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Faut-il choisir entre écologie et économie ? Sur le livre d’Anselm Jappe
13 février 2026

Faut-il choisir entre écologie et économie ? Sur le livre d’Anselm Jappe


Poursuivant le dialogue avec divers auteurs se réclamant d’une manière ou d’une autre du marxisme, Jean-Marie Harribey discute ici précisément les thèses défendues par Anselm Jappe dans Écologie ou économie, il faut choisir (L’Échappée, 2025), et plus largement celle du courant dit de « critique de la valeur ». À cette fin, il adopte tour à tour trois angles de vue : épistémologique, pour définir les catégories théoriques critiques pertinentes ; analytique, pour définir adéquatement la crise capitaliste ; politique, enfin, pour esquisser les voies d’une sortie du capitalisme.

Le philosophe Anselm Jappe occupe une place de premier plan au sein du courant « critique de la valeur » (Wertkritik en allemand). Déjà auteur de nombreux livres, il signe un nouvel essai, Écologie ou économie, il faut choisir. Le courant « critique de la valeur » est né en Allemagne à la fin du XXe siècle sous l’impulsion notamment de la revue Marxistische Kritik, devenue Krisis avec notamment les auteurs Robert Kurtz, Ernest Lohoff et Norbert Trenkle, puis s’est développé au Canada avec Moishe Postone et en France avec Anselm Jappe[1].

L’idée maîtresse de ce courant « critique de la valeur » est que les catégories critiques élaborées par Marx pour analyser le mode de production capitaliste, comme la valeur, le travail, la marchandise, le capital s’appliquent exclusivement à celui-ci. Il s’ensuit, par exemple, que le travail n’est pas une catégorie transhistorique mais est une catégorie spécifique du capitalisme et de la modernité. Toute production et, par suite, l’être humain lui-même sont soumis à la marchandise et donc à la valeur capitaliste et au travail abstrait, c’est-à-dire au processus de valorisation sans limite du capital, qui ne peut être qu’aliénant pour le travail et destructeur pour la nature.

L’aggravation de la crise structurelle et multiforme du capitalisme, qui se traduit entre autres par l’explosion des inégalités, la destruction des écosystèmes, la perte de biodiversité, les pollutions multiples, le réchauffement climatique, est imputée à la soumission du monde au joug de la valeur qui n’est autre que la marchandisation générale, ainsi que Marx l’avait anticipé dès les premières lignes du Capital en 1867. Au point même, selon certains auteurs de ce courant, de conférer une réalité au capital fictif proliférant sur les marchés financiers et même une fécondité intrinsèque à ce capital pourtant fictif[2].

Pour aller plus loin
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La problématique adoptée par Anselm Jappe dans son nouvel ouvrage est celle des causes fondamentales de la dénommée crise écologique et de l’impossibilité de la résoudre dans le cadre du capitalisme. D’où le titre de cet ouvrage, répété dans le texte : « Écologie ou économie, il faut choisir ! » (p. 39). L’idée même de transition est récusée parce que la transition « est déjà perdue » (p. 34). Pas seulement parce que le poids des lobbies est tel que toute tentative politique est avortée avant même le début de sa mise en œuvre (comme le Pacte vert européen, cette « aspirine », p.16). Mais surtout parce qu’au moins trois impératifs capitalistes s’imposent :

« 1) Le capitalisme est condamné par sa nature à la croissance et ne peut pas s’autolimiter. 2) Le capitalisme est en train de lutter contre ses limites internes – « économiques » – et vit, plus que jamais, dans un régime de compétition extrême qui ne lui laisse aucune marge de manœuvre et pousse chaque acteur économique à défendre avec acharnement le moindre avantage. 3) Le capitalisme a colonisé les imaginaires et a imposé partout l’identification du bonheur avec l’abondance marchande que l’on obtient en sacrifiant sa vie au travail. Voilà pourquoi non seulement les « patrons » et les « lobbies », mais à peu près tout le monde résiste à un vrai changement écologique et veut toujours que ce soient les « autres » qui en paient le prix : on considère ces transformations comme une perte de « qualité de vie » et non comme une amélioration. » (p. 37).

Tel est le fil rouge de l’interrogation que pose Anselm Jappe : « Admettons que toutes les politiques « vertes » soient réalisées, serait-ce pour autant suffisant ? Ou existe-t-il une profonde incompatibilité entre capitalisme et sauvegarde des bases de la vie humaine ? » (p. 36). Examinons cette problématique sous trois angles : épistémologique pour définir les catégories théoriques critiques, analytique pour définir la crise capitaliste et politique pour esquisser les voies de sortie du capitalisme.

1. Le statut des catégories théoriques critiques

En cohérence avec tout le « courant critique de la valeur », et en continuité avec ce qu’il avait déjà écrit dans ses ouvrages précédents, Anselm Jappe considère que les quatre catégories de valeur, de travail, de marchandise et d’argent ont été forgées par Marx pour analyser et critiquer le capitalisme et qu’elles ne peuvent être appliquées qu’à cette forme de société née avec la Modernité, en Europe occidentale, surtout à partir de l’industrialisation et de la constitution d’États modernes.

Anselm Jappe anticipe d’emblée une objection :

« On pourrait vivre, dirait-on, sans capitalisme, en le remplaçant par une autre forme d’économie – mais l’idée d’abolir l’économie elle-même peut sembler tout aussi saugrenue que vouloir abolir les molécules, le mauvais temps ou la force de gravitation. Effectivement, si nous entendons par « économie » le simple fait que l’être humain doit tirer de la nature ce dont il a besoin pour vivre, donc si nous identifions l’ »économie » au « métabolisme avec la nature », elle accompagnera l’humanité jusqu’à son dernier souffle. Un concept si vague et indéterminé ne signifie pourtant absolument rien. C’est un truisme, une lapalissade. Si nous parlons ici d’ »économie », nous nous référons à une manière historiquement spécifique d’organiser ce que Marx appelle l’ »échange organique avec la nature ». Ce n’est que dans la modernité capitaliste qu’on peut vraiment parler d’une « économie » en tant que sphère à part de la vie. » (p. 45-46)[3].

Et il justifie son choix sémantique, qui a une portée épistémologique, ainsi :

« Critiquer l’ »économie » en tant que telle, une économie dont tout le monde fait partie, pourrait être considéré par certains comme un adoucissement de la critique sociale, tandis que le terme « capitalisme » renvoie davantage à une dimension antagoniste. Cependant, il est tout à fait approprié, voire nécessaire, d’éviter d’identifier le capitalisme aux seuls capitalistes, en tant que personnes, pour mettre plutôt en relief la valeur comme « sujet automate », comme l’appelle Marx, et de montrer que le problème essentiel réside dans le travail abstrait et dans les structures qu’il a créées, et auxquelles tout le monde contribue – et c’est bien cela que nous appelons l’ »économie ». » (p. 46).

Il va sans dire que l’on approuve entièrement Anselm Jappe de mettre le doigt sur la logique interne du capitalisme d’exploitation du travail et que, au-delà de cette limite interne, il y a aussi une limite externe d’ordre écologique (p. 73-74)[4]. Mais ce qui est surprenant, c’est l’aller-retour entre la critique de l’économie tout court et celle du capitalisme quand, dès le début du livre, il condamne les positions qui « ne prônent rien de moins que le dépassement du dualisme nature/culture et qui contribuent à masquer le caractère capitaliste que revêt la crise écologique » (p. 7).

Mais, sans disculper aucunement le marxisme historique de toutes ses bévues théoriques et des tragédies politiques engendrées par ses tentatives de révolutions toutes échouées, nous ne connaissons pas un marxiste un peu conséquent qui a restreint le capitalisme aux « personnes ». En revanche, c’est bien l’erreur stratégique de nombre de groupes activistes de s’activer en ciblant les 0,1 % ou 0,01 % les plus riches.

Si Anselm Jappe ainsi que tout chercheur ont le droit de définir les concepts qu’ils emploient pour développer leur analyse, il convient de vérifier si le cadre qu’ils créent ainsi est tenable jusqu’au bout de leur démonstration. Si l’on regarde la démarche de Marx au début du Capital, celle d’Anselm Jappe lui correspond-elle ? Oui et non.

Oui, parce que les catégories précitées sont relatives au modèle pur, à l’idéal-type du capitalisme. Non, parce que Marx a pris la précaution de distinguer l’économie marchande simple et l’économie capitaliste pure, et même de faire précéder le décorticage de la seconde par celui de la première. Et cette distinction est double : à la fois conceptuelle et historique. Remarquons d’ailleurs qu’Anselm Jappe accepte la célèbre séparation que fait Marx entre les deux formules M-A-M’et A-M-A’ (p. 70).

Il est vrai que le M de l’économie marchande simple n’a pas le même statut que le M de l’économie capitaliste développée : les deux marchandises sont produites dans des rapports sociaux de production très différents. On peut donc, non pas parce que Marx l’a dit, mais parce qu’elle est logiquement fondée et prouvée historiquement, contester l’idée qu’il n’y aurait, ni théoriquement, ni historiquement, pas d’autre économie que l’économie capitaliste, et que, par conséquent, on serait autorisé à tenir économie et économie capitaliste comme synonymes, économie capitaliste étant une redondance, sinon un pléonasme. À l’encontre de Marx, pour Anselm Jappe, « parler de « capitalisme », de « société du travail », de « société marchande » ou d’ »économie » tout court revient finalement au même » (p. 60).

« Ce que nous avons dit de l’économie vaut également pour le travail » (p. 47), plaide Anselm Jappe. Mais la critique faite à l’assimilation entre économie et économie capitaliste vaut aussi pour la vision du travail développée par Anselm Jappe et tout le courant « critique de la valeur »[5]. Nous savons que cette question traverse toute l’anthropologie et divise donc les anthropologues.

D’un côté, il y a ceux qui pensent que c’est la modernité, notamment par l’entreprise coloniale concomitante du capitalisme, qui a créé l’économie et le travail ; de l’autre, il y a ceux qui soutiennent que, dans toutes les sociétés, on trouve la marque sous des noms variables de ce que, en occident capitaliste, on nomme travail[6]. Celui-ci pouvant alors être considéré comme un « invariant »[7], non dans ses formes, mais dans la finalité de produire les conditions d’existence des humains.

Marx avait posé le problème ainsi :

« Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature, un acte dans lequel l’homme harmonise, règle et contrôle par sa propre action ses échanges organiques avec la nature »[8]. « Le processus de travail tel que nous venons de l’analyser dans ses moments simples et abstraits – l’activité qui a pour but la production de valeurs d’usage, l’appropriation des objets extérieurs aux besoins –, est la condition générale des échanges matériels entre l’homme et de la nature, une nécessité physique de la vie humaine, indépendante par cela même de toutes ses formes sociales, ou plutôt également commune à toutes. »[9]

La difficulté théorique tient sans doute au caractère ambivalent du travail, pour partie anthropologique, pour partie historique, que Jean-Philippe Deranty résume ainsi : « Même si, effectivement, le travail « pur et simple » est un produit du capitalisme, cela ne signifie pas que d’autres époques et d’autres sociétés ne travaillaient pas, ou que le travail n’était pas déjà un vecteur décisif de développement individuel et de structuration de la vie sociale. Simplement, il ne figurait peut-être pas comme tel dans les représentations de soi des individus et des sociétés. »[10]

La situation paradoxale dans laquelle se place Anselm Jappe est que, non seulement elle est à rebours de tout ce que comptent les sciences sociales en matière d’hétérodoxie – bien au-delà du seul marxisme, toutes variantes confondues –, mais elle pourrait, si l’on n’y prend pas garde, rejoindre quelques croyances enracinées dans la vulgate économique libérale qui claironne aussi qu’il n’y a pas d’autre économie possible que le capitalisme. Plus gravement encore, en associant indéfectiblement valeur, travail et aussi marché et monnaie au capitalisme, on perd de vue que ces catégories ne sont pas des catégories purement économiques mais qu’elles relèvent de l’organisation sociale dans son ensemble. En un mot, chacune d’elles est un « rapport social » comme le disait Marx à propos du capital.

S’il est un point sur lequel la vision traditionnelle de l’économie politique classique et de l’orthodoxie économique et sociale est aujourd’hui irrémédiablement récusée, c’est celui de la monnaie, qu’on ne peut réduire à l’argent devenant capital[11]. Or, Anselm Jappe récuse toute continuité entre l’argent utilisé dans les sociétés avant le capitalisme et celui du capitalisme, car l’idée de continuité est « un tour de passe-passe » qui « applique le nom d’un objet ou d’une activité typiquement capitaliste à un contexte non capitaliste, en prétendant qu’il s’agit d’une activité universellement humaine » (p. 53).

On peut suivre Anselm Jappe dans son refus de toute naturalisation des catégories critiques. Cependant, par-delà les différences radicales des formes et surtout de la finalité d’accumulation, il subsiste, depuis les temps où les sociétés ont inventé la monnaie, que celle-ci, à travers les échanges d’ordres multiples – et pas seulement économiques – établit un rapport d’appartenance des membres d’une collectivité à celle-ci dans son ensemble, parce que, comme le disait Michel Aglietta, « la représentation du travail abstrait se fixe sur une marchandise unique qui devient équivalent général et est appelée « monnaie » »[12].

En ne distinguant jamais la monnaie et l’argent en tant que capital se valorisant, Anselm Jappe comme les autres membres du courant « critique de la valeur »[13] passent sous silence que la valeur ne peut s’entendre que monétairement, c’est-à-dire validée par l’échange marchand. Pour eux, la valeur existe déjà avant celui-ci parce qu’elle sort telle quelle du processus de production.

On sait que Marx a toujours dit que le capital était un rapport social. On peut le dire aussi de la monnaie à travers les âges. À notre connaissance, très rares sont les marxistes, qu’ils appartiennent ou non au courant « critique de la valeur » qui acceptent l’idée que l’espace monétaire dépasse l’espace marchand pour considérer que de la valeur puisse être produite dans la sphère monétaire non marchande soustraite à l’appétit du capital[14]. On va voir que l’enjeu théorique va devenir peu à peu politique et stratégique.

C’est ainsi que, de son côté, Norbert Trenkle[15] explique que l’une des raisons du refus de placer principalement la critique du capitalisme dans la perspective antagonique de classes est que capital et travail sont unis par la même aspiration à la valeur :

« Pour les travailleurs aussi, le rapport instrumental à leur activité résulte du caractère spécifique du travail producteur de marchandises. Pour eux, le travail n’est qu’un moyen en vue d’une fin, qui est de participer à la richesse marchande de l’ensemble de la société et donc de se médiatiser d’une façon spécifique avec leur propre cadre social. Et c’est là que réside l’abstraction de tout contenu particulier de chacune de leurs activités. Ce qui intéressera les producteurs dans leur travail, c’est la valeur d’échange qui leur permet d’acquérir d’autres marchandises. La valeur d’usage n’entre pour rien dans le travail qu’ils fournissent. En ce sens, ils se comportent vis-à-vis du contenu concret de leur travail avec la même indifférence et d’une façon tout aussi instrumentale que le mouvement de valorisation en tant que tel. »[16]

C’est le thème que reprendra aussi Moishe Postone pour dénoncer, à l’instar de tout le courant « critique de la valeur », le fait que le mouvement ouvrier se soit contenté, à leurs yeux, de revendiquer une meilleure répartition de la valeur. Dans le même sens, Anselm Jappe craint explicitement que de parler de capitalisme « renvoie à une dimension antagoniste ». Faire référence implicitement aux rapports sociaux, à la lutte des classes, serait-il devenu consensuel évitant de mettre en question le capitalisme ? La question mérite d’être posée car Anselm Jappe soutient que « la théorie de la limite interne de la société marchande affirme que celle-ci ne bute pas essentiellement contre la lutte des classes, mais contre l’impossibilité de continuer à assurer une accumulation suffisante » (p. 73).

C’est un nouveau paradoxe, sinon une contradiction, au sein du courant « critique de la valeur », qui fait pourtant du partage de la valeur entre salaires et profits une clé de compréhension de la possibilité ou non de réalisation de la valeur par le capital. C’est aussi exactement le fil conducteur de l’économiste marxien-post-keynésien polonais Michal Kalecki, qui, en restant fidèle à l’esprit de Marx, voyait la répartition comme facteur de la dynamique d’accumulation, et à l’inverse potentiellement contraire à celle-ci en cas de mauvais rapport de force pour les salariés et une répartition des revenus en leur défaveur[17].

2. Pourquoi une telle crise du capitalisme aujourd’hui ?

Usant semble-t-il d’une fausse naïveté, Anselm Jappe s’étonne que « Parler du capitalisme signifie, comme nous l’avons démontré, reconnaître la dynamique destructrice du travail et de la marchandise, de l’argent et de la valeur. Il est étonnant qu’un tel constat – élémentaire, facile à comprendre et peu contestable – ait trouvé jusqu’ici une diffusion aussi réduite – que ce soit parmi les marxistes, toutes tendances confondues, ou parmi les écologistes, toutes tendances confondues » (p. 87).

Disons sans restriction aucune notre accord avec cette idée basique, mais très et trop générale, que la logique d’accumulation capitaliste contient en elle-même la racine de la crise dans laquelle le monde soumis à la marchandisation généralisée est enfermé. Il faut reconnaître au courant « critique de la valeur » une forte cohérence. Puisque valeur, travail, marchandise argent sont, dans cette optique, indissociablement liés conceptuellement et historiquement à l’avènement et au développement du capitalisme, alors la crise de celui-ci est la crise de la valeur, du travail, etc.

Anselm Jappe n’a pas de peine, après avoir rappelé au début de son livre les principales dégradations écologiques qui sont avérées et qui s’aggravent de jour en jour, pour convaincre le lecteur que chacune de ces dégradations ne peut être tenue pour cause de l’abîme vers lequel le monde court.

Ainsi de la crise énergétique qu’il suffirait de pallier par des énergies renouvelables, ou du réchauffement du climat que l’on stopperait par des solutions de géo-ingénierie. Parce que la fuite en avant technique imposée par la concurrence pour accumuler toujours plus réduit la source de production de valeur, c’est-à-dire le travail. À ce stade, il convient de s’éloigner quelque peu du modèle théorique abstrait pour regarder la situation concrète du capitalisme concret actuel. L’emploi de la force de travail diminue-t-il à l’échelle mondiale ? La réponse est négative si l’on en croit toutes les statistiques internationales[18].

Relativement à l’emploi total, l’emploi dans le secteur industriel diminue, mais est-ce une raison d’y voir la finitude potentielle de la production de valeur ? Ce serait retomber dans l’erreur, trop longtemps commise par le marxisme au XXe siècle, d’assimiler production de valeur pour le capital à la production de biens matériels, alors que la production de services marchands est devenue majoritaire. En revanche, la productivité du travail dans les services progressant moins vite que dans l’industrie, les gains de productivité moyens se sont considérablement affaiblis, dans un contexte où par ailleurs l’accès aux ressources naturelles devient plus difficile. À cet endroit, Anselm Jappe a raison de rappeler que :

« Avec cette particularité déjà analysée par Marx : plus la partie du surtravail est déjà élevée, et plus son moindre accroissement demande une augmentation de la productivité disproportionnée. […] La survaleur augmente donc plus lentement que la productivité. Il faut donc toujours plus de marchandises pour nourrir des gains de survaleur toujours plus minces. » (p. 68).

On a là l’imbrication délétère de deux facteurs pour la dynamique même de l’accumulation du capital : croissance de la production de survaleur relative inférieure à la croissance de la productivité et croissance de la productivité tendanciellement déclinante, dont la résultante est la fuite en avant productiviste.

Comment le capital peut-il sortir de cet engrenage fatal ? La réponse traditionnelle du marxisme est de la situer dans l’augmentation du taux d’exploitation, c’est-à-dire du taux de plus-value[19], que ce soit dans les pays du centre capitaliste, surtout par la voie de la diminution de la part socialisée du salaire (protection sociale, services publics non marchands) ou dans les pays de la périphérie capitaliste en renouvelant les formes d’exploitation colonialiste et impérialiste. Cette réponse traditionnelle, même si elle peut être amendée et complétée, garde sa pertinence et dément l’idée rencontrée ci-dessus, selon laquelle une analyse en termes de classes sociales n’aurait plus cours ou devrait être mise au second plan.

Quelle est la réponse apportée par le courant « critique de la valeur » ? Anselm Jappe disqualifie avec raison la thèse selon laquelle la finance prédatrice et spéculative serait la cause de nos maux. Et, contrairement à Lohoff et Trenkle[20], il récuse l’idée de la production d’argent par l’argent :

« Le seul but du procès de production capitaliste est la production d’argent : la nécessité de produire et de vendre quelque chose de concret (matériel ou immatériel) constitue plutôt un élément fâcheux, une sorte de résistance résiduelle de la réalité dont le procès de valorisation se débarrasserait volontiers, si c’était possible. En effet, cette nécessité débouche inévitablement – et cela depuis les débuts du capitalisme, mais de manière toujours croissante à partir des années 1970 – sur le désir de transformer l’argent en davantage d’argent sans entreprendre le détour ennuyeux et risqué de la production : c’est alors le capital monétaire, l’intérêt, la spéculation qui prévalent. Pourtant, le secteur financier ne peut vivre que grâce à la survaleur produite ailleurs et ne pourrait jamais créer de valeur à partir de rien. » (p.  66, je souligne en italique, JMH)[21].

S’il ne la formule pas de manière aussi abrupte que Lohoff et Trenkle, Anselm Jappe rejoint une partie de leur thèse : la crise du capitalisme actuel serait due au rétrécissement du champ de valorisation du capital. Le courant « critique de la valeur » développe cette thèse depuis des années, mais elle est invalidée car le champ de valorisation du capital ne cesse de s’étendre (la « marchandisation du monde »). En revanche, au sein de ce champ, la capacité à faire augmenter la productivité s’érode.

L’extension du champ ne suffit pas, ne suffit plus, au plan global, à compenser sa moindre efficacité. La hausse de la productivité provoque la baisse de la valeur mesurée à l’unité de marchandise. La fuite en avant de la production ne vise qu’à compenser cela à l’échelle de l’ensemble de l’économie.

Tel est le point qui pourrait mettre d’accord marxistes de la Wertkritik, marxistes plus traditionnels et marxistes écologistes. Ce n’est pas le cas. Les premiers cultivent leur originalité en excluant toute autre contribution, les suivants s’embrouillent dans des flous conceptuels, notamment concernant le travail et la soi-disant valeur de la nature, ce qui n’est pas le cas sur ce dernier point, notons-le, d’Anselm Jappe[22].

Séparation de la finance et de la production, autonomie de la finance, finance prédatrice sont des thèmes qui ont irrigué les mouvements critiques de la mondialisation et de la financiarisation de l’économie, notamment le mouvement altermondialiste. À tort. Et Anselm Jappe est dans son droit de pointer cette faiblesse[23]. Mais cette faiblesse se retrouve aussi au sein du courant « critique de la valeur » sous une autre forme car le concept de capital fictif est interprété dans des sens différents.

Les transformations que le capitalisme a connues depuis la fin de la période dite fordiste ont été telles que les interprétations critiques sont allées dans de nombreuses directions mais qui ont été le plus souvent soumises elles-mêmes à la critique : au-delà de la finance autonome évoquée à l’instant, la thèse du cognitivisme a fait un temps fureur parmi les théories critiques ou les mouvements alternatifs. Elle aussi croyait avoir trouvé un ailleurs que le procès de production pour produire de la valeur[24]. On pourrait aussi évoquer la séduction opérée par l’intelligence artificielle auprès de ceux qui pensent que le capitalisme tire désormais ses profits des rentes davantage que de l’exploitation au sein du tissu productif[25]. La plupart de ces contributions oublient ce qu’est le « laboratoire secret de la production »[26].

Dans son ouvrage, Anselm Jappe se tient à l’écart de ces nouvelles modes intellectuelles qui, souvent, s’étiolent les unes à la suite des autres aussi rapidement qu’elles avaient fleuri. Pour sa part, il donne une grande place à la critique de l’industrie et donc des innovations techniques permanentes qui s’y produisent. Mieux encore, il considère comme inséparables la critique anticapitaliste et la critique anti-industrielle. Pour critiquer l’industrialisation à outrance, il s’inscrit à la suite d’Ellul, Charbonneau, Illich, Anders, Mumford, Postman, Kaczynski, Debord, Benjamin, Landauer, Morris, Reclus, Thoreau (p. 140-141) :

« À notre avis, écrit-il, les courants anti-industriels ou technocritiques constituent la pensée écologique qui saisit avec le plus de lucidité l’essentiel des enjeux – ou, pour le dire mieux, le saisirait, ou le saisira, quand elle aura vraiment intégré l’importance de la critique de l’économie politique d’inspiration marxiennes et quand la mouvance la plus avancée de la critique sociale et la mouvance la plus avancée de la critique des technologies convergeront. » (p. 146).

Malheureusement, Anselm Jappe associe l’industrialisation et l’utilisation toujours plus grande de capital constant, c’est-à-dire de machines, et aujourd’hui de robotique et d’intelligence artificielle, à une diminution absolue de l’emploi de la force travail : « Une partie toujours plus petite de l’humanité sert encore de force de travail » (p. 137). Comme cette assertion est factuellement fausse, comment l’interpréter sans penser à la voie que veut dessiner l’auteur pour sortir de l’économie et de l’industrie ?

3. Sortir de l’économie ?

Cette dimension du livre d’Anselm Jappe est peut-être la plus intéressante parce qu’elle permet d’aller au fond de sa pensée et donc de peser les critiques qu’elle suscite. Elle est aussi la plus curieuse parce qu’aucune autre thèse ne trouve grâce aux yeux de l’auteur.

Comme l’économie est « l’ennemi principal » (p. 85), il ne sert à rien de se battre contre les producteurs d’énergie fossile ou de prôner la « sobriété énergétique » (p. 91) à l’instar des mouvements écologistes : « La critique écologiste a donc fait fausse route – il faut le dire clairement – pendant des décennies en concentrant ses attaques sur les seules énergies fossiles et en demandant à cor et à cri l’efficience énergétique et les énergies renouvelables » (p. 93).

Car cela a aidé, selon Anselm Jappe, le capitalisme à promouvoir une nouvelle étape de son développement. Et les chercheurs écomarxistes comme John Bellamy Foster, Andreas Malm ou Jason Moore, pourtant en désaccord entre eux[27], sont déclarés faire preuve de « positivisme » (p. 97) à cause de l’importance qu’ils accordent aux sources d’énergie, et l’accent mis sur le développement des forces productives qui relèverait d’un « individualisme méthodologique, défaut original de la pensée bourgeoise » (p. 98).

Qu’il faille mettre en question le mythe du développement des forces productives comme moteur de l’histoire ne fait pas de doute. Mais considérer que cela équivaut à ne voir l’histoire que comme des « faits particuliers, une succession d’événements » (p. 98) n’est-il pas un mauvais procès fait à tous les auteurs non adhérents à la Wertkritik ? On a un peu de peine à comprendre comment le « sujet automate » qu’est le capital puisse être aussi désincarné sans classes le portant autour et être aussi fétichisé pour ne laisser transparaître qu’une relation entre des choses qui se meuvent automatiquement.

À la caractérisation d’anthropocène, Anselm Jappe préfère celle de capitalocène parce que la première laisse trop supposer que la faute de la crise écologique revient à l’humanité entière (p. 101), mais il juge ensuite que « l’humanité tout entière » est responsable car elle est « prise en otage par le capital » (p. 103). S’il a raison de reprocher à certains écosocialistes (notamment Moore et Saito de ne pas distinguer richesse et valeur (p. 111 et 113, voir aussi 131, 132), on pourrait dire que c’est aussi le cas de certains de ses collègues du « courant critique de la valeur »[28].

Dès le début de son ouvrage, Anselm Jappe adopte les mots d’ordre décroissants comme la « simplicité volontaire (p. 10) et il consacre une grande section de chapitre à la décroissance au motif que « si on mesure l’importance d’un concept, et du mouvement qui s’en revendique, à la réaction rageuse de ses adversaires, la décroissance mérite sans doute une place de choix » (p. 117). Suivent des louanges paradoxales adressées par Anselm Jappe à la décroissance :

« Si son refus d’avoir recours aux catégories de la critique de l’économie politique de Marx, même de manière non orthodoxe, limite sa compréhension de l’ordre social et économique qu’elle combat, en revanche, ne pas être lestée de cette tradition lui a permis de rompre bien plus radicalement que presque toutes les formes de marxisme, même les plus hétérodoxes, avec l’idée d’un « rôle progressif des forces productives », d’abandonner l’idée d’un usage « différent » de la croissance économique et de l’abondance marchande – jusqu’à proposer purement et simplement de « sortir de l’économie ». » (p. 119-120, je suppose que l’auteur veut dire progressiste au lieu de progressif, JMH).

Il rejoint sans citer personne les quelques philosophes qui se démarquent de l’anthropologie latourienne pour récuser la thèse selon laquelle tous les êtres vivants se situent sur le même plan, car cela « ne peut qu’amener à la disparition de tout humanisme, de tout rationalisme à la faveur du vitalisme et de l’union immédiate avec la nature » (p. 129). Et il s’oppose à « la tendance récente, présente surtout en France, qui consiste à opposer le concept de « nature » à celui de « vivant ». Le concept de « nature » se voit accusé d’être réactionnaire et d’essentialiser les êtres » (p. 135)[29].

La discussion évoquée plus haut sur la sortie de l’économie, du salariat, de la monnaie, etc., retrouve sa place ici. Comment concrètement Anselm Jappe la voit-il ? Il faut se référer, dit-il, au niveau de vie « d’il y a à peine soixante ans dans les pays développés » (p. 182), à celui « du monde de 1950 en Europe (p. 184). À d’autres endroits, tout en se démarquant de l’accusation caricaturale de revenir « à la condition d’ »amish », ni à l’époque du « Moyen Âge » » (p. 182), il suggère « une vie telle qu’elle était au début du XXe siècle » (p. 105), alors qu’il reconnaît qu’une majorité de gens n’ont pas envie de « retourner à l’époque préindustrielle » (p. 189). Il ne s’interroge pas pour savoir si le niveau de vie européen de 1900 ou de 1950 n’est pas bâti sur l’exploitation et la domination des pays capitalistes sur le reste du monde.

Il prévient l’objection et assure que :

« Avant de construire quoi que ce soit, il y a beaucoup de choses à abolir en ce monde. Est-ce pour installer le paradis sur terre, pour amener l’histoire à sa conclusion heureuse ? Pas du tout. Simplement pour le ramener en arrière, pour revenir au point où tout a basculé, pour être à nouveau face au croisement où la société a choisi le mauvais chemin. Il n’est pas nécessaire de définir avec exactitude ce moment. 1945 ? 1920 ? 1850 ? 1770 ? Il ne s’agit pas du tout de revenir à un stage antérieur de l’histoire humaine et de le considérer comme suffisamment positif pour y arrêter l’histoire. […] Il faudrait plutôt rétablir des conditions où la société puisse décider de son avenir, sans être conditionnée par un « sujet automate » qui lui laisse seulement le choix des moyens pour servir des fétiches. » (p. 202-203).

À ce stade, on retrouve le problème épistémologique par lequel nous avons commencé ce compte rendu de lecture : Anselm Jappe refusait de considérer l’économie capitaliste en tant que telle pour ne regarder que « l’économie » tout court, mais les quatre dates qu’il énumère ci-dessus sont des dates d’inflexion du capitalisme et non pas de l’économie tout court, allant à l’envers de sa naissance avec le début de la révolution industrielle anglaise et de l’éclosion des rapports sociaux capitalistes, aux premières crises du XIXe siècle et aux luttes ouvrières, jusqu’à l’épanouissement du capitalisme taylorien puis fordiste où s’épanouira la fuite en avant productiviste.

Mais le problème épistémologique ne résume pas toutes les questions que pose la « sortie de l’économie » pour laquelle plaide Anselm Jappe, car il s’agit d’une mise en question culturelle, civilisationnelle et anthropologique qui met en péril la possibilité même de comprendre le monde à travers une critique de la science avec des accents qui pourraient être dangereux à l’ère du climato-scepticisme :

« Sans vouloir entrer ici dans le vaste champ de la critique de la science, précisons tout de même que la science moderne est née au XVIIe siècle en étroite relation avec les développements du capitalisme et qu’elle a toujours été à son service. Ses fondements épistémologiques sont la quantification à outrance, la réduction de la nature à un objet inanimé qu’il s’agit de dominer, l’éloignement de l’expérience sensible, le réductionnisme. Ces origines ont fortement orienté une science qui a autant influencé la société industrielle-capitaliste qu’elle a été influencée par celle-ci. La science n’est jamais « neutre ». Elle a ses mérites, et il serait sans doute erroné de vouloir lui opposer un prétendu savoir « holistique », « intuitif », « analogique », ou encore « non occidental ». » (p. 158-159).

Que penser de ce balancement entre les mérites et les défauts de la science ? La réponse est donnée par Anselm Jappe en note de bas de page :

« Voilà pourquoi il apparaît absolument hors sujet de crier « sauvons la recherche », comme le font les scientifiques dès que l’État veut réduire leur budget. Il y a sans doute des recherches vraiment utiles, ou pour le moins non nocives ; mais la disparition d’une grande partie de la « recherche actuelle », en tous les domaines, ne serait qu’un avantage pour la pauvre humanité. Sans sociologues et sans physiciens, sans généticiens ni juristes, sans économistes ni cognitivistes, le monde se porterait beaucoup mieux. » (p. 159, note 90).

Dans la campagne anti-science quasiment avalisée par Anselm Jappe, il y a l’incompréhension du rôle de la culture dans l’évolution de l’humanité, notamment par la constitution des liens de solidarité pour perpétuer la vie. Comme le dit Bernard Lahire : « savoir ou périr »[30]. Autrement dit, la transformation de l’imaginaire qu’appelle de ses vœux Anselm Jappe ne peut équivaloir à un relativisme culturel radical.

Conclusion

Le livre d’Anselm Jappe mérite d’être lu. Tous ceux que le dépassement du capitalisme intéresse et interroge y trouveront matière à discussion. Le « courant critique de la valeur » met le doigt sur un point essentiel dont il résulte une incompatibilité radicale entre le capitalisme et l’écologie. Le capitalisme (et non pas l’économie tout court) est voué à faire produire de la valeur, mais la hausse de la productivité du travail (en tout cas rapidement pendant trois siècles) diminue sur le long terme la valeur de chaque marchandise. D’où la fuite en avant de façon à élargir le champ de l’accumulation et ainsi compenser le défaut précédent.

Toutefois, l’exploitation de la force de travail et celle conjointe de la nature ont leurs limites, entraînant une crise de production de valeur, en vertu même de la loi de la valeur. Là s’arrête l’apport de la Wertkritik car il s’agit d’une crise (de production) de la valeur mais non une crise de la loi capitaliste de la valeur qui ne s’est jamais hélas autant appliquée, en dépit des dires des auteurs de la Wertkritik et d’André Gorz, rallié à la fin de sa vie à leurs thèses[31], mais perdu dans les « méandres »[32] de la valeur.

Quant à savoir si, pour sortir du capitalisme, il faut supprimer le travail, la monnaie et la valeur, les affirmations péremptoires de la Wertkritik n’épuisent pas le débat. Non pas parce qu’elles seraient hors sujet, mais parce qu’elles se heurtent à des objections épistémologiques, théoriques et politiques qui méritent d’être examinées plutôt qu’évacuées d’un trait de plume.

Certaines institutions et certaines catégories théoriques, même si elles sont mises au service du capital, ne peuvent être considérées trop rapidement comme intrinsèques à celui-ci. Et il est devenu un peu hasardeux de définir « une véritable société communiste – sans marchandises et sans valeur, sans travail et sans argent, sans État et sans classes – [qui] reste encore à inventer » (p. 45). C’est-à-dire sans aucune institution ? Une société sans institution est impossible. Une société sans ces institutions-là ? Puisque la Wertkritik prétend retrouver Marx contre tous les marxistes sans exception, même ceux débarrassés de la gangue stalinienne, peut-on invoquer le juge de paix :

« Après l’abolition du mode de production capitaliste, le caractère social de la production étant maintenu, la détermination de la valeur prévaudra en ce sens qu’il sera plus essentiel que jamais de régler le temps de travail et la répartition du travail social entre les divers groupes de production et, enfin, de tenir la comptabilité de tout cela. »[33]

Finalement, faut-il choisir entre écologie et économie… capitaliste ? Certainement… Mais, il ne faudrait pas que sous un nouveau discours renaisse la croyance que le capitalisme va tellement mal qu’il suffirait d’une pichenette pour qu’il s’écroule. Car la bête rugit encore, et pour vaincre les résistances à l’exploitation et à la domination générales, elle n’hésite pas à mettre à bas l’État de droit et les quelques règles de droit international qui avaient, malgré tout, été établies…


Notes

[1] Voir Krisis, Manifeste contre le travail, Léo Scheer, 2002 (ne pas confondre ce groupe Krisis et sa revue allemande éponyme avec une autre revue portant le même nom en français Krisis dirigée par le penseur de la « nouvelle droite » Alain de Benoist) ; Robert Kurz, Lire Marx, Les principaux textes de Marx pour le XXIe siècle, Les Balustres, 2013 ; Vies et mort du capitalisme, Lignes, 2011 ; La substance du capital (Préface d’Anselm Jappe), L’Échappée, 2019 ; Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, Mille et une nuits, 2009 [1993] (recension critique dans Jean-Marie Harribey, « Ambivalence et dialectique du travail, Remarques sur le livre de Moishe Postone », Contretemps, Nouvelle série, n° 4, 2009, p. 137-149) ; Anselm Jappe, Les aventures de la marchandise, Pour une nouvelle critique de la valeur, Denoël, 2003 ; Crédit à mort, La décomposition du capitalisme et ses critiques, Nouvelles Éditions Lignes, 2011 ; La société autophage, Capitalisme, démesure et autodestruction, La Découverte, 2017 (ainsi que « Fétichisme et dynamique autodestructrice du capitalisme », entretien avec Jean-Marie Harribey, Les Possibles, n° 15, 2017) ; Éric Martin et Maxime Ouellet (dir.), La tyrannie de la valeur, Débats pour le renouvellement de la théorie critique, Écosociété, 2014.

[2] Telle est la thèse défendue par deux auteurs de ce courant : Ernest Lohoff et Norbert Trenkle, La grande dévalorisation, Pourquoi la spéculation et la dette de l’État ne sont pas la cause de la crise, Crise & critique, 2024 (2012). Recension de la première édition de l’ouvrage : Denis Collin, « La grande dévalorisation, À propos du livre d’Ernest Lohoff et Norbert Trenkle », 22 août 2014. Recension critique de la seconde édition : Jean-Marie Harribey, « Le capital fictif est vraiment fictif, Sur le livre d’Ernest Lohoff et Norbert Trenkle », Contretemps, 13 juin 2025.

[3] Cette dernière phrase semble faire référence à Karl Polanyi, La grande transformation, Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 1983 (1944), mais Polanyi, qui n’est pas cité à cet endroit par Jappe, ne dit pas « sphère à part de la vie », mais « à part de la société ».

[4] Anselm Jappe reprend la thèse de James O’Connor, « La seconde contradiction du capitalisme : causes et conséquences », Actuel Marx, n° 12, 1992, p. 30-40.

[5] Cf. les références critiques contenues dans les notes 1 et 2 ci-dessus.

[6] Pour une présentation des controverses sur le rapport nature-culture, à partir des travaux notamment de C. Lévi-Strauss, P. Descola, B. Latour ou É. Viveiro de Castro, voir Fabrice Flipo, « Nature et société (culture) : de quelle séparation ou « partage » est-il question ? Un essai de clarification conceptuelle », Les Possibles, n° 26, 2020-2021. Voir aussi Jean-Marie Harribey, « Introduction : Le monde est notre commun, à tous les vivants », Les Possibles, n° 26, 2020-2021 ; En finir avec le capitalovirus, L’alternative est possible, Dunod, 2021, chap. 4.

[7] Au sens de Bernard Lahire, Les structures fondamentales des sociétés humaines, La Découverte, 2023.

[8] Karl Marx, Le Capital, Livre I, 1867, Gallimard (La Pléiade), 1965, tome I, p. 727 et note p. 1648.

[9] Ibid., p. 735.

[10] Jean-Philippe Deranty, « Cartographie critique des objections historicistes à la centralité du travail », Travailler, n° 30, 2013/2, p. 31. Pour une présentation de la centralité du travail, voir Jean-Marie Harribey « La centralité du travail vivant », Les Possibles, n° 14, 2017.

[11] Anselm Jappe soutient que l’argent est apparu à partir du XIVe siècle (p. 97).

[12] Michel Aglietta, Régulation et crises du capitalisme, Calmann-Lévy, 1976, nouvelle édition revue et corrigée, et postface, Odile Jacob, 1997, p. 59. Même si nous nous écartons des thèses sur la finance vers lesquelles Aglietta a évolué ensuite, nous continuons de partager l’idée exprimée ci-dessus ; voir l’hommage critique que nous lui avons rendu : « On doit énormément à Michel Aglietta, mais pas tout », blog Alternatives économiques, 8 mai 2025.

[13] Robert Kurz, Geld ohne Wert : Grundrisse zu einer Transformation der Kritik der politischen Ökonomie, Horleman, 2012. Ce livre est intervenu après la survenue de désaccords et de scissions au sein de Krisis et la création d’une autre revue Exit !. Sur l’évolution du courant Wertkritik, voir les deux entrées de Wikipedia, « Critique de la valeur » et « Krisis »

[14] Jean-Marie Harribey, « Dans les services monétaires non marchands, le travail est productif de valeur », La Nouvelle Revue du Travail, n° 15, 2019.

[15] Voir notamment en français Norbert Trenkle, « Critique du travail et émancipation sociale, Réplique aux critiques du Manifeste contre le travail », Krisis, n° 28, 2004.

[16] Norbert Trenkle, « Critique du travail et émancipation sociale… », op. cit.

[17] Michal Kalecki, Théorie de la dynamique économique, Gauthier-Villars, 1954.

[18] Voir OIT, « Emploi et questions sociales dans le monde, Tendances 2022 », BIT, Genève.

[19] Nous employons indifféremment parce qu’ils sont synonymes, les termes de plus-value et de survaleur, contrairement à la nouvelle mode qui préfère ce dernier.

[20] Voir la référence ci-dessus en note 2 : « Le capital fictif est vraiment fictif ».

[21] Dans son Livre III du Capital, Marx écrit : « Avec le doublement du capital productif d’intérêt et du système de crédit, tout capital semble doubler, voire tripler, par suite des modalités sous lesquelles le même capital ou la même créance se présente dans différentes mains. La majeure partie de ce « capital pécuniaire » est purement fictive. » (Karl Marx, Le Capital, Livre III, dans Œuvres, Gallimard (La Pléiade), tome II, 1968, p. 1196-1197).

[22] Pour un aperçu, voir Jean-Marie Harribey, « Pourquoi le capitalocène est-il l’objet de controverses théoriques et épistémologiques au sein même de la théorie marxiste ? », Communication à la Conférence Historical Materialism, Paris, 26-28 juin 2025.

[23] À ceci près que, plutôt que fustiger Attac (p. 88, 113), qui n’est certes pas exempte de toute critique, nous lui suggérons au moins deux références de cette association sur la répétition des crises capitalistes au cours du quart de siècle qui vient de s’écouler : Sortir de la crise globale, Vers un monde solidaire et écologique (dir. Jean-Marie Harribey et Dominique Plihon), La Découverte, 2009 ; Cette crise qui n’en finit pas, Par ici la sortie, LLL, 2017 (par J-M. Harribey, M. Husson, E. Jeffers, F. Lemaire, D. Plihon).

[24]  Christian Azaïs, Antonella Corssani et Patrick Dieuaide (dir.), Vers un capitalisme cognitif, L’Harmattan, 2000 ; Carlo Vercellone (dir.) Sommes-nous sortis du capitalisme industriel ?, La Dispute. 2003. Pour une critique : Michel Husson, « Sommes-nous entrés dans le capitalisme cognifif ? », Critique communiste, n° 169-170, 2003 ; Jean-Marie Harribey, « Le cognitivisme, nouvelle société ou impasse théorique et politique ? », Actuel Marx, n° 36, 2004, p. 151-180 ; « L’abeille, l’économiste et le travailleur, nouvelle fable sur la finance ? », Note pour l’Université d’Attac, juin 2010.

[25] Pour une critique, Jean-Marie Harribey, « Capitalisme productif et/ou capitalisme rentier ? », blog Alternatives économiques, 2 décembre 2025.

[26] Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 725. À la place de « laboratoire », la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre parle d’« antre » (PUF/Quadrige, 1993, p. 198).

[27] Voir « Pourquoi le capitalocène est-il l’objet de controverses théoriques et épistémologiques au sein même de la théorie marxiste ?, op. cit.

[28] Voir la référence ci-dessus en note 2 : « Le capital fictif est vraiment fictif ».

[29] C’est la même position que celle de Francis Wolff, La vie a-t-elle une valeur ?, Philosophie Magazine Éditeur, 2025. Voir J-M. Harribey, « Que vaut la vie selon Francis Wolff ? », blog Alternatives économiques, 11 avril 2025 et Les Possibles, n° 42, 2025.Voir aussi Andreas Malm, « Nature et société : un ancien dualisme pour une situation nouvelle », Actuel Marx, n° 61, 2017, p. 47-63.

[30] Bernard Lahire, Savoir ou périr, Seuil, 2025.

[31] André Gorz, Misères du présent, Richesse du possible, Galilée, 1997. Voir J-M. Harribey, « Faut-il faire disparaître la valeur pour sortir du capitalisme ? Discussion autour de Gorz », dans Alain Caillé et Christophe Fourel (dir.), Sortir du capitalisme, Le scénario de Gorz, Le Bord de l’eau, 2013, p. 171-187.

[32] J’emprunte le terme de « méandres » à Vincent Laure van Bambeke, Les méandres de la transformation des valeurs en prix de production, L’Harmattan, 2013 ; La valeur du travail humain, Essai sur la refondation de l’expression monétaire de la valeur-travail, L’Harmattan, 2021.

[33] Karl Marx, Le Capital, Livre III, op. cit, p. 1457.

13 février 2026

Faut-il choisir entre écologie et économie ? Sur le livre d’Anselm Jappe

Poursuivant le dialogue avec divers auteurs se réclamant d’une manière ou d’une autre du marxisme, Jean-Marie Harribey discute ici précisément les thèses défendues par Anselm Jappe dans Écologie ou économie, il faut choisir (L’Échappée, 2025), et plus largement celle du courant dit de « critique de la valeur ». À cette fin, il adopte tour à tour trois angles de vue : épistémologique, pour définir les catégories théoriques critiques pertinentes ; analytique, pour définir adéquatement la crise capitaliste ; politique, enfin, pour esquisser les voies d’une sortie du capitalisme.

Le philosophe Anselm Jappe occupe une place de premier plan au sein du courant « critique de la valeur » (Wertkritik en allemand). Déjà auteur de nombreux livres, il signe un nouvel essai, Écologie ou économie, il faut choisir. Le courant « critique de la valeur » est né en Allemagne à la fin du XXe siècle sous l’impulsion notamment de la revue Marxistische Kritik, devenue Krisis avec notamment les auteurs Robert Kurtz, Ernest Lohoff et Norbert Trenkle, puis s’est développé au Canada avec Moishe Postone et en France avec Anselm Jappe[1].

L’idée maîtresse de ce courant « critique de la valeur » est que les catégories critiques élaborées par Marx pour analyser le mode de production capitaliste, comme la valeur, le travail, la marchandise, le capital s’appliquent exclusivement à celui-ci. Il s’ensuit, par exemple, que le travail n’est pas une catégorie transhistorique mais est une catégorie spécifique du capitalisme et de la modernité. Toute production et, par suite, l’être humain lui-même sont soumis à la marchandise et donc à la valeur capitaliste et au travail abstrait, c’est-à-dire au processus de valorisation sans limite du capital, qui ne peut être qu’aliénant pour le travail et destructeur pour la nature.

L’aggravation de la crise structurelle et multiforme du capitalisme, qui se traduit entre autres par l’explosion des inégalités, la destruction des écosystèmes, la perte de biodiversité, les pollutions multiples, le réchauffement climatique, est imputée à la soumission du monde au joug de la valeur qui n’est autre que la marchandisation générale, ainsi que Marx l’avait anticipé dès les premières lignes du Capital en 1867. Au point même, selon certains auteurs de ce courant, de conférer une réalité au capital fictif proliférant sur les marchés financiers et même une fécondité intrinsèque à ce capital pourtant fictif[2].

Pour aller plus loin

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La problématique adoptée par Anselm Jappe dans son nouvel ouvrage est celle des causes fondamentales de la dénommée crise écologique et de l’impossibilité de la résoudre dans le cadre du capitalisme. D’où le titre de cet ouvrage, répété dans le texte : « Écologie ou économie, il faut choisir ! » (p. 39). L’idée même de transition est récusée parce que la transition « est déjà perdue » (p. 34). Pas seulement parce que le poids des lobbies est tel que toute tentative politique est avortée avant même le début de sa mise en œuvre (comme le Pacte vert européen, cette « aspirine », p.16). Mais surtout parce qu’au moins trois impératifs capitalistes s’imposent :

« 1) Le capitalisme est condamné par sa nature à la croissance et ne peut pas s’autolimiter. 2) Le capitalisme est en train de lutter contre ses limites internes – "économiques" – et vit, plus que jamais, dans un régime de compétition extrême qui ne lui laisse aucune marge de manœuvre et pousse chaque acteur économique à défendre avec acharnement le moindre avantage. 3) Le capitalisme a colonisé les imaginaires et a imposé partout l’identification du bonheur avec l’abondance marchande que l’on obtient en sacrifiant sa vie au travail. Voilà pourquoi non seulement les "patrons" et les "lobbies", mais à peu près tout le monde résiste à un vrai changement écologique et veut toujours que ce soient les "autres" qui en paient le prix : on considère ces transformations comme une perte de "qualité de vie" et non comme une amélioration. » (p. 37).

Tel est le fil rouge de l’interrogation que pose Anselm Jappe : « Admettons que toutes les politiques "vertes" soient réalisées, serait-ce pour autant suffisant ? Ou existe-t-il une profonde incompatibilité entre capitalisme et sauvegarde des bases de la vie humaine ? » (p. 36). Examinons cette problématique sous trois angles : épistémologique pour définir les catégories théoriques critiques, analytique pour définir la crise capitaliste et politique pour esquisser les voies de sortie du capitalisme.

1. Le statut des catégories théoriques critiques

En cohérence avec tout le « courant critique de la valeur », et en continuité avec ce qu’il avait déjà écrit dans ses ouvrages précédents, Anselm Jappe considère que les quatre catégories de valeur, de travail, de marchandise et d’argent ont été forgées par Marx pour analyser et critiquer le capitalisme et qu’elles ne peuvent être appliquées qu’à cette forme de société née avec la Modernité, en Europe occidentale, surtout à partir de l’industrialisation et de la constitution d’États modernes.

Anselm Jappe anticipe d’emblée une objection :

« On pourrait vivre, dirait-on, sans capitalisme, en le remplaçant par une autre forme d’économie – mais l’idée d’abolir l’économie elle-même peut sembler tout aussi saugrenue que vouloir abolir les molécules, le mauvais temps ou la force de gravitation. Effectivement, si nous entendons par "économie" le simple fait que l’être humain doit tirer de la nature ce dont il a besoin pour vivre, donc si nous identifions l’"économie" au "métabolisme avec la nature", elle accompagnera l’humanité jusqu’à son dernier souffle. Un concept si vague et indéterminé ne signifie pourtant absolument rien. C’est un truisme, une lapalissade. Si nous parlons ici d’"économie", nous nous référons à une manière historiquement spécifique d’organiser ce que Marx appelle l’"échange organique avec la nature". Ce n’est que dans la modernité capitaliste qu’on peut vraiment parler d’une "économie" en tant que sphère à part de la vie. » (p. 45-46)[3].

Et il justifie son choix sémantique, qui a une portée épistémologique, ainsi :

« Critiquer l’"économie" en tant que telle, une économie dont tout le monde fait partie, pourrait être considéré par certains comme un adoucissement de la critique sociale, tandis que le terme "capitalisme" renvoie davantage à une dimension antagoniste. Cependant, il est tout à fait approprié, voire nécessaire, d’éviter d’identifier le capitalisme aux seuls capitalistes, en tant que personnes, pour mettre plutôt en relief la valeur comme "sujet automate", comme l’appelle Marx, et de montrer que le problème essentiel réside dans le travail abstrait et dans les structures qu’il a créées, et auxquelles tout le monde contribue – et c’est bien cela que nous appelons l’"économie". » (p. 46).

Il va sans dire que l’on approuve entièrement Anselm Jappe de mettre le doigt sur la logique interne du capitalisme d’exploitation du travail et que, au-delà de cette limite interne, il y a aussi une limite externe d’ordre écologique (p. 73-74)[4]. Mais ce qui est surprenant, c’est l’aller-retour entre la critique de l’économie tout court et celle du capitalisme quand, dès le début du livre, il condamne les positions qui « ne prônent rien de moins que le dépassement du dualisme nature/culture et qui contribuent à masquer le caractère capitaliste que revêt la crise écologique » (p. 7).

Mais, sans disculper aucunement le marxisme historique de toutes ses bévues théoriques et des tragédies politiques engendrées par ses tentatives de révolutions toutes échouées, nous ne connaissons pas un marxiste un peu conséquent qui a restreint le capitalisme aux « personnes ». En revanche, c’est bien l’erreur stratégique de nombre de groupes activistes de s’activer en ciblant les 0,1 % ou 0,01 % les plus riches.

Si Anselm Jappe ainsi que tout chercheur ont le droit de définir les concepts qu’ils emploient pour développer leur analyse, il convient de vérifier si le cadre qu’ils créent ainsi est tenable jusqu’au bout de leur démonstration. Si l’on regarde la démarche de Marx au début du Capital, celle d’Anselm Jappe lui correspond-elle ? Oui et non.

Oui, parce que les catégories précitées sont relatives au modèle pur, à l’idéal-type du capitalisme. Non, parce que Marx a pris la précaution de distinguer l’économie marchande simple et l’économie capitaliste pure, et même de faire précéder le décorticage de la seconde par celui de la première. Et cette distinction est double : à la fois conceptuelle et historique. Remarquons d’ailleurs qu’Anselm Jappe accepte la célèbre séparation que fait Marx entre les deux formules M-A-M’et A-M-A’ (p. 70).

Il est vrai que le M de l’économie marchande simple n’a pas le même statut que le M de l’économie capitaliste développée : les deux marchandises sont produites dans des rapports sociaux de production très différents. On peut donc, non pas parce que Marx l’a dit, mais parce qu’elle est logiquement fondée et prouvée historiquement, contester l’idée qu’il n’y aurait, ni théoriquement, ni historiquement, pas d’autre économie que l’économie capitaliste, et que, par conséquent, on serait autorisé à tenir économie et économie capitaliste comme synonymes, économie capitaliste étant une redondance, sinon un pléonasme. À l’encontre de Marx, pour Anselm Jappe, « parler de "capitalisme", de "société du travail", de "société marchande" ou d’"économie" tout court revient finalement au même » (p. 60).

« Ce que nous avons dit de l’économie vaut également pour le travail » (p. 47), plaide Anselm Jappe. Mais la critique faite à l’assimilation entre économie et économie capitaliste vaut aussi pour la vision du travail développée par Anselm Jappe et tout le courant « critique de la valeur »[5]. Nous savons que cette question traverse toute l’anthropologie et divise donc les anthropologues.

D’un côté, il y a ceux qui pensent que c’est la modernité, notamment par l’entreprise coloniale concomitante du capitalisme, qui a créé l’économie et le travail ; de l’autre, il y a ceux qui soutiennent que, dans toutes les sociétés, on trouve la marque sous des noms variables de ce que, en occident capitaliste, on nomme travail[6]. Celui-ci pouvant alors être considéré comme un « invariant »[7], non dans ses formes, mais dans la finalité de produire les conditions d’existence des humains.

Marx avait posé le problème ainsi :

« Le travail est de prime abord un acte qui se passe entre l’homme et la nature, un acte dans lequel l’homme harmonise, règle et contrôle par sa propre action ses échanges organiques avec la nature »[8]. « Le processus de travail tel que nous venons de l’analyser dans ses moments simples et abstraits – l’activité qui a pour but la production de valeurs d’usage, l’appropriation des objets extérieurs aux besoins –, est la condition générale des échanges matériels entre l’homme et de la nature, une nécessité physique de la vie humaine, indépendante par cela même de toutes ses formes sociales, ou plutôt également commune à toutes. »[9]

La difficulté théorique tient sans doute au caractère ambivalent du travail, pour partie anthropologique, pour partie historique, que Jean-Philippe Deranty résume ainsi : « Même si, effectivement, le travail « pur et simple » est un produit du capitalisme, cela ne signifie pas que d’autres époques et d’autres sociétés ne travaillaient pas, ou que le travail n’était pas déjà un vecteur décisif de développement individuel et de structuration de la vie sociale. Simplement, il ne figurait peut-être pas comme tel dans les représentations de soi des individus et des sociétés. »[10]

La situation paradoxale dans laquelle se place Anselm Jappe est que, non seulement elle est à rebours de tout ce que comptent les sciences sociales en matière d’hétérodoxie – bien au-delà du seul marxisme, toutes variantes confondues –, mais elle pourrait, si l’on n’y prend pas garde, rejoindre quelques croyances enracinées dans la vulgate économique libérale qui claironne aussi qu’il n’y a pas d’autre économie possible que le capitalisme. Plus gravement encore, en associant indéfectiblement valeur, travail et aussi marché et monnaie au capitalisme, on perd de vue que ces catégories ne sont pas des catégories purement économiques mais qu’elles relèvent de l’organisation sociale dans son ensemble. En un mot, chacune d’elles est un « rapport social » comme le disait Marx à propos du capital.

S’il est un point sur lequel la vision traditionnelle de l’économie politique classique et de l’orthodoxie économique et sociale est aujourd’hui irrémédiablement récusée, c’est celui de la monnaie, qu’on ne peut réduire à l’argent devenant capital[11]. Or, Anselm Jappe récuse toute continuité entre l’argent utilisé dans les sociétés avant le capitalisme et celui du capitalisme, car l’idée de continuité est « un tour de passe-passe » qui « applique le nom d’un objet ou d’une activité typiquement capitaliste à un contexte non capitaliste, en prétendant qu’il s’agit d’une activité universellement humaine » (p. 53).

On peut suivre Anselm Jappe dans son refus de toute naturalisation des catégories critiques. Cependant, par-delà les différences radicales des formes et surtout de la finalité d’accumulation, il subsiste, depuis les temps où les sociétés ont inventé la monnaie, que celle-ci, à travers les échanges d’ordres multiples – et pas seulement économiques – établit un rapport d’appartenance des membres d’une collectivité à celle-ci dans son ensemble, parce que, comme le disait Michel Aglietta, « la représentation du travail abstrait se fixe sur une marchandise unique qui devient équivalent général et est appelée "monnaie" »[12].

En ne distinguant jamais la monnaie et l’argent en tant que capital se valorisant, Anselm Jappe comme les autres membres du courant « critique de la valeur »[13] passent sous silence que la valeur ne peut s’entendre que monétairement, c’est-à-dire validée par l’échange marchand. Pour eux, la valeur existe déjà avant celui-ci parce qu’elle sort telle quelle du processus de production.

On sait que Marx a toujours dit que le capital était un rapport social. On peut le dire aussi de la monnaie à travers les âges. À notre connaissance, très rares sont les marxistes, qu’ils appartiennent ou non au courant « critique de la valeur » qui acceptent l’idée que l’espace monétaire dépasse l’espace marchand pour considérer que de la valeur puisse être produite dans la sphère monétaire non marchande soustraite à l’appétit du capital[14]. On va voir que l’enjeu théorique va devenir peu à peu politique et stratégique.

C’est ainsi que, de son côté, Norbert Trenkle[15] explique que l’une des raisons du refus de placer principalement la critique du capitalisme dans la perspective antagonique de classes est que capital et travail sont unis par la même aspiration à la valeur :

« Pour les travailleurs aussi, le rapport instrumental à leur activité résulte du caractère spécifique du travail producteur de marchandises. Pour eux, le travail n’est qu’un moyen en vue d’une fin, qui est de participer à la richesse marchande de l’ensemble de la société et donc de se médiatiser d’une façon spécifique avec leur propre cadre social. Et c’est là que réside l’abstraction de tout contenu particulier de chacune de leurs activités. Ce qui intéressera les producteurs dans leur travail, c’est la valeur d’échange qui leur permet d’acquérir d’autres marchandises. La valeur d’usage n’entre pour rien dans le travail qu’ils fournissent. En ce sens, ils se comportent vis-à-vis du contenu concret de leur travail avec la même indifférence et d’une façon tout aussi instrumentale que le mouvement de valorisation en tant que tel. »[16]

C’est le thème que reprendra aussi Moishe Postone pour dénoncer, à l’instar de tout le courant « critique de la valeur », le fait que le mouvement ouvrier se soit contenté, à leurs yeux, de revendiquer une meilleure répartition de la valeur. Dans le même sens, Anselm Jappe craint explicitement que de parler de capitalisme « renvoie à une dimension antagoniste ». Faire référence implicitement aux rapports sociaux, à la lutte des classes, serait-il devenu consensuel évitant de mettre en question le capitalisme ? La question mérite d’être posée car Anselm Jappe soutient que « la théorie de la limite interne de la société marchande affirme que celle-ci ne bute pas essentiellement contre la lutte des classes, mais contre l’impossibilité de continuer à assurer une accumulation suffisante » (p. 73).

C’est un nouveau paradoxe, sinon une contradiction, au sein du courant « critique de la valeur », qui fait pourtant du partage de la valeur entre salaires et profits une clé de compréhension de la possibilité ou non de réalisation de la valeur par le capital. C’est aussi exactement le fil conducteur de l’économiste marxien-post-keynésien polonais Michal Kalecki, qui, en restant fidèle à l’esprit de Marx, voyait la répartition comme facteur de la dynamique d’accumulation, et à l’inverse potentiellement contraire à celle-ci en cas de mauvais rapport de force pour les salariés et une répartition des revenus en leur défaveur[17].

2. Pourquoi une telle crise du capitalisme aujourd’hui ?

Usant semble-t-il d’une fausse naïveté, Anselm Jappe s’étonne que « Parler du capitalisme signifie, comme nous l’avons démontré, reconnaître la dynamique destructrice du travail et de la marchandise, de l’argent et de la valeur. Il est étonnant qu’un tel constat – élémentaire, facile à comprendre et peu contestable – ait trouvé jusqu’ici une diffusion aussi réduite – que ce soit parmi les marxistes, toutes tendances confondues, ou parmi les écologistes, toutes tendances confondues » (p. 87).

Disons sans restriction aucune notre accord avec cette idée basique, mais très et trop générale, que la logique d’accumulation capitaliste contient en elle-même la racine de la crise dans laquelle le monde soumis à la marchandisation généralisée est enfermé. Il faut reconnaître au courant « critique de la valeur » une forte cohérence. Puisque valeur, travail, marchandise argent sont, dans cette optique, indissociablement liés conceptuellement et historiquement à l’avènement et au développement du capitalisme, alors la crise de celui-ci est la crise de la valeur, du travail, etc.

Anselm Jappe n’a pas de peine, après avoir rappelé au début de son livre les principales dégradations écologiques qui sont avérées et qui s’aggravent de jour en jour, pour convaincre le lecteur que chacune de ces dégradations ne peut être tenue pour cause de l’abîme vers lequel le monde court.

Ainsi de la crise énergétique qu’il suffirait de pallier par des énergies renouvelables, ou du réchauffement du climat que l’on stopperait par des solutions de géo-ingénierie. Parce que la fuite en avant technique imposée par la concurrence pour accumuler toujours plus réduit la source de production de valeur, c’est-à-dire le travail. À ce stade, il convient de s’éloigner quelque peu du modèle théorique abstrait pour regarder la situation concrète du capitalisme concret actuel. L’emploi de la force de travail diminue-t-il à l’échelle mondiale ? La réponse est négative si l’on en croit toutes les statistiques internationales[18].

Relativement à l’emploi total, l’emploi dans le secteur industriel diminue, mais est-ce une raison d’y voir la finitude potentielle de la production de valeur ? Ce serait retomber dans l’erreur, trop longtemps commise par le marxisme au XXe siècle, d’assimiler production de valeur pour le capital à la production de biens matériels, alors que la production de services marchands est devenue majoritaire. En revanche, la productivité du travail dans les services progressant moins vite que dans l’industrie, les gains de productivité moyens se sont considérablement affaiblis, dans un contexte où par ailleurs l’accès aux ressources naturelles devient plus difficile. À cet endroit, Anselm Jappe a raison de rappeler que :

« Avec cette particularité déjà analysée par Marx : plus la partie du surtravail est déjà élevée, et plus son moindre accroissement demande une augmentation de la productivité disproportionnée. […] La survaleur augmente donc plus lentement que la productivité. Il faut donc toujours plus de marchandises pour nourrir des gains de survaleur toujours plus minces. » (p. 68).

On a là l’imbrication délétère de deux facteurs pour la dynamique même de l’accumulation du capital : croissance de la production de survaleur relative inférieure à la croissance de la productivité et croissance de la productivité tendanciellement déclinante, dont la résultante est la fuite en avant productiviste.

Comment le capital peut-il sortir de cet engrenage fatal ? La réponse traditionnelle du marxisme est de la situer dans l’augmentation du taux d’exploitation, c’est-à-dire du taux de plus-value[19], que ce soit dans les pays du centre capitaliste, surtout par la voie de la diminution de la part socialisée du salaire (protection sociale, services publics non marchands) ou dans les pays de la périphérie capitaliste en renouvelant les formes d’exploitation colonialiste et impérialiste. Cette réponse traditionnelle, même si elle peut être amendée et complétée, garde sa pertinence et dément l’idée rencontrée ci-dessus, selon laquelle une analyse en termes de classes sociales n’aurait plus cours ou devrait être mise au second plan.

Quelle est la réponse apportée par le courant « critique de la valeur » ? Anselm Jappe disqualifie avec raison la thèse selon laquelle la finance prédatrice et spéculative serait la cause de nos maux. Et, contrairement à Lohoff et Trenkle[20], il récuse l’idée de la production d’argent par l’argent :

« Le seul but du procès de production capitaliste est la production d’argent : la nécessité de produire et de vendre quelque chose de concret (matériel ou immatériel) constitue plutôt un élément fâcheux, une sorte de résistance résiduelle de la réalité dont le procès de valorisation se débarrasserait volontiers, si c’était possible. En effet, cette nécessité débouche inévitablement – et cela depuis les débuts du capitalisme, mais de manière toujours croissante à partir des années 1970 – sur le désir de transformer l’argent en davantage d’argent sans entreprendre le détour ennuyeux et risqué de la production : c’est alors le capital monétaire, l’intérêt, la spéculation qui prévalent. Pourtant, le secteur financier ne peut vivre que grâce à la survaleur produite ailleurs et ne pourrait jamais créer de valeur à partir de rien. » (p.  66, je souligne en italique, JMH)[21].

S’il ne la formule pas de manière aussi abrupte que Lohoff et Trenkle, Anselm Jappe rejoint une partie de leur thèse : la crise du capitalisme actuel serait due au rétrécissement du champ de valorisation du capital. Le courant « critique de la valeur » développe cette thèse depuis des années, mais elle est invalidée car le champ de valorisation du capital ne cesse de s’étendre (la « marchandisation du monde »). En revanche, au sein de ce champ, la capacité à faire augmenter la productivité s’érode.

L’extension du champ ne suffit pas, ne suffit plus, au plan global, à compenser sa moindre efficacité. La hausse de la productivité provoque la baisse de la valeur mesurée à l’unité de marchandise. La fuite en avant de la production ne vise qu’à compenser cela à l’échelle de l’ensemble de l’économie.

Tel est le point qui pourrait mettre d’accord marxistes de la Wertkritik, marxistes plus traditionnels et marxistes écologistes. Ce n’est pas le cas. Les premiers cultivent leur originalité en excluant toute autre contribution, les suivants s’embrouillent dans des flous conceptuels, notamment concernant le travail et la soi-disant valeur de la nature, ce qui n’est pas le cas sur ce dernier point, notons-le, d’Anselm Jappe[22].

Séparation de la finance et de la production, autonomie de la finance, finance prédatrice sont des thèmes qui ont irrigué les mouvements critiques de la mondialisation et de la financiarisation de l’économie, notamment le mouvement altermondialiste. À tort. Et Anselm Jappe est dans son droit de pointer cette faiblesse[23]. Mais cette faiblesse se retrouve aussi au sein du courant « critique de la valeur » sous une autre forme car le concept de capital fictif est interprété dans des sens différents.

Les transformations que le capitalisme a connues depuis la fin de la période dite fordiste ont été telles que les interprétations critiques sont allées dans de nombreuses directions mais qui ont été le plus souvent soumises elles-mêmes à la critique : au-delà de la finance autonome évoquée à l’instant, la thèse du cognitivisme a fait un temps fureur parmi les théories critiques ou les mouvements alternatifs. Elle aussi croyait avoir trouvé un ailleurs que le procès de production pour produire de la valeur[24]. On pourrait aussi évoquer la séduction opérée par l’intelligence artificielle auprès de ceux qui pensent que le capitalisme tire désormais ses profits des rentes davantage que de l’exploitation au sein du tissu productif[25]. La plupart de ces contributions oublient ce qu’est le « laboratoire secret de la production »[26].

Dans son ouvrage, Anselm Jappe se tient à l’écart de ces nouvelles modes intellectuelles qui, souvent, s’étiolent les unes à la suite des autres aussi rapidement qu’elles avaient fleuri. Pour sa part, il donne une grande place à la critique de l’industrie et donc des innovations techniques permanentes qui s’y produisent. Mieux encore, il considère comme inséparables la critique anticapitaliste et la critique anti-industrielle. Pour critiquer l’industrialisation à outrance, il s’inscrit à la suite d’Ellul, Charbonneau, Illich, Anders, Mumford, Postman, Kaczynski, Debord, Benjamin, Landauer, Morris, Reclus, Thoreau (p. 140-141) :

« À notre avis, écrit-il, les courants anti-industriels ou technocritiques constituent la pensée écologique qui saisit avec le plus de lucidité l’essentiel des enjeux – ou, pour le dire mieux, le saisirait, ou le saisira, quand elle aura vraiment intégré l’importance de la critique de l’économie politique d’inspiration marxiennes et quand la mouvance la plus avancée de la critique sociale et la mouvance la plus avancée de la critique des technologies convergeront. » (p. 146).

Malheureusement, Anselm Jappe associe l’industrialisation et l’utilisation toujours plus grande de capital constant, c’est-à-dire de machines, et aujourd’hui de robotique et d’intelligence artificielle, à une diminution absolue de l’emploi de la force travail : « Une partie toujours plus petite de l’humanité sert encore de force de travail » (p. 137). Comme cette assertion est factuellement fausse, comment l’interpréter sans penser à la voie que veut dessiner l’auteur pour sortir de l’économie et de l’industrie ?

3. Sortir de l’économie ?

Cette dimension du livre d’Anselm Jappe est peut-être la plus intéressante parce qu’elle permet d’aller au fond de sa pensée et donc de peser les critiques qu’elle suscite. Elle est aussi la plus curieuse parce qu’aucune autre thèse ne trouve grâce aux yeux de l’auteur.

Comme l’économie est « l’ennemi principal » (p. 85), il ne sert à rien de se battre contre les producteurs d’énergie fossile ou de prôner la « sobriété énergétique » (p. 91) à l’instar des mouvements écologistes : « La critique écologiste a donc fait fausse route – il faut le dire clairement – pendant des décennies en concentrant ses attaques sur les seules énergies fossiles et en demandant à cor et à cri l’efficience énergétique et les énergies renouvelables » (p. 93).

Car cela a aidé, selon Anselm Jappe, le capitalisme à promouvoir une nouvelle étape de son développement. Et les chercheurs écomarxistes comme John Bellamy Foster, Andreas Malm ou Jason Moore, pourtant en désaccord entre eux[27], sont déclarés faire preuve de « positivisme » (p. 97) à cause de l’importance qu’ils accordent aux sources d’énergie, et l’accent mis sur le développement des forces productives qui relèverait d’un « individualisme méthodologique, défaut original de la pensée bourgeoise » (p. 98).

Qu’il faille mettre en question le mythe du développement des forces productives comme moteur de l’histoire ne fait pas de doute. Mais considérer que cela équivaut à ne voir l’histoire que comme des « faits particuliers, une succession d’événements » (p. 98) n’est-il pas un mauvais procès fait à tous les auteurs non adhérents à la Wertkritik ? On a un peu de peine à comprendre comment le « sujet automate » qu’est le capital puisse être aussi désincarné sans classes le portant autour et être aussi fétichisé pour ne laisser transparaître qu’une relation entre des choses qui se meuvent automatiquement.

À la caractérisation d’anthropocène, Anselm Jappe préfère celle de capitalocène parce que la première laisse trop supposer que la faute de la crise écologique revient à l’humanité entière (p. 101), mais il juge ensuite que « l’humanité tout entière » est responsable car elle est « prise en otage par le capital » (p. 103). S’il a raison de reprocher à certains écosocialistes (notamment Moore et Saito de ne pas distinguer richesse et valeur (p. 111 et 113, voir aussi 131, 132), on pourrait dire que c’est aussi le cas de certains de ses collègues du « courant critique de la valeur »[28].

Dès le début de son ouvrage, Anselm Jappe adopte les mots d’ordre décroissants comme la « simplicité volontaire (p. 10) et il consacre une grande section de chapitre à la décroissance au motif que « si on mesure l’importance d’un concept, et du mouvement qui s’en revendique, à la réaction rageuse de ses adversaires, la décroissance mérite sans doute une place de choix » (p. 117). Suivent des louanges paradoxales adressées par Anselm Jappe à la décroissance :

« Si son refus d’avoir recours aux catégories de la critique de l’économie politique de Marx, même de manière non orthodoxe, limite sa compréhension de l’ordre social et économique qu’elle combat, en revanche, ne pas être lestée de cette tradition lui a permis de rompre bien plus radicalement que presque toutes les formes de marxisme, même les plus hétérodoxes, avec l’idée d’un "rôle progressif des forces productives", d’abandonner l’idée d’un usage "différent" de la croissance économique et de l’abondance marchande – jusqu’à proposer purement et simplement de "sortir de l’économie". » (p. 119-120, je suppose que l’auteur veut dire progressiste au lieu de progressif, JMH).

Il rejoint sans citer personne les quelques philosophes qui se démarquent de l’anthropologie latourienne pour récuser la thèse selon laquelle tous les êtres vivants se situent sur le même plan, car cela « ne peut qu’amener à la disparition de tout humanisme, de tout rationalisme à la faveur du vitalisme et de l’union immédiate avec la nature » (p. 129). Et il s’oppose à « la tendance récente, présente surtout en France, qui consiste à opposer le concept de "nature" à celui de "vivant". Le concept de "nature" se voit accusé d’être réactionnaire et d’essentialiser les êtres » (p. 135)[29].

La discussion évoquée plus haut sur la sortie de l’économie, du salariat, de la monnaie, etc., retrouve sa place ici. Comment concrètement Anselm Jappe la voit-il ? Il faut se référer, dit-il, au niveau de vie « d’il y a à peine soixante ans dans les pays développés » (p. 182), à celui « du monde de 1950 en Europe (p. 184). À d’autres endroits, tout en se démarquant de l’accusation caricaturale de revenir « à la condition d’"amish", ni à l’époque du "Moyen Âge" » (p. 182), il suggère « une vie telle qu’elle était au début du XXe siècle » (p. 105), alors qu’il reconnaît qu’une majorité de gens n’ont pas envie de « retourner à l’époque préindustrielle » (p. 189). Il ne s’interroge pas pour savoir si le niveau de vie européen de 1900 ou de 1950 n’est pas bâti sur l’exploitation et la domination des pays capitalistes sur le reste du monde.

Il prévient l’objection et assure que :

« Avant de construire quoi que ce soit, il y a beaucoup de choses à abolir en ce monde. Est-ce pour installer le paradis sur terre, pour amener l’histoire à sa conclusion heureuse ? Pas du tout. Simplement pour le ramener en arrière, pour revenir au point où tout a basculé, pour être à nouveau face au croisement où la société a choisi le mauvais chemin. Il n’est pas nécessaire de définir avec exactitude ce moment. 1945 ? 1920 ? 1850 ? 1770 ? Il ne s’agit pas du tout de revenir à un stage antérieur de l’histoire humaine et de le considérer comme suffisamment positif pour y arrêter l’histoire. […] Il faudrait plutôt rétablir des conditions où la société puisse décider de son avenir, sans être conditionnée par un "sujet automate" qui lui laisse seulement le choix des moyens pour servir des fétiches. » (p. 202-203).

À ce stade, on retrouve le problème épistémologique par lequel nous avons commencé ce compte rendu de lecture : Anselm Jappe refusait de considérer l’économie capitaliste en tant que telle pour ne regarder que « l’économie » tout court, mais les quatre dates qu’il énumère ci-dessus sont des dates d’inflexion du capitalisme et non pas de l’économie tout court, allant à l’envers de sa naissance avec le début de la révolution industrielle anglaise et de l’éclosion des rapports sociaux capitalistes, aux premières crises du XIXe siècle et aux luttes ouvrières, jusqu’à l’épanouissement du capitalisme taylorien puis fordiste où s’épanouira la fuite en avant productiviste.

Mais le problème épistémologique ne résume pas toutes les questions que pose la « sortie de l’économie » pour laquelle plaide Anselm Jappe, car il s’agit d’une mise en question culturelle, civilisationnelle et anthropologique qui met en péril la possibilité même de comprendre le monde à travers une critique de la science avec des accents qui pourraient être dangereux à l’ère du climato-scepticisme :

« Sans vouloir entrer ici dans le vaste champ de la critique de la science, précisons tout de même que la science moderne est née au XVIIe siècle en étroite relation avec les développements du capitalisme et qu’elle a toujours été à son service. Ses fondements épistémologiques sont la quantification à outrance, la réduction de la nature à un objet inanimé qu’il s’agit de dominer, l’éloignement de l’expérience sensible, le réductionnisme. Ces origines ont fortement orienté une science qui a autant influencé la société industrielle-capitaliste qu’elle a été influencée par celle-ci. La science n’est jamais "neutre". Elle a ses mérites, et il serait sans doute erroné de vouloir lui opposer un prétendu savoir "holistique", "intuitif", "analogique", ou encore "non occidental". » (p. 158-159).

Que penser de ce balancement entre les mérites et les défauts de la science ? La réponse est donnée par Anselm Jappe en note de bas de page :

« Voilà pourquoi il apparaît absolument hors sujet de crier "sauvons la recherche", comme le font les scientifiques dès que l’État veut réduire leur budget. Il y a sans doute des recherches vraiment utiles, ou pour le moins non nocives ; mais la disparition d’une grande partie de la "recherche actuelle", en tous les domaines, ne serait qu’un avantage pour la pauvre humanité. Sans sociologues et sans physiciens, sans généticiens ni juristes, sans économistes ni cognitivistes, le monde se porterait beaucoup mieux. » (p. 159, note 90).

Dans la campagne anti-science quasiment avalisée par Anselm Jappe, il y a l’incompréhension du rôle de la culture dans l’évolution de l’humanité, notamment par la constitution des liens de solidarité pour perpétuer la vie. Comme le dit Bernard Lahire : « savoir ou périr »[30]. Autrement dit, la transformation de l’imaginaire qu’appelle de ses vœux Anselm Jappe ne peut équivaloir à un relativisme culturel radical.

Conclusion

Le livre d’Anselm Jappe mérite d’être lu. Tous ceux que le dépassement du capitalisme intéresse et interroge y trouveront matière à discussion. Le « courant critique de la valeur » met le doigt sur un point essentiel dont il résulte une incompatibilité radicale entre le capitalisme et l’écologie. Le capitalisme (et non pas l’économie tout court) est voué à faire produire de la valeur, mais la hausse de la productivité du travail (en tout cas rapidement pendant trois siècles) diminue sur le long terme la valeur de chaque marchandise. D’où la fuite en avant de façon à élargir le champ de l’accumulation et ainsi compenser le défaut précédent.

Toutefois, l’exploitation de la force de travail et celle conjointe de la nature ont leurs limites, entraînant une crise de production de valeur, en vertu même de la loi de la valeur. Là s’arrête l’apport de la Wertkritik car il s’agit d’une crise (de production) de la valeur mais non une crise de la loi capitaliste de la valeur qui ne s’est jamais hélas autant appliquée, en dépit des dires des auteurs de la Wertkritik et d’André Gorz, rallié à la fin de sa vie à leurs thèses[31], mais perdu dans les « méandres »[32] de la valeur.

Quant à savoir si, pour sortir du capitalisme, il faut supprimer le travail, la monnaie et la valeur, les affirmations péremptoires de la Wertkritik n’épuisent pas le débat. Non pas parce qu’elles seraient hors sujet, mais parce qu’elles se heurtent à des objections épistémologiques, théoriques et politiques qui méritent d’être examinées plutôt qu’évacuées d’un trait de plume.

Certaines institutions et certaines catégories théoriques, même si elles sont mises au service du capital, ne peuvent être considérées trop rapidement comme intrinsèques à celui-ci. Et il est devenu un peu hasardeux de définir « une véritable société communiste – sans marchandises et sans valeur, sans travail et sans argent, sans État et sans classes – [qui] reste encore à inventer » (p. 45). C’est-à-dire sans aucune institution ? Une société sans institution est impossible. Une société sans ces institutions-là ? Puisque la Wertkritik prétend retrouver Marx contre tous les marxistes sans exception, même ceux débarrassés de la gangue stalinienne, peut-on invoquer le juge de paix :

« Après l’abolition du mode de production capitaliste, le caractère social de la production étant maintenu, la détermination de la valeur prévaudra en ce sens qu’il sera plus essentiel que jamais de régler le temps de travail et la répartition du travail social entre les divers groupes de production et, enfin, de tenir la comptabilité de tout cela. »[33]

Finalement, faut-il choisir entre écologie et économie… capitaliste ? Certainement… Mais, il ne faudrait pas que sous un nouveau discours renaisse la croyance que le capitalisme va tellement mal qu’il suffirait d’une pichenette pour qu’il s’écroule. Car la bête rugit encore, et pour vaincre les résistances à l’exploitation et à la domination générales, elle n’hésite pas à mettre à bas l’État de droit et les quelques règles de droit international qui avaient, malgré tout, été établies…


Notes

[1] Voir Krisis, Manifeste contre le travail, Léo Scheer, 2002 (ne pas confondre ce groupe Krisis et sa revue allemande éponyme avec une autre revue portant le même nom en français Krisis dirigée par le penseur de la « nouvelle droite » Alain de Benoist) ; Robert Kurz, Lire Marx, Les principaux textes de Marx pour le XXIe siècle, Les Balustres, 2013 ; Vies et mort du capitalisme, Lignes, 2011 ; La substance du capital (Préface d’Anselm Jappe), L’Échappée, 2019 ; Moishe Postone, Temps, travail et domination sociale, Mille et une nuits, 2009 [1993] (recension critique dans Jean-Marie Harribey, « Ambivalence et dialectique du travail, Remarques sur le livre de Moishe Postone », Contretemps, Nouvelle série, n° 4, 2009, p. 137-149) ; Anselm Jappe, Les aventures de la marchandise, Pour une nouvelle critique de la valeur, Denoël, 2003 ; Crédit à mort, La décomposition du capitalisme et ses critiques, Nouvelles Éditions Lignes, 2011 ; La société autophage, Capitalisme, démesure et autodestruction, La Découverte, 2017 (ainsi que « Fétichisme et dynamique autodestructrice du capitalisme », entretien avec Jean-Marie Harribey, Les Possibles, n° 15, 2017) ; Éric Martin et Maxime Ouellet (dir.), La tyrannie de la valeur, Débats pour le renouvellement de la théorie critique, Écosociété, 2014.

[2] Telle est la thèse défendue par deux auteurs de ce courant : Ernest Lohoff et Norbert Trenkle, La grande dévalorisation, Pourquoi la spéculation et la dette de l’État ne sont pas la cause de la crise, Crise & critique, 2024 (2012). Recension de la première édition de l’ouvrage : Denis Collin, « La grande dévalorisation, À propos du livre d’Ernest Lohoff et Norbert Trenkle », 22 août 2014. Recension critique de la seconde édition : Jean-Marie Harribey, « Le capital fictif est vraiment fictif, Sur le livre d’Ernest Lohoff et Norbert Trenkle », Contretemps, 13 juin 2025.

[3] Cette dernière phrase semble faire référence à Karl Polanyi, La grande transformation, Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, 1983 (1944), mais Polanyi, qui n’est pas cité à cet endroit par Jappe, ne dit pas « sphère à part de la vie », mais « à part de la société ».

[4] Anselm Jappe reprend la thèse de James O’Connor, « La seconde contradiction du capitalisme : causes et conséquences », Actuel Marx, n° 12, 1992, p. 30-40.

[5] Cf. les références critiques contenues dans les notes 1 et 2 ci-dessus.

[6] Pour une présentation des controverses sur le rapport nature-culture, à partir des travaux notamment de C. Lévi-Strauss, P. Descola, B. Latour ou É. Viveiro de Castro, voir Fabrice Flipo, « Nature et société (culture) : de quelle séparation ou "partage" est-il question ? Un essai de clarification conceptuelle », Les Possibles, n° 26, 2020-2021. Voir aussi Jean-Marie Harribey, « Introduction : Le monde est notre commun, à tous les vivants », Les Possibles, n° 26, 2020-2021 ; En finir avec le capitalovirus, L’alternative est possible, Dunod, 2021, chap. 4.

[7] Au sens de Bernard Lahire, Les structures fondamentales des sociétés humaines, La Découverte, 2023.

[8] Karl Marx, Le Capital, Livre I, 1867, Gallimard (La Pléiade), 1965, tome I, p. 727 et note p. 1648.

[9] Ibid., p. 735.

[10] Jean-Philippe Deranty, « Cartographie critique des objections historicistes à la centralité du travail », Travailler, n° 30, 2013/2, p. 31. Pour une présentation de la centralité du travail, voir Jean-Marie Harribey « La centralité du travail vivant », Les Possibles, n° 14, 2017.

[11] Anselm Jappe soutient que l’argent est apparu à partir du XIVe siècle (p. 97).

[12] Michel Aglietta, Régulation et crises du capitalisme, Calmann-Lévy, 1976, nouvelle édition revue et corrigée, et postface, Odile Jacob, 1997, p. 59. Même si nous nous écartons des thèses sur la finance vers lesquelles Aglietta a évolué ensuite, nous continuons de partager l’idée exprimée ci-dessus ; voir l’hommage critique que nous lui avons rendu : « On doit énormément à Michel Aglietta, mais pas tout », blog Alternatives économiques, 8 mai 2025.

[13] Robert Kurz, Geld ohne Wert : Grundrisse zu einer Transformation der Kritik der politischen Ökonomie, Horleman, 2012. Ce livre est intervenu après la survenue de désaccords et de scissions au sein de Krisis et la création d’une autre revue Exit !. Sur l’évolution du courant Wertkritik, voir les deux entrées de Wikipedia, « Critique de la valeur » et « Krisis »

[14] Jean-Marie Harribey, « Dans les services monétaires non marchands, le travail est productif de valeur », La Nouvelle Revue du Travail, n° 15, 2019.

[15] Voir notamment en français Norbert Trenkle, « Critique du travail et émancipation sociale, Réplique aux critiques du Manifeste contre le travail », Krisis, n° 28, 2004.

[16] Norbert Trenkle, « Critique du travail et émancipation sociale… », op. cit.

[17] Michal Kalecki, Théorie de la dynamique économique, Gauthier-Villars, 1954.

[18] Voir OIT, « Emploi et questions sociales dans le monde, Tendances 2022 », BIT, Genève.

[19] Nous employons indifféremment parce qu’ils sont synonymes, les termes de plus-value et de survaleur, contrairement à la nouvelle mode qui préfère ce dernier.

[20] Voir la référence ci-dessus en note 2 : « Le capital fictif est vraiment fictif ».

[21] Dans son Livre III du Capital, Marx écrit : « Avec le doublement du capital productif d’intérêt et du système de crédit, tout capital semble doubler, voire tripler, par suite des modalités sous lesquelles le même capital ou la même créance se présente dans différentes mains. La majeure partie de ce "capital pécuniaire" est purement fictive. » (Karl Marx, Le Capital, Livre III, dans Œuvres, Gallimard (La Pléiade), tome II, 1968, p. 1196-1197).

[22] Pour un aperçu, voir Jean-Marie Harribey, « Pourquoi le capitalocène est-il l’objet de controverses théoriques et épistémologiques au sein même de la théorie marxiste ? », Communication à la Conférence Historical Materialism, Paris, 26-28 juin 2025.

[23] À ceci près que, plutôt que fustiger Attac (p. 88, 113), qui n’est certes pas exempte de toute critique, nous lui suggérons au moins deux références de cette association sur la répétition des crises capitalistes au cours du quart de siècle qui vient de s’écouler : Sortir de la crise globale, Vers un monde solidaire et écologique (dir. Jean-Marie Harribey et Dominique Plihon), La Découverte, 2009 ; Cette crise qui n’en finit pas, Par ici la sortie, LLL, 2017 (par J-M. Harribey, M. Husson, E. Jeffers, F. Lemaire, D. Plihon).

[24]  Christian Azaïs, Antonella Corssani et Patrick Dieuaide (dir.), Vers un capitalisme cognitif, L’Harmattan, 2000 ; Carlo Vercellone (dir.) Sommes-nous sortis du capitalisme industriel ?, La Dispute. 2003. Pour une critique : Michel Husson, « Sommes-nous entrés dans le capitalisme cognifif ? », Critique communiste, n° 169-170, 2003 ; Jean-Marie Harribey, « Le cognitivisme, nouvelle société ou impasse théorique et politique ? », Actuel Marx, n° 36, 2004, p. 151-180 ; « L’abeille, l’économiste et le travailleur, nouvelle fable sur la finance ? », Note pour l’Université d’Attac, juin 2010.

[25] Pour une critique, Jean-Marie Harribey, « Capitalisme productif et/ou capitalisme rentier ? », blog Alternatives économiques, 2 décembre 2025.

[26] Karl Marx, Le Capital, Livre I, op. cit., p. 725. À la place de « laboratoire », la traduction dirigée par Jean-Pierre Lefebvre parle d’« antre » (PUF/Quadrige, 1993, p. 198).

[27] Voir « Pourquoi le capitalocène est-il l’objet de controverses théoriques et épistémologiques au sein même de la théorie marxiste ?, op. cit.

[28] Voir la référence ci-dessus en note 2 : « Le capital fictif est vraiment fictif ».

[29] C’est la même position que celle de Francis Wolff, La vie a-t-elle une valeur ?, Philosophie Magazine Éditeur, 2025. Voir J-M. Harribey, « Que vaut la vie selon Francis Wolff ? », blog Alternatives économiques, 11 avril 2025 et Les Possibles, n° 42, 2025.Voir aussi Andreas Malm, « Nature et société : un ancien dualisme pour une situation nouvelle », Actuel Marx, n° 61, 2017, p. 47-63.

[30] Bernard Lahire, Savoir ou périr, Seuil, 2025.

[31] André Gorz, Misères du présent, Richesse du possible, Galilée, 1997. Voir J-M. Harribey, « Faut-il faire disparaître la valeur pour sortir du capitalisme ? Discussion autour de Gorz », dans Alain Caillé et Christophe Fourel (dir.), Sortir du capitalisme, Le scénario de Gorz, Le Bord de l’eau, 2013, p. 171-187.

[32] J’emprunte le terme de « méandres » à Vincent Laure van Bambeke, Les méandres de la transformation des valeurs en prix de production, L’Harmattan, 2013 ; La valeur du travail humain, Essai sur la refondation de l’expression monétaire de la valeur-travail, L’Harmattan, 2021.

[33] Karl Marx, Le Capital, Livre III, op. cit, p. 1457.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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