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Mouvement anti-CPE en 2006 : comment et pourquoi a-t-il éclaté ?
28 août 2026

Mouvement anti-CPE en 2006 : comment et pourquoi a-t-il éclaté ?


Le mouvement contre le Contrat première embauche (CPE), au printemps 2006, demeure l'une des plus importantes mobilisations de la jeunesse de ces dernières décennies. Au-delà de la victoire contre un contrat précaire, il révèle la profondeur d'une offensive contre les jeunes et la capacité d'une génération à construire un rapport de force victorieux. Antoine Larrache revient sur les ressorts de cette mobilisation et sur les apprentissages politiques qu'elle a produits dans un livre intitulé : « CPE 2006, une victoire exemplaire de la jeunesse » ; paru aux éditions La Brèche en 2026, dont nous publions un extrait.

Antoine Larrache a été un acteur et un témoin direct de cette mobilisation, puisqu’il était alors membre de la direction des Jeunesses communistes révolutionnaires, organisation de jeunesse de la Ligue communiste révolutionnaire, après avoir été membre du Bureau national de l’Unef. Alors étudiant à Jussieu, il a participé au mouvement sur ce campus, dans les différentes coordinations nationales et diverses réunions unitaires, en tant que représentant des JCR ou comme porte-parole de la coordination étudiante.

Partie I : Une attaque sans précédent contre les jeunes

Des tentatives de déqualification

Le CPE – Contrat première embauche – est un dispositif permettant aux patrons d’embaucher les jeunes de moins de 25 ans avec une période d’essai de deux ans, au lieu de 3 mois pour un CDI classique (contrat de travail à durée indéterminée), ce qui aurait permis de licencier sans motif pendant toute cette période. Le prétexte, comme pour toutes les attaques visant à précariser, est qu’il faudrait « assouplir » le droit du travail, les protections étant présentées comme des contraintes freinant l’entrée des jeunes sur le marché du travail. La dernière fois qu’une mesure censée aider les jeunes à s’insérer dans le monde du travail avait été introduite, c’était le Contrat d’insertion professionnelle (CIP), proposé par Balladur en 1993 et rapidement rebaptisé SMIC-jeunes par le mouvement, ou « Contrat d’intérêt patronal ». Balladur avait dû reculer.

En août 2005, un Contrat nouvelles embauches (CNE) avait été mis en place, touchant les nouveaux et nouvelles recruté·es dans les entreprises de moins de 20 salarié·es. Les classes dominantes discutèrent alors de la mise en place d’un Contrat de travail unique, supposé fusionner CDI et CDD, en vérité un nouveau contrat qui en finirait avec le CDI, qui reste actuellement, malgré les attaques, le contrat de référence en France où les salarié·es sont à 73 %, soit en CDI, soit fonctionnaires. Le mouvement aura raison du CPE, tandis que le CNE sera déclaré contraire au droit international par l’Organisation internationale du travail deux ans plus tard, le 14 novembre 2007, et finalement abrogé le 25 juin 2008.

Depuis 2002, différentes attaques ont été mises en place pour réduire le rapport de forces des jeunes à l’entrée dans le monde du travail et pour réduire les protections offertes par les diplômes, un processus en grande partie achevé récemment par la mise en place de Parcoursup, la plateforme d’entrée à l’université. Ainsi, en 2002, la réforme LMD (Licence Master Doctorat) est mise en place : elle supprime le DEUG (le diplôme à Bac+2), la maîtrise (Bac+4), met à l’ordre du jour la sélection à l’entrée du master et permet un saut dans la destruction des diplômes nationaux (chaque université réalise ses propres maquettes) et l’introduction de stages, qui réduisent la quantité de connaissances enseignées. Les diplômes, en tant que protections collectives, subissent une attaque sans précédent, attaque accompagnée de la loi Ferry, qui organise l’autonomie financière des universités, en 2003, dont nous voyons aujourd’hui les effets destructeurs avec l’immense pénurie qui sévit actuellement dans l’enseignement supérieur.

Tout cela dans un contexte où la crise économique fragilise la situation sociale des jeunes, qui sont toujours plus nombreux·ses à travailler pour financer leurs études (la moitié selon l’Unef), et alors que le statut de MI-SE (maître d’internat, surveillant d’externat) est supprimé au profit du statut d’assistant·e d’éducation, un recrutement sans critères sociaux, avec des salaires très inférieurs et un temps de travail supérieur. La jeunesse étudiante s’enfonce lentement dans la précarité.

Mercredi 18 janvier : recommencer par le milieu

L’assemblée générale des JCR de la région parisienne rassemble 42 militant·es. Huit de Jussieu, sept de Nanterre, et un ou deux militant·es d’autres cercles (les unités de base de l’organisation).

La discussion est éclectique, surtout si on la regarde avec du recul, puisque de cette mobilisation on ne se souvient plus que des trois lettres C, P et E. On parle dans cette AG d’attaques sans précédent de la part du gouvernement, entre CPE, éducation, répression, politique anti-immigré·es, filière Staps, Iufm, et… collectifs contre la Constitution européenne. Sans hiérarchie.

C’est que l’année 2005 a été chargée. La mobilisation lycéenne a été longue, elle a contribué à la victoire du Non au référendum du 29 mai sur la Constitution européenne, en imprimant sur cette période un climat de luttes intenses de la jeunesse, les centaines de milliers de lycéen·nes mobilisé·es provoquant la solidarité de leurs parents et des enseignant·es.

La mobilisation a constitué une expérience majeure sur laquelle se sont appuyé·es plusieurs centaines des militant·es pour construire le mouvement contre le CPE. En effet, sont alors apparues en germes la majorité des questions auxquelles les étudiant·es auront à faire face quelques mois plus tard.

Premièrement, il y a l’enjeu d’articuler unité et radicalité, que ce soit par les liens nécessaires entre les différents courants militants dans la jeunesse – des courants syndicaux liés au Parti socialiste que sont la FIDL, l’UNL et l’Unef (qui est elle-même intervenue dans le mouvement lycéen sous sa propre étiquette pour concurrencer les deux autres organisations) aux organisations d’extrême gauche – ou par le débat sur la plateforme de revendications, tiraillée entre réalisme et radicalité.

Deuxièmement, l’enjeu de lier la jeunesse avec les organisations du mouvement ouvrier, en particulier la CGT, notamment en raison de la répression massive qui s’est abattue sur le mouvement.

Troisièmement celui des rapports entre les jeunes des quartiers populaires avec la jeunesse scolarisée des quartiers plus favorisés. Dans les AG du mouvement lycéen s’est posée, pour la première fois depuis les deux mouvements de 1998 et 1999, la question des liens entre les jeunes des lycées généraux, relativement habitué·es à s’organiser dans les formes traditionnelles, et les jeunes des quartiers populaires, qui viennent collectivement aux manifestations, mais qui participent peu aux assemblées générales, ont peu de réflexes collectifs de masse, où règne une séparation forte entre filles et garçons… et dont une partie participe à des vols de portables et des violences contre d’autres lycéen·nes. La révolte des banlieues et le mouvement lycéen ont créé quelques liens militants dans les lycées de banlieue qui seront des points d’appui pour le mouvement contre le CPE.

Quatrièmement, les problèmes posés par la répression policière, qui tente notamment de profiter des éléments d’hétérogénéité du mouvement indiqués ci-dessus, visant particulièrement les jeunes racisé·es.

Cinquièmement, la question de la construction de la grève. Dans le mouvement lycéen est apparu un nouveau mot : le blocage. Depuis quelques années, sécher les cours n’est plus toléré, ni au lycée ni à la fac et, pour réussir une grève, il devient nécessaire de bloquer les portes, avec des barricades et des chaines humaines, pour empêcher les cours de se tenir. Nous sommes bien avant la mise en place des cours à distance en visioconférence et si des militant·es estiment que le blocage est un substitut à une grève de masse, il s’impose comme le mode d’action le plus efficace. Il n’aura d’ailleurs pas empêché un travail de fond pour convaincre la majorité des étudiant·es de l’importance de se mobiliser.

Enfin, le mouvement posait aussi la question du rapport au gouvernement et aux questions politiques nationales.

Ces questions s’inscrivent pour partie dans la continuité de la mobilisation contre le LMD et la réforme Ferry de 2003.

Des mouvements, on ne voit souvent que la partie émergée : les manifestations, les assemblées générales, les passages à la télévision et les textes publiés. Mais elle est également nourrie par les multiples discussions des instances des organisations et par les nombreuses discussions informelles entre militant·es.

Une période d’offensive raciste et antijeunes

À partir de juin 2004, une loi particulièrement raciste et colonialiste a été discutée puis soumise au vote. Elle a introduit dans la loi l’idée très ambiguë que « la Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française ». Le passage le plus explicite a été retiré après son adoption le 23 février 2005. Il devait préciser : « Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ».

Le CPE est introduit dans un contexte très particulier : c’est un amendement introduit par le Premier ministre, Dominique de Villepin, à la loi sur l’égalité des chances, écrite suite aux mobilisations des banlieues qui se sont déroulées en décembre 2005 en réponse à la mort de Zyed et Bouna, et en lien avec l’état d’urgence alors mis en place par le gouvernement.

Chauffés à blanc par les discours de Sarkozy contre la « racaille » qu’il faut « nettoyer au Kärcher », les policiers enchaînent les agressions racistes et anti-jeunes. En novembre, deux jeunes de 17 et 15 ans, Zied et Bouna, sont poursuivis par des policiers et meurent dans un local électrique où ils se sont réfugiés. De grandes révoltes ont lieu dans les quartiers populaires, à Clichy-sous-Bois et Montfermeil d’abord, puis dans le pays entier. Une solidarité existe dans la jeunesse et dans les quartiers populaires, alimentée par la compréhension de la situation globale des jeunes, mais la répression est gigantesque : la police procède à 5 000 arrestations et des centaines de peines de prison ferme sont prononcées.

La Loi sur l’égalité des chances est supposée être une réponse à cette situation. Elle met en place une série de mesures anti-jeunes : l’apprentissage à 14 ans, le travail de nuit dès 15 ans, des exonérations de cotisations sociales pour les entreprises, le renforcement des polices municipales, elle permet notamment aux polices municipales de mettre des amendes pour « incivilités » et, en cas de récidive de faits « d’absentéisme scolaire, […] de trouble porté au fonctionnement d’un établissement scolaire [une grève ?!] ou de toute autre difficulté liée à une carence d’autorité parentale » [fumer un joint ?], le président du Conseil général peut faire suspendre les allocations familiales (« prestations afférentes à l’enfant »), et mettre une amende aux parents. Villepin y ajoute le CPE. Pour le gouvernement, faire face à la misère sociale et à la révolte, cela se fait en envoyant travailler plus tôt en encadrant la jeunesse.

La révolte de la jeunesse des quartiers a donné une place politique, réactivée par d’autres mouvements contre les violences policières et racistes, à cette jeunesse. En effet, la violence de la répression, du discours raciste, autoritaire et méprisant du pouvoir, Sarkozy en tête, a donné paradoxalement du crédit aux mobilisations des quartiers, qui ont été perçues comme une « mobilisation sociale » différente mais aussi juste que d’autres. Elle a ainsi contraint les étudiant·es et les lycéen·nes des beaux quartiers à prendre en compte la diversité de la jeunesse. Nous y reviendrons car cela n’a pas été sans discussions et sans conflits…

Ce 18 janvier, en bas de la page d’un cahier militant est écrit « AG sur les facs sur SOS examens, postes, CPE, etc. ON S’EN FOUT ». Il est déjà clair que, quoi qu’il arrive, la jeunesse est prête, qu’une mobilisation va exploser, quel que soit le détonateur. Comme une cocotte-minute dans laquelle l’eau bout déjà depuis quelque temps, les différentes particules se mettent en mouvement, se percutent et s’agencent. Le lendemain, une quinzaine d’organisations de jeunesse ont rendez-vous pour déclencher la mobilisation.

28 août 2026

Mouvement anti-CPE en 2006 : comment et pourquoi a-t-il éclaté ?

Le mouvement contre le Contrat première embauche (CPE), au printemps 2006, demeure l'une des plus importantes mobilisations de la jeunesse de ces dernières décennies. Au-delà de la victoire contre un contrat précaire, il révèle la profondeur d'une offensive contre les jeunes et la capacité d'une génération à construire un rapport de force victorieux. Antoine Larrache revient sur les ressorts de cette mobilisation et sur les apprentissages politiques qu'elle a produits dans un livre intitulé : « CPE 2006, une victoire exemplaire de la jeunesse » ; paru aux éditions La Brèche en 2026, dont nous publions un extrait.

Antoine Larrache a été un acteur et un témoin direct de cette mobilisation, puisqu’il était alors membre de la direction des Jeunesses communistes révolutionnaires, organisation de jeunesse de la Ligue communiste révolutionnaire, après avoir été membre du Bureau national de l’Unef. Alors étudiant à Jussieu, il a participé au mouvement sur ce campus, dans les différentes coordinations nationales et diverses réunions unitaires, en tant que représentant des JCR ou comme porte-parole de la coordination étudiante.

Partie I : Une attaque sans précédent contre les jeunes

Des tentatives de déqualification

Le CPE – Contrat première embauche – est un dispositif permettant aux patrons d’embaucher les jeunes de moins de 25 ans avec une période d’essai de deux ans, au lieu de 3 mois pour un CDI classique (contrat de travail à durée indéterminée), ce qui aurait permis de licencier sans motif pendant toute cette période. Le prétexte, comme pour toutes les attaques visant à précariser, est qu’il faudrait « assouplir » le droit du travail, les protections étant présentées comme des contraintes freinant l’entrée des jeunes sur le marché du travail. La dernière fois qu’une mesure censée aider les jeunes à s’insérer dans le monde du travail avait été introduite, c’était le Contrat d’insertion professionnelle (CIP), proposé par Balladur en 1993 et rapidement rebaptisé SMIC-jeunes par le mouvement, ou « Contrat d’intérêt patronal ». Balladur avait dû reculer.

En août 2005, un Contrat nouvelles embauches (CNE) avait été mis en place, touchant les nouveaux et nouvelles recruté·es dans les entreprises de moins de 20 salarié·es. Les classes dominantes discutèrent alors de la mise en place d’un Contrat de travail unique, supposé fusionner CDI et CDD, en vérité un nouveau contrat qui en finirait avec le CDI, qui reste actuellement, malgré les attaques, le contrat de référence en France où les salarié·es sont à 73 %, soit en CDI, soit fonctionnaires. Le mouvement aura raison du CPE, tandis que le CNE sera déclaré contraire au droit international par l’Organisation internationale du travail deux ans plus tard, le 14 novembre 2007, et finalement abrogé le 25 juin 2008.

Depuis 2002, différentes attaques ont été mises en place pour réduire le rapport de forces des jeunes à l’entrée dans le monde du travail et pour réduire les protections offertes par les diplômes, un processus en grande partie achevé récemment par la mise en place de Parcoursup, la plateforme d’entrée à l’université. Ainsi, en 2002, la réforme LMD (Licence Master Doctorat) est mise en place : elle supprime le DEUG (le diplôme à Bac+2), la maîtrise (Bac+4), met à l’ordre du jour la sélection à l’entrée du master et permet un saut dans la destruction des diplômes nationaux (chaque université réalise ses propres maquettes) et l’introduction de stages, qui réduisent la quantité de connaissances enseignées. Les diplômes, en tant que protections collectives, subissent une attaque sans précédent, attaque accompagnée de la loi Ferry, qui organise l’autonomie financière des universités, en 2003, dont nous voyons aujourd’hui les effets destructeurs avec l’immense pénurie qui sévit actuellement dans l’enseignement supérieur.

Tout cela dans un contexte où la crise économique fragilise la situation sociale des jeunes, qui sont toujours plus nombreux·ses à travailler pour financer leurs études (la moitié selon l’Unef), et alors que le statut de MI-SE (maître d’internat, surveillant d’externat) est supprimé au profit du statut d’assistant·e d’éducation, un recrutement sans critères sociaux, avec des salaires très inférieurs et un temps de travail supérieur. La jeunesse étudiante s’enfonce lentement dans la précarité.

Mercredi 18 janvier : recommencer par le milieu

L’assemblée générale des JCR de la région parisienne rassemble 42 militant·es. Huit de Jussieu, sept de Nanterre, et un ou deux militant·es d’autres cercles (les unités de base de l’organisation).

La discussion est éclectique, surtout si on la regarde avec du recul, puisque de cette mobilisation on ne se souvient plus que des trois lettres C, P et E. On parle dans cette AG d’attaques sans précédent de la part du gouvernement, entre CPE, éducation, répression, politique anti-immigré·es, filière Staps, Iufm, et… collectifs contre la Constitution européenne. Sans hiérarchie.

C’est que l’année 2005 a été chargée. La mobilisation lycéenne a été longue, elle a contribué à la victoire du Non au référendum du 29 mai sur la Constitution européenne, en imprimant sur cette période un climat de luttes intenses de la jeunesse, les centaines de milliers de lycéen·nes mobilisé·es provoquant la solidarité de leurs parents et des enseignant·es.

La mobilisation a constitué une expérience majeure sur laquelle se sont appuyé·es plusieurs centaines des militant·es pour construire le mouvement contre le CPE. En effet, sont alors apparues en germes la majorité des questions auxquelles les étudiant·es auront à faire face quelques mois plus tard.

Premièrement, il y a l’enjeu d’articuler unité et radicalité, que ce soit par les liens nécessaires entre les différents courants militants dans la jeunesse – des courants syndicaux liés au Parti socialiste que sont la FIDL, l’UNL et l’Unef (qui est elle-même intervenue dans le mouvement lycéen sous sa propre étiquette pour concurrencer les deux autres organisations) aux organisations d’extrême gauche – ou par le débat sur la plateforme de revendications, tiraillée entre réalisme et radicalité.

Deuxièmement, l’enjeu de lier la jeunesse avec les organisations du mouvement ouvrier, en particulier la CGT, notamment en raison de la répression massive qui s’est abattue sur le mouvement.

Troisièmement celui des rapports entre les jeunes des quartiers populaires avec la jeunesse scolarisée des quartiers plus favorisés. Dans les AG du mouvement lycéen s’est posée, pour la première fois depuis les deux mouvements de 1998 et 1999, la question des liens entre les jeunes des lycées généraux, relativement habitué·es à s’organiser dans les formes traditionnelles, et les jeunes des quartiers populaires, qui viennent collectivement aux manifestations, mais qui participent peu aux assemblées générales, ont peu de réflexes collectifs de masse, où règne une séparation forte entre filles et garçons… et dont une partie participe à des vols de portables et des violences contre d’autres lycéen·nes. La révolte des banlieues et le mouvement lycéen ont créé quelques liens militants dans les lycées de banlieue qui seront des points d’appui pour le mouvement contre le CPE.

Quatrièmement, les problèmes posés par la répression policière, qui tente notamment de profiter des éléments d’hétérogénéité du mouvement indiqués ci-dessus, visant particulièrement les jeunes racisé·es.

Cinquièmement, la question de la construction de la grève. Dans le mouvement lycéen est apparu un nouveau mot : le blocage. Depuis quelques années, sécher les cours n’est plus toléré, ni au lycée ni à la fac et, pour réussir une grève, il devient nécessaire de bloquer les portes, avec des barricades et des chaines humaines, pour empêcher les cours de se tenir. Nous sommes bien avant la mise en place des cours à distance en visioconférence et si des militant·es estiment que le blocage est un substitut à une grève de masse, il s’impose comme le mode d’action le plus efficace. Il n’aura d’ailleurs pas empêché un travail de fond pour convaincre la majorité des étudiant·es de l’importance de se mobiliser.

Enfin, le mouvement posait aussi la question du rapport au gouvernement et aux questions politiques nationales.

Ces questions s’inscrivent pour partie dans la continuité de la mobilisation contre le LMD et la réforme Ferry de 2003.

Des mouvements, on ne voit souvent que la partie émergée : les manifestations, les assemblées générales, les passages à la télévision et les textes publiés. Mais elle est également nourrie par les multiples discussions des instances des organisations et par les nombreuses discussions informelles entre militant·es.

Une période d’offensive raciste et antijeunes

À partir de juin 2004, une loi particulièrement raciste et colonialiste a été discutée puis soumise au vote. Elle a introduit dans la loi l’idée très ambiguë que « la Nation exprime sa reconnaissance aux femmes et aux hommes qui ont participé à l’œuvre accomplie par la France dans les anciens départements français d’Algérie, au Maroc, en Tunisie et en Indochine ainsi que dans les territoires placés antérieurement sous la souveraineté française ». Le passage le plus explicite a été retiré après son adoption le 23 février 2005. Il devait préciser : « Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l’histoire et aux sacrifices des combattants de l’armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit ».

Le CPE est introduit dans un contexte très particulier : c’est un amendement introduit par le Premier ministre, Dominique de Villepin, à la loi sur l’égalité des chances, écrite suite aux mobilisations des banlieues qui se sont déroulées en décembre 2005 en réponse à la mort de Zyed et Bouna, et en lien avec l’état d’urgence alors mis en place par le gouvernement.

Chauffés à blanc par les discours de Sarkozy contre la « racaille » qu’il faut « nettoyer au Kärcher », les policiers enchaînent les agressions racistes et anti-jeunes. En novembre, deux jeunes de 17 et 15 ans, Zied et Bouna, sont poursuivis par des policiers et meurent dans un local électrique où ils se sont réfugiés. De grandes révoltes ont lieu dans les quartiers populaires, à Clichy-sous-Bois et Montfermeil d’abord, puis dans le pays entier. Une solidarité existe dans la jeunesse et dans les quartiers populaires, alimentée par la compréhension de la situation globale des jeunes, mais la répression est gigantesque : la police procède à 5 000 arrestations et des centaines de peines de prison ferme sont prononcées.

La Loi sur l’égalité des chances est supposée être une réponse à cette situation. Elle met en place une série de mesures anti-jeunes : l’apprentissage à 14 ans, le travail de nuit dès 15 ans, des exonérations de cotisations sociales pour les entreprises, le renforcement des polices municipales, elle permet notamment aux polices municipales de mettre des amendes pour « incivilités » et, en cas de récidive de faits « d’absentéisme scolaire, […] de trouble porté au fonctionnement d’un établissement scolaire [une grève ?!] ou de toute autre difficulté liée à une carence d’autorité parentale » [fumer un joint ?], le président du Conseil général peut faire suspendre les allocations familiales (« prestations afférentes à l’enfant »), et mettre une amende aux parents. Villepin y ajoute le CPE. Pour le gouvernement, faire face à la misère sociale et à la révolte, cela se fait en envoyant travailler plus tôt en encadrant la jeunesse.

La révolte de la jeunesse des quartiers a donné une place politique, réactivée par d’autres mouvements contre les violences policières et racistes, à cette jeunesse. En effet, la violence de la répression, du discours raciste, autoritaire et méprisant du pouvoir, Sarkozy en tête, a donné paradoxalement du crédit aux mobilisations des quartiers, qui ont été perçues comme une « mobilisation sociale » différente mais aussi juste que d’autres. Elle a ainsi contraint les étudiant·es et les lycéen·nes des beaux quartiers à prendre en compte la diversité de la jeunesse. Nous y reviendrons car cela n’a pas été sans discussions et sans conflits…

Ce 18 janvier, en bas de la page d’un cahier militant est écrit « AG sur les facs sur SOS examens, postes, CPE, etc. ON S’EN FOUT ». Il est déjà clair que, quoi qu’il arrive, la jeunesse est prête, qu’une mobilisation va exploser, quel que soit le détonateur. Comme une cocotte-minute dans laquelle l’eau bout déjà depuis quelque temps, les différentes particules se mettent en mouvement, se percutent et s’agencent. Le lendemain, une quinzaine d’organisations de jeunesse ont rendez-vous pour déclencher la mobilisation.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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25 août 2026

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