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Anwar Shaikh nous a montré comment le capitalisme fonctionne réellement
14 octobre 2026

Anwar Shaikh nous a montré comment le capitalisme fonctionne réellement


Anwar Shaikh, l'un des plus grands économistes radicaux de notre temps, vient de mourir à l’âge de 80 ans. Professeur d’économie à la New School for Social Research, à New York, il n'a pas seulement élaboré une critique décapante des dogmes de la théorie économique orthodoxe. Il a aussi élaboré son propre cadre théorique pour analyser le capitalisme, fondé sur les travaux de l’économie politique classique et en particulier ceux de Karl Marx. 

« Les hérétiques restent toujours liés à l’Église. Pour s’en libérer, vous devez afficher vos thèses sur la porte, tourner vos talons et développer votre propre cadre théorique. »

La plupart des étudiants d’Anwar Shaikh, notamment les coauteurs de cet article, ont entendu cette formulation audacieuse lors de ses cours. 

L’ouvrage de Shaikh paru en 2016, Capitalism: Competition, Conflict, Crises, combine les théories radicales qu’il a développées sur quatre décennies dans un cadre théorique cohérent et unifié. Au cœur de l’ouvrage se trouvent sa reconstruction singulière de la concurrence réelle à partir des écrits de Marx et son identification des dynamiques turbulentes qui caractérisent le capitalisme ; en d’autres termes, sa compréhension des raisons pour lesquelles le capitalisme est enraciné dans le conflit plutôt que dans l’harmonie.

Quatre phases

Une autre caractéristique de l’approche de Shaikh est la combinaison de la théorie et de l’enquête empirique. Les thèmes centraux de son œuvre sont le rôle central des profits dans les économies capitalistes et le rôle joué par la concurrence réelle comme principe régulateur de ces économies.

La pensée de Shaikh a évolué au gré des luttes politiques des cinquante dernières années. Avec près d’une centaine d’articles universitaires et de nombreux autres articles publics, il est difficile de résumer sa pensée. On peut toutefois repérer quatre grandes phases dans ses réflexions.

Durant la première phase, dans les années 1970 et 1980, il a critiqué le courant économique orthodoxe et il a reconstruit les concepts marxistes comme alternatives. Lors de la deuxième, dans les années 1980 et 1990, il a élaboré une approche cohérente des macrodynamiques et du commerce international. Durant la troisième phase, il a établi les bases empiriques appropriées pour tester ses hypothèses et mis en question la manière dont l’économie orthodoxe construit et utilise les données. Durant la dernière phase, après la publication de Capitalism, il a élargi le champ d’application de la concurrence réelle et des dynamiques turbulentes à l’étude des inégalités, de l’éconophysique, des déséquilibres commerciaux et de la macroéconomie.

L’économie de la supercherie

Shaikh a fait son entrée dans le monde universitaire en 1974, un an seulement après avoir soutenu sa thèse à l’Université Columbia, quand il s’est attaqué au modèle dominant de développement capitaliste de Robert Solow dans un article intitulé « The Humbug Production Function » (« La supercherie de la fonction de production »). La perspective de Solow, selon laquelle le capital et le travail seraient rémunérés à leur productivité marginale, constituait à cette époque la colonne vertébrale de l’économie néoclassique (et elle allait rester le modèle de référence pendant des décennies).

Ce cadre théorique prétend expliquer pourquoi les pays pauvres restent pauvres, tandis que les pays riches s’enrichissent, légitimant (ou ignorant) ainsi les structures de pouvoir impérialistes. L’article au titre provocateur de Shaikh a démontré que la capacité du modèle à coller avec les données empiriques repose sur une identité comptable sous-jacente et qu’il s’appliquerait tout aussi bien à un diagramme formant le mot « supercherie ».

A partir de 1972, Shaikh a travaillé à la New School for Social Research, un haut lieu de recherche en économie radicale et marxiste à l’époque. Ses publications des années 1970 ont redécouvert des analyses classiques et construit de nouvelles synthèses, posant ainsi les bases d’une compréhension du capitalisme réel, et non de sa version idéalisée et harmonieuse.

Shaikh a apporté une solution au problème de la transformation, l’un des problèmes cruciaux de l’analyse marxienne des prix de production. Ce faisant, il a réfuté les accusations d’incohérence que connaissait la théorie marxienne de la concurrence, de la valeur et des prix. Il a également approfondi la théorie marxienne de la crise capitaliste.

En 1983, Shaikh a rédigé les notices sur la concentration et la centralisation du capital, les crises économiques, la baisse du taux de profit et l’armée industrielle de réserve pour le Dictionary of Marxist Thought. Après avoir publié un article faisant suite à celui sur la « supercherie », il a participé à des débats sur la théorie de la concurrence proposée par Maurice Dobb, ainsi qu’avec les néo-ricardiens, les partisans de Piero Sraffa.

Ces contributions sont essentielles pour comprendre le capitalisme en tant que système social fondé sur l’exploitation du travail humain. Elles reconstruisent les catégories et analyses classiques de Marx afin de mieux appréhender les dynamiques qui gouvernent le monde où nous vivons. L’approche de Shaikh considère le capitalisme comme un système social historiquement spécifique, avec un commencement et une possible fin. Il est donc indispensable d’analyser rigoureusement le capitalisme pour le dépasser.

En apparence, les contributions de ces premières années s’attaquaient aux fondements de l’économie orthodoxe et défendaient l’approche de Marx sur de multiples fronts. Elles s’adressaient principalement aux universitaires et aux étudiants, à une époque où beaucoup plus de personnes qu’aujourd’hui étaient activement engagées dans le marxisme et l’organisation socialiste.

Toutefois, si l’on considère cette première phase dans le contexte des décennies suivantes, on peut voir qu’elle a jeté les bases de la compréhension des mécanismes fondamentaux du capitalisme et de ce qui les met en mouvement. Sans cette compréhension, la gauche est désarmée face aux affirmations selon lesquelles le capitalisme est naturel, éternel ou qu’il nécessite simplement une meilleure régulation.

La concurrence réelle

Si l’article sur la « supercherie » montrait que le profit était le carburant de la croissance capitaliste, les articles que Shaikh a publiés en 1978 et 1980 ont montré que la concurrence réelle était le mécanisme clé qui fait fonctionner son moteur. L’idée principale est que la concurrence n’a rien à voir avec le comportement de preneur de prix passif qui est au cœur de la théorie néoclassique de la concurrence pure et parfaite.

En fait, les entreprises au sein d’un même secteur se livrent une concurrence dynamique et stratégique sur les prix afin d’évincer leurs concurrents du marché. En parallèle, l’investissement est orienté vers les secteurs où l’on s’attend aux taux de profit les plus élevés sur le nouveau capital. L’intensification de la concurrence dans ces secteurs pousse les prix du marché vers le bas et les taux de profit reviennent à leur niveau normal, voire en dessous.

La concurrence, au sein des secteurs et entre eux, est tumultueuse et dynamique. Pour reprendre les mots de Shaikh, elle s’apparente davantage à une guerre brutale qu’à un ballet raffiné. C’est l’opposé du conte de fées du libre marché que raconte la théorie de la concurrence pure et parfaite. La « concurrence réelle » est devenue un pilier de l’œuvre de Shaikh.

Elle marque également la transition vers la deuxième phase de son œuvre. S’appuyant sur des discussions méthodologiques et ses critiques fondamentales de la pensée économique dominante, qui visaient l’école néoclassique sans épargner les auteurs post-keynésiens ou marxistes, il a étendu son analyse au champ de la dynamique macroéconomique.

Les années 1980 et 1990 ont été marquées par une mondialisation accélérée aux conséquences bien connues : les fortes asymétries dans la croissance et le commerce international, la hausse des inégalités de revenu et la place grandissante de la finance, accompagnées de turbulences et de crises. Les travaux de Shaikh à cette époque ont élaboré une nouvelle conception de la macrodynamique, avec un accent particulier sur le commerce international, en révélant ses avantages pour le centre impérialiste aux dépens de la périphérie néocoloniale.

Ses articles fondateurs de cette période portaient sur le rôle de la finance et des marchés boursiers, la demande effective, les taux de change et la concurrence. Il n’a jamais cessé de s’intéresser à la théorie des crises économiques et il a publié des travaux mettant en relation la dynamique des taux de profit et les ralentissements de l’économie mondiale. Un autre thème récurrent est celui de la concurrence réelle, cette fois dans le contexte du commerce international, qui est à l’origine des fluctuations des taux de change et des transferts internationaux de valeur.

C’est un facteur clé à prendre en compte lorsqu’on étudie le capitalisme mondial et les structures de pouvoir impérialistes, car la division internationale du travail n’est en réalité pas façonnée par l’harmonie que l’avantage comparatif est supposé engendrer entre les pays. En fait, dans la lutte concurrentielle entre les capitaux, les plus forts étendent leur pouvoir, tandis que les pays aux capitaux plus faibles sont piégés dans une dette perpétuelle. Les inégalités entre pays ne sont pas des inefficacités héritées des structures précapitalistes ; elles expriment le fonctionnement de la machine capitaliste lorsqu’elle opère librement.

Les données et les catégories empiriques

Shaikh avait également compris que l’économie orthodoxe ne se contente pas de théoriser incorrectement le capitalisme ; elle le mesure aussi incorrectement. Au tournant du siècle, après avoir exposé sa compréhension de la macrodynamique mondiale, ses travaux se sont orientés vers l’analyse empirique et les sources de données appropriées. Contrairement à de nombreux économistes, aussi bien orthodoxes qu’hétérodoxes, l’œuvre de Shaikh a toujours été marquée par l’élaboration conjointe de la théorie et de l’analyse empirique.

Dans ses cours, il décrivait cette méthode comme fondamentalement marxiste : examiner les données et construire à partir d’elles des catégories économiques de base ; les mettre en relation, explorer leurs dynamiques et proposer une théorie expliquant les relations observées ; puis vérifier que les résultats s’accordent avec les données et valider ainsi l’explication proposée. Ni empiriste nihiliste ni théoricien désincarné, Shaikh mettait souvent en garde : « Si les données ne s’accordent pas avec votre théorie, ce ne sont généralement pas les données qui sont erronées. »

Quoi qu’il en soit, les données économiques sont souvent construites pour correspondre exactement aux modèles néoclassiques qui prédominent dans les institutions économiques et les banques centrales. Les profits sont conçus comme un revenu du facteur capital, plutôt que comme la différence entre les prix du marché et le coût total ; le stock de capital et le volume d’heures travaillées sont construits pour correspondre à la même fonction de production que Shaikh a qualifiée de supercherie dans son premier article.

Son ouvrage majeur de 1994, coécrit avec Ahmet Tonak, Measuring the Wealth of Nations, demeure un travail de référence qui nous aide à comprendre comment la construction des données est indissociable de la théorie et comment formuler les catégories nécessaires à une véritable analyse économique à partir des comptes nationaux. De nombreux articles et livres ont ensuite été publiés sur la question des données, de la modélisation et de leurs applications.

Cette période coïncide avec l’émergence du mouvement altermondialiste et la résurgence des crises du capitalisme international au tournant du siècle. Il y avait une forte demande d’alternatives aux politiques économiques reaganiennes, en particulier en ce qui concerne leurs conséquences à travers le monde. Mais l’élaboration de réponses concrètes exigeait un appareil méthodologique indépendant. Les travaux de Shaikh sur l’étude empirique de la concurrence entre les secteurs et de la politique économique en matière de croissance ont permis le développement d’une littérature foisonnante sur les comparaisons internationales.

Capitalism

Oxford University Press a publié en 1996 Capitalism: Competition, Conflict, Crises. Ce magnum opus de près de mille pages de Shaikh offre un cadre théorique cohérent pour s’attaquer au paradigme économique orthodoxe ainsi qu’à ses courants satellitaires qui ne le contestent et ne s’en écartent que de manière très limitée.

Le cadre théorique de Shaikh montre que l’on peut dégager des schémas agrégés récurrents à partir de bases qui n’idéalisent pas le capitalisme en le présentant comme une société parfaitement harmonieuse peuplée d’individus hyperrationnels. Ce n’est pas du pinaillage : il remet directement en question les mythes qui justifient la compression des salaires, la déréglementation et le démantèlement des services publics. Si les crises du capitalisme sont systémiques, si elles ne sont pas de simples accidents, alors les ajustements réformistes (comme la hausse des taux d’intérêt ou la « politique de concurrence ») sont voués à l’échec. 

En fait, la croissance et les crises soudaines, l’accumulation et l’exploitation, l’ordre et le désordre coexistent comme les deux faces d’une même pièce, liées par les rapports sociaux antagonistes qui définissent le capitalisme. La concurrence réelle est le processus dynamique et conflictuel qui produit et régule la cohérence des structures microéconomiques et des dynamiques macroéconomiques, et les crises récurrentes sont l’expression des contradictions sous-jacentes.

Le livre inclut cinq chapitres consacrés à la concurrence (la théorie, les débats, les prix, la finance et les marchés internationaux) et chacun de ses dix-sept chapitres propose une revue critique des écoles de pensée existantes. Ce qui le rend remarquable, c’est sa cohérence théorique, chaque chapitre révélant de nouvelles structures fondamentales tout en les situant dans un cadre conceptuel plus large.

On pourrait même affirmer que peu avant la publication de son livre, Shaikh a de nouveau changé d’orientation, ouvrant une quatrième phase. Dans le sillage de la crise financière mondiale, sa théorie de la concurrence réelle a été s’appliquée à un éventail plus large de questions. Shaikh a publié de nombreux articles sur les inégalités économiques, les marchés du travail et le chômage, les déséquilibres commerciaux et le développement, ainsi que sur la théorie des taux de change. Ses travaux sur la capacité de la concurrence réelle, malgré ses turbulences, à produire des régularités agrégées stables ont trouvé leur expression dans des modèles d’éconophysique, tandis que son analyse des caractéristiques structurelles du capitalisme a suscité de nouveaux travaux sur les propriétés statistiques sous-jacentes des grandes matrices.

Après Capitalism

Cette quatrième phase est tout aussi cohérente (et tout aussi diversifiée) que les précédentes. Après avoir exposé les fondements de l’économie dans son ensemble dans son livre Capitalism, Shaikh a appliqué son travail plus largement aux questions urgentes de l’époque, tout en s’appuyant sur la littérature existante sur ces questions.

Comme auparavant, sa recherche d’une analyse cohérente dans un cadre théorique intégré a évolué parallèlement aux débats politiques de ces années. Sur le plan politique, les luttes contre l’austérité à travers le monde ont coïncidé avec la publication par Shaikh, dans le Socialist Register, de son essai sur la crise de 2008 intitulé « The First Great Depression of the 21st Century ». La résistance à la déréglementation du marché du travail a constitué la toile de fond de ses travaux sur la structure sociale des salaires, et les protestations contre les 1 % les plus riches ont éclairé ses propos sur les inégalités en tant que phénomène de classe.

Si l’ampleur, la profondeur et la cohérence de son œuvre ont été largement saluées, Shaikh a essuyé quelques critiques bienveillantes pour ne pas avoir abordé explicitement certains sujets. Par exemple, lors d’une table ronde en 2020, Prabhat Patnaik a déploré l’absence d’une théorie de la concurrence réelle de l’impérialisme. Les étudiants de la New School espéraient quant à eux une analyse de la crise écologique, du développement des cryptomonnaies et des monnaies numériques, de la bulle de l’IA ou encore de la montée des tensions dans le commerce international.

Il serait assurément injuste d’attendre d’une seule personne qu’elle traite de tous ces sujets. Parallèlement, il n’est pas surprenant que de nombreux économistes politiques se soient appuyés sur les écrits de Shaikh pour traiter des questions apparemment distinctes. Le cadre théorique rigoureux de Shaikh, conjugué à des travaux empiriques approfondis, a permis aux chercheurs et aux militants d’étudier leurs domaines d’intérêt sans succomber à l’éclectisme ni inventer de nouvelles étapes du capitalisme pour chaque phénomène nouveau, comme la croissance des marchés financiers ou l’économie numérique.

En effet, en s’appuyant sur les outils analytiques de Shaikh, des générations d’économistes politiques ont développé des axes de recherche majeurs sur des sujets tels que les inégalités salariales et la discrimination sur le marché du travail, l’organisation industrielle, la croissance économique et l’économie numérique, l’État-providence et les privatisations, sans oublier le développement et l’impérialisme. Nous avons conçu dans ce contexte notre récent ouvrage, Marx’s Theory of Value at the Frontiers, en nous appuyant sur les concepts de concurrence réelle et de prix de production de Shaikh pour étudier la concurrence, l’impérialisme et l’effondrement écologique à partir d’un vaste ensemble de données inédites.

Une contribution unique

Cette évaluation de l’œuvre de Shaikh s’appuie sur environ quatre-vingts articles universitaires et chapitres d’ouvrages, tout en en omettant beaucoup d’autres. Sa biographie a été explorée au cours de nombreux entretiens, tandis que ses idées ont été discutées et critiquées dans des numéros spéciaux, un vaste ensemble de travaux secondaires qui mérite en lui-même l’attention.

Cependant, si l’on adopte une perspective plus large, on peut constater que le projet de Shaikh tourne autour de principes clairs : la recherche des structures fondamentales du capitalisme, l’utilisation de méthodes empiriques dans une approche résolument théorique, l’identification des profits comme le carburant de l’accumulation du capital et la concurrence réelle comme sa structure. Ces principes sont utiles à tous les économistes politiques, et les analyses de Shaikh sur le fonctionnement réel du capitalisme peuvent s’avérer très utiles pour ceux qui veulent le dépasser.

*

Publié par Jacobin le 14 avril 2026. Traduit par Martin Anota.

14 octobre 2026

Anwar Shaikh nous a montré comment le capitalisme fonctionne réellement

Anwar Shaikh, l'un des plus grands économistes radicaux de notre temps, vient de mourir à l’âge de 80 ans. Professeur d’économie à la New School for Social Research, à New York, il n'a pas seulement élaboré une critique décapante des dogmes de la théorie économique orthodoxe. Il a aussi élaboré son propre cadre théorique pour analyser le capitalisme, fondé sur les travaux de l’économie politique classique et en particulier ceux de Karl Marx. 

« Les hérétiques restent toujours liés à l'Église. Pour s'en libérer, vous devez afficher vos thèses sur la porte, tourner vos talons et développer votre propre cadre théorique. »

La plupart des étudiants d'Anwar Shaikh, notamment les coauteurs de cet article, ont entendu cette formulation audacieuse lors de ses cours. 

L'ouvrage de Shaikh paru en 2016, Capitalism: Competition, Conflict, Crises, combine les théories radicales qu’il a développées sur quatre décennies dans un cadre théorique cohérent et unifié. Au cœur de l’ouvrage se trouvent sa reconstruction singulière de la concurrence réelle à partir des écrits de Marx et son identification des dynamiques turbulentes qui caractérisent le capitalisme ; en d’autres termes, sa compréhension des raisons pour lesquelles le capitalisme est enraciné dans le conflit plutôt que dans l'harmonie.

Quatre phases

Une autre caractéristique de l'approche de Shaikh est la combinaison de la théorie et de l'enquête empirique. Les thèmes centraux de son œuvre sont le rôle central des profits dans les économies capitalistes et le rôle joué par la concurrence réelle comme principe régulateur de ces économies.

La pensée de Shaikh a évolué au gré des luttes politiques des cinquante dernières années. Avec près d'une centaine d'articles universitaires et de nombreux autres articles publics, il est difficile de résumer sa pensée. On peut toutefois repérer quatre grandes phases dans ses réflexions.

Durant la première phase, dans les années 1970 et 1980, il a critiqué le courant économique orthodoxe et il a reconstruit les concepts marxistes comme alternatives. Lors de la deuxième, dans les années 1980 et 1990, il a élaboré une approche cohérente des macrodynamiques et du commerce international. Durant la troisième phase, il a établi les bases empiriques appropriées pour tester ses hypothèses et mis en question la manière dont l'économie orthodoxe construit et utilise les données. Durant la dernière phase, après la publication de Capitalism, il a élargi le champ d'application de la concurrence réelle et des dynamiques turbulentes à l'étude des inégalités, de l'éconophysique, des déséquilibres commerciaux et de la macroéconomie.

L'économie de la supercherie

Shaikh a fait son entrée dans le monde universitaire en 1974, un an seulement après avoir soutenu sa thèse à l'Université Columbia, quand il s’est attaqué au modèle dominant de développement capitaliste de Robert Solow dans un article intitulé « The Humbug Production Function » (« La supercherie de la fonction de production »). La perspective de Solow, selon laquelle le capital et le travail seraient rémunérés à leur productivité marginale, constituait à cette époque la colonne vertébrale de l'économie néoclassique (et elle allait rester le modèle de référence pendant des décennies).

Ce cadre théorique prétend expliquer pourquoi les pays pauvres restent pauvres, tandis que les pays riches s'enrichissent, légitimant (ou ignorant) ainsi les structures de pouvoir impérialistes. L'article au titre provocateur de Shaikh a démontré que la capacité du modèle à coller avec les données empiriques repose sur une identité comptable sous-jacente et qu'il s'appliquerait tout aussi bien à un diagramme formant le mot « supercherie ».

A partir de 1972, Shaikh a travaillé à la New School for Social Research, un haut lieu de recherche en économie radicale et marxiste à l'époque. Ses publications des années 1970 ont redécouvert des analyses classiques et construit de nouvelles synthèses, posant ainsi les bases d’une compréhension du capitalisme réel, et non de sa version idéalisée et harmonieuse.

Shaikh a apporté une solution au problème de la transformation, l’un des problèmes cruciaux de l'analyse marxienne des prix de production. Ce faisant, il a réfuté les accusations d’incohérence que connaissait la théorie marxienne de la concurrence, de la valeur et des prix. Il a également approfondi la théorie marxienne de la crise capitaliste.

En 1983, Shaikh a rédigé les notices sur la concentration et la centralisation du capital, les crises économiques, la baisse du taux de profit et l’armée industrielle de réserve pour le Dictionary of Marxist Thought. Après avoir publié un article faisant suite à celui sur la « supercherie », il a participé à des débats sur la théorie de la concurrence proposée par Maurice Dobb, ainsi qu'avec les néo-ricardiens, les partisans de Piero Sraffa.

Ces contributions sont essentielles pour comprendre le capitalisme en tant que système social fondé sur l'exploitation du travail humain. Elles reconstruisent les catégories et analyses classiques de Marx afin de mieux appréhender les dynamiques qui gouvernent le monde où nous vivons. L'approche de Shaikh considère le capitalisme comme un système social historiquement spécifique, avec un commencement et une possible fin. Il est donc indispensable d’analyser rigoureusement le capitalisme pour le dépasser.

En apparence, les contributions de ces premières années s'attaquaient aux fondements de l'économie orthodoxe et défendaient l’approche de Marx sur de multiples fronts. Elles s'adressaient principalement aux universitaires et aux étudiants, à une époque où beaucoup plus de personnes qu’aujourd’hui étaient activement engagées dans le marxisme et l'organisation socialiste.

Toutefois, si l'on considère cette première phase dans le contexte des décennies suivantes, on peut voir qu'elle a jeté les bases de la compréhension des mécanismes fondamentaux du capitalisme et de ce qui les met en mouvement. Sans cette compréhension, la gauche est désarmée face aux affirmations selon lesquelles le capitalisme est naturel, éternel ou qu’il nécessite simplement une meilleure régulation.

La concurrence réelle

Si l'article sur la « supercherie » montrait que le profit était le carburant de la croissance capitaliste, les articles que Shaikh a publiés en 1978 et 1980 ont montré que la concurrence réelle était le mécanisme clé qui fait fonctionner son moteur. L’idée principale est que la concurrence n'a rien à voir avec le comportement de preneur de prix passif qui est au cœur de la théorie néoclassique de la concurrence pure et parfaite.

En fait, les entreprises au sein d'un même secteur se livrent une concurrence dynamique et stratégique sur les prix afin d’évincer leurs concurrents du marché. En parallèle, l’investissement est orienté vers les secteurs où l'on s’attend aux taux de profit les plus élevés sur le nouveau capital. L'intensification de la concurrence dans ces secteurs pousse les prix du marché vers le bas et les taux de profit reviennent à leur niveau normal, voire en dessous.

La concurrence, au sein des secteurs et entre eux, est tumultueuse et dynamique. Pour reprendre les mots de Shaikh, elle s'apparente davantage à une guerre brutale qu'à un ballet raffiné. C'est l’opposé du conte de fées du libre marché que raconte la théorie de la concurrence pure et parfaite. La « concurrence réelle » est devenue un pilier de l'œuvre de Shaikh.

Elle marque également la transition vers la deuxième phase de son œuvre. S'appuyant sur des discussions méthodologiques et ses critiques fondamentales de la pensée économique dominante, qui visaient l'école néoclassique sans épargner les auteurs post-keynésiens ou marxistes, il a étendu son analyse au champ de la dynamique macroéconomique.

Les années 1980 et 1990 ont été marquées par une mondialisation accélérée aux conséquences bien connues : les fortes asymétries dans la croissance et le commerce international, la hausse des inégalités de revenu et la place grandissante de la finance, accompagnées de turbulences et de crises. Les travaux de Shaikh à cette époque ont élaboré une nouvelle conception de la macrodynamique, avec un accent particulier sur le commerce international, en révélant ses avantages pour le centre impérialiste aux dépens de la périphérie néocoloniale.

Ses articles fondateurs de cette période portaient sur le rôle de la finance et des marchés boursiers, la demande effective, les taux de change et la concurrence. Il n’a jamais cessé de s’intéresser à la théorie des crises économiques et il a publié des travaux mettant en relation la dynamique des taux de profit et les ralentissements de l'économie mondiale. Un autre thème récurrent est celui de la concurrence réelle, cette fois dans le contexte du commerce international, qui est à l'origine des fluctuations des taux de change et des transferts internationaux de valeur.

C’est un facteur clé à prendre en compte lorsqu’on étudie le capitalisme mondial et les structures de pouvoir impérialistes, car la division internationale du travail n'est en réalité pas façonnée par l'harmonie que l'avantage comparatif est supposé engendrer entre les pays. En fait, dans la lutte concurrentielle entre les capitaux, les plus forts étendent leur pouvoir, tandis que les pays aux capitaux plus faibles sont piégés dans une dette perpétuelle. Les inégalités entre pays ne sont pas des inefficacités héritées des structures précapitalistes ; elles expriment le fonctionnement de la machine capitaliste lorsqu’elle opère librement.

Les données et les catégories empiriques

Shaikh avait également compris que l'économie orthodoxe ne se contente pas de théoriser incorrectement le capitalisme ; elle le mesure aussi incorrectement. Au tournant du siècle, après avoir exposé sa compréhension de la macrodynamique mondiale, ses travaux se sont orientés vers l'analyse empirique et les sources de données appropriées. Contrairement à de nombreux économistes, aussi bien orthodoxes qu’hétérodoxes, l'œuvre de Shaikh a toujours été marquée par l’élaboration conjointe de la théorie et de l’analyse empirique.

Dans ses cours, il décrivait cette méthode comme fondamentalement marxiste : examiner les données et construire à partir d’elles des catégories économiques de base ; les mettre en relation, explorer leurs dynamiques et proposer une théorie expliquant les relations observées ; puis vérifier que les résultats s’accordent avec les données et valider ainsi l’explication proposée. Ni empiriste nihiliste ni théoricien désincarné, Shaikh mettait souvent en garde : « Si les données ne s’accordent pas avec votre théorie, ce ne sont généralement pas les données qui sont erronées. »

Quoi qu’il en soit, les données économiques sont souvent construites pour correspondre exactement aux modèles néoclassiques qui prédominent dans les institutions économiques et les banques centrales. Les profits sont conçus comme un revenu du facteur capital, plutôt que comme la différence entre les prix du marché et le coût total ; le stock de capital et le volume d’heures travaillées sont construits pour correspondre à la même fonction de production que Shaikh a qualifiée de supercherie dans son premier article.

Son ouvrage majeur de 1994, coécrit avec Ahmet Tonak, Measuring the Wealth of Nations, demeure un travail de référence qui nous aide à comprendre comment la construction des données est indissociable de la théorie et comment formuler les catégories nécessaires à une véritable analyse économique à partir des comptes nationaux. De nombreux articles et livres ont ensuite été publiés sur la question des données, de la modélisation et de leurs applications.

Cette période coïncide avec l'émergence du mouvement altermondialiste et la résurgence des crises du capitalisme international au tournant du siècle. Il y avait une forte demande d'alternatives aux politiques économiques reaganiennes, en particulier en ce qui concerne leurs conséquences à travers le monde. Mais l'élaboration de réponses concrètes exigeait un appareil méthodologique indépendant. Les travaux de Shaikh sur l’étude empirique de la concurrence entre les secteurs et de la politique économique en matière de croissance ont permis le développement d'une littérature foisonnante sur les comparaisons internationales.

Capitalism

Oxford University Press a publié en 1996 Capitalism: Competition, Conflict, Crises. Ce magnum opus de près de mille pages de Shaikh offre un cadre théorique cohérent pour s’attaquer au paradigme économique orthodoxe ainsi qu’à ses courants satellitaires qui ne le contestent et ne s’en écartent que de manière très limitée.

Le cadre théorique de Shaikh montre que l'on peut dégager des schémas agrégés récurrents à partir de bases qui n’idéalisent pas le capitalisme en le présentant comme une société parfaitement harmonieuse peuplée d'individus hyperrationnels. Ce n’est pas du pinaillage : il remet directement en question les mythes qui justifient la compression des salaires, la déréglementation et le démantèlement des services publics. Si les crises du capitalisme sont systémiques, si elles ne sont pas de simples accidents, alors les ajustements réformistes (comme la hausse des taux d'intérêt ou la « politique de concurrence ») sont voués à l'échec. 

En fait, la croissance et les crises soudaines, l’accumulation et l’exploitation, l’ordre et le désordre coexistent comme les deux faces d'une même pièce, liées par les rapports sociaux antagonistes qui définissent le capitalisme. La concurrence réelle est le processus dynamique et conflictuel qui produit et régule la cohérence des structures microéconomiques et des dynamiques macroéconomiques, et les crises récurrentes sont l'expression des contradictions sous-jacentes.

Le livre inclut cinq chapitres consacrés à la concurrence (la théorie, les débats, les prix, la finance et les marchés internationaux) et chacun de ses dix-sept chapitres propose une revue critique des écoles de pensée existantes. Ce qui le rend remarquable, c’est sa cohérence théorique, chaque chapitre révélant de nouvelles structures fondamentales tout en les situant dans un cadre conceptuel plus large.

On pourrait même affirmer que peu avant la publication de son livre, Shaikh a de nouveau changé d’orientation, ouvrant une quatrième phase. Dans le sillage de la crise financière mondiale, sa théorie de la concurrence réelle a été s’appliquée à un éventail plus large de questions. Shaikh a publié de nombreux articles sur les inégalités économiques, les marchés du travail et le chômage, les déséquilibres commerciaux et le développement, ainsi que sur la théorie des taux de change. Ses travaux sur la capacité de la concurrence réelle, malgré ses turbulences, à produire des régularités agrégées stables ont trouvé leur expression dans des modèles d'éconophysique, tandis que son analyse des caractéristiques structurelles du capitalisme a suscité de nouveaux travaux sur les propriétés statistiques sous-jacentes des grandes matrices.

Après Capitalism

Cette quatrième phase est tout aussi cohérente (et tout aussi diversifiée) que les précédentes. Après avoir exposé les fondements de l'économie dans son ensemble dans son livre Capitalism, Shaikh a appliqué son travail plus largement aux questions urgentes de l’époque, tout en s'appuyant sur la littérature existante sur ces questions.

Comme auparavant, sa recherche d'une analyse cohérente dans un cadre théorique intégré a évolué parallèlement aux débats politiques de ces années. Sur le plan politique, les luttes contre l'austérité à travers le monde ont coïncidé avec la publication par Shaikh, dans le Socialist Register, de son essai sur la crise de 2008 intitulé « The First Great Depression of the 21st Century ». La résistance à la déréglementation du marché du travail a constitué la toile de fond de ses travaux sur la structure sociale des salaires, et les protestations contre les 1 % les plus riches ont éclairé ses propos sur les inégalités en tant que phénomène de classe.

Si l'ampleur, la profondeur et la cohérence de son œuvre ont été largement saluées, Shaikh a essuyé quelques critiques bienveillantes pour ne pas avoir abordé explicitement certains sujets. Par exemple, lors d'une table ronde en 2020, Prabhat Patnaik a déploré l'absence d'une théorie de la concurrence réelle de l'impérialisme. Les étudiants de la New School espéraient quant à eux une analyse de la crise écologique, du développement des cryptomonnaies et des monnaies numériques, de la bulle de l’IA ou encore de la montée des tensions dans le commerce international.

Il serait assurément injuste d'attendre d'une seule personne qu'elle traite de tous ces sujets. Parallèlement, il n'est pas surprenant que de nombreux économistes politiques se soient appuyés sur les écrits de Shaikh pour traiter des questions apparemment distinctes. Le cadre théorique rigoureux de Shaikh, conjugué à des travaux empiriques approfondis, a permis aux chercheurs et aux militants d'étudier leurs domaines d'intérêt sans succomber à l'éclectisme ni inventer de nouvelles étapes du capitalisme pour chaque phénomène nouveau, comme la croissance des marchés financiers ou l'économie numérique.

En effet, en s'appuyant sur les outils analytiques de Shaikh, des générations d'économistes politiques ont développé des axes de recherche majeurs sur des sujets tels que les inégalités salariales et la discrimination sur le marché du travail, l'organisation industrielle, la croissance économique et l'économie numérique, l'État-providence et les privatisations, sans oublier le développement et l'impérialisme. Nous avons conçu dans ce contexte notre récent ouvrage, Marx’s Theory of Value at the Frontiers, en nous appuyant sur les concepts de concurrence réelle et de prix de production de Shaikh pour étudier la concurrence, l'impérialisme et l’effondrement écologique à partir d'un vaste ensemble de données inédites.

Une contribution unique

Cette évaluation de l'œuvre de Shaikh s'appuie sur environ quatre-vingts articles universitaires et chapitres d'ouvrages, tout en en omettant beaucoup d'autres. Sa biographie a été explorée au cours de nombreux entretiens, tandis que ses idées ont été discutées et critiquées dans des numéros spéciaux, un vaste ensemble de travaux secondaires qui mérite en lui-même l’attention.

Cependant, si l’on adopte une perspective plus large, on peut constater que le projet de Shaikh tourne autour de principes clairs : la recherche des structures fondamentales du capitalisme, l'utilisation de méthodes empiriques dans une approche résolument théorique, l'identification des profits comme le carburant de l'accumulation du capital et la concurrence réelle comme sa structure. Ces principes sont utiles à tous les économistes politiques, et les analyses de Shaikh sur le fonctionnement réel du capitalisme peuvent s'avérer très utiles pour ceux qui veulent le dépasser.

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Publié par Jacobin le 14 avril 2026. Traduit par Martin Anota.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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