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Capitalisme et luttes de classe en Italie : vers une recomposition de la classe travailleuse ?

Capitalisme et luttes de classe en Italie : vers une recomposition de la classe travailleuse ?


La désindustrialisation n’explique pas à elle seule l'affaiblissement de la classe travailleuse dans les pays industrialisés. Pour en comprendre la genèse, cet article revient, à partir de l’exemple italien, sur le processus à travers lequel le capitalisme néolibéral a reconfiguré la classe travailleuse, la fragmentant, l'individualisant, la disséminant. Dans ce contexte, Filippo Greggi défend l’idée d’une recomposition de classe qui puisse permettre à la classe travailleuse, qui n'a jamais cessé d'exister objectivement, de se réimposer comme classe pour elle-même, par la conscience et la lutte collectives.

Les transformations qui ont affecté les processus productifs et le monde du travail en Italie au cours des dernières décennies dépendent de phénomènes multiples et souvent hétérogènes. En parler, c’est retracer les tendances de fond du capitalisme mondial et observer leurs déclinaisons dans le contexte italien. L’objectif sera ici de mener une analyse des tensions au sein du rapport capital/travail, des modalités selon lesquelles s’est progressivement dessinée une stratégie visant à parcelliser et à déposséder une classe ouvrière qui, au tournant des années 1960 et 1970, avait atteint le point culminant de sa capacité antagoniste. Car c’est bien à partir de cette réponse du capital, ainsi que de ses développements ultérieurs, que nous pouvons comprendre l’état des choses actuel.

Cette accumulation de pouvoir ouvrier trouvait ses prémisses dans la configuration socio-économique propre au capitalisme industriel : d’un côté, l’application des principes tayloriens d’organisation scientifique du travail, de l’autre, les politiques de welfare qui scellaient le compromis fordiste. C’est dans ce cadre qu’émerge d’abord la figure de l’ouvrier masse (operaio massa) puis celle de l’ouvrier social (operaio sociale). La première désigne l’ouvrier déqualifié, maillon d’une chaîne de montage qui a exproprié son savoir en l’incorporant dans les machines. C’est l’ouvrier commun qui peuple notamment les grandes usines du nord de l’Italie, protagoniste de l’« automne chaud » de 1969.

Pour briser l’expression de cette subjectivité conflictuelle consolidée dans l’unité de lieu et de temps qu’était l’usine et qui, par le refus du travail, brise la centralité de celle-ci, le capital restructure la production et étend sa logique au reste de la société à la recherche de nouvelles formes de valorisation. Certains fragments de la production sont délocalisés, la précarité et la flexibilité sont introduites, et le capital cherche de nouvelles formes de valorisation dans le savoir diffusé dans la société. Les conditions d’émergence de l’ouvrier social sont donc créées, en tant que fils de la tertiarisation de l’industrie et de la prolétarisation du travail intellectuel, ainsi que de la reconnaissance de la centralité des processus de coopération et de reproduction sociale (les apports du féminisme étant cruciaux) dans les pratiques de valorisation du capital[1].

Si le concept d’ouvrier social tentait de rendre compte d’une nouvelle composition de classe qui se développait au sein des contradictions du capitalisme italien (et mondial), cette figure prenait en même temps forme dans la tension dialectique entre la décomposition de classe opérée par le capital et la recomposition d’une classe désormais diffuse dans cette désunité de lieu et de temps qu’est la métropole. Si nous parlons de décomposition et de recomposition, c’est bien parce que la composition technique – la classe comme force de travail au sein des rapports de production capitalistes – et la composition politique – la subjectivité de classe avec ses besoins matériels, sa culture et ses désirs – se redéfinissaient profondément. 

Les structures productives se redimensionnaient (en raison aussi de la menace de récession due à la crise pétrolière de 1973) et une plus grande importance était donnée à la professionnalité ouvrière, créant des divisions au sein de la classe (avec la complicité des syndicats). Enfin, le rôle du Parti communiste italien (PCI) s’est révélé alors fondamental pour promouvoir une idée de développement des forces productives alliées entre elles, qui se résume en un concentré d’austérité et de sacrifices, sans manquer incidemment l’occasion de criminaliser la dissidence venant de la zone politique de la gauche extra-parlementaire.

L’avènement de l’ouvrier social sera donc davantage la préfiguration de nouvelles figures du travail qui se concrétiseront sociologiquement dans les années à venir, plutôt que l’émergence d’une force antagoniste capable d’exprimer cette conflictualité ouvrière comme ce fut le cas dans entre les années 1960 et 1970. Le processus massif et double de restructuration de la production et de répression des mouvements sociaux nous livre une phase de reflux concomitante à la redéfinition des processus d’accumulation du capital à l’échelle mondiale. C’est à ce niveau qu’avec la crise du fordisme s’ouvre la phase cognitive du capitalisme. 

Les luttes ouvrières des décennies précédentes avaient remis en cause l’organisation rigide et automatisée du travail issue du taylorisme, favorisant l’expansion du salaire social (retraite, indemnités, etc.) et des services de welfare, rendant de moins en moins soutenable – du point de vue du capital, bien entendu – le coût de reproduction de la force de travail. Et tandis que le lien salarial se relâchait, le niveau moyen de formation et de qualification de la population augmentait, créant progressivement une condition d’intellectualité diffuse au sein des sociétés occidentales[2] : dans la seule période 1980-2000, le nombre d’employés diplômés en Italie a triplé[3]

Les conditions sont ainsi créées pour que la connaissance, de même que les capacités cognitives, affectives et relationnelles de la force de travail, se retrouvent de plus en plus au cœur des processus de valorisation et d’accumulation capitalistes. Il est désormais notoire que les biens immatériels (des compétences aux brevets, en passant par les bases de données, les processus opérationnels, les marques et les méthodologies de travail) constituent une composante critique des processus productifs[4]. Il suffit d’avoir en tête qu’aujourd’hui les actifs intangibles représentent 92 % de la capitalisation boursière des 500 plus grandes sociétés cotées aux États-Unis (indice S&P 500)[5]. L’Italie, dont l’économie reste intensive en actif tangible, affiche des pourcentages inférieures ; on observe toutefois une hausse régulière de la part des investissements immatériels dans le PIB entre 1995 et 2024[6].  

Par ailleurs, la valorisation va bien au-delà des murs de l’entreprise et des professions spécialisées, techniques et intellectuelles (près de 40 % des employés en Italie en 2023[7]). Elle implique également une série de phénomènes tout à fait différents : l’extraction des données des utilisateurs en ligne (préférences, utilisation, interactions) à des fins publicitaires, l’appropriation des communs numériques (logiciels libres et open source), le soi-disant « travail du consommateur », la marchandisation des ressources personnelles et de son temps libre (sharing economy), ainsi que le travail de soin non rémunéré qui, en Italie, en plus de reposer largement sur les épaules des femmes (71 %) et d’être une composante fondamentale du welfare, générerait une valeur estimée à 473,5 milliards d’euros si convertie en termes monétaires (équivalent à 26 % du PIB national)[8]

La centralité des savoirs et des biens immatériels dans le processus de création de valeur représente un nouveau défi pour la logique du capital. Si la chaîne de montage avait permis de déposséder l’ouvrier de métier de sa professionnalité spécifique, la qualité cognitive croissante de la force de travail exige des stratégies adaptées à cette nouveauté historique. Car tout résidu d’activité cognitive entre les mains de la classe travailleuse représente une double menace : a) l’incertitude de l’exécution du contrat de travail par lequel on achète simplement du temps de mise à disposition de la force de travail, ce qui est bien différent du fait de s’assurer que celle-ci se traduise par un plein emploi de ses capacités physiques et mentales ; et b) la possibilité d’une organisation autonome de la classe travailleuse, c’est-à-dire la capacité de se libérer du commandement capitaliste dans les processus de production et de reproduction sociale. 

Outre l’organisation scientifique du travail susmentionnée, le capital a historiquement répondu (une fois pris acte de l’indocilité inéliminable du travail vivant) à ce danger en cherchant soit à développer une prise sur la subjectivité de l’individu, soit à se libérer des contraintes du rapport salarial. À cet égard, de nouvelles formes de dépendance et d’exploitation ont été mises en place, ainsi que de nouveaux dispositifs d’extraction de la valeur via la finance et les technologies de l’information et de la communication. En maintenant au centre de notre analyse le rapport capital/travail en Italie, nous pouvons observer en particulier deux transformations qui ont produit de nouvelles structures organisationnelles visant à produire et à capter de la valeur : l’entreprise post-fordiste et les plateformes.

L’entreprise post-fordiste et le management des ressources humaines

Le passage au post-fordisme au tournant des années 1980 s’inscrit pleinement dans l’inauguration de la saison néolibérale et de ses mots d’ordre : faire de la concurrence le pivot de l’organisation socio-économique et de l’entreprise le modèle anthropologique de référence.

Du point de vue discursif, l’affirmation de concepts opérationnels tels que ceux de capital humain et de mérite[9] a informé les directions prises par les politiques publiques (exemplaire en Italie est la nouvelle dénomination du Ministère de l’Instruction et du Mérite), créant simultanément le substrat pour de nouveaux processus de subjectivation centrés sur la culpabilité, la responsabilité individuelle et l’interprétation de sa propre existence en termes d’investissement continu sur soi. 

En supprimant de manière chirurgicale toute réflexion sur le rôle des conditions socio-économiques de départ dans la définition des trajectoires professionnelles, une conception qui fait de l’individu seul le responsable de sa propre réussite dans le domaine du travail s’est répandue. Si chacun est porteur sain de son propre capital humain en tant qu’ensemble de compétences et de capacités de toute nature (qu’elles soient techniques ou les tant décriées soft skills) qu’il est en mesure de mettre à disposition en échange d’une rémunération, le résultat de sa vie professionnelle déterminera de plus en plus le jugement sur sa propre existence sociale.

L’idée, désormais lieu commun tout au long du parcours de formation scolaire et non scolaire, selon laquelle chaque connaissance et expérience est un prétexte à la valorisation de soi – l’idée que nous sommes tous d’une certaine manière des entrepreneurs de nous-mêmes – constitue la condition de possibilité pour solliciter l’implication de la force de travail et diffuser une culture du travail à durée déterminée mal (ou non) rémunéré en échange d’opportunités de croissance humaine et professionnelle. Ces éléments nous les retrouvons d’ailleurs parmi les préconisations de la stratégie de Lisbonne, ce programme de réformes mis en place en 2000 qui aurait dû faire de l’économie européenne « l’économie fondée sur la connaissance la plus dynamique et la plus compétitive au monde ». 

Ce discours, mêlant formation continue, investissement dans le capital humain, libéralisation du marché du travail, réduction des dépenses publiques et promotion de la concurrence, est ainsi devenu une conviction partagée au sein de l’Union, faisant de cette stratégie l’un des moments clés de l’affirmation politique de l’agenda néolibéral sur le Vieux Continent[10]. L’entreprise post-fordiste incarne ces impératifs renouvelés du capital, et répond plus précisément à deux exigences fondamentales. Rendre flexibles les processus productifs et la force de travail. La raison ? Comprimer les coûts et répondre rapidement à la concurrence à l’échelle globale. La rationalité ? Le toyotisme[11], dont le modèle productif est le système just in time (Jit) qui consiste dans l’effort continu de faire coïncider demande et offre, de suivre la tendance du marché et les préférences du client. 

Le saut est important et marque la rupture avec le paradigme tayloriste-fordiste, basé sur la production de masse qui tirait sa propre demande. Désormais, c’est la volatilité du marché qui dicte les temps, les objectifs et la forme du processus productif. Il en résulte l’élimination des excédents et des temps morts : tout ce qui est improductif doit être supprimé et la hiérarchie se reconfigure vers plus de collaboration et de polyvalence. C’est un équilibre dynamique, fragile, qui requiert l’action chorale et qualitative des employés. L’objectif est de désamorcer la conflictualité ouvrière et de promouvoir l’esprit d’entreprise, afin que les travailleurs se sentent partie intégrante de l’organisation et y contribuent par leur temps, leur créativité et leur énergie. L’individualisation des rapports de travail et le démantèlement des protections deviennent incontournables en vertu de dynamiques de marché imprévisibles qui rendent la production non plus programmable sur le long terme. 

Il en découle une incompatibilité absolue entre la valorisation capitaliste et la stabilité du cadre normatif du droit du travail. C’est là qu’il faut trouver les raisons des diverses réformes du marché du travail (parmi les plus connues : le Pacchetto Treu en 1997, la Riforma Biagi en 2003 et le Jobs Act en 2015) qui ont tenté d’introduire en Italie plus de flexibilité en créant de nouvelles typologies d’emploi (à contrat, à projet, intérim, etc.). Concrètement, entre 1992 et 2000, les contrats de travail atypiques ont augmenté de 45 %, représentant ainsi 15 % de l’emploi total[12]. Cette tendance n’a cessé de se renforcer dans les années suivantes : nous sommes passés de 22 % en 2004 à près de 30 % de formes d’emploi flexibles en 2024[13]. On a confié au marché l’allocation optimale de la force de travail, en déresponsabilisant les entreprises, dans l’intention de proposer des prix plus compétitifs à court terme en comprimant le coût du travail par unité de produit[14]

Il devient difficile de concilier, d’une part, l’exigence de désamorcer l’antagonisme ouvrier et de lier l’individu à l’entreprise, et, d’autre part, la disparition progressive des garanties et protections pour le travailleur contraint de s’adapter à l’aléa des conjonctures économiques et de maintenir vivante la production de profit. Bref, si le travail est de plus en plus flexible et précaire, comment faire en sorte que le sujet adhère à l’entreprise en y consacrant la majeure partie de son temps et de son énergie ? Comment rendre possible une forte implication psychologique dans une structure fragile et temporaire dont on risque d’être exclu à tout moment ? Après tout, nous parlons quand même d’un pays où, au cours des trente dernières années, les emplois à durée déterminée sont passés de 5 à 17 %, l’adhésion syndicale de 39 à 32 % et les rémunérations réelles ont diminué de 8 % une fois déflatées par les consommations privées[15].

Le domaine de la gestion des ressources humaines – véritable smooth operator de la contre-attaque du capital contre le travail – a développé un riche arsenal d’outils, de stratégies et d’approches visant à ancrer la subjectivité de l’individu à la culture d’entreprise. La finalité est de faire de la performance professionnelle le filtre à travers lequel se connaître et développer sa propre personnalité. D’où la panoplie de dispositifs d’évaluation, et de pratiques de conseil, de mentorat ou de coaching. 

La notion de contrat psychologique, qui s’est répandue dans la pratique managériale à partir des années 1990, représente à cet égard un exemple particulièrement significatif. Si le contrat juridique lie formellement le travailleur, ce qui n’y est pas prescrit sont la volonté, l’attitude, l’intention d’exécuter son obligation en exploitant au mieux ses capacités et en devenant ainsi une ressource significative pour l’entreprise : l’individu est appelé à construire un rapport à soi-même centré sur son propre capital humain, sur ses propres motivations, à partir d’une histoire personnelle et professionnelle dans laquelle retrouver l’ensemble de ses capacités et potentialités. L’objectif ? Être plus efficace, plus performant, plus flexible. Le moyen ? Le développement personnel sous la forme de l’investissement sur soi[16].

On trouve un écho de cela, par exemple, dans un volume récemment publié dédié à la question de la valorisation du capital humain[17]. La compétence est avant tout « compétence à vivre, c’est-à-dire notre capacité cognitive et affective globale, complexe, à être et rester dans le monde, à trouver notre place et à faire notre chemin ». Mais ce qui est encore plus emblématique est ce qui est affirmé peu après : non seulement « de la compétence à vivre » on passe à la « compétence managériale et professionnelle », mais la première constitue « une partie fondamentale de cette théorie du sujet qui est à la fois nécessaire et fondante pour donner un sens à la personne comme atout fondamental du succès des organisations, de leur apprentissage et, en définitive, de leur développement ». 

Il ne suffit donc plus de céder sa force de travail, il faut démontrer le lien entre ses propres convictions, son attitude – un savoir-faire et un savoir-être spécifiques – et l’organisation de l’entreprise. La ressource humaine et son attachement deviennent le nouveau pari du capital pour dorer la pilule de l’exploitation et relancer l’extraction de plus-value. 

Le même monde de l’éducation s’est ainsi adapté aux besoins du tissu productif, ou plutôt il s’est mué en un vaste atelier de préparation de la main-d’œuvre aux desiderata des entreprises. Autrement dit, un lieu où l’on commence à inculquer un certain esprit d’entreprise, une certaine adaptabilité aux demandes du marché du travail. En témoignent toutes les mesures adoptées à partir des années 2000 et visant à institutionnaliser les soft skills comme pilier du parcours éducatif des étudiants italiens. Les compétences transversales ont pris le pas sur les programmes, et des pratiques comme l’alternance école-travail ont été introduites (emblématique la loi Moratti de 2003), rendant plus poreuse la frontière entre apprentissage et entreprise et fournissant, en pratique, des heures et des heures de travail gratuit en échange de vagues promesses de formation professionnelle.

Les plateformes et leur impact sur le marché du travail

De leur côté, les plateformes représentent l’autre grande nouveauté en termes d’organisation de la production et d’appropriation du travail d’autrui. Plus précisément, elles émergent d’une crise prolongée de l’accumulation capitaliste. 

Au tournant des années 2000, les taux d’investissement s’effondrent, les gains de productivité stagnent et les investissements traditionnels ne rapportent plus[18]. Les capitaux se déversent ailleurs, vers des paris plus risqués mais avec des perspectives de rendement plus élevées : les startups technologiques. Le modèle économique des plateformes présente certaines caractéristiques (actifs immatériels, effets de réseau et coûts marginaux très faibles) qui favorisent une croissance extrêmement rapide créant souvent des situations de « winner take all », où l’acteur qui parvient à s’imposer face à la concurrence finit par dominer le marché en imposant ses propres règles. 

D’un point de vue organisationnel, les frontières entre entreprise et marché s’effritent : si la théorie économique a traditionnellement interprété la nécessité de l’entreprise en termes de réduction des coûts de transaction et de coordination plus efficiente de la force de travail via son intégration verticale et hiérarchique au sein de la production, avec le modèle de la plateforme il devient possible de discipliner le travail sans en internaliser les coûts. 

Il devient possible d’externaliser toujours plus de fonctions et de processus en se libérant du fardeau du rapport salarial tout en maintenant le contrôle sur l’activité. Un contrôle de plus en plus impersonnel rendu possible par toute une série de dispositifs algorithmiques de direction, de notation et d’évaluation, avec une flexibilisation supplémentaire du rapport de travail et une compression des rémunérations.

En particulier, l’Organisation Internationale du Travail (OIT) a publié en 2021 un rapport sur les plateformes numériques et les conditions de travail dans les pays du G20. Quelques chiffres pour donner une idée des proportions et de l’impact sur l’économie et le marché du travail : au cours de la dernière décennie, le nombre de plateformes a quintuplé, et bien qu’officiellement le nombre d’employés soit toujours assez réduit par rapport au chiffre d’affaires, les prestataires de service ayant effectué une quelconque activité intermédiée par une plateforme sont estimés à environ 66,8 millions. 

Il s’agit, dans la plupart des cas, de jeunes travailleurs, peu qualifiés et très souvent issus de populations immigrées. Le rapport fait état d’un temps de travail hebdomadaire très élevé (70 heures) et de revenus faibles (entre 1,10 et 5,30 dollars de l’heure) en mettant en lumière des conditions de travail précaires et irrégulières, avec de grandes difficultés d’accès à la protection sociale[19]

L’Italie ne fait pas exception. Selon les données de l’INAPP (Institut national italien pour l’analyse des politiques publiques) de 2024, environ 690 000 personnes âgées de 18 à 74 ans ont réalisé un gain via une plateforme, en livrant des colis ou des repas, en vendant des biens, en louant des logements ou en offrant des services de soin[20]. Cependant, cette inclusion dans le marché du travail s’accompagne de processus de fragmentation, d’individualisation et de précarisation, où un management impersonnel remplace la coopération et la négociation collective par une pression continue sur les performances individuelles qui met les travailleurs en compétition les uns avec les autres.

Ce n’est pas un hasard si le Parquet de Milan a placé sous contrôle judiciaire Foodinho srl (Glovo Italia) et Deliveroo Italy srl avec l’accusation de « caporalato numérique », la formulation la plus appropriée pour résumer le système de coordination et d’exploitation du travail des plateformes de livraison de repas. On compte environ 40 000 coursiers dans toute l’Italie : la plupart sont des travailleurs migrants qui, souvent sans permis de séjour, finissent par se consacrer à cette activité faute d’alternatives, acceptant des salaires inférieurs de 76,5 % au seuil de pauvreté absolue et de 90 % par rapport à la convention collective[21]

La subordination impliquée dans le système de gestion algorithmique est dissimulée en faisant appel à l’autonomie apparente des riders, mais il devient vite évident que le fonctionnement de la plateforme, tout comme le niveau de rémunération, l’impossibilité d’obtenir un meilleur emploi et la nécessité de trouver une source de revenus, même minime, créent les conditions pour l’établissement d’un rapport de très forte dépendance. 

L’intervention du Parquet de Milan vise, d’ailleurs, à corriger ce que stipulait l’accord national – dit « pirate » – signé en 2020 entre Assodelivery et le syndicat UGL-Rider. Ce contrat collectif, déjà contesté par les syndicats confédéraux dans les années suivantes, légalisait de fait des rémunérations inférieures à celles du reste de la logistique et le maintien du paiement à la tâche, tout en qualifiant abusivement les livreurs de travailleurs indépendants.

Par ailleurs, le travail migrant a été, depuis les années 1980, une composante essentielle de l’économie italienne : d’abord dans le secteur des services et de l’économie informelle du Centre-Nord, en garantissant la survie temporaire du réseau des PME italiennes face à la désindustrialisation et à la délocalisation ; ensuite intégré dans un secteur industriel nécessitant de la main-d’œuvre déqualifiée ou, surtout dans le Mezzogiorno, dans le travail agricole saisonnier. 

La croissance démographique des populations extracommunautaires a été tout aussi rapide (0,8% de la population italienne en 1990 jusqu’à 9,4% aujourd’hui) que son intégration sur le marché du travail (10,5% de l’ensemble des travailleurs en Italie en 2025[22]), mais elle n’a pas connu d’évolution significative par la suite, dans la mesure où elle est restée caractérisée par une forte précarité et une segmentation sectorielle qui cantonne les travailleurs immigrés dans des secteurs peu qualifiés, avec des salaires plus faibles. 

En ce sens, l’essor des plateformes et de la logistique – en 2025, le 25% des emplois offerts dans ce secteur a été occupé par des travailleurs étrangers[23] – s’appuie également sur la présence constante de cette « armée industrielle de réserve » composée non pas de chômeurs, mais surtout de travailleurs précaires. Leur vulnérabilité économique, ainsi qu’un statut fragilisé par une série de lois et de décrets du gouvernement italien (notamment la loi Bossi-Fini en 2002), les placent en situation de précarité permanente, ce qui permet d’exercer une pression constante sur les salaires et les conditions de travail. L’État agit comme régulateur de cette armée de réserve tout en satisfaisant les besoins fluctuants du capital.

Si nous revenons un instant au capitalisme numérique dans sa généralité, nous pouvons affirmer que les plateformes, souvent présentées comme des surfaces d’intermédiation entre deux groupes de clients (qu’ils soient consommateurs ou organisations), se structurent plutôt comme de véritables infrastructures capables d’extraire et de valoriser des données, des activités humaines et des connaissances. Elles traversent et codifient les interactions sociales, analysent les traces laissées par les utilisateurs pour les transformer en un produit monétisable. 

Mais ce n’est pas tout : la portée infrastructurelle des Big Tech peut être comprise également dans une histoire plus longue, en référence à l’urgence de la restructuration mondiale du capital qui trouve dans la logistique l’un de ses vecteurs principaux. Pour briser la centralité ouvrière, il devient nécessaire d’accélérer la circulation des marchandises et des personnes et de délocaliser les usines dans les anciennes colonies en fragmentant la production. 

C’est donc aussi à partir de ce processus que l’ascension des Big Tech a pu se réaliser, avec une interpénétration de plus en plus étroite entre infrastructure matérielle et virtuelle[24]. Amazon est un cas emblématique : non pas une simple plateforme de e-commerce mais un acteur qui intègre des services financiers, de cloud computing (Amazon Web Services) et de crowdsourcing (Amazon Mechanical Turk) qui permettent de redéfinir la division cognitive du travail et son articulation avec la division technique à l’échelle mondiale.

Dans les faits, l’explosion du secteur de la logistique se déduit également du fait qu’il représente une bonne partie de la demande de travail en Italie (un cinquième des offres d’emploi en 2024[25]). Il faut également tenir compte qu’il s’agit très souvent d’un travail temporaire[26], obtenu par l’intermédiaire d’agences d’intérim, d’une durée de quelques mois avec parfois des renouvellements de seulement quelques jours. 

Dans les entrepôts Amazon, par exemple, une organisation du travail de fer discipline les actions des travailleurs, évoquant les spectres d’un taylorisme numérique[27] capable de coordonner chacun de leurs gestes, d’en mesurer le temps et de surveiller sans solution de continuité leur activité. On retrouve ici un mélange de stratégies anciennes et nouvelles dont l’efficacité augmente exponentiellement lorsqu’elles sont combinées avec la capacité de calcul et de traitement en temps réel des technologies de pointe du cloud computing

Pour monitorer et évaluer leur force de travail, les entreprises italiennes n’ont pas hésité à se tourner vers des méthodes d’analyse de données. À titre d’exemple, afin de contrôler et améliorer la performance des salariés, 60 % des moyennes et grandes structures utilisent désormais le People Analytics (exploitation stratégique des données RH à des fins de prédiction, pilotage, optimisation et estimation du retour sur investissement en formation du personnel), ce qui fait de l’Italie l’un des pays qui y recourent le plus en Europe[28]. Nous avons dans ces différents cas de figure une variation sur le thème du machinisme et de l’automatisation dont la fonction avait déjà été définie par Marx dans Le Capital (Section IV, chapitre 11) en termes de direction, médiation, surveillance et (pas des moindres) profit.

Conclusion : pour une recomposition de classe

Cette analyse a permis de mettre en évidence la manière dont, au cours des dernières décennies, le capital a tenté de relancer les processus de valorisation et d’accumulation à partir de la crise sociale du fordisme. L’offensive contre le travail, en tant qu’unique source de plus-value, a emprunté des voies de plus en plus sophistiquées. En particulier : contourner le rapport salarial en élaborant des formes contractuelles atypiques, enfermer la subjectivité de la force de travail dans le rôle d’entrepreneur de soi-même et de ressource humaine pour l’entreprise, et enfin utiliser les nouvelles technologies de l’information et de la communication pour affiner l’organisation scientifique du travail. 

Dans tout cela, travailler en Italie aujourd’hui signifie aussi risquer de perdre la vie (pour la seule année 2025, on a compté près de trois morts au travail par jour[29]), finir victime du caporalato (en particulier les populations migrantes) et vivre quotidiennement l’inégalité de genre qui se traduit, entre autres, par un taux d’emploi féminin et un niveau des salaires sensiblement plus bas (malgré un pourcentage de diplômées plus élevé que celui des diplômés) et par une plus grande exposition à l’instabilité professionnelle[30]

Mais comment tirer un bilan d’une situation aussi composite, d’un tableau désolant où cohabitent d’anciennes et de nouvelles formes d’exploitation du travail, où persistent des problèmes structurels tels que le racisme et le sexisme, et où ce que l’on pouvait autrefois appeler la classe ouvrière est à ce point segmentée qu’elle ne parvient plus à trouver un terrain de lutte commun au-delà de conquêtes sectorielles limitées ?

C’est en cherchant une réponse à cette question que la méthode opéraïste de la conricerca (co-recherche) devient le point de départ pour recomposer les fragments de cette décomposition de classe. Ce sont les contributions qui font de l’enquête ouvrière la méthode privilégiée de connaissance de la condition de la classe travailleuse et qui fournissent une aide pour une recomposition, au moins théorique, de cette même classe. Et ce sont les mêmes formes d’organisation et de lutte qui, s’exprimant de manière conflictuelle, produisent la réalité de leur propre capacité politique. 

En sont un exemple les enquêtes du collectif de recherche Into the BlackBox[31] qui a suivi ces dernières années les luttes des travailleurs de la logistique en Italie, approfondissant le rôle des syndicats de base, le recours à la grève comme pratique de blocage des flux de marchandises ainsi que la composition de classe de la force de travail. Le sont tout autant les analyses du management des ressources humaines, du précariat cognitif et les perspectives féministes sur le travail de reproduction sociale. Ce sont tous des fragments d’une composition technique et politique à géométrie variable visant à trouver un substrat commun, un plan sur lequel articuler des figures du travail hétérogènes.

Ce plan est aujourd’hui éminemment social, car c’est déjà au niveau de la coopération et de la reproduction sociale qu’a lieu l’extraction de valeur. Comme nous l’avons vu, toute une charpente discursive, juridique, matérielle et technologique a été mise en place pour rendre possible la subsomption généralisée au capital de la vie en société à divers niveaux : traces numériques, habitudes et interactions sociales, différences de genre, capacités cognitives et affectives, savoirs, compétences personnelles et relationnelles, origines géographiques, valeurs, idées, productions artistiques et culturelles.

En ce sens, intégrer au cadre de référence opéraïste la notion de composition sociale permet de rendre compte de cette production diffuse de la classe en tant que classe sociale, dans la mesure où elle n’est plus clairement identifiable par référence à une composition technique et politique homogène. Par ce nouveau concept[32], on entend la manière dont la classe travailleuse est produite en tant que telle avant de franchir les seuils du lieu de travail. Ce passage a lieu en raison du fait qu’elle est contrainte de vendre sa force de travail pour une rémunération qui sera employée dans toute une série d’activités reproductives et de consommation, elles aussi désormais proies à des processus extractifs. 

Le concept de composition sociale peut donc devenir un outil utile pour « comprendre les travailleurs en dehors du lieu de travail » et tisser les fils d’un discours de classe, là où le capital a opéré pour en désintégrer l’unité technique et politique. C’est de la nécessité de vendre sa force de travail que découlent ensuite toutes les formes d’exploitation et d’oppression dans le lieu de travail, produites en fonction d’un rapport de pouvoir inégal qui persistera tant qu’une classe sera propriétaire des moyens de production et qu’une autre en sera dépossédée. 

Si on pense à la classe en tant que classe sociale, le trait d’union est en fin de compte la participation commune à la logique du capital, une logique globale à laquelle on est soumis selon des degrés très différents de visibilité et de violence. De ce point de vue, les mobilisations pour Gaza du plus récent automne italien mettent en évidence un phénomène de plus grande ampleur. Au moment où l’économie politique du génocide s’est révélée totalement inhérente aux dynamiques du capitalisme mondial et où différentes catégories socioprofessionnelles ont touché du doigt le réseau complexe de rapports sociaux de production qui les lie au sort du peuple palestinien, il a été possible de bloquer un pays entier avec des niveaux de participation inédits pour notre histoire politique la plus récente. 

La capacité de coordination des syndicats de base (USB) a été fondamentale, et la CGIL n’a pu qu’accepter le nouveau rapport de force en adhérant, bien que tardivement, à la grève. Parmi les étudiants, les employés publics, les ouvriers et les travailleurs migrants, un rôle décisif a été celui des travailleurs de la logistique, en particulier des dockers, qui, par leurs piquets de grève, ont donné un signal fort de rupture en refusant d’expédier du matériel de guerre vers Israël. Chacune de ces subjectivités a trouvé dans l’exacerbation des contradictions du capitalisme un terrain de lutte commun. Son expression s’est arrêtée à des manifestations d’une conscience de classe naissante (boycott et grève) sans déboucher jusqu’à présent sur une véritable force politique organisée, et donc oppositionnelle, capable de donner une suite à ces journées.

Cela reste en tout cas un précédent précieux en termes de coordination et d’organisation de l’Union syndicale de base et de mobilisation générale anticapitaliste, d’autant plus que l’impérialisme étatsunien semble avoir désormais définitivement choisi la voie militaire pour relancer les processus d’accumulation du capital. Le fantôme d’une économie de guerre rend de plus en plus évidente la logique suicidaire du mode de production capitaliste et, face à la dégradation des conditions de vie et de travail d’une très large partie de la population, l’État italien renforce son tournant autoritaire pour réprimer toute forme de protestation – des luttes contre le changement climatique à celles pour l’abolition des centres de rétention pour le rapatriement (CPR) en passant par la défense des espaces occupés. 

À la lumière de tout cela, le seul diagnostic que cette contribution peut modestement proposer en conclusion est qu’un effort théorique et politique de recomposition de classe est plus que jamais urgent et nécessaire. 

*

Article initialement paru dans la revue de théorie critique italienne Ahida.


Notes

[1] A. Negri, Dall’operaio massa all’operaio sociale. Intervista sull’operaismo. Verona, Ombre Corte, 2024.

[2] C. Vercellone e A. Di Stasio, “La nuova articolazione tra tempo di lavoro e tempo libero nel capitalismo cognitivo. Un approccio marxo-braudeliano”, Rivista critica di diritto privato, 41 (2023), 3, pp. 363-390.

[3] https://www.bancaditalia.it/pubblicazioni/temi-discussione/2001/2001-0422/index.html?com.dotmarketing.htmlpage.language=102

[4] L. Demmou, G. Franco e I. Stefanescu, “Productivity and finance: the intangible assets channel – a firm level analysis”, OECD Economics Department Working Papers, No. 1596, OECD Publishing, Paris, 2020, https://doi.org/10.1787/d13a21b0-en.

[5] https://www.prnewswire.com/news-releases/ocean-tomo-releases-2025-intangible-asset-market-value-study-results-302686446.html.

[6] https://www.wipo.int/edocs/pubdocs/en/wipo-pub-rn2025-8-en-world-intangible-investment-highlights.pdf

[7] Istat, Rapporto annuale 2024. Capitolo 2: I cambiamenti del lavoro: tendenze recenti e trasformazioni strutturali, https://www.istat.it/wp-content/uploads/2024/05/Capitolo-2.pdf

[8] https://www.repertoriosalute.it/il-valore-nascosto-del-lavoro-di-cura-in-italia-il-rapporto-oil-federcasalinghe-2025/

[9] M. Boarelli, Contro l’ideologia del merito, Bari-Roma, Laterza, 2019.

[10] B. Amable, L. Demmou et I. Ledezma. « Stratégie de Lisbonne et réformes structurelles en Europe ». La Revue de l’Ires, 60(1), pp. 25-46. https://doi.org/10.3917/rdli.060.0025.

[11] Pour ceux qui souhaiteraient approfondir le sujet, nous renvoyons à l’ouvrage rédigé par le directeur de l’usine, également concepteur de ce système de production.: T. Ohno, Toyota Production System. Beyond Large-Scale Production, Cambridge, Productivity Press, 1988. Pour une analyse critique on renvoie à : B. Coriat, Penser à l’envers : Travail et organisation dans l’entreprise japonaise, Paris, Christian Bourgois, 1991.

[12] https://www.ilfattoquotidiano.it/2019/06/02/la-repubblica-dei-precari-da-craxi-a-renzi-cosi-uccisero-il-posto-fisso/5224986/

[13] https://files.collettiva.it/version/c:NjZkMDc0NjYtOWMxMS00:NDdjMDkyN2QtZjU1My00/Rapporto-Jobs%20Act.pdf

[14] G. Travaglini e A. Bellocchi, “Il mercato del lavoro italiano 30 anni dopo: più occupati, più precari, più poveri”, Eticaeconomia, 13 maggio 2024, https://eticaeconomia.it/il-mercato-del-lavoro-italiano-30-anni-dopo-piu-occupati-piu-precari-piu-poveri/

[15] Ibidem

[16] M. Nicoli et L. Paltrinieri, « Qu’est-ce qu’une critique transformatrice ? Contrat psychologique et normativité d’entreprise », dans C. Laval, L. Paltrinieri et F. Taylan (dir.), Marx & Foucault. Lectures, usages, confrontations, Paris, La Découverte, 2015. 

[17] A. M. Castellano (dir.), Valorizzare il capitale umano. Persone, team, organizzazioni, Milano, Egea, 2019, p. 9. 

[18] R. Brenner, The economics of global turbulence: the advanced capitalist economies from Long Boom to Long Downturn, 1945–2005. New York, Stati Uniti, Verso, 2006. Selon Brenner, la stagnation actuelle trouve son origine dans les transformations de l’industrie mondiale consécutives à la Seconde Guerre mondiale, avec la diffusion des technologies américaines. L’accroissement de la capacité productive mondiale a saturé les marchés des biens manufacturiers, et un excès d’offre a fait chuter les prix et les profits. Ainsi, les investissements ont afflué vers les marchés financiers, plus rentables. Le débat sur cette thèse a été récemment relancé par Seth Ackerman et Aaron Benanav.

[19] OIT, «Digital platforms and the world of work in G20 countries: Status and Policy Action». Paper prepared for the Employment Working Group under Italian G20 Presidency, 2021. https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/—dgreports/—cabinet/documents/publication/wcms_814417.pdf

[20] https://www.aise.it/il-paese/nuove-norme-per-gig-economy-e-lavoro-in-piattaforma-inapp-presenta-il-report-platform-work-e-crisi-del-lavoro-salariato/227985/139

[21] A. J. Avelli, “Food delivery, il caporalato digitale come incubatore di sfruttamento strutturale. Una vittoria ci salverà?”, Effimera, 7 marzo 2026

https://effimera.org/food-delivery-il-caporalato-digitale-come-incubatore-di-sfruttamento-strutturale-una-vittoria-ci-salvera-di-angelo-junior-avelli/.

[22] https://www.sviluppolavoroitalia.it/documents/d/sli/xv-rapporto-mdl-stranieri-2025-pdf.

[23] https://www.trasportoeuropa.it/notizie/logistica/la-logistica-cerca-159mila-addetti-tra-agosto-e-ottobre-2025/.

[24] N. Cuppini, “Il paradigma Big Tech. Una genealogia tra contro-rivoluzione, spazi metropolitani e lotte”, Into the Black Box, 2 aprile 2026https://www.intotheblackbox.com/articoli/il-paradigma-big-tech/.

[25] https://www.corriere.it/economia/trasporti/25_ottobre_30/lavoro-un-annuncio-su-5-in-italia-e-nella-logistica-cresce-la-domanda-per-profili-specializzati-e-competenze-green-e-cyber-99094782-f6d8-4c00-ac5f-1080cb560xlk.shtml

[26] https://www.ilsole24ore.com/art/servizi-logistica-e-commercio-settori-cui-arriva-oltre-meta-offerte-lavoro-temporaneo-AHXtyGRB

[27] F. S. Massimo. “Spettri del taylorismo. Lavoro e organizzazione nei centri logistici di Amazon”, Quaderni di rassegna sindacale 3, 2019, pp. 85-102, https://www.futura-editrice.it/wp-content/uploads/2019/11/Qrs_3-2019_Francesco-SABATO-MASSIMO.pdf

[28] S. Di Lauro, A. Tursunbayeva, G. Antonelli et L. Moschera, “Disrupting human resource management with people analytics: a study of applications, value, enablers and barriers in Italy”, Personnel Review 54(2), pp. 697–721, 2025. doi: https://doi.org/10.1108/PR-11-2023-0927.

[29] https://www.ilfattoquotidiano.it/2026/02/03/morti-sul-lavoro-incidenti-dati-inail-2025-studenti-alternanza-news/8278860/.

[30] INAPP, Rapporto annuale sul mercato del lavoro e politiche di genere (Gender policy report), dicembre 2025, https://oa.inapp.gov.it/server/api/core/bitstreams/8d79510c-3a61-454f-b794-f8e89e8fd956/content.

[31] Voir : https://www.intotheblackbox.com/

[32] L. Feltrin, « Inchiesta operaia e composizione di classe”, Issue 1: No Politics Without Inquiry, 29 gennaio 2018, https://notesfrombelow.org/article/inchiesta-operaia-e-composizione-di-classe.

30 juillet 2026

Capitalisme et luttes de classe en Italie : vers une recomposition de la classe travailleuse ?

La désindustrialisation n’explique pas à elle seule l'affaiblissement de la classe travailleuse dans les pays industrialisés. Pour en comprendre la genèse, cet article revient, à partir de l’exemple italien, sur le processus à travers lequel le capitalisme néolibéral a reconfiguré la classe travailleuse, la fragmentant, l'individualisant, la disséminant. Dans ce contexte, Filippo Greggi défend l’idée d’une recomposition de classe qui puisse permettre à la classe travailleuse, qui n'a jamais cessé d'exister objectivement, de se réimposer comme classe pour elle-même, par la conscience et la lutte collectives.

Les transformations qui ont affecté les processus productifs et le monde du travail en Italie au cours des dernières décennies dépendent de phénomènes multiples et souvent hétérogènes. En parler, c’est retracer les tendances de fond du capitalisme mondial et observer leurs déclinaisons dans le contexte italien. L’objectif sera ici de mener une analyse des tensions au sein du rapport capital/travail, des modalités selon lesquelles s’est progressivement dessinée une stratégie visant à parcelliser et à déposséder une classe ouvrière qui, au tournant des années 1960 et 1970, avait atteint le point culminant de sa capacité antagoniste. Car c’est bien à partir de cette réponse du capital, ainsi que de ses développements ultérieurs, que nous pouvons comprendre l’état des choses actuel.

Cette accumulation de pouvoir ouvrier trouvait ses prémisses dans la configuration socio-économique propre au capitalisme industriel : d’un côté, l’application des principes tayloriens d’organisation scientifique du travail, de l’autre, les politiques de welfare qui scellaient le compromis fordiste. C’est dans ce cadre qu’émerge d’abord la figure de l’ouvrier masse (operaio massa) puis celle de l’ouvrier social (operaio sociale). La première désigne l’ouvrier déqualifié, maillon d’une chaîne de montage qui a exproprié son savoir en l’incorporant dans les machines. C’est l’ouvrier commun qui peuple notamment les grandes usines du nord de l’Italie, protagoniste de l’« automne chaud » de 1969.

Pour briser l’expression de cette subjectivité conflictuelle consolidée dans l’unité de lieu et de temps qu’était l’usine et qui, par le refus du travail, brise la centralité de celle-ci, le capital restructure la production et étend sa logique au reste de la société à la recherche de nouvelles formes de valorisation. Certains fragments de la production sont délocalisés, la précarité et la flexibilité sont introduites, et le capital cherche de nouvelles formes de valorisation dans le savoir diffusé dans la société. Les conditions d’émergence de l’ouvrier social sont donc créées, en tant que fils de la tertiarisation de l’industrie et de la prolétarisation du travail intellectuel, ainsi que de la reconnaissance de la centralité des processus de coopération et de reproduction sociale (les apports du féminisme étant cruciaux) dans les pratiques de valorisation du capital[1].

Si le concept d’ouvrier social tentait de rendre compte d’une nouvelle composition de classe qui se développait au sein des contradictions du capitalisme italien (et mondial), cette figure prenait en même temps forme dans la tension dialectique entre la décomposition de classe opérée par le capital et la recomposition d’une classe désormais diffuse dans cette désunité de lieu et de temps qu’est la métropole. Si nous parlons de décomposition et de recomposition, c’est bien parce que la composition technique – la classe comme force de travail au sein des rapports de production capitalistes – et la composition politique – la subjectivité de classe avec ses besoins matériels, sa culture et ses désirs – se redéfinissaient profondément. 

Les structures productives se redimensionnaient (en raison aussi de la menace de récession due à la crise pétrolière de 1973) et une plus grande importance était donnée à la professionnalité ouvrière, créant des divisions au sein de la classe (avec la complicité des syndicats). Enfin, le rôle du Parti communiste italien (PCI) s’est révélé alors fondamental pour promouvoir une idée de développement des forces productives alliées entre elles, qui se résume en un concentré d’austérité et de sacrifices, sans manquer incidemment l’occasion de criminaliser la dissidence venant de la zone politique de la gauche extra-parlementaire.

L’avènement de l’ouvrier social sera donc davantage la préfiguration de nouvelles figures du travail qui se concrétiseront sociologiquement dans les années à venir, plutôt que l’émergence d’une force antagoniste capable d’exprimer cette conflictualité ouvrière comme ce fut le cas dans entre les années 1960 et 1970. Le processus massif et double de restructuration de la production et de répression des mouvements sociaux nous livre une phase de reflux concomitante à la redéfinition des processus d’accumulation du capital à l’échelle mondiale. C’est à ce niveau qu’avec la crise du fordisme s’ouvre la phase cognitive du capitalisme. 

Les luttes ouvrières des décennies précédentes avaient remis en cause l’organisation rigide et automatisée du travail issue du taylorisme, favorisant l’expansion du salaire social (retraite, indemnités, etc.) et des services de welfare, rendant de moins en moins soutenable – du point de vue du capital, bien entendu – le coût de reproduction de la force de travail. Et tandis que le lien salarial se relâchait, le niveau moyen de formation et de qualification de la population augmentait, créant progressivement une condition d’intellectualité diffuse au sein des sociétés occidentales[2] : dans la seule période 1980-2000, le nombre d’employés diplômés en Italie a triplé[3]

Les conditions sont ainsi créées pour que la connaissance, de même que les capacités cognitives, affectives et relationnelles de la force de travail, se retrouvent de plus en plus au cœur des processus de valorisation et d’accumulation capitalistes. Il est désormais notoire que les biens immatériels (des compétences aux brevets, en passant par les bases de données, les processus opérationnels, les marques et les méthodologies de travail) constituent une composante critique des processus productifs[4]. Il suffit d’avoir en tête qu’aujourd’hui les actifs intangibles représentent 92 % de la capitalisation boursière des 500 plus grandes sociétés cotées aux États-Unis (indice S&P 500)[5]. L’Italie, dont l’économie reste intensive en actif tangible, affiche des pourcentages inférieures ; on observe toutefois une hausse régulière de la part des investissements immatériels dans le PIB entre 1995 et 2024[6].  

Par ailleurs, la valorisation va bien au-delà des murs de l’entreprise et des professions spécialisées, techniques et intellectuelles (près de 40 % des employés en Italie en 2023[7]). Elle implique également une série de phénomènes tout à fait différents : l’extraction des données des utilisateurs en ligne (préférences, utilisation, interactions) à des fins publicitaires, l’appropriation des communs numériques (logiciels libres et open source), le soi-disant « travail du consommateur », la marchandisation des ressources personnelles et de son temps libre (sharing economy), ainsi que le travail de soin non rémunéré qui, en Italie, en plus de reposer largement sur les épaules des femmes (71 %) et d’être une composante fondamentale du welfare, générerait une valeur estimée à 473,5 milliards d’euros si convertie en termes monétaires (équivalent à 26 % du PIB national)[8]

La centralité des savoirs et des biens immatériels dans le processus de création de valeur représente un nouveau défi pour la logique du capital. Si la chaîne de montage avait permis de déposséder l’ouvrier de métier de sa professionnalité spécifique, la qualité cognitive croissante de la force de travail exige des stratégies adaptées à cette nouveauté historique. Car tout résidu d’activité cognitive entre les mains de la classe travailleuse représente une double menace : a) l’incertitude de l’exécution du contrat de travail par lequel on achète simplement du temps de mise à disposition de la force de travail, ce qui est bien différent du fait de s’assurer que celle-ci se traduise par un plein emploi de ses capacités physiques et mentales ; et b) la possibilité d’une organisation autonome de la classe travailleuse, c’est-à-dire la capacité de se libérer du commandement capitaliste dans les processus de production et de reproduction sociale. 

Outre l’organisation scientifique du travail susmentionnée, le capital a historiquement répondu (une fois pris acte de l’indocilité inéliminable du travail vivant) à ce danger en cherchant soit à développer une prise sur la subjectivité de l’individu, soit à se libérer des contraintes du rapport salarial. À cet égard, de nouvelles formes de dépendance et d’exploitation ont été mises en place, ainsi que de nouveaux dispositifs d’extraction de la valeur via la finance et les technologies de l’information et de la communication. En maintenant au centre de notre analyse le rapport capital/travail en Italie, nous pouvons observer en particulier deux transformations qui ont produit de nouvelles structures organisationnelles visant à produire et à capter de la valeur : l’entreprise post-fordiste et les plateformes.

L’entreprise post-fordiste et le management des ressources humaines

Le passage au post-fordisme au tournant des années 1980 s’inscrit pleinement dans l’inauguration de la saison néolibérale et de ses mots d’ordre : faire de la concurrence le pivot de l’organisation socio-économique et de l’entreprise le modèle anthropologique de référence.

Du point de vue discursif, l’affirmation de concepts opérationnels tels que ceux de capital humain et de mérite[9] a informé les directions prises par les politiques publiques (exemplaire en Italie est la nouvelle dénomination du Ministère de l’Instruction et du Mérite), créant simultanément le substrat pour de nouveaux processus de subjectivation centrés sur la culpabilité, la responsabilité individuelle et l’interprétation de sa propre existence en termes d’investissement continu sur soi. 

En supprimant de manière chirurgicale toute réflexion sur le rôle des conditions socio-économiques de départ dans la définition des trajectoires professionnelles, une conception qui fait de l’individu seul le responsable de sa propre réussite dans le domaine du travail s’est répandue. Si chacun est porteur sain de son propre capital humain en tant qu’ensemble de compétences et de capacités de toute nature (qu’elles soient techniques ou les tant décriées soft skills) qu’il est en mesure de mettre à disposition en échange d’une rémunération, le résultat de sa vie professionnelle déterminera de plus en plus le jugement sur sa propre existence sociale.

L’idée, désormais lieu commun tout au long du parcours de formation scolaire et non scolaire, selon laquelle chaque connaissance et expérience est un prétexte à la valorisation de soi – l’idée que nous sommes tous d’une certaine manière des entrepreneurs de nous-mêmes – constitue la condition de possibilité pour solliciter l’implication de la force de travail et diffuser une culture du travail à durée déterminée mal (ou non) rémunéré en échange d’opportunités de croissance humaine et professionnelle. Ces éléments nous les retrouvons d’ailleurs parmi les préconisations de la stratégie de Lisbonne, ce programme de réformes mis en place en 2000 qui aurait dû faire de l’économie européenne « l’économie fondée sur la connaissance la plus dynamique et la plus compétitive au monde ». 

Ce discours, mêlant formation continue, investissement dans le capital humain, libéralisation du marché du travail, réduction des dépenses publiques et promotion de la concurrence, est ainsi devenu une conviction partagée au sein de l’Union, faisant de cette stratégie l’un des moments clés de l’affirmation politique de l’agenda néolibéral sur le Vieux Continent[10]. L’entreprise post-fordiste incarne ces impératifs renouvelés du capital, et répond plus précisément à deux exigences fondamentales. Rendre flexibles les processus productifs et la force de travail. La raison ? Comprimer les coûts et répondre rapidement à la concurrence à l’échelle globale. La rationalité ? Le toyotisme[11], dont le modèle productif est le système just in time (Jit) qui consiste dans l’effort continu de faire coïncider demande et offre, de suivre la tendance du marché et les préférences du client. 

Le saut est important et marque la rupture avec le paradigme tayloriste-fordiste, basé sur la production de masse qui tirait sa propre demande. Désormais, c’est la volatilité du marché qui dicte les temps, les objectifs et la forme du processus productif. Il en résulte l’élimination des excédents et des temps morts : tout ce qui est improductif doit être supprimé et la hiérarchie se reconfigure vers plus de collaboration et de polyvalence. C’est un équilibre dynamique, fragile, qui requiert l’action chorale et qualitative des employés. L’objectif est de désamorcer la conflictualité ouvrière et de promouvoir l’esprit d’entreprise, afin que les travailleurs se sentent partie intégrante de l’organisation et y contribuent par leur temps, leur créativité et leur énergie. L’individualisation des rapports de travail et le démantèlement des protections deviennent incontournables en vertu de dynamiques de marché imprévisibles qui rendent la production non plus programmable sur le long terme. 

Il en découle une incompatibilité absolue entre la valorisation capitaliste et la stabilité du cadre normatif du droit du travail. C’est là qu’il faut trouver les raisons des diverses réformes du marché du travail (parmi les plus connues : le Pacchetto Treu en 1997, la Riforma Biagi en 2003 et le Jobs Act en 2015) qui ont tenté d’introduire en Italie plus de flexibilité en créant de nouvelles typologies d’emploi (à contrat, à projet, intérim, etc.). Concrètement, entre 1992 et 2000, les contrats de travail atypiques ont augmenté de 45 %, représentant ainsi 15 % de l’emploi total[12]. Cette tendance n’a cessé de se renforcer dans les années suivantes : nous sommes passés de 22 % en 2004 à près de 30 % de formes d’emploi flexibles en 2024[13]. On a confié au marché l’allocation optimale de la force de travail, en déresponsabilisant les entreprises, dans l’intention de proposer des prix plus compétitifs à court terme en comprimant le coût du travail par unité de produit[14]

Il devient difficile de concilier, d’une part, l’exigence de désamorcer l’antagonisme ouvrier et de lier l’individu à l’entreprise, et, d’autre part, la disparition progressive des garanties et protections pour le travailleur contraint de s’adapter à l’aléa des conjonctures économiques et de maintenir vivante la production de profit. Bref, si le travail est de plus en plus flexible et précaire, comment faire en sorte que le sujet adhère à l’entreprise en y consacrant la majeure partie de son temps et de son énergie ? Comment rendre possible une forte implication psychologique dans une structure fragile et temporaire dont on risque d’être exclu à tout moment ? Après tout, nous parlons quand même d’un pays où, au cours des trente dernières années, les emplois à durée déterminée sont passés de 5 à 17 %, l’adhésion syndicale de 39 à 32 % et les rémunérations réelles ont diminué de 8 % une fois déflatées par les consommations privées[15].

Le domaine de la gestion des ressources humaines – véritable smooth operator de la contre-attaque du capital contre le travail – a développé un riche arsenal d’outils, de stratégies et d’approches visant à ancrer la subjectivité de l’individu à la culture d’entreprise. La finalité est de faire de la performance professionnelle le filtre à travers lequel se connaître et développer sa propre personnalité. D’où la panoplie de dispositifs d’évaluation, et de pratiques de conseil, de mentorat ou de coaching. 

La notion de contrat psychologique, qui s’est répandue dans la pratique managériale à partir des années 1990, représente à cet égard un exemple particulièrement significatif. Si le contrat juridique lie formellement le travailleur, ce qui n’y est pas prescrit sont la volonté, l’attitude, l’intention d’exécuter son obligation en exploitant au mieux ses capacités et en devenant ainsi une ressource significative pour l’entreprise : l’individu est appelé à construire un rapport à soi-même centré sur son propre capital humain, sur ses propres motivations, à partir d’une histoire personnelle et professionnelle dans laquelle retrouver l’ensemble de ses capacités et potentialités. L’objectif ? Être plus efficace, plus performant, plus flexible. Le moyen ? Le développement personnel sous la forme de l’investissement sur soi[16].

On trouve un écho de cela, par exemple, dans un volume récemment publié dédié à la question de la valorisation du capital humain[17]. La compétence est avant tout « compétence à vivre, c’est-à-dire notre capacité cognitive et affective globale, complexe, à être et rester dans le monde, à trouver notre place et à faire notre chemin ». Mais ce qui est encore plus emblématique est ce qui est affirmé peu après : non seulement « de la compétence à vivre » on passe à la « compétence managériale et professionnelle », mais la première constitue « une partie fondamentale de cette théorie du sujet qui est à la fois nécessaire et fondante pour donner un sens à la personne comme atout fondamental du succès des organisations, de leur apprentissage et, en définitive, de leur développement ». 

Il ne suffit donc plus de céder sa force de travail, il faut démontrer le lien entre ses propres convictions, son attitude – un savoir-faire et un savoir-être spécifiques – et l’organisation de l’entreprise. La ressource humaine et son attachement deviennent le nouveau pari du capital pour dorer la pilule de l’exploitation et relancer l’extraction de plus-value. 

Le même monde de l’éducation s’est ainsi adapté aux besoins du tissu productif, ou plutôt il s’est mué en un vaste atelier de préparation de la main-d’œuvre aux desiderata des entreprises. Autrement dit, un lieu où l’on commence à inculquer un certain esprit d’entreprise, une certaine adaptabilité aux demandes du marché du travail. En témoignent toutes les mesures adoptées à partir des années 2000 et visant à institutionnaliser les soft skills comme pilier du parcours éducatif des étudiants italiens. Les compétences transversales ont pris le pas sur les programmes, et des pratiques comme l’alternance école-travail ont été introduites (emblématique la loi Moratti de 2003), rendant plus poreuse la frontière entre apprentissage et entreprise et fournissant, en pratique, des heures et des heures de travail gratuit en échange de vagues promesses de formation professionnelle.

Les plateformes et leur impact sur le marché du travail

De leur côté, les plateformes représentent l’autre grande nouveauté en termes d’organisation de la production et d’appropriation du travail d’autrui. Plus précisément, elles émergent d’une crise prolongée de l’accumulation capitaliste. 

Au tournant des années 2000, les taux d’investissement s’effondrent, les gains de productivité stagnent et les investissements traditionnels ne rapportent plus[18]. Les capitaux se déversent ailleurs, vers des paris plus risqués mais avec des perspectives de rendement plus élevées : les startups technologiques. Le modèle économique des plateformes présente certaines caractéristiques (actifs immatériels, effets de réseau et coûts marginaux très faibles) qui favorisent une croissance extrêmement rapide créant souvent des situations de « winner take all », où l’acteur qui parvient à s’imposer face à la concurrence finit par dominer le marché en imposant ses propres règles. 

D’un point de vue organisationnel, les frontières entre entreprise et marché s’effritent : si la théorie économique a traditionnellement interprété la nécessité de l’entreprise en termes de réduction des coûts de transaction et de coordination plus efficiente de la force de travail via son intégration verticale et hiérarchique au sein de la production, avec le modèle de la plateforme il devient possible de discipliner le travail sans en internaliser les coûts. 

Il devient possible d’externaliser toujours plus de fonctions et de processus en se libérant du fardeau du rapport salarial tout en maintenant le contrôle sur l’activité. Un contrôle de plus en plus impersonnel rendu possible par toute une série de dispositifs algorithmiques de direction, de notation et d’évaluation, avec une flexibilisation supplémentaire du rapport de travail et une compression des rémunérations.

En particulier, l’Organisation Internationale du Travail (OIT) a publié en 2021 un rapport sur les plateformes numériques et les conditions de travail dans les pays du G20. Quelques chiffres pour donner une idée des proportions et de l’impact sur l’économie et le marché du travail : au cours de la dernière décennie, le nombre de plateformes a quintuplé, et bien qu’officiellement le nombre d’employés soit toujours assez réduit par rapport au chiffre d’affaires, les prestataires de service ayant effectué une quelconque activité intermédiée par une plateforme sont estimés à environ 66,8 millions. 

Il s’agit, dans la plupart des cas, de jeunes travailleurs, peu qualifiés et très souvent issus de populations immigrées. Le rapport fait état d’un temps de travail hebdomadaire très élevé (70 heures) et de revenus faibles (entre 1,10 et 5,30 dollars de l’heure) en mettant en lumière des conditions de travail précaires et irrégulières, avec de grandes difficultés d’accès à la protection sociale[19]

L’Italie ne fait pas exception. Selon les données de l’INAPP (Institut national italien pour l’analyse des politiques publiques) de 2024, environ 690 000 personnes âgées de 18 à 74 ans ont réalisé un gain via une plateforme, en livrant des colis ou des repas, en vendant des biens, en louant des logements ou en offrant des services de soin[20]. Cependant, cette inclusion dans le marché du travail s’accompagne de processus de fragmentation, d’individualisation et de précarisation, où un management impersonnel remplace la coopération et la négociation collective par une pression continue sur les performances individuelles qui met les travailleurs en compétition les uns avec les autres.

Ce n’est pas un hasard si le Parquet de Milan a placé sous contrôle judiciaire Foodinho srl (Glovo Italia) et Deliveroo Italy srl avec l’accusation de « caporalato numérique », la formulation la plus appropriée pour résumer le système de coordination et d’exploitation du travail des plateformes de livraison de repas. On compte environ 40 000 coursiers dans toute l’Italie : la plupart sont des travailleurs migrants qui, souvent sans permis de séjour, finissent par se consacrer à cette activité faute d’alternatives, acceptant des salaires inférieurs de 76,5 % au seuil de pauvreté absolue et de 90 % par rapport à la convention collective[21]

La subordination impliquée dans le système de gestion algorithmique est dissimulée en faisant appel à l’autonomie apparente des riders, mais il devient vite évident que le fonctionnement de la plateforme, tout comme le niveau de rémunération, l’impossibilité d’obtenir un meilleur emploi et la nécessité de trouver une source de revenus, même minime, créent les conditions pour l’établissement d’un rapport de très forte dépendance. 

L’intervention du Parquet de Milan vise, d’ailleurs, à corriger ce que stipulait l’accord national – dit « pirate » – signé en 2020 entre Assodelivery et le syndicat UGL-Rider. Ce contrat collectif, déjà contesté par les syndicats confédéraux dans les années suivantes, légalisait de fait des rémunérations inférieures à celles du reste de la logistique et le maintien du paiement à la tâche, tout en qualifiant abusivement les livreurs de travailleurs indépendants.

Par ailleurs, le travail migrant a été, depuis les années 1980, une composante essentielle de l’économie italienne : d’abord dans le secteur des services et de l’économie informelle du Centre-Nord, en garantissant la survie temporaire du réseau des PME italiennes face à la désindustrialisation et à la délocalisation ; ensuite intégré dans un secteur industriel nécessitant de la main-d’œuvre déqualifiée ou, surtout dans le Mezzogiorno, dans le travail agricole saisonnier. 

La croissance démographique des populations extracommunautaires a été tout aussi rapide (0,8% de la population italienne en 1990 jusqu’à 9,4% aujourd’hui) que son intégration sur le marché du travail (10,5% de l’ensemble des travailleurs en Italie en 2025[22]), mais elle n’a pas connu d’évolution significative par la suite, dans la mesure où elle est restée caractérisée par une forte précarité et une segmentation sectorielle qui cantonne les travailleurs immigrés dans des secteurs peu qualifiés, avec des salaires plus faibles. 

En ce sens, l’essor des plateformes et de la logistique – en 2025, le 25% des emplois offerts dans ce secteur a été occupé par des travailleurs étrangers[23] – s’appuie également sur la présence constante de cette « armée industrielle de réserve » composée non pas de chômeurs, mais surtout de travailleurs précaires. Leur vulnérabilité économique, ainsi qu’un statut fragilisé par une série de lois et de décrets du gouvernement italien (notamment la loi Bossi-Fini en 2002), les placent en situation de précarité permanente, ce qui permet d’exercer une pression constante sur les salaires et les conditions de travail. L’État agit comme régulateur de cette armée de réserve tout en satisfaisant les besoins fluctuants du capital.

Si nous revenons un instant au capitalisme numérique dans sa généralité, nous pouvons affirmer que les plateformes, souvent présentées comme des surfaces d’intermédiation entre deux groupes de clients (qu’ils soient consommateurs ou organisations), se structurent plutôt comme de véritables infrastructures capables d’extraire et de valoriser des données, des activités humaines et des connaissances. Elles traversent et codifient les interactions sociales, analysent les traces laissées par les utilisateurs pour les transformer en un produit monétisable. 

Mais ce n’est pas tout : la portée infrastructurelle des Big Tech peut être comprise également dans une histoire plus longue, en référence à l’urgence de la restructuration mondiale du capital qui trouve dans la logistique l’un de ses vecteurs principaux. Pour briser la centralité ouvrière, il devient nécessaire d’accélérer la circulation des marchandises et des personnes et de délocaliser les usines dans les anciennes colonies en fragmentant la production. 

C’est donc aussi à partir de ce processus que l’ascension des Big Tech a pu se réaliser, avec une interpénétration de plus en plus étroite entre infrastructure matérielle et virtuelle[24]. Amazon est un cas emblématique : non pas une simple plateforme de e-commerce mais un acteur qui intègre des services financiers, de cloud computing (Amazon Web Services) et de crowdsourcing (Amazon Mechanical Turk) qui permettent de redéfinir la division cognitive du travail et son articulation avec la division technique à l’échelle mondiale.

Dans les faits, l’explosion du secteur de la logistique se déduit également du fait qu’il représente une bonne partie de la demande de travail en Italie (un cinquième des offres d’emploi en 2024[25]). Il faut également tenir compte qu’il s’agit très souvent d’un travail temporaire[26], obtenu par l’intermédiaire d’agences d’intérim, d’une durée de quelques mois avec parfois des renouvellements de seulement quelques jours. 

Dans les entrepôts Amazon, par exemple, une organisation du travail de fer discipline les actions des travailleurs, évoquant les spectres d’un taylorisme numérique[27] capable de coordonner chacun de leurs gestes, d’en mesurer le temps et de surveiller sans solution de continuité leur activité. On retrouve ici un mélange de stratégies anciennes et nouvelles dont l’efficacité augmente exponentiellement lorsqu’elles sont combinées avec la capacité de calcul et de traitement en temps réel des technologies de pointe du cloud computing

Pour monitorer et évaluer leur force de travail, les entreprises italiennes n’ont pas hésité à se tourner vers des méthodes d’analyse de données. À titre d’exemple, afin de contrôler et améliorer la performance des salariés, 60 % des moyennes et grandes structures utilisent désormais le People Analytics (exploitation stratégique des données RH à des fins de prédiction, pilotage, optimisation et estimation du retour sur investissement en formation du personnel), ce qui fait de l’Italie l’un des pays qui y recourent le plus en Europe[28]. Nous avons dans ces différents cas de figure une variation sur le thème du machinisme et de l’automatisation dont la fonction avait déjà été définie par Marx dans Le Capital (Section IV, chapitre 11) en termes de direction, médiation, surveillance et (pas des moindres) profit.

Conclusion : pour une recomposition de classe

Cette analyse a permis de mettre en évidence la manière dont, au cours des dernières décennies, le capital a tenté de relancer les processus de valorisation et d’accumulation à partir de la crise sociale du fordisme. L’offensive contre le travail, en tant qu’unique source de plus-value, a emprunté des voies de plus en plus sophistiquées. En particulier : contourner le rapport salarial en élaborant des formes contractuelles atypiques, enfermer la subjectivité de la force de travail dans le rôle d’entrepreneur de soi-même et de ressource humaine pour l’entreprise, et enfin utiliser les nouvelles technologies de l’information et de la communication pour affiner l’organisation scientifique du travail. 

Dans tout cela, travailler en Italie aujourd’hui signifie aussi risquer de perdre la vie (pour la seule année 2025, on a compté près de trois morts au travail par jour[29]), finir victime du caporalato (en particulier les populations migrantes) et vivre quotidiennement l’inégalité de genre qui se traduit, entre autres, par un taux d’emploi féminin et un niveau des salaires sensiblement plus bas (malgré un pourcentage de diplômées plus élevé que celui des diplômés) et par une plus grande exposition à l’instabilité professionnelle[30]

Mais comment tirer un bilan d’une situation aussi composite, d’un tableau désolant où cohabitent d’anciennes et de nouvelles formes d’exploitation du travail, où persistent des problèmes structurels tels que le racisme et le sexisme, et où ce que l’on pouvait autrefois appeler la classe ouvrière est à ce point segmentée qu’elle ne parvient plus à trouver un terrain de lutte commun au-delà de conquêtes sectorielles limitées ?

C’est en cherchant une réponse à cette question que la méthode opéraïste de la conricerca (co-recherche) devient le point de départ pour recomposer les fragments de cette décomposition de classe. Ce sont les contributions qui font de l’enquête ouvrière la méthode privilégiée de connaissance de la condition de la classe travailleuse et qui fournissent une aide pour une recomposition, au moins théorique, de cette même classe. Et ce sont les mêmes formes d’organisation et de lutte qui, s’exprimant de manière conflictuelle, produisent la réalité de leur propre capacité politique. 

En sont un exemple les enquêtes du collectif de recherche Into the BlackBox[31] qui a suivi ces dernières années les luttes des travailleurs de la logistique en Italie, approfondissant le rôle des syndicats de base, le recours à la grève comme pratique de blocage des flux de marchandises ainsi que la composition de classe de la force de travail. Le sont tout autant les analyses du management des ressources humaines, du précariat cognitif et les perspectives féministes sur le travail de reproduction sociale. Ce sont tous des fragments d’une composition technique et politique à géométrie variable visant à trouver un substrat commun, un plan sur lequel articuler des figures du travail hétérogènes.

Ce plan est aujourd’hui éminemment social, car c’est déjà au niveau de la coopération et de la reproduction sociale qu’a lieu l’extraction de valeur. Comme nous l’avons vu, toute une charpente discursive, juridique, matérielle et technologique a été mise en place pour rendre possible la subsomption généralisée au capital de la vie en société à divers niveaux : traces numériques, habitudes et interactions sociales, différences de genre, capacités cognitives et affectives, savoirs, compétences personnelles et relationnelles, origines géographiques, valeurs, idées, productions artistiques et culturelles.

En ce sens, intégrer au cadre de référence opéraïste la notion de composition sociale permet de rendre compte de cette production diffuse de la classe en tant que classe sociale, dans la mesure où elle n’est plus clairement identifiable par référence à une composition technique et politique homogène. Par ce nouveau concept[32], on entend la manière dont la classe travailleuse est produite en tant que telle avant de franchir les seuils du lieu de travail. Ce passage a lieu en raison du fait qu’elle est contrainte de vendre sa force de travail pour une rémunération qui sera employée dans toute une série d’activités reproductives et de consommation, elles aussi désormais proies à des processus extractifs. 

Le concept de composition sociale peut donc devenir un outil utile pour « comprendre les travailleurs en dehors du lieu de travail » et tisser les fils d’un discours de classe, là où le capital a opéré pour en désintégrer l’unité technique et politique. C’est de la nécessité de vendre sa force de travail que découlent ensuite toutes les formes d’exploitation et d’oppression dans le lieu de travail, produites en fonction d’un rapport de pouvoir inégal qui persistera tant qu’une classe sera propriétaire des moyens de production et qu’une autre en sera dépossédée. 

Si on pense à la classe en tant que classe sociale, le trait d’union est en fin de compte la participation commune à la logique du capital, une logique globale à laquelle on est soumis selon des degrés très différents de visibilité et de violence. De ce point de vue, les mobilisations pour Gaza du plus récent automne italien mettent en évidence un phénomène de plus grande ampleur. Au moment où l’économie politique du génocide s’est révélée totalement inhérente aux dynamiques du capitalisme mondial et où différentes catégories socioprofessionnelles ont touché du doigt le réseau complexe de rapports sociaux de production qui les lie au sort du peuple palestinien, il a été possible de bloquer un pays entier avec des niveaux de participation inédits pour notre histoire politique la plus récente. 

La capacité de coordination des syndicats de base (USB) a été fondamentale, et la CGIL n’a pu qu’accepter le nouveau rapport de force en adhérant, bien que tardivement, à la grève. Parmi les étudiants, les employés publics, les ouvriers et les travailleurs migrants, un rôle décisif a été celui des travailleurs de la logistique, en particulier des dockers, qui, par leurs piquets de grève, ont donné un signal fort de rupture en refusant d’expédier du matériel de guerre vers Israël. Chacune de ces subjectivités a trouvé dans l’exacerbation des contradictions du capitalisme un terrain de lutte commun. Son expression s’est arrêtée à des manifestations d’une conscience de classe naissante (boycott et grève) sans déboucher jusqu’à présent sur une véritable force politique organisée, et donc oppositionnelle, capable de donner une suite à ces journées.

Cela reste en tout cas un précédent précieux en termes de coordination et d’organisation de l’Union syndicale de base et de mobilisation générale anticapitaliste, d’autant plus que l’impérialisme étatsunien semble avoir désormais définitivement choisi la voie militaire pour relancer les processus d’accumulation du capital. Le fantôme d’une économie de guerre rend de plus en plus évidente la logique suicidaire du mode de production capitaliste et, face à la dégradation des conditions de vie et de travail d’une très large partie de la population, l’État italien renforce son tournant autoritaire pour réprimer toute forme de protestation – des luttes contre le changement climatique à celles pour l’abolition des centres de rétention pour le rapatriement (CPR) en passant par la défense des espaces occupés. 

À la lumière de tout cela, le seul diagnostic que cette contribution peut modestement proposer en conclusion est qu’un effort théorique et politique de recomposition de classe est plus que jamais urgent et nécessaire. 

*

Article initialement paru dans la revue de théorie critique italienne Ahida.


Notes

[1] A. Negri, Dall’operaio massa all’operaio sociale. Intervista sull’operaismo. Verona, Ombre Corte, 2024.

[2] C. Vercellone e A. Di Stasio, “La nuova articolazione tra tempo di lavoro e tempo libero nel capitalismo cognitivo. Un approccio marxo-braudeliano”, Rivista critica di diritto privato, 41 (2023), 3, pp. 363-390.

[3] https://www.bancaditalia.it/pubblicazioni/temi-discussione/2001/2001-0422/index.html?com.dotmarketing.htmlpage.language=102

[4] L. Demmou, G. Franco e I. Stefanescu, “Productivity and finance: the intangible assets channel - a firm level analysis”, OECD Economics Department Working Papers, No. 1596, OECD Publishing, Paris, 2020, https://doi.org/10.1787/d13a21b0-en.

[5] https://www.prnewswire.com/news-releases/ocean-tomo-releases-2025-intangible-asset-market-value-study-results-302686446.html.

[6] https://www.wipo.int/edocs/pubdocs/en/wipo-pub-rn2025-8-en-world-intangible-investment-highlights.pdf

[7] Istat, Rapporto annuale 2024. Capitolo 2: I cambiamenti del lavoro: tendenze recenti e trasformazioni strutturali, https://www.istat.it/wp-content/uploads/2024/05/Capitolo-2.pdf

[8] https://www.repertoriosalute.it/il-valore-nascosto-del-lavoro-di-cura-in-italia-il-rapporto-oil-federcasalinghe-2025/

[9] M. Boarelli, Contro l’ideologia del merito, Bari-Roma, Laterza, 2019.

[10] B. Amable, L. Demmou et I. Ledezma. « Stratégie de Lisbonne et réformes structurelles en Europe ». La Revue de l'Ires, 60(1), pp. 25-46. https://doi.org/10.3917/rdli.060.0025.

[11] Pour ceux qui souhaiteraient approfondir le sujet, nous renvoyons à l’ouvrage rédigé par le directeur de l’usine, également concepteur de ce système de production.: T. Ohno, Toyota Production System. Beyond Large-Scale Production, Cambridge, Productivity Press, 1988. Pour une analyse critique on renvoie à : B. Coriat, Penser à l'envers : Travail et organisation dans l'entreprise japonaise, Paris, Christian Bourgois, 1991.

[12] https://www.ilfattoquotidiano.it/2019/06/02/la-repubblica-dei-precari-da-craxi-a-renzi-cosi-uccisero-il-posto-fisso/5224986/

[13] https://files.collettiva.it/version/c:NjZkMDc0NjYtOWMxMS00:NDdjMDkyN2QtZjU1My00/Rapporto-Jobs%20Act.pdf

[14] G. Travaglini e A. Bellocchi, “Il mercato del lavoro italiano 30 anni dopo: più occupati, più precari, più poveri”, Eticaeconomia, 13 maggio 2024, https://eticaeconomia.it/il-mercato-del-lavoro-italiano-30-anni-dopo-piu-occupati-piu-precari-piu-poveri/

[15] Ibidem

[16] M. Nicoli et L. Paltrinieri, « Qu’est-ce qu’une critique transformatrice ? Contrat psychologique et normativité d’entreprise », dans C. Laval, L. Paltrinieri et F. Taylan (dir.), Marx & Foucault. Lectures, usages, confrontations, Paris, La Découverte, 2015. 

[17] A. M. Castellano (dir.), Valorizzare il capitale umano. Persone, team, organizzazioni, Milano, Egea, 2019, p. 9. 

[18] R. Brenner, The economics of global turbulence: the advanced capitalist economies from Long Boom to Long Downturn, 1945–2005. New York, Stati Uniti, Verso, 2006. Selon Brenner, la stagnation actuelle trouve son origine dans les transformations de l'industrie mondiale consécutives à la Seconde Guerre mondiale, avec la diffusion des technologies américaines. L'accroissement de la capacité productive mondiale a saturé les marchés des biens manufacturiers, et un excès d'offre a fait chuter les prix et les profits. Ainsi, les investissements ont afflué vers les marchés financiers, plus rentables. Le débat sur cette thèse a été récemment relancé par Seth Ackerman et Aaron Benanav.

[19] OIT, «Digital platforms and the world of work in G20 countries: Status and Policy Action». Paper prepared for the Employment Working Group under Italian G20 Presidency, 2021. https://www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/---dgreports/---cabinet/documents/publication/wcms_814417.pdf

[20] https://www.aise.it/il-paese/nuove-norme-per-gig-economy-e-lavoro-in-piattaforma-inapp-presenta-il-report-platform-work-e-crisi-del-lavoro-salariato/227985/139

[21] A. J. Avelli, “Food delivery, il caporalato digitale come incubatore di sfruttamento strutturale. Una vittoria ci salverà?”, Effimera, 7 marzo 2026

https://effimera.org/food-delivery-il-caporalato-digitale-come-incubatore-di-sfruttamento-strutturale-una-vittoria-ci-salvera-di-angelo-junior-avelli/.

[22] https://www.sviluppolavoroitalia.it/documents/d/sli/xv-rapporto-mdl-stranieri-2025-pdf.

[23] https://www.trasportoeuropa.it/notizie/logistica/la-logistica-cerca-159mila-addetti-tra-agosto-e-ottobre-2025/.

[24] N. Cuppini, “Il paradigma Big Tech. Una genealogia tra contro-rivoluzione, spazi metropolitani e lotte”, Into the Black Box, 2 aprile 2026https://www.intotheblackbox.com/articoli/il-paradigma-big-tech/.

[25] https://www.corriere.it/economia/trasporti/25_ottobre_30/lavoro-un-annuncio-su-5-in-italia-e-nella-logistica-cresce-la-domanda-per-profili-specializzati-e-competenze-green-e-cyber-99094782-f6d8-4c00-ac5f-1080cb560xlk.shtml

[26] https://www.ilsole24ore.com/art/servizi-logistica-e-commercio-settori-cui-arriva-oltre-meta-offerte-lavoro-temporaneo-AHXtyGRB

[27] F. S. Massimo. “Spettri del taylorismo. Lavoro e organizzazione nei centri logistici di Amazon”, Quaderni di rassegna sindacale 3, 2019, pp. 85-102, https://www.futura-editrice.it/wp-content/uploads/2019/11/Qrs_3-2019_Francesco-SABATO-MASSIMO.pdf

[28] S. Di Lauro, A. Tursunbayeva, G. Antonelli et L. Moschera, “Disrupting human resource management with people analytics: a study of applications, value, enablers and barriers in Italy”, Personnel Review 54(2), pp. 697–721, 2025. doi: https://doi.org/10.1108/PR-11-2023-0927.

[29] https://www.ilfattoquotidiano.it/2026/02/03/morti-sul-lavoro-incidenti-dati-inail-2025-studenti-alternanza-news/8278860/.

[30] INAPP, Rapporto annuale sul mercato del lavoro e politiche di genere (Gender policy report), dicembre 2025, https://oa.inapp.gov.it/server/api/core/bitstreams/8d79510c-3a61-454f-b794-f8e89e8fd956/content.

[31] Voir : https://www.intotheblackbox.com/

[32] L. Feltrin, « Inchiesta operaia e composizione di classe”, Issue 1: No Politics Without Inquiry, 29 gennaio 2018, https://notesfrombelow.org/article/inchiesta-operaia-e-composizione-di-classe.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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