
Comment définir l’État ? Construction institutionnelle centralisée, son pouvoir s’exerce sur une communauté nationale et un territoire délimité. Mais l’histoire des États modernes est surtout celle de la tension permanente entre des frontières et des peuples, des droits partagés et des inégalités instituées, un domaine public et une sphère privée, des structures politiques et des luttes sociales, des dimensions nationales et internationales toujours entremêlées.
Aux antipodes de la conception, promue par la tradition libérale, d’une sphère politique séparée des dimensions économique et sociale, les diverses approches marxistes portant sur l’État capitaliste ont en commun d’aborder son lien constitutif avec une organisation de la production fondée sur l’exploitation et surtout avec le conflit social entre travail et capital. C’est ce conflit fondamental que l’État gère mais aussi déguise.
Traversé en retour par les contradictions économiques et sociales dont il constitue la forme politique, il ménage une place variable aux revendications des classes dominées, en vue de pérenniser un ordre social inégalitaire et de garantir l’accumulation du capital. Mais il a aussi souvent été appréhendé dans l’histoire des mouvements d’émancipation comme un lieu à partir duquel on pouvait transformer le social. Certains auteurs marxistes eux-mêmes ont recommandé aux dominés de s’approprier l’État selon des modalités diverses. C’est pourquoi sa conquête a été pensée comme la condition préalable de l’émancipation, voire comme son instrument, mais aussi comme ce qui la menace.
Que cette question continue de faire débat montre à quel point la définition de l’État, au même titre que celles de nation et de peuple, qui en sont inséparables, est d’ordre stratégique. S’interroger sur sa nature et ses missions est une démarche constitutive du projet de sa conquête et de sa transformation : l’État est-il un instrument aux mains des dominants ou bien un lieu d’intervention possible pour les classes dominées ?
Cette controverse s’est notamment développée à partir des années 1960 dans les pays du centre capitaliste, alors que l’État qualifié de « fordiste » ou de « keynésien » se caractérisait par certaines avancées sociales et démocratiques, conquises de haute lutte. Comment comprendre qu’en dépit d’un soutien populaire majoritaire, ce modèle ait cédé la place à la version néolibérale de l’État, caractérisée par la destruction méthodique des services publics, par un autoritarisme croissant et par la fin de tout compromis social ?
Ce tournant a débuté avec le coup d’État de Pinochet au Chili, suivi par l’accession au pouvoir de Ronald Reagan aux États-Unis et de Margaret Thatcher au Royaume-Uni. Mais une lecture hâtive de cette séquence prête aux décisions des gouvernants une autonomie qu’elles n’avaient pas, incitant à découpler la question politique de ses conditions économiques et sociales. Elle conduit aussi à oublier que l’État fordiste avait pour condition les inégalités mondiales, le pillage de la nature et la domination néocoloniale qui a suivi les indépendances.
Ainsi, la focalisation sur l’État comme institution reine débouche sur deux illusions en miroir l’une de l’autre : certains en font l’outil neutre et tout-puissant de la transformation sociale, les autres un obstacle à contourner ou à abattre. Pour les uns, la victoire électorale est une fin en soi, tandis que, pour les autres, la conquête du pouvoir par les forces politiques de gauche, au sens large, débouche toujours sur la trahison et l’étatisation. Comment dépasser cette opposition schématique et envisager une transformation sociale radicale qui passe par la conquête et la transformation démocratique de l’État, sans pour autant s’y limiter ?
L’État comme forme sociale
Le propre d’une approche marxiste de l’État est de s’efforcer de nourrir l’un par l’autre le travail critique et l’activité militante. C’est sous cet angle qu’on peut revenir sur la question contemporaine de l’État, en lien avec une hégémonie néolibérale en crise et avec un projet de révolution citoyenne impliquant l’étape incontournable d’une victoire électorale mais ne s’y résumant pas.
Le constat de départ s’impose : désormais, l’État néolibéral se met toujours plus au service des détenteurs de capitaux, dans le cadre d’une économie capitaliste en crise de longue durée, dont il supervise la dérégulation et la financiarisation. Dans les États du centre capitaliste, la parenthèse keynésienne s’est refermée sans retour, rendant caduques un certain nombre d’analyses de l’État qui soulignaient son ouverture au compromis social, dans un monde où le mouvement ouvrier était resté puissant et organisé. La mondialisation qui a suivi et les crises successives ont fait définitivement voler en éclats ce cadre, en dépit de la nostalgie qu’il suscite dans une partie de la gauche, convaincue qu’un capitalisme à visage humain reste possible.
Paradoxalement, afin de comprendre le caractère exceptionnel de ce passé et les perspectives ouvertes par la séquence présente, il est pertinent de revenir sur l’approche proposée par Marx lui-même dans un contexte tout autre. La théorisation marxienne de l’État, restée en chantier, se révèle avant tout une pensée en refonte permanente autour de ce qui constitue sa matrice : les institutions étatiques doivent, à travers leurs variantes concrètes, fournir la forme politique de l’organisation économique et sociale du capitalisme. Si ce dernier s’est depuis lors transformé, ses métamorphoses visent à assurer la perpétuation de ses caractéristiques essentielles : l’exploitation du travail et de la nature en vue de permettre une accumulation permanente et de surmonter au moins provisoirement ses crises récurrentes, d’ampleur croissante.
Pour Marx, une forme n’est ni une apparence ni une enveloppe extérieure, elle est ce qui permet à un contenu d’exister et d’agir. Ni simple instrument, ni instance neutre, l’État est pour lui la forme politique que prennent les rapports sociaux capitalistes de production et d’échange, engendrant des contradictions qui interdisent tout équilibre durable. Par conséquent, « c’est dans le rapport immédiat entre le propriétaire des moyens de production et le producteur direct » que se trouve le « fondement caché de tout l’édifice social » et donc « la base de la forme spécifique de l’État à une époque donnée »¹. Cette forme étatique, ainsi dialectiquement définie, n’a rien d’un cadre abstrait et immuable : à l’inverse, ajoute Marx, ses « variations et nuances infinies » dépendent de situations historiques concrètes, qui ajoutent aux relations économiques des « conditions naturelles », des « rapports raciaux », etc. C’est pourquoi un État peut être structurellement raciste, patriarcal, etc.
Les étapes successives de cette réflexion sur l’État, que Marx réajuste en permanence à son objet en étudiant notamment le cas français, peuvent continuer d’armer utilement la réflexion contemporaine. Dans ses premiers textes, Marx abordait l’État moderne comme résultant de la division du travail. Dans le capitalisme, les hommes se trouvent dépossédés de leur propre activité sociale, qui se retourne contre eux comme une puissance extérieure : de même que la richesse collective devient capital privé, que le savoir est dévoyé en moyen de domination, la souveraineté populaire se trouve transférée à l’État. Construit comme entité spécialisée et professionnalisée, confisquant les formes collectives d’auto-organisation, il n’est dissocié du monde social que pour mieux conférer à la domination de classe l’apparence de l’intérêt général. En 1847, le Manifeste du parti communiste décrit l’État comme ce « comité chargé de gérer les affaires communes de la classe bourgeoise »². Mais une telle définition simplifie son rôle, qui est aussi d’assurer la cohésion minimale d’une société déchirée entre des intérêts divergents. Dans Le capital, vingt ans plus tard, Marx souligne cette fois que la limitation du temps de travail imposée aux employeurs par l’État « me[t] une borne à la transformation en capital du sang des enfants »³, donc protège la domination bourgeoise de ses propres excès. Car, par essence, hier comme aujourd’hui, le capitalisme pille sans limites ce qui n’est pour lui qu’un stock de ressources humaines et naturelles dont la reproduction ne lui importe pas. L’État veille ainsi en priorité à une autre reproduction, celle des conditions capitalistes de l’exploitation.
L’État est donc pour Marx tout autre chose qu’une superstructure posée sur une base, même s’il a eu recours à cette image, par la suite répétée et durcie en doctrine. À ses yeux, l’État est une construction dynamique, relativement autonome mais toujours ancrée dans les rapports sociaux de production tels qu’ils existent à un moment donné. De ce fait, il est lui-même traversé par les contradictions qu’il a vocation à gérer à l’avantage des classes dominantes : il reformule et façonne les luttes de classe dans sa propre grammaire institutionnelle qui, à la fois, les exprime et les matérialise. Hier comme aujourd’hui, il s’efforce de contenir un peuple-classe qui ne cesse de déborder ses contours institués, s’efforçant de l’enfermer dans une version chauvine et patriarcale de la nation, concept éminemment dialectique lui aussi.
Ainsi, loin d’être le cadre intemporel et séparé de la société civile qu’elle prétend être, la forme étatique organise et légitime, au moyen de cette apparence, les inégalités économiques et sociales. Ce faisant, elle veille sur les conditions extra-économiques de la domination capitaliste : le droit de propriété, mais aussi l’organisation juridique des dominations racistes et sexistes, par exemple en légalisant les inégalités et discriminations salariales, tout en prétendant lutter contre les discriminations au nom de l’universel. En outre, fiscalité et défense, interventions militaires néocoloniales, relations internationales mais aussi infrastructures, politiques de l’énergie, de la santé, de l’école, etc., relèvent de ses prérogatives, y compris lorsqu’il s’agit de livrer au marché certaines d’entre elles.
Prolongeant cette analyse dans le cadre de l’Italie du début du XXᵉ siècle, le théoricien et dirigeant communiste Antonio Gramsci a forgé la notion d’« État élargi » qu’il définit par l’addition « société politique + société civile ». Cet État, propre au capitalisme mature, reste par essence contradictoire. Mais il doit aussi recourir à l’idéologie, c’est-à-dire propager des idées pénétrant toutes les dimensions de la vie sociale, afin de se stabiliser en « hégémonie cuirassée de coercition »⁴. Néanmoins, pour Gramsci comme pour Marx, la domination capitaliste de la vie sociale et politique n’est ni directe, ni totale ; traversée par les contradictions qu’elle tente de surmonter, elle maintient ouverte la voie étroite mais réelle de sa transformation radicale. C’est le cas dès lors que des formes démocratiques de type représentatif autorisent l’intervention politique des classes exploitées et dominées, même si elles ont vocation à la limiter.
Cette question est plus que jamais actuelle : comment faire des consultations électorales non plus le détournement de la souveraineté du peuple, travesti en sa consécration, mais l’amorce d’une réappropriation de la politique, c’est-à-dire, à terme, d’une auto-organisation collective du travail et de la vie sociale en fonction des besoins humains et d’un rapport viable à la nature ? De récents dénis de démocratie ont montré l’urgence d’une transformation institutionnelle rompant avec la Vᵉ République : en 2005, le rejet majoritaire de la Constitution européenne et, en 2024, la victoire du Nouveau Front populaire aux élections législatives ont été piétinés par le gouvernement français. Comment actualiser l’analyse marxiste en la mettant au service d’une réflexion stratégique apte à surmonter la double impasse du contournement de l’État et de l’électoralisme étroit ? Il faut d’abord revenir sur les mutations de l’État contemporain.
De l’État fordiste à l’État néolibéral
Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale se met en place en France un État relativement redistributif. Le développement des services publics qui l’accompagne est le produit du rapport de force construit au cours de la lutte contre le nazisme, principalement menée par la classe ouvrière organisée face à un patronat massivement collaborationniste. Mais ces avancées sociales trouvent également leurs conditions de possibilité dans des processus ancrés dans la réalité économique : les gigantesques destructions humaines et matérielles provoquées par la guerre ont éliminé le capital excédentaire, non rentable, à l’origine de la violente crise des années 1930, qui avait elle-même conduit à la montée des fascismes et au second conflit mondial.
Une suraccumulation récurrente est l’une des causes majeures et endogènes des crises capitalistes, le retour de la croissance exigeant en revanche une cause externe : ici, la guerre et ses ravages inouïs impulsent, lors de la reconstruction, un processus momentané de rattrapage économique, autorisant un partage quelque peu modifié des richesses. Ce compromis se prolonge par la suite, en dépit de la lente dégradation du rapport de force social et politique issu de la Libération. L’État peut alors sembler être le maître d’œuvre de ce compromis social. Pourtant, comme l’a dit l’un des fondateurs de la Sécurité sociale, le militant syndical Ambroise Croizat, les conquêtes sociales ne sont que des conquis momentanés.
Leur consolidation dépend de la capacité à en faire des points d’appui pour s’attaquer plus avant à la logique capitaliste sur le terrain de la production et de la reproduction. Faute de quoi le recul advient. En se refermant – pour des raisons à la fois économiques, sociales et politiques –, la parenthèse fordiste éclaire en retour le rôle d’un État progressiste et ses limites : dès le milieu des années 1970, la suraccumulation reprend et le taux de profit baisse. La crise se développe en même temps que le rapport de force social se dégrade, en dépit de luttes de classes vigoureuses. Peu à peu, une violente revanche de classe devient possible et, dès la fin de la décennie, à travers un nouveau type d’intervention étatique, les classes dirigeantes imposent l’agenda néolibéral : déréglementation, mondialisation financière, baisse des salaires, destruction progressive de la protection sociale, mise en concurrence et précarisation des travailleurs du monde. Le but est le redressement du taux de profit et il sera atteint.
À ces mesures s’ajoute le recours croissant au crédit, qui entraîne le gonflement de la dette publique. Celle-ci, en devenant – avec l’endettement privé – le moteur de la nouvelle croissance, confère aux grandes institutions financières mondiales, Banque mondiale et Fonds monétaire international, le pouvoir d’imposer aux peuples la régression sociale⁵. Ces instances supra-étatiques non élues œuvrent de façon anti-démocratique à propager et à protéger à travers le monde les logiques productivistes et extractivistes de toute intervention populaire et de toute souveraineté nationale, usant de la violence économique et politique contre les gouvernements récalcitrants. Margaret Thatcher invente l’acronyme qui résume son idéal : TINA (There Is No Alternative)…
Ce capitalisme dérégulé, exploiteur, prédateur, autoritaire et hautement spéculatif, n’échappe à sa crise qu’en en propageant toujours davantage les causes. C’est désormais dans un cadre international, marqué à la fois par la concurrence des capitaux, l’hégémonie menacée du capital états-unien, la fragmentation en zones dotées de juridictions propres et la tutelle des institutions mondiales dominantes – construction européenne comprise – que se coordonnent les multiples variantes nationales de l’État néolibéral. Les reculs sociaux et démocratiques s’effectuent selon des rythmes divers, en fonction des résistances sociales et politiques rencontrées sur le terrain. Et elles sont parfois puissantes, des grèves de 1995 aux mobilisations contre la réforme des retraites de 2023, en passant par la révolte des Gilets jaunes de 2018.
L’orientation financière toujours plus spéculative qui accompagne cette trajectoire du capitalisme implique une surexploitation accrue ainsi qu’un pillage accéléré de la nature, centré sur l’exploitation du pétrole. Sur les lieux de travail, le management instille la concurrence entre les salariés, casse les collectifs, réprime les syndicalistes. Quant à la destruction avancée des services publics, elle vise à ouvrir à la rentabilité capitaliste les activités de reproduction sociale précédemment en partie socialisées (crèches, cantines, etc.). Ce travail essentiel et déconsidéré pèse toujours davantage sur les femmes, à la fois via les tâches domestiques non rémunérées et via le travail sous-rémunéré, en particulier celui des femmes migrantes dans le secteur des soins à la personne.
La gestion néolibérale du capitalisme combine donc exploitation renforcée de la force de travail, destruction de l’environnement, sexisme et racisme structurels, montée en puissance du secteur militaro-industriel, au sein d’une logique globale qui articule toutes ces dimensions. Tenaillé par sa crise, le capitalisme contemporain outrepasse toutes les limites qui conditionnent la reproduction de la nature et de l’humanité. Ce sont ses propres limites qu’il rencontre au terme de cette course folle mais qui ne conduira pas par elle-même à une organisation sociale à la fois plus rationnelle et désirable.
À cet égard, notre situation est inédite : les institutions néolibérales ne cessent d’accroître leur pouvoir de verrouillage social autoritaire, mais au détriment de la capacité de l’État à incarner un tant soit peu l’intérêt général. Dès lors, cette tendance effective à une instrumentalisation croissante de l’État entre en contradiction avec ce qui est sa mission historique : le capitalisme a toujours eu besoin de se doter d’une forme politique qui exprime les contradictions sociales qu’il engendre tout en s’employant, grâce à son autonomie relative, à désamorcer leur portée contestataire et parfois révolutionnaire.
Conquérir l’État pour n’être pas conquis par lui
Seule une analyse matérialiste et dialectique peut dégager les enjeux stratégiques de ce paradoxe. Elle permet au passage de surmonter un conflit des interprétations devenu obsolète, opposant l’État en tant qu’instrument des dominants à la thèse de sa neutralité. Désormais, c’est en se mettant réellement au service de la classe dominante que l’État néolibéral tend à perdre sa fonction représentative-régulatrice : il cesse de fait d’être médiateur du conflit social, même si une telle médiation a toujours été au service de la préservation du capitalisme, y compris contre ses propres excès.
Aujourd’hui, détricotant toutes les conquêtes sociales, il sape sa propre légitimité au risque de devenir profondément dysfonctionnel du point de vue de sa mission hégémonique. Il attise alors, jusqu’en son cœur même, la crise politique qu’il devait conjurer : le double quinquennat d’Emmanuel Macron et sa fin chaotique en fournissent un bon exemple.
Ainsi la violence croissante de l’État néolibéral, généralisant des modes de répression jusque-là réservés aux colonisés et aux ex-colonisés, est l’exact envers de sa faiblesse : échouant à construire son hégémonie, il doit gérer par la coercition la dislocation sociale et le désespoir politique qu’il engendre. L’État néolibéral est « une forme transitionnelle ou instable », écrit David Harvey⁶. Son incapacité à se doter d’une base sociale majoritaire fait, d’un côté, monter l’extrême droite. Mais, de l’autre, elle ouvre la voie à une possible contestation radicale et à une réappropriation de la vie politique, sociale, économique dont l’urgence devient manifeste.
Politiser ces aspirations est le seul moyen d’une rupture avec le capitalisme en stagnation à tendance écocidaire et génocidaire d’aujourd’hui, rupture franche sur le fond et néanmoins progressive et majoritaire, qui ne saurait s’effectuer par en haut mais pas non plus par la seule voie de la lutte sociale. Si cette sortie résolue peut être initiée par une victoire électorale, cette dernière n’est que l’un des leviers de la construction d’une base populaire, fédérée en retour par des mobilisations sociales sur les lieux décisifs du pouvoir social et économique : entreprises, services publics, banques, etc.
Réciproquement, la condition du succès et de l’élargissement des luttes sociales est la conquête et, dans sa foulée, la réforme radicale de l’État, qui institueront la réappropriation démocratique d’une politique restituée aux classes populaires, productrices de la richesse collective et du lien social. Un tel processus ne peut qu’entrer en confrontation grandissante avec le pouvoir capitaliste dans tous les lieux où il s’exerce concrètement, dans et hors de l’État, des entreprises petites et grandes jusqu’aux institutions européennes et mondiales. À cet égard, la dimension « nationale-populaire », selon la formule de Gramsci, est à l’évidence incontournable.
Une telle critique de l’État, à la fois en acte et conceptuellement charpentée, aide à envisager des transformations radicales et majoritaires, ayant pour boussoles l’égalité sociale et la démocratie véritable, donc la destitution de la loi du profit. En ce sens, l’activité militante présente elle aussi sa dialectique propre, créatrice celle-là, ayant pour condition préalable ce qui est aussi son résultat, dès lors que s’enclenche une dynamique politique émancipatrice qui, en France, est devenue une possibilité effective grâce à la France insoumise, mais aussi grâce aux forces syndicales et associatives, à la combativité de la jeunesse, des LGBT+ et des féministes radicales, des écologistes conséquents, des quartiers populaires organisés, des sans-papiers en lutte, des antiracistes et des antifascistes, des solidarités actives avec les peuples du monde, etc. Il s’agit de rassembler nos combats sans les priver de leur autonomie, non les unifier mais les fédérer.
Sortir de la logique néolibérale sera un labeur de longue haleine. Conquérir l’État contre ses formes sclérosées et confiscatoires en fait partie. Cette question si actuelle a toujours été au centre des processus d’émancipation à travers l’histoire : si l’État capitaliste résulte d’une scission qui découple les tâches d’organisation des activités de production et de reproduction, l’abolition de cette scission n’est pas la destruction de toute instance politique, mais sa refonte radicalement démocratique. Reconstruire une souveraineté populaire digne de ce nom est indissociable d’un renouveau de l’internationalisme et du combat contre tous les impérialismes, celui de la France compris.
Pour Marx, la Commune de Paris fut l’incarnation exceptionnelle d’une telle intelligence politique collective : elle réorganisa « l’unité de la nation » au moyen de « la forme politique enfin trouvée qui permettait de réaliser l’émancipation économique du travail »⁷. Cette inventivité politique traverse l’histoire des exploité·es et des dominé·es, qu’on résume à tort à une longue défaite. Ce livre s’arrête sur nombre d’expériences, du Chili à la Grèce et à la Bolivie, de Naples et Barcelone à l’Équateur.
Aucune règle générale ne s’en déduit, hormis la nécessité d’une saisie politique des circonstances en vue de fédérer des forces sociales, aussi loin des discours révolutionnaires incantatoires que du renoncement. Être à la hauteur d’un projet de transformation sociale assumée appelle à la fois des mesures immédiates et une visée de long terme, sans cesse réajustées les unes à l’autre, engageant la transformation progressive et réciproque des conditions de vie, des conditions de travail et des institutions.
La présente conjonction de l’urgence et du possible nous ouvre à l’évidence une fenêtre historique.
Notes
[1] Karl Marx, Le capital, livre III, trad. fr. G. Badia et M. Cohen-Solal, Paris, Éditions sociales, 1977, p. 717.
[2] Karl Marx et Friedrich Engels, Manifeste du parti communiste, trad. fr. G. Cornillet, Paris, Les éditions sociales, 2023, p. 54.
[3] Karl Marx, Le capital, livre I, trad. fr. dirigée par J.-P. Lefebvre, Paris, Les éditions sociales, 2022, p. 264.
[4] Antonio Gramsci, Cahiers de prison. Cahiers 6, 7, 8 et 9, trad. fr. M. Aymard et P. Fulchignoni, Paris, Gallimard, 1983, p. 83.
[5] Éric Toussaint, Banque mondiale : une histoire critique, Paris, Syllepse, 2022, p. 49.
[6] David Harvey, Brève histoire du néolibéralisme, trad. fr. A. Burlaud et al., Paris, Les Prairies ordinaires, 2014, p. 122-123.
[7] Karl Marx, La guerre civile en France, Paris, Éditions sociales, 1975, p. 64, 67.
