Alban Jacquemart, Les hommes dans les mouvements féministes. Socio-histoire d’un engagement improbable, Rennes, PUR, 2015, 326 p., 22€.

 

Se dire ou ne pas se dire féministe

Une des premières dimensions de l’identité militante consiste à mettre un mot sur son engagement. Or, cette opération n’est pas si évidente pour les militants féministes qui sont confrontés à la position de leur groupe militant. En effet, depuis les années 1970, le choix du terme pour qualifier les hommes engagés dans les luttes féministes fait l’objet de débats et de réflexions du côté des militantes comme des militants dans les différents contextes nationaux occidentaux. Les termes utilisés par les militants rencontrés reflètent ainsi la diversité des postures adoptées par les hommes (Tableau 3). Le choix de se désigner comme « féministe », « pro-féministe » ou « anti-sexiste » par exemple se comprend alors comme un effet du contexte historique et militant, mais aussi des dispositions sociales des militants.

 

TABLEAU 3. Auto-appellation des militants rencontrés

Féministe

16

Aucune appellation

9

Pro-féministe

3

Anti-patriarcale

3

Anti-sexiste

2

Égalitaire

2

Compagnon de route

1

Total

36

 

Presque la moitié des militants rencontrés (seize sur trente-six) se déclarent féministes, mais ce chiffre cache de nettes différences de générations militantes. Historiquement, la généralisation de l’usage du mot féministe à partir des années 1890 conduit à désigner l’ensemble des défenseurs des droits des femmes comme féministes : militantes (réformistes comme radicales), journalistes ou rapports de police parlent volontiers d’« homme féministe » ou de « député féministe », comme les militants s’auto-déclarent féministes. De même, quand le mot féministe est à nouveau utilisé dans les années 1960, il désigne aussi bien les hommes que les femmes, comme l’atteste l’usage indifférencié de l’adjectif par le groupe mixte FMA. Mais à partir de 1970, le MLF impose le féminisme comme une expression politique strictement fondée sur l’expérience des femmes et réserve donc le terme aux femmes. Dès lors, les hommes n’utilisent plus le qualificatif féministe pour caractériser leur engagement. Il est ainsi significatif que le seul militant de cette période rencontré qui se considère féministe ait une première expérience militante à FMA1.

À partir des années 1990, en revanche, le relatif renouveau par la mixité trans­forme à nouveau les usages du qualificatif. Si les militantes formées au féminisme pendant les années 1970 modifient peu leur discours, une partie de la nouvelle génération entend désigner le féminisme comme une approche politique qui peut être défendue tant par les femmes que par les hommes. Pour Mix-cité Paris, « le féminisme est une question politique, de valeurs et de choix de société qui se caractérise par un combat contre les rapports de domination2 ». Dans ce nouveau contexte, plus de la moitié (quatorze sur vingt-quatre) des hommes rencontrés qui ont milité ou qui militent à partir des années 1990 se déclarent féministes. Plus significativement, la quasi-totalité des militants (quatorze sur seize) se considérant comme féministes ont une première expérience militante récente. Ils reprennent alors l’argumentaire des associations féministes, à l’image d’Anthony:

« Pour moi, c’est simplement des idées, et les idées elles peuvent être portées aussi bien par un homme ou par une femme3 ».

À l’inverse, le changement de contexte n’a que très peu d’effets sur les militants des années 1970 qui continuent à rejeter le terme féministe et ce d’autant plus s’ils ne militent plus au-delà de cette décennie. Si les militants contemporains sont donc tendanciellement plus nombreux à se définir comme féministes, ce n’est cependant pas le cas de tous. En effet, c’est principalement parmi les membres des associations tenant un discours sur la mixité qu’ils se retrouvent. Les militants de Mix-cité, de Ni putes ni soumises, des Chiennes de garde ou des Sciences potiches se rebellent constituent alors l’écrasante majorité des enquêtés se revendiquant féministes. Inscrits dans des collectifs qui valorisent la participation des hommes et qui entendent le féminisme avant tout comme une lutte en faveur de l’égalité des hommes et des femmes, ces hommes s’appro­prient d’autant plus facilement l’appellation féministe que les militantes qu’ils côtoient le plus fréquemment les incitent à le faire. Au contraire, une inscription moins forte au sein d’un tel collectif et la confrontation à d’autres conceptions féministes peuvent atténuer les convictions et infléchir le discours. Clément, militant de Mix-cité, mais qui évolue par ailleurs dans d’autres sphères féministes militantes, est confronté à deux discours contradictoires face auxquels il a du mal à prendre position, même si son inscription première dans le collectif Mix-cité reste prégnante :

« Moi j’aurais tendance à me dire féministe parce que pour moi le féminisme c’est un regard, c’est un mode d’analyse des rapports sociaux de genre donc je pense que c’est pas exclusivement réservé aux femmes mais en même temps, j’entends très bien quand des femmes me disent que je ne peux pas être féministe4 ».

Pour les militants qui refusent de se dénommer féministe, la gamme des positions adoptées est vaste. Les militants des années 1970 sont façonnés par le discours qui pose le vécu de l’oppression comme condition nécessaire et le reprennent largement. Ainsi, lorsque je demande à Pierre, militant dans un groupe d’hommes dans les années 1970, si son groupe était féministe, il semble dérouté :

« …Attendez, là, je comprends pas très bien votre question, qu’est-ce que ça veut dire un groupe féministe ? Non, parce qu’il y avait que des hommes5! ».

Pour Marc, actif durant les années 1970, « on n’avait pas le droit ! Ah non, non! On se serait fait tuer6 !». Le fait de refuser l’appellation féministe témoigne alors de l’incorporation par les militants du discours féministe qui postule que les hommes qui se revendiquent féministes tentent de s’approprier la lutte des femmes. Cette posture conduit cependant à ne pas pouvoir nommer sa démarche :

« Ne pouvaient être féministes que les femmes qui participaient au mouvement des femmes. Donc étant donné que nous étions des hommes, nous ne pouvions pas être féministes, point. Voilà, alors, ceci étant dit, l’autre chose qu’il y avait dans cette distance par rapport à ce mot, c’est une distance qu’on préférait mettre, en tout cas moi, mais je crois que j’étais pas le seul, on préférait mettre avec ce mot-là, c’est qu’il était très valorisé… et on faisait quand même partie des oppresseurs. Donc c’était à bon compte de se mettre une image positive alors que quand même, objectivement… tout homme était un violeur en puissance, c’est ça aussi, et donc ça aurait été un peu trop facile. Il faut quand même dire qu’avant cette distance avec l’adjectif que moi je revendiquais, on avait cherché d’autres adjectifs, genre masculiniste… mais c’était pas simple7… ».

L’adjectif masculiniste, qui n’était pas encore utilisé dans son sens contem­porain d’anti-féministe8, n’est finalement pas retenu, ni par ce groupe ni par aucun militant de l’époque, et les hommes engagés dans les luttes féministes dans les années 1970 ne qualifient donc pas leur participation. Ainsi, mis à part les deux hommes de FMA, les autres militants se définissent d’abord par la négative, comme non féministes. Si l’un d’eux se désigne comme « compagnon de route » et un autre comme « égalitaire », neuf refusent tout qualificatif.

Inscrits dans la lignée des groupes d’hommes des années 1970 et 1980, et confrontés à des militantes féministes qui revendiquent l’héritage des années 1970, les militants anarchistes refusent également l’appellation féministe. Pour autant, au contraire de leurs prédécesseurs, ils ne se contentent pas de rejeter le qualificatif féministe et s’approprient de nouvelles appellations. Ainsi, les six militants proches des milieux anarchistes rencontrés se définissent comme « anti-patriarcaux » ou « pro-féministes ». L’anti-patriarcat est aujourd’hui le terme souvent retenu par les militants anarchistes pour signifier leur opposition à un système d’exploitation des femmes par les hommes, le patriarcat9. Par le choix du mot d’anti-patriarcat, les militants entendent clairement laisser le monopole du féminisme aux femmes, comme l’explique Thierry :

« Je ne me définis pas comme féministe parce que pour moi ça serait une usurpation, en tout cas le féminisme c’est un combat des femmes. [… L’anti-patriarcat] c’est le terme qui me convient le mieux à défaut d’un autre10 ».

Pour autant, la préférence pour le terme anti-patriarcat ne désigne pas intrinsèquement une position qui empêcherait l’appropriation de la lutte des femmes par les militants hommes. Dans ce sens, certains préfèrent utiliser le qualificatif « pro-féministe ». Ce terme a été introduit aux États-Unis par des hommes engagés dans des luttes féministes mais voulant signifier la position première des femmes dans la lutte contre la domination masculine. Ainsi, dans la lignée du féminisme des années 1970, Michael S. Kimmel estime que « les hommes peuvent être d’accord avec cette affirmation empirique du statut subordonné des femmes et l’impératif moral de travailler pour l’égalité. Dans ce sens, nous croyons au féminisme. Mais être un féministe, je crois, requiert un autre élément: l’expé­rience vécue de l’oppression11». Il préfère donc utiliser le mot pro-féminisme pour spécifier la position particulière des hommes dans la lutte féministe. En France, Daniel Welzer-Lang a tenté d’importer le terme à la fin des années 1990 en créant l’association EuroPro-Fem. Le terme de pro-féministe est alors préféré car « l’utilisation du même terme pour les hommes et les femmes risque en effet de créer une confusion, voire – les hommes savent tellement bien le faire – d’aboutir à ce que les hommes arrivent in fine à donner des conseils aux femmes sur… le féminisme (nous en avons déjà des exemples)12». Ainsi, trois des militants rencontrés se l’approprient pour signifier leur volonté de laisser la direction du mouvement aux femmes. Pour autant, dans les trois cas, s’ils affirment leur préfé­rence pour le pro-féminisme, les questions soulevées par le choix de la dénomi­nation restent souvent en suspens. En effet, se définir pro-féministe témoigne de la volonté de trouver le bon mot pour désigner la bonne place des hommes dans des mouvements féministes mais n’offre pas, aux yeux des militants, une solution définitive et convaincante. Les hésitations de Florian, impliqué dans plusieurs initiatives, pour désigner son militantisme soulignent clairement l’appropriation des critiques féministes et les enjeux liés à l’appellation :

« Je préfère pro-féministe. […] Pour moi, l’anti-sexisme ou l’anti­racisme, ça fait des trucs où t’es… comment dire, ma vision c’est que tu pointes le doigt sur des symptômes mais tu t’attaques pas à la racine, bon c’est un peu schématique, mais pour moi ça connote pas très radical […]. Le terme anti-patriarcal je l’entends pas trop en fait, j’y ai même pas pensé en fait… anti-patriarcal, ouais… ben même le mot patriarcal en fait je le trouve… je préfère viriarcal en fait… parce que le côté patriarche, ça a un peu un côté, surtout en tant qu’homme jeune, je trouve que patriarcal ça pourrait être une façon de se dédouaner, le patriarche c’est quand même aussi la domination de l’homme âgé, même si elle existe, mais bon… donc si je devais parler d’un truc, ça serait plutôt viriarcal, mais, en fait je crois que le terme anti-masculinisme, ou quelque chose comme ça, paradoxalement, à force d’y réfléchir, s’il y a vraiment un intérêt à l’investissement des hommes, des garçons, dans les luttes aux côtés des féministes, ça serait peut-être là-dessus. […] Mais bon, après ça m’embête un peu parce que ça fait un peu guéguerre entre hommes aussi… mais je sais pas, je m’y perds un peu à force, j’avoue que des fois je vois un avantage stratégique à une position, en même temps je trouve ça un peu foireux d’un autre point de vue, j’avoue qu’avec le pro-féminisme, je me suis jamais autant posé de questions, comment dire, épistémologiques… […] Le pro-féminisme pour moi, c’est une manière peut-être symboliquement dans le nom de marquer le… le… la position de retrait, disons, de ne pas se mettre en avant, qui pour moi est… mais même là c’est ambivalent, dès qu’il s’agit d’un truc qui défend pas l’intérêt de la classe des hommes, ben les hommes se mettent un peu en retrait13».

Ce long extrait montre ainsi les difficultés que peut soulever le choix du mot pour qualifier son engagement. Cependant, dans le contexte français, si les questions soulevées par le pro-féminisme nourrissent souvent la réflexion des militants, le terme rencontre des difficultés à s’imposer.

Trois militants refusent enfin le mot féministe pour sa connotation radicale. Tous récemment engagés au moment de l’entretien, ils refusent d’être assimilés à une théorie politique perçue comme misandre, qu’ils adhèrent ou non à cette conception du féminisme :

« Pour moi le féminisme c’est un peu… pour vraiment schématiser, c’est vraiment l’inverse du machisme14 ».

« Je préfère anti-sexiste parce que ça passe mal le mot féministe 15 ».

« C’est toujours compliqué à dire parce que avec l’image d’Épinal, globalement à tort, sur ce mouvement, du fait des excès dans les années 197016 ».

Pour Cédric, militant à NPNS, le féminisme apparaît comme une figure repoussoir et il préfère s’appeler « égalitaire ». Cette position peut d’autant plus aisément s’exprimer qu’il appartient à un collectif qui entretient des relations conflictuelles avec les autres associations féministes et dont on peut penser que certaines militantes elles-mêmes refusent le terme. Elle témoigne également d’un engagement éphémère et distendu. Ayant milité quelques mois dans le cadre d’un stage, il participe aujourd’hui épisodiquement à la vie militante de l’association après avoir suspendu son engagement plus d’un an pour cause de déménagement. Cet engagement distant ne lui permet pas alors de confronter ses conceptions à un univers militant plus large et donc d’opérer des ajustements, contrairement aux autres militants de NPNS rencontrés qui se déclarent féministes. Les deux autres militants, membres des Chiennes de garde, n’adhèrent pas quant à eux aux discours qui dénoncent la radicalité du terme féministe mais refusent de se confronter à cette perception. Le fait que ces trois militants, membres d’associations qui acceptent que les hommes s’appellent féministes, refusent le terme féministe s’explique en partie par leur trajectoire scolaire et militante. Ayant suivi des cursus en école de commerce, sciences de la vie ou droit, ils disposent de peu de capitaux culturels permettant de s’approprier un lexique militant plus familier des sciences sociales, d’autant que leur capital militant ne leur permet pas de compenser cette distance: Sylvain n’a jamais milité avant d’entrer aux Chiennes de garde, Cédric a furtivement milité dans une association pour la commémoration de l’esclavage et Nicolas est militant d’un parti politique de droite. Dès lors, ils ne sont pas inscrits avant leur engagement dans des milieux favorisant l’appropriation du qualificatif féministe. Cependant, l’ancrage militant permet de se familiariser progressivement avec le mot, à l’image de Nicolas. Ayant suivi des études juridiques, exerçant une profession d’encadrement dans la fonction publique peu en contact avec les associations féministes et militant dans un parti de droite, le féminisme ne fait pas a priori partie de son univers social. Pourtant, l’engagement aux Chiennes de garde, un an avant la date de l’entretien, engendre un processus d’acclimatation aux mouvements féministes, de sorte qu’il déclare : « je commence à dire que je suis féministe17 ». On voit ainsi comment se construit, par le biais de la socialisation militante, une identité militante féministe, qui passe notamment par l’appropriation d’un terme permettant l’inclusion dans le groupe.

Le choix du mot pour désigner leur engagement est donc fortement contraint par le contexte militant et résulte d’une socialisation militante. Ceux qui militent à des époques et dans des groupes qui considèrent que le féminisme peut désigner les femmes comme les hommes s’approprient alors l’adjectif féministe, parfois au prix d’un important travail de réajustement. Au contraire, dans des contextes qui remettent en cause cette appropriation, des réflexions terminologiques, parfois très élaborées, et qui rappellent l’important capital scolaire et militant des interviewés, sont développées pour trouver le « juste » terme apte à traduire au mieux leurs orientations idéologiques. Mais dans tous les cas, le terme choisi participe de la construction d’une identité militante individuelle et collective. En effet, s’approprier un terme socialement stigmatisé18ou s’interroger sur le lexique militant et s’en approprier les subtilités souligne l’appartenance à un groupe et contribue à élaborer une identité d’hommes militants féministes capable de maintenir l’engagement.

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références   [ + ]

1. Le deuxième militant de FMA interviewé n’a pas milité après la dissolution du groupe en 1970.
2. Autain C. et Lancelot Th., op. cit.
3. Entretien avec Anthony, militant à Mix-cité.
4. Entretien avec Clément, militant à Mix-cité.
5. Entretien avec Pierre, militant dans un groupe d’hommes.
6. Entretien avec Marc, militant au MLAC, dans un groupe d’hommes puis à ARDECOM.
7. Entretien avec Alain, militant dans un groupe d’hommes puis à ARDECOM.
8. Le masculinisme désigne aujourd’hui des mouvements politiques et un ensemble de discours anti-féministes qui posent les hommes en victimes d’une société qui, sous l’impulsion des mouvements féministes, serait sous un régime de domination féminine. Voir Blais M. et Dupuis-Déri F., « Qu’est-ce que le masculinisme ? », Blais M. et Dupuis-Déri F. (dir.), Le mouvement masculiniste au Québec. L’antiféminisme démasqué, 2008, Montréal, Les éditions du remue-ménage, p. 11-31.
9. Dans la lignée du féminisme des années 1970, et particulièrement des travaux de Christine Delphy (op. cit., 1998 et 2001).
10. Entretien avec Thierry, militant anti-patriarcal.
11. Kimmel M. S., op. cit., 1992, p. 3.
12. Bulletin EuroPro-Fem, n° 1, janvier 1998.
13. Entretien avec Florian, militant anti-patriarcal.
14. Entretien avec Cédric, militant à NPNS.
15. Entretien avec Sylvain, militant aux Chiennes de garde.
16. Entretien avec Nicolas, militant aux Chiennes de garde.
17. Entretien avec Nicolas, militant aux Chiennes de garde.
18. Sur le stigmate social associé au féminisme, voir Rétif S., op. cit., p. 257-260.