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L’hégémonie comme méthode

L’hégémonie comme méthode


L’héritage du dirigeant communiste italien Antonio Gramsci est à nouveau très discuté – et disputé – depuis quelques années, bien que souvent réduit à la seule idée de la « bataille culturelle ». Au cœur du travail théorique de Gramsci se trouve notamment l’idée d'hégémonie.

Peter Thomas, décédé brutalement il y a quelques jours à seulement 53 ans, se proposait dans cet article récemment publié – dont nous vous proposons la traduction ici – de penser l’hégémonie comme une méthode. Le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre est de faire connaître et de discuter sa pensée, intimement connectée au combat pour l’émancipation.

Ce texte propose ainsi de comprendre l’hégémonie non comme un concept, une théorie ou un récit historique, mais comme une méthode spécifique de travail politique. Il envisage cette perspective stratégique à partir de quatre dimensions centrales de la pensée politique de Gramsci dans les Cahiers de prison : l’objectif de construire un nouvel ordre ; la nature de la politique d’auto-émancipation, conçue comme production du progrès historique ; la méthode de direction, pensée en termes de fragilité et d’expérimentation ; et la forme organisationnelle du parti comme laboratoire pédagogique.

Considérées dans leur interaction dialectique féconde, ces quatre perspectives permettent de replacer la stratégie politique au cœur de la notion d’hégémonie et offrent une approche élaborée, particulièrement apte à entrer en dialogue avec certaines des préoccupations centrales des mouvements sociaux et politiques radicaux contemporains.

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Introduction

Depuis ses années d’apprentissage comme journaliste militant au sein du mouvement ouvrier turinois, pendant et après la Première Guerre mondiale, Antonio Gramsci (1891-1937) s’est attaché à une conception de la politique émancipatrice comme construction d’un « Ordre nouveau » [Ordine nuovo] — titre de sa plus importante expérience de jeunesse en matière d’organisation culturelle et politique révolutionnaire[1]. La stratégie politique et la transformation sociale demeurèrent au cœur des lectures élaborées lors de la première réception, dans l’après-guerre, des Cahiers de prison, publiés à titre posthume. Cela ne se limita pas à ce que l’on a fort pertinemment appelé l’« opération Gramsci » de Palmiro Togliatti (1893-1964) et du PCI, visant à construire un parti de masse dans la nouvelle République italienne : cette dimension était également présente, plus largement, dans la mémoire de Gramsci comme militant antifasciste et marxiste révolutionnaire. Elle a nourri toute une constellation de renouvellements de la gauche radicale à l’échelle internationale[2].

Toutefois, dans les vastes débats qui ont accompagné la diffusion de plus en plus mondiale de la pensée de Gramsci depuis les années 1970, on en est progressivement venu à considérer que sa contribution essentielle à la recherche d’un nouvel ordre social devait être cherchée sur un registre théorique davantage médié : celui de l’élaboration d’une compréhension nouvelle de la nature du pouvoir politique, social et culturel moderne, condensée dans la notion d’hégémonie[3]. Pour nombre d’interprètes, la grande force de la théorisation gramscienne de l’hégémonie réside en effet dans le fait qu’elle semble proposer quelque chose comme une  « métathéorie » sophistiquée de la modernité politique, comparable, par son ampleur et sa profondeur, aux paradigmes théoriques désormais classiques élaborés par des penseurs tels que Thomas Hobbes (1588-1679), Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) ou Max Weber (1864-1920). Pour certains lecteurs, la théorie de Gramsci les dépasse par sa capacité particulière à saisir des traits essentiels des types de sociétés issus des décombres du 20e siècle, aussi bien dans les centres métropolitains que dans leurs périphéries supposément postcoloniales.

À partir de cette lecture ont été élaborés de vastes récits historiques et des constructions théoriques sophistiquées, notamment, selon des modalités différentes, par Ernesto Laclau (1935-2014) et Chantal Mouffe (née en 1943), Stuart Hall (1932-2014), Giovanni Arrighi (1937-2009), Ranajit Guha (1923-2023) et Partha Chatterjee (né en 1947), parmi beaucoup d’autres[4]. Gramsci peut assurément être lu comme un « théoricien » en ce sens : des interprétations différentes de certains passages et de certaines notes célèbres des Cahiers de prison ont servi de point de départ à l’élaboration de théories générales et de conceptions de l’hégémonie parfois très divergentes. Comprise dans le sens partagé par ces différents théoriciens — comme une théorie générale susceptible d’être appliquée à des terrains géographiques différents et dans diverses disciplines universitaires —, la notion d’hégémonie continuera d’offrir à d’importants courants de la politique et de la théorie contemporaines de gauche de puissants instruments pour analyser les mécanismes permettant d’établir, de justifier et, potentiellement, de renverser les ordres politiques en général.

Ce texte propose toutefois une autre lecture de la signification de l’hégémonie dans les Cahiers de prison et de ses significations politiques possibles pour nous aujourd’hui. Comme de nombreux travaux récents nous l’ont rappelé, Gramsci n’était, au sens conventionnel du terme, ni un théoricien politique, ni un philosophe, ni un historien, quelque intérêt que puissent présenter certaines de ses réflexions pour ceux qui se reconnaissent aujourd’hui dans ces disciplines[5]. Il était avant tout un organisateur et un stratège politique, et ses nombreuses autres préoccupations furent constamment façonnées par ces préoccupations politiques primordiales. Quelle que soit l’importance conceptuelle, théorique et historiographique — incontestable et durable — des expérimentations de Gramsci autour de la notion d’hégémonie dans les Cahiers de prison, il se pourrait que son usage le plus novateur — et le plus  « actuel » — de cette notion réside plutôt dans sa tentative de penser l’hégémonie comme une nouvelle manière de faire de la politique, comme une pratique organisationnelle et comme une méthode de lutte antifasciste.

Cette lecture cherche à comprendre l’usage gramscien de l’hégémonie sous « l’angle visuel » des principaux défis politiques de la conjoncture actuelle : des guerres impérialistes et de leurs bouleversements qui prennent une dimension de plus en plus mondiale ; de la lutte internationale contre l’apartheid et le génocide à Gaza ; des vastes crises d’autorité qui traversent de nombreuses formations nationales ; de l’effondrement des formations électorales social-démocrates et populistes de gauche ; de la montée des nationalismes agressifs et de l’extrême droite — mais aussi, et c’est essentiel, des cycles de mouvements politiques émancipateurs autour du genre, de la sexualité, de la racialisation, de l’écologie, de l’exclusion et de l’exploitation qui, au cours des trente dernières années, ont cherché des réponses créatives à la fin de la belle époque du néolibéralisme. Ces mouvements constituent aujourd’hui nos lignes de front communes dans la lutte contre un « nouveau désordre mondial » en expansion. Ces conditions de contestation généralisée — à la fois crise de l’ordre établi à droite et innovations venues de la gauche — ne sont pas entièrement différentes de celles auxquelles Gramsci et ses camarades de L’Ordine nuovo furent confrontés il y a plus d’un siècle. Leur exemple nous rappelle qu’il est essentiel de diagnostiquer les maux du premier à partir des ressources fournies par les secondes, car c’est seulement sur cette base positive que nous pourrons élaborer des propositions constructives quant aux modes d’intervention dans et contre la conjoncture actuelle, susceptibles de nous conduire au-delà d’elle, vers l’ordre véritablement nouveau d’une transformation révolutionnaire à l’échelle mondiale.

Lorsque la notion d’hégémonie est comprise non pas principalement comme un paradigme théorique, mais comme une méthode spécifique et stratégique de travail politique, nous pouvons commencer à saisir comment les Cahiers de prison dessinent une perspective élaborée qui entre en dialogue avec certaines des préoccupations centrales des mouvements sociaux et politiques radicaux contemporains. Cet article envisagera cette méthode stratégique de travail politique à partir de quatre perspectives centrales qui traversent toute l’évolution intellectuelle et politique de Gramsci, de Turin à Moscou puis de nouveau à Turin ; autrement dit, de L’Ordine nuovo aux premières années de la Troisième Internationale, puis aux Cahiers de prison. J’ai ailleurs caractérisé, en un sens aristotélicien, l’interaction de ces perspectives comme une « aitiologie de la politique émancipatrice » : il s’agit des aitiai, ou causes — finale, matérielle, efficiente et formelle —, c’est-à-dire des différentes perspectives à partir desquelles nous pouvons rendre compte de ce qu’est une chose. Il s’agit ici, respectivement, de l’objectif, de la nature, de la méthode et de la forme de la politique contemporaine d’auto-émancipation.[6] Ce sont : l’objectif de construire un nouvel ordre ; la nature de la politique d’auto-émancipation comme production du progrès historique ; la méthode de direction conçue comme fragilité et expérimentation ; et la forme organisationnelle du parti comme laboratoire pédagogique. Considérées dans leur interaction dialectique féconde, ces quatre perspectives permettent de replacer la stratégie politique au cœur de la notion d’hégémonie.

1. Ordre nouveau

Gramsci et ses collaborateurs de L’Ordine nuovo n’étaient pas seuls à éprouver le besoin de « faire du neuf » ; beaucoup de ceux de leur génération furent emportés par les aspirations aux révoltes politiques et artistiques, depuis la poussée de la gauche à l’échelle européenne pendant et après la Première Guerre mondiale jusqu’à la « révolution » fasciste italienne de droite qui lui succéda, des grands modernismes artistiques européens aux premiers frémissements significatifs des mouvements révolutionnaires de masse de libération nationale dans le monde colonisé. Ce qui distingue toutefois la conception que Gramsci élabore progressivement de la manière dont un tel ordre nouveau peut émerger, c’est sa compréhension de la temporalité du Nouveau. Il ne le conçoit ni comme l’irruption dans le présent de quelque chose de totalement inédit — une théorie de l’événement miraculeux —, ni comme la simple négation du passé par le présent — une théorie du dépassement téléologique. Telles étaient les figures théologiques explorées par certains de ses quasi-contemporains, comme György Lukács (1885-1971), Walter Benjamin (1892-1940), Carl Schmitt (1888-1985) et Ernst Bloch (1885-1977). Chez Gramsci, l’ordre nouveau n’est pas théorisé comme un état susceptible d’être atteint dans l’avenir, mais de manière active, comme un nouveau processus de construction de l’ordre dans le présent, comme des déplacements et des repositionnements internes à la situation existante, dans lesquels le nouveau est « préfiguré » — ou, selon la formulation précise de Gramsci, « pré-vu » — dans les luttes contre l’ancien.[7]

Cette conception de la préfiguration n’est pas une théorie de l’actualisation d’une potentialité latente, dans laquelle un élément social partiel, marginal ou exclu de l’ordre politique existant, « s’étendrait » et évincerait progressivement son antagoniste. L’ordre nouveau de la politique hégémonique n’est pas un processus dans lequel un Ancien compromis serait remplacé par un Nouveau immaculé. Car, selon la théorie de l’État intégral que Gramsci développe dans les Cahiers de prison, il n’existe aucun élément — social ou politique — qui ne soit déjà à la fois une fonction de l’ordre étatique existant et fonctionnel à celui-ci. Imaginer la construction d’un ordre nouveau comme l’universalisation de ce qui n’était auparavant qu’une « simple » particularité ne constituerait donc rien d’autre qu’une ruse formaliste permettant à l’ordre ancien de continuer à subsister au sein du nouveau. C’est précisément cette situation que Gramsci avait diagnostiquée dans sa critique du fatalisme qui avait déformé la tradition socialiste italienne antérieure, critique qu’il élargit ensuite, dans ses écrits de prison, en une analyse du rapport entre révolution passive et subalternisation.[8]

L’ordre nouveau de la politique hégémonique vise au contraire à construire des rapports de forces et des formes institutionnelles capables de constituer une alternative radicale et viable à l’ordre existant. Comme cette construction est contrainte de s’effectuer à l’intérieur des coordonnées déterminantes de l’ordre politique existant de l’État intégral bourgeois, elle ne peut se réaliser qu’en déconstruisant simultanément les rapports dominants qui font obstacle à son émergence. La « préfiguration » de l’avenir est donc ici tout autant une « refiguration » du présent. L’hégémonie, au sens stratégique, est le nom de ce mode de lutte préfigurative : l’objectif d’un ordre nouveau se réalise au sein même de cette lutte, comme une nouvelle pratique de construction de l’ordre, et non à quelque point d’aboutissement d’une société libérée qui se situerait au-delà d’elle.

De ces analyses, Gramsci tire sa conception d’un ordre nouveau des classes et groupes sociaux autrefois subalternes, comme ordre nouveau potentiellement — mais seulement potentiellement — autonome[9]. L’autonomie politique des classes sociales subalternes n’est pas donnée d’emblée : elle doit être activement construite et renforcée dans des formes de lutte contre l’ordre existant qui ne sont jamais entièrement librement choisies, mais demeurent toujours contraintes par cet ordre lui-même. C’est pourquoi Gramsci insiste sur le fait que la construction d’un ordre nouveau ne peut être pensée concrètement que comme la conjonction d’une réforme morale et intellectuelle — conçue comme soustraction aux principes qui régissent l’ordre politique existant — et d’un programme économique concret — compris dans un sens politico-économique large, comme autorégulation consciente de la reproduction de la société. C’est précisément cette dynamique que condense la puissante métaphore gramscienne du Prince moderne comme « utopie concrète » : non pas un moment messianique repoussé à l’horizon, mais une pratique expansive au sein du présent, une politique qui, simultanément, préfigure et met concrètement en œuvre[10].

La notion d’ordre nouveau, conçue comme une nouvelle pratique de construction de l’ordre déjà à l’œuvre, reflétait les enthousiasmes révolutionnaires encore intacts qui avaient surgi au cœur de la crise de l’impérialisme classique pendant la Première Guerre mondiale et dans ses lendemains. Elle pouvait apparaître comme une stratégie politique réaliste parce qu’elle théorisait des rapports de forces politiques déjà à l’œuvre, en cherchant à leur donner cohérence théorique, consistance et direction. Autrement dit, il s’agissait d’une conception et d’une intervention « de leur temps ». Même lorsque les simulacres des contre-révolutions fascistes semblèrent par la suite vider l’élan modernisateur de sa force progressiste, le sens actif de la construction du Nouveau, comme rapport et comme institution, demeura le rêve utopique qui alimenta les tentatives répétées de renouveler la politique d’auto-émancipation tout au long de la longue nuit obscure du XXᵉ siècle.

Envisager aujourd’hui l’objectif de la politique émancipatrice comme la construction d’un ordre nouveau, comme une nouvelle pratique de construction de l’ordre, peut sembler tout sauf « réaliste » et « de notre temps ». Depuis largement plus de trente ans, nous dit-on, la politique émancipatrice évoluerait sur un mode minoritaire, concentrée sur la résistance immédiate à telle ou telle injustice — civile, ethnique, liée au genre, économique ou écologique —, sans aucune vision stratégique totalisante.

Il est assurément temps d’en finir avec cette fable. La multiplicité des mouvements des trente dernières années, et particulièrement de la dernière décennie, ne constitue ni une succession d’épisodes isolés de protestation réactive et particulariste, ni les répétitions générales d’une quelconque « véritable révolution » encore à venir. Par leurs processus d’apprentissage générationnels, leurs héritages complexes et leurs prolongements créatifs, ces mouvements ont représenté autant de moments dans l’émergence d’un nouvel imaginaire critique de la gauche, plus large dans ses préoccupations et parfois plus radical encore dans ses revendications que les cultures d’opposition qui l’ont précédé. L’exemple le plus clair en est la place centrale qu’occupent désormais, dans les discours et les pratiques radicales contemporaines, les questions de reproduction sociale initialement mises en lumière par les féministes socialistes, en rupture nette avec les structures patriarcales des anciennes cultures politiques de gauche. La pratique de gauche établit aujourd’hui, avec impatience, un rapport immédiat entre moyens et fins, en considérant que l’intersection des revendications contre l’injustice est constitutive de la nature même de ces revendications. Reconnaître l’ensemble de ces mouvements comme autant d’expérimentations de nouvelles pratiques de construction de l’ordre, ici et maintenant, c’est donc également les projeter au-delà du présent, dans leur capacité préfigurative à construire nos futurs possibles au cœur même des luttes présentes.

2. Progrès historique

L’ordre nouveau que la politique d’auto-émancipation cherche à faire advenir est caractérisé sans détour, dans les Cahiers de prison, comme une manifestation du « progrès historique ».[11] Il est vrai que peu de concepts sont aujourd’hui tombés en disgrâce aussi radicalement que celui de progrès, quelle que soit la manière dont on le définisse, et cela pour de bonnes raisons. Ce n’est pas seulement l’association de la notion de progrès avec des générations de réformismes — cette foi naïve en une destinée historique que Walter Benjamin condamna avec tant de force dans la social-démocratie allemande — qui semble compromettre cette notion.[12]

Ce n’est pas davantage la seule constatation, théorisée par des courants récents de la théorie critique à partir d’une critique plus ancienne de la rationalité des Lumières, que les notions de progrès — linéaire ou normatif — ont été et demeurent complices des histoires du colonialisme, de l’eurocentrisme et de la domination[13]. C’est également qu’une conception banalisée du progrès, cyniquement travestie en « modernisation », figure parmi les armes de la politique dominante de maintien de l’ordre de notre époque. Le progrès et la modernisation ont régulièrement servi de mots d’ordre de combat dans l’offensive menée depuis trente ans par le néolibéralisme pour revenir sur les réformes arrachées par les luttes populaires de l’après-guerre, tout comme ils sont aujourd’hui couramment invoqués pour justifier l’automatisation et l’intelligence artificielle dans la restructuration capitaliste des rapports de travail. Après tant de trahisons et de déformations, il n’est donc guère surprenant que nombre de ceux qui s’engagent aujourd’hui dans une politique émancipatrice puissent éprouver un goût amer à la seule évocation du mot « progrès ».

Pour Gramsci et sa génération de révolutionnaires internationalistes, qui se trouvaient au point culminant des luttes populaires du début du 20e siècle, le problème du progrès historique se posait en des termes très différents. Pour eux, le progrès historique ne se comprenait pas à partir des garanties téléologiques d’une philosophie abstraite de l’histoire, mais comme l’enjeu même de leurs luttes contre les limites immanentes de la modernité politique bourgeoise. Loin d’être simplement donné par le cours du temps, le progrès était quelque chose qu’il fallait produire en résolvant les contradictions réellement existantes de la modernité politique : entre la rhétorique égalitaire de la révolution bourgeoise et sa continuité substantielle avec les hiérarchies de l’ordre féodal ; entre la proclamation de la liberté politique et la réalité persistante des rapports d’exclusion des droits politiques.

Fondamentalement, le progrès historique n’était pas conçu comme une accumulation linéaire orientée vers un objectif prédéterminé, mais dans la perspective comparative d’un processus d’apprentissage et de résolution de problèmes concrets.[14] Comprendre la politique hégémonique comme production du progrès historique revient donc à la concevoir comme une critique immanente. Elle part des contradictions existantes pour valoriser les actes et les pratiques critiques capables de les résoudre. Surtout, elle vise à accroître la capacité des classes populaires à agir politiquement, sans aucune garantie qu’elles le feront effectivement.

À la fin du 19e et au début du 20e siècle, cette critique portait sur les prétentions du libéralisme classique et son adoption tardive de la légitimation démocratique. Si la souveraineté populaire était affirmée en théorie mais non dans la pratique, la politique hégémonique cherchait à construire des institutions expansives permettant une participation populaire effective à la délibération et à la décision politiques ; si l’esclavage avait été aboli au nom d’un droit inaliénable à la liberté individuelle, la politique hégémonique cherchait à étendre cette exigence à la régulation des rapports de travail « normaux », toujours enfermés dans la servitude qu’impose la propriété privée des moyens de production de la richesse sociale : autrement dit, le système de l’esclavage salarié. Dans chacun de ces cas, la politique hégémonique cherchait à contraindre la société bourgeoise à progresser au-delà d’elle-même, par un dépassement immanent de ses propres limites constitutives.[15]

Cette conception du progrès historique n’est pas normative, du moins pas au sens où la normativité est généralement comprise aujourd’hui. Dans la philosophie politique contemporaine, la normativité est parfois invoquée au sens esthétisé de la réalisation d’un « « modèle », comme formalisation d’un « devoir être » sous la forme d’une prescription morale, ou encore en termes de justification d’un ordre donné.[16] Plutôt que de prêcher « comment les choses devraient être », cette conception concrète du progrès historique se comprend mieux à partir de la tradition machiavélienne de la « fantaisie concrète » dans laquelle s’est formée la pensée de Gramsci.

Selon cette approche, la reformulation réaliste d’un impératif supposément moral impliquait de reconnaître que le désir de transformation, surcodé par des appels moraux — et, en dernière instance, légalistes —, n’était pas en lui-même une utopie abstraite, mais un élément déjà à l’œuvre dans toute situation donnée, qu’il fallait valoriser et développer selon ses propres termes concrets, sans se référer à une quelconque instance supposée le justifier.[17] De même, chez Gramsci, le progrès n’était pas un idéal vers lequel tendre, mais, dans un sens inspiré de Giambattista Vico (1668-1744), un « faire » concret dont l’efficacité devait être vérifiée de manière comparative. Plutôt qu’un idéal déterminant placé au terme d’un processus, cette conception du progrès historique doit donc être comprise comme une perspective catégorielle à partir de laquelle commencer, dont on peut tirer des conséquences et sur la base de laquelle des responsabilités sont assumées.

Dans la culture politique du communisme international du début du 20e siècle, l’idée que les classes populaires puissent mener une action politique autonome et orientée vers des fins déterminées constituait une « hérésie » à l’égard de ce que Gramsci qualifiait sarcastiquement de « religion de la liberté », autrement dit des promesses trahies du libéralisme du 19e siècle.[18] Même lorsqu’elle fut niée par la contre-révolution fasciste et la corruption stalinienne, cette conception de la transformation des tâches émancipatrices inachevées des révolutions bourgeoises en pratiques d’auto-émancipation demeura une perspective directrice, assurant une continuité de la tradition révolutionnaire au moment même de ses défaites les plus profondes.

Aujourd’hui, affirmer que la nature de la politique émancipatrice consiste dans la production du progrès historique est tout aussi hérétique. Cela revient à refuser explicitement l’affirmation de l’ordre dominant selon laquelle il n’existerait aucune alternative à sa production quotidienne de ce que l’on ne peut qualifier autrement que de pure « régression historique ». Les tentatives visant à apporter des solutions aux problèmes concrets qui empêchent l’amélioration des conditions de vie des classes et groupes sociaux subalternes n’ont donc nul besoin de s’appuyer sur une quelconque philosophie de l’histoire ou garantie normative.

Ce sont les actes de résistance des mouvements contemporains eux-mêmes — contre l’atomisation, imposée par la loi, des institutions de délibération populaire collective telles que les syndicats ; contre les divisions suscitées par les mobilisations fondées sur les idéologies racistes et sexistes ; contre l’accumulation primitive opérée par de nouvelles vagues de marchandisation dans les sphères privée comme publique ; contre la menace d’extinction que fait peser la destruction de l’environnement autorisée par les États — qui démontrent la possibilité que l’avenir soit différent du présent. Il peut même, sans qu’il soit nécessaire de s’en excuser, être « meilleur » que le présent, si les dynamiques condensées dans ces actes étaient généralisées pour constituer un nouveau commencement pour l’ensemble de la société.

Défendre aujourd’hui le progrès historique ne signifie donc pas verser dans quelque idéologie facile d’un « progressisme » fataliste. Cela signifie plutôt comprendre les mouvements contemporains d’opposition comme les alternatives réellement existantes à l’ordre actuel.

3. Direction

Alors que, dans le sillage de la Nouvelle Gauche, la multiplication des références à l’hégémonie a le plus souvent conduit à la comprendre à partir des paradigmes de la domination ou du pouvoir souverain, la tradition bolchevique concevait au contraire la signification stratégique de l’hégémonie comme synonyme de direction sociale, culturelle et politique — direzione, dans la traduction italienne de Gramsci[19].

Même lorsque cette filiation a été relevée, l’influence écrasante de la conception de l’hégémonie comme système de pouvoir a souvent conduit à comprendre la direction, dans ce contexte, selon une conception conventionnelle de la suprématie, du commandement et de l’autorité ; autrement dit, comme une concentration du pouvoir au sein d’un rapport hiérarchique qui relègue les « simples », les dirigés, à une position subalterne et dérivée. Une telle conception de la direction est, en dernière analyse, compatible avec la notion wébérienne du pouvoir charismatique comme pouvoir qui se fonde lui-même, avec toutes les conséquences décisionnistes que cela implique.[20]

Dans les débats bolcheviques, avant comme après la révolution d’Octobre, l’hégémonie ou la direction ne renvoyait cependant pas, en premier lieu, à la conquête du pouvoir entendu comme capacité à donner des ordres. Elle constituait avant tout une réponse stratégique au processus nécessairement désynchronisé, dans le temps, de mobilisation des classes et groupes sociaux subalternes.

Ainsi, dans les écrits de Vladimir Ilitch Lénine (1870-1924), la notion de lutte pour l’hégémonie ne désigne pas la conquête d’un pouvoir — politique ou gouvernemental — susceptible d’être atteint, provisoirement ou définitivement ; Lénine analyse ce processus à l’aide de vocabulaires très différents : prise du vlast[21], insurrection et double pouvoir. Pour Lénine, l’hégémonie consiste au contraire dans le processus actif de mobilisation des « partisans » d’un programme politique. Il s’agit d’une mobilisation qui, en un sens machiavélien : elle crée ceux qui recevront son message et agiront en conséquence dans l’acte même qui les appelle à l’existence[22].

Dans cette perspective, l’« hégémonie du prolétariat » au sein des classes populaires ne signifiait pas la domination de la classe ouvrière industrielle sur, par exemple, la paysannerie. Elle désignait plutôt le « prestige » — pour reprendre le terme issu de la linguistique historique italienne auquel Gramsci recourt parfois pour penser ce processus — du programme politique du prolétariat auprès de la paysannerie et des autres classes subalternes[23].

L’hégémonie, en ce sens, « advient » lorsque les classes populaires au sens large reconnaissent dans le programme politique d’une classe ou d’un groupe social dirigeant une reformulation de leurs propres intérêts et des formes possibles de leur satisfaction. C’est précisément cette conception plus large de la direction qui caractérisa les développements postrévolutionnaires de la politique hégémonique dans la Russie soviétique du début des années 1920, et qui rend, au moins sous cet aspect, l’hégémonie irréductible à une conception purement mécanique d’une « alliance » entre classes « fondamentales » et « non fondamentales ».[24]

Dans les écrits de Gramsci, avant comme pendant son emprisonnement, cette compréhension relationnelle de l’hégémonie s’accentue et s’élève au rang de méthode politique consciente. Précisément parce que la direction hégémonique est une capacité à mobiliser et à mettre en mouvement ceux qui la suivent, elle n’est pas une source de pouvoir autoréférentielle : elle dépend de ceux qui la suivent pour conserver son statut hégémonique.

À l’opposé du commandement souverain qui découle de la nature de la structure hiérarchique de la communauté politique chez Jean Bodin (vers 1530-1596), ou qui fonde sa propre décision chez Schmitt, nous avons ici l’image du risque inhérent à une proposition qui cherche l’adhésion, de la fragilité d’une tentative qui espère recevoir des renforts et, surtout, de la différence productive entre les dirigeants et ceux qu’ils espèrent inciter à les suivre. Ce type de direction hégémonique ne commande pas ; il ne cherche pas non plus simplement à persuader ou à obtenir le consentement. Il vise activement à donner aux individus les moyens d’agir et à les mobiliser.

C’est là que réside la reformulation par Gramsci de ce qu’il caractérise, à la suite de Nicolas Machiavel (1469-1527) et en polémique avec les théoriciens élitistes de son époque, comme le « fait primordial de la politique ». « Il existe réellement des gouvernés et des gouvernants, des dirigeants et des dirigés », admet-il volontiers ; mais cette constatation ne constitue que le point de départ du véritable problème.[25] La question est alors de savoir comment cette situation donnée peut être comprise non comme un obstacle à la politique d’auto-émancipation, mais comme une ressource féconde pour son développement. Gramsci insiste sur le fait que tout dépend de savoir si cette distinction est considérée comme permanente et inévitable, ou comme l’expression de la possibilité d’un mouvement historique. Le rapport entre dirigeants et dirigés se trouve ainsi reformulé : il n’est ni donné une fois pour toutes ni conçu comme une différence qualitative de nature. Il ressemble bien davantage à la différence temporelle constitutive qui sépare une avant-garde de celles et ceux qu’elle cherche à entraîner. Entre le moment de la proposition et celui de sa mise en œuvre, ou entre la formulation politique et sa « sédimentation » dans les mouvements sociaux, existe une tension productive qui pousse la politique émancipatrice à avancer sur un mode exploratoire.

Cette conception de la direction n’est donc pas celle d’un rapport statique de commandement hiérarchique, mais celle de la relation exposée et fragile propre à l’hypothèse expérimentale.[26] L’hégémonie, loin de l’assurance qui caractérise le pouvoir souverain, travaille activement à se rappeler la possibilité de son propre échec dans les moments où la direction cesse d’opérer, où les dirigés refusent de continuer sur la voie indiquée par leurs dirigeants et proposent à leur tour un projet alternatif, assumant eux-mêmes un rôle hégémonique.

S’engager dans une politique hégémonique, c’est accepter à chaque instant la possibilité d’un tel « échec réussi » : l’échec à produire la tension féconde entre l’initiative politique et sa base sociale, mais aussi l’échec qui résulte précisément du réglage réussi de cette tension et de l’inversion de ses polarités. La politique hégémonique vise ainsi à se rendre elle-même inutile, en permettant à ceux qui, hier encore, étaient dirigés de devenir aujourd’hui leurs propres dirigeants.

Comprendre la direction hégémonique comme risque, fragilité et différenciation dynamique implique une conception spécifique de la nature de la capacité d’agir que représentent et produisent les mouvements émancipateurs. Cela indique surtout l’autonomie de la politique hégémonique par rapport aux formes « normales » du pouvoir politique comprises dans le paradigme de la souveraineté moderne. Le développement de cette perspective par les bolcheviks, puis par Gramsci, signifiait une compréhension nouvelle de la nature de la direction : non comme mécanisme de domination, mais comme processus d’apprentissage et comme rapport éthico-politique d’auto-émancipation.

Penser aujourd’hui la direction en ces termes, c’est redécouvrir les dimensions essentiellement stratégiques de l’hégémonie comme méthode de travail politique. À une époque où la simple évocation de la direction continue d’être considérée avec suspicion par certains — tandis que d’autres, à l’inverse, la revendiquent trop facilement sous des formes entièrement fétichisées et, en dernière analyse, souveraines —, cette conception de l’hégémonie nous rappelle que la direction est à la fois « normale » et inévitable. Toute intervention dans la vie d’un mouvement politique — proposer telle ou telle priorité, défendre la valeur à court ou à long terme de telle ou telle action — constitue toujours un acte de direction, aussi bref ou modeste soit-il.

Ce qui est décisif n’est ni la durée d’une telle intervention ni l’identité de celui ou celle à qui elle est attribuée, mais son ouverture à l’expérimentation et aux risques toujours implicites dans sa nature même de proposition et d’hypothèse. Ce sont précisément de tels risques auxquels se confronte la pluralité des mouvements émancipateurs contemporains lorsqu’ils se croisent et s’entrecroisent au rythme des mobilisations récurrentes qui définissent notre époque.

4. Laboratoire pédagogique

Si la perspective stratégique de l’hégémonie vise au développement d’un nouveau processus de construction de l’ordre, et non au simple réaménagement ou à la justification d’un ordre existant ; si la nature de la politique hégémonique consiste dans la production du progrès historique, comme critique concrète et immanente de l’état de choses existant ; si la direction, conçue comme intervention, constitue une méthode permettant de mener un tel projet dynamique et partisan ; la politique hégémonique n’en demeure pas moins confrontée à un paradoxe susceptible de la paralyser.

En prenant ses distances avec les formes souveraines dominantes de la politique, l’hégémonie ne risque-t-elle pas tout simplement de rester en deçà de celles-ci ? Ne risque-t-elle pas, autrement dit, de ne représenter qu’un moment éphémère précédant l’affirmation de la souveraineté, destiné à se « métamorphoser » en son antagoniste précisément dans la mesure où elle cherche à faire durer sa propre dynamique ? La politique hégémonique serait-elle incapable de toute forme d’institutionnalisation durable sans perdre les traits distinctifs qui font d’elle ce qu’elle est ?

C’est à ce paradoxe que Gramsci fut confronté dans sa solitude carcérale. Cette solitude ne tenait pas seulement à la séparation physique imposée par l’enfermement ; elle était aussi une solitude idéologique face à l’isolement sectaire dans lequel tombèrent tant de ses camarades dirigeants du mouvement communiste international au début des années 1930. Les Cahiers de prison constituent pour une large part une tentative prolongée de dégager les perspectives et les formes stratégiques susceptibles de faire de la politique hégémonique une alternative réaliste et viable au sectarisme de la grotesque « pureté révolutionnaire » de la « troisième période » stalinienne et contre-révolutionnaire[27].  

Présente dès le début de ses recherches carcérales comme leur horizon directeur, cette dimension de son projet fut approfondie par Gramsci en 1932, lorsqu’il formula la notion machiavélienne de « Prince moderne » et l’articula à son appel, déjà ancien, adressé au mouvement antifasciste italien afin qu’il prenne conscience de son potentiel comme forme de lutte constituante.[28] Il en résulta une conception spécifique de l’organisation politique : non comme « appareil » administratif de l’ordre, « machine » condensant la force ou « monopole » du commandement, mais comme « laboratoire pédagogique » d’une politique d’auto-émancipation.[29]

La notion gramscienne de Prince moderne peut être considérée comme l’expression mythologique concrète d’une telle conception. Le Prince moderne est un laboratoire pédagogique parce que sa dynamique de combinaison et de communication crée les conditions d’un processus d’apprentissage des potentialités d’auto-émancipation déjà présentes parmi les classes et groupes sociaux subalternes. Il s’agit d’un mode pédagogique socratique : guider plutôt qu’instruire dans un processus de réflexion critique sur des capacités déjà existantes mais encore imparfaitement comprises.

Le Prince moderne et sa concrétisation institutionnelle dans la dynamique d’une assemblée constituante des forces antifascistes, conçue comme organisation de lutte, fournissaient des formes au sein desquelles les classes subalternes pouvaient découvrir collectivement leurs propres capacités à se gouverner elles-mêmes. Sa fonction était de faire durer et de rendre productives les différences, les tensions et les conflits constitutifs de la politique hégémonique comme intervention dans le processus historique. En tant que processus expansif de réforme morale et intellectuelle, il se situait simultanément au sein, en dehors et au-delà des rapports de subalternisation inhérents à l’État intégral bourgeois moderne : un espace dans lequel les groupes sociaux subalternes pouvaient se refaçonner en forces politiques autonomes.

La reformulation de l’organisation politique comme laboratoire pédagogique d’auto-émancipation était, chez Gramsci, liée aux nécessités de la lutte antifasciste des années 1930. Elle constituait une forme viable au sein de laquelle les classes subalternes pouvaient redécouvrir leur potentiel d’autonomie sociale et politique. Il s’agissait de fournir un véhicule institutionnel à cette « concentration sans précédent de l’hégémonie » dans laquelle il voyait la forme concrète et actuelle de la praxis révolutionnaire dans des conditions défavorables.[30] Négligé à l’époque même de Gramsci, puis rapidement déformé dans son esprit par la capitulation du Parti communiste italien devant le processus constitutionnel de l’après-guerre et l’ordre républicain qui en résulta, le Prince moderne est demeuré une figure utopique fascinante, mais encore abstraite.

Penser aujourd’hui l’organisation de la politique d’auto-émancipation comme une forme de laboratoire pédagogique, c’est retrouver un langage permettant de penser les processus d’apprentissage et de fécondation croisée déjà à l’œuvre dans tant de mouvements sociopolitiques intersectionnels contemporains. Les mobilisations antiracistes, les luttes féministes et les mouvements écologistes affrontent chacun à leur manière les conséquences et les causes des violences infligées ou cautionnées par l’État. Le laboratoire pédagogique de la politique hégémonique représente, en ce sens, une tentative pour élaborer des formes institutionnelles dynamiques au sein desquelles les classes et groupes sociaux subalternes, précisément dans leur diversité et leurs divisions, puissent collectivement désapprendre les habitudes de la subalternité, leur permettant ainsi de découvrir de nouvelles formes de convivialité, de mutualité et d’autodétermination collective — ou ce que Gramsci appelle la « coparticipation active et consciente » et la « compassionnalité » de la « philologie vivante »[31]. En fournissant un cadre institutionnel dans lequel la fragilité et le risque propres aux processus d’apprentissage peuvent être valorisés, l’organisation de la politique hégémonique offre aux groupes et classes sociales subalternes une manière concrète de répéter, en pratique, les conditions de leur propre auto-émancipation.

Conclusion

Lorsque l’hégémonie est conçue comme une théorie articulée de la structure de la politique d’auto-émancipation — synthétisant un nouveau processus de construction de l’ordre, l’affirmation de la nécessité du progrès historique, une proposition de direction pédagogique et une nouvelle pratique de l’organisation politique —, elle ne peut plus être réintégrée aux grands courants de la pensée politique moderne. Elle n’est pas « simplement » une théorie supplémentaire de la modernité politique ou de la nature du pouvoir politique, social et culturel en général.

L’hégémonie, en ce sens, n’est pas un état ou une condition qu’il faudrait atteindre, définitivement ou provisoirement, mais une nouvelle manière de faire de la politique. Elle est une méthode stratégique de travail politique qui vise à dépasser les contradictions constitutives de la modernité politique elle-même, non pas en général ou à long terme, mais concrètement, aujourd’hui, au cœur de nos luttes contemporaines d’auto-émancipation contre l’impérialisme toujours plus agressif du nouveau désordre mondial.

Bibliographie

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Publié initialement dans Historical Materialism, vol. 33, n° 3, 2025 (mise en ligne en juillet 2026). Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq.


Notes

[1] Ce texte propose une présentation thématique de quelques-uns des principaux arguments en faveur d’une compréhension stratégique de l’hégémonie que j’ai développés dans mon ouvrage Radical Politics: On the Causes of Contemporary Emancipation (Oxford University Press, 2023), en particulier au chapitre 3 (p. 128-177).

Des versions antérieures ont été présentées lors des rencontres suivantes : la conférence Communication, Capitalism and Critique: Critical Media Sociology in the 21st Century du Research Network 18 (Sociology of Communications and Media Research) de l’European Sociological Association, au Politecnico di Torino (2022) ; le cycle de séminaires Gramsci d’urgència, Comprendre i sentir la realitat per transformar-la, organisé par l’Associació d’Estudis Gramscians de Catalunya, le Centre d’Estudis d’Unitat Popular et la Fundació Neus Català à l’Universitat Pompeu Fabra de Barcelone (2023) ; le programme doctoral des professeur·es invité·es du département de sciences sociales et politiques de l’Università di Cagliari (2024) ; et l’Universidad de Verano de Anticapitalistas à Ségovie (2025).

Je remercie les participant·es à ces rencontres pour leurs remarques et critiques fraternelles.

Les références aux Cahiers de prison de Gramsci renvoient à l’édition critique italienne (Gramsci 1975). Je suis la norme internationale désormais établie : numéro du cahier (Q), numéro de la note (§), puis numéro de page. Les dates de rédaction des différentes notes suivent la chronologie établie par Gianni Francioni, avec les révisions proposées par Giuseppe Cospito dans « Verso l’edizione critica e integrale dei Quaderni del carcere » (2011).

[2] Voir Francesca Chiarotto, Operazione Gramsci. Alla conquista degli intellettuali nell’Italia del dopoguerra [Opération Gramsci. À la conquête des intellectuels dans l’Italie de l’après-guerre], Milan, Bruno Mondadori, 2011.

[3] J’ai tenté de retracer l’émergence de cette lecture de l’hégémonie, depuis sa réception dans l’Italie de l’après-guerre jusqu’à la diffusion internationale ultérieure de la pensée de Gramsci, en relation avec le « simulacre » de la « révolution passive », dans mon ouvrage Radical Politics: On the Causes of Contemporary Emancipation, notamment p. 132-150.

[4] Voir Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale, traduit de l’anglais par Julien Abriel, préface d’Étienne Balibar, Besançon, Les Solitaires intempestifs, 2009 (édition originale anglaise, 1985) ; Stuart Hall, The Hard Road to Renewal: Thatcherism and the Crisis of the Left, Londres, Verso, 1988 ; Giovanni Arrighi, The Geometry of Imperialism: The Limits of Hobson’s Paradigm, Londres, New Left Books, 1978 ; Ranajit Guha, Dominance without Hegemony: History and Power in Colonial India, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1997 ; Partha Chatterjee, Nationalist Thought and the Colonial World: A Derivative Discourse?, Londres, Zed Books, 1986 ; The Politics of the Governed: Reflections on Popular Politics in Most of the World, New York, Columbia University Press, 2004 ; I Am the People: Reflections on Popular Sovereignty Today, New York, Columbia University Press, 2020.

[5] Parmi les nombreuses études historiques, philologiques et théoriques récemment consacrées aux Cahiers de prison, certaines des plus importantes à avoir mis l’accent sur les contextes et les objectifs politiques de Gramsci sont : Alvaro Bianchi, Gramsci’s Laboratory: Philosophy, History and Politics, Leyde, Brill, 2019 [2008] ; Yohann Douet, L’Histoire et la question de la modernité chez Antonio Gramsci, Paris, Classiques Garnier, 2022 ; Romain Descendre et Jean-Claude Zancarini, L’Œuvre-vie d’Antonio Gramsci, Paris, La Découverte, 2023 ; Gianni Fresu, Questioni gramsciane. Dall’interpretazione alla trasformazione del mondo, Milan, Meltemi, 2024 ; Guido Liguori, Nuovi sentieri gramsciani, Rome, Bordeaux Edizioni, 2024.

[6] Voir Peter D. Thomas, Radical Politics: On the Causes of Contemporary Emancipation, notamment p. 5-7.

[7] Sur le concept spécifique de previsione (« prévision ») chez Gramsci, voir Nicola Badaloni, « Gramsci : la filosofia della prassi come previsione », dans Eric J. Hobsbawm et al. (dir.), Storia del marxismo, vol. III, Il marxismo nell’età della Terza Internazionale, t. 2, Turin, Einaudi, 1981, p. 251-340 ; et, pour un prolongement original de cette perspective appliqué à la politique mondiale contemporaine, Gillian Hart, « Modalities of Conjunctural Analysis: “Seeing the Present Differently” through Global Lenses », Antipode, vol. 56, n° 1, 2024, p. 135-164.

[8] Pour cette raison, parmi beaucoup d’autres, la pensée de Gramsci ne saurait être réduite à une valorisation de la « société civile », qu’il conçoit au contraire précisément comme une « ruse » de l’État intégral bourgeois. Malgré les critiques répétées portant sur les limites conceptuelles et philologiques de cette interprétation, l’ombre de Norberto Bobbio, « Gramsci e la concezione della società civile » [Gramsci et la conception de la société civile], dans Saggi su Gramsci, Milan, Feltrinelli, 1990 [1969], p. 38-65, continue de planer sur nombre de discussions contemporaines de cette question.

[9] Gramsci décrit le chemin tortueux de l’émancipation des groupes sociaux subalternes dans la note « Histoire des classes subalternes », Q3, § 90, p. 372-373 (août 1930), réécrite quelques années plus tard en Q25, § 5, p. 2287-2289. Le recueil de textes méticuleusement établi et analysé par Joseph A. Buttigieg et Marcus E. Green dans Antonio Gramsci, Subaltern Social Groups: A Critical Edition of Prison Notebook 25, New York, Columbia University Press, 2021, permet de reconstruire le cheminement de la pensée de Gramsci lui-même sur ces questions. Pour une tentative féconde de penser les « phases » de l’autonomisation relative en rapport avec la politique mondiale récente, voir John Chalcraft, From Subordination to Revolution: A Gramscian Theory of Popular Mobilization, Oakland, University of California Press, 2025.

[10] Voir Q13, § 1, p. 1561 (mai 1932), où Gramsci établit explicitement un lien entre le processus de « réforme intellectuelle et morale » et « un programme de réforme économique ».

[11] Ce thème est étudié de manière approfondie dans Alberto Burgio, Gramsci storico. Una lettura dei « Quaderni del carcere », Bari, Laterza, 2002.

[12] Voir Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », dans Michael Löwy, Walter Benjamin : Avertissement d’incendie. Une lecture des thèses « Sur le concept d’histoire », Paris, Éditions de l’Éclat, 2001.

[13] Voir, par exemple, Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique, traduit de l’anglais par Olivier Ruchet et Nicolas Vieillescazes, Paris, Éditions Amsterdam, 2009 ; Amy Allen, The End of Progress: Decolonizing the Normative Foundations of Critical Theory, New York, Columbia University Press, 2016.

[14] J’emploie ici la notion de processus d’apprentissage [Lernprozess] au sens processuel développé par Klaus Holzkamp dans Lernen: Subjektwissenschaftliche Grundlegung, Francfort-sur-le-Main, Campus Verlag, 1995.

[15] J’emploie ici la notion de processus d’apprentissage [Lernprozess] au sens processuel développé par Klaus Holzkamp dans Lernen: Subjektwissenschaftliche Grundlegung, Francfort-sur-le-Main, Campus Verlag, 1995. Bien qu’elle soit formulée en des termes différents, la notion de résolution de problèmes occupe également une place centrale dans la tentative récente de Rahel Jaeggi, Progress and Regression, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2025 [2023], pour défendre une conception normative du progrès en termes de changement social.

[16] Voir, par exemple, Rainer Forst, Normativity and Power: Analyzing Social Orders of Justification, Oxford, Oxford University Press, 2017 [2015], qui conçoit le rapport entre normativité et justification en des termes qui constituent en réalité des variantes de la notion tardive, chez Weber, d’une forme de justification « démocratique » de la domination [Herrschaft] — laquelle demeure une domination, si démocratiquement justifiée soit-elle. Sur cette dimension de la pensée de Weber, voir Iván Szelényi, « Weber’s Theory of Domination and Post-Communist Capitalisms », Theory and Society, vol. 45, n° 1, 2016, p. 1-24.

[17] Voir, par exemple, les notes de Gramsci sur le rôle contradictoire des utopies dans le développement des imaginaires politiques des groupes sociaux subalternes, et notamment son analyse du mouvement du XIXᵉ siècle rassemblé autour de Davide Lazzaretti en Toscane : Q3, § 12, p. 297-299 (mai 1930) ; Q25, § 1, p. 2279-2283 (juillet-août 1934).

[18] Q10I, § 13, p. 1238 (fin mai 1932).

[19] Cette filiation a été soulignée par Quintin Hoare et Geoffrey Nowell Smith dans leurs notes à Antonio Gramsci, Selections from the Prison Notebooks, éd. et trad. Quintin Hoare et Geoffrey Nowell Smith, Londres, Lawrence and Wishart, 1971, p. 55. L’étude la plus complète des multiples dimensions de l’hégémonie comme direction dans le mouvement révolutionnaire russe est celle de Craig Brandist, The Dimensions of Hegemony: Language, Culture and Politics in Revolutionary Russia, Leyde, Brill, 2015.

[20] Sur la dimension d’autofondation de la notion wébérienne de pouvoir charismatique, voir Sara R. Farris, Max Weber’s Theory of Personality: Individuation, Politics and Orientalism in the Sociology of Religion, Leyde, Brill, 2013, notamment p. 197-201.

[21] Terme habituellement traduit par « pouvoir » ou « autorité souveraine » mais, dans son interprétation de la pensée de Lénine, Lars Lih lui accorde une signification particulière, non réductible à « pouvoir d’Etat » (NdT).

[22] Voir Lars T. Lih, Lenin Rediscovered: What Is to Be Done? in Context, Leyde, Brill, 2006, et What Was Bolshevism?, Chicago, Haymarket Books, 2024, qui ont profondément renouvelé notre compréhension des différents vocabulaires politiques de Lénine et de sa pratique de l’agitation.

[23] Sur l’importance des études universitaires de linguistique historique suivies par Gramsci pour l’élaboration ultérieure de son vocabulaire politique, voir Franco Lo Piparo, Lingua, intellettuali, egemonia in Gramsci, Rome-Bari, Laterza, 1979 ; Peter Ives, Gramsci’s Politics of Language: Engaging the Bakhtin Circle and the Frankfurt School, Toronto, University of Toronto Press, 2004 ; Giancarlo Schirru, « Antonio Gramsci, studente di linguistica », Studi storici, vol. 52, n° 4, 2011, p. 925-973 ; Alessandro Carlucci, Gramsci and Languages: Unification, Diversity, Hegemony, Leyde, Brill, 2013.

[24] Pour cette raison, l’affirmation répétée de Laclau et Mouffe selon laquelle la notion d’une alliance entre classes économiques préconstituées constitue le trait central de la conception léninienne de l’hégémonie nous renseigne peut-être davantage sur les présupposés subjectivistes et les conséquences de leur propre théorie que sur la fonction de l’hégémonie dans le mouvement révolutionnaire russe. Voir Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale, trad. Julien Abriel, préface d’Étienne Balibar, Besançon, Les Solitaires intempestifs, 2009 [1985].

[25] Q15, § 4, p. 1752 (février 1933). Les tentatives visant à réduire Gramsci à une variante du paradigme élitiste doivent faire abstraction de la manière dont sa conception de la politique d’auto-émancipation comme rapport pédagogique œuvre à déconstruire ces hiérarchies, y compris — et peut-être surtout — sous leurs formes supposément démocratiques et représentatives. Voir Maurice A. Finocchiaro, Beyond Right and Left: Democratic Elitism in Mosca and Gramsci, New Haven, Yale University Press, 1999.

[26] La conception de la politique révolutionnaire comme hypothèse expérimentale, ou comme « pari », occupait une place centrale dans la pensée de Daniel Bensaïd ; voir Daniel Bensaïd, « Puissance du communisme », Contretemps, n° 4, 2009, p. 13-16 et, pour une présentation d’ensemble de l’évolution de sa pensée, Darren Roso, Daniel Bensaïd: From the Actuality of the Revolution to the Melancholic Wager, Leyde, Brill, 2024.

[27] La théorie de la “troisième période », censée succéder à celle de la révolution mondiale imminente (entre octobre 1917 et la défaite de la révolution allemande) et de la « stabilisation relative » des années 1920, a été adoptée par l’Internationale communiste lors de son 6e congrès (1928). Elle se caractérise par une vision catastrophiste du capitalisme, perçu comme à la veille de son effondrement et un cours sectaire exacerbé, assimilant les partis sociaux-démocrates au « social-fascisme » (NdT).

[28] Sur l’évolution de la notion de Prince moderne chez Gramsci, voir Fabio Frosini, « Luigi Russo e Georges Sorel: sulla genesi del “moderno Principe” nei Quaderni del carcere di Antonio Gramsci », Studi storici, vol. 54, n° 3, 2013, p. 545-589. J’ai étudié la relation entre le Prince moderne et le « constituantisme » de Gramsci dans Peter D. Thomas, « Towards the Modern Prince », dans Roberto M. Dainotto et Fredric Jameson (dir.), Gramsci in the World, Durham, Duke University Press, 2020. Sur la nouvelle conception de la politique élaborée par Gramsci dans les dernières phases du projet des Cahiers de prison, voir Francesca Antonini, « Pessimism of the Intellect, Optimism of the Will: Gramsci’s Political Thought in the Last Miscellaneous Notebooks », Rethinking Marxism, vol. 31, n° 1, 2019, p. 42-57 ; et « Fra “vecchia” e “nuova” politica. Stato, partito e burocrazia negli ultimi quaderni miscellanei », dans Gianni Francioni et Francesco Giasi (dir.), Un nuovo Gramsci. Biografia, temi, interpretazioni, Rome, Viella, 2020.

[29] Pour mes premières explorations de l’articulation entre pédagogie et expérimentation chez Gramsci, voir Peter D. Thomas, « Η ιδέα του κομμουνισμού και το ζήτημα της οργάνωσης » [« L’idée du communisme et la question de l’organisation »], Ουτοπία, n° 100, 2012, p. 117-134, ainsi que « Hegemony, Passive Revolution and the Modern Prince », Thesis Eleven, vol. 117, n° 1, 2013, p. 20-39. L’idée selon laquelle l’expérimentation constitue un trait distinctif de la conception gramscienne de l’organisation politique est développée avec force dans Panagiotis Sotiris, « The Modern Prince as Laboratory of Political Intellectuality », International Gramsci Journal, vol. 3, n° 2, 2019, p. 2-38.

[30]  Q6, § 138, p. 802 (août 1931).

[31]  Q11, § 25, p. 1429 (juillet-août 1932).

19 octobre 2026

L’hégémonie comme méthode

L’héritage du dirigeant communiste italien Antonio Gramsci est à nouveau très discuté – et disputé – depuis quelques années, bien que souvent réduit à la seule idée de la « bataille culturelle ». Au cœur du travail théorique de Gramsci se trouve notamment l’idée d'hégémonie.

Peter Thomas, décédé brutalement il y a quelques jours à seulement 53 ans, se proposait dans cet article récemment publié – dont nous vous proposons la traduction ici – de penser l’hégémonie comme une méthode. Le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre est de faire connaître et de discuter sa pensée, intimement connectée au combat pour l’émancipation.

Ce texte propose ainsi de comprendre l’hégémonie non comme un concept, une théorie ou un récit historique, mais comme une méthode spécifique de travail politique. Il envisage cette perspective stratégique à partir de quatre dimensions centrales de la pensée politique de Gramsci dans les Cahiers de prison : l’objectif de construire un nouvel ordre ; la nature de la politique d’auto-émancipation, conçue comme production du progrès historique ; la méthode de direction, pensée en termes de fragilité et d’expérimentation ; et la forme organisationnelle du parti comme laboratoire pédagogique.

Considérées dans leur interaction dialectique féconde, ces quatre perspectives permettent de replacer la stratégie politique au cœur de la notion d’hégémonie et offrent une approche élaborée, particulièrement apte à entrer en dialogue avec certaines des préoccupations centrales des mouvements sociaux et politiques radicaux contemporains.

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Introduction

Depuis ses années d’apprentissage comme journaliste militant au sein du mouvement ouvrier turinois, pendant et après la Première Guerre mondiale, Antonio Gramsci (1891-1937) s’est attaché à une conception de la politique émancipatrice comme construction d’un « Ordre nouveau » [Ordine nuovo] — titre de sa plus importante expérience de jeunesse en matière d’organisation culturelle et politique révolutionnaire[1]. La stratégie politique et la transformation sociale demeurèrent au cœur des lectures élaborées lors de la première réception, dans l’après-guerre, des Cahiers de prison, publiés à titre posthume. Cela ne se limita pas à ce que l’on a fort pertinemment appelé l’« opération Gramsci » de Palmiro Togliatti (1893-1964) et du PCI, visant à construire un parti de masse dans la nouvelle République italienne : cette dimension était également présente, plus largement, dans la mémoire de Gramsci comme militant antifasciste et marxiste révolutionnaire. Elle a nourri toute une constellation de renouvellements de la gauche radicale à l’échelle internationale[2].

Toutefois, dans les vastes débats qui ont accompagné la diffusion de plus en plus mondiale de la pensée de Gramsci depuis les années 1970, on en est progressivement venu à considérer que sa contribution essentielle à la recherche d’un nouvel ordre social devait être cherchée sur un registre théorique davantage médié : celui de l’élaboration d’une compréhension nouvelle de la nature du pouvoir politique, social et culturel moderne, condensée dans la notion d’hégémonie[3]. Pour nombre d’interprètes, la grande force de la théorisation gramscienne de l’hégémonie réside en effet dans le fait qu’elle semble proposer quelque chose comme une  « métathéorie » sophistiquée de la modernité politique, comparable, par son ampleur et sa profondeur, aux paradigmes théoriques désormais classiques élaborés par des penseurs tels que Thomas Hobbes (1588-1679), Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) ou Max Weber (1864-1920). Pour certains lecteurs, la théorie de Gramsci les dépasse par sa capacité particulière à saisir des traits essentiels des types de sociétés issus des décombres du 20e siècle, aussi bien dans les centres métropolitains que dans leurs périphéries supposément postcoloniales.

À partir de cette lecture ont été élaborés de vastes récits historiques et des constructions théoriques sophistiquées, notamment, selon des modalités différentes, par Ernesto Laclau (1935-2014) et Chantal Mouffe (née en 1943), Stuart Hall (1932-2014), Giovanni Arrighi (1937-2009), Ranajit Guha (1923-2023) et Partha Chatterjee (né en 1947), parmi beaucoup d’autres[4]. Gramsci peut assurément être lu comme un « théoricien » en ce sens : des interprétations différentes de certains passages et de certaines notes célèbres des Cahiers de prison ont servi de point de départ à l’élaboration de théories générales et de conceptions de l’hégémonie parfois très divergentes. Comprise dans le sens partagé par ces différents théoriciens — comme une théorie générale susceptible d’être appliquée à des terrains géographiques différents et dans diverses disciplines universitaires —, la notion d’hégémonie continuera d’offrir à d’importants courants de la politique et de la théorie contemporaines de gauche de puissants instruments pour analyser les mécanismes permettant d’établir, de justifier et, potentiellement, de renverser les ordres politiques en général.

Ce texte propose toutefois une autre lecture de la signification de l’hégémonie dans les Cahiers de prison et de ses significations politiques possibles pour nous aujourd’hui. Comme de nombreux travaux récents nous l’ont rappelé, Gramsci n’était, au sens conventionnel du terme, ni un théoricien politique, ni un philosophe, ni un historien, quelque intérêt que puissent présenter certaines de ses réflexions pour ceux qui se reconnaissent aujourd’hui dans ces disciplines[5]. Il était avant tout un organisateur et un stratège politique, et ses nombreuses autres préoccupations furent constamment façonnées par ces préoccupations politiques primordiales. Quelle que soit l’importance conceptuelle, théorique et historiographique — incontestable et durable — des expérimentations de Gramsci autour de la notion d’hégémonie dans les Cahiers de prison, il se pourrait que son usage le plus novateur — et le plus  « actuel » — de cette notion réside plutôt dans sa tentative de penser l’hégémonie comme une nouvelle manière de faire de la politique, comme une pratique organisationnelle et comme une méthode de lutte antifasciste.

Cette lecture cherche à comprendre l’usage gramscien de l’hégémonie sous « l’angle visuel » des principaux défis politiques de la conjoncture actuelle : des guerres impérialistes et de leurs bouleversements qui prennent une dimension de plus en plus mondiale ; de la lutte internationale contre l’apartheid et le génocide à Gaza ; des vastes crises d’autorité qui traversent de nombreuses formations nationales ; de l’effondrement des formations électorales social-démocrates et populistes de gauche ; de la montée des nationalismes agressifs et de l’extrême droite — mais aussi, et c’est essentiel, des cycles de mouvements politiques émancipateurs autour du genre, de la sexualité, de la racialisation, de l’écologie, de l’exclusion et de l’exploitation qui, au cours des trente dernières années, ont cherché des réponses créatives à la fin de la belle époque du néolibéralisme. Ces mouvements constituent aujourd’hui nos lignes de front communes dans la lutte contre un « nouveau désordre mondial » en expansion. Ces conditions de contestation généralisée — à la fois crise de l’ordre établi à droite et innovations venues de la gauche — ne sont pas entièrement différentes de celles auxquelles Gramsci et ses camarades de L’Ordine nuovo furent confrontés il y a plus d’un siècle. Leur exemple nous rappelle qu’il est essentiel de diagnostiquer les maux du premier à partir des ressources fournies par les secondes, car c’est seulement sur cette base positive que nous pourrons élaborer des propositions constructives quant aux modes d’intervention dans et contre la conjoncture actuelle, susceptibles de nous conduire au-delà d’elle, vers l’ordre véritablement nouveau d’une transformation révolutionnaire à l’échelle mondiale.

Lorsque la notion d’hégémonie est comprise non pas principalement comme un paradigme théorique, mais comme une méthode spécifique et stratégique de travail politique, nous pouvons commencer à saisir comment les Cahiers de prison dessinent une perspective élaborée qui entre en dialogue avec certaines des préoccupations centrales des mouvements sociaux et politiques radicaux contemporains. Cet article envisagera cette méthode stratégique de travail politique à partir de quatre perspectives centrales qui traversent toute l’évolution intellectuelle et politique de Gramsci, de Turin à Moscou puis de nouveau à Turin ; autrement dit, de L’Ordine nuovo aux premières années de la Troisième Internationale, puis aux Cahiers de prison. J’ai ailleurs caractérisé, en un sens aristotélicien, l’interaction de ces perspectives comme une « aitiologie de la politique émancipatrice » : il s’agit des aitiai, ou causes — finale, matérielle, efficiente et formelle —, c’est-à-dire des différentes perspectives à partir desquelles nous pouvons rendre compte de ce qu’est une chose. Il s’agit ici, respectivement, de l’objectif, de la nature, de la méthode et de la forme de la politique contemporaine d’auto-émancipation.[6] Ce sont : l’objectif de construire un nouvel ordre ; la nature de la politique d’auto-émancipation comme production du progrès historique ; la méthode de direction conçue comme fragilité et expérimentation ; et la forme organisationnelle du parti comme laboratoire pédagogique. Considérées dans leur interaction dialectique féconde, ces quatre perspectives permettent de replacer la stratégie politique au cœur de la notion d’hégémonie.

1. Ordre nouveau

Gramsci et ses collaborateurs de L’Ordine nuovo n’étaient pas seuls à éprouver le besoin de « faire du neuf » ; beaucoup de ceux de leur génération furent emportés par les aspirations aux révoltes politiques et artistiques, depuis la poussée de la gauche à l’échelle européenne pendant et après la Première Guerre mondiale jusqu’à la « révolution » fasciste italienne de droite qui lui succéda, des grands modernismes artistiques européens aux premiers frémissements significatifs des mouvements révolutionnaires de masse de libération nationale dans le monde colonisé. Ce qui distingue toutefois la conception que Gramsci élabore progressivement de la manière dont un tel ordre nouveau peut émerger, c’est sa compréhension de la temporalité du Nouveau. Il ne le conçoit ni comme l’irruption dans le présent de quelque chose de totalement inédit — une théorie de l’événement miraculeux —, ni comme la simple négation du passé par le présent — une théorie du dépassement téléologique. Telles étaient les figures théologiques explorées par certains de ses quasi-contemporains, comme György Lukács (1885-1971), Walter Benjamin (1892-1940), Carl Schmitt (1888-1985) et Ernst Bloch (1885-1977). Chez Gramsci, l’ordre nouveau n’est pas théorisé comme un état susceptible d’être atteint dans l’avenir, mais de manière active, comme un nouveau processus de construction de l’ordre dans le présent, comme des déplacements et des repositionnements internes à la situation existante, dans lesquels le nouveau est « préfiguré » — ou, selon la formulation précise de Gramsci, « pré-vu » — dans les luttes contre l’ancien.[7]

Cette conception de la préfiguration n’est pas une théorie de l’actualisation d’une potentialité latente, dans laquelle un élément social partiel, marginal ou exclu de l’ordre politique existant, « s’étendrait » et évincerait progressivement son antagoniste. L’ordre nouveau de la politique hégémonique n’est pas un processus dans lequel un Ancien compromis serait remplacé par un Nouveau immaculé. Car, selon la théorie de l’État intégral que Gramsci développe dans les Cahiers de prison, il n’existe aucun élément — social ou politique — qui ne soit déjà à la fois une fonction de l’ordre étatique existant et fonctionnel à celui-ci. Imaginer la construction d’un ordre nouveau comme l’universalisation de ce qui n’était auparavant qu’une « simple » particularité ne constituerait donc rien d’autre qu’une ruse formaliste permettant à l’ordre ancien de continuer à subsister au sein du nouveau. C’est précisément cette situation que Gramsci avait diagnostiquée dans sa critique du fatalisme qui avait déformé la tradition socialiste italienne antérieure, critique qu’il élargit ensuite, dans ses écrits de prison, en une analyse du rapport entre révolution passive et subalternisation.[8]

L’ordre nouveau de la politique hégémonique vise au contraire à construire des rapports de forces et des formes institutionnelles capables de constituer une alternative radicale et viable à l’ordre existant. Comme cette construction est contrainte de s’effectuer à l’intérieur des coordonnées déterminantes de l’ordre politique existant de l’État intégral bourgeois, elle ne peut se réaliser qu’en déconstruisant simultanément les rapports dominants qui font obstacle à son émergence. La « préfiguration » de l’avenir est donc ici tout autant une « refiguration » du présent. L’hégémonie, au sens stratégique, est le nom de ce mode de lutte préfigurative : l’objectif d’un ordre nouveau se réalise au sein même de cette lutte, comme une nouvelle pratique de construction de l’ordre, et non à quelque point d’aboutissement d’une société libérée qui se situerait au-delà d’elle.

De ces analyses, Gramsci tire sa conception d’un ordre nouveau des classes et groupes sociaux autrefois subalternes, comme ordre nouveau potentiellement — mais seulement potentiellement — autonome[9]. L’autonomie politique des classes sociales subalternes n’est pas donnée d’emblée : elle doit être activement construite et renforcée dans des formes de lutte contre l’ordre existant qui ne sont jamais entièrement librement choisies, mais demeurent toujours contraintes par cet ordre lui-même. C’est pourquoi Gramsci insiste sur le fait que la construction d’un ordre nouveau ne peut être pensée concrètement que comme la conjonction d’une réforme morale et intellectuelle — conçue comme soustraction aux principes qui régissent l’ordre politique existant — et d’un programme économique concret — compris dans un sens politico-économique large, comme autorégulation consciente de la reproduction de la société. C’est précisément cette dynamique que condense la puissante métaphore gramscienne du Prince moderne comme « utopie concrète » : non pas un moment messianique repoussé à l’horizon, mais une pratique expansive au sein du présent, une politique qui, simultanément, préfigure et met concrètement en œuvre[10].

La notion d’ordre nouveau, conçue comme une nouvelle pratique de construction de l’ordre déjà à l’œuvre, reflétait les enthousiasmes révolutionnaires encore intacts qui avaient surgi au cœur de la crise de l’impérialisme classique pendant la Première Guerre mondiale et dans ses lendemains. Elle pouvait apparaître comme une stratégie politique réaliste parce qu’elle théorisait des rapports de forces politiques déjà à l’œuvre, en cherchant à leur donner cohérence théorique, consistance et direction. Autrement dit, il s’agissait d’une conception et d’une intervention « de leur temps ». Même lorsque les simulacres des contre-révolutions fascistes semblèrent par la suite vider l’élan modernisateur de sa force progressiste, le sens actif de la construction du Nouveau, comme rapport et comme institution, demeura le rêve utopique qui alimenta les tentatives répétées de renouveler la politique d’auto-émancipation tout au long de la longue nuit obscure du XXᵉ siècle.

Envisager aujourd’hui l’objectif de la politique émancipatrice comme la construction d’un ordre nouveau, comme une nouvelle pratique de construction de l’ordre, peut sembler tout sauf « réaliste » et « de notre temps ». Depuis largement plus de trente ans, nous dit-on, la politique émancipatrice évoluerait sur un mode minoritaire, concentrée sur la résistance immédiate à telle ou telle injustice — civile, ethnique, liée au genre, économique ou écologique —, sans aucune vision stratégique totalisante.

Il est assurément temps d’en finir avec cette fable. La multiplicité des mouvements des trente dernières années, et particulièrement de la dernière décennie, ne constitue ni une succession d’épisodes isolés de protestation réactive et particulariste, ni les répétitions générales d’une quelconque « véritable révolution » encore à venir. Par leurs processus d’apprentissage générationnels, leurs héritages complexes et leurs prolongements créatifs, ces mouvements ont représenté autant de moments dans l’émergence d’un nouvel imaginaire critique de la gauche, plus large dans ses préoccupations et parfois plus radical encore dans ses revendications que les cultures d’opposition qui l’ont précédé. L’exemple le plus clair en est la place centrale qu’occupent désormais, dans les discours et les pratiques radicales contemporaines, les questions de reproduction sociale initialement mises en lumière par les féministes socialistes, en rupture nette avec les structures patriarcales des anciennes cultures politiques de gauche. La pratique de gauche établit aujourd’hui, avec impatience, un rapport immédiat entre moyens et fins, en considérant que l’intersection des revendications contre l’injustice est constitutive de la nature même de ces revendications. Reconnaître l’ensemble de ces mouvements comme autant d’expérimentations de nouvelles pratiques de construction de l’ordre, ici et maintenant, c’est donc également les projeter au-delà du présent, dans leur capacité préfigurative à construire nos futurs possibles au cœur même des luttes présentes.

2. Progrès historique

L’ordre nouveau que la politique d’auto-émancipation cherche à faire advenir est caractérisé sans détour, dans les Cahiers de prison, comme une manifestation du « progrès historique ».[11] Il est vrai que peu de concepts sont aujourd’hui tombés en disgrâce aussi radicalement que celui de progrès, quelle que soit la manière dont on le définisse, et cela pour de bonnes raisons. Ce n’est pas seulement l’association de la notion de progrès avec des générations de réformismes — cette foi naïve en une destinée historique que Walter Benjamin condamna avec tant de force dans la social-démocratie allemande — qui semble compromettre cette notion.[12]

Ce n’est pas davantage la seule constatation, théorisée par des courants récents de la théorie critique à partir d’une critique plus ancienne de la rationalité des Lumières, que les notions de progrès — linéaire ou normatif — ont été et demeurent complices des histoires du colonialisme, de l’eurocentrisme et de la domination[13]. C’est également qu’une conception banalisée du progrès, cyniquement travestie en « modernisation », figure parmi les armes de la politique dominante de maintien de l’ordre de notre époque. Le progrès et la modernisation ont régulièrement servi de mots d’ordre de combat dans l’offensive menée depuis trente ans par le néolibéralisme pour revenir sur les réformes arrachées par les luttes populaires de l’après-guerre, tout comme ils sont aujourd’hui couramment invoqués pour justifier l’automatisation et l’intelligence artificielle dans la restructuration capitaliste des rapports de travail. Après tant de trahisons et de déformations, il n’est donc guère surprenant que nombre de ceux qui s’engagent aujourd’hui dans une politique émancipatrice puissent éprouver un goût amer à la seule évocation du mot « progrès ».

Pour Gramsci et sa génération de révolutionnaires internationalistes, qui se trouvaient au point culminant des luttes populaires du début du 20e siècle, le problème du progrès historique se posait en des termes très différents. Pour eux, le progrès historique ne se comprenait pas à partir des garanties téléologiques d’une philosophie abstraite de l’histoire, mais comme l’enjeu même de leurs luttes contre les limites immanentes de la modernité politique bourgeoise. Loin d’être simplement donné par le cours du temps, le progrès était quelque chose qu’il fallait produire en résolvant les contradictions réellement existantes de la modernité politique : entre la rhétorique égalitaire de la révolution bourgeoise et sa continuité substantielle avec les hiérarchies de l’ordre féodal ; entre la proclamation de la liberté politique et la réalité persistante des rapports d’exclusion des droits politiques.

Fondamentalement, le progrès historique n’était pas conçu comme une accumulation linéaire orientée vers un objectif prédéterminé, mais dans la perspective comparative d’un processus d’apprentissage et de résolution de problèmes concrets.[14] Comprendre la politique hégémonique comme production du progrès historique revient donc à la concevoir comme une critique immanente. Elle part des contradictions existantes pour valoriser les actes et les pratiques critiques capables de les résoudre. Surtout, elle vise à accroître la capacité des classes populaires à agir politiquement, sans aucune garantie qu’elles le feront effectivement.

À la fin du 19e et au début du 20e siècle, cette critique portait sur les prétentions du libéralisme classique et son adoption tardive de la légitimation démocratique. Si la souveraineté populaire était affirmée en théorie mais non dans la pratique, la politique hégémonique cherchait à construire des institutions expansives permettant une participation populaire effective à la délibération et à la décision politiques ; si l’esclavage avait été aboli au nom d’un droit inaliénable à la liberté individuelle, la politique hégémonique cherchait à étendre cette exigence à la régulation des rapports de travail « normaux », toujours enfermés dans la servitude qu’impose la propriété privée des moyens de production de la richesse sociale : autrement dit, le système de l’esclavage salarié. Dans chacun de ces cas, la politique hégémonique cherchait à contraindre la société bourgeoise à progresser au-delà d’elle-même, par un dépassement immanent de ses propres limites constitutives.[15]

Cette conception du progrès historique n’est pas normative, du moins pas au sens où la normativité est généralement comprise aujourd’hui. Dans la philosophie politique contemporaine, la normativité est parfois invoquée au sens esthétisé de la réalisation d’un « « modèle », comme formalisation d’un « devoir être » sous la forme d’une prescription morale, ou encore en termes de justification d’un ordre donné.[16] Plutôt que de prêcher « comment les choses devraient être », cette conception concrète du progrès historique se comprend mieux à partir de la tradition machiavélienne de la « fantaisie concrète » dans laquelle s’est formée la pensée de Gramsci.

Selon cette approche, la reformulation réaliste d’un impératif supposément moral impliquait de reconnaître que le désir de transformation, surcodé par des appels moraux — et, en dernière instance, légalistes —, n’était pas en lui-même une utopie abstraite, mais un élément déjà à l’œuvre dans toute situation donnée, qu’il fallait valoriser et développer selon ses propres termes concrets, sans se référer à une quelconque instance supposée le justifier.[17] De même, chez Gramsci, le progrès n’était pas un idéal vers lequel tendre, mais, dans un sens inspiré de Giambattista Vico (1668-1744), un « faire » concret dont l’efficacité devait être vérifiée de manière comparative. Plutôt qu’un idéal déterminant placé au terme d’un processus, cette conception du progrès historique doit donc être comprise comme une perspective catégorielle à partir de laquelle commencer, dont on peut tirer des conséquences et sur la base de laquelle des responsabilités sont assumées.

Dans la culture politique du communisme international du début du 20e siècle, l’idée que les classes populaires puissent mener une action politique autonome et orientée vers des fins déterminées constituait une « hérésie » à l’égard de ce que Gramsci qualifiait sarcastiquement de « religion de la liberté », autrement dit des promesses trahies du libéralisme du 19e siècle.[18] Même lorsqu’elle fut niée par la contre-révolution fasciste et la corruption stalinienne, cette conception de la transformation des tâches émancipatrices inachevées des révolutions bourgeoises en pratiques d’auto-émancipation demeura une perspective directrice, assurant une continuité de la tradition révolutionnaire au moment même de ses défaites les plus profondes.

Aujourd’hui, affirmer que la nature de la politique émancipatrice consiste dans la production du progrès historique est tout aussi hérétique. Cela revient à refuser explicitement l’affirmation de l’ordre dominant selon laquelle il n’existerait aucune alternative à sa production quotidienne de ce que l’on ne peut qualifier autrement que de pure « régression historique ». Les tentatives visant à apporter des solutions aux problèmes concrets qui empêchent l’amélioration des conditions de vie des classes et groupes sociaux subalternes n’ont donc nul besoin de s’appuyer sur une quelconque philosophie de l’histoire ou garantie normative.

Ce sont les actes de résistance des mouvements contemporains eux-mêmes — contre l’atomisation, imposée par la loi, des institutions de délibération populaire collective telles que les syndicats ; contre les divisions suscitées par les mobilisations fondées sur les idéologies racistes et sexistes ; contre l’accumulation primitive opérée par de nouvelles vagues de marchandisation dans les sphères privée comme publique ; contre la menace d’extinction que fait peser la destruction de l’environnement autorisée par les États — qui démontrent la possibilité que l’avenir soit différent du présent. Il peut même, sans qu’il soit nécessaire de s’en excuser, être « meilleur » que le présent, si les dynamiques condensées dans ces actes étaient généralisées pour constituer un nouveau commencement pour l’ensemble de la société.

Défendre aujourd’hui le progrès historique ne signifie donc pas verser dans quelque idéologie facile d’un « progressisme » fataliste. Cela signifie plutôt comprendre les mouvements contemporains d’opposition comme les alternatives réellement existantes à l’ordre actuel.

3. Direction

Alors que, dans le sillage de la Nouvelle Gauche, la multiplication des références à l’hégémonie a le plus souvent conduit à la comprendre à partir des paradigmes de la domination ou du pouvoir souverain, la tradition bolchevique concevait au contraire la signification stratégique de l’hégémonie comme synonyme de direction sociale, culturelle et politique — direzione, dans la traduction italienne de Gramsci[19].

Même lorsque cette filiation a été relevée, l’influence écrasante de la conception de l’hégémonie comme système de pouvoir a souvent conduit à comprendre la direction, dans ce contexte, selon une conception conventionnelle de la suprématie, du commandement et de l’autorité ; autrement dit, comme une concentration du pouvoir au sein d’un rapport hiérarchique qui relègue les « simples », les dirigés, à une position subalterne et dérivée. Une telle conception de la direction est, en dernière analyse, compatible avec la notion wébérienne du pouvoir charismatique comme pouvoir qui se fonde lui-même, avec toutes les conséquences décisionnistes que cela implique.[20]

Dans les débats bolcheviques, avant comme après la révolution d’Octobre, l’hégémonie ou la direction ne renvoyait cependant pas, en premier lieu, à la conquête du pouvoir entendu comme capacité à donner des ordres. Elle constituait avant tout une réponse stratégique au processus nécessairement désynchronisé, dans le temps, de mobilisation des classes et groupes sociaux subalternes.

Ainsi, dans les écrits de Vladimir Ilitch Lénine (1870-1924), la notion de lutte pour l’hégémonie ne désigne pas la conquête d’un pouvoir — politique ou gouvernemental — susceptible d’être atteint, provisoirement ou définitivement ; Lénine analyse ce processus à l’aide de vocabulaires très différents : prise du vlast[21], insurrection et double pouvoir. Pour Lénine, l’hégémonie consiste au contraire dans le processus actif de mobilisation des « partisans » d’un programme politique. Il s’agit d’une mobilisation qui, en un sens machiavélien : elle crée ceux qui recevront son message et agiront en conséquence dans l’acte même qui les appelle à l’existence[22].

Dans cette perspective, l’« hégémonie du prolétariat » au sein des classes populaires ne signifiait pas la domination de la classe ouvrière industrielle sur, par exemple, la paysannerie. Elle désignait plutôt le « prestige » — pour reprendre le terme issu de la linguistique historique italienne auquel Gramsci recourt parfois pour penser ce processus — du programme politique du prolétariat auprès de la paysannerie et des autres classes subalternes[23].

L’hégémonie, en ce sens, « advient » lorsque les classes populaires au sens large reconnaissent dans le programme politique d’une classe ou d’un groupe social dirigeant une reformulation de leurs propres intérêts et des formes possibles de leur satisfaction. C’est précisément cette conception plus large de la direction qui caractérisa les développements postrévolutionnaires de la politique hégémonique dans la Russie soviétique du début des années 1920, et qui rend, au moins sous cet aspect, l’hégémonie irréductible à une conception purement mécanique d’une « alliance » entre classes « fondamentales » et « non fondamentales ».[24]

Dans les écrits de Gramsci, avant comme pendant son emprisonnement, cette compréhension relationnelle de l’hégémonie s’accentue et s’élève au rang de méthode politique consciente. Précisément parce que la direction hégémonique est une capacité à mobiliser et à mettre en mouvement ceux qui la suivent, elle n’est pas une source de pouvoir autoréférentielle : elle dépend de ceux qui la suivent pour conserver son statut hégémonique.

À l’opposé du commandement souverain qui découle de la nature de la structure hiérarchique de la communauté politique chez Jean Bodin (vers 1530-1596), ou qui fonde sa propre décision chez Schmitt, nous avons ici l’image du risque inhérent à une proposition qui cherche l’adhésion, de la fragilité d’une tentative qui espère recevoir des renforts et, surtout, de la différence productive entre les dirigeants et ceux qu’ils espèrent inciter à les suivre. Ce type de direction hégémonique ne commande pas ; il ne cherche pas non plus simplement à persuader ou à obtenir le consentement. Il vise activement à donner aux individus les moyens d’agir et à les mobiliser.

C’est là que réside la reformulation par Gramsci de ce qu’il caractérise, à la suite de Nicolas Machiavel (1469-1527) et en polémique avec les théoriciens élitistes de son époque, comme le « fait primordial de la politique ». « Il existe réellement des gouvernés et des gouvernants, des dirigeants et des dirigés », admet-il volontiers ; mais cette constatation ne constitue que le point de départ du véritable problème.[25] La question est alors de savoir comment cette situation donnée peut être comprise non comme un obstacle à la politique d’auto-émancipation, mais comme une ressource féconde pour son développement. Gramsci insiste sur le fait que tout dépend de savoir si cette distinction est considérée comme permanente et inévitable, ou comme l’expression de la possibilité d’un mouvement historique. Le rapport entre dirigeants et dirigés se trouve ainsi reformulé : il n’est ni donné une fois pour toutes ni conçu comme une différence qualitative de nature. Il ressemble bien davantage à la différence temporelle constitutive qui sépare une avant-garde de celles et ceux qu’elle cherche à entraîner. Entre le moment de la proposition et celui de sa mise en œuvre, ou entre la formulation politique et sa « sédimentation » dans les mouvements sociaux, existe une tension productive qui pousse la politique émancipatrice à avancer sur un mode exploratoire.

Cette conception de la direction n’est donc pas celle d’un rapport statique de commandement hiérarchique, mais celle de la relation exposée et fragile propre à l’hypothèse expérimentale.[26] L’hégémonie, loin de l’assurance qui caractérise le pouvoir souverain, travaille activement à se rappeler la possibilité de son propre échec dans les moments où la direction cesse d’opérer, où les dirigés refusent de continuer sur la voie indiquée par leurs dirigeants et proposent à leur tour un projet alternatif, assumant eux-mêmes un rôle hégémonique.

S’engager dans une politique hégémonique, c’est accepter à chaque instant la possibilité d’un tel « échec réussi » : l’échec à produire la tension féconde entre l’initiative politique et sa base sociale, mais aussi l’échec qui résulte précisément du réglage réussi de cette tension et de l’inversion de ses polarités. La politique hégémonique vise ainsi à se rendre elle-même inutile, en permettant à ceux qui, hier encore, étaient dirigés de devenir aujourd’hui leurs propres dirigeants.

Comprendre la direction hégémonique comme risque, fragilité et différenciation dynamique implique une conception spécifique de la nature de la capacité d’agir que représentent et produisent les mouvements émancipateurs. Cela indique surtout l’autonomie de la politique hégémonique par rapport aux formes « normales » du pouvoir politique comprises dans le paradigme de la souveraineté moderne. Le développement de cette perspective par les bolcheviks, puis par Gramsci, signifiait une compréhension nouvelle de la nature de la direction : non comme mécanisme de domination, mais comme processus d’apprentissage et comme rapport éthico-politique d’auto-émancipation.

Penser aujourd’hui la direction en ces termes, c’est redécouvrir les dimensions essentiellement stratégiques de l’hégémonie comme méthode de travail politique. À une époque où la simple évocation de la direction continue d’être considérée avec suspicion par certains — tandis que d’autres, à l’inverse, la revendiquent trop facilement sous des formes entièrement fétichisées et, en dernière analyse, souveraines —, cette conception de l’hégémonie nous rappelle que la direction est à la fois « normale » et inévitable. Toute intervention dans la vie d’un mouvement politique — proposer telle ou telle priorité, défendre la valeur à court ou à long terme de telle ou telle action — constitue toujours un acte de direction, aussi bref ou modeste soit-il.

Ce qui est décisif n’est ni la durée d’une telle intervention ni l’identité de celui ou celle à qui elle est attribuée, mais son ouverture à l’expérimentation et aux risques toujours implicites dans sa nature même de proposition et d’hypothèse. Ce sont précisément de tels risques auxquels se confronte la pluralité des mouvements émancipateurs contemporains lorsqu’ils se croisent et s’entrecroisent au rythme des mobilisations récurrentes qui définissent notre époque.

4. Laboratoire pédagogique

Si la perspective stratégique de l’hégémonie vise au développement d’un nouveau processus de construction de l’ordre, et non au simple réaménagement ou à la justification d’un ordre existant ; si la nature de la politique hégémonique consiste dans la production du progrès historique, comme critique concrète et immanente de l’état de choses existant ; si la direction, conçue comme intervention, constitue une méthode permettant de mener un tel projet dynamique et partisan ; la politique hégémonique n’en demeure pas moins confrontée à un paradoxe susceptible de la paralyser.

En prenant ses distances avec les formes souveraines dominantes de la politique, l’hégémonie ne risque-t-elle pas tout simplement de rester en deçà de celles-ci ? Ne risque-t-elle pas, autrement dit, de ne représenter qu’un moment éphémère précédant l’affirmation de la souveraineté, destiné à se « métamorphoser » en son antagoniste précisément dans la mesure où elle cherche à faire durer sa propre dynamique ? La politique hégémonique serait-elle incapable de toute forme d’institutionnalisation durable sans perdre les traits distinctifs qui font d’elle ce qu’elle est ?

C’est à ce paradoxe que Gramsci fut confronté dans sa solitude carcérale. Cette solitude ne tenait pas seulement à la séparation physique imposée par l’enfermement ; elle était aussi une solitude idéologique face à l’isolement sectaire dans lequel tombèrent tant de ses camarades dirigeants du mouvement communiste international au début des années 1930. Les Cahiers de prison constituent pour une large part une tentative prolongée de dégager les perspectives et les formes stratégiques susceptibles de faire de la politique hégémonique une alternative réaliste et viable au sectarisme de la grotesque « pureté révolutionnaire » de la « troisième période » stalinienne et contre-révolutionnaire[27].  

Présente dès le début de ses recherches carcérales comme leur horizon directeur, cette dimension de son projet fut approfondie par Gramsci en 1932, lorsqu’il formula la notion machiavélienne de « Prince moderne » et l’articula à son appel, déjà ancien, adressé au mouvement antifasciste italien afin qu’il prenne conscience de son potentiel comme forme de lutte constituante.[28] Il en résulta une conception spécifique de l’organisation politique : non comme « appareil » administratif de l’ordre, « machine » condensant la force ou « monopole » du commandement, mais comme « laboratoire pédagogique » d’une politique d’auto-émancipation.[29]

La notion gramscienne de Prince moderne peut être considérée comme l’expression mythologique concrète d’une telle conception. Le Prince moderne est un laboratoire pédagogique parce que sa dynamique de combinaison et de communication crée les conditions d’un processus d’apprentissage des potentialités d’auto-émancipation déjà présentes parmi les classes et groupes sociaux subalternes. Il s’agit d’un mode pédagogique socratique : guider plutôt qu’instruire dans un processus de réflexion critique sur des capacités déjà existantes mais encore imparfaitement comprises.

Le Prince moderne et sa concrétisation institutionnelle dans la dynamique d’une assemblée constituante des forces antifascistes, conçue comme organisation de lutte, fournissaient des formes au sein desquelles les classes subalternes pouvaient découvrir collectivement leurs propres capacités à se gouverner elles-mêmes. Sa fonction était de faire durer et de rendre productives les différences, les tensions et les conflits constitutifs de la politique hégémonique comme intervention dans le processus historique. En tant que processus expansif de réforme morale et intellectuelle, il se situait simultanément au sein, en dehors et au-delà des rapports de subalternisation inhérents à l’État intégral bourgeois moderne : un espace dans lequel les groupes sociaux subalternes pouvaient se refaçonner en forces politiques autonomes.

La reformulation de l’organisation politique comme laboratoire pédagogique d’auto-émancipation était, chez Gramsci, liée aux nécessités de la lutte antifasciste des années 1930. Elle constituait une forme viable au sein de laquelle les classes subalternes pouvaient redécouvrir leur potentiel d’autonomie sociale et politique. Il s’agissait de fournir un véhicule institutionnel à cette « concentration sans précédent de l’hégémonie » dans laquelle il voyait la forme concrète et actuelle de la praxis révolutionnaire dans des conditions défavorables.[30] Négligé à l’époque même de Gramsci, puis rapidement déformé dans son esprit par la capitulation du Parti communiste italien devant le processus constitutionnel de l’après-guerre et l’ordre républicain qui en résulta, le Prince moderne est demeuré une figure utopique fascinante, mais encore abstraite.

Penser aujourd’hui l’organisation de la politique d’auto-émancipation comme une forme de laboratoire pédagogique, c’est retrouver un langage permettant de penser les processus d’apprentissage et de fécondation croisée déjà à l’œuvre dans tant de mouvements sociopolitiques intersectionnels contemporains. Les mobilisations antiracistes, les luttes féministes et les mouvements écologistes affrontent chacun à leur manière les conséquences et les causes des violences infligées ou cautionnées par l’État. Le laboratoire pédagogique de la politique hégémonique représente, en ce sens, une tentative pour élaborer des formes institutionnelles dynamiques au sein desquelles les classes et groupes sociaux subalternes, précisément dans leur diversité et leurs divisions, puissent collectivement désapprendre les habitudes de la subalternité, leur permettant ainsi de découvrir de nouvelles formes de convivialité, de mutualité et d’autodétermination collective — ou ce que Gramsci appelle la « coparticipation active et consciente » et la « compassionnalité » de la « philologie vivante »[31]. En fournissant un cadre institutionnel dans lequel la fragilité et le risque propres aux processus d’apprentissage peuvent être valorisés, l’organisation de la politique hégémonique offre aux groupes et classes sociales subalternes une manière concrète de répéter, en pratique, les conditions de leur propre auto-émancipation.

Conclusion

Lorsque l’hégémonie est conçue comme une théorie articulée de la structure de la politique d’auto-émancipation — synthétisant un nouveau processus de construction de l’ordre, l’affirmation de la nécessité du progrès historique, une proposition de direction pédagogique et une nouvelle pratique de l’organisation politique —, elle ne peut plus être réintégrée aux grands courants de la pensée politique moderne. Elle n’est pas « simplement » une théorie supplémentaire de la modernité politique ou de la nature du pouvoir politique, social et culturel en général.

L’hégémonie, en ce sens, n’est pas un état ou une condition qu’il faudrait atteindre, définitivement ou provisoirement, mais une nouvelle manière de faire de la politique. Elle est une méthode stratégique de travail politique qui vise à dépasser les contradictions constitutives de la modernité politique elle-même, non pas en général ou à long terme, mais concrètement, aujourd’hui, au cœur de nos luttes contemporaines d’auto-émancipation contre l’impérialisme toujours plus agressif du nouveau désordre mondial.

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Publié initialement dans Historical Materialism, vol. 33, n° 3, 2025 (mise en ligne en juillet 2026). Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq.


Notes

[1] Ce texte propose une présentation thématique de quelques-uns des principaux arguments en faveur d’une compréhension stratégique de l’hégémonie que j’ai développés dans mon ouvrage Radical Politics: On the Causes of Contemporary Emancipation (Oxford University Press, 2023), en particulier au chapitre 3 (p. 128-177).

Des versions antérieures ont été présentées lors des rencontres suivantes : la conférence Communication, Capitalism and Critique: Critical Media Sociology in the 21st Century du Research Network 18 (Sociology of Communications and Media Research) de l’European Sociological Association, au Politecnico di Torino (2022) ; le cycle de séminaires Gramsci d’urgència, Comprendre i sentir la realitat per transformar-la, organisé par l’Associació d’Estudis Gramscians de Catalunya, le Centre d’Estudis d’Unitat Popular et la Fundació Neus Català à l’Universitat Pompeu Fabra de Barcelone (2023) ; le programme doctoral des professeur·es invité·es du département de sciences sociales et politiques de l’Università di Cagliari (2024) ; et l’Universidad de Verano de Anticapitalistas à Ségovie (2025).

Je remercie les participant·es à ces rencontres pour leurs remarques et critiques fraternelles.

Les références aux Cahiers de prison de Gramsci renvoient à l’édition critique italienne (Gramsci 1975). Je suis la norme internationale désormais établie : numéro du cahier (Q), numéro de la note (§), puis numéro de page. Les dates de rédaction des différentes notes suivent la chronologie établie par Gianni Francioni, avec les révisions proposées par Giuseppe Cospito dans « Verso l’edizione critica e integrale dei Quaderni del carcere » (2011).

[2] Voir Francesca Chiarotto, Operazione Gramsci. Alla conquista degli intellettuali nell’Italia del dopoguerra [Opération Gramsci. À la conquête des intellectuels dans l’Italie de l’après-guerre], Milan, Bruno Mondadori, 2011.

[3] J’ai tenté de retracer l’émergence de cette lecture de l’hégémonie, depuis sa réception dans l’Italie de l’après-guerre jusqu’à la diffusion internationale ultérieure de la pensée de Gramsci, en relation avec le « simulacre » de la « révolution passive », dans mon ouvrage Radical Politics: On the Causes of Contemporary Emancipation, notamment p. 132-150.

[4] Voir Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale, traduit de l’anglais par Julien Abriel, préface d’Étienne Balibar, Besançon, Les Solitaires intempestifs, 2009 (édition originale anglaise, 1985) ; Stuart Hall, The Hard Road to Renewal: Thatcherism and the Crisis of the Left, Londres, Verso, 1988 ; Giovanni Arrighi, The Geometry of Imperialism: The Limits of Hobson’s Paradigm, Londres, New Left Books, 1978 ; Ranajit Guha, Dominance without Hegemony: History and Power in Colonial India, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1997 ; Partha Chatterjee, Nationalist Thought and the Colonial World: A Derivative Discourse?, Londres, Zed Books, 1986 ; The Politics of the Governed: Reflections on Popular Politics in Most of the World, New York, Columbia University Press, 2004 ; I Am the People: Reflections on Popular Sovereignty Today, New York, Columbia University Press, 2020.

[5] Parmi les nombreuses études historiques, philologiques et théoriques récemment consacrées aux Cahiers de prison, certaines des plus importantes à avoir mis l’accent sur les contextes et les objectifs politiques de Gramsci sont : Alvaro Bianchi, Gramsci’s Laboratory: Philosophy, History and Politics, Leyde, Brill, 2019 [2008] ; Yohann Douet, L’Histoire et la question de la modernité chez Antonio Gramsci, Paris, Classiques Garnier, 2022 ; Romain Descendre et Jean-Claude Zancarini, L’Œuvre-vie d’Antonio Gramsci, Paris, La Découverte, 2023 ; Gianni Fresu, Questioni gramsciane. Dall’interpretazione alla trasformazione del mondo, Milan, Meltemi, 2024 ; Guido Liguori, Nuovi sentieri gramsciani, Rome, Bordeaux Edizioni, 2024.

[6] Voir Peter D. Thomas, Radical Politics: On the Causes of Contemporary Emancipation, notamment p. 5-7.

[7] Sur le concept spécifique de previsione (« prévision ») chez Gramsci, voir Nicola Badaloni, « Gramsci : la filosofia della prassi come previsione », dans Eric J. Hobsbawm et al. (dir.), Storia del marxismo, vol. III, Il marxismo nell’età della Terza Internazionale, t. 2, Turin, Einaudi, 1981, p. 251-340 ; et, pour un prolongement original de cette perspective appliqué à la politique mondiale contemporaine, Gillian Hart, « Modalities of Conjunctural Analysis: “Seeing the Present Differently” through Global Lenses », Antipode, vol. 56, n° 1, 2024, p. 135-164.

[8] Pour cette raison, parmi beaucoup d’autres, la pensée de Gramsci ne saurait être réduite à une valorisation de la « société civile », qu’il conçoit au contraire précisément comme une « ruse » de l’État intégral bourgeois. Malgré les critiques répétées portant sur les limites conceptuelles et philologiques de cette interprétation, l’ombre de Norberto Bobbio, « Gramsci e la concezione della società civile » [Gramsci et la conception de la société civile], dans Saggi su Gramsci, Milan, Feltrinelli, 1990 [1969], p. 38-65, continue de planer sur nombre de discussions contemporaines de cette question.

[9] Gramsci décrit le chemin tortueux de l’émancipation des groupes sociaux subalternes dans la note « Histoire des classes subalternes », Q3, § 90, p. 372-373 (août 1930), réécrite quelques années plus tard en Q25, § 5, p. 2287-2289. Le recueil de textes méticuleusement établi et analysé par Joseph A. Buttigieg et Marcus E. Green dans Antonio Gramsci, Subaltern Social Groups: A Critical Edition of Prison Notebook 25, New York, Columbia University Press, 2021, permet de reconstruire le cheminement de la pensée de Gramsci lui-même sur ces questions. Pour une tentative féconde de penser les « phases » de l’autonomisation relative en rapport avec la politique mondiale récente, voir John Chalcraft, From Subordination to Revolution: A Gramscian Theory of Popular Mobilization, Oakland, University of California Press, 2025.

[10] Voir Q13, § 1, p. 1561 (mai 1932), où Gramsci établit explicitement un lien entre le processus de « réforme intellectuelle et morale » et « un programme de réforme économique ».

[11] Ce thème est étudié de manière approfondie dans Alberto Burgio, Gramsci storico. Una lettura dei « Quaderni del carcere », Bari, Laterza, 2002.

[12] Voir Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », dans Michael Löwy, Walter Benjamin : Avertissement d’incendie. Une lecture des thèses « Sur le concept d’histoire », Paris, Éditions de l’Éclat, 2001.

[13] Voir, par exemple, Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l’Europe. La pensée postcoloniale et la différence historique, traduit de l’anglais par Olivier Ruchet et Nicolas Vieillescazes, Paris, Éditions Amsterdam, 2009 ; Amy Allen, The End of Progress: Decolonizing the Normative Foundations of Critical Theory, New York, Columbia University Press, 2016.

[14] J’emploie ici la notion de processus d’apprentissage [Lernprozess] au sens processuel développé par Klaus Holzkamp dans Lernen: Subjektwissenschaftliche Grundlegung, Francfort-sur-le-Main, Campus Verlag, 1995.

[15] J’emploie ici la notion de processus d’apprentissage [Lernprozess] au sens processuel développé par Klaus Holzkamp dans Lernen: Subjektwissenschaftliche Grundlegung, Francfort-sur-le-Main, Campus Verlag, 1995. Bien qu’elle soit formulée en des termes différents, la notion de résolution de problèmes occupe également une place centrale dans la tentative récente de Rahel Jaeggi, Progress and Regression, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 2025 [2023], pour défendre une conception normative du progrès en termes de changement social.

[16] Voir, par exemple, Rainer Forst, Normativity and Power: Analyzing Social Orders of Justification, Oxford, Oxford University Press, 2017 [2015], qui conçoit le rapport entre normativité et justification en des termes qui constituent en réalité des variantes de la notion tardive, chez Weber, d’une forme de justification « démocratique » de la domination [Herrschaft] — laquelle demeure une domination, si démocratiquement justifiée soit-elle. Sur cette dimension de la pensée de Weber, voir Iván Szelényi, « Weber’s Theory of Domination and Post-Communist Capitalisms », Theory and Society, vol. 45, n° 1, 2016, p. 1-24.

[17] Voir, par exemple, les notes de Gramsci sur le rôle contradictoire des utopies dans le développement des imaginaires politiques des groupes sociaux subalternes, et notamment son analyse du mouvement du XIXᵉ siècle rassemblé autour de Davide Lazzaretti en Toscane : Q3, § 12, p. 297-299 (mai 1930) ; Q25, § 1, p. 2279-2283 (juillet-août 1934).

[18] Q10I, § 13, p. 1238 (fin mai 1932).

[19] Cette filiation a été soulignée par Quintin Hoare et Geoffrey Nowell Smith dans leurs notes à Antonio Gramsci, Selections from the Prison Notebooks, éd. et trad. Quintin Hoare et Geoffrey Nowell Smith, Londres, Lawrence and Wishart, 1971, p. 55. L’étude la plus complète des multiples dimensions de l’hégémonie comme direction dans le mouvement révolutionnaire russe est celle de Craig Brandist, The Dimensions of Hegemony: Language, Culture and Politics in Revolutionary Russia, Leyde, Brill, 2015.

[20] Sur la dimension d’autofondation de la notion wébérienne de pouvoir charismatique, voir Sara R. Farris, Max Weber’s Theory of Personality: Individuation, Politics and Orientalism in the Sociology of Religion, Leyde, Brill, 2013, notamment p. 197-201.

[21] Terme habituellement traduit par « pouvoir » ou « autorité souveraine » mais, dans son interprétation de la pensée de Lénine, Lars Lih lui accorde une signification particulière, non réductible à « pouvoir d’Etat » (NdT).

[22] Voir Lars T. Lih, Lenin Rediscovered: What Is to Be Done? in Context, Leyde, Brill, 2006, et What Was Bolshevism?, Chicago, Haymarket Books, 2024, qui ont profondément renouvelé notre compréhension des différents vocabulaires politiques de Lénine et de sa pratique de l’agitation.

[23] Sur l’importance des études universitaires de linguistique historique suivies par Gramsci pour l’élaboration ultérieure de son vocabulaire politique, voir Franco Lo Piparo, Lingua, intellettuali, egemonia in Gramsci, Rome-Bari, Laterza, 1979 ; Peter Ives, Gramsci’s Politics of Language: Engaging the Bakhtin Circle and the Frankfurt School, Toronto, University of Toronto Press, 2004 ; Giancarlo Schirru, « Antonio Gramsci, studente di linguistica », Studi storici, vol. 52, n° 4, 2011, p. 925-973 ; Alessandro Carlucci, Gramsci and Languages: Unification, Diversity, Hegemony, Leyde, Brill, 2013.

[24] Pour cette raison, l’affirmation répétée de Laclau et Mouffe selon laquelle la notion d’une alliance entre classes économiques préconstituées constitue le trait central de la conception léninienne de l’hégémonie nous renseigne peut-être davantage sur les présupposés subjectivistes et les conséquences de leur propre théorie que sur la fonction de l’hégémonie dans le mouvement révolutionnaire russe. Voir Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale, trad. Julien Abriel, préface d’Étienne Balibar, Besançon, Les Solitaires intempestifs, 2009 [1985].

[25] Q15, § 4, p. 1752 (février 1933). Les tentatives visant à réduire Gramsci à une variante du paradigme élitiste doivent faire abstraction de la manière dont sa conception de la politique d’auto-émancipation comme rapport pédagogique œuvre à déconstruire ces hiérarchies, y compris — et peut-être surtout — sous leurs formes supposément démocratiques et représentatives. Voir Maurice A. Finocchiaro, Beyond Right and Left: Democratic Elitism in Mosca and Gramsci, New Haven, Yale University Press, 1999.

[26] La conception de la politique révolutionnaire comme hypothèse expérimentale, ou comme « pari », occupait une place centrale dans la pensée de Daniel Bensaïd ; voir Daniel Bensaïd, « Puissance du communisme », Contretemps, n° 4, 2009, p. 13-16 et, pour une présentation d’ensemble de l’évolution de sa pensée, Darren Roso, Daniel Bensaïd: From the Actuality of the Revolution to the Melancholic Wager, Leyde, Brill, 2024.

[27] La théorie de la “troisième période », censée succéder à celle de la révolution mondiale imminente (entre octobre 1917 et la défaite de la révolution allemande) et de la « stabilisation relative » des années 1920, a été adoptée par l’Internationale communiste lors de son 6e congrès (1928). Elle se caractérise par une vision catastrophiste du capitalisme, perçu comme à la veille de son effondrement et un cours sectaire exacerbé, assimilant les partis sociaux-démocrates au « social-fascisme » (NdT).

[28] Sur l’évolution de la notion de Prince moderne chez Gramsci, voir Fabio Frosini, « Luigi Russo e Georges Sorel: sulla genesi del “moderno Principe” nei Quaderni del carcere di Antonio Gramsci », Studi storici, vol. 54, n° 3, 2013, p. 545-589. J’ai étudié la relation entre le Prince moderne et le « constituantisme » de Gramsci dans Peter D. Thomas, « Towards the Modern Prince », dans Roberto M. Dainotto et Fredric Jameson (dir.), Gramsci in the World, Durham, Duke University Press, 2020. Sur la nouvelle conception de la politique élaborée par Gramsci dans les dernières phases du projet des Cahiers de prison, voir Francesca Antonini, « Pessimism of the Intellect, Optimism of the Will: Gramsci’s Political Thought in the Last Miscellaneous Notebooks », Rethinking Marxism, vol. 31, n° 1, 2019, p. 42-57 ; et « Fra “vecchia” e “nuova” politica. Stato, partito e burocrazia negli ultimi quaderni miscellanei », dans Gianni Francioni et Francesco Giasi (dir.), Un nuovo Gramsci. Biografia, temi, interpretazioni, Rome, Viella, 2020.

[29] Pour mes premières explorations de l’articulation entre pédagogie et expérimentation chez Gramsci, voir Peter D. Thomas, « Η ιδέα του κομμουνισμού και το ζήτημα της οργάνωσης » [« L’idée du communisme et la question de l’organisation »], Ουτοπία, n° 100, 2012, p. 117-134, ainsi que « Hegemony, Passive Revolution and the Modern Prince », Thesis Eleven, vol. 117, n° 1, 2013, p. 20-39. L’idée selon laquelle l’expérimentation constitue un trait distinctif de la conception gramscienne de l’organisation politique est développée avec force dans Panagiotis Sotiris, « The Modern Prince as Laboratory of Political Intellectuality », International Gramsci Journal, vol. 3, n° 2, 2019, p. 2-38.

[30]  Q6, § 138, p. 802 (août 1931).

[31]  Q11, § 25, p. 1429 (juillet-août 1932).

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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