fascisme.

Lénine était catégorique quant à son importance : quiconque ne comprenait pas le front unique était perdu pour le mouvement communiste. Perry Anderson l’a défini comme « le dernier grand conseil de Lénine au mouvement ouvrier occidental avant sa mort ». Pour Gramsci, la politique du front unique semblait mettre en jeu bien plus qu’une simple unité défensive avec les réformistes. On y trouvait, à l’état embryonnaire, une nouvelle conception de la politique révolutionnaire dans le contexte occidental : le passage de la guerre de manœuvre à la guerre de position, et de la théorie de l’offensive à la théorie de l’hégémonie.

Le front unique était un effort visant à unifier et à faire converger l’activité de l’ensemble des travailleurs, et pas seulement celle de ceux qui suivaient le parti révolutionnaire. Sa logique est relativement simple. Les masses ont besoin d’unir leurs forces pour se défendre. Les révolutionnaires, quant à eux, sont mieux placés pour disputer la direction du mouvement s’ils apparaissent comme son aile la plus unitaire, et non comme un facteur de division. 

Comme les masses apprennent avant tout de leur propre expérience, la démarcation par rapport au réformisme émerge du cours même de la lutte, lorsque ces directions montrent leur incapacité à la mener jusqu’au bout. À partir de là, des scénarios plus complexes peuvent se présenter, comme un gouvernement de front unique : un gouvernement unitaire des organisations de la classe ouvrière, réformistes et révolutionnaires, conçu comme une étape transitoire dans la lutte pour le pouvoir.

Le problème est que, un siècle après ce débat, la réalité de la classe ouvrière et de la gauche ne pourrait être plus différente. Comme nous l’avons souligné, le front unique des années 1920 présupposait l’existence de deux partenaires réels jouissant d’une implantation massive au sein de la classe ouvrière : un parti social-démocrate réformiste et un parti communiste révolutionnaire. Ce monde n’existe plus. Les sociales-démocraties européennes traditionnelles, comme le PS français ou le PSOE espagnol, ont cessé d’être de véritables partis ouvriers il y a des décennies ; aujourd’hui, ils tendent à devenir des représentants de plus en plus organiques de leurs bourgeoisies, même s'ils conservent encore un lien avec la classe ouvrière qui les différencie des partis bourgeois conventionnels. 

Les nouvelles forces de gauche, comme Die Linke, Podemos ou La France Insoumise, sont des acteurs importants, mais leur force s’exprime surtout sur le terrain électoral et ne se traduit pas par un ancrage organique de masse. Les expériences néo-populistes en Amérique latine, comme le kirchnérisme ou Morena, ne peuvent pas non plus être qualifiées de forces réformistes indépendantes. Bien qu’elles disposent d’un ancrage social plus profond que la social-démocratie européenne, ce sont des formations qui entretiennent simultanément des liens avec des fractions des classes dominantes et avec des secteurs populaires.

Si le Front unique ouvrier présupposait l’unité des forces ouvrières qui, ensemble, constituaient une majorité sociale et électorale, il n’est pas clair aujourd’hui qui pourrait occuper cette place. L’unité devrait-elle s’établir entre de petits groupes révolutionnaires d’importance marginale et des appareils électoraux profondément intégrés aux réseaux économiques et politiques des classes dominantes ? Que signifie parler de front unique alors qu’il n’y a plus deux grands partis ouvriers se disputant la direction d’une classe ouvrière organisée, mais des gauches fragmentées, des appareils électoraux instables et des mouvements populaires bien plus faibles ? La politique unitaire reste nécessaire, surtout là où existent des organisations de gauche et de la classe ouvrière. Mais le terrain sur lequel nous évoluons n’est plus le même.

Cette rupture historique par rapport au paysage partisan du XXe siècle conduit à une conclusion : aujourd’hui, l’unité exclusive des forces de gauche ancrées dans la classe ouvrière, bien qu’elle persiste comme axe organisateur de la politique socialiste, est probablement insuffisante pour freiner l’extrême droite. Ce scénario déplace le débat vers un terrain plus épineux : la possibilité d’accords ponctuels avec des secteurs dissidents de la bourgeoisie ou avec des social-démocraties profondément institutionnalisées. Face à ce dilemme, le souvenir du débat sur les fronts populaires impulsés par l’Internationale Communiste (IC) à partir de son VIIe Congrès en 1935 surgit inévitablement.

Le Front Populaire était la politique de l’IC qui succéda à la tactique d’extrême gauche de la « classe contre classe », cette ligne qui assimilait la social-démocratie au fascisme et rejetait toute unité d’action avec les secteurs réformistes. Sous cette nouvelle orientation, l’IC s’est tournée vers une stratégie d’alliances non seulement avec les partis ouvriers, mais aussi avec les partis bourgeois « démocratiques » dans la lutte contre le fascisme.

Cette politique fut remise en cause par Léon Trotsky. Le révolutionnaire russe identifia avec précision les risques majeurs : que la coalition avec la bourgeoisie libérale serve de frein à la mobilisation ouvrière, et que les partis communistes, pris au piège de la nécessité de ne pas « effrayer » leurs alliés, finissent par agir comme le dernier rempart contre une éventuelle rupture révolutionnaire.

Dans les moments de polarisation aiguë ou de montée révolutionnaire, le Front populaire a souvent fonctionné comme un mécanisme de contention. La critique de Trotsky visait ce cœur du problème : l’alliance avec la bourgeoisie libérale tendait à discipliner la classe ouvrière, subordonnant ses propres objectifs au maintien de la coalition. La France et l’Espagne ont offert des exemples dramatiques de cette limite.

Mais l’expérience historique s’est avérée plus ambiguë que la version simplifiée du canon trotskiste. Les victoires électorales du Front populaire ont également renforcé la confiance des classes populaires et ont agi comme des catalyseurs de mobilisation. La victoire de Blum a débouché sur les grèves de juin 1936 ; en Espagne, la victoire du Front populaire a précédé une extraordinaire mobilisation ouvrière et paysanne, qui a atteint son apogée dans la résistance au coup d’État franquiste. Que le stalinisme ait ensuite cherché à contenir et à discipliner ce processus n’annule pas le fait que, dans sa phase initiale, l’antifascisme unitaire a contribué à activer des énergies populaires qui étaient latentes.

Perry Anderson a souligné que Trotsky avait commis des erreurs sectaires dans ses écrits sur la France et l’Espagne, en sous-estimant la nécessité d’alliances avec des secteurs non ouvriers pour la défense des libertés démocratiques, une flexibilité qu’il avait pourtant montrée face à la montée du nazisme ou dans son expérience pratique face à la tentative de coup d’État de Kornilov en août 1917. 

Mais, malgré ces erreurs, l’analyse de Trotsky sur le cas français a saisi l’ambivalence du Front populaire, et s’est avérée plus nuancée et intéressante qu’on ne le reconnaît généralement. Dès 1934, il écrivait que si les socialistes français parvenaient à gagner la confiance de la majorité, les révolutionnaires seraient « toujours prêts à défendre un gouvernement de la SFIO contre la bourgeoisie ». Une fois le gouvernement Blum constitué, la tactique qu’il proposa ne fut pas l’opposition frontale, mais une combinaison de pression par la base et d’exigences partielles à l’égard de la direction. 

Dans une lettre du 21 juin 1936 adressée à ses partisans français, Trotsky avertissait que répéter le mot d’ordre de la grève générale « sans le définir ni le concrétiser serait une erreur », et prévoyait que la prochaine vague de grèves se dirigerait, selon toute probabilité, non pas contre Blum, mais contre ses ennemis : les « deux cents familles », les radicaux, le Sénat et l’état-major. Pour Trotsky, cette distinction était décisive : « Nous ne mettons pas Léon Blum dans le même sac que ceux de Wendel et de La Roque. Nous accusons Blum de ne pas comprendre la formidable résistance de ceux de Wendel et de La Roque ». Il en découlait l’obligation de se présenter devant la classe ouvrière « non pas comme un obstacle, mais comme des personnes qui veulent que les choses avancent ».

Ce point permet de tirer une conclusion stratégique probablement contre-intuitive pour le sens commun de la gauche marxiste : bien souvent, les masses ne se radicalisent pas malgré leur confiance dans les directions réformistes, mais grâce à cette confiance. La mobilisation populaire commence généralement lorsque de larges secteurs perçoivent qu’il existe une force politique capable de traduire leurs revendications en résultats concrets. Cette force, dans les premières phases d’une montée en puissance, est généralement une direction modérée, national-populaire ou réformiste. Sans ce premier moment de confiance, il y a peu de chances qu’il y ait un deuxième moment de pression, de débordement ou de radicalisation. Postuler le débordement comme point de départ, au lieu de le comprendre comme le résultat possible d’un processus, c’est confondre l’issue avec ses conditions.

Comme l’ont montré les grèves de juin 1936, la victoire du FP a servi de détonateur à l’action directe. La même logique s’observe dans d’autres processus. Au Chili de l’Unité populaire, la confiance dans la « voie électorale vers le socialisme » a déclenché une mobilisation qui a fini par déborder Allende lui-même par la gauche, avec les occupations d’usines et les cordons industriels. L’Argentine de 1973 offre un autre exemple : l’investiture de Cámpora en mai et celle de Perón en octobre ont encouragé une radicalisation du camp populaire que le péronisme ne contrôlait pas, accompagnée d’une augmentation significative des conflits ouvriers. Les exemples pourraient se multiplier.

Sans mettre sur un pied d’égalité des processus historiquement distincts, tous montrent une logique qu’il importe de retenir : la confiance dans une direction politique populaire ou réformiste peut libérer des énergies sociales que cette même direction ne contrôle pas entièrement. La victoire électorale, lorsque les classes populaires la vivent comme leur propre victoire, modifie l’état d’esprit collectif, élève les attentes sociales et rend plus crédible l’idée que lutter sert à quelque chose. Cette dynamique ne garantit pas une issue progressiste ; elle peut aussi être contenue ou vaincue. Mais elle contredit l’idée selon laquelle toute médiation réformiste ne produit que de la passivité.

Alors, quelle forme doit prendre l’unité des forces populaires et leur relation avec les partis libéraux ou centristes dans la lutte contre l’extrême droite ?

Il faut distinguer deux choses. D’une part, le FP en tant que subordination stratégique du mouvement ouvrier à la bourgeoisie, sous le mot d’ordre implicite de démobiliser pour ne pas « effrayer » les alliés. D’autre part, l’action unitaire, ponctuelle et transitoire, structurée autour d’un objectif limité et précis : barrer la route à la réaction et défendre les libertés démocratiques menacées. Cette dernière modalité permet de préserver l’indépendance politique de la gauche, en partant du principe que la tâche centrale, le lendemain, reste la recomposition autonome de la classe ouvrière. La tradition marxiste n’a pas rejeté ce second type d’intervention. Par exemple, l’unité d’action contre les dictatures en Amérique latine a compté sur la participation de composantes bourgeoises, y compris initialement dans des processus qui ont abouti à des révolutions, comme au Nicaragua ou à Cuba.

La coalition Lula-Alckmin de 2022 au Brésil n’a pas représenté une belle expression du marxisme révolutionnaire ; pas plus que le NFP qui, en 2024, a provisoirement bloqué l’accès du RN au pouvoir en France. Dans les deux cas, il s’agissait de solutions défensives, nées de rapports de force défavorables, qui ont rempli une fonction immédiate : évincer ou freiner l’extrême droite. Mais dans aucun des deux cas, la direction de l’alliance n’est restée entre les mains de l’aile bourgeoise libérale. 

Au Brésil, c’est Lula qui a mené le processus et non les partis du Centrão ; en France, l’hégémonie à gauche est revenue à la force dirigée par Mélenchon et non au Parti socialiste. Cet équilibre interne a ouvert un double champ de bataille : contre la réaction, à travers des fronts dotés d’une réelle compétitivité électorale, et au sein même du « camp antifasciste », pour éviter que la lutte contre l’extrême droite ne débouche sur des gouvernements de gestion social-libérale qui finissent par démobiliser et démoraliser les classes populaires. Une large alliance dirigée par le centre tend à transformer la lutte contre l’extrême droite en une défense de l’ordre établi ; une large alliance sous l’hégémonie d’une direction réformiste ou populiste peut, en revanche, ouvrir un champ de bataille plus favorable, surtout lorsqu’elle s’appuie sur la mobilisation et sur un programme de recomposition sociale.

La question actuelle est de transposer la leçon de l’unité dans un contexte social et politique profondément différent de celui des scénarios antifascistes du XXe siècle. En période réactionnaire, l’unité contre l’extrême droite est indispensable, mais son contenu, sa conduite et son rapport à la mobilisation populaire sont sujets à débat. Une politique socialiste qui se contente de se démarquer ou de dénoncer reste en deçà de la tâche. La gauche doit intervenir au sein du « bloc antifasciste » en tant que son aile la plus cohérente : promouvoir l’unité contre la réaction sans renoncer à l’indépendance de classe et lier chaque combat démocratique à la reconstruction matérielle et organisationnelle des classes populaires.

Se radicaliser ? Se recentrer ?

Au sein de la gauche et de l'opposition à Milei, deux réponses opposées circulent face à l'extrême droite. 

La première, prédominante au sein du péronisme et du progressisme, soutient qu'il est nécessaire de se modérer pour s'adapter au nouveau climat idéologique de la société et capter le vote centriste qui oscille généralement entre l'un et l'autre des blocs. Comme c'est souvent le cas, cette orientation ne repose pas uniquement sur des raisons idéologiques. Elle exprime également un large consensus au sein de l'élite politique sur la nécessité de freiner l'expansion budgétaire, qui, au cours du cycle précédent, avait servi à contenir les revendications populaires.

L'argument met en avant un problème réel : le centre existe, il oscille, et sans lui, on ne gagne pas d'élection. Comment, sinon, rivaliser avec les secteurs apolitiques, centristes ou frustrés qui, jusqu'à récemment, penchaient vers Milei ou se réfugiaient dans l'abstention ? Le problème est que le virage vers le centre, ou carrément vers la droite, prépare le terrain pour de futures défaites. L’expérience du dernier gouvernement péroniste en est la preuve la plus récente : une large coalition qui promettait de rétablir les revenus a fini par gérer l’ajustement avec un discours progressiste et a cédé à l’extrême droite le monopole du mécontentement.

À l’opposé, on affirme que la montée de l’extrême droite est indissociable de la frustration engendrée par la modération progressiste. La réponse serait donc de radicaliser le programme : apporter une réponse plus claire aux besoins populaires et renforcer le mouvement populaire dans la lutte contre l’extrême droite. L’intuition est juste. Mais tout dépend de ce que l’on entend ici par « radicaliser ».

Il convient d’avancer avec prudence. Du moins dans l’immédiat, il n’existe pas de conditions sociales ni politiques pour des mesures de rupture avec la bourgeoisie ou d’interventionnisme brutal sur la grande propriété. Comme nous l’avons vu, il n’existe pas de radicalité « antisystème » neutre que la gauche puisse revendiquer en durcissant le ton de son discours. Prétendre rivaliser sur ce terrain conduit à l’isolement.

Les expériences récentes les plus réussies de la gauche à l’échelle mondiale, comme celle de Zohran Mamdani à New York, La France Insoumise ou Adelante Andalucía, sont souvent citées comme des exemples de radicalisation à gauche. Mais, à proprement parler, elles font autre chose : elles rompent avec le modèle social-libéral de la social-démocratie conventionnelle sans proposer de programme socialiste ambitieux. Le mot d’ordre central de Mamdani était le coût du logement et de la vie à New York, et non la Vienne rouge. Les autres cas vont dans le même sens. 

Dans la conjoncture actuelle, l’unité contre l’extrême droite doit s’appuyer sur un « programme minimum », au sens classique de la distinction social-démocrate entre programme minimum et programme maximum : un ensemble de mesures qui, dans les conditions actuelles, permettent d’améliorer la vie quotidienne de la classe ouvrière, de regagner la confiance collective et de bloquer la poussée autoritaire.

Il serait exagéré d’appeler cela une radicalisation au sens strict, du moins dans le sens qu’un socialiste donne à cette expression. Mais cela oblige à mettre à l’épreuve le programme que les différents secteurs de la classe politique, y compris dans une large mesure le kirchnérisme, sont prêts à assumer. Le dernier gouvernement péroniste a déçu sa base sociale parce qu’il n’a pas tenu ses promesses, même modestes, de rétablissement des salaires et des revenus populaires après l’ajustement macroéconomique du macrisme, plutôt que pour avoir fait face à une pression venant de la base en faveur de réformes structurelles profondes. Cette frustration ne tient pas seulement à la volonté ou aux erreurs des dirigeants, mais aussi à des contraintes structurelles sur lesquelles je reviendrai plus loin.

Les alternatives à Milei

Sans écarter l'hypothèse d'une réélection de Javier Milei, que la consolidation de la base sociale de la droite rend plausible, notamment en cas d'amélioration durable de la situation économique, il est nécessaire d'envisager les configurations politiques qui pourraient émerger après 2027. Quatre scénarios principaux peuvent être distingués.

Le premier scénario est celui d'une continuité au sein même du mouvement : un changement de candidat qui conserverait le programme et les méthodes, avec une figure comme Patricia Bullrich capable d'unifier la LLA (La Libertad Avanza) et le PRO (Propuesta Republicana) et de tirer parti de l'usure de Milei. Il s'agirait d'une continuité du projet d'extrême droite, et non d'un virage vers la droite conventionnelle. Une autre possibilité est une relève par le centre-droit traditionnel, avec Macri ou ce qui reste du PRO se présentant comme une gestion plus ordonnée de la même orientation économique, bien que probablement avec moins d’autoritarisme. Une troisième variante est la droite péroniste : Massa ou un dirigeant conservateur similaire, capable de tirer parti de l’usure depuis un péronisme favorable au marché. Enfin, il y a une forme de réédition du kirchnérisme ou du progressisme, avec Axel Kicillof comme nom le plus probable pour l'instant. 

Les trois premières hypothèses sont, pour l'essentiel, des variantes de continuité du programme économique, qu'elles atténuent ou non les méthodes autoritaires. C'est pourquoi il convient de s'attarder sur la quatrième, qui est celle que certains secteurs de la gauche envisagent comme un horizon souhaitable.

Que pourrait-on attendre d’un nouveau gouvernement kirchnériste ? Pas grand-chose. Ce ne serait pas un gouvernement de rupture ni de confrontation radicale avec les classes dominantes ; le kirchnérisme n’a jamais manifesté d’ambitions de ce type. Mais cela ne signifie pas qu’un tel gouvernement soit indifférent du point de vue des intérêts populaires. La question fondamentale est de savoir s’il existe les conditions pour recréer une expérience redistributive comme celle qui a caractérisé le premier kirchnérisme. Cette expérience s’est déroulée dans un contexte politique, économique et international très particulier : la prospérité alimentée par la demande asiatique, combinée à un rapport de forces partiellement favorable aux classes populaires après 2001 et des salaires fortement dépréciés par la crise et la dévaluation brutale menée par le gouvernement de Duhalde.

La situation actuelle est plus ambiguë. L’Argentine accuse un retard important en matière de compétitivité et de productivité, ce qui alimente les pressions des entreprises en faveur de réformes visant à assouplir le marché du travail et à ajuster les finances publiques. Sur le plan international, on observe des signes d’un nouveau cycle de hausse des recettes d’exportation, bien que les résultats ne soient pas encore immédiats, cette fois-ci porté par la demande de nouveaux produits exportables : pétrole et gaz non conventionnels, lithium, cuivre et autres minerais critiques. 

Mais le rapport de forces s’est considérablement dégradé. Le contexte exceptionnel dans lequel le monde des affaires tolérait un gouvernement présentant des traits d’autonomie, à condition de rétablir l’ordre social, comme ce fut le cas avec le premier kirchnérisme, n’existe plus. Tout gouvernement alternatif serait probablement confronté à une hostilité permanente de la part des « marchés ». Enfin, le gel des salaires imposé par Milei, qui perdure depuis les gouvernements Macri et Fernández, ajouté aux réformes structurelles en cours, pourrait faciliter un processus d’investissements, à condition que les entrepreneurs estiment qu’il existe un « climat favorable aux affaires ». 

En somme, il existe une certaine marge de manœuvre pour une reprise économique et pour une politique partiellement redistributive sans modifications drastiques de la structure économique ni de la grande propriété, ce qu’aucun secteur du péronisme ne propose. Mais cette marge est plus étroite que celle dont disposait le premier kirchnérisme.

Quoi qu’il en soit, cette marge étroite ne définit pas à elle seule l’orientation politique d’un gouvernement alternatif. Lula a remporté les élections en 2022 avec un programme de recomposition modeste des revenus populaires. Au cours de la première phase de son mandat, l’adaptation aux attentes des classes dominantes et le report de certaines mesures progressistes ont érodé sa base et donné du souffle au bolsonarisme. 

La situation a commencé à évoluer lorsque le gouvernement a repris un agenda social plus clair : extension de l’exonération de l’impôt sur le revenu pour les travailleurs à faibles revenus, alourdissement de la charge fiscale sur les secteurs à hauts revenus, investissements publics via le Nouveau PAC et mesures de crédit pour les secteurs précarisés. Cette orientation lui a permis de reprendre l’initiative politique et de regagner partiellement sa popularité. Actuellement, la consolidation de son gouvernement avance au rythme de la campagne pour la réduction du temps de travail, dont l’adoption signifierait une victoire de grande envergure.

La leçon brésilienne permet d’évaluer les limites et les potentialités qu’ouvrirait une défaite électorale de Milei face à une force partiellement progressiste issue du péronisme. Un gouvernement de ce type, contrairement à un gouvernement de droite traditionnelle ou de droite péroniste, offrirait de meilleures conditions pour la pression venant de la base. Ses engagements envers sa base sociale, les syndicats et les attentes populaires qu’il suscite le rendraient plus réceptif à la mobilisation, sans que la gauche ait pour autant à compromettre son indépendance politique. L’objectif serait de faire avancer un programme de rétablissement des revenus et des droits populaires, tout en défendant les libertés démocratiques et les organisations syndicales et sociales face à l’autoritarisme.

Les tâches de la gauche

Milei incarne une défaite sociale partielle et tente d’en faire une reconfiguration durable des rapports de force. Ce diagnostic fixe le point de départ : la gauche ne peut pas attendre passivement la fin de son gouvernement comme s’il s’agissait d’une conjoncture de plus dans le mouvement de va-et-vient de la politique argentine. L’« utopie mobilisatrice » de la conjoncture consiste à barrer la route à l’extrême droite et à créer un terrain plus favorable à la recomposition populaire. 

Mettre cette orientation en pratique exige de construire l’unité contre la réaction sans perdre son indépendance politique. Cela exige, en outre, une tâche plus longue : reconstruire la force sociale, syndicale, territoriale et culturelle du camp populaire. Les discussions les plus difficiles commencent lorsqu’il s’agit de donner un contenu concret à cette orientation unitaire : avec quel programme, sous quelle direction et avec quelle relation entre intervention électorale et mobilisation par la base.

Avant d’aller plus loin, il faut dissiper un mirage. Ces derniers mois, des sondages ont révélé que Myriam Bregman figurait parmi les dirigeants ayant la meilleure image, voire, dans certains cas, en tête. Ce chiffre est encourageant. Mais il n’équivaut pas à une intention de vote, et encore moins à une radicalisation des masses vers la gauche. Une figure de gauche peut être appréciée par des secteurs bien plus larges que sa base électorale sans pour autant devenir une alternative politique effective. 

En France, Olivier Besancenot a atteint près de 60 % d’image positive à la fin des années 2000, dépassant les principales figures du Parti Socialiste et de la droite, sans que la LCR ni le NPA ne dépassent jamais les 5 % lors d’une élection présidentielle. Une partie de la société peut apprécier l’honnêteté, la combativité et le charisme d’une personnalité sans pour autant partager ses idées ni croire qu’elle puisse résoudre ses problèmes concrets.

L’ascension d’une figure de gauche ne contredit pas nécessairement le caractère défensif de la période. Dans un contexte de crise du péronisme, mais où persiste un noyau social progressiste relativement solide, il est naturel qu’un secteur important voie Bregman d’un œil favorable sans pour autant rompre nécessairement avec le camp national-populaire. 

Les travaux de Balsa confirment cette distance entre sympathie, identité politique et intention de vote : en 2023, quatre électeurs de Bregman sur dix lors des primaires se sont tournés vers Massa lors des élections générales, et 58 % d’entre eux se sentaient en réalité proches du pouvoir en place. Une bonne partie de cet électorat fonctionne comme une frontière poreuse du vote national-populaire : il exprime son mécontentement en votant à gauche lors des primaires ou des élections non décisives, et revient au péronisme lorsque la menace de la droite devient imminente.

Ce phénomène est, en tout état de cause, un signe positif : il traduit l’appréciation d’une voix perçue comme cohérente dans un camp progressiste lassé des candidats conservateurs que lui propose le péronisme. La question décisive est de savoir ce qu’il faut faire de cette bonne image. Et c’est là que réapparaît le plafond du Frente de Izquierda, qui est avant tout un plafond de compréhension de la période. Dans la pratique, ses principaux courants ont tendance à traiter Milei comme un phénomène passager et à déplacer l’axe du débat de la question de savoir comment vaincre l’extrême droite vers celle de savoir qui dirige l’opposition : le péronisme ou la gauche. 

Cette lecture rend impossibles les tâches d’unité, qui sont justement les seules qui permettraient à la fois de barrer la route à Milei et de consolider la croissance de la gauche. Une gauche prête à agir comme l'aile combative d'un large bloc contre la réaction, capable de proposer les mesures unitaires que la situation exige sans renoncer à son indépendance, pourrait sortir renforcée de ce cycle tout en contribuant à freiner l'extrême droite. Pour l'instant, malheureusement, rien n'indique qu'un tel revirement se produira.

L'usure du gouvernement ouvre une opportunité pour la gauche, à condition qu'elle s'oriente autrement. Il existe un noyau social qui ne s'est pas laissé entraîner par la réaction et qui apprécie les voix perçues comme cohérentes et combatives. Cette opportunité doit être exploitée sur plusieurs fronts. Le premier est la rue : se rassembler le plus largement possible dans chaque conflit défensif concret, contre la réforme du travail, pour la défense de l’université et la santé publiques, contre les licenciements et face à la répression de la contestation. L’unité d’action n’exige ni accord programmatique ni dissolution des identités.

Sur le plan électoral, la tâche consiste à élaborer des tactiques transitoires qui tiennent compte de la réalité et des menaces en jeu. La gauche doit partir d’un constat élémentaire : elle n’a pas aujourd’hui la force de chasser Milei du gouvernement à elle seule. C’est évident. Si la priorité est d’empêcher l’extrême droite de consolider son cycle de réformes régressives et son durcissement autoritaire, alors on ne peut écarter une forme de soutien ponctuel, critique et circonscrit à la candidature qui soit réellement en mesure de la battre, et qui émergera vraisemblablement du péronisme ou d’un bloc progressiste plus large. Nier ce problème au nom de l’indépendance politique relègue la gauche à un rôle symbolique au moment même où se joue la possibilité d’empêcher une défaite de plus grande ampleur.

Cela dit, ce soutien, là où il s’avère nécessaire, ne doit pas être confondu avec une intégration ni avec une confiance politique dans un futur gouvernement péroniste : il serait strictement défensif, visant à évincer l’extrême droite. Comme nous l’avons déjà fait valoir, un éventuel gouvernement péroniste rompra difficilement avec les contraintes structurelles de l’économie argentine, et tendra probablement vers une stabilisation modérée, négociée avec des secteurs du monde des affaires et limitée par le mandat de discipline budgétaire ancré par la crise inflationniste. Mais il barrerait la route à l’extrême droite et serait plus réceptif à la pression venant de la base. 

C’est pourquoi la gauche doit intervenir sur deux fronts : contribuer à barrer la route à Milei et se préparer dès le premier jour à agir en toute indépendance face à ce gouvernement, en exigeant des mesures de redressement populaire et en s’appuyant sur la mobilisation sociale. Une expérience récente montre que cela est parfaitement possible. Au Brésil, le PSOL s’est construit comme une force de gauche indépendante du PT, combinant autonomie politique, action unitaire contre le bolsonarisme et accords ponctuels avec le lulisme lorsque la conjoncture l’exigeait. Et tout au long de ce processus, il a renforcé son ancrage et son influence.

Sur le plan stratégique, la tâche est plus lente et plus décisive. Une victoire électorale peut ouvrir un terrain plus favorable, mais elle ne change pas à elle seule les rapports de force. Ce changement exige de reconstruire la force sociale du camp populaire : organisation sur les lieux de travail et dans les quartiers, relance de la vie syndicale, réanimation de la conflictualité sociale et lutte pour l’hégémonie culturelle. 

Il faut reconstruire les institutions ouvrières et populaires, sur le terrain syndical, partisan et associatif, qui donnent une densité sociale à tout projet de transformation plus ambitieux. C’est là que se joue la possibilité de forger de nouvelles forces politiques, capables de dépasser par la gauche les limites des expériences progressistes précédentes. Ce n’est que sur cette base qu’il sera possible de construire une alternative de fond à l’ordre néolibéral en crise et à la réaction d’extrême droite, et non de simples coalitions défensives.

Rien de tout cela ne garantit quoi que ce soit. La période est difficile et peut encore s’aggraver. Mais la gauche est face à un dilemme : comprendre le moment, gagner du temps pour une recomposition et construire une orientation unitaire, ou gâcher l’occasion tout en contemplant, depuis l’auto-isolement, comment la droite consolide sa victoire. Dans chaque pays où l’extrême droite progresse, au-delà des particularités nationales, le même problème se pose : comment éviter l’isolement sectaire sans diluer l’indépendance politique, et comment construire une unité qui accumule une force réelle pour vaincre la réaction. C’est en grande partie de la manière dont ce dilemme sera résolu que dépendra l’orientation que prendra la période.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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15 juillet 2026

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