Au cours des dernières semaines, l’État espagnol a vécu au rythme des mobilisations pour le logement déclenchées par l’expulsion de Maricarmen Abascal le 23 septembre dernier. Confronté à ce mouvement et à son échec à faire passer au parlement des décrets censées résoudre la crise, Pedro Sánchez a convoqué des élections législatives anticipées qui se tiendront le 29 novembre.
Dans cet entretien, Brais Fernández, dresse un bilan sans complaisance des gouvernements « progressistes » au pouvoir depuis 2019. Il analyse également les perspectives qui se dessinent pour la gauche radicale, suite à l’échec de Podemos et à l’intégration de la gauche au bloc « progressiste » dominé par le PSOE de Sánchez. Il met en lumière les dynamiques de radicalisation en cours dans les mobilisations de rue et les expériences émergentes de la gauche anticapitaliste, notamment en Andalousie, en Galice et au Pays basque.
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Commençons par les récentes mobilisations pour le logement déclenchées par l’éviction de Maricarmen Abascal, qui a finalement entraîné sa mort, le 7 octobre dernier.
Quelles sont les principales caractéristiques de ce mouvement ?
Le mouvement a éclaté suite à l’expulsion de Maricarmen, une femme de 87 ans, par un fonds d’investissement vautour, avec la complicité de tous les échelons gouvernementaux, qui ont fait preuve de passivité. Mais le mouvement pour le logement s’active dans la rue depuis des années et constitue un secteur clé de l’organisation sociale. Il a traversé plusieurs phases.
Après 2008, les Plateformes des personnes affectées par les hypothèques (PAH) ont pris une place centrale. Elles ont formé un réseau d’assemblées communautaires fortement ancrées dans le tissu social confronté au problème des expulsions causées par la crise économique et le chômage. Les PAH existent toujours, mais le mouvement s’est progressivement concentré sur la question du loyer, et de nouvelles organisations ont émergé, comme le Syndicat des locataires. Celui-ci est aujourd’hui l’organisation la plus influente et mobilisatrice et joue un rôle prépondérant dans ce cycle de lutte. Fortement influencé par le nouveau syndicalisme étatsunien et des techniques comme le community organizing, il inclut également des courants qui se réclament du syndicalisme révolutionnaire et d’autres liés à l’anticapitalisme politique.
L’émergence de ce mouvement est également liée à la conjoncture économique et au modèle politique qui s’est développé au cours de huit années de « gouvernement progressiste ». Durant cette période, malgré la propagande du gouvernement de Pedro Sánchez et de ses alliés (d’abord Podemos, puis Sumar), l’accès au logement est devenu de plus en plus difficile, les prix d’achat et les loyers ayant augmenté de 60 % depuis 2019 tandis que les salaires stagnaient.
Il est vrai que le problème du logement est complexe, mais on peut en dégager quelques caractéristiques essentielles. Premièrement, l’arrivée de fonds spéculatifs qui acquièrent des pâtés d’immeubles entiers à des fins spéculatives. Deuxièmement, une forte augmentation du tourisme. L’Espagne a toujours été une destination touristique prisée, mais la période postpandémie a exacerbé cette tendance de manière exponentielle. Enfin, le problème du logement touche de manière chronique les classes populaires les plus précaires, qui constituent une part importante du prolétariat espagnol et sont majoritairement issues de l’immigration.
Cependant, la crise du logement affecte également durement les jeunes diplômés, inscrivant ainsi ce problème dans un mouvement historique de prolétarisation de certains secteurs de la classe moyenne. Ce phénomène fragilise le socle social qui, en temps normal, stabilise le régime. Ces mêmes secteurs, à l’instar du mouvement 15M¹, ont joué un rôle très actif dans la mobilisation, en devenant son principal moteur.
Le gouvernement Sánchez a refusé de prendre des mesures telles que la régulation du marché et le contrôle des prix, sans parler des interventions nécessaires en matière de propriété foncière. Le mouvement réclame ces mesures, mais le gouvernement de PSOE et de Podemos [2019-2023] n’a réussi qu’à faire adopter une loi sur le logement qui s’est avérée totalement inefficace. Dans les rues, on scande maintenant : « La loi sur le logement, c’est de la merde ! »
Bien sûr, la droite, qui gouverne la plupart des communautés autonomes, porte une part de responsabilité dans cette situation, et le mouvement a raison de le souligner. Lors des grandes mobilisations organisées par le Syndicat des locataires et soutenues par d’autres secteurs du mouvement, les revendications, également portées par des groupes comme Anticapitalistas (qui participe à la fois au Syndicat des locataires et en tant qu’organisation indépendante), sont claires : une réduction immédiate de 50 % des loyers, l’expropriation des logements détenus par des fonds vautours et des banques, et la garantie d’un bail à durée indéterminée. Le mouvement a réussi à s’imposer sur la scène politique, en se réappropriant les ressources traditionnelles des classes ouvrières de l’État espagnol, comme le campement à Puerta del Sol [place centrale de Madrid qui fut également l’épicentre du mouvement des « indignés » de 2011]. Ce campement, chargé de symboles, est susceptible de fédérer les énergies et de devenir un point nodal du conflit.
Les campements sont très hétérogènes : organisés par le Syndicat des locataires, ils rassemblent des collectifs de quartier et des groupes libertaires. On y trouve également mon organisation, Anticapitalistas, mais aussi des mouvements de jeunesse émergents comme le Mouvement socialiste et d’autres groupes marxistes plus petits. Le mouvement ne s’est pas arrêté là. La demande de grève générale scandée dans les rues s’est finalement concrétisée par un appel unitaire pour le 11 novembre, auquel participe toute la gauche organisée, des bureaucraties syndicales à la gauche radicale et révolutionnaire.
La grève sera hybride : les secteurs progouvernementaux veulent la transformer en événement de campagne préélectorale, le scrutin étant prévu pour le 29 novembre. Cependant, des comités de base pour la grève générale émergent, portés par le Syndicat des locataires et des groupes anticapitalistes, ainsi que par d’autres initiatives de quartier, des syndicats de gauche et des groupes de jeunes, qui contesteront cette tentative des « progressistes » de contrôler la mobilisation.
Le rapport de force dans la rue penche actuellement davantage en faveur des secteurs radicaux, même si beaucoup voteront pour le progressisme, le considérant comme le moindre mal. Cette situation politique inédite, dont l’évolution devra être suivie de près à travers la lutte politique, consiste à conjuguer unité et indépendance politique, radicalisme et vision à long terme. En effet, un changement de gouvernement – autrement dit, une victoire de la droite – pourrait bien donner une nouvelle orientation au mouvement.
Après l’échec lors du vote sur ses décrets au Parlement, Sánchez a convoqué des élections anticipées. Il semble croire qu’il tirera profit du rejet de ces décrets pro-logement par la droite.
Ce calcul est-il réaliste ?
Sánchez a présenté deux décrets. L’un n’avait aucune chance d’être adopté, mais il a négocié l’autre avec Junts per Catalunya, le parti indépendantiste catalan, même s’il n’a finalement pas été approuvé. Aujourd’hui, Sánchez tente son dernier geste péroniste : faire appel à l’opinion publique et se présenter comme le président du logement, en opposition à la droite.
Il est évident que ce contexte lui est plus favorable que celui créé par la crise de Ceuta, qui a effectivement alimenté l’extrême droite. Cependant, ce changement de climat politique ne se traduira pas par un bouleversement des rapports de force à court terme. Nombreux sont ceux qui voteront pour le « progressisme », le considérant comme le moindre mal, mais sa politique du logement suscite un profond mécontentement et, hormis dans certains territoires de nationalités sans État [tels que le Pays basque, la Galice et l’Andalousie], les mouvements à sa gauche sont très faibles et manquent de crédibilité. Par conséquent, la réélection de Pedro Sánchez me semble très improbable : le scénario le plus probable aujourd’hui est celui d’un gouvernement PP-Vox.
Replaçons maintenant les choses dans une perspective de plus long terme.
L’expérience du gouvernement Sánchez est généralement considérée comme positive par une grande partie de la gauche européenne, y compris au sein de la gauche radicale. Sa politique économique et sociale est présentée comme en rupture avec les recettes néolibérales classiques. Parmi les mesures les plus souvent citées figurent la réforme du marché du travail, la baisse des prix de l’énergie, la hausse du salaire minimum et une augmentation des investissements publics. L’opinion dominante à gauche est que l’Espagne, sous Sánchez, est parvenue à éviter l’austérité tout en respectant les critères de l’UE, grâce à la réduction de sa dette publique et de son déficit budgétaire.
Quel bilan dresses-tu de la politique de la coalition menée par le PSOE avec la participation d’autres forces de gauche ?
Ce bilan positif auquel tu fais référence a de quoi surprendre. Tout d’abord, l’absence de coupes budgétaires est davantage liée au changement de cap de la politique de l’UE concernant les fonds européens et le cycle de croissance économique qu’à Pedro Sánchez. Il convient de rappeler que le PSOE, lorsqu’il était au pouvoir, a approuvé, avec le PP [droite], la réforme de l’article 135 de la Constitution espagnole, qui privilégiait le remboursement de la dette au détriment des services publics. Cette mesure n’a pas été abrogée par le gouvernement actuel, ce qui confère à l’austérité un caractère structurel, tandis que le maintien des services publics devient une mesure transitoire.
D’un autre côté, l’austérité et la dégradation des conditions de vie des classes populaires ne sont pas uniquement le résultat de coupes budgétaires. En Espagne, nous avons connu des années de stagnation salariale et d’inflation galopante. Comment, dès lors, ces défenseurs du progressisme expliquent-ils le mouvement pour le logement ? On ne peut le comprendre qu’en saisissant l’essence même de la croissance capitaliste espagnole : un modèle qui prospère uniquement grâce à la précarisation des salaires.
Il faut bien sûr reconnaître que certaines mesures positives ont été prises. Par exemple, le salaire minimum a augmenté, même si, paradoxalement, cela ne contribue ni à une hausse générale des salaires ni à une modification du rapport entre le capital et le travail. Ceci révèle clairement les limites structurelles du modèle progressiste et l’une des causes fondamentales du désenchantement envers la gauche.
D’un autre côté, le PSOE et Podemos, puis Sumar, ont promis d’abroger les réformes du travail les plus radicales, mais ont finalement laissé de côté les aspects les plus controversés. Par exemple, ils n’ont pas abordé la question des indemnités de licenciement, qui avaient été progressivement réduites par les précédents gouvernements de gauche comme de droite. De fait, de nombreux partis nationalistes de gauche n’ont pas approuvé cette « demi-abrogation ». Dans des domaines comme les libertés civiles, ils n’ont pas non plus réussi à abroger la « loi bâillon » du Parti populaire (PP), qui restreint considérablement le droit de manifester.
En d’autres termes, le PSOE a distribué des fonds publics aux entreprises pour stimuler la croissance économique et n’a pas procédé à des coupes budgétaires significatives dans le secteur public, mais il n’a mis en œuvre aucune réforme structurelle pour améliorer les rapports de force en faveur des travailleu.r.se.s, ni pour s’attaquer aux problèmes majeurs de la vie chère. Voilà en quoi consiste le « modèle progressiste ».
Le non-respect de ces promesses a engendré un profond mécontentement parmi l’électorat de gauche. Mais le « progressisme » parvient à tirer son épingle du jeu, en exploitant notamment la crainte légitime et rationnelle de l’extrême droite au sein de cet électorat. Il est évident pour quiconque n’est pas un sectaire invétéré qu’un gouvernement PP-Vox serait catastrophique pour la classe travailleuse espagnole, même si cette issue est loin d’être définitive et ouvrira probablement de nouveaux chapitres dans la lutte des classes.
Il est vrai qu’après des années de « gouvernement progressiste », le rapport de forces penche désormais du côté de la droite. Il est évident qu’il faut éviter les raisonnements simplistes : tout ne dépend pas des actions ou de l’inaction de ce gouvernement. La vague réactionnaire a des causes structurelles et systémiques, liées à la recomposition des classes au sein d’un capitalisme en mutation. Elle a aussi des causes culturelles et constitue une réponse à un phénomène mondial associé à l’impérialisme. Mais la gauche officielle, autrefois qualifiée d’« anti-néolibérale », est encore plus mal placée pour faire face à ce phénomène, puisqu’elle est incapable dans son ensemble de proposer un modèle alternatif, structurellement différencié de la logique du capital.
L’image progressiste de Sánchez s’explique aussi par son positionnement sur les questions internationales, notamment ses critiques à l’égard d’Israël, son soutien aux Palestiniens et son refus de se plier aux injonctions de Trump d’augmenter les dépenses de défense à 5 % du PIB.
Dans quelle mesure cette image correspond-elle à la réalité ?
Une réponse nuancée à cette question s’impose. D’une part, les dépenses militaires espagnoles ont connu une croissance exponentielle ces dernières années. En fait, elles ont doublé depuis 2019 [début du premier gouvernement dirigé par Pedro Sánchez]. D’autre part, les gouvernements « progressistes » ont soutenu la guerre par procuration du bloc impérialiste en Ukraine et, malgré les tensions avec Trump, ses engagements envers l’OTAN demeurent intacts. En ce sens, les tentatives de présenter Sánchez comme un De Gaulle progressiste sont incontestablement infondées.
Il est toutefois exact que, depuis la guerre d’Irak, le PSOE n’a pas soutenu les interventions étatsuniennes au Moyen-Orient, même s’il a appuyé la guerre du Golfe dans les années 1990 et l’intervention en ex-Yougoslavie. Il n’a pas soutenu la guerre de Trump contre l’Iran, ce qui contraste fortement avec la politique servile de la droite espagnole. Cela tient en grande partie à la forte prise de conscience, au sein de la population espagnole, de l’opposition à la guerre et aux interventions étatsuniennes, une prise de conscience qui s’étend même à des secteurs non affiliés à la gauche. Même si une victoire historique reste à remporter dans ce domaine, il s’agit indéniablement d’une évolution positive.
Cela s’exprime de manière contradictoire. Dans le cas palestinien, la grande majorité de la population s’est opposée au génocide sioniste et exprimé son soutien au peuple palestinien. Bien entendu, le mouvement n’a pas été homogène. Tandis que les courants les plus modérés se sont limités à appeler à la paix entre Israël et la Palestine, les courants les plus radicaux ont activement soutenu la lutte du peuple palestinien pour sa libération, exigeant une rupture avec le sionisme et un soutien actif à la résistance.
Le gouvernement progressiste a su composer avec ces deux forces opposées. Il a dénoncé les exactions d’Israël et qualifié la résistance de « terroriste ». Il a reconnu l’État de Palestine, allié à l’Autorité palestinienne, tout en reconnaissant l’existence historique du colonialisme sioniste. Il a engagé une confrontation avec les éléments les plus radicaux de l’extrême droite sioniste, tout en maintenant des relations commerciales, économiques et culturelles avec l’entité sioniste.
La politique du gouvernement a consisté à exploiter le large sentiment populaire envers le peuple palestinien et à le transformer en légitimité gouvernementale. On peut dire, avec prudence, qu’elle y est parvenue en partie, ce qui témoigne à la fois de la force de la mobilisation et de ses faiblesses.
Mes deux dernières questions portent sur les perspectives de la gauche radicale dans l’Etat espagnol.
Comment vois-tu le rôle de Podemos après la fin de la coalition avec le PSOE ?
Depuis sa fondation, Podemos a traversé plusieurs phases. Initialement, le mouvement incarnait une force populaire aspirant à une nouvelle Constitution pour le pays. Il ne s’agissait pas d’un mouvement homogène : il exprimait des forces prônant à la fois une révolution active et une révolution passive. Finalement, l’orientation liée à l’intégration au sein du gouvernement s’est imposée, et Podemos est entré dans une coalition gouvernementale avec le PSOE.
Le modèle césariste et plébiscitaire de Pablo Iglesias, dépourvu de base sociale organisée, répondait à ce besoin : un modèle qui offrait une autonomie totale à la direction, neutralisait les secteurs radicaux et lui permettait d’opérer des changements abrupts en fonction de ses besoins immédiats. Lorsque Podemos est entré au gouvernement avec Izquierda Unida [coalition autour du Parti communiste espagnol], le parti était affaibli. Certes, le PSOE ne souhaitait pas cette alliance avec Podemos et préférait former une coalition avec le centre libéral, mais il s’est rapidement adapté à la situation.
En réalité, Podemos n’a jamais quitté le gouvernement. Il n’y a pas eu de rupture politique entre le PSOE et Podemos, ni de ministres Podemos quittant le gouvernement. Au contraire, ils sont restés en poste jusqu’à la fin de leur mandat [2019-2023], soutenant toutes les politiques que nous avons critiquées précédemment. Le mythe fédérateur de Podemos s’est déplacé du mouvement 15M vers les ministères : lorsque leurs dirigeant·es étaient ministres, tout allait bien.
Podemos a perdu ses portefeuilles ministériels suite à des conflits internes au sein de la gauche. Pablo Iglesias a choisi Yolanda Díaz, la ministre du Travail, comme sa successeure, par une décision personnelle, prise sans la moindre consultation. Mais Díaz a choisi de s’appuyer sur d’autres secteurs pour bâtir son projet, ce qui a provoqué un grave conflit avec Podemos. Il s’agissait essentiellement d’une lutte de pouvoir.
Les deux camps sont sortis fortement ébranlés par cette confrontation, et Podemos a opéré un virage à gauche de son discours, comme s’il n’avait jamais dirigé l’État capitaliste ni le régime politique espagnol. Bien entendu, il ne s’est jamais livré à une autocritique de son approche passée et continue de maintenir un programme de gouvernement, ce qui est devenu pour le moins absurde, compte tenu de son effondrement imminent.
Ce changement de discours n’a cependant pas enrayé son déclin inexorable. Certains secteurs se radicalisent à gauche mais Podemos ne parvient pas à absorber ce mouvement. Un élément crucial en politique réside dans le lien entre cohérence stratégique et crédibilité. Podemos ne se remettra jamais de ses revirements politiques, ni de la perte de crédibilité de ses dirigeant.e.s.
Il est vrai que la droite les a attaqués sans relâche et avec violence, et nous leur avons toujours apporté notre solidarité sur ce point. Mais il est tout aussi vrai que Podemos, initialement porteur d’un discours d’opposition à la « caste », a fini par être perçu par la classe travailleuse comme faisant partie intégrante de celle-ci. Ses dirigeants ont accumulé les mandats et ne respectent plus les plafonds salariaux qu’ils respectaient autrefois pour rapprocher la politique de la classe travailleuse. Ils et elles ont fait de la politique un moyen d’ascension sociale. De ce fait, Podemos s’est réduit à un petit parti centré sur ses dirigeant.e.s, avec une base sociale considérablement diminuée et vieillissante.
Les nouveaux mouvements de radicalisation ignorent ou méprisent Podemos, et ses résultats électoraux ont considérablement décliné au fil du temps. En termes de résultats électoraux, Podemos se rapproche davantage des scores de Lutte Ouvrière que de ceux de LFI, mais il bénéficie d’une plus grande couverture médiatique et d’un militantisme moins organisé.
Concernant les forces situées à gauche de Podemos, malgré la fragmentation, on observe récemment des signes positifs, notamment en Andalousie et en Galice.
Quelle est la situation de la gauche radicale au niveau national en vue des prochaines élections législatives ?
Plusieurs listes de gauche seront en lice au prochain scrutin, qui se tiendra le 29 novembre. La gauche qui gouvernait en alliance avec le PSOE s’est scindée en deux formations. D’une part, le Front large regroupe la plupart des partis qui composaient Sumar, avec le soutien de tous les ministres sortants non-membres du PSOE. En théorie, il représente la principale force à gauche du PSOE au niveau national, mais ses perspectives sont sombres. Les sondages prévoient une perte significative de sièges.
De son côté, Podemos a conclu une alliance inédite avec Esquerra Republicana de Catalunya (ERC), un parti indépendantiste de centre-gauche solidement implanté en Catalogne. Podemos figurera sur les listes électorales de l’ERC en Catalogne et se présentera de façon indépendante dans la plupart des autres provinces. En échange de cette intégration, le candidat de l’ERC, Gabriel Rufián, organisera un rassemblement de soutien à Irene Montero à Madrid, dans l’espoir que Podemos obtienne un siège sur ses propres listes dans la capitale.
La formation des coalitions électorales de gauche a été un spectacle honteux. Aucun débat programmatique ou politique n’a eu lieu : en réalité, tous ces partis défendent la même chose, et leurs querelles publiques ne font qu’engendrer moqueries et désaffection. Pendant que le peuple manifeste dans la rue par des grèves et des campements, la gauche au pouvoir ne se dispute que pour des postes. C’est cette image qui restera gravée dans les esprits.
Cependant, cette gauche institutionnelle n’est pas la seule en Espagne. Les mouvements de gauche souverainistes obtiennent également de bons résultats dans leurs pays respectifs. Je ne prétends absolument pas que ces mouvements représentent la même chose, car ils opèrent dans des contextes différents et possèdent des compositions et des stratégies idéologiques distinctes.
Le BNG en Galice est un front nationaliste dirigé par un parti de tradition populiste appelé UPG (Unión do Povo Galego). Ce parti, qui bénéficie d’un solide ancrage ouvrier et populaire, dirige le principal syndicat galicien. Actuellement, il est le principal parti de la gauche galicienne, devançant le PSOE. Son orientation pratique est celle d’un gouvernement autonome avec le PSOE, et non celle d’une rupture totale avec le régime espagnol. Cette orientation devrait faire l’objet d’un débat ouvert au sein de la gauche marxiste révolutionnaire, à laquelle j’appartiens.
Cela dit, nous ne pouvons en aucun cas sous-estimer leurs capacités organisationnelles, même s’il faut souligner que celles-ci sont fortement influencées par une bureaucratie omniprésente, ce qui les rend méfiantes envers toute forme de lutte spontanée. Il est évident que, compte tenu de l’effondrement et du manque de sérieux de la gauche étatique, ils en ressortiront bien plus forts.
Le cas de Bildu au Pays basque est similaire, ce parti étant l’aile politique de la gauche nationaliste basque, bien qu’avec d’importantes différences, et qu’il soit issu de l’histoire même de cette gauche. Après avoir abandonné la lutte armée – une décision juste et nécessaire –, la gauche nationaliste basque a opéré un virage à droite très marqué. Elle s’oriente vers un gouvernement d’union nationale avec le Parti nationaliste basque (PNV) au Pays basque, une perspective comparable à celle du front interclassiste suivie par le mouvement indépendantiste en Catalogne.
Parallèlement, Bildu a activement soutenu le gouvernement de Pedro Sánchez, qu’il considère comme un rempart contre le fascisme espagnol. En réalité, ce changement de cap a eu un résultat paradoxal pour Bildu. D’une part, il a élargi sa base électorale, en s’implantant dans des secteurs auparavant inaccessibles. D’autre part, il a perdu une grande partie de son dynamisme militant, notamment auprès des jeunes, parmi lesquels a émergé le Mouvement socialiste – une organisation communiste forte de centaines de membres et dotée d’une grande capacité de mobilisation.
Le Mouvement socialiste, issu de la gauche nationaliste basque, est aujourd’hui un acteur indépendant du nationalisme basque et s’oppose fermement à Bildu. De plus, il s’est étendu à l’ensemble de l’Espagne, exerçant une influence significative auprès de la jeunesse radicale. Cependant, cela n’a pas encore d’impact décisif sur les processus électoraux : Bildu devrait poursuivre sa progression lors de ces élections.
Le cas andalou est unique. Adelante Andalucía s’est formé à partir d’Anticapitalistas Andalucía et de quelques petites organisations nationalistes andalouses, telles que Defender Andalucía et Izquierda Andalucista. Autrement dit, le parti a été fondé sur une orientation souverainiste et anticapitaliste et sur un discours clairement axé sur la lutte des classes. Il s’est également construit en grande partie en réaction à l’expérience gouvernementale de la gauche espagnole, qu’il considère comme un échec. Il transcende le caractère plébiscitaire de Podemos grâce à des structures de base, un travail de terrain et un rôle central dévolu ses membres.
Adelante Andalucía a réalisé un excellent score lors des dernières élections andalouses, avec 400 000 voix, soit 10 % des suffrages, et huit sièges : un résultat historique. Il est clair que le parti est confronté à d’importants défis. Il doit conjuguer son statut de parti militant avec un engagement électoral fort, s’efforcer de devenir un parti de masse, consolider son ancrage local et aligner stratégiquement son discours de classe sur une vision et une stratégie écosocialistes et révolutionnaires, adaptées aux réalités de notre époque et à la réalité nationale.
Mais, sans aucun doute, son existence et sa consolidation ouvrent de grandes possibilités, et il est fort possible que lors de ces élections, Adelante Andalucía obtienne une représentation au Congrès de l’État, ce qui serait une excellente nouvelle.
Quelle est ton pronostic pour le scrutin du 29 novembre et quelles en seront les répercussions sur les forces de la gauche radicale ?
Quel que soit le résultat, la situation en Espagne va radicalement changer. La gauche va se réorganiser. Si la droite l’emporte, le PSOE devra entamer une transition vers une nouvelle direction. Les coalitions de gauche du Front large et de Podemos traverserons sans doute une crise. Concernant Podemos, c’est sa survie même qui est en jeu. Les partis indépendantistes seront confrontés à des positionnemebts contradictoires.
Les mouvements de rue témoignent d’une nouvelle radicalisation de la gauche. De fait, le pourcentage de personnes se déclarant d’extrême gauche dans les sondages dépasse désormais les 20 %. Ce phénomène se manifeste de manière paradoxale. Chez les jeunes, émergent de nouvelles organisations sociales et une nouvelle gauche révolutionnaire. Mais ce processus dépasse le cadre des secteurs organisés. Nombre de ces personnes voteront pour le PSOE par crainte de la droite, mais elles constitueront la base d’une nouvelle résistance contre l’extrême droite, qui accédera vraisemblablement au pouvoir.
Cela doit constituer le fondement d’une nouvelle stratégie politique. Nous devons former des médiations politiques écosocialistes et radicales sur le terrain, non pas pour briguer un poste ministériel au sein d’un gouvernement PSOE, mais pour proposer une vision anticapitaliste fondée sur un programme viable.
Nous, marxistes, devons également fuir le modèle millénariste de petits groupes (avec tout le respect dû au grand Thomas Müntzer) et nous placer à l’avant-garde de ce processus de reconstruction politique, en organisant le mécontentement dans les rues avec une perspective unitaire et populaire. Notre objectif doit être une rupture totale avec ce régime politique et économique et non une simple gestion. Dans un État fondé sur l’oppression nationale, comme l’Espagne, ces médiations politiques prendront des formes diverses et des tactiques variées, mais elles doivent tendre vers une convergence stratégique.
Je pense à la nécessité à long terme d’un large front confédéral qui revendique effectivement le droit à l’autodétermination et qui, sous l’hégémonie de la classe travailleuse, cherche à se coordonner et à coopérer fortement dans une orientation anticapitaliste qui renverse l’ancien régime. Cette orientation naîtra des leçons tirées des élections et des échecs du « progressisme », et se forgera dans la résistance à la droite radicale et dans l’indépendance du libéralisme social « progressiste ». Les organisations marxistes révolutionnaires et internationalistes doivent y jouer un rôle essentiel et actif, en surmontant toute tendance à l’isolement et à l’autoproclamation.
Des temps nouveaux s’annoncent, des temps pour reconstruire nos forces en luttant et en tirant les leçons des épreuves de notre passé récent.
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L’entretien a été conduit et traduit par Stathis Kouvélakis
Notes
1 Le sigle 15M fait référence à la date du 15 mai 2011, qui a vu les « indignés » occuper des places dans tout le pays, et tout particulièrement la place Puerta del Sol à Madrid, de nouveau occupée par celles et ceux qui se mobilisent actuellement pour le logement – NdT.
