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« L’amitié est une question profondément politique ». Entretien avec Clémence Guetté
28 septembre 2026

« L’amitié est une question profondément politique ». Entretien avec Clémence Guetté


À l’occasion de la parution de son premier ouvrage, « Pour une politique de l’amitié » (La Découverte), Clémence Guetté défend l’idée que l’amitié n’est pas une question secondaire ou simplement intime : elle est traversée par des rapports sociaux, constitue une ressource décisive pour les personnes les plus vulnérables et pourrait devenir le support de nouveaux droits.

Elle revient notamment dans cet entretien aux Amfis 2026 avec Ariane Vaquette, collaboratrice parlementaire, sur la genèse de sa réflexion, nourrie notamment par un colloque organisé à l’Assemblée nationale et par un questionnaire auquel plus de 7 000 personnes ont répondu en 24h, et articulée à des travaux sociologiques et féministes. 

Pourquoi avoir consacré un livre à l’amitié ? On pourrait considérer qu’il s’agit d’une question intime, assez éloignée de la politique.

Je suis au contraire persuadée que l’amitié est un sujet profondément politique, puisqu’elle touche à la manière dont nous organisons nos existences. Ma réflexion s’inscrit dans le prolongement de la pensée féministe qui, depuis les années 1960 et 1970, affirme que le privé est politique.

Le questionnaire que nous avons diffusé a beaucoup compté dans cette réflexion. Nous avons reçu plus de 7 000 réponses en vingt-quatre heures. Nous demandions des éléments sociologiques — l’âge, le lieu de vie, le milieu social — mais nous avions aussi laissé des espaces d’écriture libre. Les personnes nous ont raconté des histoires de deuil, d’accompagnement, de solidarité, mais aussi énormément d’empêchements : des moments où elles n’avaient pas pu organiser leur existence comme elles le souhaitaient avec leurs amis ou avec les personnes dont elles se sentaient proches. C’est à partir de là que la question politique s’impose. Dès lors qu’il existe des freins matériels, sociaux ou juridiques qui empêchent les gens de construire leur cercle affectif comme ils l’entendent et de s’appuyer sur lui pour organiser des solidarités concrètes, le rôle de la politique est aussi de lever ces freins.

Il faut d’ailleurs reconnaître que la loi arrive souvent après les pratiques sociales. Beaucoup de personnes ont déjà inventé des manières de vivre autrement, notamment dans les communautés LGBT, parfois parce qu’elles avaient rompu avec leur famille ou parce qu’elles étaient exclues des formes de vie considérées comme légitimes. Ce que nous faisons juridiquement consiste souvent à reconnaître tardivement des réalités qui existent déjà.

Nos relations, qu’elles soient intimes ou davantage publiques, ne se développent jamais dans un espace neutre. Elles sont conditionnées par des rapports de force économiques, des facteurs socioculturels et des rapports de domination sexistes, racistes ou validistes. C’est également vrai de l’amitié.

On parle à ce propos d’homophilie sociale : nous ne devenons pas amis avec n’importe qui au hasard. Nos amitiés dépendent de notre milieu social, de notre âge, de l’endroit où nous habitons, de notre capital culturel ou économique. Elles ne constituent donc pas spontanément un espace idéal de mixité sociale.

Les pratiques amicales sont aussi profondément genrées. Les hommes et les femmes ne construisent pas nécessairement leurs amitiés de la même manière. Des normes masculines, parfois virilistes, pèsent sur les relations entre hommes, tandis que les femmes sont davantage assignées au soin, à l’attention et à l’écoute.

Enfin, il ne faut pas idéaliser l’amitié. Elle peut aussi être traversée par des rapports de domination et produire de la souffrance. Une rupture amicale peut bouleverser une existence autant qu’une rupture amoureuse, même si nous disposons de beaucoup moins de mots et de reconnaissance sociale pour en parler.

Cette précaution est importante pour moi. Parce que l’amitié apparaît souvent comme un lien souple, gratuit, moins contraint que la conjugalité ou la famille, on pourrait être tenté d’en faire un espace naturellement égalitaire. Ce n’est pas le cas. Elle est elle aussi socialement déterminée, genrée, traversée par les inégalités et parfois par la violence. Cela ne retire rien à son potentiel politique, mais cela interdit de la romantiser.

Pour aller plus loin
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Pourquoi cette question te paraît-elle particulièrement importante aujourd’hui ?

Parce que nos manières de vivre ont profondément changé en quelques décennies. Nous vivons plus souvent loin de notre famille d’origine, davantage seuls et moins systématiquement en couple. Les divorces sont plus fréquents, les familles monoparentales sont nombreuses et le mariage n’est plus un passage obligé pour avoir des enfants.

Ces transformations sont considérables. Aujourd’hui, six personnes sur dix vivent hors de leur département de naissance. Cela signifie que beaucoup de gens vivent loin de leurs parents ou de leurs grands-parents et doivent se reconstruire un cercle social ailleurs. En soixante ans, le nombre de personnes vivant seules a été multiplié par trois. Les jeunes femmes, notamment, n’entrent plus dans l’existence de la même manière qu’il y a cinquante ans : elles vivent plus souvent seules, en colocation ou hors du couple. Un couple sur dix est par ailleurs non-cohabitant de manière permanente.

La parentalité et le mariage ont eux aussi profondément changé. Le nombre de divorces a été multiplié par trois en cinquante ans. Un quart des familles sont monoparentales et, dans leur immense majorité, elles sont composées de femmes seules avec leurs enfants. Six enfants sur dix naissent aujourd’hui hors mariage. Tout cela signifie que la famille et le couple ne structurent plus seuls nos existences et que les solidarités affectives doivent se recomposer.

Tous ces bouleversements conduisent à reconfigurer nos solidarités affectives et matérielles. Les amis occupent une place croissante dans nos existences : ce sont eux que l’on voit, sur lesquels on compte, à qui l’on demande conseil ou un coup de main.

Les études montrent par exemple qu’une personne divorcée a davantage de chances, au cours d’une semaine, de voir ses amis que des membres de sa famille pour demander un service ou un conseil. Cela vaut particulièrement pour les mères isolées. L’amitié n’est donc pas seulement une affaire d’affection : elle constitue de plus en plus une infrastructure matérielle de nos vies.

Dans le même temps, nous sommes confrontés à une véritable crise de la solitude. Pour moi, cette solitude n’est pas seulement un problème individuel. Elle a des causes structurelles : le néolibéralisme, la compétition entre les individus, l’organisation du travail, la précarité financière ou encore la destruction de certains espaces de sociabilité.

Une personne sur dix est en situation d’isolement total et environ 750 000 personnes vivent dans ce que l’on peut appeler une situation de « mort sociale », c’est-à-dire sans visite, sans cercle proche, sans personne avec qui partager un repas ou simplement passer du temps. Cela a des conséquences très importantes sur la santé. L’Organisation mondiale de la santé s’est saisie du problème et a créé une commission consacrée au lien social. Nous sommes des êtres sociaux : avoir des relations, parler, voir des gens, être entouré n’est pas accessoire.

Pour moi, les causes de cette solitude sont largement structurelles. Le néolibéralisme organise la compétition de tous contre tous. Dans le monde du travail, les structures de solidarité sont combattues ; dans la vie quotidienne, la précarité et l’individualisation rendent aussi les relations plus difficiles à maintenir. C’est pourquoi je refuse de traiter la solitude comme une simple fragilité personnelle.

C’est aussi un enjeu écologique. Face aux conséquences du changement climatique, les communautés dans lesquelles les liens sociaux sont les plus solides sont aussi les plus résilientes. Cultiver l’amitié, favoriser l’entraide et permettre la construction de liens sociaux solides constitue donc aussi une manière de préparer collectivement les crises qui viennent.

Des travaux sur les catastrophes climatiques montrent que les communautés les plus capables d’y faire face ne sont pas nécessairement celles qui disposent du plus de ressources individuelles, mais celles où existent des liens de solidarité solides. C’est l’inverse du modèle survivaliste dans lequel chacun devrait se préparer seul à la catastrophe. Dans les crises à venir, savoir qui habite à côté de chez soi, pouvoir compter sur quelqu’un, se rendre des services et organiser des solidarités locales aura une importance considérable.

Tu insistes beaucoup dans le livre sur une lecture de classe de l’amitié. Pourquoi ?

Parce qu’une partie des travaux que j’ai lus sur cette question manquait, à mes yeux, d’une véritable lecture de classe. Or les personnes les plus exposées aux conséquences du néolibéralisme et du changement climatique sont précisément celles pour lesquelles les solidarités de proximité sont souvent les plus importantes.

Je me suis donc demandé pour qui l’assouplissement des liens et la reconnaissance des solidarités extra-familiales seraient les plus décisifs. Si l’on prend au sérieux à la fois la crise du néolibéralisme et la crise climatique, les premières personnes touchées sont les classes populaires, les plus précaires, les plus exposées. C’est à partir de leurs existences qu’il faut regarder les obstacles à l’amitié et les fonctions qu’elle remplit.

Dans les quartiers populaires, par exemple, les réseaux de proximité jouent un rôle matériel considérable. Des études montrent que les ouvriers déclarent beaucoup plus souvent que les cadres avoir trouvé leur emploi grâce à quelqu’un de leur quartier. Connaître des gens, savoir que quelqu’un connaît quelqu’un qui embauche, pouvoir compter sur son entourage : tout cela peut avoir des conséquences très concrètes.

Une étude montre ainsi qu’il y a environ trois fois plus d’ouvriers que de cadres qui déclarent avoir trouvé leur emploi grâce à des habitants de leur quartier. Ce sont des situations très concrètes : on parle d’une difficulté, quelqu’un connaît quelqu’un qui sait qu’une entreprise recrute, une information circule. Les liens de proximité ont donc une fonction directement matérielle.

On retrouve quelque chose de similaire dans les espaces ruraux, avec ce que la sociologue Fanny Hugues appelle une « économie d’intersubsistance » : échanges de nourriture, de vêtements, coups de main, services rendus entre personnes vivant à proximité. Ces pratiques permettent notamment de compenser l’insuffisance des revenus.

Dans certains territoires ruraux, on dépend énormément des personnes qui vivent dans un rayon de quelques kilomètres : quelqu’un échange de la viande contre des légumes du jardin, un autre donne des vêtements, vient aider à tailler une haie ou dépanne pour un trajet. Cette économie informelle de l’entraide est très étoffée et peut devenir indispensable quand les revenus sont insuffisants.

Les liens amicaux sont également fondamentaux pour les personnes migrantes, et particulièrement celles en situation irrégulière. Dans des parcours marqués par la faiblesse ou l’absence de protection publique, ces solidarités peuvent devenir littéralement des conditions de survie.

Au fil des parcours migratoires, puis à l’arrivée dans le pays où l’on tente de s’installer, des relations d’amitié et de solidarité se construisent, et elles peuvent faire une différence absolument fondamentale. Lorsque les politiques publiques sont hostiles, que l’État protège peu ou mal et que les personnes sont laissées à elles-mêmes, ces liens peuvent permettre de se loger, de se nourrir, de trouver des informations ou tout simplement de survivre.

Je me suis aussi intéressée aux enfants, notamment aux amitiés transclasses. Les travaux que j’ai lus montrent qu’elles sont encore relativement fréquentes lorsque les enfants sont petits, notamment à l’école maternelle ou primaire, puis qu’elles se raréfient au fur et à mesure que les parcours scolaires deviennent plus ségrégatifs. L’orientation, la ségrégation scolaire, puis l’enseignement supérieur opèrent des tris sociaux extrêmement puissants. Cela signifie que l’école, les colonies de vacances et tous les espaces où des enfants d’origines sociales différentes peuvent réellement se rencontrer sont aussi des enjeux d’une politique de l’amitié.

On pourrait encore parler des mères isolées, qui compensent parfois un faible capital économique par un capital social plus important : des amis qui peuvent garder un enfant, dépanner matériellement ou permettre de continuer à travailler. Ou des personnes âgées, particulièrement touchées par l’isolement.

Les mères isolées occupent une place très importante dans cette réflexion. Un quart des familles sont monoparentales et elles sont beaucoup plus exposées à la pauvreté que les familles avec deux adultes. Lorsqu’on est seule avec ses enfants, continuer à travailler suppose très souvent de pouvoir compter sur quelqu’un : pour garder un enfant, faire face à une urgence, assurer un trajet. Le manque de capital économique est alors en partie compensé par un capital social plus développé.

Et puis il y a les seniors, dans une société vieillissante où la question de l’isolement devient centrale. Beaucoup des personnes en situation de « mort sociale » sont âgées. Là encore, l’enjeu est de savoir comment la puissance publique peut faciliter les liens, l’entraide et des formes de vie qui ne reposent pas uniquement sur la famille biologique.

Mais ce sont aussi les catégories populaires qui rencontrent le plus d’obstacles pour entretenir leurs amitiés.

Oui, et il y a principalement deux obstacles : l’argent et le temps.

Une personne sur deux considère aujourd’hui qu’avoir des amis coûte cher. Cela tient notamment à la disparition ou à la raréfaction des espaces gratuits de sociabilité. Les bancs publics disparaissent de certaines politiques urbaines ; boire un verre, aller au restaurant, au cinéma, dans un festival ou au musée coûte de plus en plus cher. Pour les personnes dont le budget est très contraint, ces dépenses sont parmi les premières auxquelles on renonce.

Les plus pauvres renoncent beaucoup plus souvent que les plus riches à aller boire un verre ou au restaurant avec des amis. Il existe donc une véritable inégalité sociale d’accès à la sociabilité. Et cela ne concerne pas seulement les cafés ou les restaurants : le coût des festivals, du cinéma, des musées ou plus largement des loisirs pèse directement sur la possibilité d’entretenir des relations.

L’amitié elle-même est en partie marchandisée. Un mariage, un anniversaire, une cagnotte collective : de nombreuses occasions amicales sont désormais associées à une dépense. 

Le capitalisme parvient à marchandiser jusqu’aux événements de la vie. Aller à un mariage peut représenter plusieurs centaines d’euros entre le transport, l’hébergement, les vêtements et le cadeau. Les anniversaires d’enfants sont eux aussi soumis à des normes de consommation. Les réseaux sociaux accentuent parfois cette pression en imposant des représentations de ce à quoi un anniversaire, un mariage ou une fête « réussie » devrait ressembler. L’amitié est donc prise dans des attentes sociales qui ont un coût.

Le deuxième problème est celui du temps. Plus le travail occupe une place importante dans l’existence, moins il reste de temps pour la sociabilité. C’est pourquoi les combats historiques pour la réduction du temps de travail sont aussi, d’une certaine manière, des combats pour l’amitié. Défendre la gratuité des espaces de sociabilité et défendre du temps libéré, dans la semaine comme dans l’ensemble de la vie, font pour moi partie d’une même politique.

La vieille revendication des huit heures de travail, huit heures de loisirs, huit heures de repos disait déjà quelque chose de très profond : nous avons besoin de temps pour autre chose que travailler et récupérer du travail. Quand les journées sont absorbées par l’emploi, les transports, les tâches domestiques et les enfants, le temps de sociabilité devient une variable d’ajustement. Une politique de l’amitié doit donc aussi être une politique du temps.

Tu vas jusqu’à présenter l’amitié comme un ferment anticapitaliste. Pourquoi ?

Parce qu’une grande partie des relations amicales se construit en dehors de la sphère marchande. Bien sûr, le capitalisme cherche constamment à les marchandiser. Mais se rendre des services, se prêter des objets, discuter, s’entraider ou simplement passer du temps ensemble sont fondamentalement des pratiques gratuites.

Au niveau productif, cela va directement contre la logique de concurrence. Simone Weil rappelait que l’industriel Henry Ford considérait comme souhaitable que les ouvriers s’entendent bien, mais pas trop, parce qu’une trop grande solidarité diminuait l’esprit de compétition jugé nécessaire à la production. Les liens entre les individus peuvent donc devenir des espaces de résistance dans le travail comme en dehors du travail.

Favoriser ces relations constitue donc une manière de résister à l’atomisation des individus et à la mise en concurrence généralisée.

Il faut aussi regarder du côté de la reproduction sociale. La famille nucléaire hétérosexuelle reste une institution économique qui reproduit des inégalités, notamment patrimoniales et entre les femmes et les hommes. Les femmes continuent d’assumer la majorité des tâches domestiques et elles s’appauvrissent souvent au cours de la vie conjugale, particulièrement en cas de séparation.

Une femme sur cinq bascule dans la pauvreté au moment d’un divorce, contre moins d’un homme sur dix. Ce différentiel dit quelque chose de très fort sur l’autonomie réelle dans le couple. Lorsque la séparation signifie un appauvrissement massif, la liberté de quitter une relation est nécessairement diminuée.

Défendre politiquement l’amitié, c’est donc aussi cesser de considérer la conjugalité comme une évidence et permettre que les solidarités matérielles et affectives puissent s’organiser autrement. Il ne s’agit pas d’interdire ou de détruire la famille, mais de permettre à d’autres formes de liens d’exister réellement.

Le capitalisme prospère d’ailleurs aussi sur la solitude. Dans certains pays, des applications proposent déjà de louer des personnes pour partager un repas, une promenade ou un moment de sociabilité. Cela peut paraître anecdotique, mais c’est au contraire très révélateur : même le manque de lien devient un marché. Une politique de l’amitié consiste donc aussi à soustraire une partie de nos relations à cette logique marchande.

Tu présentes également l’amitié comme un outil antifasciste.

Historiquement, l’amitié et les familles choisies ont constitué des espaces de refuge pour celles et ceux que l’ordre social ou politique menaçait directement : les personnes LGBT, les personnes migrantes, les personnes racisées, celles et ceux qui étaient en rupture avec leur famille.

Pour les personnes LGBT, cela a été particulièrement évident. Beaucoup ont dû construire des familles choisies parce qu’elles étaient en rupture avec leur famille d’origine ou parce que leurs relations étaient criminalisées ou stigmatisées. Ces liens ont constitué des espaces de protection, de soin et parfois de survie. On retrouve cette fonction de refuge pour les personnes migrantes ou racisées confrontées aux violences et aux politiques de l’extrême droite.

Mais l’amitié est aussi un contre-modèle. L’extrême droite a toujours placé la famille traditionnelle au cœur de son projet de société. On le retrouve aujourd’hui dans les politiques natalistes, dans les discours réactionnaires sur la famille ou encore dans le phénomène des tradwives.

La famille traditionnelle est depuis longtemps mobilisée comme cellule de base d’un ordre social conservateur. Les politiques natalistes contemporaines s’inscrivent dans cette histoire, souvent sur fond xénophobe. Et la valorisation des tradwives, ces femmes mises en scène dans une domesticité heureuse et entièrement dévouées au mari et aux enfants, participe de cette bataille idéologique. Ce qui est combattu, au fond, c’est la possibilité d’assouplir les normes et de reconnaître une pluralité de manières de vivre.

Ce mouvement ne se limite d’ailleurs pas à l’extrême droite stricto sensu. Le discours sur le « réarmement démographique » montre que certaines de ces représentations débordent largement son espace politique. Elles posent la natalité comme une injonction sans toujours interroger les raisons pour lesquelles les personnes font moins d’enfants : précarité, coût du logement, inquiétude climatique, difficultés de fertilité ou manque de services publics.

Faire une politique de l’amitié, favoriser les familles choisies et reconnaître la pluralité des formes de vie, c’est donc opposer un autre imaginaire à celui de la famille traditionnelle érigée en cellule fondamentale de la société.

Cette réflexion s’inscrit aussi dans plusieurs traditions politiques et intellectuelles ?

Oui. Je me suis notamment intéressée à trois héritages : républicain, féministe et internationaliste.

Dans la tradition républicaine, l’amitié a longtemps été pensée comme un lien politique. Rousseau parle d’« amitié civique ». Saint-Just considère l’amitié comme un lien social fondamental qui doit contribuer à fonder la République. Robespierre évoque lui aussi la « sainte amitié » entre les citoyens. L’amitié n’est donc pas seulement une relation interindividuelle : elle participe d’une certaine conception de la communauté politique.

Chez Saint-Just, cette idée va très loin : l’amitié doit être déclarée et produit des obligations. Il imagine que les amis organisent leurs funérailles réciproques, soient enterrés ensemble et soient liés par une forme de contrat. Je ne reprends évidemment pas ce modèle à mon compte, mais il est intéressant de voir qu’au moment révolutionnaire, l’amitié pouvait être pensée comme un lien fondateur de la République et non comme une affaire strictement privée.

Il y a ensuite toute la réflexion féministe. Les amitiés entre femmes ont été historiquement perçues très différemment selon les classes sociales. Lorsqu’elles concernaient les femmes bourgeoises et restaient cantonnées à l’espace domestique, elles pouvaient être valorisées. Lorsqu’elles concernaient des femmes des classes populaires, notamment lorsqu’elles se révoltaient, elles devenaient beaucoup plus suspectes et étaient présentées comme dangereuses.

Or les mouvements féministes montrent précisément combien les amitiés entre femmes peuvent devenir des supports de politisation et de lutte. Combien d’amitiés ont été forgées dans le MLF et, plus largement, dans les combats féministes ? Penser l’amitié participe ainsi d’un horizon féministe et queer permettant de déconstruire l’ordre patriarcal.

Il existe aussi tout un imaginaire culturel de la rivalité entre femmes : la jalousie, la concurrence, l’idée qu’elles passeraient leur temps à parler les unes sur les autres ou à se disputer les hommes. Cet imaginaire n’est pas neutre. Le concept de sororité, développé plus récemment, constitue aussi une manière de produire un autre récit sur les relations entre femmes et leur capacité à faire cause commune.

Enfin, il y a l’internationalisme et cette vieille idée de l’amitié entre les peuples. Elle rappelle que les solidarités peuvent dépasser les frontières nationales et constituer un principe d’organisation politique contre les fascismes, les suprématismes et les nationalismes.

Cette notion a été particulièrement mobilisée dans les moments où il fallait combattre les fascismes. Elle reste actuelle : des actions internationales de solidarité peuvent produire des liens extrêmement forts entre celles et ceux qui y participent. Pour moi, l’internationalisme ne relève donc pas seulement d’une solidarité abstraite entre peuples ; il repose aussi sur des expériences concrètes de mise en commun et de fraternisation.

Comment passer de cette réflexion à une véritable politique publique de l’amitié ?

Je suis partie d’une idée simple : si certaines personnes disposent de droits en raison de leur appartenance à une famille ou à un couple, pourquoi ne pas étendre certains de ces droits aux personnes que nous avons choisies ?

Le point de départ a été très concret : je suis parlementaire et je me suis demandé ce que donnerait une proposition de loi qui prendrait au sérieux ces empêchements. En regardant le Code civil, on voit combien il a été construit historiquement autour de la famille patriarcale. Le Code civil de 1804 est le produit d’une contre-révolution juridique : il réaffirme l’autorité du père et du mari au moment où la Révolution française avait ouvert des possibilités de divorce et limité certains pouvoirs familiaux. Il a bien sûr beaucoup évolué depuis, mais il reste profondément structuré par la famille.

Faire entrer l’amitié dans le droit suppose donc presque une petite révolution juridique : reconnaître des liens qui n’ont pas pour fondement la filiation ou la conjugalité.

Je ne souhaite pas remplacer un carcan par un autre. Il ne s’agit surtout pas de transformer l’amitié en une institution aussi rigide que la famille ou le mariage. Il faut donc marcher sur une ligne de crête : accorder des droits sans créer de nouvelles obligations.

Je me distingue ici d’une stratégie consistant à supprimer les droits attachés à la famille. Je préfère partir de l’existant et créer des droits nouveaux, universels, afin de rétablir davantage d’égalité matérielle. Il ne s’agit pas de défaire les liens amoureux ou familiaux, qui sont essentiels pour beaucoup de personnes, mais de faire une place juridique à d’autres formes de solidarité.

Je me suis beaucoup intéressée aux réflexions de Geoffroy de Lagasnerie sur l’antifamilialisme et la défamiliarisation. Sa méthode consiste notamment à examiner les dispositifs qui favorisent la famille ou le couple pour leur substituer des politiques sociales. C’est une réflexion passionnante. Mais la voie que j’ai choisie est différente : je ne veux pas empêcher les liens familiaux existants ; je veux créer, par symétrie, des droits pour celles et ceux qui organisent autrement leurs solidarités. Le but est de mettre fin à certaines injustices sans surcontractualiser l’amitié.

Quels seraient concrètement ces nouveaux droits ?

Le premier chantier concerne la filiation et les familles choisies. Je propose notamment de donner une véritable valeur juridique au baptême civil. Les parrains et marraines pourraient ainsi disposer d’un rôle légal auprès de leurs filleuls, librement accepté, notamment lorsque les parents décèdent ou dans certaines situations de maltraitance.

Le baptême civil existe déjà, mais il n’a aujourd’hui aucune valeur juridique et toutes les mairies ne le proposent pas. L’idée est de lui donner un contenu réel : les parrains et marraines accepteraient librement une responsabilité à l’égard de leurs filleuls et pourraient notamment jouer un rôle dans leur protection si les parents venaient à mourir ou dans certaines situations de violences intrafamiliales. Les scandales de pédocriminalité et l’ampleur de l’inceste obligent aussi à interroger l’idée selon laquelle la famille biologique serait toujours et nécessairement le lieu de protection de l’enfant.

Le deuxième dispositif est celui du partenariat social. Deux personnes pourraient décider de formaliser leur solidarité sans qu’il soit nécessaire qu’elles vivent ensemble ou entretiennent une relation amoureuse. Elles pourraient être mariées ou pacsées par ailleurs. L’idée est simplement de pouvoir dire juridiquement : je veux être liée à cette personne et pouvoir lui porter secours dans les moments importants de son existence.

Ce dispositif reprend une proposition d’« adoption sociale » déposée en 2022 par Jean-Luc Mélenchon. Il créerait un statut de partenaire social conclu devant un officier d’état civil ou un notaire. La grande différence avec le PACS est l’absence d’exigence de vie commune. Deux personnes pourraient donc se lier juridiquement sans cohabiter, sans former un couple et sans que la République ait à connaître la nature romantique ou sexuelle de leur relation. Ce qui compterait serait l’engagement mutuel de secours et de solidarité.

Cela pose notamment la question de l’héritage. Aujourd’hui, la transmission est massivement organisée autour de la famille biologique ou conjugale. Je veux permettre que l’on puisse aussi choisir de transmettre à ses amis ou à sa famille choisie. Évidemment, cela doit s’inscrire dans une réforme beaucoup plus générale de la fiscalité et de l’héritage : il ne s’agit pas simplement d’étendre une niche fiscale. Mais reconnaître cette possibilité permettrait déjà de remettre en cause le monopole familial de la transmission.

Il y a là une contradiction qu’il faut assumer : lorsqu’on critique politiquement l’héritage et les inégalités patrimoniales, étendre à davantage de personnes les avantages fiscaux liés à la transmission peut sembler paradoxal. Mais la possibilité de choisir à qui transmettre ses biens reste une question très concrète, et les réponses au questionnaire montraient qu’elle traverse largement les classes sociales.

Nous avons reçu des témoignages très forts de personnes en rupture familiale qui souhaitent que leurs amis, leur famille choisie, puissent hériter de certains biens ou décider de leurs funérailles. Dans certains cas, la famille biologique, pourtant absente de la vie de la personne, retrouve au moment du décès tous les droits juridiques. L’histoire de l’épidémie de sida a montré de manière dramatique ce que cela pouvait signifier lorsque les conjoints ou les proches d’hommes gays étaient exclus du logement, des funérailles ou de la transmission d’objets auxquels ils étaient affectivement attachés. Le partenariat social permettrait aussi de dire publiquement à qui l’on souhaite confier certaines décisions dans les moments les plus difficiles de l’existence.

Tu proposes également d’étendre des droits sociaux aujourd’hui réservés à la famille.

Oui. C’est un point central. Je voudrais que l’on passe en quelque sorte d’une société des héritiers à une société de l’entraide.

Prenons la naissance d’un enfant. Une femme seule peut aujourd’hui avoir un enfant, notamment grâce à l’ouverture de la PMA, mais le droit au congé autour de la naissance reste construit sur le modèle du couple. Pourquoi ne pourrait-elle pas désigner un ou une amie pour l’accompagner et bénéficier d’un congé de parentalité ?

Le statut de partenaire social ouvrirait donc un certain nombre de droits dans le Code du travail. Lors d’une naissance, une amie ou un ami pourrait par exemple épauler une mère seule au moment où elle accueille un enfant. L’idée est de partir des besoins réels plutôt que de présupposer qu’un deuxième parent ou un conjoint est nécessairement présent.

Même chose pour les enfants malades. Je propose de doubler le nombre de jours de congé dans certaines situations, notamment pour les mères isolées, et de permettre qu’une partie de ces jours puisse être transférée à un ou une amie qui prendra soin de l’enfant.

Aujourd’hui, le congé pour enfant malade est limité. Pour une mère isolée, la possibilité de cumuler les jours auxquels pourraient avoir droit deux adultes dans un couple n’existe pas. Ma proposition consiste donc à augmenter ces droits et à permettre qu’ils soient transmis à une personne choisie, afin qu’elle puisse prendre le relais auprès de l’enfant.

Il faudrait également reconnaître le deuil amical. La mort d’un ami proche peut rendre totalement impossible le retour au travail dès le lendemain, mais juridiquement ce deuil n’existe pratiquement pas.

Des études montrent que l’immense majorité des personnes se sentent incapables de reprendre normalement leur travail le lendemain de la mort de leur meilleur ami. Pourtant, le Code du travail reconnaît des congés en fonction de liens familiaux déterminés et ignore largement le deuil amical. Là encore, il s’agit simplement de faire coïncider le droit avec l’importance réelle que certaines personnes ont dans nos vies.

Enfin, il faut étendre le congé de proche aidant. Pourquoi pourrait-on interrompre son travail pour accompagner un conjoint ou un membre de sa famille malade, mais pas nécessairement la personne que l’on considère comme la plus proche de soi ? Le partenariat social permettrait précisément de reconnaître ce type de solidarité.

Le droit actuel énumère les personnes que l’on peut accompagner : conjoint, partenaire de PACS, ascendants, descendants ou certains collatéraux. Une amie ou un ami peut pourtant être la personne qui assure effectivement cet accompagnement. Le dispositif permettrait donc d’ouvrir le congé de proche aidant aux partenaires sociaux, mais aussi, dans certaines situations, aux parrains, marraines et filleuls liés par le baptême civil.

Une politique de l’amitié passe donc aussi par une autre politique du logement ?

Absolument. Nos logements restent largement conçus autour du modèle de la famille nucléaire : une chambre parentale, des chambres pour les enfants et des espaces communs organisés autour de cette structure.

Pourtant, d’autres formes d’habitat se développent déjà. Des seniors organisent des colocations afin de vieillir ensemble plutôt que de vivre seuls ou d’aller en EHPAD. Des mères isolées cherchent des formes d’habitat permettant de mutualiser la garde des enfants ou certains équipements. Ces formes de vie peuvent être à la fois socialement et écologiquement intéressantes.

On voit ainsi se développer des colocations de seniors qui souhaitent conserver leur autonomie tout en partageant certains espaces et en sachant qu’ils ne seront pas seuls. Des femmes seules avec enfants recherchent aussi des formes d’habitat où l’on peut mutualiser la garde, une machine à laver ou certaines dépenses. Il y a là des réponses très concrètes à la fois à l’isolement, aux difficultés matérielles et à des préoccupations écologiques.

Il faudrait donc développer davantage des habitats conçus pour les colocations et les formes de vie qui ne reposent pas sur la famille traditionnelle : préserver un espace individuel tout en disposant d’espaces collectifs, de jardins ou d’équipements partagés.

La proposition de loi prévoit notamment de mieux intégrer ces formes d’habitat dans les objectifs de logement social. Il faut sortir d’une architecture entièrement pensée autour du couple parental et des enfants. Les béguinages d’Europe du Nord offrent à cet égard des exemples intéressants : historiquement, des femmes qui ne souhaitaient ni se marier ni vivre sous l’autorité d’un père y ont développé des communautés associant espaces privés, jardins et lieux collectifs. Certaines expériences contemporaines reprennent ce principe sous une forme laïque et sociale.

Mais il ne faut pas non plus idéaliser la colocation. Pour beaucoup de personnes, notamment les étudiants, elle reste d’abord une contrainte imposée par le coût du logement. L’objectif est précisément de faire en sorte que vivre autrement puisse devenir un véritable choix.

Au fond, quelle serait l’ambition générale d’une politique de l’amitié ?

Elle dépasse largement les quelques mesures contenues dans une proposition de loi. Elle suppose de repenser le droit civil et le droit du travail, mais aussi l’urbanisme, le logement, les services publics, les politiques culturelles, le temps de travail et tous les lieux dans lesquels les personnes peuvent se rencontrer gratuitement.

J’avais par exemple envisagé la question du rapprochement amical pour les fonctionnaires en cas de mutation. Le dispositif était juridiquement compliqué et n’a pas été intégré à la proposition de loi, mais il montre l’ampleur du chantier. Une politique de l’amitié oblige à regarder autrement beaucoup de politiques publiques : la mobilité, l’habitat, l’urbanisme, les politiques sociales, la culture, l’école ou l’université.

La question centrale est finalement celle des moyens que nous donnons au lien social. Quels moyens consacrons-nous aux universités pour que les étudiants ne soient pas isolés ? Aux clubs sportifs, aux équipements culturels, aux lieux publics, aux politiques d’accueil ? Quels espaces gratuits laissons-nous à la disposition des gens pour qu’ils puissent simplement se rencontrer ?

Les témoignages sur les jeunes précaires, les personnes âgées ou les étudiants qui arrivent à l’université renvoient finalement à la même question : quelles conditions matérielles créons-nous pour permettre aux gens de se rencontrer ? À l’université, par exemple, de grandes promotions sans moyens, sans lieux communs et sans politiques d’accueil peuvent produire une solitude considérable. Ailleurs, ce sont les clubs sportifs, les bibliothèques, les musées, les associations ou simplement les espaces publics qui peuvent jouer ce rôle. La réponse est souvent moins mystérieuse qu’on ne le pense : il faut des moyens, du temps et des lieux.

L’atomisation des individus n’est pas seulement une conséquence malheureuse de notre organisation sociale. Elle sert un système fondé sur la compétition. Faire une politique de l’amitié, c’est donc ouvrir une brèche : permettre que les solidarités affectives et matérielles que les gens inventent déjà dans leurs existences soient reconnues, soutenues et rendues possibles par la puissance publique.

28 septembre 2026

« L’amitié est une question profondément politique ». Entretien avec Clémence Guetté

À l’occasion de la parution de son premier ouvrage, « Pour une politique de l’amitié » (La Découverte), Clémence Guetté défend l’idée que l’amitié n’est pas une question secondaire ou simplement intime : elle est traversée par des rapports sociaux, constitue une ressource décisive pour les personnes les plus vulnérables et pourrait devenir le support de nouveaux droits.

Elle revient notamment dans cet entretien aux Amfis 2026 avec Ariane Vaquette, collaboratrice parlementaire, sur la genèse de sa réflexion, nourrie notamment par un colloque organisé à l’Assemblée nationale et par un questionnaire auquel plus de 7 000 personnes ont répondu en 24h, et articulée à des travaux sociologiques et féministes. 

Pourquoi avoir consacré un livre à l’amitié ? On pourrait considérer qu’il s’agit d’une question intime, assez éloignée de la politique.

Je suis au contraire persuadée que l’amitié est un sujet profondément politique, puisqu’elle touche à la manière dont nous organisons nos existences. Ma réflexion s’inscrit dans le prolongement de la pensée féministe qui, depuis les années 1960 et 1970, affirme que le privé est politique.

Le questionnaire que nous avons diffusé a beaucoup compté dans cette réflexion. Nous avons reçu plus de 7 000 réponses en vingt-quatre heures. Nous demandions des éléments sociologiques — l’âge, le lieu de vie, le milieu social — mais nous avions aussi laissé des espaces d’écriture libre. Les personnes nous ont raconté des histoires de deuil, d’accompagnement, de solidarité, mais aussi énormément d’empêchements : des moments où elles n’avaient pas pu organiser leur existence comme elles le souhaitaient avec leurs amis ou avec les personnes dont elles se sentaient proches. C’est à partir de là que la question politique s’impose. Dès lors qu’il existe des freins matériels, sociaux ou juridiques qui empêchent les gens de construire leur cercle affectif comme ils l’entendent et de s’appuyer sur lui pour organiser des solidarités concrètes, le rôle de la politique est aussi de lever ces freins.

Il faut d’ailleurs reconnaître que la loi arrive souvent après les pratiques sociales. Beaucoup de personnes ont déjà inventé des manières de vivre autrement, notamment dans les communautés LGBT, parfois parce qu’elles avaient rompu avec leur famille ou parce qu’elles étaient exclues des formes de vie considérées comme légitimes. Ce que nous faisons juridiquement consiste souvent à reconnaître tardivement des réalités qui existent déjà.

Nos relations, qu’elles soient intimes ou davantage publiques, ne se développent jamais dans un espace neutre. Elles sont conditionnées par des rapports de force économiques, des facteurs socioculturels et des rapports de domination sexistes, racistes ou validistes. C’est également vrai de l’amitié.

On parle à ce propos d’homophilie sociale : nous ne devenons pas amis avec n’importe qui au hasard. Nos amitiés dépendent de notre milieu social, de notre âge, de l’endroit où nous habitons, de notre capital culturel ou économique. Elles ne constituent donc pas spontanément un espace idéal de mixité sociale.

Les pratiques amicales sont aussi profondément genrées. Les hommes et les femmes ne construisent pas nécessairement leurs amitiés de la même manière. Des normes masculines, parfois virilistes, pèsent sur les relations entre hommes, tandis que les femmes sont davantage assignées au soin, à l’attention et à l’écoute.

Enfin, il ne faut pas idéaliser l’amitié. Elle peut aussi être traversée par des rapports de domination et produire de la souffrance. Une rupture amicale peut bouleverser une existence autant qu’une rupture amoureuse, même si nous disposons de beaucoup moins de mots et de reconnaissance sociale pour en parler.

Cette précaution est importante pour moi. Parce que l’amitié apparaît souvent comme un lien souple, gratuit, moins contraint que la conjugalité ou la famille, on pourrait être tenté d’en faire un espace naturellement égalitaire. Ce n’est pas le cas. Elle est elle aussi socialement déterminée, genrée, traversée par les inégalités et parfois par la violence. Cela ne retire rien à son potentiel politique, mais cela interdit de la romantiser.

Pour aller plus loin

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Pourquoi cette question te paraît-elle particulièrement importante aujourd’hui ?

Parce que nos manières de vivre ont profondément changé en quelques décennies. Nous vivons plus souvent loin de notre famille d’origine, davantage seuls et moins systématiquement en couple. Les divorces sont plus fréquents, les familles monoparentales sont nombreuses et le mariage n’est plus un passage obligé pour avoir des enfants.

Ces transformations sont considérables. Aujourd’hui, six personnes sur dix vivent hors de leur département de naissance. Cela signifie que beaucoup de gens vivent loin de leurs parents ou de leurs grands-parents et doivent se reconstruire un cercle social ailleurs. En soixante ans, le nombre de personnes vivant seules a été multiplié par trois. Les jeunes femmes, notamment, n’entrent plus dans l’existence de la même manière qu’il y a cinquante ans : elles vivent plus souvent seules, en colocation ou hors du couple. Un couple sur dix est par ailleurs non-cohabitant de manière permanente.

La parentalité et le mariage ont eux aussi profondément changé. Le nombre de divorces a été multiplié par trois en cinquante ans. Un quart des familles sont monoparentales et, dans leur immense majorité, elles sont composées de femmes seules avec leurs enfants. Six enfants sur dix naissent aujourd’hui hors mariage. Tout cela signifie que la famille et le couple ne structurent plus seuls nos existences et que les solidarités affectives doivent se recomposer.

Tous ces bouleversements conduisent à reconfigurer nos solidarités affectives et matérielles. Les amis occupent une place croissante dans nos existences : ce sont eux que l’on voit, sur lesquels on compte, à qui l’on demande conseil ou un coup de main.

Les études montrent par exemple qu’une personne divorcée a davantage de chances, au cours d’une semaine, de voir ses amis que des membres de sa famille pour demander un service ou un conseil. Cela vaut particulièrement pour les mères isolées. L’amitié n’est donc pas seulement une affaire d’affection : elle constitue de plus en plus une infrastructure matérielle de nos vies.

Dans le même temps, nous sommes confrontés à une véritable crise de la solitude. Pour moi, cette solitude n’est pas seulement un problème individuel. Elle a des causes structurelles : le néolibéralisme, la compétition entre les individus, l’organisation du travail, la précarité financière ou encore la destruction de certains espaces de sociabilité.

Une personne sur dix est en situation d’isolement total et environ 750 000 personnes vivent dans ce que l’on peut appeler une situation de « mort sociale », c’est-à-dire sans visite, sans cercle proche, sans personne avec qui partager un repas ou simplement passer du temps. Cela a des conséquences très importantes sur la santé. L’Organisation mondiale de la santé s’est saisie du problème et a créé une commission consacrée au lien social. Nous sommes des êtres sociaux : avoir des relations, parler, voir des gens, être entouré n’est pas accessoire.

Pour moi, les causes de cette solitude sont largement structurelles. Le néolibéralisme organise la compétition de tous contre tous. Dans le monde du travail, les structures de solidarité sont combattues ; dans la vie quotidienne, la précarité et l’individualisation rendent aussi les relations plus difficiles à maintenir. C’est pourquoi je refuse de traiter la solitude comme une simple fragilité personnelle.

C’est aussi un enjeu écologique. Face aux conséquences du changement climatique, les communautés dans lesquelles les liens sociaux sont les plus solides sont aussi les plus résilientes. Cultiver l’amitié, favoriser l’entraide et permettre la construction de liens sociaux solides constitue donc aussi une manière de préparer collectivement les crises qui viennent.

Des travaux sur les catastrophes climatiques montrent que les communautés les plus capables d’y faire face ne sont pas nécessairement celles qui disposent du plus de ressources individuelles, mais celles où existent des liens de solidarité solides. C’est l’inverse du modèle survivaliste dans lequel chacun devrait se préparer seul à la catastrophe. Dans les crises à venir, savoir qui habite à côté de chez soi, pouvoir compter sur quelqu’un, se rendre des services et organiser des solidarités locales aura une importance considérable.

Tu insistes beaucoup dans le livre sur une lecture de classe de l’amitié. Pourquoi ?

Parce qu’une partie des travaux que j’ai lus sur cette question manquait, à mes yeux, d’une véritable lecture de classe. Or les personnes les plus exposées aux conséquences du néolibéralisme et du changement climatique sont précisément celles pour lesquelles les solidarités de proximité sont souvent les plus importantes.

Je me suis donc demandé pour qui l’assouplissement des liens et la reconnaissance des solidarités extra-familiales seraient les plus décisifs. Si l’on prend au sérieux à la fois la crise du néolibéralisme et la crise climatique, les premières personnes touchées sont les classes populaires, les plus précaires, les plus exposées. C’est à partir de leurs existences qu’il faut regarder les obstacles à l’amitié et les fonctions qu’elle remplit.

Dans les quartiers populaires, par exemple, les réseaux de proximité jouent un rôle matériel considérable. Des études montrent que les ouvriers déclarent beaucoup plus souvent que les cadres avoir trouvé leur emploi grâce à quelqu’un de leur quartier. Connaître des gens, savoir que quelqu’un connaît quelqu’un qui embauche, pouvoir compter sur son entourage : tout cela peut avoir des conséquences très concrètes.

Une étude montre ainsi qu’il y a environ trois fois plus d’ouvriers que de cadres qui déclarent avoir trouvé leur emploi grâce à des habitants de leur quartier. Ce sont des situations très concrètes : on parle d’une difficulté, quelqu’un connaît quelqu’un qui sait qu’une entreprise recrute, une information circule. Les liens de proximité ont donc une fonction directement matérielle.

On retrouve quelque chose de similaire dans les espaces ruraux, avec ce que la sociologue Fanny Hugues appelle une « économie d’intersubsistance » : échanges de nourriture, de vêtements, coups de main, services rendus entre personnes vivant à proximité. Ces pratiques permettent notamment de compenser l’insuffisance des revenus.

Dans certains territoires ruraux, on dépend énormément des personnes qui vivent dans un rayon de quelques kilomètres : quelqu’un échange de la viande contre des légumes du jardin, un autre donne des vêtements, vient aider à tailler une haie ou dépanne pour un trajet. Cette économie informelle de l’entraide est très étoffée et peut devenir indispensable quand les revenus sont insuffisants.

Les liens amicaux sont également fondamentaux pour les personnes migrantes, et particulièrement celles en situation irrégulière. Dans des parcours marqués par la faiblesse ou l’absence de protection publique, ces solidarités peuvent devenir littéralement des conditions de survie.

Au fil des parcours migratoires, puis à l’arrivée dans le pays où l’on tente de s’installer, des relations d’amitié et de solidarité se construisent, et elles peuvent faire une différence absolument fondamentale. Lorsque les politiques publiques sont hostiles, que l’État protège peu ou mal et que les personnes sont laissées à elles-mêmes, ces liens peuvent permettre de se loger, de se nourrir, de trouver des informations ou tout simplement de survivre.

Je me suis aussi intéressée aux enfants, notamment aux amitiés transclasses. Les travaux que j’ai lus montrent qu’elles sont encore relativement fréquentes lorsque les enfants sont petits, notamment à l’école maternelle ou primaire, puis qu’elles se raréfient au fur et à mesure que les parcours scolaires deviennent plus ségrégatifs. L’orientation, la ségrégation scolaire, puis l’enseignement supérieur opèrent des tris sociaux extrêmement puissants. Cela signifie que l’école, les colonies de vacances et tous les espaces où des enfants d’origines sociales différentes peuvent réellement se rencontrer sont aussi des enjeux d’une politique de l’amitié.

On pourrait encore parler des mères isolées, qui compensent parfois un faible capital économique par un capital social plus important : des amis qui peuvent garder un enfant, dépanner matériellement ou permettre de continuer à travailler. Ou des personnes âgées, particulièrement touchées par l’isolement.

Les mères isolées occupent une place très importante dans cette réflexion. Un quart des familles sont monoparentales et elles sont beaucoup plus exposées à la pauvreté que les familles avec deux adultes. Lorsqu’on est seule avec ses enfants, continuer à travailler suppose très souvent de pouvoir compter sur quelqu’un : pour garder un enfant, faire face à une urgence, assurer un trajet. Le manque de capital économique est alors en partie compensé par un capital social plus développé.

Et puis il y a les seniors, dans une société vieillissante où la question de l’isolement devient centrale. Beaucoup des personnes en situation de « mort sociale » sont âgées. Là encore, l’enjeu est de savoir comment la puissance publique peut faciliter les liens, l’entraide et des formes de vie qui ne reposent pas uniquement sur la famille biologique.

Mais ce sont aussi les catégories populaires qui rencontrent le plus d’obstacles pour entretenir leurs amitiés.

Oui, et il y a principalement deux obstacles : l’argent et le temps.

Une personne sur deux considère aujourd’hui qu’avoir des amis coûte cher. Cela tient notamment à la disparition ou à la raréfaction des espaces gratuits de sociabilité. Les bancs publics disparaissent de certaines politiques urbaines ; boire un verre, aller au restaurant, au cinéma, dans un festival ou au musée coûte de plus en plus cher. Pour les personnes dont le budget est très contraint, ces dépenses sont parmi les premières auxquelles on renonce.

Les plus pauvres renoncent beaucoup plus souvent que les plus riches à aller boire un verre ou au restaurant avec des amis. Il existe donc une véritable inégalité sociale d’accès à la sociabilité. Et cela ne concerne pas seulement les cafés ou les restaurants : le coût des festivals, du cinéma, des musées ou plus largement des loisirs pèse directement sur la possibilité d’entretenir des relations.

L’amitié elle-même est en partie marchandisée. Un mariage, un anniversaire, une cagnotte collective : de nombreuses occasions amicales sont désormais associées à une dépense. 

Le capitalisme parvient à marchandiser jusqu’aux événements de la vie. Aller à un mariage peut représenter plusieurs centaines d’euros entre le transport, l’hébergement, les vêtements et le cadeau. Les anniversaires d’enfants sont eux aussi soumis à des normes de consommation. Les réseaux sociaux accentuent parfois cette pression en imposant des représentations de ce à quoi un anniversaire, un mariage ou une fête « réussie » devrait ressembler. L’amitié est donc prise dans des attentes sociales qui ont un coût.

Le deuxième problème est celui du temps. Plus le travail occupe une place importante dans l’existence, moins il reste de temps pour la sociabilité. C’est pourquoi les combats historiques pour la réduction du temps de travail sont aussi, d’une certaine manière, des combats pour l’amitié. Défendre la gratuité des espaces de sociabilité et défendre du temps libéré, dans la semaine comme dans l’ensemble de la vie, font pour moi partie d’une même politique.

La vieille revendication des huit heures de travail, huit heures de loisirs, huit heures de repos disait déjà quelque chose de très profond : nous avons besoin de temps pour autre chose que travailler et récupérer du travail. Quand les journées sont absorbées par l’emploi, les transports, les tâches domestiques et les enfants, le temps de sociabilité devient une variable d’ajustement. Une politique de l’amitié doit donc aussi être une politique du temps.

Tu vas jusqu’à présenter l’amitié comme un ferment anticapitaliste. Pourquoi ?

Parce qu’une grande partie des relations amicales se construit en dehors de la sphère marchande. Bien sûr, le capitalisme cherche constamment à les marchandiser. Mais se rendre des services, se prêter des objets, discuter, s’entraider ou simplement passer du temps ensemble sont fondamentalement des pratiques gratuites.

Au niveau productif, cela va directement contre la logique de concurrence. Simone Weil rappelait que l’industriel Henry Ford considérait comme souhaitable que les ouvriers s’entendent bien, mais pas trop, parce qu’une trop grande solidarité diminuait l’esprit de compétition jugé nécessaire à la production. Les liens entre les individus peuvent donc devenir des espaces de résistance dans le travail comme en dehors du travail.

Favoriser ces relations constitue donc une manière de résister à l’atomisation des individus et à la mise en concurrence généralisée.

Il faut aussi regarder du côté de la reproduction sociale. La famille nucléaire hétérosexuelle reste une institution économique qui reproduit des inégalités, notamment patrimoniales et entre les femmes et les hommes. Les femmes continuent d’assumer la majorité des tâches domestiques et elles s’appauvrissent souvent au cours de la vie conjugale, particulièrement en cas de séparation.

Une femme sur cinq bascule dans la pauvreté au moment d’un divorce, contre moins d’un homme sur dix. Ce différentiel dit quelque chose de très fort sur l’autonomie réelle dans le couple. Lorsque la séparation signifie un appauvrissement massif, la liberté de quitter une relation est nécessairement diminuée.

Défendre politiquement l’amitié, c’est donc aussi cesser de considérer la conjugalité comme une évidence et permettre que les solidarités matérielles et affectives puissent s’organiser autrement. Il ne s’agit pas d’interdire ou de détruire la famille, mais de permettre à d’autres formes de liens d’exister réellement.

Le capitalisme prospère d’ailleurs aussi sur la solitude. Dans certains pays, des applications proposent déjà de louer des personnes pour partager un repas, une promenade ou un moment de sociabilité. Cela peut paraître anecdotique, mais c’est au contraire très révélateur : même le manque de lien devient un marché. Une politique de l’amitié consiste donc aussi à soustraire une partie de nos relations à cette logique marchande.

Tu présentes également l’amitié comme un outil antifasciste.

Historiquement, l’amitié et les familles choisies ont constitué des espaces de refuge pour celles et ceux que l’ordre social ou politique menaçait directement : les personnes LGBT, les personnes migrantes, les personnes racisées, celles et ceux qui étaient en rupture avec leur famille.

Pour les personnes LGBT, cela a été particulièrement évident. Beaucoup ont dû construire des familles choisies parce qu’elles étaient en rupture avec leur famille d’origine ou parce que leurs relations étaient criminalisées ou stigmatisées. Ces liens ont constitué des espaces de protection, de soin et parfois de survie. On retrouve cette fonction de refuge pour les personnes migrantes ou racisées confrontées aux violences et aux politiques de l’extrême droite.

Mais l’amitié est aussi un contre-modèle. L’extrême droite a toujours placé la famille traditionnelle au cœur de son projet de société. On le retrouve aujourd’hui dans les politiques natalistes, dans les discours réactionnaires sur la famille ou encore dans le phénomène des tradwives.

La famille traditionnelle est depuis longtemps mobilisée comme cellule de base d’un ordre social conservateur. Les politiques natalistes contemporaines s’inscrivent dans cette histoire, souvent sur fond xénophobe. Et la valorisation des tradwives, ces femmes mises en scène dans une domesticité heureuse et entièrement dévouées au mari et aux enfants, participe de cette bataille idéologique. Ce qui est combattu, au fond, c’est la possibilité d’assouplir les normes et de reconnaître une pluralité de manières de vivre.

Ce mouvement ne se limite d’ailleurs pas à l’extrême droite stricto sensu. Le discours sur le « réarmement démographique » montre que certaines de ces représentations débordent largement son espace politique. Elles posent la natalité comme une injonction sans toujours interroger les raisons pour lesquelles les personnes font moins d’enfants : précarité, coût du logement, inquiétude climatique, difficultés de fertilité ou manque de services publics.

Faire une politique de l’amitié, favoriser les familles choisies et reconnaître la pluralité des formes de vie, c’est donc opposer un autre imaginaire à celui de la famille traditionnelle érigée en cellule fondamentale de la société.

Cette réflexion s’inscrit aussi dans plusieurs traditions politiques et intellectuelles ?

Oui. Je me suis notamment intéressée à trois héritages : républicain, féministe et internationaliste.

Dans la tradition républicaine, l’amitié a longtemps été pensée comme un lien politique. Rousseau parle d’« amitié civique ». Saint-Just considère l’amitié comme un lien social fondamental qui doit contribuer à fonder la République. Robespierre évoque lui aussi la « sainte amitié » entre les citoyens. L’amitié n’est donc pas seulement une relation interindividuelle : elle participe d'une certaine conception de la communauté politique.

Chez Saint-Just, cette idée va très loin : l’amitié doit être déclarée et produit des obligations. Il imagine que les amis organisent leurs funérailles réciproques, soient enterrés ensemble et soient liés par une forme de contrat. Je ne reprends évidemment pas ce modèle à mon compte, mais il est intéressant de voir qu’au moment révolutionnaire, l’amitié pouvait être pensée comme un lien fondateur de la République et non comme une affaire strictement privée.

Il y a ensuite toute la réflexion féministe. Les amitiés entre femmes ont été historiquement perçues très différemment selon les classes sociales. Lorsqu’elles concernaient les femmes bourgeoises et restaient cantonnées à l’espace domestique, elles pouvaient être valorisées. Lorsqu’elles concernaient des femmes des classes populaires, notamment lorsqu’elles se révoltaient, elles devenaient beaucoup plus suspectes et étaient présentées comme dangereuses.

Or les mouvements féministes montrent précisément combien les amitiés entre femmes peuvent devenir des supports de politisation et de lutte. Combien d’amitiés ont été forgées dans le MLF et, plus largement, dans les combats féministes ? Penser l’amitié participe ainsi d’un horizon féministe et queer permettant de déconstruire l’ordre patriarcal.

Il existe aussi tout un imaginaire culturel de la rivalité entre femmes : la jalousie, la concurrence, l’idée qu’elles passeraient leur temps à parler les unes sur les autres ou à se disputer les hommes. Cet imaginaire n’est pas neutre. Le concept de sororité, développé plus récemment, constitue aussi une manière de produire un autre récit sur les relations entre femmes et leur capacité à faire cause commune.

Enfin, il y a l’internationalisme et cette vieille idée de l’amitié entre les peuples. Elle rappelle que les solidarités peuvent dépasser les frontières nationales et constituer un principe d’organisation politique contre les fascismes, les suprématismes et les nationalismes.

Cette notion a été particulièrement mobilisée dans les moments où il fallait combattre les fascismes. Elle reste actuelle : des actions internationales de solidarité peuvent produire des liens extrêmement forts entre celles et ceux qui y participent. Pour moi, l’internationalisme ne relève donc pas seulement d’une solidarité abstraite entre peuples ; il repose aussi sur des expériences concrètes de mise en commun et de fraternisation.

Comment passer de cette réflexion à une véritable politique publique de l’amitié ?

Je suis partie d’une idée simple : si certaines personnes disposent de droits en raison de leur appartenance à une famille ou à un couple, pourquoi ne pas étendre certains de ces droits aux personnes que nous avons choisies ?

Le point de départ a été très concret : je suis parlementaire et je me suis demandé ce que donnerait une proposition de loi qui prendrait au sérieux ces empêchements. En regardant le Code civil, on voit combien il a été construit historiquement autour de la famille patriarcale. Le Code civil de 1804 est le produit d’une contre-révolution juridique : il réaffirme l’autorité du père et du mari au moment où la Révolution française avait ouvert des possibilités de divorce et limité certains pouvoirs familiaux. Il a bien sûr beaucoup évolué depuis, mais il reste profondément structuré par la famille.

Faire entrer l’amitié dans le droit suppose donc presque une petite révolution juridique : reconnaître des liens qui n’ont pas pour fondement la filiation ou la conjugalité.

Je ne souhaite pas remplacer un carcan par un autre. Il ne s’agit surtout pas de transformer l’amitié en une institution aussi rigide que la famille ou le mariage. Il faut donc marcher sur une ligne de crête : accorder des droits sans créer de nouvelles obligations.

Je me distingue ici d'une stratégie consistant à supprimer les droits attachés à la famille. Je préfère partir de l’existant et créer des droits nouveaux, universels, afin de rétablir davantage d’égalité matérielle. Il ne s’agit pas de défaire les liens amoureux ou familiaux, qui sont essentiels pour beaucoup de personnes, mais de faire une place juridique à d’autres formes de solidarité.

Je me suis beaucoup intéressée aux réflexions de Geoffroy de Lagasnerie sur l’antifamilialisme et la défamiliarisation. Sa méthode consiste notamment à examiner les dispositifs qui favorisent la famille ou le couple pour leur substituer des politiques sociales. C’est une réflexion passionnante. Mais la voie que j’ai choisie est différente : je ne veux pas empêcher les liens familiaux existants ; je veux créer, par symétrie, des droits pour celles et ceux qui organisent autrement leurs solidarités. Le but est de mettre fin à certaines injustices sans surcontractualiser l’amitié.

Quels seraient concrètement ces nouveaux droits ?

Le premier chantier concerne la filiation et les familles choisies. Je propose notamment de donner une véritable valeur juridique au baptême civil. Les parrains et marraines pourraient ainsi disposer d’un rôle légal auprès de leurs filleuls, librement accepté, notamment lorsque les parents décèdent ou dans certaines situations de maltraitance.

Le baptême civil existe déjà, mais il n’a aujourd’hui aucune valeur juridique et toutes les mairies ne le proposent pas. L’idée est de lui donner un contenu réel : les parrains et marraines accepteraient librement une responsabilité à l’égard de leurs filleuls et pourraient notamment jouer un rôle dans leur protection si les parents venaient à mourir ou dans certaines situations de violences intrafamiliales. Les scandales de pédocriminalité et l’ampleur de l’inceste obligent aussi à interroger l’idée selon laquelle la famille biologique serait toujours et nécessairement le lieu de protection de l’enfant.

Le deuxième dispositif est celui du partenariat social. Deux personnes pourraient décider de formaliser leur solidarité sans qu’il soit nécessaire qu’elles vivent ensemble ou entretiennent une relation amoureuse. Elles pourraient être mariées ou pacsées par ailleurs. L’idée est simplement de pouvoir dire juridiquement : je veux être liée à cette personne et pouvoir lui porter secours dans les moments importants de son existence.

Ce dispositif reprend une proposition d’« adoption sociale » déposée en 2022 par Jean-Luc Mélenchon. Il créerait un statut de partenaire social conclu devant un officier d’état civil ou un notaire. La grande différence avec le PACS est l’absence d’exigence de vie commune. Deux personnes pourraient donc se lier juridiquement sans cohabiter, sans former un couple et sans que la République ait à connaître la nature romantique ou sexuelle de leur relation. Ce qui compterait serait l’engagement mutuel de secours et de solidarité.

Cela pose notamment la question de l’héritage. Aujourd’hui, la transmission est massivement organisée autour de la famille biologique ou conjugale. Je veux permettre que l’on puisse aussi choisir de transmettre à ses amis ou à sa famille choisie. Évidemment, cela doit s’inscrire dans une réforme beaucoup plus générale de la fiscalité et de l’héritage : il ne s’agit pas simplement d’étendre une niche fiscale. Mais reconnaître cette possibilité permettrait déjà de remettre en cause le monopole familial de la transmission.

Il y a là une contradiction qu’il faut assumer : lorsqu’on critique politiquement l’héritage et les inégalités patrimoniales, étendre à davantage de personnes les avantages fiscaux liés à la transmission peut sembler paradoxal. Mais la possibilité de choisir à qui transmettre ses biens reste une question très concrète, et les réponses au questionnaire montraient qu’elle traverse largement les classes sociales.

Nous avons reçu des témoignages très forts de personnes en rupture familiale qui souhaitent que leurs amis, leur famille choisie, puissent hériter de certains biens ou décider de leurs funérailles. Dans certains cas, la famille biologique, pourtant absente de la vie de la personne, retrouve au moment du décès tous les droits juridiques. L’histoire de l’épidémie de sida a montré de manière dramatique ce que cela pouvait signifier lorsque les conjoints ou les proches d’hommes gays étaient exclus du logement, des funérailles ou de la transmission d’objets auxquels ils étaient affectivement attachés. Le partenariat social permettrait aussi de dire publiquement à qui l’on souhaite confier certaines décisions dans les moments les plus difficiles de l’existence.

Tu proposes également d'étendre des droits sociaux aujourd’hui réservés à la famille.

Oui. C’est un point central. Je voudrais que l’on passe en quelque sorte d’une société des héritiers à une société de l’entraide.

Prenons la naissance d’un enfant. Une femme seule peut aujourd’hui avoir un enfant, notamment grâce à l’ouverture de la PMA, mais le droit au congé autour de la naissance reste construit sur le modèle du couple. Pourquoi ne pourrait-elle pas désigner un ou une amie pour l’accompagner et bénéficier d’un congé de parentalité ?

Le statut de partenaire social ouvrirait donc un certain nombre de droits dans le Code du travail. Lors d’une naissance, une amie ou un ami pourrait par exemple épauler une mère seule au moment où elle accueille un enfant. L’idée est de partir des besoins réels plutôt que de présupposer qu’un deuxième parent ou un conjoint est nécessairement présent.

Même chose pour les enfants malades. Je propose de doubler le nombre de jours de congé dans certaines situations, notamment pour les mères isolées, et de permettre qu’une partie de ces jours puisse être transférée à un ou une amie qui prendra soin de l’enfant.

Aujourd’hui, le congé pour enfant malade est limité. Pour une mère isolée, la possibilité de cumuler les jours auxquels pourraient avoir droit deux adultes dans un couple n’existe pas. Ma proposition consiste donc à augmenter ces droits et à permettre qu’ils soient transmis à une personne choisie, afin qu’elle puisse prendre le relais auprès de l’enfant.

Il faudrait également reconnaître le deuil amical. La mort d’un ami proche peut rendre totalement impossible le retour au travail dès le lendemain, mais juridiquement ce deuil n’existe pratiquement pas.

Des études montrent que l’immense majorité des personnes se sentent incapables de reprendre normalement leur travail le lendemain de la mort de leur meilleur ami. Pourtant, le Code du travail reconnaît des congés en fonction de liens familiaux déterminés et ignore largement le deuil amical. Là encore, il s’agit simplement de faire coïncider le droit avec l’importance réelle que certaines personnes ont dans nos vies.

Enfin, il faut étendre le congé de proche aidant. Pourquoi pourrait-on interrompre son travail pour accompagner un conjoint ou un membre de sa famille malade, mais pas nécessairement la personne que l’on considère comme la plus proche de soi ? Le partenariat social permettrait précisément de reconnaître ce type de solidarité.

Le droit actuel énumère les personnes que l’on peut accompagner : conjoint, partenaire de PACS, ascendants, descendants ou certains collatéraux. Une amie ou un ami peut pourtant être la personne qui assure effectivement cet accompagnement. Le dispositif permettrait donc d’ouvrir le congé de proche aidant aux partenaires sociaux, mais aussi, dans certaines situations, aux parrains, marraines et filleuls liés par le baptême civil.

Une politique de l’amitié passe donc aussi par une autre politique du logement ?

Absolument. Nos logements restent largement conçus autour du modèle de la famille nucléaire : une chambre parentale, des chambres pour les enfants et des espaces communs organisés autour de cette structure.

Pourtant, d’autres formes d’habitat se développent déjà. Des seniors organisent des colocations afin de vieillir ensemble plutôt que de vivre seuls ou d'aller en EHPAD. Des mères isolées cherchent des formes d’habitat permettant de mutualiser la garde des enfants ou certains équipements. Ces formes de vie peuvent être à la fois socialement et écologiquement intéressantes.

On voit ainsi se développer des colocations de seniors qui souhaitent conserver leur autonomie tout en partageant certains espaces et en sachant qu’ils ne seront pas seuls. Des femmes seules avec enfants recherchent aussi des formes d’habitat où l’on peut mutualiser la garde, une machine à laver ou certaines dépenses. Il y a là des réponses très concrètes à la fois à l’isolement, aux difficultés matérielles et à des préoccupations écologiques.

Il faudrait donc développer davantage des habitats conçus pour les colocations et les formes de vie qui ne reposent pas sur la famille traditionnelle : préserver un espace individuel tout en disposant d’espaces collectifs, de jardins ou d’équipements partagés.

La proposition de loi prévoit notamment de mieux intégrer ces formes d’habitat dans les objectifs de logement social. Il faut sortir d’une architecture entièrement pensée autour du couple parental et des enfants. Les béguinages d’Europe du Nord offrent à cet égard des exemples intéressants : historiquement, des femmes qui ne souhaitaient ni se marier ni vivre sous l’autorité d’un père y ont développé des communautés associant espaces privés, jardins et lieux collectifs. Certaines expériences contemporaines reprennent ce principe sous une forme laïque et sociale.

Mais il ne faut pas non plus idéaliser la colocation. Pour beaucoup de personnes, notamment les étudiants, elle reste d’abord une contrainte imposée par le coût du logement. L’objectif est précisément de faire en sorte que vivre autrement puisse devenir un véritable choix.

Au fond, quelle serait l’ambition générale d’une politique de l’amitié ?

Elle dépasse largement les quelques mesures contenues dans une proposition de loi. Elle suppose de repenser le droit civil et le droit du travail, mais aussi l’urbanisme, le logement, les services publics, les politiques culturelles, le temps de travail et tous les lieux dans lesquels les personnes peuvent se rencontrer gratuitement.

J’avais par exemple envisagé la question du rapprochement amical pour les fonctionnaires en cas de mutation. Le dispositif était juridiquement compliqué et n’a pas été intégré à la proposition de loi, mais il montre l’ampleur du chantier. Une politique de l’amitié oblige à regarder autrement beaucoup de politiques publiques : la mobilité, l’habitat, l’urbanisme, les politiques sociales, la culture, l’école ou l’université.

La question centrale est finalement celle des moyens que nous donnons au lien social. Quels moyens consacrons-nous aux universités pour que les étudiants ne soient pas isolés ? Aux clubs sportifs, aux équipements culturels, aux lieux publics, aux politiques d’accueil ? Quels espaces gratuits laissons-nous à la disposition des gens pour qu’ils puissent simplement se rencontrer ?

Les témoignages sur les jeunes précaires, les personnes âgées ou les étudiants qui arrivent à l’université renvoient finalement à la même question : quelles conditions matérielles créons-nous pour permettre aux gens de se rencontrer ? À l’université, par exemple, de grandes promotions sans moyens, sans lieux communs et sans politiques d’accueil peuvent produire une solitude considérable. Ailleurs, ce sont les clubs sportifs, les bibliothèques, les musées, les associations ou simplement les espaces publics qui peuvent jouer ce rôle. La réponse est souvent moins mystérieuse qu’on ne le pense : il faut des moyens, du temps et des lieux.

L’atomisation des individus n’est pas seulement une conséquence malheureuse de notre organisation sociale. Elle sert un système fondé sur la compétition. Faire une politique de l’amitié, c’est donc ouvrir une brèche : permettre que les solidarités affectives et matérielles que les gens inventent déjà dans leurs existences soient reconnues, soutenues et rendues possibles par la puissance publique.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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