Bon, Berlin n’a pas encore tout à fait une maire de gauche radicale. Mais Die Linke, le parti de gauche qui a remporté dimanche les élections régionales à Berlin, est en bonne position pour diriger le prochain gouvernement de la ville. Alors même que l’extrême droite progresse dans toute l’Allemagne, Die Linke s’est distinguée par une défense résolue de la société multiethnique et par l’attention constante qu’elle porte au coût de la vie et au logement. De nombreux Berlinois et Berlinoises l’en ont récompensée.
Ce résultat vient conforter un parti qui, il y a seulement deux ans, était sous perfusion après de pénibles conflits internes. Nombre des conditions de son essor[1] étaient déjà réunies à l’époque. Depuis longtemps, la population berlinoise voyait ses loyers augmenter ; depuis des décennies, le centre gauche de l’establishment réduisait les protections sociales et les droits du travail ; et l’appel à se mobiliser contre la montée du nationalisme n’avait rien de nouveau non plus. Pourtant, ce n’est que récemment que Die Linke est sortie de ses querelles internes pour devenir une force capable de s’adresser à la société et de mobiliser la résistance à la dérive réactionnaire actuelle de la politique allemande.
La campagne de Die Linke s’est concentrée sur le coût de la vie et, plus particulièrement, sur les loyers. Berlin-Ouest était historiquement moins chère que les principales villes de la République fédérale et, même après la réunification, la capitale disposait encore de vastes espaces vacants. Mais la vente du parc de logements publics à des investisseurs privés à la recherche de profits dans les années 1990 et 2000, conjuguée au manque de nouvelles constructions, a fait grimper les coûts. En 2021, la population berlinoise a voté par référendum en faveur de la renationalisation du parc immobilier, mais le gouvernement de la ville n’a pas donné suite au résultat. Lors de cette élection, Die Linke a promis de le faire.
Obtenir l’accord de partenaires de coalition pourrait être plus difficile. La précédente coalition « rouge-rouge-verte », entre 2021 et 2023, dans laquelle Die Linke et les Verts soutenaient un gouvernement dirigé par la maire social-démocrate centriste Franziska Giffey (SPD), n’a pas tenu ses promesses. Les sondages suggèrent d’ailleurs que le succès de Die Linke dimanche doit beaucoup au ralliement d’une partie de l’électorat berlinois globalement à gauche, jusque-là acquis aux Verts ou au SPD, ainsi qu’aux personnes votant pour la première fois. On peut facilement se représenter Berlin comme une forteresse progressiste ; en réalité, tous ces partis réunis n’ont recueilli que 52 % des voix.
Les transferts de voix au sein de cet électorat ont joué un rôle important. Les partis allemands de la gauche modérée ont régulièrement gouverné avec les conservateurs ; aujourd’hui, ils subordonnent la politique budgétaire aux dépenses militaires et prennent parti pour Israël. Die Linke a mieux réussi que ces partis qui se disent progressistes à défendre des principes humanitaires élémentaires. Rien d’étonnant, dès lors, à ce qu’elle ait obtenu des scores considérables dans une circonscription multiethnique comme Neukölln 2 [2](53 %) et parmi les 25-34 ans à Berlin (48 %). Cette position explique également le renouvellement de sa base militante au cours des deux dernières années et sa capacité à devenir une force attractive s’adressant à un large électorat.
Revers pour le gouvernement
Les sondages plaçaient déjà Die Linke en bonne position pour le scrutin de dimanche, mais son résultat a dépassé toutes les prévisions. Avec Elif Eralp comme candidate à la mairie, Die Linke a obtenu 26 % des voix, soit plus du double de son score lors du précédent scrutin, en 2023. La coalition sortante a été sanctionnée : la CDU conservatrice a obtenu 19 % des voix (– 9 points), tandis que le SPD de centre gauche est tombé à 12 % (– 6 points).
Le tandem CDU-SPD, qui dirige également le gouvernement fédéral actuel sous l’autorité du chancelier conservateur Friedrich Merz, recule dans toute l’Allemagne. Au-delà de la communication déconnectée de Merz, les promesses de son gouvernement ne suscitent guère d’adhésion : il entend relever l’âge de départ à la retraite, augmenter la participation financière des patient·es pour les médicaments sur ordonnance et concurrencer la Chine en durcissant les règles sur les arrêts maladie. Les discours antérieurs sur une relance de l’économie grâce à la transition écologique ont désormais fait long feu.
Cette évolution s’inscrit dans un déclin structurel plus général de ce que l’on appelait autrefois les partis de masse. Pendant les décennies de l’après-guerre et jusqu’à la crise de 2008, ces deux formations rassemblaient la grande majorité de l’électorat allemand ; aujourd’hui, elles ne recueillent plus, à elles deux, le soutien que de moins d’une personne sur trois. Lors d’un scrutin organisé parallèlement le dimanche 20 septembre dans le Land du Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, dans le nord-est du pays, la CDU de Merz est tombée sous la barre des 5 %, échouant ainsi, pour la première fois dans l’histoire de la République fédérale, à entrer dans un parlement régional.
Au niveau fédéral, la principale menace pour ces partis vient de l’Alternative für Deutschland (AfD), formation d’extrême droite. Dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, elle a devancé de peu le SPD au pouvoir et est arrivée en tête avec 38 % des voix. Il s’agit de la troisième victoire de l’AfD dans une élection régionale, mais elle n’est encore parvenue nulle part au pouvoir, et le SPD conservera probablement la direction de ce Land du nord-est. C’est en Saxe-Anhalt que le parti nationaliste a de meilleures chances de former un gouvernement, après y avoir remporté une victoire plus nette lors du scrutin du 6 septembre. Si l’AfD réalise ses meilleurs scores dans l’ancienne Allemagne de l’Est, elle est arrivée hier en troisième position à Berlin avec 16 % des voix (+ 7 points par rapport à 2023), tandis que la plupart des sondages nationaux la situent autour de 30 %, ce qui en fait de loin le premier parti à l’échelle fédérale.
Fait inquiétant, alors que de nombreux partis d’extrême droite en Europe ont réussi à engranger des succès dans un contexte de baisse de la participation électorale, c’est moins vrai de l’AfD. Lors de certaines élections régionales récentes, elle a recueilli la majorité absolue des suffrages parmi les personnes votant pour la première fois, tandis que les scrutins du 20 septembre ont été marqués par une forte hausse de la participation. L’AfD réalise ses meilleurs scores dans les zones rurales et les petites villes, parmi les hommes jeunes ou d’âge moyen et parmi les personnes qui déclarent connaître des difficultés financières. Mais même à Berlin, elle est arrivée en tête parmi les ouvrier·es, avec 30 % des voix, contre 26 % pour Die Linke. Si les autres partis refusent toujours de gouverner avec elle, il ne fait aucun doute que la combinaison proposée par l’AfD, mêlant politique identitaire nationaliste, mesures sociales favorables aux familles, baisses d’impôts et fin des sanctions contre la Russie, a séduit de larges pans de la société allemande.
Les prochaines étapes
Die Linke représente à nouveau une force porteuse d’espoir dans la politique allemande, et les sondages nationaux la situent actuellement autour de 12 %. Pourtant, même si sa popularité progresse dans les différentes catégories de l’électorat et si elle devient plus compétitive dans les Länder de l’Ouest, elle n’est pas encore en mesure de rivaliser avec l’AfD à l’échelle du pays pour s’imposer comme principale force d’opposition. Dans les années 1990 et 2000, les formations dont Die Linke est issue obtenaient souvent des scores considérables dans les petites villes de l’Est, en exprimant la protestation contre les effets de la désindustrialisation. Son soutien y est aujourd’hui beaucoup plus inégal, tandis que l’extrême droite a progressé.
Aux États-Unis également, les socialistes ont dû se demander comment aller au-delà de la mobilisation dans les circonscriptions urbaines les plus solidement acquises aux démocrates, et au-delà de New York. C’était précisément l’objectif de la récente tournée Fighting Oligarchy[3] de Bernie Sanders : refusant de considérer des régions entières comme intrinsèquement conservatrices, le sénateur du Vermont a défendu la force de la solidarité de classe et de l’action publique. Mais pour que ce message puisse convaincre dans l’ensemble des États-Unis, encore faut-il que les socialistes qui remportent des élections, où que ce soit, obtiennent des résultats concrets susceptibles d’être reproduits ailleurs.
À Berlin, cela pourrait s’avérer difficile pour plusieurs raisons. Premièrement, on ne sait pas encore si les Verts et les sociaux-démocrates soutiendront Elif Eralp, candidate de Die Linke, à la mairie ou s’ils se rallieront au contraire à la CDU conservatrice. Hier soir, la coprésidente des Verts a déclaré que son parti ne gouvernerait pas avec les « antisémites de Neukölln », dans une attaque à peine voilée contre les populations turque et palestinienne de Neukölln, où Die Linke réalise de très bons scores.
Le Conseil central des Juifs en Allemagne a mis en garde contre une telle coalition. Les discours irresponsables présentant la gauche comme une menace pour la vie juive en Allemagne — en prenant prétexte de faits aussi odieux qu’un rappeur scandant « Yalla, yalla, intifada » et « Mort à Tsahal » lors d’un meeting précédant les élections — sont aujourd’hui monnaie courante. Même sur Israël, une grande partie de Die Linke ne formule à l’encontre de Benjamin Netanyahu que des critiques de type sioniste libéral, et le parti a sanctionné des membres ayant exprimé leur solidarité avec la résistance armée palestinienne ; Eralp elle-même a critiqué les slogans scandés lors du meeting. Pourtant, les centristes allemands utilisent volontiers les accusations d’antisémitisme comme une arme polémique pour diaboliser Die Linke et son électorat — en particulier sa composante musulmane.
Même si Die Linke parvient à prendre la tête d’une coalition dite « rouge-rouge-verte », réunissant le SPD, Die Linke et les Verts, l’exercice s’annonce difficile. Les sociaux-démocrates ont refusé d’appliquer le résultat du référendum de 2021 sur le logement et participent, au niveau fédéral, à une coalition qui a envisagé d’interdire ce type de nationalisations. Lourdement défait dimanche, ce parti historique de la gauche modérée pourrait donc faire obstacle aux projets de Die Linke au sein même du gouvernement berlinois. Il faut également s’attendre à une succession d’accusations et de révélations destinées à présenter Die Linke comme « stalinienne » ou « antisémite » et à la maintenir sur la défensive. Mais le scrutin de dimanche a déjà montré que ces attaques n’ont pas suffi à empêcher sa victoire. Et le référendum de 2021 a établi que, sur la nationalisation du logement, une majorité de la population berlinoise partage sa position.
Berlin n’est cependant pas toute l’Allemagne, et le logement locatif n’est pas partout dans le pays la question principale. Dans le Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, Land beaucoup plus rural et moins peuplé où Die Linke soutient actuellement un gouvernement dirigé par le SPD, elle a même perdu des voix au profit de ce parti de centre gauche, qui apparaissait comme le mieux placé pour faire barrage à l’AfD. En ce sens, même cette victoire historique à Berlin ne constitue qu’une étape supplémentaire dans la tentative de Die Linke de devenir une force nationale capable de reconquérir son ancien électorat et d’en mobiliser un nouveau. En définitive, battre l’AfD ne dépendra pas seulement de la capacité à rassembler tous les autres partis contre elle, mais aussi de celle à convaincre plusieurs millions de personnes supplémentaires, dans toute l’Allemagne, qu’une alternative socialiste concrète est préférable.
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Article publié initialement dans Jacobin. Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq.
Notes
[1] Ces conflits ont notamment conduit, fin 2023, au départ de Sahra Wagenknecht et de plusieurs députés de Die Linke, puis à la création, en janvier 2024, de l’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW). Cette formation associe une politique économique de gauche à des positions nettement plus conservatrices, notamment sur l’immigration, un positionnement parfois qualifié en Allemagne de Querfront, ou convergence « rouge-brune ». Après d’importants succès électoraux dans l’est de l’Allemagne en 2024, le BSW a échoué de peu à entrer au Bundestag lors des élections fédérales de 2025. À Berlin, il n’a recueilli que 4,7 % des voix lors du scrutin du 20 septembre 2026 et n’est pas parvenu à entrer au parlement régional. (NDT)
[2] Neukölln 2 est l’une des six circonscriptions électorales du district berlinois de Neukölln. Située dans la partie ouest de Nord-Neukölln, autour de la Karl-Marx-Straße et de la Hermannstraße, elle appartient à un secteur populaire et particulièrement multiethnique de la capitale. Nord-Neukölln se caractérise à la fois par une forte proportion de personnes issues de l’immigration et par des indicateurs de précarité sociale plus élevés que la moyenne berlinoise.
[3] Fighting Oligarchy (« Combattre l’oligarchie ») est une tournée de meetings lancée par Bernie Sanders en 2025 pour dénoncer la concentration du pouvoir économique et politique entre les mains des milliardaires et des grandes entreprises. Accompagné notamment, lors de nombreuses étapes, par Alexandria Ocasio-Cortez, Sanders a cherché à sortir des bastions traditionnels du Parti démocrate et s’est rendu dans des États largement acquis aux républicains ou dans des territoires politiquement disputés, parmi lesquels l’Utah, l’Idaho, le Montana, le Texas, l’Oklahoma, la Virginie-Occidentale, l’Arizona et le Wisconsin. La tournée s’est poursuivie en 2026, dans la perspective des élections de mi-mandat (midterms) du 3 novembre, notamment en Caroline du Nord, dans le New Jersey, l’Ohio, le Minnesota, le Michigan et le Maine, parfois aux côtés de candidat·es progressistes soutenu·es par Sanders. Elle s’inscrit ainsi dans une stratégie plus large visant à mobiliser l’électorat populaire au-delà des bastions démocrates et à soutenir des candidatures progressistes dans la bataille pour le Congrès et les scrutins locaux. À quelques semaines des midterms, cette question est particulièrement importante : les démocrates cherchent notamment à reprendre le contrôle du Congrès, tandis que plusieurs élections sénatoriales très disputées doivent contribuer à déterminer la majorité au Sénat.
