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De la révolte intacte à l’utopie nécessaire : hommage à Henri Maler

De la révolte intacte à l’utopie nécessaire : hommage à Henri Maler


Fondateur et animateur d'Acrimed, militant de la gauche révolutionnaire post-68, spécialiste de Marx mais aussi "prospecteur d'utopies" à ses heures perdues, Henri Maler est mort il y a quelques jours. Ugo Palheta lui rend hommage dans ce texte.

Henri Maler est décédé dans la nuit de samedi à dimanche. Je l’ai côtoyé durant près d’une vingtaine d’années, particulièrement durant les années où j’ai été actif dans l’association Acrimed (Action-Critique-Médias), de 2008 à 2015, le rencontrant régulièrement ensuite pour des agapes studieuses où nous devisions, il est vrai bien légèrement, d’Acrimed et de la gauche radicale mais aussi du communisme et de la révolution (si nécessaire mais qui tarde quelque peu). C’est depuis cette position – d’ami et de camarade – que j’aimerais me joindre par ce texte aux hommages qui ont commencé à lui être rendus, en particulier par ses camarades d’Acrimed.

Car Henri était surtout connu comme le fondateur d’Acrimed en 1996, dans la foulée de la grève victorieuse de l’hiver 95 contre le plan Juppé, et son inlassable et principal animateur pendant plus de vingt ans. On doit à Acrimed le développement d’une critique radicale des médias dominants, et Henri avait pris l’habitude de le rappeler : si « radical » signifie « prendre les choses à la racine » (selon l’étymologie du mot et la formule de Marx), une critique radicale des médias est nécessairement une critique anticapitaliste des médias. Si bien que, comme il le disait souvent, on ne comprend pas tout des médias en analysant leur appropriation capitaliste, mais on ne comprend rien sans la prendre au sérieux et en tirer toutes les conséquences, surtout si l’on aspire à un changement radical de société.

Acrimed poursuit bien sûr son activité (sur son site mais aussi avec une émission très suivie sur l’excellent média Blast), mais cette critique radicale des médias s’est développée et existe aujourd’hui à travers divers canaux, dans les colonnes du Monde diplomatique, mais aussi dans l’émission « Rhinocéros » (de Lumi et Usul sur Blast), sur le site « Les mots sont importants » (animé de longue date par Sylvie Tissot et Pierre Tevanian), dans les livres ou les vidéos de Sébastien Fontenelle (chez Blast là encore) ou les articles de Samuel Gontier (dans Télérama), sur le site Arrêt sur images (d’une tonalité nettement plus critique que lorsqu’il existait sous la forme d’une émission diffusée à la télévision), ou encore sur les réseaux sociaux, par exemple à travers les analyses très régulières que l’on peut lire sur les comptes de la journaliste et militante Sihame Assbague.

La critique des médias avait dû, au début des années 2000, affronter de fortes oppositions, y compris à gauche. On prétendait parfois qu’elle favorisait – ou s’appuyait sur – une forme de « simplisme » voire de « complotisme », dissimulant la « pluralité » et la « complexité » du monde des médias. Les évolutions du paysage médiatique depuis lors – secteur public inclus – ont à mon sens largement donné raison à celles et ceux, marxistes ou non (qu’on pense ici à Pierre Bourdieu, Serge Halimi ou Noam Chomsky), qui avaient cherché à élaborer et à diffuser cette critique au cours des années 1990. Ce débat avait d’ailleurs en partie eu lieu dans Contretemps puisque Gilbert Achcar, dans le numéro 17 datant de 2006, avait défendu la critique chomskyenne des médias (et plus largement une critique radicale des médias) contre ces accusations de « complotisme ».

En raison notamment de soucis de santé, Henri avait progressivement passé la main au sein d’Acrimed il y a quelques années, après avoir été à la fois un rédacteur extrêmement productif (y compris sous plusieurs pseudos, si bien que le nombre d’articles écrits par lui pour Acrimed est pour le moins impressionnant, autour de 700…), mais aussi un chef d’orchestre extraordinaire de la rédaction. À la fois brillant, cultivé et éloquent, il savait mieux que personne clarifier les enjeux sur une grande variété de questions, identifier le bon angle d’attaque, trouver des formulations percutantes. Mais d’un naturel modeste, il se montrait toujours ouvert au débat et n’écrasait personne de son savoir.

Ni donneur de leçons ni maître d’école, il a accompagné dans l’écriture quiconque faisait une proposition d’article et souhaitait écrire pour Acrimed, si bien que des générations de rédacteur·ices ont profité de ses conseils et suggestions toujours pertinentes ; un travail remarquable mais invisible, qu’il a accompli de manière quotidienne pendant plus de vingt ans. En somme un passeur attentif, mais aussi un lutteur, très combatif et (légitimement) cinglant à l’encontre des ennemis de l’émancipation. Plus généralement, il était extrêmement attaché à la dimension collective du travail militant, ne négligeant aucune tâche dans l’association qu’était Acrimed ou en lien avec le site, même les plus rébarbatives et, là encore, les plus invisibles. 

Il avait également toujours tenu à ce qu’Acrimed ait une fonction politique dans le meilleur sens du terme, qu’elle fonctionne comme un collectif militant et s’insère à ce titre dans le mouvement social, qu’elle soit présente lors de toutes les grandes manifestations parisiennes (et Henri tenait à y être toujours présent, tenant le stand, diffusant les tracts, etc.), qu’elle élabore et soumette à la discussion publique des propositions politiques sur la question des médias, qu’elle engage en toute indépendance des discussions avec les syndicats de journalistes et les organisations politiques intéressées à une telle discussion. Ce qu’a d’ailleurs fait Acrimed, en participant par exemple aux universités d’été des partis de gauche, en organisant des rencontres publiques en commun avec des syndicats, ou encore en discutant notamment – en la personne de Henri – avec certain-es animateur-ices de la France insoumise (LFI) lorsque ces derniers-ères, en 2016, avaient sollicité Acrimed pour engager une réflexion programmatique sur la question des médias.

Ce qui est un peu moins connu de Henri aujourd’hui, c’est que, bien des années avant Acrimed, il a été un militant politique de tout premier plan au sein de la gauche révolutionnaire post-68. Il s’était d’abord formé politiquement dans les combats de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) en 1967-68 : il plaisantait d’ailleurs sur le fait qu’à ce titre il n’avait été membre que de manière très éphémère de l’Union des étudiants communistes (UEC), son adhésion ayant précédé de seulement quelques jours son exclusion – avec la tendance minoritaire alors dirigée par Alain Krivine, Daniel Bensaïd, etc. – de l’organisation étudiante du Parti communiste français (PCF).

Après la création de la Ligue communiste (LC) en 1969, par la fusion entre la JCR et le Parti communiste internationaliste (PCI), il est l’un des principaux animateurs de sa tendance Révolution! – avec son grand ami et camarade Isaac Johsua dit « Isy », dont il a parlé ici avec émotion au moment de sa mort. Cette tendance, menée donc par « Rivière » et « Créach » (les pseudos respectifs de Henri et Isy), refuse alors de rejoindre la Quatrième Internationale et propose que le parti ait une délimitation politique plus large : un parti des révolutionnaires issus des processus de radicalisation de la jeunesse étudiante et ouvrière, des révolutionnaires qui ne se reconnaissent pas nécessairement dans l’héritage de l’opposition de gauche (trotskiste) au stalinisme. Ils finissent par quitter la Ligue, et « Révo » devient une organisation indépendante en 1971, l’Organisation communiste Révolution (OCR), comptant jusqu’à environ un millier de militant·es et participant activement à toutes les luttes de la période.

En décembre 1976, l’organisation fusionne avec un groupe maoïste issu du PSU, la Gauche ouvrière et paysanne (GOP), pour former l’Organisation communiste des travailleurs (OCT). Mais ce qui devait être un nouveau pôle de la gauche révolutionnaire, annonçant au moment de son congrès fondateur près de 2000 membres (estimation sans doute optimiste), connaît rapidement une crise et les clivages apparaissent bientôt insurmontables aux deux sensibilités qui ont formé le parti, si bien qu’au bout d’à peine un an la dynamique est perdue. Épuisé par les conflits internes, Henri quitte brutalement en 1978 l’organisation, qui finit par s’auto-dissoudre en 1979, une partie – dont Isaac et Samy Johsua – rejoignant alors la Ligue communiste révolutionnaire (LCR).

Henri a également été enseignant, longtemps professeur de philosophie dans le secondaire puis à partir du milieu des années 1990 maître de conférences en science politique à Paris-8. Il est par ailleurs l’auteur d’une thèse remarquée sur Marx et l’utopie, dirigée par Jean-Marie Vincent et publiée sous la forme de 2 ouvrages (dont notamment « Convoiter l’impossible »). Il y défendait en particulier la nécessité de retrouver la pensée utopique tout en la libérant de la gangue sectaire dans laquelle on l’avait trop souvent enfermée, certains écrivains ou courants socialistes doctrinaires ayant cherché à élaborer préventivement les plans et les clés d’un monde libéré du capitalisme.

À l’inverse, pour Henri, l’utopie devait être radicalement immanente, historique de part en part : l’invention par et dans l’action de ce monde émancipé, sans promesses ni garanties. Ainsi opposait-ils les utopies chimériques – ces doctrines fixées une fois pour toutes sur lesquelles on cherche à modeler le mouvement réel – aux utopies stratégiques. N’étant pas si loin des « utopies réelles » pour lesquelles a plaidé le sociologue Erik Olin Wright, ces dernières nous permettent – en signalant les possibles latéraux que recèle toute situation historique – d’engager la critique de l’idéologie dominante, de stimuler l’imagination politique et de commencer ainsi à briser le cercle du « réalisme capitaliste » (pour parler comme Mark Fisher).

Henri n’a par ailleurs jamais cessé de relire et de revisiter Marx, contribuant à son échelle à une relance de la réflexion sur le projet communiste, dans la mesure du temps que lui laissait, parfois, l’animation d’Acrimed, l’observation critique des médias et la rédaction d’articles. Il a ainsi repris à différentes occasions certaines des questions stratégiques qui le taraudaient de longue date – en particulier l’appropriation sociale des moyens de production (à distinguer fermement de leur étatisation), le dépérissement de l’Etat (une idée qu’il fallait selon lui réviser, sans l’abandonner), et l’internationalisme – comme on pourra le constater sur notre site. Il avait d’ailleurs participé aux journées « Puissances du communisme » tenues juste après la mort de Daniel Bensaïd, intervenant sous ce titre : « Communisme, utopie : un pari, un idéal, une invention ». 

Devenu tardivement maître de conférences, Henri n’a jamais été un universitaire hors-sol. La tour d’ivoire académique et le discours savant en vase clos lui étaient absolument étrangers ; il aspirait à joindre la théorie et la pratique, l’écriture et la lutte collective. Comme l’a écrit le Monde diplomatique, il aurait pu faire œuvre mais a préféré faire école, au bon sens du terme, en animant un collectif militant – Acrimed – qui lui a survécu, puisque l’association vient de fêter ses 30 ans, et qui lui survivra, mobilisant au passage des savoirs issus de différentes disciplines (sociologie, économie, science politique ou philosophie). Il était en fait un modèle d’intellectuel engagé, aspirant à être de toutes les batailles, refusant de baisser la tête ou d’accepter l’inacceptable.

C’est d’ailleurs ce qui le conduit, en 2002, à signer cette pétition : « Soutenir Israël ? Pas en notre nom ! », révulsé comme beaucoup d’autres militant·es et notamment Daniel Bensaïd (avec qui il partageait cette anti-identité de « juif non-juif » dont avait parlé Isaac Deutscher) que le CRIF puisse instrumentaliser la judéité et la mémoire du judéocide pour soutenir les crimes de l’Etat colonial d’Israël. Il n’a d’ailleurs jamais varié sur ce point puisque son dernier acte politique aura été de signer cette tribune : « L’appel aux Juif·ves de France : en 2027, quelle place pour nous ? », qui prolonge la tribune de 2002, notamment dans la critique du colonialisme israélien, et appelle à soutenir la gauche de rupture dans la perspective de la prochaine élection présidentielle.

Contrairement à un certain nombre de soixante-huitards ayant tourné casaque, Henri était resté un militant révolutionnaire, ne s’était jamais repenti ni assagi, n’avait renoncé à rien de la rébellion contre l’ordre établi qui l’avait conduit à rejoindre la Jeunesse communiste révolutionnaire au mitan des années 1960 et dont il continuait de faire l’éloge en 1996. Ainsi aimait-il cette phrase de René Char :

« Ce qui suscita notre révolte, notre horreur, se trouve à nouveau là, réparti, intact et subordonné, prêt à l’attaque, à la mort. Seule la forme de la riposte restera à découvrir ainsi que les motifs lumineux qui la vêtiront de couleurs impulsives ».

La rébellion, on commence toujours par là et on y retourne sans cesse, comme ces jours-ci lorsque des lycéen·nes décident de bloquer leurs établissements et de prendre la rue, au mépris du pouvoir politique et de « grands » médias complices, et en devant affronter une répression policière aussi ahurissante que honteuse. Il ne fait d’ailleurs aucun doute qu’Henri aurait été aujourd’hui du côté de celles et ceux qui se révoltent, et qui dans la révolte inventent l’inconnu (pour reprendre la belle expression de Daniel Bensaïd à propos de la Commune de Paris) ; et un critique féroce de la répression policière comme du journalisme de préfecture qui accompagne, légitime et contribue à rendre possible cette répression.

Henri était resté un militant révolutionnaire mais il n’avait plus rejoint d’organisation politique, du moins à ma connaissance, après l’échec de l’OCT. Non qu’il se désintéressait de la politique ou qu’il ne regardait avec sympathies certaines initiatives partisanes, mais ses responsabilités au sein d’Acrimed – qui devait selon lui jouer le rôle d’un front social et politique sur la question des médias, mêlant des militants issus de diverses traditions ou organisations, y compris syndicales, et bien souvent d’aucune en particulier – interdisait toute appartenance partisane.

Henri n’avait rien renié de ses convictions mais il avait cherché à tirer pour lui-même un bilan (auto)critique de son expérience « groupusculaire » – expression qu’il utilisait parfois pour parler de son passé de dirigeant politique de « Révo » puis de l’OCT, avec l’auto-dérision qui était l’une de ses grandes qualités. Il en avait conservé un refus de se raconter des histoires et des triomphalismes faciles, ainsi qu’une aversion radicale pour tout automatisme de pensée et pour les sectarismes croisés de groupes posant en avant-gardes éclairées de la classe ouvrière mais consacrant souvent l’essentiel de leurs efforts à la défense d’une boutique, ou à des querelles souvent picrocholines.

Pour autant, il suivait de près les organisations de la gauche radicale, voulait savoir ce qu’il en était de leurs positionnements sur telle ou telle question, de leur développement et implantation, mais aussi de leurs débats stratégiques internes. Et il ne méprisait nullement les efforts que certains d’entre nous faisions pour refonder une gauche révolutionnaire et éviter de reproduire certaines erreurs ou impasses, anciennes, de l’extrême gauche. Tâche bien difficile, comme il en convenait malicieusement (mais sans les moqueries de ceux qui sont revenus de tout pour, bien souvent, n’être allés nulle part). Simplement, lui avait décidé de consacrer son énergie – et son intelligence ! – à autre chose, Acrimed en particulier.

Dans le contexte présent, il aspirait à un front de la gauche radicale, qui lui semblait la seule voie susceptible d’ouvrir à nouveau la perspective d’une rupture politique et d’un changement social, et à terme un chemin vers le dépassement nécessaire du capitalisme comme de toutes les oppressions qui lui sont constitutives. Work in progress comme on dit ; et si rien n’est garanti, pas plus la défaite que la victoire, le pire n’est jamais certain. Dans ce moment difficile, mes pensées vont à ses proches, sa compagne et sa fille en particulier, ses camarades d’Acrimed bien sûr, et je ne peux me sortir de la tête quelle chance nous avons eu de le croiser sur nos routes. Merci à toi Henri ; ce n’est qu’un début, demain on continue.

P. S. Henri avait créé un site personnel il y a quelques années pour y archiver une partie de ses publications (autres qu’Acrimed), notamment celles concernant Marx, l’utopie et le communisme, mais aussi certains textes personnels, dont ce très beau texte sur sa mère.

*

Photo : Stephane Burlot.

6 octobre 2026

De la révolte intacte à l’utopie nécessaire : hommage à Henri Maler

Fondateur et animateur d'Acrimed, militant de la gauche révolutionnaire post-68, spécialiste de Marx mais aussi "prospecteur d'utopies" à ses heures perdues, Henri Maler est mort il y a quelques jours. Ugo Palheta lui rend hommage dans ce texte.

Henri Maler est décédé dans la nuit de samedi à dimanche. Je l’ai côtoyé durant près d’une vingtaine d’années, particulièrement durant les années où j’ai été actif dans l’association Acrimed (Action-Critique-Médias), de 2008 à 2015, le rencontrant régulièrement ensuite pour des agapes studieuses où nous devisions, il est vrai bien légèrement, d'Acrimed et de la gauche radicale mais aussi du communisme et de la révolution (si nécessaire mais qui tarde quelque peu). C'est depuis cette position - d'ami et de camarade - que j’aimerais me joindre par ce texte aux hommages qui ont commencé à lui être rendus, en particulier par ses camarades d’Acrimed.

Car Henri était surtout connu comme le fondateur d'Acrimed en 1996, dans la foulée de la grève victorieuse de l'hiver 95 contre le plan Juppé, et son inlassable et principal animateur pendant plus de vingt ans. On doit à Acrimed le développement d'une critique radicale des médias dominants, et Henri avait pris l’habitude de le rappeler : si « radical » signifie « prendre les choses à la racine » (selon l’étymologie du mot et la formule de Marx), une critique radicale des médias est nécessairement une critique anticapitaliste des médias. Si bien que, comme il le disait souvent, on ne comprend pas tout des médias en analysant leur appropriation capitaliste, mais on ne comprend rien sans la prendre au sérieux et en tirer toutes les conséquences, surtout si l'on aspire à un changement radical de société.

Acrimed poursuit bien sûr son activité (sur son site mais aussi avec une émission très suivie sur l’excellent média Blast), mais cette critique radicale des médias s’est développée et existe aujourd’hui à travers divers canaux, dans les colonnes du Monde diplomatique, mais aussi dans l’émission « Rhinocéros » (de Lumi et Usul sur Blast), sur le site « Les mots sont importants » (animé de longue date par Sylvie Tissot et Pierre Tevanian), dans les livres ou les vidéos de Sébastien Fontenelle (chez Blast là encore) ou les articles de Samuel Gontier (dans Télérama), sur le site Arrêt sur images (d’une tonalité nettement plus critique que lorsqu’il existait sous la forme d’une émission diffusée à la télévision), ou encore sur les réseaux sociaux, par exemple à travers les analyses très régulières que l’on peut lire sur les comptes de la journaliste et militante Sihame Assbague.

La critique des médias avait dû, au début des années 2000, affronter de fortes oppositions, y compris à gauche. On prétendait parfois qu’elle favorisait - ou s’appuyait sur - une forme de « simplisme » voire de « complotisme », dissimulant la « pluralité » et la « complexité » du monde des médias. Les évolutions du paysage médiatique depuis lors – secteur public inclus – ont à mon sens largement donné raison à celles et ceux, marxistes ou non (qu’on pense ici à Pierre Bourdieu, Serge Halimi ou Noam Chomsky), qui avaient cherché à élaborer et à diffuser cette critique au cours des années 1990. Ce débat avait d'ailleurs en partie eu lieu dans Contretemps puisque Gilbert Achcar, dans le numéro 17 datant de 2006, avait défendu la critique chomskyenne des médias (et plus largement une critique radicale des médias) contre ces accusations de « complotisme ».

En raison notamment de soucis de santé, Henri avait progressivement passé la main au sein d'Acrimed il y a quelques années, après avoir été à la fois un rédacteur extrêmement productif (y compris sous plusieurs pseudos, si bien que le nombre d'articles écrits par lui pour Acrimed est pour le moins impressionnant, autour de 700...), mais aussi un chef d'orchestre extraordinaire de la rédaction. À la fois brillant, cultivé et éloquent, il savait mieux que personne clarifier les enjeux sur une grande variété de questions, identifier le bon angle d’attaque, trouver des formulations percutantes. Mais d'un naturel modeste, il se montrait toujours ouvert au débat et n’écrasait personne de son savoir.

Ni donneur de leçons ni maître d'école, il a accompagné dans l'écriture quiconque faisait une proposition d’article et souhaitait écrire pour Acrimed, si bien que des générations de rédacteur·ices ont profité de ses conseils et suggestions toujours pertinentes ; un travail remarquable mais invisible, qu’il a accompli de manière quotidienne pendant plus de vingt ans. En somme un passeur attentif, mais aussi un lutteur, très combatif et (légitimement) cinglant à l'encontre des ennemis de l'émancipation. Plus généralement, il était extrêmement attaché à la dimension collective du travail militant, ne négligeant aucune tâche dans l'association qu’était Acrimed ou en lien avec le site, même les plus rébarbatives et, là encore, les plus invisibles. 

Il avait également toujours tenu à ce qu'Acrimed ait une fonction politique dans le meilleur sens du terme, qu’elle fonctionne comme un collectif militant et s'insère à ce titre dans le mouvement social, qu’elle soit présente lors de toutes les grandes manifestations parisiennes (et Henri tenait à y être toujours présent, tenant le stand, diffusant les tracts, etc.), qu'elle élabore et soumette à la discussion publique des propositions politiques sur la question des médias, qu'elle engage en toute indépendance des discussions avec les syndicats de journalistes et les organisations politiques intéressées à une telle discussion. Ce qu'a d’ailleurs fait Acrimed, en participant par exemple aux universités d’été des partis de gauche, en organisant des rencontres publiques en commun avec des syndicats, ou encore en discutant notamment – en la personne de Henri – avec certain-es animateur-ices de la France insoumise (LFI) lorsque ces derniers-ères, en 2016, avaient sollicité Acrimed pour engager une réflexion programmatique sur la question des médias.

Ce qui est un peu moins connu de Henri aujourd’hui, c'est que, bien des années avant Acrimed, il a été un militant politique de tout premier plan au sein de la gauche révolutionnaire post-68. Il s’était d’abord formé politiquement dans les combats de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR) en 1967-68 : il plaisantait d’ailleurs sur le fait qu’à ce titre il n’avait été membre que de manière très éphémère de l’Union des étudiants communistes (UEC), son adhésion ayant précédé de seulement quelques jours son exclusion – avec la tendance minoritaire alors dirigée par Alain Krivine, Daniel Bensaïd, etc. – de l’organisation étudiante du Parti communiste français (PCF).

Après la création de la Ligue communiste (LC) en 1969, par la fusion entre la JCR et le Parti communiste internationaliste (PCI), il est l'un des principaux animateurs de sa tendance Révolution! – avec son grand ami et camarade Isaac Johsua dit « Isy », dont il a parlé ici avec émotion au moment de sa mort. Cette tendance, menée donc par « Rivière » et « Créach » (les pseudos respectifs de Henri et Isy), refuse alors de rejoindre la Quatrième Internationale et propose que le parti ait une délimitation politique plus large : un parti des révolutionnaires issus des processus de radicalisation de la jeunesse étudiante et ouvrière, des révolutionnaires qui ne se reconnaissent pas nécessairement dans l’héritage de l’opposition de gauche (trotskiste) au stalinisme. Ils finissent par quitter la Ligue, et « Révo » devient une organisation indépendante en 1971, l’Organisation communiste Révolution (OCR), comptant jusqu'à environ un millier de militant·es et participant activement à toutes les luttes de la période.

En décembre 1976, l’organisation fusionne avec un groupe maoïste issu du PSU, la Gauche ouvrière et paysanne (GOP), pour former l’Organisation communiste des travailleurs (OCT). Mais ce qui devait être un nouveau pôle de la gauche révolutionnaire, annonçant au moment de son congrès fondateur près de 2000 membres (estimation sans doute optimiste), connaît rapidement une crise et les clivages apparaissent bientôt insurmontables aux deux sensibilités qui ont formé le parti, si bien qu’au bout d’à peine un an la dynamique est perdue. Épuisé par les conflits internes, Henri quitte brutalement en 1978 l’organisation, qui finit par s’auto-dissoudre en 1979, une partie – dont Isaac et Samy Johsua – rejoignant alors la Ligue communiste révolutionnaire (LCR).

Henri a également été enseignant, longtemps professeur de philosophie dans le secondaire puis à partir du milieu des années 1990 maître de conférences en science politique à Paris-8. Il est par ailleurs l'auteur d'une thèse remarquée sur Marx et l'utopie, dirigée par Jean-Marie Vincent et publiée sous la forme de 2 ouvrages (dont notamment « Convoiter l’impossible »). Il y défendait en particulier la nécessité de retrouver la pensée utopique tout en la libérant de la gangue sectaire dans laquelle on l'avait trop souvent enfermée, certains écrivains ou courants socialistes doctrinaires ayant cherché à élaborer préventivement les plans et les clés d'un monde libéré du capitalisme.

À l'inverse, pour Henri, l'utopie devait être radicalement immanente, historique de part en part : l'invention par et dans l'action de ce monde émancipé, sans promesses ni garanties. Ainsi opposait-ils les utopies chimériques - ces doctrines fixées une fois pour toutes sur lesquelles on cherche à modeler le mouvement réel - aux utopies stratégiques. N'étant pas si loin des "utopies réelles" pour lesquelles a plaidé le sociologue Erik Olin Wright, ces dernières nous permettent - en signalant les possibles latéraux que recèle toute situation historique - d'engager la critique de l'idéologie dominante, de stimuler l'imagination politique et de commencer ainsi à briser le cercle du "réalisme capitaliste" (pour parler comme Mark Fisher).

Henri n'a par ailleurs jamais cessé de relire et de revisiter Marx, contribuant à son échelle à une relance de la réflexion sur le projet communiste, dans la mesure du temps que lui laissait, parfois, l’animation d’Acrimed, l'observation critique des médias et la rédaction d'articles. Il a ainsi repris à différentes occasions certaines des questions stratégiques qui le taraudaient de longue date - en particulier l’appropriation sociale des moyens de production (à distinguer fermement de leur étatisation), le dépérissement de l’Etat (une idée qu'il fallait selon lui réviser, sans l'abandonner), et l’internationalisme - comme on pourra le constater sur notre site. Il avait d'ailleurs participé aux journées "Puissances du communisme" tenues juste après la mort de Daniel Bensaïd, intervenant sous ce titre : « Communisme, utopie : un pari, un idéal, une invention ». 

Devenu tardivement maître de conférences, Henri n’a jamais été un universitaire hors-sol. La tour d’ivoire académique et le discours savant en vase clos lui étaient absolument étrangers ; il aspirait à joindre la théorie et la pratique, l'écriture et la lutte collective. Comme l’a écrit le Monde diplomatique, il aurait pu faire œuvre mais a préféré faire école, au bon sens du terme, en animant un collectif militant – Acrimed – qui lui a survécu, puisque l’association vient de fêter ses 30 ans, et qui lui survivra, mobilisant au passage des savoirs issus de différentes disciplines (sociologie, économie, science politique ou philosophie). Il était en fait un modèle d’intellectuel engagé, aspirant à être de toutes les batailles, refusant de baisser la tête ou d’accepter l’inacceptable.

C’est d’ailleurs ce qui le conduit, en 2002, à signer cette pétition : « Soutenir Israël ? Pas en notre nom ! », révulsé comme beaucoup d’autres militant·es et notamment Daniel Bensaïd (avec qui il partageait cette anti-identité de « juif non-juif » dont avait parlé Isaac Deutscher) que le CRIF puisse instrumentaliser la judéité et la mémoire du judéocide pour soutenir les crimes de l’Etat colonial d’Israël. Il n’a d’ailleurs jamais varié sur ce point puisque son dernier acte politique aura été de signer cette tribune : « L'appel aux Juif·ves de France : en 2027, quelle place pour nous ? », qui prolonge la tribune de 2002, notamment dans la critique du colonialisme israélien, et appelle à soutenir la gauche de rupture dans la perspective de la prochaine élection présidentielle.

Contrairement à un certain nombre de soixante-huitards ayant tourné casaque, Henri était resté un militant révolutionnaire, ne s’était jamais repenti ni assagi, n’avait renoncé à rien de la rébellion contre l’ordre établi qui l’avait conduit à rejoindre la Jeunesse communiste révolutionnaire au mitan des années 1960 et dont il continuait de faire l'éloge en 1996. Ainsi aimait-il cette phrase de René Char :

"Ce qui suscita notre révolte, notre horreur, se trouve à nouveau là, réparti, intact et subordonné, prêt à l’attaque, à la mort. Seule la forme de la riposte restera à découvrir ainsi que les motifs lumineux qui la vêtiront de couleurs impulsives".

La rébellion, on commence toujours par là et on y retourne sans cesse, comme ces jours-ci lorsque des lycéen·nes décident de bloquer leurs établissements et de prendre la rue, au mépris du pouvoir politique et de "grands" médias complices, et en devant affronter une répression policière aussi ahurissante que honteuse. Il ne fait d'ailleurs aucun doute qu’Henri aurait été aujourd’hui du côté de celles et ceux qui se révoltent, et qui dans la révolte inventent l’inconnu (pour reprendre la belle expression de Daniel Bensaïd à propos de la Commune de Paris) ; et un critique féroce de la répression policière comme du journalisme de préfecture qui accompagne, légitime et contribue à rendre possible cette répression.

Henri était resté un militant révolutionnaire mais il n’avait plus rejoint d’organisation politique, du moins à ma connaissance, après l’échec de l’OCT. Non qu’il se désintéressait de la politique ou qu’il ne regardait avec sympathies certaines initiatives partisanes, mais ses responsabilités au sein d’Acrimed – qui devait selon lui jouer le rôle d’un front social et politique sur la question des médias, mêlant des militants issus de diverses traditions ou organisations, y compris syndicales, et bien souvent d’aucune en particulier – interdisait toute appartenance partisane.

Henri n'avait rien renié de ses convictions mais il avait cherché à tirer pour lui-même un bilan (auto)critique de son expérience « groupusculaire » – expression qu’il utilisait parfois pour parler de son passé de dirigeant politique de "Révo" puis de l'OCT, avec l’auto-dérision qui était l’une de ses grandes qualités. Il en avait conservé un refus de se raconter des histoires et des triomphalismes faciles, ainsi qu'une aversion radicale pour tout automatisme de pensée et pour les sectarismes croisés de groupes posant en avant-gardes éclairées de la classe ouvrière mais consacrant souvent l’essentiel de leurs efforts à la défense d'une boutique, ou à des querelles souvent picrocholines.

Pour autant, il suivait de près les organisations de la gauche radicale, voulait savoir ce qu’il en était de leurs positionnements sur telle ou telle question, de leur développement et implantation, mais aussi de leurs débats stratégiques internes. Et il ne méprisait nullement les efforts que certains d’entre nous faisions pour refonder une gauche révolutionnaire et éviter de reproduire certaines erreurs ou impasses, anciennes, de l’extrême gauche. Tâche bien difficile, comme il en convenait malicieusement (mais sans les moqueries de ceux qui sont revenus de tout pour, bien souvent, n'être allés nulle part). Simplement, lui avait décidé de consacrer son énergie - et son intelligence ! - à autre chose, Acrimed en particulier.

Dans le contexte présent, il aspirait à un front de la gauche radicale, qui lui semblait la seule voie susceptible d’ouvrir à nouveau la perspective d’une rupture politique et d’un changement social, et à terme un chemin vers le dépassement nécessaire du capitalisme comme de toutes les oppressions qui lui sont constitutives. Work in progress comme on dit ; et si rien n’est garanti, pas plus la défaite que la victoire, le pire n’est jamais certain. Dans ce moment difficile, mes pensées vont à ses proches, sa compagne et sa fille en particulier, ses camarades d’Acrimed bien sûr, et je ne peux me sortir de la tête quelle chance nous avons eu de le croiser sur nos routes. Merci à toi Henri ; ce n’est qu’un début, demain on continue.

P. S. Henri avait créé un site personnel il y a quelques années pour y archiver une partie de ses publications (autres qu'Acrimed), notamment celles concernant Marx, l’utopie et le communisme, mais aussi certains textes personnels, dont ce très beau texte sur sa mère.

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Photo : Stephane Burlot.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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