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État espagnol, 1936 : la révolution sociale contre le fascisme
7 septembre 2026

État espagnol, 1936 : la révolution sociale contre le fascisme


À l’occasion du 90e anniversaire du coup d’État franquiste de juillet 1936, l’historien Andy Durgan rappelle que, dans les territoires restés sous contrôle républicain, la résistance au fascisme se transforma en une révolution sociale, qui remit en cause le pouvoir des capitalistes et des grands propriétaires fonciers.

Dans les régions de l’Espagne qui demeurèrent sous contrôle républicain pendant la guerre civile, la lutte contre le fascisme prit une forme révolutionnaire. La pierre angulaire de cette révolution fut une expérience sans précédent d’autogestion ouvrière dans l’industrie et l’agriculture.

La guerre civile espagnole est souvent présentée comme un affrontement entre la démocratie et le fascisme. Une telle interprétation est pourtant difficilement conciliable avec la réalité sociopolitique de l’Espagne des années 1930. La polarisation sociale, économique et politique qui s’accentua dans les années précédant la guerre civile, ainsi que l’échec de la République bourgeoise démocratique (1931-1936), conduisirent à l’éclatement simultané de la guerre et de la révolution.

La victoire électorale du Front populaire en février 1936, loin d’ouvrir une nouvelle période de réformes sociales, mit en lumière l’incapacité de la démocratie républicaine à surmonter l’opposition d’une classe dirigeante déterminée à empêcher toute remise en cause de son pouvoir. Cette victoire déclencha une nouvelle vague de mobilisations des masses laborieuses, dans les villes comme dans les campagnes, que le gouvernement républicain tenta de réprimer, comme il l’avait déjà fait en 1931. De son côté, la droite renonça à tout espoir de démanteler la République de l’intérieur et choisit la voie du coup d’État militaire.

Le mouvement ouvrier

L’avenir de la République dépendait non seulement de ses ennemis de droite, mais aussi du mouvement ouvrier. Au sein du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), le courant de gauche dit « révolutionnaire », dirigé par Francisco Largo Caballero, refusait de reproduire l’expérience du gouvernement républicain-socialiste de 1931-1933. Il soutenait que les socialistes ne devaient pas participer au nouveau gouvernement et qu’il revenait aux républicains d’« achever la révolution bourgeoise ». Cette conception simpliste du marxisme signifiait que Largo Caballero et ses partisans ne disposaient d’aucune stratégie de conquête du pouvoir ; ils devaient au contraire attendre passivement que les républicains ouvrent la voie à un futur gouvernement socialiste.

À l’inverse, l’aile plus social-démocrate dirigée par Indalecio Prieto, avec le soutien du Parti communiste d’Espagne (PCE), défendait le retour à un gouvernement de coalition afin d’achever le programme réformiste de la République. C’est cette orientation qui finirait par s’imposer au sein du mouvement socialiste pendant la guerre civile. La gauche socialiste, qui avait perdu une partie de sa base au profit du stalinisme — notamment les Jeunesses socialistes (FJS), qui fusionnèrent avec les Jeunesses communistes pour former les Jeunesses socialistes unifiées (JSU) — fut rapidement dépassée par les événements et adopta finalement la même position que ses rivaux sociaux-démocrates.

La victoire du Front populaire déclencha une nouvelle vague de mobilisations des masses laborieuses, tant urbaines que rurales. À la veille de la guerre civile, la Confédération nationale du travail (CNT), organisation anarcho-syndicaliste, conservait une influence considérable au sein du plus important mouvement ouvrier de l’État espagnol, en Catalogne. Elle était également très solidement implantée en Andalousie, en Aragon et dans la région de Valence. En outre, dans les Asturies et à Madrid, où les socialistes dominaient traditionnellement le mouvement ouvrier organisé, la CNT disposait d’un soutien minoritaire mais significatif.

Au sein de la CNT, militants et responsables syndicaux étaient divisés entre anarcho-syndicalistes et diverses tendances anarchistes radicales, dont la plus importante était la Fédération anarchiste ibérique (FAI). Toutes partageaient un même rejet de l’action politique institutionnelle. Toutefois, affaiblie par la répression et traversée par des divisions idéologiques, la CNT adopta, durant les premiers mois de 1936, une attitude moins intransigeante dans ses relations avec les organisations de gauche. Cette évolution annonçait sa future participation directe au gouvernement pendant la guerre civile.

Lors des élections de février 1936, afin d’obtenir la libération de plusieurs milliers de ses militants emprisonnés, la CNT ne lança pas de campagne d’abstention comme elle l’avait fait en 1933. Cet appel implicite à voter contribua à la victoire du Front populaire. En mai 1936, la CNT tint son quatrième congrès à Saragosse, qui allait constituer un moment décisif de son histoire.

Profondément marqués par la répression sanglante de la Commune des Asturies d’octobre 1934, les délégués appelèrent à conclure une alliance révolutionnaire avec l’Union générale des travailleurs (UGT) comme première étape vers la révolution sociale. Mais le congrès révéla également les limites de l’abandon du sectarisme apolitique de la CNT. Alors que de longs débats théoriques furent consacrés à la nature du communisme libertaire, aucune discussion ne porta sur la situation politique concrète ni sur la menace imminente d’un coup d’État militaire.

Le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) défendait lui aussi l’unité ouvrière, mais à travers la réorganisation des Alliances ouvrières, qui avaient joué un rôle déterminant dans le mouvement révolutionnaire de 1934. Pour le POUM, ces Alliances ouvrières, indispensables à la destruction du capitalisme, s’opposaient au Front populaire, simple alliance électorale subordonnée au républicanisme petit-bourgeois.

Parallèlement, le POUM considérait que l’absence d’un parti révolutionnaire de masse avait été l’une des causes essentielles de la défaite du mouvement révolutionnaire de 1934. Il espérait gagner à ses positions les secteurs les plus radicaux du socialisme, en particulier la jeunesse. Mais le basculement des Jeunesses socialistes sous l’influence du stalinisme au printemps 1936 porta un coup fatal à cette perspective.

La révolution

La révolution qui éclata en réponse au soulèvement militaire de juillet 1936 marqua l’ultime épisode du cycle révolutionnaire européen ouvert par la victoire bolchevique de 1917. En quelques jours, comme l’affirmait le dirigeant du POUM Andreu Nin en septembre 1936, la classe ouvrière, les armes à la main, avait résolu les « problèmes fondamentaux » de la révolution démocratique que la « bourgeoisie libérale » n’avait pas été capable de résoudre en cinq ans. La très forte concentration de la propriété foncière avait été balayée par les collectivisations ou les redistributions ; le pouvoir de l’Église et de l’armée avait été détruit ; la Catalogne avait cessé d’être soumise à un État centralisateur. Mais, insistait Nin, la classe ouvrière ne combattait pas pour une république démocratique : elle combattait pour le socialisme.

La pierre angulaire de cette révolution fut une expérience sans précédent d’autogestion ouvrière fondée sur la collectivisation de l’industrie et de la terre. Dans de nombreux cas, la prise de contrôle des entreprises ou des terres fut un processus spontané, auquel les organisations ouvrières n’apportèrent leur soutien qu’ultérieurement. La collectivisation urbaine atteignit son plus haut degré en Catalogne, où se concentrait alors la moitié de l’industrie espagnole. Dans la région de Valence, elle fut également très étendue, en particulier dans l’agriculture.

Les collectivités agricoles les plus célèbres furent celles organisées par les anarchistes dans l’est de l’Aragon. Si la présence des milices de la CNT dans cette région influença leur développement, l’initiative venait souvent des communautés locales, notamment dans les villages où le communisme libertaire avait brièvement été instauré lors de l’insurrection anarchiste de décembre 1933. La collectivisation agraire s’étendit également à l’Andalousie et à la Nouvelle-Castille. Ailleurs, à la remarquable exception du Pays basque, la classe ouvrière joua un rôle décisif dans l’économie grâce à diverses formes de contrôle ouvrier et à l’expropriation des entreprises et des exploitations agricoles abandonnées par les partisans de l’insurrection militaire.

La révolution se traduisit également par une occupation généralisée de l’espace urbain : des bâtiments furent saisis et transformés en écoles, en hôpitaux, en restaurants populaires et en sièges d’organisations antifascistes. Comme l’a souligné Mary Nash, la révolution et la guerre représentèrent pour de nombreuses femmes « une rupture avec leur confinement traditionnel au foyer et leur donnèrent une visibilité publique ». Elles entrèrent pour la première fois dans la vie politique, rejoignant massivement les organisations féminines antifascistes, travaillant dans les usines et, pour une minorité d’entre elles, participant à la lutte armée.

Au cœur de la résistance aux insurgés militaires se trouvaient les organisations ouvrières, et pas seulement dans les régions où la révolution sociale était la plus forte. Dans l’ensemble de ce qui allait devenir la zone républicaine, les syndicats et les partis ouvriers organisèrent rapidement des milices pour combattre les rebelles. Dès l’été 1936, quelque 150 000 miliciens — ainsi qu’une minorité de femmes — combattaient déjà sur les différents fronts.

Le Front populaire

Face à la supériorité militaire des insurgés, abondamment approvisionnés par les puissances fascistes, les principaux partis du Front populaire — républicains, socialistes et communistes — soutenaient qu’il était nécessaire de présenter la guerre comme une défense de la démocratie bourgeoise afin de conserver l’appui des classes moyennes et d’obtenir une aide militaire des démocraties occidentales. Une telle orientation impliquait de réprimer, ou tout au moins de dissimuler, la révolution sociale en cours dans une grande partie de la zone républicaine.

Dans l’historiographie comme à l’époque des événements, les partis de la gauche républicaine ont été considérés comme les représentants des « classes moyennes », ou du moins d’une partie d’entre elles. Le rôle central qu’ils jouèrent dans les gouvernements républicains de 1931 et de 1936 a renforcé l’idée de leur importance politique. Pourtant, leur base sociale et électorale demeurait limitée. En dehors de la Catalogne — seul territoire où le républicanisme de gauche bénéficiait d’un soutien massif, à travers l’Esquerra Republicana de Catalunya —, leur implantation sociale était étroite et reposait principalement sur la petite bourgeoisie urbaine ainsi que sur certaines catégories très spécifiques, comme les instituteurs.

Les résultats électoraux des républicains de gauche1 illustrent clairement les limites de leur audience. En 1931, si l’on exclut la Catalogne, 111 députés appartenant à cette mouvance furent élus dans le cadre d’une coalition avec le PSOE et le Parti républicain radical ; en 1936, 129 le furent sous la bannière du Front populaire. En revanche, en 1933, lorsqu’ils se présentèrent sans coalition nationale, les républicains de gauche n’obtinrent que quatorze sièges — contre vingt et un en Catalogne —, dont neuf grâce à des accords locaux avec les radicaux et cinq grâce au soutien local du PSOE.

Sur le plan international, les alliés qui semblaient naturellement devoir soutenir la République — les démocraties libérales, à la remarquable exception du Mexique — abandonnèrent le gouvernement légitime. Non seulement elles refusèrent de lui fournir les armes nécessaires à sa défense, mais elles mirent également en avant la fiction de la politique de « non-intervention », qui devait conduire à l’isolement presque total de l’Espagne loyaliste. La participation de l’Allemagne et de l’Italie au Comité de non-intervention constitua l’exemple le plus éclatant du cynisme de cet accord infâme.

Ni la France ni la Grande-Bretagne n’avaient intérêt à soutenir un gouvernement qui leur paraissait faible dans un contexte de radicalisation politique et sociale intense. Sous la pression des classes dirigeantes, de l’armée et de l’impérialisme britannique, le gouvernement français du Front populaire renonça rapidement à envoyer des armes à la République. Quant au gouvernement britannique, il considérait le dirigeant républicain de gauche Manuel Azaña, premier chef de gouvernement du Front populaire, comme le « Kerenski de l’Espagne ». Au moment où éclata la guerre civile, Londres était convaincu que le « bolchevisme » était sur le point de s’emparer du pouvoir. Les déclarations de nombreux ministres britanniques laissaient entendre que Francisco Franco constituait la meilleure garantie de la défense des intérêts impérialistes et capitalistes du Royaume-Uni.

Le stalinisme

Avec la dégénérescence de la Révolution russe et l’accession de Joseph Staline au pouvoir, les partis communistes étaient devenus entièrement subordonnés aux besoins politiques de Moscou. L’adoption par l’Internationale communiste de la stratégie du Front populaire répondait avant tout à la nécessité de contenir la menace que l’Allemagne nazie faisait peser sur la survie même de l’URSS. Cette menace rendait urgente la conclusion, à l’échelle internationale, d’une alliance avec les démocraties, en particulier avec la France, contre les puissances fascistes. Le Front populaire constituait ainsi l’expression nationale de la politique étrangère soviétique, et l’adoption uniforme de cette nouvelle orientation par les partis communistes ne reposait pas sur une analyse des réalités sociopolitiques propres à chaque pays.

Toutefois, à la différence de la ligne précédente — désastreuse — qui avait qualifié les partis socialistes de « sociaux-fascistes » et les avait présentés comme le principal danger pour la classe ouvrière, la politique du Front populaire répondait à la nécessité de faire face à la menace de l’extrême droite. Elle favorisa une progression de l’influence communiste dans de nombreux pays, notamment en Espagne. Pendant la guerre civile, le Parti communiste d’Espagne (PCE) devint la principale force politique de la zone républicaine. Au milieu de l’année 1937, il comptait environ 300 000 adhérents, soit dix fois plus qu’avant juillet 1936. Son équivalent catalan, le Partit Socialista Unificat de Catalunya (PSUC), regroupait plus de 50 000 membres, tandis que les Jeunesses socialistes unifiées (JSU) en comptaient environ 250 000.

Plusieurs facteurs expliquent cette progression. La défense résolue du Front populaire par les communistes attira de nombreux nouveaux militants politisés par le soulèvement militaire et l’opposition au fascisme, notamment dans les secteurs de la petite bourgeoisie effrayés par les « excès » de la révolution et les atteintes à la propriété privée. En défendant la centralisation militaire et une discipline de fer, les communistes gagnèrent également le soutien de nombreux officiers professionnels restés fidèles à la République. Mais, surtout, l’aide militaire apportée par l’Union soviétique contribua fortement au prestige du PCE.

Un facteur souvent négligé pour expliquer la progression de l’influence communiste en Espagne est la persistance de l’image du PCE comme « parti de la Révolution russe » et sa propre présentation comme parti révolutionnaire. Le fait que le PCE, tout en défendant la démocratie républicaine, parlât de la nécessité d’une « démocratie d’un type nouveau », d’une « révolution populaire » et d’une « guerre nationale révolutionnaire » traduisait les difficultés auxquelles il se heurtait dans le contexte politique et social particulier de la zone républicaine.

L’utilisation massive de l’imagerie soviétique et de méthodes de mobilisation révolutionnaires lors de la défense de Madrid, en novembre 1936, fournit un autre exemple du rapport apparemment ambigu des communistes à la démocratie bourgeoise. Il n’était donc pas difficile d’en conclure que le Front populaire ne constituait qu’une étape tactique nécessaire, une phase préparatoire avant l’instauration du socialisme. Ces ambiguïtés contribuent à expliquer l’attrait exercé par le stalinisme sur une partie importante des Jeunesses socialistes.

En définitive, seul le PCE — ou, en Catalogne, le PSUC — grâce à sa discipline et à sa structure « léniniste », était capable à la fois de mettre un terme à la révolution sociale en cours dans la zone républicaine et d’assurer la direction politique de l’effort de guerre du Front populaire.

L’anarchisme et la question du pouvoir

Afin de remédier au manque de coordination et à la fragmentation du pouvoir qui caractérisèrent les premières semaines dans la zone républicaine, divers organismes furent créés à l’échelle régionale et provinciale. Presque tous bénéficiaient du soutien des forces locales du Front populaire ainsi que de la CNT. Leur degré d’autonomie et de radicalité variait selon les régions. Le plus important fut le Comité central des milices antifascistes (CCMA) de Catalogne, constitué le 21 juillet 1936.

Les organisations du Front populaire détenaient formellement la majorité au sein du comité, mais les décisions du CCMA reflétaient le rapport de forces issu de la révolution et l’influence prépondérante de la CNT-FAI. Outre l’organisation militaire, le comité catalan prit les premières mesures visant à contrôler l’économie : il organisa la distribution des denrées alimentaires, fit geler les comptes bancaires des personnes ayant soutenu le soulèvement et adopta des dispositions permettant aux entreprises déjà passées sous contrôle ouvrier de continuer à verser les salaires.

Dans une grande partie du reste de la zone républicaine, des comités semblables au CCMA furent constitués et exercèrent de fait le pouvoir pendant les premières semaines de la guerre. L’orientation politique de la plupart d’entre eux ne correspondait pas toujours à celle du Front populaire, bien que les organisations qui le composaient y fussent généralement majoritaires. Ainsi, en Aragon, à Carthagène, à Gijón, à Malaga ou encore à Valence, des comités dominés par les syndicats agirent de manière ouvertement révolutionnaire.

Mais, dans un contexte de fragmentation du pouvoir, la révolution ne pouvait pleinement triompher. Face à cette réalité, son avenir dépendait de la CNT, dont la puissance semblait incontestable durant les premières semaines de la guerre civile et dont les effectifs augmentèrent rapidement pendant le conflit pour atteindre, selon les estimations couramment citées, environ 1,5 million d’adhérents. Pourtant, les anarchistes rejetaient par principe toute prise du pouvoir étatique.

Pour eux, la révolution existait dans la mesure où la classe ouvrière contrôlait les rues, les usines et les terres. Le « pouvoir » devait être exercé à la base, dans les communes locales ou sur les lieux de travail. Toutefois, les organisations ouvrières ne contrôlaient ni les communications, ni le commerce extérieur, ni le système bancaire. Surtout, avec la militarisation des milices et la constitution progressive de l’Armée populaire de la République à partir de l’automne 1936, elles perdirent la maîtrise de l’élément décisif de la guerre comme de la révolution : les forces armées.

Le dilemme auquel les anarchistes furent confrontés, face au vide laissé par l’effondrement presque complet de l’État républicain, apparut très rapidement. Lors d’une réunion convoquée en urgence des délégués catalans de la CNT, à Barcelone, le 21 juillet, Juan García Oliver, l’un des principaux dirigeants de l’anarchisme radical, affirma que la CNT faisait face à deux options : « aller jusqu’au bout », c’est-à-dire instaurer une « dictature anarchiste », ou collaborer avec les autres forces antifascistes. Comme toute idée de « dictature » était incompatible avec les principes anarchistes et que d’autres forces, notamment les socialistes, disposaient d’une influence importante, surtout en dehors de la Catalogne, la CNT choisit la voie de la collaboration.

Les dirigeants anarchistes se retrouvèrent rapidement prisonniers de la contradiction entre leur défense de la révolution et leur complicité avec l’État bourgeois, ou plutôt avec ce qu’il en restait. L’alternative n’était pas entre « dictature » et « collaboration », mais entre l’unité de la classe ouvrière — au-delà des seules organisations anarchistes — en vue de conquérir le pouvoir, ou la subordination au Front populaire, laquelle devait inévitablement conduire, tôt ou tard, à la défaite de la révolution.

Refusant de créer un nouvel État, les anarchistes finirent par collaborer avec l’État existant ou, plus exactement, avec la reconstruction de l’État républicain. Le 4 novembre 1936, alors que la situation militaire devenait de plus en plus critique, quatre représentants de la CNT entrèrent, fait sans précédent, au gouvernement de la République en qualité de ministres.

Le processus contre-révolutionnaire engagé dans la zone républicaine atteignit son point culminant avec les combats de rue de Barcelone au début du mois de mai 1937. La formation, le 17 mai, d’un gouvernement dirigé par le socialiste Juan Negrín, sans participation de la CNT, marqua la consolidation définitive de l’État bourgeois.

Cette évolution conduisit également, en juin 1937, à l’interdiction du POUM, victime d’une violente campagne de calomnies orchestrée par les staliniens. Le Conseil d’Aragon, dernier bastion de la révolution dominé par les anarchistes, fut dissous en août. En avril 1938, la CNT, désormais pleinement engagée dans la collaboration avec l’État républicain, revint au gouvernement.

Existait-il une alternative révolutionnaire ?

Existait-il une alternative à la politique du Front populaire, qui consistait à défendre la démocratie au prix du sacrifice de la révolution sociale ? Le gouvernement républicain écartait le recours à des méthodes militaires non conventionnelles ou révolutionnaires, notamment parce qu’il lui fallait conserver la maîtrise de la situation politique sur son territoire et apparaître, aux yeux de l’opinion internationale, comme un gouvernement libéral. Pourtant, compte tenu de l’écrasante supériorité matérielle de l’ennemi, la conduite classique du conflit avait peu de chances de permettre la victoire.

L’idée selon laquelle la politique du Front populaire — et la répression de la révolution — aurait été uniquement dictée par les nécessités militaires est une illusion. Les choix politiques du Front populaire, en particulier sa subordination aux intérêts des puissances impérialistes, eurent eux-mêmes des conséquences militaires. Ainsi, la flotte espagnole, contrôlée par les marins, fut retirée du détroit de Gibraltar dès le début de la guerre sous la pression du gouvernement britannique, laissant aux insurgés toute latitude pour transporter des milliers de soldats d’Afrique du Nord vers la péninsule Ibérique. De même, par crainte de porter atteinte aux intérêts français, le gouvernement républicain refusa de proclamer l’indépendance du Maroc et d’encourager un soulèvement nationaliste derrière les lignes fascistes.

Une stratégie alternative aurait reposé sur la mobilisation massive de la population — comme ce fut le cas lors de la défense de Madrid en novembre 1936 —, sur une stratégie défensive fondée sur la guerre de positions et sur des opérations offensives limitées, combinées à la guérilla, afin d’éviter les affrontements frontaux entre deux armées aux capacités profondément inégales. Il est évidemment impossible de savoir si une stratégie de guerre révolutionnaire aurait pu l’emporter, même si l’exemple de la défense de Madrid montre qu’une telle hypothèse ne peut être écartée.

La révolution se heurta également à une situation internationale défavorable, marquée par l’influence considérable des partis communistes et des partis sociaux-démocrates. Il est impossible de mesurer l’impact qu’aurait eu l’existence d’un pouvoir révolutionnaire en Espagne sur le mouvement ouvrier international. Le précédent de 1917 permet néanmoins de penser qu’il aurait pu agir comme un puissant catalyseur et favoriser l’émergence d’autres courants politiques dans la lutte des classes.

Guerre et révolution

Dans l’historiographie de la guerre civile, les divisions au sein du camp antifasciste sont souvent présentées comme une opposition entre ceux qui voulaient donner la priorité à la guerre — communistes, républicains et socialistes — et la CNT ainsi que le POUM, qui auraient privilégié la révolution au détriment de l’effort militaire : un prétendu choix entre la guerre et la révolution. Tel ne fut jamais le cas. La CNT comme le POUM défendaient la nécessité de mener simultanément la guerre et la révolution, autrement dit de conduire une guerre révolutionnaire.

Les deux étaient indissociables. Le POUM disposait d’une conception militaire claire : il préconisait la création d’une armée révolutionnaire inspirée de l’Armée rouge soviétique pendant la guerre civile russe. Mais une telle armée ne pouvait être construite sans un gouvernement révolutionnaire reposant sur une démocratie par en bas, fondée sur les comités d’ouvriers, de paysans et de miliciens.

Le POUM soutenait que, pour consolider la révolution, au moins en Catalogne, la classe ouvrière devait conquérir le pouvoir. Mais sans la CNT, un tel objectif était irréalisable. Convaincre la CNT — ou du moins une partie de celle-ci — de cette nécessité devint rapidement la principale préoccupation politique du POUM. Or, comme on l’a vu, il lui fallait surmonter la conviction profondément ancrée chez les anarchistes que toute forme de « pouvoir » ou d’État révolutionnaire conduirait inévitablement à la dictature.

En définitive, la révolution espagnole souffrit cruellement de l’absence d’une force révolutionnaire suffisamment puissante pour conduire la conquête du pouvoir. Plusieurs obstacles empêchèrent le POUM — « le seul parti de la révolution », selon Andreu Nin — d’assumer ce rôle. Sa faible implantation en dehors de la Catalogne et sa création récente — il n’avait été fondé qu’un an plus tôt — constituaient des handicaps difficiles à surmonter.

Privée d’une direction politique à l’échelle nationale, la révolution était condamnée à la défaite.

*

Traduit de la version anglaise publiée par Jacobin par Christian Dubucq pour Contretemps.


Notes

[1] L’expression « républicains de gauche » ne désigne pas ici un parti unique, mais une famille de formations républicaines laïques et réformatrices. Elle recouvrait notamment, en 1931, l’Action républicaine de Manuel Azaña, le Parti républicain radical-socialiste, l’Organisation républicaine galicienne autonome et plusieurs formations fédérales ou républicaines indépendantes. En 1934, l’Action républicaine, l’Organisation républicaine galicienne autonome et le secteur radical-socialiste indépendant de Marcelino Domingo fusionnèrent pour former la Gauche républicaine (Izquierda Republicana). Aux élections de 1936, les deux principales formations républicaines de gauche du Front populaire étaient la Gauche républicaine d’Azaña et l’Union républicaine de Diego Martínez Barrio. En Catalogne, cette famille politique était principalement représentée par la Gauche républicaine de Catalogne (Esquerra Republicana de Catalunya, ERC).

7 septembre 2026

État espagnol, 1936 : la révolution sociale contre le fascisme

À l’occasion du 90e anniversaire du coup d’État franquiste de juillet 1936, l’historien Andy Durgan rappelle que, dans les territoires restés sous contrôle républicain, la résistance au fascisme se transforma en une révolution sociale, qui remit en cause le pouvoir des capitalistes et des grands propriétaires fonciers.

Dans les régions de l’Espagne qui demeurèrent sous contrôle républicain pendant la guerre civile, la lutte contre le fascisme prit une forme révolutionnaire. La pierre angulaire de cette révolution fut une expérience sans précédent d’autogestion ouvrière dans l’industrie et l’agriculture.

La guerre civile espagnole est souvent présentée comme un affrontement entre la démocratie et le fascisme. Une telle interprétation est pourtant difficilement conciliable avec la réalité sociopolitique de l’Espagne des années 1930. La polarisation sociale, économique et politique qui s’accentua dans les années précédant la guerre civile, ainsi que l’échec de la République bourgeoise démocratique (1931-1936), conduisirent à l’éclatement simultané de la guerre et de la révolution.

La victoire électorale du Front populaire en février 1936, loin d’ouvrir une nouvelle période de réformes sociales, mit en lumière l’incapacité de la démocratie républicaine à surmonter l’opposition d’une classe dirigeante déterminée à empêcher toute remise en cause de son pouvoir. Cette victoire déclencha une nouvelle vague de mobilisations des masses laborieuses, dans les villes comme dans les campagnes, que le gouvernement républicain tenta de réprimer, comme il l’avait déjà fait en 1931. De son côté, la droite renonça à tout espoir de démanteler la République de l’intérieur et choisit la voie du coup d’État militaire.

Le mouvement ouvrier

L’avenir de la République dépendait non seulement de ses ennemis de droite, mais aussi du mouvement ouvrier. Au sein du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), le courant de gauche dit « révolutionnaire », dirigé par Francisco Largo Caballero, refusait de reproduire l’expérience du gouvernement républicain-socialiste de 1931-1933. Il soutenait que les socialistes ne devaient pas participer au nouveau gouvernement et qu’il revenait aux républicains d’« achever la révolution bourgeoise ». Cette conception simpliste du marxisme signifiait que Largo Caballero et ses partisans ne disposaient d’aucune stratégie de conquête du pouvoir ; ils devaient au contraire attendre passivement que les républicains ouvrent la voie à un futur gouvernement socialiste.

À l’inverse, l’aile plus social-démocrate dirigée par Indalecio Prieto, avec le soutien du Parti communiste d’Espagne (PCE), défendait le retour à un gouvernement de coalition afin d’achever le programme réformiste de la République. C’est cette orientation qui finirait par s’imposer au sein du mouvement socialiste pendant la guerre civile. La gauche socialiste, qui avait perdu une partie de sa base au profit du stalinisme — notamment les Jeunesses socialistes (FJS), qui fusionnèrent avec les Jeunesses communistes pour former les Jeunesses socialistes unifiées (JSU) — fut rapidement dépassée par les événements et adopta finalement la même position que ses rivaux sociaux-démocrates.

La victoire du Front populaire déclencha une nouvelle vague de mobilisations des masses laborieuses, tant urbaines que rurales. À la veille de la guerre civile, la Confédération nationale du travail (CNT), organisation anarcho-syndicaliste, conservait une influence considérable au sein du plus important mouvement ouvrier de l’État espagnol, en Catalogne. Elle était également très solidement implantée en Andalousie, en Aragon et dans la région de Valence. En outre, dans les Asturies et à Madrid, où les socialistes dominaient traditionnellement le mouvement ouvrier organisé, la CNT disposait d’un soutien minoritaire mais significatif.

Au sein de la CNT, militants et responsables syndicaux étaient divisés entre anarcho-syndicalistes et diverses tendances anarchistes radicales, dont la plus importante était la Fédération anarchiste ibérique (FAI). Toutes partageaient un même rejet de l’action politique institutionnelle. Toutefois, affaiblie par la répression et traversée par des divisions idéologiques, la CNT adopta, durant les premiers mois de 1936, une attitude moins intransigeante dans ses relations avec les organisations de gauche. Cette évolution annonçait sa future participation directe au gouvernement pendant la guerre civile.

Lors des élections de février 1936, afin d’obtenir la libération de plusieurs milliers de ses militants emprisonnés, la CNT ne lança pas de campagne d’abstention comme elle l’avait fait en 1933. Cet appel implicite à voter contribua à la victoire du Front populaire. En mai 1936, la CNT tint son quatrième congrès à Saragosse, qui allait constituer un moment décisif de son histoire.

Profondément marqués par la répression sanglante de la Commune des Asturies d’octobre 1934, les délégués appelèrent à conclure une alliance révolutionnaire avec l’Union générale des travailleurs (UGT) comme première étape vers la révolution sociale. Mais le congrès révéla également les limites de l’abandon du sectarisme apolitique de la CNT. Alors que de longs débats théoriques furent consacrés à la nature du communisme libertaire, aucune discussion ne porta sur la situation politique concrète ni sur la menace imminente d’un coup d’État militaire.

Le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM) défendait lui aussi l’unité ouvrière, mais à travers la réorganisation des Alliances ouvrières, qui avaient joué un rôle déterminant dans le mouvement révolutionnaire de 1934. Pour le POUM, ces Alliances ouvrières, indispensables à la destruction du capitalisme, s’opposaient au Front populaire, simple alliance électorale subordonnée au républicanisme petit-bourgeois.

Parallèlement, le POUM considérait que l’absence d’un parti révolutionnaire de masse avait été l’une des causes essentielles de la défaite du mouvement révolutionnaire de 1934. Il espérait gagner à ses positions les secteurs les plus radicaux du socialisme, en particulier la jeunesse. Mais le basculement des Jeunesses socialistes sous l’influence du stalinisme au printemps 1936 porta un coup fatal à cette perspective.

La révolution

La révolution qui éclata en réponse au soulèvement militaire de juillet 1936 marqua l’ultime épisode du cycle révolutionnaire européen ouvert par la victoire bolchevique de 1917. En quelques jours, comme l’affirmait le dirigeant du POUM Andreu Nin en septembre 1936, la classe ouvrière, les armes à la main, avait résolu les « problèmes fondamentaux » de la révolution démocratique que la « bourgeoisie libérale » n’avait pas été capable de résoudre en cinq ans. La très forte concentration de la propriété foncière avait été balayée par les collectivisations ou les redistributions ; le pouvoir de l’Église et de l’armée avait été détruit ; la Catalogne avait cessé d’être soumise à un État centralisateur. Mais, insistait Nin, la classe ouvrière ne combattait pas pour une république démocratique : elle combattait pour le socialisme.

La pierre angulaire de cette révolution fut une expérience sans précédent d’autogestion ouvrière fondée sur la collectivisation de l’industrie et de la terre. Dans de nombreux cas, la prise de contrôle des entreprises ou des terres fut un processus spontané, auquel les organisations ouvrières n’apportèrent leur soutien qu’ultérieurement. La collectivisation urbaine atteignit son plus haut degré en Catalogne, où se concentrait alors la moitié de l’industrie espagnole. Dans la région de Valence, elle fut également très étendue, en particulier dans l’agriculture.

Les collectivités agricoles les plus célèbres furent celles organisées par les anarchistes dans l’est de l’Aragon. Si la présence des milices de la CNT dans cette région influença leur développement, l’initiative venait souvent des communautés locales, notamment dans les villages où le communisme libertaire avait brièvement été instauré lors de l’insurrection anarchiste de décembre 1933. La collectivisation agraire s’étendit également à l’Andalousie et à la Nouvelle-Castille. Ailleurs, à la remarquable exception du Pays basque, la classe ouvrière joua un rôle décisif dans l’économie grâce à diverses formes de contrôle ouvrier et à l’expropriation des entreprises et des exploitations agricoles abandonnées par les partisans de l’insurrection militaire.

La révolution se traduisit également par une occupation généralisée de l’espace urbain : des bâtiments furent saisis et transformés en écoles, en hôpitaux, en restaurants populaires et en sièges d’organisations antifascistes. Comme l’a souligné Mary Nash, la révolution et la guerre représentèrent pour de nombreuses femmes « une rupture avec leur confinement traditionnel au foyer et leur donnèrent une visibilité publique ». Elles entrèrent pour la première fois dans la vie politique, rejoignant massivement les organisations féminines antifascistes, travaillant dans les usines et, pour une minorité d’entre elles, participant à la lutte armée.

Au cœur de la résistance aux insurgés militaires se trouvaient les organisations ouvrières, et pas seulement dans les régions où la révolution sociale était la plus forte. Dans l’ensemble de ce qui allait devenir la zone républicaine, les syndicats et les partis ouvriers organisèrent rapidement des milices pour combattre les rebelles. Dès l’été 1936, quelque 150 000 miliciens — ainsi qu’une minorité de femmes — combattaient déjà sur les différents fronts.

Le Front populaire

Face à la supériorité militaire des insurgés, abondamment approvisionnés par les puissances fascistes, les principaux partis du Front populaire — républicains, socialistes et communistes — soutenaient qu’il était nécessaire de présenter la guerre comme une défense de la démocratie bourgeoise afin de conserver l’appui des classes moyennes et d’obtenir une aide militaire des démocraties occidentales. Une telle orientation impliquait de réprimer, ou tout au moins de dissimuler, la révolution sociale en cours dans une grande partie de la zone républicaine.

Dans l’historiographie comme à l’époque des événements, les partis de la gauche républicaine ont été considérés comme les représentants des « classes moyennes », ou du moins d’une partie d’entre elles. Le rôle central qu’ils jouèrent dans les gouvernements républicains de 1931 et de 1936 a renforcé l’idée de leur importance politique. Pourtant, leur base sociale et électorale demeurait limitée. En dehors de la Catalogne — seul territoire où le républicanisme de gauche bénéficiait d’un soutien massif, à travers l’Esquerra Republicana de Catalunya —, leur implantation sociale était étroite et reposait principalement sur la petite bourgeoisie urbaine ainsi que sur certaines catégories très spécifiques, comme les instituteurs.

Les résultats électoraux des républicains de gauche1 illustrent clairement les limites de leur audience. En 1931, si l’on exclut la Catalogne, 111 députés appartenant à cette mouvance furent élus dans le cadre d’une coalition avec le PSOE et le Parti républicain radical ; en 1936, 129 le furent sous la bannière du Front populaire. En revanche, en 1933, lorsqu’ils se présentèrent sans coalition nationale, les républicains de gauche n’obtinrent que quatorze sièges — contre vingt et un en Catalogne —, dont neuf grâce à des accords locaux avec les radicaux et cinq grâce au soutien local du PSOE.

Sur le plan international, les alliés qui semblaient naturellement devoir soutenir la République — les démocraties libérales, à la remarquable exception du Mexique — abandonnèrent le gouvernement légitime. Non seulement elles refusèrent de lui fournir les armes nécessaires à sa défense, mais elles mirent également en avant la fiction de la politique de « non-intervention », qui devait conduire à l’isolement presque total de l’Espagne loyaliste. La participation de l’Allemagne et de l’Italie au Comité de non-intervention constitua l’exemple le plus éclatant du cynisme de cet accord infâme.

Ni la France ni la Grande-Bretagne n’avaient intérêt à soutenir un gouvernement qui leur paraissait faible dans un contexte de radicalisation politique et sociale intense. Sous la pression des classes dirigeantes, de l’armée et de l’impérialisme britannique, le gouvernement français du Front populaire renonça rapidement à envoyer des armes à la République. Quant au gouvernement britannique, il considérait le dirigeant républicain de gauche Manuel Azaña, premier chef de gouvernement du Front populaire, comme le « Kerenski de l’Espagne ». Au moment où éclata la guerre civile, Londres était convaincu que le « bolchevisme » était sur le point de s’emparer du pouvoir. Les déclarations de nombreux ministres britanniques laissaient entendre que Francisco Franco constituait la meilleure garantie de la défense des intérêts impérialistes et capitalistes du Royaume-Uni.

Le stalinisme

Avec la dégénérescence de la Révolution russe et l’accession de Joseph Staline au pouvoir, les partis communistes étaient devenus entièrement subordonnés aux besoins politiques de Moscou. L’adoption par l’Internationale communiste de la stratégie du Front populaire répondait avant tout à la nécessité de contenir la menace que l’Allemagne nazie faisait peser sur la survie même de l’URSS. Cette menace rendait urgente la conclusion, à l’échelle internationale, d’une alliance avec les démocraties, en particulier avec la France, contre les puissances fascistes. Le Front populaire constituait ainsi l’expression nationale de la politique étrangère soviétique, et l’adoption uniforme de cette nouvelle orientation par les partis communistes ne reposait pas sur une analyse des réalités sociopolitiques propres à chaque pays.

Toutefois, à la différence de la ligne précédente — désastreuse — qui avait qualifié les partis socialistes de « sociaux-fascistes » et les avait présentés comme le principal danger pour la classe ouvrière, la politique du Front populaire répondait à la nécessité de faire face à la menace de l’extrême droite. Elle favorisa une progression de l’influence communiste dans de nombreux pays, notamment en Espagne. Pendant la guerre civile, le Parti communiste d’Espagne (PCE) devint la principale force politique de la zone républicaine. Au milieu de l’année 1937, il comptait environ 300 000 adhérents, soit dix fois plus qu’avant juillet 1936. Son équivalent catalan, le Partit Socialista Unificat de Catalunya (PSUC), regroupait plus de 50 000 membres, tandis que les Jeunesses socialistes unifiées (JSU) en comptaient environ 250 000.

Plusieurs facteurs expliquent cette progression. La défense résolue du Front populaire par les communistes attira de nombreux nouveaux militants politisés par le soulèvement militaire et l’opposition au fascisme, notamment dans les secteurs de la petite bourgeoisie effrayés par les « excès » de la révolution et les atteintes à la propriété privée. En défendant la centralisation militaire et une discipline de fer, les communistes gagnèrent également le soutien de nombreux officiers professionnels restés fidèles à la République. Mais, surtout, l’aide militaire apportée par l’Union soviétique contribua fortement au prestige du PCE.

Un facteur souvent négligé pour expliquer la progression de l’influence communiste en Espagne est la persistance de l’image du PCE comme « parti de la Révolution russe » et sa propre présentation comme parti révolutionnaire. Le fait que le PCE, tout en défendant la démocratie républicaine, parlât de la nécessité d’une « démocratie d’un type nouveau », d’une « révolution populaire » et d’une « guerre nationale révolutionnaire » traduisait les difficultés auxquelles il se heurtait dans le contexte politique et social particulier de la zone républicaine.

L’utilisation massive de l’imagerie soviétique et de méthodes de mobilisation révolutionnaires lors de la défense de Madrid, en novembre 1936, fournit un autre exemple du rapport apparemment ambigu des communistes à la démocratie bourgeoise. Il n’était donc pas difficile d’en conclure que le Front populaire ne constituait qu’une étape tactique nécessaire, une phase préparatoire avant l’instauration du socialisme. Ces ambiguïtés contribuent à expliquer l’attrait exercé par le stalinisme sur une partie importante des Jeunesses socialistes.

En définitive, seul le PCE — ou, en Catalogne, le PSUC — grâce à sa discipline et à sa structure « léniniste », était capable à la fois de mettre un terme à la révolution sociale en cours dans la zone républicaine et d’assurer la direction politique de l’effort de guerre du Front populaire.

L’anarchisme et la question du pouvoir

Afin de remédier au manque de coordination et à la fragmentation du pouvoir qui caractérisèrent les premières semaines dans la zone républicaine, divers organismes furent créés à l’échelle régionale et provinciale. Presque tous bénéficiaient du soutien des forces locales du Front populaire ainsi que de la CNT. Leur degré d’autonomie et de radicalité variait selon les régions. Le plus important fut le Comité central des milices antifascistes (CCMA) de Catalogne, constitué le 21 juillet 1936.

Les organisations du Front populaire détenaient formellement la majorité au sein du comité, mais les décisions du CCMA reflétaient le rapport de forces issu de la révolution et l’influence prépondérante de la CNT-FAI. Outre l’organisation militaire, le comité catalan prit les premières mesures visant à contrôler l’économie : il organisa la distribution des denrées alimentaires, fit geler les comptes bancaires des personnes ayant soutenu le soulèvement et adopta des dispositions permettant aux entreprises déjà passées sous contrôle ouvrier de continuer à verser les salaires.

Dans une grande partie du reste de la zone républicaine, des comités semblables au CCMA furent constitués et exercèrent de fait le pouvoir pendant les premières semaines de la guerre. L’orientation politique de la plupart d’entre eux ne correspondait pas toujours à celle du Front populaire, bien que les organisations qui le composaient y fussent généralement majoritaires. Ainsi, en Aragon, à Carthagène, à Gijón, à Malaga ou encore à Valence, des comités dominés par les syndicats agirent de manière ouvertement révolutionnaire.

Mais, dans un contexte de fragmentation du pouvoir, la révolution ne pouvait pleinement triompher. Face à cette réalité, son avenir dépendait de la CNT, dont la puissance semblait incontestable durant les premières semaines de la guerre civile et dont les effectifs augmentèrent rapidement pendant le conflit pour atteindre, selon les estimations couramment citées, environ 1,5 million d’adhérents. Pourtant, les anarchistes rejetaient par principe toute prise du pouvoir étatique.

Pour eux, la révolution existait dans la mesure où la classe ouvrière contrôlait les rues, les usines et les terres. Le « pouvoir » devait être exercé à la base, dans les communes locales ou sur les lieux de travail. Toutefois, les organisations ouvrières ne contrôlaient ni les communications, ni le commerce extérieur, ni le système bancaire. Surtout, avec la militarisation des milices et la constitution progressive de l’Armée populaire de la République à partir de l’automne 1936, elles perdirent la maîtrise de l’élément décisif de la guerre comme de la révolution : les forces armées.

Le dilemme auquel les anarchistes furent confrontés, face au vide laissé par l’effondrement presque complet de l’État républicain, apparut très rapidement. Lors d’une réunion convoquée en urgence des délégués catalans de la CNT, à Barcelone, le 21 juillet, Juan García Oliver, l’un des principaux dirigeants de l’anarchisme radical, affirma que la CNT faisait face à deux options : « aller jusqu’au bout », c’est-à-dire instaurer une « dictature anarchiste », ou collaborer avec les autres forces antifascistes. Comme toute idée de « dictature » était incompatible avec les principes anarchistes et que d’autres forces, notamment les socialistes, disposaient d’une influence importante, surtout en dehors de la Catalogne, la CNT choisit la voie de la collaboration.

Les dirigeants anarchistes se retrouvèrent rapidement prisonniers de la contradiction entre leur défense de la révolution et leur complicité avec l’État bourgeois, ou plutôt avec ce qu’il en restait. L’alternative n’était pas entre « dictature » et « collaboration », mais entre l’unité de la classe ouvrière — au-delà des seules organisations anarchistes — en vue de conquérir le pouvoir, ou la subordination au Front populaire, laquelle devait inévitablement conduire, tôt ou tard, à la défaite de la révolution.

Refusant de créer un nouvel État, les anarchistes finirent par collaborer avec l’État existant ou, plus exactement, avec la reconstruction de l’État républicain. Le 4 novembre 1936, alors que la situation militaire devenait de plus en plus critique, quatre représentants de la CNT entrèrent, fait sans précédent, au gouvernement de la République en qualité de ministres.

Le processus contre-révolutionnaire engagé dans la zone républicaine atteignit son point culminant avec les combats de rue de Barcelone au début du mois de mai 1937. La formation, le 17 mai, d’un gouvernement dirigé par le socialiste Juan Negrín, sans participation de la CNT, marqua la consolidation définitive de l’État bourgeois.

Cette évolution conduisit également, en juin 1937, à l’interdiction du POUM, victime d’une violente campagne de calomnies orchestrée par les staliniens. Le Conseil d’Aragon, dernier bastion de la révolution dominé par les anarchistes, fut dissous en août. En avril 1938, la CNT, désormais pleinement engagée dans la collaboration avec l’État républicain, revint au gouvernement.

Existait-il une alternative révolutionnaire ?

Existait-il une alternative à la politique du Front populaire, qui consistait à défendre la démocratie au prix du sacrifice de la révolution sociale ? Le gouvernement républicain écartait le recours à des méthodes militaires non conventionnelles ou révolutionnaires, notamment parce qu’il lui fallait conserver la maîtrise de la situation politique sur son territoire et apparaître, aux yeux de l’opinion internationale, comme un gouvernement libéral. Pourtant, compte tenu de l’écrasante supériorité matérielle de l’ennemi, la conduite classique du conflit avait peu de chances de permettre la victoire.

L’idée selon laquelle la politique du Front populaire — et la répression de la révolution — aurait été uniquement dictée par les nécessités militaires est une illusion. Les choix politiques du Front populaire, en particulier sa subordination aux intérêts des puissances impérialistes, eurent eux-mêmes des conséquences militaires. Ainsi, la flotte espagnole, contrôlée par les marins, fut retirée du détroit de Gibraltar dès le début de la guerre sous la pression du gouvernement britannique, laissant aux insurgés toute latitude pour transporter des milliers de soldats d’Afrique du Nord vers la péninsule Ibérique. De même, par crainte de porter atteinte aux intérêts français, le gouvernement républicain refusa de proclamer l’indépendance du Maroc et d’encourager un soulèvement nationaliste derrière les lignes fascistes.

Une stratégie alternative aurait reposé sur la mobilisation massive de la population — comme ce fut le cas lors de la défense de Madrid en novembre 1936 —, sur une stratégie défensive fondée sur la guerre de positions et sur des opérations offensives limitées, combinées à la guérilla, afin d’éviter les affrontements frontaux entre deux armées aux capacités profondément inégales. Il est évidemment impossible de savoir si une stratégie de guerre révolutionnaire aurait pu l’emporter, même si l’exemple de la défense de Madrid montre qu’une telle hypothèse ne peut être écartée.

La révolution se heurta également à une situation internationale défavorable, marquée par l’influence considérable des partis communistes et des partis sociaux-démocrates. Il est impossible de mesurer l’impact qu’aurait eu l’existence d’un pouvoir révolutionnaire en Espagne sur le mouvement ouvrier international. Le précédent de 1917 permet néanmoins de penser qu’il aurait pu agir comme un puissant catalyseur et favoriser l’émergence d’autres courants politiques dans la lutte des classes.

Guerre et révolution

Dans l’historiographie de la guerre civile, les divisions au sein du camp antifasciste sont souvent présentées comme une opposition entre ceux qui voulaient donner la priorité à la guerre — communistes, républicains et socialistes — et la CNT ainsi que le POUM, qui auraient privilégié la révolution au détriment de l’effort militaire : un prétendu choix entre la guerre et la révolution. Tel ne fut jamais le cas. La CNT comme le POUM défendaient la nécessité de mener simultanément la guerre et la révolution, autrement dit de conduire une guerre révolutionnaire.

Les deux étaient indissociables. Le POUM disposait d’une conception militaire claire : il préconisait la création d’une armée révolutionnaire inspirée de l’Armée rouge soviétique pendant la guerre civile russe. Mais une telle armée ne pouvait être construite sans un gouvernement révolutionnaire reposant sur une démocratie par en bas, fondée sur les comités d’ouvriers, de paysans et de miliciens.

Le POUM soutenait que, pour consolider la révolution, au moins en Catalogne, la classe ouvrière devait conquérir le pouvoir. Mais sans la CNT, un tel objectif était irréalisable. Convaincre la CNT — ou du moins une partie de celle-ci — de cette nécessité devint rapidement la principale préoccupation politique du POUM. Or, comme on l’a vu, il lui fallait surmonter la conviction profondément ancrée chez les anarchistes que toute forme de « pouvoir » ou d’État révolutionnaire conduirait inévitablement à la dictature.

En définitive, la révolution espagnole souffrit cruellement de l’absence d’une force révolutionnaire suffisamment puissante pour conduire la conquête du pouvoir. Plusieurs obstacles empêchèrent le POUM — « le seul parti de la révolution », selon Andreu Nin — d’assumer ce rôle. Sa faible implantation en dehors de la Catalogne et sa création récente — il n’avait été fondé qu’un an plus tôt — constituaient des handicaps difficiles à surmonter.

Privée d’une direction politique à l’échelle nationale, la révolution était condamnée à la défaite.

*

Traduit de la version anglaise publiée par Jacobin par Christian Dubucq pour Contretemps.


Notes

[1] L’expression « républicains de gauche » ne désigne pas ici un parti unique, mais une famille de formations républicaines laïques et réformatrices. Elle recouvrait notamment, en 1931, l’Action républicaine de Manuel Azaña, le Parti républicain radical-socialiste, l’Organisation républicaine galicienne autonome et plusieurs formations fédérales ou républicaines indépendantes. En 1934, l’Action républicaine, l’Organisation républicaine galicienne autonome et le secteur radical-socialiste indépendant de Marcelino Domingo fusionnèrent pour former la Gauche républicaine (Izquierda Republicana). Aux élections de 1936, les deux principales formations républicaines de gauche du Front populaire étaient la Gauche républicaine d’Azaña et l’Union républicaine de Diego Martínez Barrio. En Catalogne, cette famille politique était principalement représentée par la Gauche républicaine de Catalogne (Esquerra Republicana de Catalunya, ERC).

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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