Chapitre 6 : Plaie d’argent
Dès son accession au pouvoir, le Front populaire a nourri l’ambition d’un affrontement avec les « puissances d’argent ». Depuis des années, le Parti socialiste avait modelé le programme d’un « gouvernement de combat », destiné à briser les résistances du grand capitalisme industriel et bancaire. Il faut la mener, cette bataille financière. En mai 1936, le Comité national du Rassemblement populaire invoquait encore l’ « énergie de fer » nécessaire pour soumettre les oligarchies.
Pourtant, Vincent Auriol adopte un ton différent quand il arrive au ministère des Finances, rue de Rivoli. Certes, il pourfend les « pillards » et stigmatise les agioteurs. Mais en même temps, il en appelle à leur patriotisme, à leur responsabilité et finalement à leur concours pour réinjecter dans l’économie les capitaux thésaurisés ou évadés. Les spéculateurs sont assimilés à des déserteurs – image lourde de sens dans une France toujours marquée par la Grande Guerre et ses malheurs. Cependant, leur retour dans le circuit économique conditionne la réussite. Le paradoxe est évident – on pourrait dire, même, dramatique : l’État tend la main à ceux qu’il condamne, il les fustige mais en dépend.
La doctrine d’Auriol repose en effet sur une conviction : la solution ne se trouve pas dans le budget, mais dans le redressement économique. Pour assainir les finances publiques et restaurer leur équilibre, il s’agit de relancer la production, de stimuler le chiffre d’affaires et, par ricochet, d’accroître les recettes fiscales. Sa politique se veut moins punitive que mobilisatrice, moins répressive qu’incitative. Elle prend les accents d’un appel au civisme, où le devoir fiscal est comparé à la défense nationale. Rétablir la confiance devient un impératif, un préalable à la reprise.
Or cet effort se heurte à une double contrainte : d’une part, l’épuisement de la trésorerie fragilise la manœuvre ; de l’autre, toute velléité de dévaluation, qui pourrait restaurer la compétitivité et soulager la balance des paiements, est récusée, assimilée à un « coup d’État monétaire » appauvrissant les classes populaires. Blum et Auriol paraissent prisonniers d’un dilemme : comment faire repartir une économie asphyxiée sans recourir à des mesures radicales et sans trahir les engagements ?
La pratique financière, monétaire et fiscale du gouvernement Blum-Auriol illustre les tensions constitutives de l’expérience. L’élan et l’espérance de transformation se heurtent aux mécanismes implacables de l’économie mondiale et aux réflexes d’une société dominée par la puissance du capital. En ce sens, le paradoxe d’Auriol n’est pas seulement personnel. Il incarne la contradiction même du socialisme arrivé au pouvoir, oscillant entre combat et compromis, rupture proclamée et orthodoxie assumée.
« Je suis à vos ordres. » C’est ce qu’écrit Blum à Auriol[1]. Ce n’est pas un garde-à-vous, évidemment et loin de là, tant ça ne lui ressemble pas. Pas davantage un aveu ou un souhait de docilité. Juste la marque d’une grande confiance, mêlée à une forte amitié. Si Blum et Auriol se vouvoient, ils se portent une grande affection. Leurs lettres l’expriment à chaque ligne, à chaque pas, même lorsqu’ils évoquent les affaires de l’État. Et plus encore, peut-être, lorsqu’il s’agit de ces sujets.
Ces deux-là avaient-ils envie de gouverner ? Rien n’est moins sûr. Pour Blum en tout cas, le pouvoir est un fardeau ou un calice : un sacrifice. Alors voilà qu’il s’en remet à lui, son cher Vincent. Il sait qu’il peut compter sur lui et, même, lui laisser les rênes de certains choix décisifs, ceux qui sont au cœur de la vie, si tant est que l’économie, ce ne sont pas seulement des chiffres, des calculs et des plans, mais ce qui touche vraiment à l’existence des gens.
Honni soit qui manigance
En 1936, l’économie française est anémiée, sans ressort et comme ankylosée. L’indice de la production industrielle, de 107 en 1933, a chuté à 90 début 1936, soit une baisse de 12 %. La hausse des prix de revient affaiblit la France par rapport à d’autres pays et la valeur des exportations s’en ressent, évidemment : sa moyenne mensuelle, estimée à 1,6 milliard en 1932, est tombée à 1 milliard quatre ans plus tard. L’appel au crédit public devient permanent et la dette flottante est élevée – plus de 60 milliards. Pour l’exercice 1936, le déficit est évalué à 6 milliards et les besoins de trésorerie à 15, sans compter les dépenses d’armement. En 1933, l’encaisse or de la Banque de France s’élevait à 90 milliards ; elle n’est plus que de 55 milliards en juin 1936.
Des statistiques douanières, il résulte que près de 30 milliards ont été transférés aux États-Unis, en Belgique et en Angleterre, sous forme de dépôts d’or, de devises et de titres étrangers. Si elle n’est donc pas nouvelle ni spécifique au changement politique, l’évasion se poursuit et même s’accélère depuis l’avènement du Front populaire : mi-juin, on estime à 20 millions de francs par jour les retraits de la Caisse d’épargne. La thésaurisation intérieure est elle aussi considérable : plus de 30 milliards de billets seraient inutilisés.
Vincent Auriol l’admet : l’économie est privée des capitaux français. L’argent, au fond, ne manquerait pas ; simplement, il sommeillerait, assoupi dans les bas de laine. Il n’empêche, les capitaux qui font défaut sont estimés à 60 milliards, soit endormis, soit exilés. Il faut donc considérer franchement la situation et « dire la vérité » : une économie exsangue, une trésorerie asséchée, un crédit public obéré et un loyer de l’argent aux taux exorbitants[2]. En somme, une spirale infernale.
Et puis, il y a les rumeurs… Perfides, fomentées « dans l’ombre », elles engendrent l’ « inquiétude d’un peuple », estime Vincent Auriol, qui blâme les manières d’une certaine presse et des réseaux d’initiés, leurs racontars infondés et leurs « absurdités ». Ils colportent à la volée : le gouvernement va amputer la valeur des billets ! Il va mener une conversion forcée ! Au contraire de ces bruits toxiques, la Nation doit retrouver confiance pour sortir de la « souffrance » et aller vers sa « guérison » – sa « libération ».
Auriol en appelle à la solidarité au nom de la patrie en danger : il faut ramener au « devoir national » ceux qui s’y sont soustraits, en finir avec les hausses vertigineuses et les baisses spectaculaires dues aux spéculateurs, quand les malins déchaînent l’angoisse des affolés. « Ceux qui, par égoïsme, se dérobent au devoir commun en déposant à l’étranger leurs biens qu’ils ne déclarent pas, sont deux fois traîtres au pays. » Ils portent atteinte au crédit public. Les possesseurs de capitaux devraient d’ailleurs se méfier des supposées devises refuges, dans le tourbillon incertain que le monde connaît. En outre, cet argent qu’ils déposent dans des banques étrangères pourrait un jour être utilisé pour financer un effort de guerre par des ennemis ou des adversaires. Enfin, dit Auriol, alors que le travail reprend partout, « est-ce que les capitaux continueront de faire la grève »[3] ?…
La droite a beau jeu de railler le ministre. Le sénateur Henry Lémery l’interpelle non sans sarcasmes : « Je constate avec un certain plaisir qu’un socialiste de stricte obédience tel que vous découvre à l’occasion quelque mérite, quelque utilité aux possédants. » Et il poursuit, avec une ironie du même aloi : « Dans la société que vous rêvez, il leur reste un rôle à remplir : celui de prêter à l’État. » Les capitaux ne sont pas « évadés » ; ce sont des placements légaux à l’étranger, selon un autre « internationalisme » que celui dont se réclame le ministre. Au-delà de la rhétorique sardonique, usuelle entre adversaires politiques, Lémery comprend les détenteurs de capitaux, pareils à des moutons craintifs redoutant l’ « abattoir marxiste ». Quelle confiance peuvent-ils faire au Front populaire[4] ?
Dans Le Figaro, on ne manque pas de brocarder la foi du ministre dans le patriotisme des porteurs de capitaux, jugée un peu naïve : « Son rêve serait d’accueillir dans sa chambre obscure les capitaux thésaurisés ou émigrés pour qu’ils participent, avec lui, à un essai de “confiance et bonne volonté”. » Il voudrait apprivoiser l’épargne comme on le ferait de petits oiseaux : par la douceur et la persuasion[5].
Cependant, Auriol brandit aussi la menace de répression : il promet de sanctionner plus sévèrement les fraudes, avec des peines allant jusqu’à la confiscation des biens dissimulés. Il s’engage à faire établir une liste des « déserteurs » au devoir fiscal et prévoit pour cela le renforcement de la coopération avec les pays prêts à collaborer dans la répression de la fraude. Il faut « rompre les armes dans les mains de ceux qui manœuvrent »[6].
Le 26 juin, la Chambre des députés vote à l’unanimité le projet de loi renforçant les pénalités en cas de dissimulation d’avoirs à l’étranger. Mais le vote d’une loi n’est pas tout : encore faut-il l’appliquer. Le choix du gouvernement est de laisser un délai d’amnistie, fixé à deux mois. Les lingots et les capitaux rentreront sans doute au bercail : « Les billets thésaurisés pourront sortir de leur cachette. » Ensuite, il faudra poursuivre les récalcitrants, « trafiquants d’or » et « émigrés » : « ils seront pincés »[7].
Finalement, Auriol prorogera ce délai jusqu’au 1er février 1937. En attendant, il « souligne combien la loi nouvelle est peu exigeante pour les hauts revenus ». Il tient à rassurer les possédants et n’envisage pas même l’application de la carte d’identité fiscale, pourtant adoptée en décembre 1933 par les Chambres, mais enterrée lors de l’arrivée de l’Union nationale, en février 1934[8].
Parallèlement, le ministre entend solliciter les Français. Il adresse un appel pressant aux épargnants, « aux plus petites gens comme aux plus riches », dans « l’union de toute la France qui épargne et qui travaille » : il faut souscrire aux bons du Trésor. Le ministre est sûr de pouvoir compter sur leur « clairvoyance » et sur leur « générosité intéressée »[9]. Évidemment, il se veut rassurant : cette souscription n’a rien d’un emprunt coté en Bourse, soumis aux variations du marché. Dans six mois, les bons leur seront remboursés. Il s’agit « seulement » de transformer les « billets calfeutrés, inertes et improductifs » en argent « actif et portant intérêt »[10]. Auriol argue de l’intérêt bien compris mais aussi du « devoir » envers la Nation, la paix, la liberté. Il est ému de constater, sur les listes des souscripteurs, qu’il y a beaucoup de travailleurs, d’ouvriers et petits rentiers. Pour cet emprunt, Henri Fabre, communiste passé au socialisme indépendant, déborde d’enthousiasme. Dans un grand élan, il proclame : « C’est non seulement vers la réconciliation que nous marchons, mais vers la fusion des classes ! » « Une révolution s’accomplit », ajoute-t-il. Mais attention : elle n’est pas une insurrection ; elle est toute pétrie de « raison » ; il ne s’y verse pas de sang. D’ailleurs, « elle n’est dirigée contre personne », elle passe par une redistribution paisible, ravivant l’économie grâce aux précieux emprunts d’État. Que des milliards soient confiés aux « mains honnêtes » de Vincent Auriol et ce sera le « salut ». « Maintenant, souscrivons ! » : c’est le mot d’ordre de cette « révolution »[11]. Le ton est donné. La souscription permet d’engranger trois milliards de francs environ. Mais le marché financier continue de se détériorer. On vend toujours massivement les rentes et les francs : la Bastille des deux cents familles ?
Reprendre la Bastille, celle des « deux cents familles »
« Deux cents familles » : la formule vient d’Édouard Daladier. Elle est liée à l’article 17 des statuts de la Banque de France, édictés sous Napoléon Bonaparte et stipulant que ses deux cents plus gros actionnaires élisent ses quinze régents. De fait, aussi étrange que cela puisse paraître, la Banque de France est un établissement privé, qui appartient à ses 40 000 actionnaires, et non un organisme d’État.
« La Banque de France ? Voilà la puissance qui tient en échec le gouvernement légal et lui dicte ses volontés », affirmait Maurice Thorez dans son discours radiodiffusé, pendant la campagne législative. Campagne durant laquelle le magazine du Front populaire comparait ces deux cents-là à une « maffia », gouvernant, pressurant et même ruinant le pays. « En réalité, nous n’avons pas pris la Bastille », regrettait-il : la Révolution avait certes accordé des droits, civiques et politiques, mais elle n’avait « pas pu briser une exploitation que le développement du grand capitalisme a faite plus odieuse, plus générale, plus intolérable ». Les deux cents familles sont d’ailleurs en partie issues de la noblesse, autrefois monarchiste.
En 1936, le Conseil de régence comprend au moins six châtelains : cinq barons et un marquis. Il y a là, comme venus d’un autre âge, des survivants. Des féodaux. Des ci-devant. La comparaison vient souvent avec ces « Émigrés », nobles ayant fui la France sous la Révolution pour mieux lui échapper. Tout se passe comme si les « fils d’émigrés » commandaient encore aux « fils des républicains ». Alors, voilà ce que la gauche réclame : que les « deux cents familles » reprennent le chemin de Coblence[12]… Et que la « Banque de la Nation » remplace la « Banque de France »[13].
En fait, évidemment, ses principaux actionnaires ne sont pas tous issus de la noblesse. Et certains ne sont « que » des « salariés » de grandes sociétés dont ils occupent les plus hauts postes, sans les posséder. D’autres sont des aristocrates rentiers. Y figurent aussi les grandes familles des puissances bancaires, comme les Rothschild, et des dynasties industrielles, tels les Schneider et de Wendel, dans le textile, les houillères et surtout la métallurgie. Quelques-uns ne sont pas « héritiers » mais ont bâti seuls leur fortune, comme Renault, type du « despote dans son affaire »[14].
Quoi qu’il en soit, il faut abroger l’article 17. Car les gros actionnaires n’accepteraient pas qu’on dépense des milliards dans des mesures sociales : ils feraient obstacle à leur mise en place. Le 16 juillet, la Chambre vote par 444 voix contre 77 le nouveau statut de la Banque de France, abolissant le privilège des fameux deux cents actionnaires. Les quinze régents doivent laisser leurs fauteuils à un conseil plus large, où vont siéger les « représentants des forces vives de la Nation » : une nouvelle collaboration. La Banque de France sera administrée par un gouverneur, deux sous-gouverneurs et un conseil général représentatif des différents secteurs économiques.
Les syndicats de salariés y font leur entrée, telle la CGT présentée par Auriol comme « une grande force disciplinée » qui pourra « s’unir » à la Confédération générale de la production française – la CGPF patronale[15] : une alliance des classes sociales. La Banque de France est désormais conçue comme un grand institut public et non plus comme le « comptoir exclusif de quelques banquiers »[16]. L’État pourra mieux maîtriser la monnaie. Le Front populaire, on le voit, n’a pas nationalisé la Banque de France. Certes, « le concessionnaire du privilège d’émission devient la puissance tutélaire, au grand dam des actionnaires de la Banque, qui conservent la propriété du capital mais voient leur influence dans les délibérations de l’institution sérieusement rognée » ; la réforme « rééquilibre durablement la balance en faveur de l’État »[17].
Pourtant, Auriol tient à le souligner, « il ne s’agit nullement de placer la Banque de France dans la dépendance de l’État », pas davantage que de toucher aux banques privées. Dans ses archives, le brouillon de son discours est un bon indicateur de son insistance – Auriol ajoute une exclamation à la main : « Oh ! nous n’avons pas l’intention de “nationaliser” les banques privées »[18]. Ministre des Finances, il entend apaiser les milieux financiers.
Dès septembre, sur les conseils de l’influent inspecteur des finances Wilfrid Baumgartner, la Banque de France relève de deux points les taux de l’escompte et des prêts, qui passent de 3 à 5 %. C’était là, au fond, le genre de politique que menaient les anciens régents. Une partie de la presse financière ironise : « M. Jouhaux ne fait pas que chausser les pantoufles de M. de Wendel. Il adopte ses principes et les met en pratique »[19]. Un compromis ? C’est qu’il faut trouver les moyens de la relance économique.
Dévaluation : résister à la tentation
La cherté des produits français pèse beaucoup sur l’économie nationale, avec les conséquences que l’on sait : un volume de commerce extérieur tombé à la moitié de sa valeur d’avant-guerre. Non seulement cette situation paralyse les exportations, mais elle rend le franc fragile, cible privilégiée de la spéculation internationale. Au même moment, aux États-Unis et en Grande-Bretagne, les prix sont bas, depuis les dévaluations du dollar et de la livre sterling. La France a-t-elle par trop le fétichisme de sa monnaie ? Nombreuses sont les voix qui apostrophent le gouvernement : il faut dévaluer.
Léon Blum s’y oppose depuis des années. Sa doctrine, il l’a maintes fois affirmée : ni déflation ni dévaluation. Cette dernière affecterait forcément la classe ouvrière, « par la réduction de la capacité réelle d’achat des salaires ». Au contraire, assure le chef de file socialiste, « notre rôle sera toujours d’intervenir pour veiller sur elle, afin que ces conflits monétaires, qui se passent en dehors d’elle, par-dessus elle et toujours contre elle, n’exercent pas sur son comportement, sur sa façon de vivre, des répercussions trop ironiques et trop cruelles ».
D’abord, Blum tient bon devant les arguments prônant la dévaluation. Il n’est pas le seul : « Nous nous accrocherons comme à Verdun », avait lancé Pierre-Étienne Flandin. Mais pour la gauche, il s’agit d’abord d’un enjeu social, et de taille : en cas de dévaluation, classes populaires et classes moyennes seraient victimes d’une « sorte d’expropriation », d’une véritable amputation face à des prix accrus. Voilà donc l’argument-massue : la manipulation monétaire fait surtout des victimes parmi les « petites gens » – petits rentiers, épargnants, salariés et retraités.
Lorsqu’il n’était pas encore président du Conseil, Blum estimait que c’étaient de toute façon des options capitalistes entre lesquelles les socialistes n’avaient pas à trancher. Le désordre monétaire apparaissait comme l’expression d’un chaos du système, au fond son symbole même. Pour Blum, il ne s’agissait pas non plus de choisir entre des capitalistes en conflit. En effet, le capitalisme financier et bancaire tient souvent bien davantage à la stabilité monétaire que le capitalisme industriel et commercial. Les anticapitalistes pourraient certes simplement leur dire : débrouillez-vous, ce n’est pas notre affaire, n’étaient les conséquences sur les classes populaires.
Blum l’indiquait avant 1936 : si la France, sous la pression des circonstances, était amenée à dévaluer, il faudrait « faire varier le taux des salaires avec les prix », instaurer, autrement dit, l’échelle mobile des salaires. Et avec elle, tout un programme social. « La dévaluation est un mal capitaliste. Si la France jugeait qu’il n’est pas le pire de ceux que le capitalisme engendre, ou si elle était touchée par la contagion malgré elle, c’est à l’hygiène socialiste, ou s’il le faut, à la chirurgie socialiste » qu’il faudrait recourir[20]. Ce serait « une calamité effroyable » de faire peser sur les classes populaires une dévaluation « sans une véritable révolution industrielle et économique »[21]. Des réformes de structure, en fait… Tel est le socle théorique et stratégique des socialistes : augmenter le pouvoir d’achat pour activer la production industrielle ; avec son accroissement, les prix devraient baisser mécaniquement.
C’est pourquoi Vincent Auriol l’affirme le 19 juin à la Chambre des députés : l’heure n’est pas à dévaluer. Elle n’est guère non plus à un alignement monétaire : il y a trop de transformations mondiales, tant de bouillonnements incessants. Une dévaluation française risquerait d’en entraîner d’autres dans des pays divers, aggravant l’instabilité planétaire. On n’aligne pas les monnaies comme un bataillon de soldats. Quant à une dévaluation unilatérale, il ne faut pas même y songer : elle porterait tous les dangers. Elle provoquerait la juste colère du monde ouvrier, « qui serait naturellement porté à penser qu’on cherche trop facilement à lui reprendre d’une façon indirecte le bénéfice des avantages matériels qu’il compte s’être assurés pour l’avenir »[22].
Décidément, la dévaluation serait une solution immorale et désespérée. Elle ne profiterait qu’aux spéculateurs malhonnêtes. Les experts s’étonnent-ils d’un tel choix, si peu logique à leur regard empreint de technique économique ? Eh bien, c’est avant tout un choix « humain », un choix juste, conforme « aux lois de la vie, plus fortes que les règles mathématiques ». Il faut miser sur la reprise économique : en élevant le chiffre global des affaires, on augmentera les recettes fiscales tout en allégeant les impôts sur la production et la consommation. Qu’on n’écoute pas les pessimistes ![23]
Le problème semble insoluble et la presse internationale s’inquiète. C’est le cas du Financial News pour qui le programme du Front populaire serait dévaluationniste mais sans dévaluation. Les conséquences relèvent de l’évidence : hausse du déficit budgétaire, inflation, fuite des capitaux, affaiblissement de la Banque de France… « Tôt ou tard, conclut le journal, il aboutira à un effondrement catastrophique de la devise française. » Selon les prévisions du Daily Herald, le gouvernement Blum ne tardera sans doute pas à changer son fusil d’épaule. Le refus de dévaluer conduirait la France au suicide : si le gouvernement s’obstine, ce sera le désastre financier, la ruine économique et le chaos politique. Bien sûr, au plan purement commercial, la Grande-Bretagne pourrait y gagner. Mais cet intérêt mercantile est en fait largement surpassé par l’importance d’avoir en France « un régime d’ordre et un gouvernement stable »[24]. Le danger hitlérien menace : qui dit effondrement de l’économie dit proie facile pour les nazis[25].
À parcourir sa correspondance, ses notes et ses divers échanges, on voit bien qu’Auriol est inquiet. Lorsqu’il lit la presse, il entoure les prévisions catastrophistes faites par des journalistes qui vilipendent sa politique. « Quadrature du cercle » : le gouvernement ne pourra pas s’interdire la déflation et la dévaluation, tout en augmentant les dépenses de l’État. Ce serait courir à l’abîme : de la pure inconscience, au moment où le gouvernement appelle à la confiance. D’ailleurs, la presse opposée au Front populaire ne voit pas forcément Auriol en adversaire. Au contraire, elle le perçoit comme un grand argentier, bien au fait des contradictions où le place sa situation. D’un côté, il souhaite faire des économies pour assainir le « circuit » ; de l’autre, ses collègues dans les ministères pratiqueraient le panier percé. Contre une « prodigalité » jugée insensée, il apparaîtrait presque comme un ministre d’opposition[26] : comme s’il fallait le détacher de l’expérience, en faire le seul homme de « raison ».
Auriol réfléchit. Beaucoup, tout le temps, énormément. Il lit ce que la presse publie sur lui. Certainement pas par narcissisme, mais pour comprendre un mécanisme : comment se font les réputations ? Comment fabrique-t-on l’opinion ? Il annote les articles, souligne, s’exclame et s’échine. Il voit bien qu’on le met à part. Même les journaux de droite l’épargnent. La presse évoque sa probité. Rappelle qu’il est un fils de boulanger, un travailleur solide, courageux et lucide. Rassurant, courtois, bienveillant. N’en jetez plus… D’où vient cette sorte d’unanimisme, un peu suspect, dans l’éloge et dans le respect ? Pourquoi les adversaires, détestant le Front populaire, le ménagent-ils, lui, depuis qu’il siège rue de Rivoli ? C’est qu’il est un « homme raisonnable ». Voilà la clé : il faut distinguer Auriol, le dissocier des autres ministres, ces « utopistes », ces « extrémistes ». Il le sait : il est devenu double, clivé. Scrupuleux en tous points. Ses archives montrent qu’il tient toujours ses propres comptes : « vin », « apéritif », « bières et liqueurs », « cimetière », « taxi pour aller de… à… », « tabacs », « couchette », « assurance accidents », « journaux », « loterie nationale », « pommade », « réparation malle », « indemnités maman »[27]… Il n’a pas le temps mais il le prend.
[…]
*
Arrivé à ce stade, si Vincent Auriol vient bien du socialisme, sa pratique gouvernementale s’en écarte. Son action n’obéit plus à la matrice socialiste mais s’inspire davantage d’un libéralisme économique tempéré, soucieux de l’initiative privée et des équilibres financiers. Pourtant, cette inflexion ne signifie pas l’abandon de toute ambition sociale : elle s’accompagne d’un regard rooseveltien, nourri de New Deal, qui cherche à concilier modernisation économique et protection des plus fragiles. Selon le New Chronicle britannique, la politique menée par le gouvernement français relève moins du socialisme que du « radicalisme avancé ». Le Times, de son côté, salue en Vincent Auriol un « homme d’État » qui sait se montrer raisonnable en laissant « aux épargnants et aux capitalistes toute liberté de placer leurs fonds sur le marché national ou à l’étranger sans restriction aucune »[28].
Auriol lui-même se réfère à Roosevelt : comme aux États-Unis, « grâce aux milliards jetés dans la circulation par la hausse des salaires », l’économie reprendra, renaissante, vivifiée – « le réveil » par le pouvoir d’achat. Le New Deal inspire. Une politique de travaux publics, de salaires minima, de réduction du temps de travail, d’avances aux agriculteurs, de crédit facilité pour les entreprises en difficulté, voilà qui est déjà expérimenté de l’autre côté de l’Atlantique et influence sa politique. L’ « illustre président Roosevelt » a été capable de ranimer l’économie et l’équilibre budgétaire : ce qu’il a initié, c’est « la concorde humaine ». Léon Blum éprouve lui aussi une vraie admiration pour son « admirable noblesse »[29]. La différence entre les États-Unis et la France est néanmoins considérable. Roosevelt a injecté dans l’économie des milliards de dollars. Les grands travaux ont été plus que « grands », gigantesques. Et la dette publique s’est accrue de manière colossale. Les initiatives françaises en sont loin.
Léon Blum ne se cache pas d’appliquer les principes classiques de l’économie libérale. Il le rappelle lors de ses vœux à la Nation, au soir du 31 décembre 1936, comme pour donner des gages rassurants aux possédants qui ont eu peur, une peur nourrie par les rumeurs :
« Mais aujourd’hui, comment ces rumeurs paniques pourraient-elles raisonnablement persister ? La preuve n’est-elle pas faite ? N’est-il pas constant que nous avons poussé le libéralisme économique aussi loin que ne l’avait fait aucun autre gouvernement dans le passé ? »
Faut-il le redire ? Peut-être. Blum, dès lors, le répète : « Nous ne sommes pas un gouvernement socialiste. » Il se place dans les institutions, la société et le régime de propriété actuels. « Avec une entière loyauté. » C’est pourquoi quiconque veut accomplir son « devoir civique » doit s’y rallier. Et Blum de se référer à Hugo, en s’abritant derrière ses mots : « Ô patrie ! ô concorde entre les citoyens ! »[30]. Il n’est plus question de lutte des classes. Le marxisme dont Léon Blum se réclamait est, dans un sens strict, énervé : ses nerfs lui ont été enlevés.
La politique financière du gouvernement Blum-Auriol se caractérise par une orthodoxie budgétaire qui surprend. Même aux yeux de ses adversaires, Vincent Auriol incarne la prudence. Il donne aussi l’image d’un embarras, voire d’un renoncement : la volonté de combattre le grand capital se heurte à la nécessité d’avoir sa coopération. D’où un malaise, et l’impression de revirements. Manque de volonté ? Ou impossible conciliation entre promesses et contraintes, au sein d’un système inchangé ?
Notes
[1] Mot de Léon Blum à Vincent Auriol, s. d., AN 552AP17.
[2] Rapport de la Commission des finances à la Chambre des députés, février 1937, AN 552AP17 ; entretien avec Vincent Auriol, Excelsior, 21 juin 1936.
[3] Discours de Vincent Auriol devant la Chambre des députés, 19 juin 1936.
[4] Séance au Sénat, 23 juin 1936.
[5] Lucien Romier, « Thaumaturge ou martyr ? », et François Legueu, « M. Vincent Auriol annonce une “inflation de secours” », Le Figaro, 19 juin 1936.
[6] Discours de Vincent Auriol devant la Chambre des députés, 19 juin 1936.
[7] Entretien avec Vincent Auriol, Excelsior, 21 juin 1936.
[8] Michel Margairaz, L’État, les finances et l’économie, op. cit., p. 235.
[9] Discours de Vincent Auriol, 9 juillet 1936, AN 552AP15.
[10] Vincent Auriol, Discours de Muret, 20 août 1936, AN 552AP16.
[11] Henri Fabre, « Et maintenant, souscrivons ! », La Corrèze républicaine et socialiste, 18 juillet 1936.
[12] « Le riche paiera », Le Front populaire, 1935.
[13] Léon Blum et Paul Faure, « Aux électeurs de France », loc. cit.
[14] Emmanuel d’Astier, « Ce que pensent les patrons », Vu, 16 mai
[15] Discours de Vincent Auriol à la Chambre des députés, 16 juillet 1936.
[16] Groupe parlementaire SFIO, « La politique financière », été 1936, AN 552AP15.
[17] Vincent Duchaussoy, « Une Banque publique ? 1936 ou la mutation initiée de la Banque de France », Revue historique, vol. 1, n° 681, 2017, p. 55-72. Cf. Michel Margairaz,
[18] Discours de Vincent Auriol à la Chambre des députés, le 19 juin 1936, annoté de sa main, AN 552AP15.
[19] « Le retour aux principes », Aux écoutes de la finance, 26 septembre 1936.
[20] Léon Blum, « Pour et contre la dévaluation » ; « Le danger de la dévaluation » ; « La dévaluation et la classe ouvrière » ; « Les conditions de la dévaluation », Le Populaire, 20, 22, 28 et 30 septembre 1934.
[21] Discours de Léon Blum à la Chambre des députés, 29 novembre 1935, AN 570AP12.
[22] Discours de Vincent Auriol à la Chambre des députés, 19 juin 1936.
[23] Entretien avec Vincent Auriol, Excelsior, 21 juin 1936.
[24] Financial News, 24 août 1936.
[25] Notes de l’attaché financier de l’ambassade de France à Londres, 8 juin et 15 juillet 1936, AN 552AP15.
[26] « Que M. Vincent Auriol soit au sein du cabinet Blum un courageux ministre d’opposition », L’Ordre, 25 août 1936.
[27] Livres de comptes de Vincent Auriol, s. d. [1936] AN 552AP24.
[28] Service de l’attaché financier à Londres, 8 juin et décembre 1936, AN 552AP15 et AN 552AP16.
[29] Discours de Vincent Auriol pour la presse, 20 janvier 1937, AN 552AP16 ; lettre de Vincent Auriol à Henry Morgenthau, 5 octobre 1936, AN 552AP19 ; Le Populaire, 25 janvier 1937.
[30] Vœux de Léon Blum, discours radiodiffusé, 31 décembre 1936, AN 570AP13.
