Gauz, Camarade papa, Éditions Le Nouvel Attila, 2018.

Faire une fresque historique, un grand roman colonial. C’était l’ambition de Gauz pour son nouveau roman, après le succès de Debout payé, satire mordante du monde marchand contemporain via le personnage d’Ossiri, vigile dans des grands magasins. C’est le défi magistralement relevé par Camarade papa, qui mêle deux histoires, deux regards sur la Côte d’Ivoire : celui d’un colon blanc pauvre, au XIXe siècle, et d’un petit garçon afro-européen, au XXIe siècle. Entre les deux, il y a « Camarade papa », le père du petit garçon, l’incarnation du militantisme africain des années 1960 et 70.

En créant ces personnages, Gauz choisit résolument de renouveler le regard sur l’Afrique et sur la colonisation. Gauz raconte d’abord l’Afrique par le regard non de celui qui y est, mais de celui qui y vient, le colon blanc. Mais Dabilly est bien loin de l’image typique du colon, c’est un paysan-ouvrier ruiné, qui vient d’un petit village du centre de la France, et cherche moins à s’enrichir qu’à trouver un destin personnel. Quant au petit garçon, élevé dans le plus pur marxisme-léninisme, il est lui envoyé par son père pour observer les mouvements révolutionnaires africains mais peut-être surtout pour acquérir sa propre identité.

C’est l’Afrique qui va donner un nouvel horizon à ces deux « espérants ». L’Afrique réunit ces deux êtres, mais aussi ces deux langues, la langue simple de Dabilly, d’abord destiné aux études apostoliques et au latin d’Eglise, qui va peu à peu s’ouvrir aux parlers, aux rites discursifs et aux légendes de l’Afrique, et la langue révolutionnaire du petit garçon, dont la maison est surnommée le CRAC (le Camp Révolutionnaire Anti Capitaliste). Chez lui,

« Maman [lui] parle le néerlandais de l’école, Camarade papa le français de la révolution. Entre eux, ils parlent le cri. Le cri du peuple souverain pour dénoncer l’odieuse pression capitaliste sur les sources de ressources ».

L’Afrique lui permettra de former sa propre langue, grâce à son amie Geneviève :

« chaque fois que ma langue de français attrape une fourche, elle m’arrête ».

Dans Camarade papa, L’Afrique n’est plus une terre inconnue ou dangereuse, c’est le lieu de rencontres et de métissages. De ce métissage africain est né ce petit garçon, perçu comme noir en Hollande, comme blanc en Côte d’Ivoire, dont l’humour, plein de tendresse, rappelle fort le Momo de La vie devant soi de Romain Gary (Emile Ajar). Quand l’hôtesse de l’air déclare qu’il a « une tête attardée comme toutes les têtes d’enfants noirs », lui qui ne se considère « ni enfant, ni attardé, ni noir » réagit vertement : « tirage automatique de cheveux et lutte de classe ». Si Gauz parle bien, dans son roman, de l’exploitation coloniale, il choisit donc de sortir de ce qu’il appelle « l’obsession de la couleur[1] » en croisant ces couleurs, en imaginant, lui, écrivain noir, le regard d’un colon blanc, puis d’un enfant métisse.

Camarade papa est un livre d’aventures à la fois historiques et tout intérieures. Un livre qui se caractérise par une véritable explosion polyphonique. Toutes les variétés de la langue française, qu’elles soient régionales, nationales, idiolectales se mêlent pour créer le style de Gauz, un style foisonnant, musical, à l’inventivité réjouissante qui refuse toute hégémonie linguistique ou idéologique.

 

Notes

[1] Voir le très riche entretien réalisé par Le Média.

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