Joseph Déjacque, À bas les chefs. Écrits libertaires (1847-1863), Paris, La Fabrique, 2016, 15 euros. Textes présentés par Thomas Bouchet.

 

Écrire combattre (par Thomas Bouchet)

Ô Scandale !

Grand éducateur des sourds et muets,
souffle révolutionnaire,

déité satanique, déploie tes ailes et vibre sur le monde.

[…] À toi ma plume et ma lèvre, Scandale !1

 

« Par-dessus tout dangereux »2

Le 7 juillet 1848, le colleur de papier Joseph Déjacque, âgé alors de vingt-six ans, est mis en état d’arrestation. Il est l’un des très nombreux suspects que les forces de l’ordre poursuivent après les sanglants combats de barricades de la fin juin. Quatre jours d’insurrection et de guerre civile (23-26 juin) ont laissé des milliers de morts sur le pavé de Paris. Le général Eugène Cavaignac est depuis le 24 juin à la tête de l’État : l’Assemblée lui a accordé les pleins pouvoirs exécutifs pour assurer la victoire de la république dite modérée sur la république démocratique et sociale.

Dans l’épais dossier « Joseph Déjacque » de la commission militaire d’enquête sur l’insurrection de juin 1848 se trouve l’essentiel de ce qu’il est possible de savoir sur cet homme entre sa naissance (27 décembre 18213) et l’été 1848. L’instruction est menée à charge. Le portrait de l’accusé en est affecté : ce que les accusateurs cherchent à prouver, c’est sa dangerosité.

L’enquête porte d’abord sur le comportement de Déjacque pendant l’insurrection de juin. Il en résulte que rien ne prouve son engagement aux barricades. Aucun témoin n’est en mesure de reconstituer son emploi du temps entre le 22 et le 24. À en croire Dager, capitaine dans la 4e légion de la garde nationale, il a rejoint sa compagnie au soir du 24 puis, « calme et taciturne », il a fait son service. « Déjacque, conclut-il, est un de ces hommes qui montent la tête aux autres mais je ne crois pas qu’il soit de nature à prendre les armes par lui-même. »

Aussi est-ce surtout le Joseph Déjacque d’avant juin 1848 qui intéresse ses accusateurs. Ils sollicitent en particulier les témoignages de ses employeurs depuis 1834, l’année où il a été placé à l’âge de 12 ans en apprentissage chez Messener, un manufacturier de papiers peints et veloutés dans le faubourg Saint-Antoine. Il apparaît que le jeune Déjacque était apprécié de la plupart de ses patrons : il « se recommandait de lui-même par son application et sa bonne tenue » ; il « était fort aimé » ; il s’est « toujours bien comporté ». D’autres lui reprochent cependant de s’être heurté à eux : Maigret, négociant en papiers peints boulevard des Capucines, qui l’a employé entre 1839 et 1841, rapporte que son commis de vente « manifestait déjà des idées d’indépendance » avant son enrôlement dans la marine de guerre entre 1841 et 1843 ; Dessauces, négociant en papiers peints rue Louis-le-Grand, a « dû le congédier à cause de son orgueil et de sa susceptibilité » en 1846.

« Il faisait, ajoute Dessauces, beaucoup de lectures et de mauvaises lectures, il faisait quelques vers ». Messener confirme : avant son entrée en apprentissage Déjacque a été inscrit dans une école de la rue Lenoir par les soins de sa mère lingère, « son goût pour l’étude s’est toujours plus développé et il a fait des progrès surprenants, il compose, et prend sur son sommeil pour satisfaire cette passion de littérature qui semble le dominer ». Dans le dossier d’accusation sont réunis des écrits datables de 1847 ou du début 1848 où Déjacque dénonce la monarchie de Juillet et la politique de Thiers ou de Guizot, salue l’insurrection de Palerme en janvier 1848, s’insurge contre l’exploitation des plus pauvres au quotidien. L’un de ses poèmes s’intitule « La Misère », un autre « Du Pain et du Travail ». Dans un texte du 25 août 1847 sur les boulangers de Paris, il s’emporte : « On applique bien les peines les plus sévères au malheureux qui torturé par la faim, cédant au vertige qu’elle donne, dérobe à la devanture d’une boutique un morceau de pain, pourquoi n’imposerait-on pas une peine égale à ces voleurs patentés [les boulangers] qui n’ont pas comme les premiers pour excuse les circonstances atténuantes de la nécessité. »

Un esprit d’indépendance, de l’instruction, « beaucoup d’intelligence » (deux de ses employeurs insistent sur ce point) : le « Poète socialiste Déjacque » intrigue ceux qui ne peuvent concevoir la réalité d’une culture ouvrière autonome ; l’auteur d’une note versée au dossier d’instruction de la Commission de 1848 pense que « c’est un être ayant reçu une éducation libérale que l’inconduite ou quelque grand vice aura fait descendre au rang qu’il se donne, ou c’est un de ces entrepreneurs de désorganisation qui prend un masque pour se rapprocher des masses crédules dont il travaille à exploiter l’ignorance ».

Les informations glanées sur les agissements de Déjacque pendant les quatre premiers mois de la deuxième République (février à juin 1848) montrent aux vainqueurs de Juin qu’ils ont affaire à un homme déterminé. Le concierge de son immeuble rue Saint-Honoré n’a certes rien remarqué de suspect depuis son entrée dans les lieux fin 1847 ; sa participation aux séances de divers clubs – club de l’Atelier puis club des Femmes – ne fait pas de lui un homme du désordre. En revanche, d’après le capitaine Dager, il a tenu des propos incendiaires au moment des élections des officiers de la garde nationale : « l’indignation publique avait beau se manifester, quoiqu’on lui retirât la parole, il la reprenait sans cesse pour soutenir les thèses les plus irritantes ». En outre, il a fait paraître le 31 mai dans le journal radical La Commune de Paris une dénonciation des calomnies dont les ouvriers employés aux ateliers nationaux sont victimes. « Vous nous trouverez toujours à notre poste de démocrates, la plume ou le fusil au poing », conclut-il avant d’ajouter « Salut et mépris » et de signer « Joseph Déjacque, ouvrier colleur, embrigadé depuis trois semaines aux ateliers nationaux ».

Les accusateurs ne retiennent pas que Déjacque a souffert comme la plupart des ouvriers parisiens de la crise économique – son concierge signale pourtant qu’il éprouvait des difficultés à payer son loyer, et il est entré aux ateliers nationaux pour y trouver du travail ; ou qu’il a cosigné au lendemain de la révolution de Février une tribune dénonçant les bris de machines et appelant les ouvriers au calme4 ; ou encore qu’il n’a jamais été convaincu de participation à des mouvements de type insurrectionnel. Les textes qu’il a composés après Février (« La Proclamation de la République » ; « À Metternich » ; « Aux ci-devant dynastiques » ; « Une heure aux Tuileries », « Février et Juin ») suffisent à prouver qu’il met sa plume au service d’idées subversives.

Déjacque est condamné à la déportation et transféré à Cherbourg, au fort du Homet puis sur les pontons. Pourtant, les efforts de ceux qui défendent son dossier, tels son infatigable mère ou le représentant du peuple Charles Lagrange (Déjacque figure sur sa liste des « citoyens déportés pour lesquels depuis longtemps les certificats les plus concluants ont été déposés »), finissent apparemment par payer : au printemps 1849, il regagne Paris.

Il y fait l’objet d’une surveillance étroite. Il est arrêté une première fois en juin 1849 rue Saint-Honoré et relâché, arrêté à nouveau en septembre 1849 pour détention d’armes et de munitions de guerre ; cette fois il écope d’un mois de prison, d’autant qu’a été saisi chez lui un « projet de décret défendant à tout militaire ou agent de la force publique de résister au peuple en cas d’insurrection ». Incarcéré à Sainte-Pélagie, il participe en septembre à un banquet de détenus organisé pour commémorer la République de 1792 où il prononce un toast « aux révolutionnaires de 1792 et de 1793 ».

Fin 1851, tandis que le président de la République Bonaparte et le parti de l’Ordre dirigé par Thiers se disputent le pouvoir, Déjacque signe Les Lazaréennes, un recueil de fables et de poésies sociales rédigées entre 1847 et 1851 ; cet ouvrage lui vaut des poursuites pour un « triple délit d’excitation à la haine du gouvernement de la République, d’excitation à la haine entre les citoyens, et d’apologie de faits qualifiés crimes par la loi ». Il reste aux yeux des autorités de l’automne 1851 l’homme dangereux qu’il était en 1848. Il est condamné le 22 octobre à deux ans de prison et à 2 000 francs d’amende5, mais le coup d’État réussi par Louis Napoléon Bonaparte le 2 décembre 1851 a pour Déjacque un effet inattendu : sa détention s’interrompt et il décide de profiter de sa liberté retrouvée pour quitter la France au début de l’année 1852.

 

« Véritable type enfin du prolétaire parisien »6

L’exilé Déjacque s’installe d’abord à Londres (1852), puis à Jersey (1852-1854). Comme les plus pauvres et les plus radicaux de ceux qui ont quitté la France avant ou après le 2 décembre, il connaît un quotidien difficile, marqué par le manque d’argent et les querelles entre proscrits. L’essentiel de ce qu’on sait sur ses mois londoniens vient d’un de ses compagnons d’infortune, Gustave Lefrançais, qui rejoint Londres en mai 1852. Les deux hommes se sont croisés dans les clubs parisiens de 1848 ; Déjacque, se souvient Lefrançais, était auteur de « petits poèmes dans lesquels il dépeint en traits poignants et énergiques les misères des prolétaires ». Les deux hommes entretiennent à Londres des relations amicales. Comme beaucoup d’autres ils doivent souvent se contenter des quelques shillings distribués chaque semaine aux proscrits sans travail. Ils partagent dans le quartier de Soho un ordinaire modeste : « Le matin un peu de café au lait où il entre plus des deux tiers d’eau et un atome de cassonade ; le soir quelques tranches de foie de bœuf grillé ; c’est plus savoureux et ça épargne le beurre »7.

C’est Déjacque qui met en garde Lefrançais contre les groupes politiques en concurrence à Londres, contre les ambitions de leurs leaders Ledru-Rollin, Louis Blanc, Félix Pyat. Lefrançais, Déjacque et quelques autres « indépendants » fondent « La Sociale », une société d’entraide ouvrière qui renforce la solidarité au quotidien et défend des positions militantes radicales.

Les obsèques du proscrit François Goujon à Hampstead (24 juin 1852) permettent à Déjacque d’affirmer ses positions avec virulence et éclat. Certes, « les républicains bourgeois, dont il a flagellé maintes fois le lâche égoïsme dans les réunions de proscrits, ne le connaissent que trop » – il leur a déjà reproché leur indifférence vis-à-vis de leurs compagnons plongés dans la misère. Cette fois pourtant, les vibrations de sa « voix stridente, presque sauvage » entraînent chez les chefs de la proscription de l’épouvante, de la colère ou de l’abattement : après avoir rappelé que quatre ans plus tôt les prolétaires se faisaient massacrer dans Paris, il adresse des vers vengeurs à Ledru-Rollin, Blanc, Nadaud et aux autres : « Le coup d’État de Juin, ce vampire anonyme, / En vous, Tribuns, en vous, Bourgeois, s’est incarné ».

Le récit de cet épisode par Lefrançais contient un portrait physique du « poète des misérables ». Déjacque est en juin 1852 « un homme, jeune encore et pourtant déjà presque chauve, la figure hâve et blafarde, au regard à la fois triste et narquois, véritable type enfin du prolétaire parisien ». Publiés un tiers de siècle après ces faits, les Souvenirs de Lefrançais sont une relecture d’un passé lointain. Il n’en reste pas moins que Déjacque y apparaît avec une netteté remarquable jusqu’à la fin de l’année 1852 : c’est alors qu’il gagne Jersey.

Victor Schœlcher et Victor Hugo croisent Déjacque à Jersey. Schœlcher, qui préside le 1er mars 1853 une séance de la Société fraternelle des proscrits républicains, en garde un très mauvais souvenir : pendant la séance Déjacque s’agite puis « quitte sa place et se promène dans la salle, une canne à la main. Le président l’invite à s’asseoir, il refuse. Le président le rappelle à l’ordre. Il déclare qu’il se f… du rappel à l’ordre et d’une assemblée comme celle où il se trouve »8. Victor Hugo dénonce les agissements de ceux qu’il surnomme les « exaltés » ou les « terroristes », Déjacque en particulier. Il quitte la Société quelques jours après l’esclandre9.

Le 26 juillet 1853, à l’occasion des obsèques de la proscrite Louise Julien, Joseph Déjacque fait de nouveau parler de lui. Le socialiste Pierre Leroux rapporte qu’après le discours funèbre prononcé par Victor Hugo au nom des proscrits, Déjacque s’empare de la parole pour contester à l’orateur le droit de parler en son nom et pour dénoncer son modérantisme. Il émet, lui, le vœu « de marcher enfin au renversement de la vieille société et à la terre promise de la liberté et de l’harmonie, le flambeau d’une main et le glaive de l’autre ». Il ironise sur la présence de Dieu dans le discours de Victor Hugo : « Toutes les facultés de la nature humaine doivent être affranchies, s’écrie-t-il […] Proudhon a très bien prouvé que Dieu est un tyran. » Puis il proclame que « La Science est déicide, et [que] la poésie aussi lorsque le moment est venu ». Selon Leroux Déjacque s’en prend pour finir – insulte suprême – au talent de Hugo : il met les rieurs de son côté en expliquant que sa « lune-hostie » est tout juste bonne à faire aboyer les chiens10. Mortifié, Hugo écrit à Schœlcher le 2 août 1853 : « Ici, […] le Déjacque que vous connaissez a cru devoir parler après moi. Son discours est insignifiant, mais il aurait pu être autre. J’ai déclaré à la proscription que, puisqu’elle ne savait pas faire respecter ses décisions, je ne consentirai plus à me faire le porte-voix de tous et à parler en leur nom »11.

Déjacque, qui « vit sans famille » et qui mène un combat sans concession en compagnie d’un autre proscrit maximaliste nommé Seigneuret, impressionne et inquiète Leroux. La Grève de Samarez rend compte de la qualité des écrits de Déjacque (« ses vers pourraient quelquefois donner de la jalousie aux plus grands poètes »), de sa force de caractère (il aurait un beau jour décidé de ne plus s’alimenter, « résolu à s’observer mourir »). Leroux propose en définitive le portrait sensible d’un écorché vif : « Le voilà ! Comme il a l’air triste ! Sa personne a de l’élégance et de la noblesse. Sa voix est douce, sa parole calme, son ton pénétré […] Mais que d’âcreté dans ses paroles, et quel désordre dans ses idées ! Comment ce poète prolétaire est-il arrivé à cette noire misanthropie, à ce désespoir farouche ? […] Il croyait apparemment trouver l’égalité dans la proscription. Il y trouva des riches et des pauvres, et le voilà portant sa misère la menace à la bouche. » Hugo ne partage pas ce jugement. Il ne garde en mémoire que l’âpre violence de Déjacque. Apprenant qu’Emmanuel Barthélemy (un ouvrier mécanicien en exil à Londres) est accusé d’un double meurtre, il écrit à Schœlcher que « Barthélemy a appliqué Déjacque »12 (17 décembre 1854).

 

« Un an-archiste »13

Lorsque Victor Hugo ose le parallèle avec Barthélemy, Déjacque a déjà quitté Jersey depuis plusieurs mois pour les Etats-Unis14. Son souvenir s’efface sur les îles Britanniques. Seul Leroux évoque ponctuellement son existence outre-Atlantique. Il écrit en 1858 dans son journal L’Espérance que, puisque Proudhon se discrédite par ses positions misogynes, c’est Déjacque qui est appelé à prendre le relais : « L’étendard Liberté est aujourd’hui aux mains d’un de ses disciples, d’un an-archiste comme lui, mais qui prend l’an-archie plus au sérieux encore que lui. C’est Déjacque, un prolétaire, qui écrit à New York une feuille dont le titre, néologisme inventé par lui, exprime bien sa pensée : le Libertaire »15. Leroux ajoute un peu plus tard, dans La Grève de Samarez, qu’après Jersey Déjacque s’est perdu « dans le désert des civilisés. Pendant qu’on débattra la question de l’esclavage des Noirs, lui, l’esclave blanc marron passera dans les rues de New York ! »

La vie quotidienne de Déjacque à New York (1854-1855), puis à La Nouvelle-Orléans (1855-1858), puis de nouveau à New York (1858-1861) est mal connue. Des annonces insérées dans divers journaux dont le sien – Le Libertaire – stipulent qu’il est « ouvrier et décorateur », spécialisé en « peinture et collage de papier ». Il peine sans doute à stabiliser sa situation professionnelle. Le contexte économique est incertain dans les villes américaines au cours de la seconde moitié des années 1850 ; aux périodes d’activité succèdent des mortes-saisons où le chômage sévit ; la montée des tensions entre États du Nord et États du Sud fragilise la vie économique ; et Déjacque ne parle pas l’anglais, ce qui réduit le nombre de ses clients potentiels.

Son activisme militant est mesurable par le biais de ses écrits, des efforts qu’il déploie pour les faire connaître, des réactions qu’il déclenche. Il fait en 1854 une entrée fracassante à New York lorsqu’il présente en public, avec le soutien de la section new-yorkaise de la Société de la république universelle, un texte écrit à Jersey en 1852-1853, intitulé « La Question révolutionnaire », et complété juste avant le départ de Jersey par cinq notes. Aux lendemains de cette séance les dirigeants républicains modérés de la section prennent leurs distances avec Déjacque dans les colonnes du journal new-yorkais Le Républicain : « Dans ce travail se trouvent émises des pensées antisociales ». La réponse de Déjacque ne se fait pas attendre. Il persiste dans sa critique radicale de la religion, de la famille, de la propriété, du gouvernement ; il dénonce et moque la lâcheté de ses contradicteurs et il conclut : « Il en est qui, pour la correction de ces drôles, leur administrent une bonne volée de bois vert sur les épaules. D’autres – et à l’occasion je suis de ce nombre – se contentent de les prendre par l’oreille, de les traîner en public et de leur cracher leur nom au visage »16.

C’est après avoir quitté New York pour La Nouvelle-Orléans que Déjacque publie trois ans plus tard plusieurs textes : Les Lazaréennes, fables et chansons, poésies sociales (version augmentée des Lazaréennes de 1851) en mars ; De l’Être-humain mâle et femelle, lettre à P. J. Proudhon en mai ; Béranger au pilori en août. Les deux derniers écrits sont de virulents pamphlets dirigés respectivement contre divers aspects de la pensée de Proudhon (notamment sa misogynie) et contre le chansonnier qui vient de mourir. Les publications de 1857 n’ont guère de succès – l’appel lancé fin 1856 pour Les Lazaréennes ne permet de recueillir que quatre souscriptions17.

Lorsqu’il réalise que « L’Humanisphère, utopie anarchique », rédigé en 1857, ne trouvera pas de lecteurs à La Nouvelle-Orléans, Déjacque repart pour New York (début 1858). Faute de souscripteurs il crée un journal qui lui permet de publier « L’Humanisphère » par livraisons, et dont il est pour ainsi dire l’unique contributeur : le premier numéro du Libertaire. Journal du Mouvement Social voit le jour le 9 juin 1858. Déjacque fait du Libertaire une tribune pour de nombreux écrits : L’Humanisphère jusqu’en août 1859 mais aussi des articles sur un nombre considérable de sujets, les textes de discours, un drame18, des poèmes, des comptes rendus, des annonces.

Placé sous surveillance par les autorités qui en perturbent l’acheminement (notamment dans les États du Sud), Le Libertaire est mentionné et cité dans quelques journaux révolutionnaires aux États-Unis ou en Europe. Des relations s’établissent notamment avec Le Bien-Être social (Bruxelles). Les deux titres procèdent à des échanges de numéros et facilitent les abonnements d’un continent à l’autre. Le Bien-Être social reproduit des textes publiés par Déjacque dans Le Libertaire19. À l’inverse, le nom de Déjacque figure dans une liste de souscripteurs pour le journal new-yorkais Le Revendicateur – il contribue pour un dollar20. Mais, pour des raisons à la fois politiques et financières, tous les journaux révolutionnaires de cette époque connaissent des difficultés insurmontables et périclitent. Le dernier numéro du Libertaire est daté du 4 février 1861 : Déjacque est alors à bout de souffle ; il n’a presque plus d’acheteurs ni d’abonnés.

En février 1861 il écrit de New York à Pierre Vésinier, un proscrit domicilié en Suisse : « C’est […] mon intention de me rapprocher de France si je peux trouver une occasion de partir à bord d’un vapeur sans bourse délier »21. Il met son projet à exécution sans qu’on sache ni quand ni comment. Il finit par regagner Paris. Quelques lettres qu’il envoie à Proudhon prouvent qu’il n’a toujours pas baissé pavillon à la fin de l’année 186322. Puis c’est dans les registres de l’hospice de Bicêtre que figurent les ultimes informations sur son existence. Il y est admis le 22 avril 1864 comme aliéné sur demande du préfet de police : domicilié rue du faubourg Saint-Honoré, toujours célibataire, il est d’après le certificat d’entrée daté du 23 avril « atteint d’hallucinations. Un ange lui a révélé qu’il était fils de Dieu. Il doit informer l’univers. Tremblements des lèvres, contraction des pupilles, soupçon de paralysie générale ». Au début de l’automne 1864, Auguste Blanqui ne sait pas que Déjacque est revenu à Paris lorsqu’il demande de ses nouvelles à un de ses correspondants belges : « Et Déjacque, l’Américain ? En avez-vous entendu parler ainsi que du Libertaire ? Je suppose que la guerre d’Amérique a balayé cette feuille, qui était fort remarquable, je le dis encore une fois »23.

C’est dans l’anonymat le plus complet que Joseph Déjacque meurt à l’hospice de Bicêtre le 18 novembre 1865 à six heures du soir24.

 

Déjacque par lui-même : « mon visage est mobile comme
la physionomie de l’onde »
25

Le faisceau des jugements portés sur Joseph Déjacque ne suffit pas à reconstituer son portrait. Le principal intéressé livre lui-même des informations qui permettent d’affiner ses traits. Lorsqu’en 1853 il s’oppose à Victor Hugo lors des obsèques de Louise Julien, il revendique justement ce droit de parler à la première personne du singulier. La véritable liberté, affirme-t-il, c’est que chacun soit toujours en situation de construire sa propre existence. Cette volonté d’autonomie est perceptible dès 1848. Pendant l’instruction qui suit son arrestation, « il se vante, rapporte l’un de ses accusateurs, d’être l’apôtre du socialisme et prêche volontiers que l’insurrection est un devoir » ; avec un autre, il se montre plus direct : « Je professe la Doctrine socialiste et il m’est arrivé souvent […] de faire de la propagande et de chercher à faire des prosélytes. » Trois ans plus tard, au procès des Lazaréennes, il paraît que « le sieur Dejacques [sic] s’est défendu en personne »26.

Mais c’est avant tout dans ses écrits que Déjacque lève une partie du voile. Il évoque la grande pauvreté qui le handicape dans ses projets d’écriture et qui l’empêche d’inscrire dans la durée l’expérience d’un Libertaire dont il est à la fois le quasi unique rédacteur, le plieur, le porteur, le gérant, l’actionnaire. Il parle aussi de la pénibilité de son travail d’ouvrier peintre et colleur, et de problèmes de santé. Dans son avant-dernière lettre connue à Proudhon (3 décembre 1863), il dit quelques mots de ses souffrances aux entrailles et au crâne, et de sa vue dégradée.

Il revient parfois sur certaines étapes de son parcours : il est sans doute l’« ex-matelot » qui, sur l’une des mers du globe, entre 1841 et 1843, a répondu « l’autorité a toujours tort » à un capitaine de corvette prétendant qu’« un chef a toujours raison » (Le Libertaire, 31 août 1858). Il glisse dans Le Libertaire du 26 novembre 1859 qu’il a « séjourné quelques semaines à Bruxelles » au début de l’année 1852 avant de gagner Londres, mais sans précision. À ces bribes dispersées on pourrait ajouter ce que distillent ses fables et poésies sociales, et Le Libertaire du 31 août 1858 informe sur certaines de ses prises de position, que les autres sources ne relaient pas : à La Nouvelle-Orléans, il porte un jour dans un bar un toast « à l’affranchissement de tous les hommes, noirs ou blancs. À la communion libre et égalitaire des producteurs de tous sexes et de toutes races au banquet social » et il lit une autre fois dans une beer house « un pamphlet intitulé La Terreur aux États-Unis », jamais imprimé faute de souscripteurs.

Souvent, il décrit sa condition en quelques mots percutants. Il est « homme errant », « gueux » et « forgeur de foudre » dans L’Humanisphère ; « intrus », « démon », « Satan révolutionnaire », « libre parleur » ou encore « homme libre du globe » dans Le Libertaire ; « fils de Satan » et « petit-fils de Prométhée » dans ses lettres à Proudhon ; « rebelle » à de très nombreuses reprises. Il arrive que ce « je » s’insère dans le « nous » qui désigne les prolétaires. Ils – et donc lui – sont des « haillons sociaux » et des « damnés et damnateurs errants », ou « les maudits, les rebelles » et « les va-nu-pieds » (Le Libertaire). Les Lazaréennes campent le « peuple-Prométhée » (« Vive le Peuple ! À bas les intrigants ! ») ou encore un peuple de « vaincus », d’« anges rebelles » et de « démons foudroyés mais debout » (« Le Chant des Damnés »).

Poète prolétaire, il est conscient qu’il ne dispose pas des atouts des hommes de culture. « Je suis loin d’avoir la science infuse. J’ai lu un peu, observé davantage, médité beaucoup », résume-t-il dans L’Humanisphère. « Ma mémoire est toute ma bibliothèque, poursuit-il un peu plus loin, et ma bibliothèque est souvent bien en désordre. » Dans le Libertaire il répète qu’il lui reste un long chemin à parcourir : « Intelligence infirme, affligée de paralysie et de cécité », il se représente « bien moins [en] Hercule qu’[en] pygmée ». Lorsque la confiance est là il se dit « homme dont le cœur et la tête n’ont jamais fléchi » ; de plus en plus souvent, néanmoins, le découragement s’empare de lui. Son optimisme et sa combativité sont en berne dans la dernière phase de son second séjour à New York ; il confie à Pierre Vésinier qu’il se sent « ermite au milieu de la foule » – « sauf de rares exceptions, je ne fréquente personne avec plaisir, et personne n’aime sérieusement ma fréquentation ». Sa conclusion n’est guère plus gaie : « Pauvres premiers socialistes que nous sommes. »

Au-delà de ces notations dispersées, c’est dans la préface de L’Humanisphère qu’il mène le plus loin son travail d’écriture de soi. Un souffle puissant circule dans le texte, dès les premiers mots (« J’ai toutes les passions bien que je ne puisse les satisfaire, celle de l’amour et celle de la haine, la passion de l’extrême luxe et celle de l’extrême simplicité ») et jusqu’aux derniers (« Je suis l’homme le plus vide de préjugés et le plus rempli de passions que je connaisse ; assez orgueilleux pour n’être point vaniteux, et trop fier pour être hypocritement modeste. Je n’ai qu’un visage, mais ce visage est mobile comme la physionomie de l’onde. »)

À quelque distance de ce « je » multiple, il y a fort à parier que certains des personnages mis en lumière par Déjacque font écho à ce qu’il est. Il ressemble comme un frère à l’ouvrier Arnaud Bataille dont il évoque le 21 septembre 1858 dans Le Libertaire « les sombres journées du travail manuel [et] les mornes veillées du travail intellectuel » ainsi que les luttes « comme ouvrier, envers et contre le capital, […] comme penseur, envers et contre l’ignorance ». Dans son drame intitulé Les Civilisés de la Décadence ou les martyrs du socialisme, il transparaît derrière l’ouvrier Christin et l’ouvrière Mariette : Christin, qui s’use au travail, a connu les pontons après juin 1848 ; la mère de Mariette, comme la mère de Déjacque, a été lingère dans une pension.

D’autres indices permettent d’approcher Déjacque car il ponctue ses écrits de références à des lieux et à des situations. Sa ville reste Paris même au fond de l’exil : il est question dans Le Libertaire des fossés de la Villette et de Montfaucon, de la maison d’aliénés de Bicêtre et du bal Mabille, du théâtre du Petit-Lazair et du Jardin des Plantes. « Que demain Paris révolutionnaire et social se dresse debout encore sur son tertre de pavés, les bras noirs de poudre et les idées au vent, et demain tous les peuples d’Europe feront chorus avec lui », s’écrie-t-il à New York dans le numéro du 17 août 1860. Quant aux situations dont la simple évocation enchante Déjacque, elles se situent surtout dans un avenir qu’il aimerait proche mais qu’il place en l’an 2858 : elles tissent le quotidien de l’humanisphère (« l’harmonique anarchie, la société libertaire, l’égalitaire et universelle famille humaine ») ; il en décrit mille aspects dans son texte utopique, en radicale opposition avec le sort des humains englués dans la société de leur temps. Au présent, rares sont les moments – tous évoqués dans L’Humanisphère – qui préfigurent cet avenir désirable. C’est par exemple le temps des barricades : « Voyez le peuple du haut de ses barricades et dites si, dans ces moments de passagère anarchie, il ne témoigne pas, par sa conduite, en faveur de l’ordre naturel ». On ne sait pas si Déjacque a participé à des combats de barricades ; il est fort probable en revanche qu’il était présent lors de la « distribution des drapeaux, après Février 48 », autre moment de concorde anarchique. Et le récit de deux mois d’« enthousiasme » et d’« harmonie » sur la frégate le Calypso dans les mers d’Orient au début des années 1840, dus aux exceptionnelles qualités humaines d’un officier qui « laissait faire », est sans nul doute autobiographique.

 

« Plume rebelle »27

Les écrits de Joseph Déjacque occupent le cœur même de son existence. Il est un homme-plume qui consacre jours et nuits par milliers à la mise en mots du monde qui l’entoure et de lui-même. Pendant dix-sept ans il écrit de la poésie, de la prose, de la prose poétique. Il couvre à vingt-cinq ans (et sans doute même avant) des dizaines de pages de son écriture fine ; dans les dernières lettres qu’on connaît de lui, il annonce à Proudhon qu’il projette à la fois d’écrire sur l’association et d’écrire sur Dieu. L’énergie qu’il déploie lorsqu’il écrit est si forte et ses mots ont une telle intensité que la lecture ne peut laisser indifférent. Il déroute. Il produit l’une des utopies majeures du xixe siècle, une utopie qui bouscule en profondeur parce qu’elle « produit ou vise à produire un effet de choc »28. Il n’est pas absurde de suggérer après lecture que Déjacque est « le plus foudroyant de son temps »29.

Dans la quasi-totalité de ses textes son écriture est âpre, violente. « Pour crocs j’ai mes vers » (« La meute », dans Les Lazaréennes). Son Humanisphère, soutient-il, n’est rien de moins que de l’« acier tourné en in 8° et chargé de fulminate d’idées », ou encore un « projectile autoricide ». S’il engage sa plume dans de véritables attaques à main armée, c’est parce que les mots sont pour lui le meilleur outil possible pour lutter contre la violence adverse. Il sait que les détenteurs de l’autorité sont prêts à tout pour conserver et accroître leur pouvoir. Ils n’hésitent pas s’ils le croient nécessaire – comme en juin 1848 – à se livrer à une « guerre d’extermination » et à faire du peuple « un fumier humain sur lequel ils font danser leurs chevaux, leurs chiens, leurs soldats, leurs valets ! » (Le Libertaire, 2 août 1858). C’est aussi à l’aide des mots qu’ils exercent leur domination. Voici leurs réactions, écrit Déjacque, après les débuts de l’aventure du Libertaire : « Mais aussi, prolétaires, de quoi vous mêlez-vous ? Vous voulez écrire, avoir des idées à vous ou discuter les idées des autres : quelle impertinence ! » (28 juin 1858).

Il est donc vital de préserver les conditions de possibilité d’une lutte à armes égales, de ne pas sombrer dans un silence synonyme de défaite, de dénoncer toute atteinte à la liberté d’expression, d’où qu’elle vienne – ainsi s’explique par exemple sa prise de position contre les bris de presses mécaniques fin février 1848. Lorsqu’il comprend qu’il ne parviendra pas à sauver Le Libertaire, il annonce qu’il écrira dans les journaux des autres ou qu’il rédigera des brochures (17 août 1860). Il est toujours attentif au travestissement des mots. Aux États-Unis il s’indigne contre les partisans de l’esclavage qui « qualifient du nom de Révolution la Réaction de l’esclavagie contre le mouvement abolitionniste, comme ailleurs, en 48, ils qualifiaient du nom d’honnêtes et –modérés les bourgeois-massacreurs de Rouen et de Paris » (Le Libertaire, 4 février 1861).

Violence contre violence – mais celle des oppresseurs est infiniment plus grande. À propos de Déjacque, Valentin Pelosse invite à « distinguer entre la violence du discours dans l’espace d’un texte, arme de qui n’a pas d’armes, et la violence légale de qui disposait des armes, et en usait »30. Déjacque ne dispose que d’« encre rouge » (Le Libertaire, 17 août 1860). Il en fait usage sa vie durant avec deux objectifs en tête : rendre évidentes l’extrême gravité du combat en cours et la menace qui pèse sur les prolétaires ; inciter au refus de l’oppression par un effet d’électrochoc, d’où la théorie du scandale exposée dans Le Libertaire au cours de l’été 1858.

Il fait flèche de tout bois. Le voici par exemple à l’assaut de Dieu dans Le Libertaire : « il ne suffit pas d’être athée, il faut être théicide » car Dieu est un « excrément du crétinisme humain », la « souche de toute tyrannie, principe de l’universel Mal », une « hallucination de l’ignorance ». Même acharnement contre la justice des dominants (« cette fille à soldats, cette ivrognesse à cheveux gris, cette catin de régiment […] au visage marbré de vers rongeurs, cette vieille lorette à bout d’artifices, et qui porte du coton dans les oreilles et un bandeau sur les yeux »31), ou encore contre Napoléon III et sa « chienne de peau ». En 1854, à New York, si les républicains modérés de la Montagne réagissent avec grande inquiétude aux notes qui accompagnent La Question révolutionnaire, c’est parce que Déjacque y appelle par exemple à empoisonner les gants ou les confiseries des plus riches. Certains lecteurs du Libertaire frissonnent sans doute lorsqu’ils lisent dans le numéro du 25 octobre 1858 que « le sujet a le droit de tuer son empereur ou despote », que « le prolétaire a le droit de tuer son patron », que « la femme a le droit de tuer le mari qui lui impose ses baisers », que « l’enfant a le droit de tuer son maître d’école ».

La panoplie des armes verbales forgées par Déjacque impressionne. Contre ses adversaires il peut employer des termes et des expressions d’une extrême crudité. Ici, il qualifie la famille de « vieux lupanar béni par Rome/ Et par l’État réglementé » ; là, il s’en prend à la « fécale oligarchie ». Et le traître Béranger ? Il avait toujours « sur l’édredon… de l’écume à répandre » et jamais il ne se lassait des « bacchanales du vin, du sperme et du sang ». Et le misogyne Proudhon ? Profanateur de sa chair dans la solitude, il est allé « de pollution en pollution »32.

Et pourtant… il lui arrive souvent, et parfois dans un seul et même élan, de mêler douceur et brutalité. Son livre L’Humanisphère, écrit-il, « c’est de la haine, c’est de l’amour » et il y « verse le fiel et le miel ». Cette douceur est rarement soulignée à propos de Déjacque alors qu’elle est à ses yeux tout à fait essentielle. On trouve dans de très nombreux écrits une poésie de l’amour et du bonheur, de profondes bouffées d’émotion, une quête de l’harmonie. Le monde de 2858 décrit dans L’Humanisphère est recouvert d’un « duvet agricole », habité par la félicité, bercé par des chants d’anges et d’angesses sous « l’arc-en-ciel de l’harmonie ». Il est fait mention dans La Question révolutionnaire des « ondes bleues de la communauté », dans Le Libertaire des « fibres du bonheur » et d’un « éden anarchique ». La blondeur et l’azur colorent les fables et les poésies sociales, telle « Mes Utopies ». Il n’est pas rare que l’écriture se fasse charnelle, sensuelle. La sensibilité de Déjacque continue de voisiner avec son inextinguible colère dans ses dernières lettres à Proudhon.

 

« Être cervelain », « ba-be-bi-bouviste » et « vers rongeurs »33

Il serait réducteur d’enfermer les écrits de Déjacque dans l’alternative « fiel »/« miel ». On y trouve notamment une rigoureuse volonté logique, une étonnante inventivité verbale, un talent d’humoriste. Ce qui lie tout cela, des premiers poèmes aux dernières lettres, c’est une force vitale remarquable. Impératifs et points d’exclamation abondent : « Debout ! », « En avant ! », « Marchez ! », « Aux armes ! », « Hourra ! », « Debout ! Action ! Insurrection ! Révolution ! » ou encore – à propos de la Révolution, dans Le Libertaire du 6 mars 1859 – « Osez donc l’étudier, osez la professer, osez, osez encore, osez toujours ! » Déjacque soumet souvent ses phrases à un rythme frénétique. Le lecteur est pris de vertige face aux énumérations endiablées – ces « revenants titrés, mitrés, galonnés, argentés, cuivrés, verdegrisés » par exemple, dans L’Humanisphère. Ennemi proclamé de toutes les bornes, Déjacque dénonce, propose, appelle à l’action. Son œuvre est à l’image du « Simoun-révolutionnaire » et du « baril de poudre » de L’Humanisphère. Il refuse énergiquement l’idée que les hommes se contentent de « brouter la terre » ou de garder les yeux « collés sur la croûte du sol »34.

Tous ces élans sont raisonnés. Déjacque croit en l’« Idée ». Il affirme la souveraineté du cerveau – l’homme est selon lui, ainsi qu’il l’écrit souvent dans Le Libertaire, l’« être cervelain ». Il se fixe pour objectif de refonder une science sociale sur des bases solides. Il aime l’affrontement des idées, les débats théoriques et doctrinaux avec ses contemporains ou ses devanciers. Il mène ses assauts avec ordre et méthode. Ses ennemis, écrit-il dans Le Libertaire du 26 octobre 1859, sont les diverses émanations du principe « Autorité », qu’il décline : « Dualisme, Paternité, Délégation, Capital ; Religion, Famille, Gouvernement, Propriété ». Pour combattre, il élabore des sens nouveaux à partir de mots existants (utopie, travail, attraction, circulus), ou bien il crée des mots et expressions ad hoc (libertaire, mais aussi cyclideon ou triangle cubique).

Dans ce domaine comme dans d’autres, il fait preuve d’une grande créativité. Au sein de L’Humanisphère et du Libertaire fleurissent les verbes inattendus : « code-pénaliser », « explosionner », « gueuser », « mercurialiser » « religionner », « tortionner », « tribunaler ». Dans Béranger au pilori Déjacque entremêle « prisons funéraires et tombes cellulaires », mais aussi « l’encre du bénitier et l’eau bénite de l’écritoire », il détourne et parodie Bossuet (« Béranger se meurt, Béranger est mort ») ou Marivaux (« le chansonnier parvenu »).

Cette inventivité verbale va de pair avec un sens accompli de l’humour. Un parcours dans Le Libertaire permet de le vérifier. Déjacque aime à ridiculiser des adversaires pour faire œuvre de subversion. Il se moque volontiers de leurs arguments : « trop rigolo, trop polichinellement cocasse » ; « satané farceur va ! ». « Voyons, qu’est-ce que ça ? ça va-t-il sur l’eau ? ça’t-il des jambes ? », ironise-t-il à propos d’un bonapartisme qui se prétend socialiste. Il s’en prend nommément à « Garibaldo-Garibaldi », cet « âne bâté » ; il métamorphose tel héritier de Babeuf en « ba-be-bi-bouviste » ; il montre du doigt « le pape Pyat », « Cabet le Père-créateur » (ou « Christ II »), « l’aspirant pape » Mazzini, ou encore « Sa Majesté Schœlcher ». Déjacque cisèle un peu partout des expressions et des phrases qui claquent au vent. Il dénonce les « vilenies et viletés de la vanité » ou le bourgeois « bien pensant et bien pansu », ou les « Bras à poils et Ratapoils », ou les « sbires du trône et scribes de l’autel », ou encore « tous ces petits potentats ». « Bobo, pape a ! » s’amuse-t-il à propos de Pie IX.

Ces drôleries sonores sont à mettre en relation avec les pratiques orales du langage : elles sont écrites pour être dites. Elles renvoient à l’univers de la chanson populaire, du mélodrame, du spectacle de rue. Déjacque évoque à plusieurs reprises les acrobates et les saltimbanques, le charivari, le carnaval, les paillasseries et les tours de gobelet, Frédérick Lemaître et Robert Macaire. D’où un déploiement d’onomatopées et de cris : « Houp ! Et allez donc ! Eh boum ! Eh boum ! Eh boum boum boum ! » ; « Brououou ! » ; « Et hue ! hue ! hue ! – Ho ! ho ! ho ! » ; « Ding ! Din ! Don » ; « Ah ! psioum ! Ah ! psioum ! Ah ! psioum ! ».

L’énergie, la violence, la tendresse, la logique, l’inventivité ou l’humour de Déjacque sont rarement plus éclatants que dans son bestiaire. Ses écrits grouillent de bêtes en tous genres qui broutent ou mordent, rongent ou galopent, rampent ou volent. À la lettre C de l’abécédaire que son œuvre invite à constituer figurent le chat et le chien, le cheval et le cochon, la cigale et la colombe, le caïman et le carancro de la Louisiane, un « vieux coq aux trois quarts déplumé » dans L’Humanisphère. Bêtes solitaires, en couple ou en troupeau ; bêtes vivant en bonne intelligence ou se dévorant entre elles ; bêtes aux comportements divers (le rat est capable de ronger les parois de la vieille société mais aussi de ramper, impuissant) ; bêtes en métamorphose telles les chenilles devenant papillons.

Bien entendu, elles renvoient à la fois à elles-mêmes et aux humains. Un ensemble de correspondances cimente l’œuvre. C’est ce dont témoignent les « planteurs à entrailles de caïmans », les « prêtre[s]-hibou[s] », les « tonsurés qui s’abattent en croassant sur des foules-charognes », les « bourgeois perroquets », les « têtes à groins » ou la « plèbe à toison ». Les Irlandais ? Des « animaux catholiques ». Le vrai anarchiste ? Un « loup ». Proudhon ? Un « vieux sanglier qui n’[est] qu’un porc ». Si hommes et animaux ne cessent de se croiser, c’est notamment parce que Déjacque raisonne comme un certain nombre de ses contemporains par analogie. Il s’en explique dans la préface de L’Humanisphère : « La science sociale procède par inductions et par déductions, par analogie. C’est par une série de comparaisons qu’elle arrive à la combinaison de la vérité. » Il aime à employer un langage poétique qui accentue les effets de dévoilement et de fulgurance. Aux longs discours, il déclare préférer la « phrase imagée [qui] a l’avantage de pouvoir dire beaucoup en peu de mots ». S’il met en regard animaux et hommes, c’est enfin parce que les uns et les autres (et, en fait, l’univers tout entier) sont engagés dans le même mouvement. Le règne humain, écrit-il, est composé des trois règnes qui lui sont antérieurs : « le minéral est la base, le végétal est le gradin, l’animal est le piédestal, l’homme est la statue » (Le Libertaire, 24 décembre 1859).

Là comme ailleurs, Déjacque mobilise ses lectures pour créer du nouveau. S’il n’est pas difficile de repérer dans ses textes la présence de certaines des bêtes qui peuplent l’œuvre de Charles Fourier, s’il est possible qu’il ait eu connaissance de L’Esprit des bêtes d’Alphonse Toussenel (1853-1855), l’inspiration principale vient d’ailleurs : peu sensible à la relative fadeur des œuvres du poète et chansonnier du peuple Pierre Lachambeaudie, c’est dans les Fables de La Fontaine que Déjacque trouve de quoi nourrir sa pensée et son imaginaire. Il lui arrive d’en reproduire des extraits en tête ou dans le corps de ses textes. Ainsi surgissent fréquemment au détour des phrases le loup et l’agneau, la cigale et la fourmi, le long cou du héron et les raisins trop verts du renard, ou encore des poutres, des limes ou des soliveaux. Et le lecteur pense au petit poisson de La Fontaine lorsque Déjacque formule des vœux de croissance pour son journal Le Libertaire à l’occasion de la parution du premier numéro : « Si le public lui prête vie et que petit format devienne grand, il ambitionne de paraître en anglais, en allemand, en italien, en russe, voire même en chinois. »

 

Note sur la présente édition

Le parcours singulier de Joseph Déjacque pendant les quarante-trois ans de sa courte existence et l’effet de choc que procure la lecture de ses textes incitent donc à explorer son œuvre. Ses écrits connus, qui couvrent une période de dix-sept ans, révèlent comment s’est construite sa pensée. Ils ouvrent sur l’histoire du xixe siècle médian. Les mondes du travail sous la monarchie de Juillet, la crise politique et sociale sous la deuxième République, les logiques de la proscription sur les îles Britanniques, la poussée des nationalités en Europe ou encore la question de l’esclavage aux États-Unis, entre autres, s’éclairent à la lecture de ses poèmes, de ses pamphlets, de ses récits, de ses articles.

Il fallait choisir au sein de cette œuvre foisonnante ce qui figurerait dans le présent recueil et donc écarter beaucoup d’éléments (une édition des œuvres complètes quadruplerait le nombre des pages). Quelques principes ont présidé au choix : donner à lire des textes aussi divers que possible, tout au long des années d’écriture ; mettre l’accent sur ce qui est inédit (certains des premiers poèmes ou les ultimes lettres à Proudhon, par exemple) ; faire une place importante à l’aventure du Libertaire, à la fois par le biais d’extraits choisis et par l’édition d’un numéro complet35 ; tâcher de ne pas trop porter atteinte à l’unité des textes (si L’Humanisphère et Les Lazaréennes sont incomplets, La Question révolutionnaire et les grands pamphlets de 1857 figurent ici in extenso).

Les éditions les plus utiles d’écrits de Déjacque sont soit épuisées (À bas les chefs !, Champ libre, 1970), soit peu diffusées (Autour de la Question révolutionnaire, 1852-1861, Mutines Séditions, 2011). Seul l’excellent site josephdejacque.free.fr coordonné par Valentin Pelosse permet depuis 2009 d’accéder en ligne à une partie significative de l’œuvre. À son tour, le présent recueil a été conçu pour contribuer à la circulation de la pensée de Déjacque, pour aiguiser les curiosités, pour nourrir les débats et les réflexions36.

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références   [ + ]

1. Le Libertaire, 2 août 1858.
2. Rapport du commissaire de police Dagnère (quartier Saint-Honoré) sur Déjacque, 7 juillet 1848. Service historique de la défense, commission militaire d’enquête sur l’insurrection de juin 1848, dossier 10 189.
3. Archives de Paris, état civil reconstitué, naissances, V3E/N 648, vue 95 (nom de famille : « Dejacque »).
4. « Aux ouvriers ! », affiche reproduite dans La Sentinelle du peuple, 28 février 1848.
5. La Gazette des tribunaux, 23 octobre 1851.
6. Gustave Lefrançais, « Souvenirs d’un Communard », Le Cri du Peuple, 1886-1887 ; repris avec quelques modifications dans Souvenirs d’un révolutionnaire, Bruxelles, Les Temps nouveaux, 1902 [rééd. La Fabrique, 2013, p. 188].
7. Gustave Lefrançais, Souvenirs d’un révolutionnaire, La Fabrique, op. cit., p. 179 puis p. 185.
8. Procès-verbal de la séance, Bibliothèque nationale de France, papiers Schœlcher, NAF 22135, f°190 et verso. Cité par Bernard Griffiths, « Victor Hugo et Victor Schœlcher au ban de l’Empire, d’après une correspondance inédite du poète », Revue d’histoire littéraire de la France, oct.-déc. 1963, p. 556.
9. Bernard Griffiths, « Victor Hugo […] », loc. cit.
10. Pierre Leroux, La Grève de Samarez : poème philosophique, Paris, Dentu, 1863, tomeII, 3e partie, « Les fantômes », chapitre XII. Le manuscrit du livre est consultable à l’Institut international d’histoire sociale (Amsterdam) dans les papiers Leroux.
11. Bernard Griffiths, « Victor Hugo […] », loc. cit.
12. Ibid.
13. Pierre Leroux, La Grève de Samarez : poème philosophique, op. cit.
14. Sur Déjacque aux États-Unis, et plus globalement : Michel Cordillot, Utopistes et exilés du Nouveau Monde. Des Français aux États-Unis de 1848 à la Commune, Paris, Vendémiaire, 2013.
15. Pierre Leroux, « De la Constitution qui convient aujourd’hui à la France », L’Espérance, septembre 1858.
16. Joseph Déjacque, La Question révolutionnaire, précédée d’une réponse à Messieurs de la République universelle (section La Montagne) et à M. Souvy, du Républicain, New York, Barclay, 1854.
17. Joseph Déjacque, Les Lazaréennes. Fables et chansons. Poésies sociales, La Nouvelle-Orléans, Lamarre, 1857, préface, p. VI.
18. Les Civilisés de la Décadence ou les martyrs du socialisme, drame en un acte publié entre le 26 novembre 1859 et le 5 avril 1860.
19. Par exemple le 27 mars 1859, le 21 août 1859, le 20 novembre 1859, le 1er avril 1860, le 29 avril 1860.
20. Le Revendicateur, 19 janvier 1861.
21. Lettre commentée par Arthur Lehning, « Une lettre de Joseph Déjacque », Bulletin of the International Institute of Social History, 1951-1, p. 16-19.
22. Bibliothèque d’étude et de conservation (Besançon), fonds Proudhon, Ms 2949.
23. Lettre au docteur Watteau du 14 octobre 1864, citée par Francis Sartorius (« Les amis de Saint-Josse-Ten-Noode. À propos de quelques relations qu’Auguste Blanqui entretint avec la Belgique durant les années 1850-1860 », Cahiers bruxellois, XXVII, 1985-1986, p. 25). Blanqui a passé quelques mois à Bruxelles en 1859-1860 ; il était alors très lié au journal Le Bien-Être social, qui reproduisait régulièrement des articles du Libertaire.
24. Archives de l’Assistance publique – Hôpitaux de Paris, registre d’entrée des aliénés d’office du 7 juillet 1863 au 3 mai 1864 (6Q2/34) et registre des décès (3Q2/59) ; Archives départementales du Val-de-Marne, 6E66, dépôt de la commune de Gentilly, registre de l’état civil, acte de décès n° 718 du 20 novembre 1865.
25. Joseph Déjacque, dans L’Humanisphère (Le Libertaire, 9 juin 1858).
26. Gazette des tribunaux, 23octobre 1851.
27. Le Libertaire, 17 août 1860.
28. Miguel Abensour, « Le procès des maîtres-rêveurs », dans Utopiques 1, Paris, Sens et Tonka, 2011, p. 79.
29. Loïc Rignol, Les Hiéroglyphes de la Nature. Le socialisme scientifique en France dans le premier xixe siècle, Dijon, les presses du réel, 2014, p. 9.
30. Valentin Pelosse, « Ouverture à La Question révolutionnaire. L’agité prolétaire », 2004 (en ligne sur le site josephdejacque.free.fr).
31. Joseph Déjacque, Les Lazaréennes, op. cit., 1857, préface, p. V.
32. Respectivement : Les Lazaréennes (« Némésis » et « Prononcé sur la tombe d’un proscrit ») ; Béranger au pilori ; De l’Être-humain mâle et femelle.
33. Respectivement : Le Libertaire, passim ; Le Libertaire, 7 avril 1859 ; Les Lazaréennes, préface.
34. Respectivement : « Le Passé, le Présent, l’Avenir » (dans Les Lazaréennes) ; L’Humanisphère.
35. Un projet de publication d’extraits du Libertaire à l’initiative des éditions Champ libre et de Valentin Pelosse a fait long feu au milieu des années 1970. L’une des raisons de l’échec est justement la difficulté que Valentin Pelosse a éprouvée lorsqu’il lui a fallu trancher au vif dans l’œuvre. Les discussions et la querelle sont reproduites dans : Éditions Champ libre, Correspondance, Vol. 1, Paris, Champ libre, 1978.
36. Michel Cordillot, François Jarrige et Patrick Samzun m’ont apporté pendant des mois une aide patiente, amicale et précieuse. Edward Castleton, Francis Sartorius et Jean-Claude Sosnowski m’ont fait généreusement bénéficier de leurs solides connaissances. Merci enfin à Eric Hazan, à Jean Morisot, à toute l’équipe de La Fabrique.