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À Ceuta, les Marocain·es crient « Viva España »

À Ceuta, les Marocain·es crient « Viva España »


Cet été a été marqué par un drame humain à Ceuta où 141 personnes ont péri selon des ONG, alors que des milliers tentaient de rejoindre le territoire espagnol. Dans cet article, l’autrice replace cet événement dans les conditions sociales, politiques et historiques qui l’ont rendu possible.

Ce 30 juillet 2026, deux régimes d’image nous parviennent du nord du Maroc. Le premier vient de Fnideq et de Ceuta : des personnes qui quittent leur pays pour un autre. On entend « Viva España », « vamos ». Le second régime d’image nous parvient de M’diq. À une vingtaine de kilomètres de Fnideq, dans un palais du roi. Une grande réception y a lieu, Mohammed VI fête ses vingt-sept ans sur le trône avec plusieurs invités qui se précipitent à l’entrée du palais munis d’une enveloppe et d’une carte d’invitation à la main. On voit des buffets de fruits, de gâteaux et de mignardises, des montagnes de crevettes, des tables dressées pour accueillir tous les invités : l’équipe nationale de football, le premier ministre Aziz Akhannouch, le chef des renseignements Abdellatif Hammouchi, le patron de la Fifa Gianni Infantino, influenceuses et influenceurs. 

Ces deux régimes d’image nous disent le Maroc et ses fractures. On aurait tort d’y voir deux mondes. C’est le même littoral, le même budget, la même police. Ce que Fnideq a perdu, d’autres l’ont gagné. On les retrouve du bon côté des cartons d’invitation. Un groupe scande « Viva España » à une vingtaine de kilomètres d’un autre qui se rassemble autour de « vive le Maroc ». Ce ne sont pas deux sociétés. C’est une société et son envers, et l’une vit de l’autre. Celles et ceux qui reçoivent les cartons d’invitation vivent du travail de celles et ceux qui n’en reçoivent pas, de leurs services, des marges prélevées sur ce qu’on leur vend. L’inverse n’est pas vrai : qui travaille vivrait mieux sans qui prélève. Ces fractures sont acceptables pour ceux qui en profitent. Et tout l’enjeu pour eux est qu’elles le deviennent aussi pour ceux qui les paient.

Ce sont précisément des conditions sociales qui rendent ces deux scènes envisageables. Elles sont généralement acquises à la naissance et déterminent d’emblée les lieux auxquels nous pouvons prétendre, les files d’attente que l’on est en mesure d’emprunter : celle d’un palais pour se remplir la panse ou celle de la mer pour y jeter son corps et fuir. Car ces situations seront reprises des deux côtés de la Méditerranée. Au sud pour régler des comptes, au nord pour justifier des politiques migratoires et des frontières.

Mais il y a ce qui les a rendues possibles, et les conditions qui poussent à fuir convergent toutes vers une même chose : recouvrer sa dignité. L’État laisse faire et ne promet rien. La dignité réclamée dans la rue le met en cause et elle mène en prison. Celle qu’on va chercher à la nage ne lui coûte rien : elle se paie ailleurs, en noyades, en disparitions, en coups, en renvois et en humiliations. Ce qui décide de qui prend quelle file, c’est avant tout la classe, et les conditions qui en dérivent. Ce sont elles aussi qui font tenir ces deux corps ensemble, non pas côte à côte mais l’un sur l’autre. Se présenter au palais le carton à la main et se jeter à la mer sont deux manières de faire communauté, mais elles ne sont pas symétriques : la première rassemble une classe autour de ce qu’elle prélève, la seconde rassemble ceux sur qui le prélèvement s’opère. Il n’y a pas deux files d’attente pour deux mondes. Il y a un seul monde, avec une porte et une mer.

Ceuta et Melilla sont deux villes espagnoles situées sur le territoire marocain, seules frontières terrestres entre l’Union européenne et le continent africain. Le 30 juillet 2026, jour de la fête du trône, des dizaines de milliers de personnes convergent vers Fnideq, ville marocaine mitoyenne de Ceuta. Elles tentent de passer par la plage ou à la nage. La rumeur d’une frontière franchissable circule sur les réseaux sociaux et c’est ainsi que le mouvement s’organise. Les estimations espagnoles évoquent environ 60 000 personnes passées à Ceuta en quelques jours, la plus importante vague ponctuelle jamais enregistrée dans l’Union européenne. Selon les sources et les moments [à l’heure où sont écrites ces lignes], on compte jusqu’à 81 corps repêchés et des disparus que personne ne dénombre.

Ces actes et ces lieux sont des routes que les personnes migrantes, marocaines et non marocaines, empruntent depuis plusieurs dizaines d’années dans l’espoir de rejoindre le continent depuis lequel leurs rêves pourraient avoir une place, l’Europe. Le 30 juillet, ces images nous surprennent par leur force et leur violence. Mais le mécanisme qui les produit, c’est-à-dire l’envie de fuir un pays qui nous méprise pour espérer rejoindre une terre qui peut nous offrir des possibilités, ne nous surprend pas.

Dans les lignes qui suivent je choisis de revenir sur ce mécanisme et quelques-unes de ses causes. Que ces corps servent aussi à régler des comptes entre Etats c’est certain. En 2021 le Maroc laisse des milliers de personnes, en proie au désespoir, traverser la frontière de Ceuta pour punir l’Espagne d’avoir reçu Brahim Ghali, chef du Polisario, pour des soins. Le cynisme tient à ceci : le même appareil fabrique la misère, en vit et s’en sert. Il produit, par ses politiques et son insertion subordonnée dans le capitalisme mondial, une population excédentaire que ni son économie ni son marché du travail ne peuvent employer. Il encaisse les devises que lui envoient ceux qui sont partis. Il ouvre la frontière quand il a un compte à régler avec Madrid, puis il la referme et facture à l’Europe le travail de la refermer.

Les pauvres ne sont ni un problème ni un accident dans ce dispositif. Ils en sont la matière première. Un État peut se nourrir du désespoir sans produire l’agentivité qui pousse vers une issue. Il fabrique la situation et les individus prennent une décision. Les traiter en « figurants » d’une machinerie géopolitique, ce serait leur retirer précisément cela : leurs raisons. Or ils et elles en ont, et ce sont ces raisons qui nous intéressent – les gens, leur quotidien, et les malheurs qui les poussent à tout laisser derrière eux pour fuir.

Si ce 30 juillet on a vu ces images de foules amassées de part et d’autre des frontières, qu’elles soient terrestres ou maritimes, ce n’est pas un événement inscrit dans cette date précise, dans cette séquence de juillet 2026. Cet événement a une histoire et elle est documentée. À la fin du mois de septembre 2018, des expulsions de bidonvilles ont lieu au quartier Aïn Sebaa de Casablanca ; la destruction des habitations par les autorités suit ces expulsions. Les habitants des bidonvilles en question réagissent en faisant part de leur humiliation, hogra, dans un premier lieu. Ils interrogent le statut de leur “citoyenneté” et décident d’entreprendre une marche jusqu’à Ceuta pour demander le droit à l’asile politique. Dans le texte qu’ils et elles produisent pour annoncer leur marche, les habitant.es précisent que l’asile est un « droit universel garanti par les traités et conventions internationales », avant de conclure par la phrase suivante : « qui n’a pas de logement, n’a pas de patrie ».

À la fin du mois d’août 2019, six détenus politiques rifains rendent public un communiqué dans lequel ils affirment leur détermination « à abandonner la nationalité de l’État marocain et sa déchéance, ainsi qu’à rompre le lien d’allégeance, à partir de la date de parution » du communiqué. Ils concluent ainsi : « Nous pleurons la patrie, nous lui avons sacrifié la fleur de notre âge et nous lui donnerons notre vie, cependant, nous ne serons jamais prêts à cautionner un État qui veut enterrer un peuple, une patrie et un rêve d’une dignité et d’une liberté ». Dans les deux cas, la citoyenneté est récusée par ceux-là mêmes à qui elle ne donne rien.

Juillet 2026, les images parviennent de dizaines de villes du pays : partout, des gens prennent la route vers l’une des deux enclaves. C’est vers Ceuta que les foules affluent le plus. Elle est plus accessible, proche de Tanger et de Tétouan, bien desservie par la route. Melilla, quant à elle, se trouve dans la région du Rif, moins bien desservie. Le Rif est l’une des marges que l’État tient à distance, le développement inégal s’y voit. C’est contre cela que les masses se soulèvent en 2016 pendant le Hirak du Rif. Les militants de ce mouvement purgent encore des peines de prison allant jusqu’à 20 ans, pour avoir revendiqué justice sociale, égalité et dignité.

Pour aller vers Melilla, les gens affluent donc d’Al Hoceïma, de Nador, de Beni Ansar et d’autres lieux rifains. Vers Ceuta, ils affluent de partout. Les routes sont bondées de gens à pied, sur des camions. Les gares de Casablanca, Kénitra, Rabat, Tanger sont prises d’assaut. Mais avant tout, les gens affluent de Fnideq, ville liée à Ceuta par un point de passage : Bab Sebta. Fnideq subsiste longtemps grâce au marché de contrebande, à une économie souterraine, rendue possible par les va-et-vient de femmes que l’on appelle « femmes mules ». Leur travail est de faire des allers-retours entre Ceuta et Fnideq, le dos chargé de marchandises. Ces marchandises se vendent ensuite au détail sur les marchés de la ville de Fnideq ou en gros à des commerçants venus de tout le pays. C’est de cela que vivent ces villes. Ces femmes de Bab Sebta et Bab Melilia en portent l’économie sur leur dos. Plusieurs en meurent, écrasées dans des bousculades ou d’épuisement.

Mais en 2019, des industriels se plaignent au nom de la compétitivité du produit national. Alors une décision politique ferme Bab Sebta et Bab Melilia au commerce vivrier. En compensation, une zone d’activités est promise, mais elle n’absorbe jamais les milliers de déclassés. Après la découverte, en février 2020, des corps de deux noyés sur cette même plage du 30 juillet, les femmes de la ville se mobilisent contre la politique publique de 2019 prise contre une population pauvre au bénéfice d’intérêts industriels, ceux-là mêmes que l’on retrouve, sept ans plus tard, à l’entrée du palais. La venue du covid sert d’alibi : la décision politique de 2019 devient rétrospectivement une catastrophe naturelle, et plus personne n’en répond. L’arrêt de cette économie de subsistance conduit à la fabrique d’une économie et d’une population excédentaires.

Partout dans le pays, plusieurs politiques anti-sociales et anti-populaires sont à l’œuvre. Des quartiers entiers sont détruits ou menacés de destruction pour éloigner les classes populaires des centres-villes, pour faire place aux hôtels et Airbnb pour touristes, pour construire des immeubles pour riches et des infrastructures en vue des compétitions sportives que le pays organise, la CAN 2025 et la Coupe du monde 2030. Koenraad Bogaert (2018) a analysé de tels mégaprojets comme une manière de gouverner les quartiers populaires plutôt que d’en loger les habitant.es. Plusieurs associations et citoyen.es alertent quant à l’inflation des prix et la baisse du pouvoir d’achat.

De ces situations naissent des mobilisations qui engendrent un surinvestissement de l’appareil de répression et de la machine judiciaire. La plus récente mobilisation est celle de la génération Z en septembre 2025. Les slogans : « on ne veut ni stades ni coupe du monde, mais des écoles et des hôpitaux », « liberté, dignité, justice sociale ». Plus de 650 jeunes sont aujourd’hui en prison, ils ont pris part au mouvement d’une façon ou d’une autre ou ont été interpellés de façon arbitraire. Ils attendent encore leur jugement. Dix mois séparent ces arrestations des corps de ce 30 juillet. Quand la sortie collective est criminalisée, il reste la sortie individuelle et elle passe par l’eau.

Les mobilisations se succèdent depuis des années, certaines durent longtemps et elles n’obtiennent rien. On revendique des routes, des écoles, des hôpitaux, des logements dignes et des infrastructures pour l’usage. L’État a cessé de devoir y répondre. La répression n’a rien d’inédit. Sous Hassan II, qui règne de 1961 à 1999, les années de plomb furent plus meurtrières. Une chose a changé pourtant, ce que le régime croit devoir montrer de lui-même. A la fin du règne de Hassan II on observe une ouverture qui culmine avec l’Instance équité et réconciliation en 2004. C’est-à-dire la reconnaissance officielle par l’État des crimes qu’il avait commis. Comme le montre l’anthropologue Susan Slyomovics (2005), la reconnaissance a été autant performée que réalisée institutionnellement. C’était le prix de l’attractivité dans le monde de 1999 et ce prix n’a plus cours. L’autoritarisme est devenu une manière ordinaire de gouverner, en Europe comme ailleurs. Il ne s’agit plus de performer le libéral mais d’assumer le liberticide. C’est par là que le Maroc rejoint la norme du moment : exproprier, punir, faire taire, confisquer et éloigner ne sont plus des scandales, ce sont des méthodes de gouvernement.

Si le 30 juillet 2026 on voit principalement des corps marocains se donner à la mer, il y a aussi des personnes noires, migrantes, installées au Maroc dans l’attente de pouvoir traverser pour trouver mieux. Elles font systématiquement l’objet de discrimination, de mises en scène médiatiques abjectes, d’humiliations quotidiennes, de criminalisation constante et d’instrumentalisation politique. Tout comme en Europe, le fantasme de « remigration » des Noir.es existe au Sud de la Méditerranée. Et il a un écho depuis ces lieux marginalisés depuis lesquels les foules décident de fuir collectivement ce 30 juillet.

C’est de nos histoires de migration qu’il s’agit. Au lendemain du 30 juillet, j’échange sur ces images avec le personnel d’un lieu que je fréquente. Une personne raconte que dans les années 1950 sa mère a décidé de monter dans un bateau avec ses deux enfants de 10 et 8 ans. Elle raconte l’histoire de sa mère en regardant les images des mamans, leur bébé dans les bras dans la mer à Ceuta. Si elle se tient devant moi avec la chair de poule c’est qu’elle se reconnait dans cette image. C’est son histoire. La fuite collective est un moyen de faire communauté, on exprime son désir de fuite et on se rattache à une communauté abandonnée. Mais les immigré.es et les enfants d’immigré.es ne se reconnaissent pas tous dans ce récit, certains le méprisent, alors qu’ils et elles sont le produit accumulé de fuites antérieures. Ils et elles choisissent le déni de leur propre généalogie migratoire, c’est là la condition même de l’intégration au bloc dominant du pays d’accueil. Celles qui méprisent depuis le Maroc, elles, reflètent la condition d’adhésion à la fracture sociale assumée et au bloc dominant du pays d’origine.

Une vidéo circule, filmée depuis le bas des collines de Fnideq. On y voit un homme à terre, ventre au sol. Il essaie de se redresser et lève le bras gauche comme pour dire « non s’il vous plait ». Il s’adresse à un gendarme qui se tient face à lui, à deux mètres de distance. Ce gendarme se baisse, prend le bloc de pierre le plus gros qu’il trouve devant lui, puis il le jette sur cet homme qui, le bras gauche levé, a l’air de dire « non s’il vous plait ». Cette même scène se répète à quatre reprises, jusqu’au moment où l’homme réussit à se lever, s’approche du gendarme comme pour le supplier, avant de se remettre à terre. Un second gendarme rejoint le premier, ils sortent tous deux leurs matraques et rouent le même homme de coups. Ce n’est qu’une image parmi tant d’autres.

Si les deux enclaves sont plus calmes aujourd’hui, ce n’est pas par conviction populaire, comme le laissent entendre les outils de propagande d’État. C’est parce que les forces de l’ordre interviennent lourdement et contrôlent par la force les populations prêtes à la fuite. C’est parce que des dizaines de milliers de personnes sont renvoyées depuis Ceuta en quarante-huit heures, par accord entre Rabat et Madrid, sans procédure individuelle ni aucune régularisation. Dans les rues des villes et des villages, elles sont traquées, bousculées, frappées. Des cars les conduisent dans des régions très éloignées de celles d’où elles viennent. Abandonnées.

Alors on peut toujours détourner le regard en discutant du statut des deux enclaves. Mais il ne s’agit à aucun moment d’une marche collective pour leur libération : il s’agit de les considérer comme une terre à partir de laquelle il est possible d’accéder à une meilleure condition, de recouvrer une partie de sa dignité et d’oser rêver. C’est bien « Viva España » que l’on scande depuis Ceuta. Ce cri ne dit pas ce que l’Espagne promet mais plutôt ce que le Maroc ne tient pas.

*

Illustration : « Valla de Ceuta », 2011. Source : Wikimedia commons.

16 août 2026

À Ceuta, les Marocain·es crient « Viva España »

Cet été a été marqué par un drame humain à Ceuta où 141 personnes ont péri selon des ONG, alors que des milliers tentaient de rejoindre le territoire espagnol. Dans cet article, l’autrice replace cet événement dans les conditions sociales, politiques et historiques qui l’ont rendu possible.

Ce 30 juillet 2026, deux régimes d’image nous parviennent du nord du Maroc. Le premier vient de Fnideq et de Ceuta : des personnes qui quittent leur pays pour un autre. On entend « Viva España », « vamos ». Le second régime d’image nous parvient de M’diq. À une vingtaine de kilomètres de Fnideq, dans un palais du roi. Une grande réception y a lieu, Mohammed VI fête ses vingt-sept ans sur le trône avec plusieurs invités qui se précipitent à l’entrée du palais munis d’une enveloppe et d’une carte d’invitation à la main. On voit des buffets de fruits, de gâteaux et de mignardises, des montagnes de crevettes, des tables dressées pour accueillir tous les invités : l’équipe nationale de football, le premier ministre Aziz Akhannouch, le chef des renseignements Abdellatif Hammouchi, le patron de la Fifa Gianni Infantino, influenceuses et influenceurs. 

Ces deux régimes d’image nous disent le Maroc et ses fractures. On aurait tort d’y voir deux mondes. C’est le même littoral, le même budget, la même police. Ce que Fnideq a perdu, d’autres l’ont gagné. On les retrouve du bon côté des cartons d’invitation. Un groupe scande « Viva España » à une vingtaine de kilomètres d’un autre qui se rassemble autour de « vive le Maroc ». Ce ne sont pas deux sociétés. C’est une société et son envers, et l’une vit de l’autre. Celles et ceux qui reçoivent les cartons d’invitation vivent du travail de celles et ceux qui n’en reçoivent pas, de leurs services, des marges prélevées sur ce qu’on leur vend. L’inverse n’est pas vrai : qui travaille vivrait mieux sans qui prélève. Ces fractures sont acceptables pour ceux qui en profitent. Et tout l’enjeu pour eux est qu’elles le deviennent aussi pour ceux qui les paient.

Ce sont précisément des conditions sociales qui rendent ces deux scènes envisageables. Elles sont généralement acquises à la naissance et déterminent d'emblée les lieux auxquels nous pouvons prétendre, les files d'attente que l'on est en mesure d'emprunter : celle d'un palais pour se remplir la panse ou celle de la mer pour y jeter son corps et fuir. Car ces situations seront reprises des deux côtés de la Méditerranée. Au sud pour régler des comptes, au nord pour justifier des politiques migratoires et des frontières.

Mais il y a ce qui les a rendues possibles, et les conditions qui poussent à fuir convergent toutes vers une même chose : recouvrer sa dignité. L'État laisse faire et ne promet rien. La dignité réclamée dans la rue le met en cause et elle mène en prison. Celle qu'on va chercher à la nage ne lui coûte rien : elle se paie ailleurs, en noyades, en disparitions, en coups, en renvois et en humiliations. Ce qui décide de qui prend quelle file, c'est avant tout la classe, et les conditions qui en dérivent. Ce sont elles aussi qui font tenir ces deux corps ensemble, non pas côte à côte mais l'un sur l'autre. Se présenter au palais le carton à la main et se jeter à la mer sont deux manières de faire communauté, mais elles ne sont pas symétriques : la première rassemble une classe autour de ce qu'elle prélève, la seconde rassemble ceux sur qui le prélèvement s'opère. Il n'y a pas deux files d'attente pour deux mondes. Il y a un seul monde, avec une porte et une mer.

Ceuta et Melilla sont deux villes espagnoles situées sur le territoire marocain, seules frontières terrestres entre l’Union européenne et le continent africain. Le 30 juillet 2026, jour de la fête du trône, des dizaines de milliers de personnes convergent vers Fnideq, ville marocaine mitoyenne de Ceuta. Elles tentent de passer par la plage ou à la nage. La rumeur d’une frontière franchissable circule sur les réseaux sociaux et c’est ainsi que le mouvement s’organise. Les estimations espagnoles évoquent environ 60 000 personnes passées à Ceuta en quelques jours, la plus importante vague ponctuelle jamais enregistrée dans l’Union européenne. Selon les sources et les moments [à l’heure où sont écrites ces lignes], on compte jusqu’à 81 corps repêchés et des disparus que personne ne dénombre.

Ces actes et ces lieux sont des routes que les personnes migrantes, marocaines et non marocaines, empruntent depuis plusieurs dizaines d’années dans l’espoir de rejoindre le continent depuis lequel leurs rêves pourraient avoir une place, l’Europe. Le 30 juillet, ces images nous surprennent par leur force et leur violence. Mais le mécanisme qui les produit, c’est-à-dire l’envie de fuir un pays qui nous méprise pour espérer rejoindre une terre qui peut nous offrir des possibilités, ne nous surprend pas.

Dans les lignes qui suivent je choisis de revenir sur ce mécanisme et quelques-unes de ses causes. Que ces corps servent aussi à régler des comptes entre Etats c’est certain. En 2021 le Maroc laisse des milliers de personnes, en proie au désespoir, traverser la frontière de Ceuta pour punir l’Espagne d’avoir reçu Brahim Ghali, chef du Polisario, pour des soins. Le cynisme tient à ceci : le même appareil fabrique la misère, en vit et s'en sert. Il produit, par ses politiques et son insertion subordonnée dans le capitalisme mondial, une population excédentaire que ni son économie ni son marché du travail ne peuvent employer. Il encaisse les devises que lui envoient ceux qui sont partis. Il ouvre la frontière quand il a un compte à régler avec Madrid, puis il la referme et facture à l'Europe le travail de la refermer.

Les pauvres ne sont ni un problème ni un accident dans ce dispositif. Ils en sont la matière première. Un État peut se nourrir du désespoir sans produire l’agentivité qui pousse vers une issue. Il fabrique la situation et les individus prennent une décision. Les traiter en « figurants » d'une machinerie géopolitique, ce serait leur retirer précisément cela : leurs raisons. Or ils et elles en ont, et ce sont ces raisons qui nous intéressent - les gens, leur quotidien, et les malheurs qui les poussent à tout laisser derrière eux pour fuir.

Si ce 30 juillet on a vu ces images de foules amassées de part et d’autre des frontières, qu’elles soient terrestres ou maritimes, ce n’est pas un événement inscrit dans cette date précise, dans cette séquence de juillet 2026. Cet événement a une histoire et elle est documentée. À la fin du mois de septembre 2018, des expulsions de bidonvilles ont lieu au quartier Aïn Sebaa de Casablanca ; la destruction des habitations par les autorités suit ces expulsions. Les habitants des bidonvilles en question réagissent en faisant part de leur humiliation, hogra, dans un premier lieu. Ils interrogent le statut de leur “citoyenneté” et décident d’entreprendre une marche jusqu’à Ceuta pour demander le droit à l’asile politique. Dans le texte qu’ils et elles produisent pour annoncer leur marche, les habitant.es précisent que l’asile est un « droit universel garanti par les traités et conventions internationales », avant de conclure par la phrase suivante : « qui n’a pas de logement, n’a pas de patrie ».

À la fin du mois d'août 2019, six détenus politiques rifains rendent public un communiqué dans lequel ils affirment leur détermination « à abandonner la nationalité de l'État marocain et sa déchéance, ainsi qu’à rompre le lien d'allégeance, à partir de la date de parution » du communiqué. Ils concluent ainsi : « Nous pleurons la patrie, nous lui avons sacrifié la fleur de notre âge et nous lui donnerons notre vie, cependant, nous ne serons jamais prêts à cautionner un État qui veut enterrer un peuple, une patrie et un rêve d'une dignité et d'une liberté ». Dans les deux cas, la citoyenneté est récusée par ceux-là mêmes à qui elle ne donne rien.

Juillet 2026, les images parviennent de dizaines de villes du pays : partout, des gens prennent la route vers l’une des deux enclaves. C’est vers Ceuta que les foules affluent le plus. Elle est plus accessible, proche de Tanger et de Tétouan, bien desservie par la route. Melilla, quant à elle, se trouve dans la région du Rif, moins bien desservie. Le Rif est l’une des marges que l’État tient à distance, le développement inégal s’y voit. C’est contre cela que les masses se soulèvent en 2016 pendant le Hirak du Rif. Les militants de ce mouvement purgent encore des peines de prison allant jusqu’à 20 ans, pour avoir revendiqué justice sociale, égalité et dignité.

Pour aller vers Melilla, les gens affluent donc d’Al Hoceïma, de Nador, de Beni Ansar et d’autres lieux rifains. Vers Ceuta, ils affluent de partout. Les routes sont bondées de gens à pied, sur des camions. Les gares de Casablanca, Kénitra, Rabat, Tanger sont prises d’assaut. Mais avant tout, les gens affluent de Fnideq, ville liée à Ceuta par un point de passage : Bab Sebta. Fnideq subsiste longtemps grâce au marché de contrebande, à une économie souterraine, rendue possible par les va-et-vient de femmes que l’on appelle « femmes mules ». Leur travail est de faire des allers-retours entre Ceuta et Fnideq, le dos chargé de marchandises. Ces marchandises se vendent ensuite au détail sur les marchés de la ville de Fnideq ou en gros à des commerçants venus de tout le pays. C’est de cela que vivent ces villes. Ces femmes de Bab Sebta et Bab Melilia en portent l’économie sur leur dos. Plusieurs en meurent, écrasées dans des bousculades ou d’épuisement.

Mais en 2019, des industriels se plaignent au nom de la compétitivité du produit national. Alors une décision politique ferme Bab Sebta et Bab Melilia au commerce vivrier. En compensation, une zone d’activités est promise, mais elle n’absorbe jamais les milliers de déclassés. Après la découverte, en février 2020, des corps de deux noyés sur cette même plage du 30 juillet, les femmes de la ville se mobilisent contre la politique publique de 2019 prise contre une population pauvre au bénéfice d’intérêts industriels, ceux-là mêmes que l’on retrouve, sept ans plus tard, à l’entrée du palais. La venue du covid sert d’alibi : la décision politique de 2019 devient rétrospectivement une catastrophe naturelle, et plus personne n’en répond. L’arrêt de cette économie de subsistance conduit à la fabrique d’une économie et d’une population excédentaires.

Partout dans le pays, plusieurs politiques anti-sociales et anti-populaires sont à l’œuvre. Des quartiers entiers sont détruits ou menacés de destruction pour éloigner les classes populaires des centres-villes, pour faire place aux hôtels et Airbnb pour touristes, pour construire des immeubles pour riches et des infrastructures en vue des compétitions sportives que le pays organise, la CAN 2025 et la Coupe du monde 2030. Koenraad Bogaert (2018) a analysé de tels mégaprojets comme une manière de gouverner les quartiers populaires plutôt que d’en loger les habitant.es. Plusieurs associations et citoyen.es alertent quant à l’inflation des prix et la baisse du pouvoir d’achat.

De ces situations naissent des mobilisations qui engendrent un surinvestissement de l’appareil de répression et de la machine judiciaire. La plus récente mobilisation est celle de la génération Z en septembre 2025. Les slogans : « on ne veut ni stades ni coupe du monde, mais des écoles et des hôpitaux », « liberté, dignité, justice sociale ». Plus de 650 jeunes sont aujourd’hui en prison, ils ont pris part au mouvement d’une façon ou d’une autre ou ont été interpellés de façon arbitraire. Ils attendent encore leur jugement. Dix mois séparent ces arrestations des corps de ce 30 juillet. Quand la sortie collective est criminalisée, il reste la sortie individuelle et elle passe par l’eau.

Les mobilisations se succèdent depuis des années, certaines durent longtemps et elles n’obtiennent rien. On revendique des routes, des écoles, des hôpitaux, des logements dignes et des infrastructures pour l’usage. L’État a cessé de devoir y répondre. La répression n’a rien d’inédit. Sous Hassan II, qui règne de 1961 à 1999, les années de plomb furent plus meurtrières. Une chose a changé pourtant, ce que le régime croit devoir montrer de lui-même. A la fin du règne de Hassan II on observe une ouverture qui culmine avec l’Instance équité et réconciliation en 2004. C’est-à-dire la reconnaissance officielle par l’État des crimes qu’il avait commis. Comme le montre l’anthropologue Susan Slyomovics (2005), la reconnaissance a été autant performée que réalisée institutionnellement. C’était le prix de l’attractivité dans le monde de 1999 et ce prix n’a plus cours. L’autoritarisme est devenu une manière ordinaire de gouverner, en Europe comme ailleurs. Il ne s’agit plus de performer le libéral mais d’assumer le liberticide. C’est par là que le Maroc rejoint la norme du moment : exproprier, punir, faire taire, confisquer et éloigner ne sont plus des scandales, ce sont des méthodes de gouvernement.

Si le 30 juillet 2026 on voit principalement des corps marocains se donner à la mer, il y a aussi des personnes noires, migrantes, installées au Maroc dans l’attente de pouvoir traverser pour trouver mieux. Elles font systématiquement l’objet de discrimination, de mises en scène médiatiques abjectes, d’humiliations quotidiennes, de criminalisation constante et d’instrumentalisation politique. Tout comme en Europe, le fantasme de « remigration » des Noir.es existe au Sud de la Méditerranée. Et il a un écho depuis ces lieux marginalisés depuis lesquels les foules décident de fuir collectivement ce 30 juillet.

C’est de nos histoires de migration qu’il s’agit. Au lendemain du 30 juillet, j’échange sur ces images avec le personnel d’un lieu que je fréquente. Une personne raconte que dans les années 1950 sa mère a décidé de monter dans un bateau avec ses deux enfants de 10 et 8 ans. Elle raconte l’histoire de sa mère en regardant les images des mamans, leur bébé dans les bras dans la mer à Ceuta. Si elle se tient devant moi avec la chair de poule c’est qu’elle se reconnait dans cette image. C’est son histoire. La fuite collective est un moyen de faire communauté, on exprime son désir de fuite et on se rattache à une communauté abandonnée. Mais les immigré.es et les enfants d’immigré.es ne se reconnaissent pas tous dans ce récit, certains le méprisent, alors qu’ils et elles sont le produit accumulé de fuites antérieures. Ils et elles choisissent le déni de leur propre généalogie migratoire, c’est là la condition même de l’intégration au bloc dominant du pays d’accueil. Celles qui méprisent depuis le Maroc, elles, reflètent la condition d’adhésion à la fracture sociale assumée et au bloc dominant du pays d’origine.

Une vidéo circule, filmée depuis le bas des collines de Fnideq. On y voit un homme à terre, ventre au sol. Il essaie de se redresser et lève le bras gauche comme pour dire « non s’il vous plait ». Il s’adresse à un gendarme qui se tient face à lui, à deux mètres de distance. Ce gendarme se baisse, prend le bloc de pierre le plus gros qu’il trouve devant lui, puis il le jette sur cet homme qui, le bras gauche levé, a l’air de dire « non s’il vous plait ». Cette même scène se répète à quatre reprises, jusqu'au moment où l’homme réussit à se lever, s’approche du gendarme comme pour le supplier, avant de se remettre à terre. Un second gendarme rejoint le premier, ils sortent tous deux leurs matraques et rouent le même homme de coups. Ce n’est qu’une image parmi tant d’autres.

Si les deux enclaves sont plus calmes aujourd’hui, ce n’est pas par conviction populaire, comme le laissent entendre les outils de propagande d’État. C’est parce que les forces de l’ordre interviennent lourdement et contrôlent par la force les populations prêtes à la fuite. C’est parce que des dizaines de milliers de personnes sont renvoyées depuis Ceuta en quarante-huit heures, par accord entre Rabat et Madrid, sans procédure individuelle ni aucune régularisation. Dans les rues des villes et des villages, elles sont traquées, bousculées, frappées. Des cars les conduisent dans des régions très éloignées de celles d’où elles viennent. Abandonnées.

Alors on peut toujours détourner le regard en discutant du statut des deux enclaves. Mais il ne s’agit à aucun moment d’une marche collective pour leur libération : il s’agit de les considérer comme une terre à partir de laquelle il est possible d’accéder à une meilleure condition, de recouvrer une partie de sa dignité et d’oser rêver. C’est bien « Viva España » que l’on scande depuis Ceuta. Ce cri ne dit pas ce que l’Espagne promet mais plutôt ce que le Maroc ne tient pas.

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Illustration : « Valla de Ceuta », 2011. Source : Wikimedia commons.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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