La chute de figures militantes révolutionnaires « professionnelles » à Lutte Ouvrière
Nous publions ici quelques « bonnes feuilles » de l’ouvrage Révolutionnaire professionnel. Un terrain politique et sociologique du sociologue et ancien militant à Lutte Ouvrière (LO), Yvan Sainsaulieu. Dans cet extrait, situé en fin d’ouvrage, après être revenu largement sur sa propre expérience biographique de militantisme avec ses ombres et lumières, il présente deux portraits sensibles de militants déchus.

Cette plongée dans l’extrême gauche française en montre le caractère dramatique. En guise de bilan et de synthèse, je voudrais présenter ici deux portraits exemplaires, ceux d’un ouvrier magnifié en son temps et d’un intellectuel doublement « maudit », aux plans du signifié comme du signifiant. Pour le grand public, ce furent des personnages de l’ombre, marginalisés par un engagement politiquement incorrect et par le fonctionnement illégitime de leur organisation. Un cumul de petites coupures résume bien leur trajectoire, du fait du hachoir inhérent aux institutions (semi) voraces.
Contrairement à la science, l’extrême gauche est non cumulative. En sus d’un turn over, de compagnonnages temporaires qui s’en éloignent pour retrouver une vie normale, il faut aussi faire un bilan de la gestion interne des ressources humaines, qui aime couper des têtes. On présente ici deux figures militantes à LO, présentes depuis 1958-1960, soit près des origines. Elles incarnaient un exemple pour militer à LO. Atypiques, elles débordaient le moule organisationnel qu’elles ont subi autant qu’elles l’ont servi. Un potentiel d’innovation resté lettre morte. L’un a été au bout d’une remise en question, après une vie de militantisme. L’autre a été prisonnier de ses contradictions, malgré une forte propension à l’hétérodoxie. Les deux personnages auraient pu et dû avoir des responsabilités importantes, chacun dans leur domaine, si LO avait suivi un modèle RH « débusqueur de talents »… Même forts en gueule ou intuitifs. Mais le moule rejette la créativité, même en cas de bilan probant, voire accentue les défauts.
Bill, le tribun ouvrier[1]
Daniel Bénard, alias Bill ou Granier, est décédé d’un cancer à 63 ans. Il était militant ouvrier dans de grosses boîtes (SKF, Alsthom, Renault-Flins…), deux syndicats (CFDT, CGT) et quatre partis successifs (PCF, LO, Fraction, Mouvement Communiste). Avec Bill, comme avec peu de gens, on refaisait le monde. On discutait de tout. On discutait vraiment, sans lâcher le fil, sans passer du coq à l’âne, toujours sur un mode explicatif, toujours sur le fond, dans le respect des idées. Un débat au sens noble. Par amour de la culture et de la science, il encensait d’ailleurs trop les intellectuels, ceux qui avaient bénéficié d’une formation plus générale que la sienne, un peu comme il surestimait parfois la bourgeoisie, qu’il trouvait plus sûre d’elle-même, plus compétente et homogène qu’elle ne l’est vraiment.
On pouvait pourtant remettre en question cette dichotomie intellectuel-ouvrier à son sujet. Ne peut-on pas comparer Marx le bourgeois et Proudhon l’ouvrier, malgré leur différence d’origine sociale ? Marx écrivait mieux et maniait mieux les abstractions. Mais a-t-il eu plus d’idées ? Le goût d’aller au fond des choses n’est pas une question de culture générale. D’ailleurs les enfants le font parfois mieux que les adultes.
Bill avait une culture étendue et aussi spécialisée : il connaissait ses dossiers. Comprendre le monde pour le transformer, c’était son leitmotiv. On a milité ensemble d’abord à LO, on se croisait régulièrement dans les cellules de Renault ou les AG de section. Puis nos liens se sont resserrés quand on s’est retrouvé à la direction de la Fraction et autour du Pavé de Mantes, un petit journal qu’on a fabriqué pendant trois-quatre ans, avec des copains de Renault Flins. Bill en était le centre et c’est souvent lui qui tenait le crachoir. Mais il y avait de la diversité politique, un de la Ligue, un ex lambertiste, un ex-mao, un ancien « spont. » de Vive la Révolution, groupe « maoïste-libertaire ». Le canard n’a pas eu beaucoup d’échos. Mais c’était fraternel et bien intéressant, ne serait-ce que parce que Bill avait toujours des tas de trucs à dire. Dans les milieux ouvriers, c’était un chef, comme il y en a peu. Il a animé deux grandes grèves, à l’Alstom puis à Flins, 30 ans plus tard, en 1995. « Sans lui, la grève n’aurait pas duré trois semaines », m’ont dit deux de ses compagnons d’usine[2].
La première fois que j’ai vu Bill, c’était dans une réunion interne de LO. Il a pris la parole d’un air courroucé, roulant des yeux et des mécaniques. En le voyant faire son matamore, je me suis dit : c’est quoi ce numéro ? C’est qui ce comédien ? Et quand son regard a croisé le mien, j’avais une moue sceptique. Il a dû remarquer mon scepticisme parce que, l’instant d’après, il a changé d’expression et est redevenu normal. Le militantisme conduit parfois à prendre des pauses, à LO par exemple il y avait un jeu de rôle du genre : plus prolo que moi tu meurs. Bourdieu a écrit sur la mise en scène de soi des militants ouvriers. Mais en ce qui concerne Bill, qui incarnait le militant ouvrier comme personne, il en jouait sans trop y croire et il n’en a pas profité pour faire carrière dans le militantisme. Il aurait pu devenir un chef ouvrier au PCF, un dirigeant syndical de la CGT, un porte-parole de l’extrême gauche. Mais personne ne le contrôlait. Lui, ce qui l’intéressait vraiment comme militant, c’était de conduire les ouvriers à l’assaut du ciel, de prendre du galon dans la lutte. Sa conception révolutionnaire du pouvoir ne lui permettait pas de jouer la comédie du pouvoir, même à un petit niveau, ou plutôt encore moins à un petit niveau.
Alors c’est vrai qu’il a souvent défendu une ligne : jusqu’à la fin, il voulait convaincre de quelque chose, et souvent de la politique de son organisation. Jusqu’au bout, il est resté organisé. Il faut voir comment il était engagé, combien il était militant. Un seul exemple : il est resté dix ans ou plus sans partir en vacances, parce qu’il les passait à entretenir le terrain pour la fête de LO, dans la forêt du château de Presles. Dix étés dans son bois, au frais, en tant que responsable du « technique terrain ». De même, il aimait bien la bouffe, et le bon vin, mais pour tenir dans la grève, il exhortait tout le monde à « manger des patates ».
Il a souvent défendu une ligne, mais il a fondamentalement subordonné l’organisation à ses idées. Avec lui, il n’était jamais question d’organisation, de morale, ni même de conviction. Lui il était dans les contenus, tout le temps, il sacralisait les idées, le raisonnement politique. Avec le temps d’ailleurs, il devenait plus à l’écoute, il était plus relaxe sans doute la sagesse de l’âge, mais aussi parce que son sens du parti a changé vers moins de volontarisme, plus de place pour l’analyse de la situation.
La dernière fois qu’on s’est vu, il m’a redit que construire un parti révolutionnaire en dehors d’une montée révolutionnaire n’avait aucun sens. Il a évolué vers moins d’organisation et vers une organisation moindre, puisqu’il est passé du PCF au trotskisme, puis du trotskisme à Mouvement communiste, dans des groupes de plus en plus petits. C’est quand même l’inverse d’une carrière politique ! Il a résumé souvent cet itinéraire en disant « j’ai commencé dans un grand parti, je finirai tout seul ». Un itinéraire vers l’individu, en quelque sorte, à rebours des poncifs normatifs.
Bill n’est jamais tombé dans l’idée que le parti valait mieux que la vérité. Ce qui fait qu’il a changé de groupe, sans jamais renoncer à ses doutes, sans jamais écarter la critique. On avait souvent l’impression de ne pas pouvoir en placer une avec lui. Et ce n’était pas qu’une impression. Il était entier, carré, et avec un ego « pas dégueulasse », pour reprendre l’une de ses expressions. Il s’imposait et il en imposait. Mais il gardait l’oreille pour une objection forte, elle rentrait toujours dans sa tête. Il fallait seulement avoir vraiment quelque chose à dire… J’ai appris à condenser.
Il aimait qu’on râle et qu’on prenne l’initiative. Il se marrait quand je lui racontais mes frasques, il disait souvent que je chargeais « sabre au clair ». On se rejoignait beaucoup sur le goût des mouvements, lycéens, étudiants et ouvriers. Il m’accordait sa confiance parce que j’avais été pris dans des « vrais » mouvements, comme il disait. Et la rébellion des jeunes, il était pour. Il a raconté plusieurs fois son emballement place Clichy, un certain mai 1968, quand il a vu passer des jeunes avec des drapeaux rouges et noirs qui scandaient « nous sommes tous des juifs allemands ! ». D’où sortaient-ils, « ces zigomars » ?
Alors on dira qu’il n’a jamais changé d’idées, qu’il n’a pas changé. Lui-même expliquait ses ruptures comme cela : c’est les autres qui trahissaient, ou qui changeaient, pas lui. C’est le PCF qui a trahi, c’est LO qui s’est engoncé dans l’électoralisme et le syndicalisme, c’est la Fraction s’est limitée à singer LO. Lui il est resté ce qu’il était, c’est vrai. Pour avoir partagé ses bagarres dans les derniers temps, ce que l’on a gagné, c’est de rester nous-mêmes, de ne pas succomber à ce fétichisme du parti, voire du groupuscule. On a donné dedans, mais on s’est insurgé ensuite, contre les silences, les mensonges. On n’est pas des héros, mais on n’a jamais sali quelqu’un : le rouler dans la boue en public, l’excommunier, le disqualifier par tous les moyens, dans l’intérêt supérieur du parti. Nous, pas. Tout le monde ne peut pas en dire autant…
Deux anecdotes à ce sujet. La première est de circonstance, puisqu’elle concerne l’enterrement de Pierre Bois. Bill avait été largement influencé par ce dirigeant historique de la grève Renault de 1947, comme les militants LO de sa génération. Il s’est donc rendu à son enterrement. Et là, deux militants l’arrêtent pour lui en interdire l’accès : « tu n’es pas le bienvenu » lui disent-ils. Il a rebroussé chemin car, comme disait Marx, contre la bêtise, on ne peut rien. Deux militants ouvriers comme lui, trotskistes aussi, et, comble du raffinement, deux individus recrutés et formés par lui. Comme on dit, le diable est dans les détails. Sans doute une étape dans leur ascension au sein du petit appareil.
L’autre anecdote, c’était à la Fraction. Quand Illy a voulu me virer, il a mis mon nom à l’ordre du jour.
« J’ai un point Joan », annonça-t-il d’entrée de jeu. Puis : « Je suppose que tu sais pourquoi j’ai mis ce point à l’ordre du jour ? Ah non tu ne sais pas ! » Il avait trouvé le prétexte d’une réunion fractionnelle, avec des sympathisants. Bill s’est interposé :
« Je sais, j’y étais aussi, à cette réunion ! »
Alors, au lieu de le virer aussi, ils ont remballé leur motif. Partie remise.
Mais il a payé le prix de son indépendance. Il ne s’étendait pas là-dessus par pudeur, et aussi parce qu’il était d’une génération qui comparait avec la guerre, la torture, etc. Mais du coup, on ne parlait pas de la souffrance psychique et physique que peuvent endurer des opposants, sans nazisme, ni stalinisme. Si tant de militants s’écrasent devant leur appareil, c’est justement parce qu’ils ne veulent pas perdre leur activité ordinaire, leurs amitiés, leur « bulletin de boîte », leur responsabilité, leur lieu d’appartenance sociale, en un mot : leur groupe. Il n’y a pas que les idées : tout le monde n’est pas Bill.
On sous-estime les pressions normatives, les phénomènes de bouc émissaires. Il sortait des réunions de direction de la fraction blanc comme un linge, on avait des insomnies, des maladies psychosomatiques. Là encore, une anecdote : je me souviens de Norbert et Bill discutant tranquillement, comme de vieux habitués, du genre de calmants qu’ils prenaient. Les pressions de groupe, c’est comme l’armée : sur le coup, qu’est-ce qu’on s’embête, et après coup, qu’est-ce qu’on en rigole. Il faut juste laisser passer un peu de temps…
Alors est-ce qu’il a changé ? En tous cas, il a été très loin dans la remise en question. Pas seulement pour refaire le monde, mais aussi pour refaire les idées. La révolution est restée debout, mais bon, faut dire aussi que l’on n’en a pas connu une de près. Le communisme, le vrai, pareil : loin là-bas, dans les brumes. Ce n’est d’ailleurs pas l’idée du communisme qui pose problème, ce sont les moyens pour y parvenir.
L’analyse du capitalisme par Marx, il y tenait. Mais alors tout le reste : le parti, le front unique, le syndicat, les élections, le rôle de la classe ouvrière (dans le capitalisme avancé), sans parler de la question nationale et coloniale. Même la socialisation des moyens de production n’avait plus pour lui le sens magique qu’on lui prêtait ! En fait, il n’y avait plus de programme révolutionnaire, « faudra voir en fonction des circonstances », disait-il.
Bill a changé avec son temps, mais il est resté fidèle à son idéal. L’exploitation de l’homme par l’homme, tel était son ennemi. Son arme, c’était la quête sans concessions de la vérité ou, pour le dire comme lui, « le raisonnement ». Le sacro-saint raisonnement.
Mody, un révolutionnaire paradoxal[3]
Décédé fin 2021, « Mody » était un militant trotskiste dans la mouvance de LO. Je ne connais son parcours que de façon fragmentaire. Mais ce que je sais, du fait de nos nombreuses discussions et de nos affiliations partisanes partagées entre 1994 et 1998 environ, reflète bien l’ambivalence du personnage et à travers lui, de LO, voire de l’extrême gauche en France. Pour étayer ce portrait, je m’appuie sur des années de discussion avec lui, dans le cadre de ce projet « d’enquête sur moi-même »[4], au carrefour de l’introspection et de la recherche.
Edouard Taubé est né en 1939 dans une famille juive qui a presque entièrement disparu lors de la Shoah[5]. Il vouait une haine viscérale au capitalisme, dont les soubresauts avaient rendu possible la barbarie nazie et coloniale. Il a renoncé assez tôt à faire carrière, comme en témoigne une anecdote de son cru : candidat à l’entrée à Sciences Po pendant la guerre d’Algérie, il dessine au tableau une carte des camps d’internement en Algérie… À ma connaissance, Mody n’avait pas de revenus rentiers. Comme d’autres permanents et personnalités dirigeantes de LO exclues du parti (cf. infra), il a dû chercher sur le tard des moyens de subsistance alternatifs au salaire de permanent.
Militant à Socialisme ou barbarie en 1961, il a quitté cette organisation en 1964 pour faire un « boulot ouvrier » au sein de Voix Ouvrière (VO), future LO. Il n’y a pas retrouvé, aimait-il à dire, le « niveau des discussions antérieures ». Il y a par contre trouvé un « sérieux militant », avec toute l’ambivalence dont il s’est imprégné : à la fois révolutionnaire convaincu et obligé de rentrer dans le moule.
Cela a commencé très fort : alors que l’impétrant est arrivé à VO entouré d’un groupe de jeunes, on lui a reproché de n’avoir averti qu’après coup de l’existence de ce groupe. Selon ses propres dires, le mal-nommé « Hardy », chef à vie, l’a accusé de lui avoir fait « un enfant dans le dos » et l’a averti : « tu ne seras jamais rien dans l’organisation ». Malgré tout, le bien nommé « Mody »[6] est devenu permanent de LO, coopté « un peu dans tout » sauf dans un rôle dirigeant, contrairement à deux de ses recrues, Zara et Florès. Son rôle de permanent était d’ailleurs peu statutaire, puisque la retraite n’était pas prévue, encore moins pour ceux et celles qui, comme lui, sont devenus « fractionnistes ».
C’est justement dans l’opposition interne à LO, la Fraction-L’Étincelle, que je l’ai rencontré vers 1992. J’avais déjà milité 10 ans pour LO, intégré au bout de 3 ou 4 ans comme « militant professionnel », avant d’être « poussé dehors », selon l’expression consacrée, en 1990. J’y avais vécu un genre de trashing, de dénigrement généré par des pressions informelles (Freeman, 1976), pour avoir mis en cause le fonctionnement interne que je jugeais ouvertement peu démocratique[7]. « Institution vorace »[8] ou pas loin, LO n’était en effet pas disposé à favoriser le débat ou la prise d’initiative[9] (cf. supra).
En 1995, à l’arrivée de notre groupe Istrati dans la Fraction, sa direction était nue. Après avoir été dans le top ten de LO, la disgrâce fut totale pour avoir eu un désaccord sur la Russie post-soviétique. Malgré la chute du mur, LO préservait la caractérisation trotskiste de l’URSS comme « État ouvrier dégénéré ». Alors que ce énième débat sur la « nature de l’URSS » s’imposait tout particulièrement (avec la fin de l’URSS !), Hardy l’a dramatisé et personnalisé en lançant en plein congrès : « Si Florès veut ma place, qu’elle la prenne ! ». Il visait celle qui avait eu le culot de proposer une autre analyse sans trop le prévenir. Encore un enfant dans le dos… par une recrue de Mody. Les chats ne font pas des chiens.
Mise au ban de LO, la Fraction fut donc ravie du renfort inattendu du jeune et dynamique groupe Istrati. Mody fut l’instrument de ce rapprochement, auquel nous ne voyions pas malice. Nous étions même intégrés à une sorte de direction. Les débuts furent prometteurs. Suite au mouvement social de 1995, des tendances diverses cherchèrent à impulser une réunification de l’extrême gauche. Mais cette tentative tourna court, du fait des ego de deux « grands » chefs et par manque d’imagination.
Suite à cet échec, les relations se sont tendues au sein de la Fraction, dès lors plus résolument conservatrice. Comme sa direction, Mody était très attaché à préserver le moule LO, par-delà leur commune expérience oppositionnelle malheureuse. Par la suite, j’ai été à nouveau exclu, cette fois de la Fraction, en Assemblée générale, et à main levée. Mody a joué un rôle important dans la mobilisation d’appareil, à la manœuvre pour retourner les jeunes qui avaient collaboré à la formation du groupe Istrati. Il a voté et fait voter avec succès mon exclusion, sans motif explicite[10] – environ 60 votes pour, 10 contre et 10 abstentions. J’étais un « emmerdeur », même si Florès m’a fait le compliment, involontaire ou ironique, que j’étais « trop bien pour eux ». Il en a résulté pour moi dix ans de cauchemars, au sens propre !
Ainsi, ce vieux routard de Mody a privilégié la solution conservatrice au lieu de chercher une nouvelle donne, que j’incarnais vaille que vaille, avec deux militants ouvriers au parcours bien trempé, Daniel Bénard et Norbert Nusbaum[11], alors ouvriers chez Renault Flins et Lu-Danone, à Evry. Eux n’ont pas été exclus (Bill était trop populaire et Norbert avait trop subi pour la Fraction) mais ils sont partis ensuite. La plupart des jeunes d’Istrati l’ont quittée à leur tour, Joaquim critiquant la pression exercée sur sa vie familiale et la gérontocratie dirigeante, les autres le sectarisme à l’égard du NPA. Rejeté par LO, la Fraction a fini par rejoindre le NPA, mais sans s’y dissoudre pour autant. Son exemple fractionniste semble même avoir fait des émules, puisque les tendances s’y sont affrontées avec férocité avant de se séparer.
De sensibilité artistique, rompu au dessin satirique, Mody initiait aussi ses recrues à la question juive, plutôt hors programme. Recruteur d’intellos hors pair, il était une sorte de poil à gratter au sein de la Fraction, me prévenant ainsi à l’avance que je vivais, sans doute, mes dernières heures de liberté dans mon groupe Istrati en free lance… Il a dû faire d’autant plus preuve de loyalisme et m’exclure. Il avait sans doute revécu son itinéraire dans le mien, avant de réitérer le choix qui avait été le sien, historiquement, de rentrer dans le moule.
Son deuxième paradoxe fut donc ce pas de côté par rapport à l’esprit révolutionnaire, mélange supposé de créativité, d’audace et de vertu. Il a su prendre des risques, comme lors du débat sur l’URSS, mais il a aussi constamment privilégié l’allégeance au chef par souci d’efficacité, peut-être comme d’autres Juif·ves ont privilégié des solutions « efficaces », pour éviter le pire. Pourtant, « l’efficacité » de LO, comme celle d’Israël, laissent à désirer : ni les militants et militantes, ni surtout les israéliennes et les israéliens, ne sont sortis de l’auberge !
Ses grandes idées côtoyaient des pratiques moins glorieuses, voire mesquines, du fait de luttes picrocholines, de jeux de rôle, de cette allégeance au chef. Étrangeté de voir comment de sincères révolutionnaires vivent de manière exacerbée des luttes pour de micro-pouvoirs, au point d’en subir de graves distorsions morales[12]. L’élitisme et la hiérarchie en sortent renforcés. Ainsi, deux militants discutent rarement à égalité : l’un est toujours le chef ou la cheffe de l’autre. Silien Larios, militant ouvrier chez Citroën devenu écrivain (2019), n’a ainsi jamais obtenu l’estime de Mody, son chef de cellule. Pour ce dernier, le savoir était intellectuel. Il m’a confié lui reconnaître du « courage ». Pourtant les (rares) ouvriers capables de rejoindre LO avaient, le plus souvent, une appétence hors du commun pour la culture[13].
Mody était à la fois atypique et sectaire. Son parcours illustre d’autant mieux une tension structurelle présente dans l’extrême gauche, entre une volonté de combattre sans concessions, un attachement viscéral à une classe, au savoir, et un fort conservatisme idéologique.
J’ai pu me conformer aussi, inciter ma copine à se couper les cheveux (sans succès !), répéter un temps que l’homosexualité n’était pas « naturelle », ou vouloir « faire payer les riches » (y compris mes parents) pour l’organisation… qui ne fit jamais rien de spécial de son magot[14]. J’ai pu être exigeant, dans l’idée de transformer les recrues, certaines ont pu m’en vouloir (et vouloir m’exclure), d’autant qu’il m’arrive d’être « soupe au lait ».
Mais je n’ai exclu personne, ni fait pression « contre » le fait d’avoir des enfants. Au contraire : une militante alors bien dans la ligne, Aline, était venue me chercher pour la défendre à la direction de la Fraction dans son projet d’avoir des enfants. Je l’ai défendue… sans pour autant en faire moi-même, avant 45 ans !
Notes
[1] Reprise d’un hommage funéraire lu à l’enterrement de Daniel Bénard (dit Bill, ou Granier).
[2] Aucune mention de lui pourtant dans la BD autobiographique de Fabienne, une militante du CE de Renault Flins, dont Bill évoquait parfois le prénom (LAURET Fabienne, GUILLAUME Philippe, VIELLARD Helena, Une féministe révolutionnaire à l’atelier. L’envers de Renault Flins, La Boite à Bulles, 2023). Par rivalité politique ou à cause de sa distance de l’atelier des Presses ?
[3] Le passage suivant reprend de larges extraits d’un article paru dans la revue Mouvements, en janvier 2022 : « Mody, un révolutionnaire paradoxal ».
[4] MAUGER, Gérard, « Enquêter sur soi-même », Savoir/Agir, vol. 57, n° 3, 2021, p. 53-63.
[5] Voir aussi le récit biographique sur le site de son groupe politique : www.convergencesrévolutionnaires.org.
[6] Ayant choisi mon pseudo, j’imagine que Mody aussi… sans doute pour signifier qu’il était né juif « maudit » ?
[7] Avec 4 autres ex militant·es de LO on a fait un bilan critique en séminaire (https://www.grand-angle-libertaire.net/lutte-ouvriere-emancipation-et-domination-dans-une-organisation-politique-elements-dauto-analyse-cooperative-et-critique/ coordonné par Will Saver et Philippe Corcuff). D’autres critiques s’étaient exprimées peu avant, comme celles de Claude Smith contre « les pressions internes » (en bulletin interne) ou de Richard Moyon sur l’écart de LO par rapport au pari fondateur de Barta (MOYON, 1993, op. cit., p. 8-41).
[8] COSER, Lewis A., Greedy institutions: patterns of undivided commitment, New York, Free Press, 1974, p. 4-8.
[9] Cf. Isabelle SOMMIER, « Les pathologies du militantisme », La Vie des idées, 13 avril 2021.
[10] Le rejet était palpable mais peu fondé, comme toujours à LO. Il nous a été reproché, à Daniel Bénard, à Norbert Nusbaum et à moi, de faire de l’opposition systématique. Pourtant, au sortir des réunions hebdomadaires de direction, nous étions vidés, hébétés, tellement l’hostilité était forte. Il faut rappeler que l’autre courant oppositionnel qui s’est formé au sein de LO après 1995, Voix des travailleurs, a été diabolisé et exclu également pour des motifs disciplinaires. Les trotskistes peinent à exclure pour des raisons politiques, de peur d’être accusé·es de stalinisme. Mais beaucoup gèrent mal le désaccord. Nous avions écrit des textes en interne qui prônaient une accélération de l’hybridation de l’extrême gauche, précisément pour ne pas reproduire le moule organisationnel de LO, alors que la Fraction rêvait encore et surtout d’y revenir.
[11] Norbert Nusbaum a été membre du comité central du NPA jusqu’en 2023. Daniel Bénard est décédé. Il a une notice dans le Maitron.
[12] De ce point de vue, le souffle épique de Leur morale et la nôtre (Trotski, 1938) induit en erreur. Si la guerre civile révolutionnaire comprend nécessairement son lot de violences, la morale n’appartient pas plus à un camp que la culture, l’histoire ou la science. Si l’on doit donc recourir à la violence, mieux vaut en craindre et en limiter les conséquences plutôt que de risquer de la pérenniser en faisant de nécessité vertu.
[13] LO investit dans la formation militante, des intellos comme des prolos, mais le bénéfice individuel en est variable. Dans mon cas, dans les premières années, de nombreux stages de lecture m’ont ouvert sur les idées et sur le monde. Ces stages étaient bien encadrés et fort stimulants. Silien Larios, au contraire, dit n’avoir pas appris grand-chose, « pas plus que ce que m’aurait appris une encyclopédie… la condescendance » en moins ». Si des ouvriers ont été formés à LO, il fallait aussi qu’ils restent à leur place, sinon comment faire le parti léniniste ? La division du travail doit persister. Je me souviens d’un déjeuner dans une réunion interne à LO (un « chichinou », conçu comme espace de discussion populaire) où un ouvrier racontait avec enthousiasme entamer une formation professionnelle. Les dirigeants présents faisaient la grimace car il risquait de quitter sa place et son rôle d’ouvrier.
[14] L’argent servait certes à entretenir la structure et à payer les frais électoraux. Mais d’après Bill, qui possédait des comptes pour LO, l’argent dormait aussi sur des tas de comptes d’épargne, en attendant Godot.

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