Loin de marquer un recul du recours à la force, le second mandat de Donald Trump s’accompagne d’une accélération de la croissance des dépenses militaires des États-Unis, d’un recours accru à la force armée brutale et d’une multiplication par Washington des atteintes au droit international, au droit de la guerre et aux droits humains. Cette évolution a déjà contribué à l’ouverture et à l’aggravation de nouveaux conflits internationaux et fait peser le risque de nouvelles conflagrations, voire d’un élargissement de guerres susceptibles de prendre une dimension mondiale.
Présenté par Donald Trump comme un instrument destiné à instaurer la paix, le Conseil de la paix constitue l’une des initiatives les plus dangereuses de sa nouvelle administration, quand bien même elle pourrait finalement se solder par un fiasco. Il faut cependant aller plus loin : le Conseil de la paix est une instance coloniale.
Sa première fonction est de permettre aux États-Unis, à Israël et à leurs alliés de prendre le contrôle politique, sécuritaire et économique de Gaza après son anéantissement par la guerre coloniale israélienne. Il ne s’agit donc pas simplement d’une nouvelle institution destinée à contourner les mécanismes multilatéraux existants. Il s’agit d’un dispositif visant à organiser, sous couvert de « paix », la mise sous tutelle d’un territoire palestinien et à créer les conditions politiques d’une nouvelle étape de sa colonisation.
La guerre menée à Gaza et le soutien de Washington à la politique génocidaire d’Israël constituent à cet égard un révélateur essentiel : ils permettent de comprendre le type de « paix » que cette nouvelle institution entend promouvoir. La création du Conseil de la paix s’inscrit en effet dans une offensive systématique visant à affaiblir, contourner et combattre les institutions internationales construites après la Seconde Guerre mondiale telles que les Nations unies, l’OMS, l’UNESCO, la Cour pénale internationale (CPI), le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), l’UNRWA, etc.
Mais il serait insuffisant de présenter cette offensive comme une simple attaque contre un système international cohérent et intrinsèquement progressiste. L’histoire de l’ONU est elle-même contradictoire. Elle a constitué un cadre important pour les luttes des peuples dominés, mais elle a aussi, à certains moments décisifs, contribué à légitimer des rapports de domination. L’histoire de la Palestine en fournit l’un des exemples les plus dramatiques.
Il faut prendre la mesure de ce qui est en jeu.
L’ONU, le droit international et leurs contradictions historiques
Après 1945, malgré toutes leurs limites et la domination persistante des grandes puissances, les Nations unies et les conventions internationales ont permis d’inscrire dans le droit un certain nombre de principes fondamentaux : interdiction de l’agression, égalité souveraine des États, droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, droit inaliénable des peuples à la pleine souveraineté sur toutes leurs richesses et leurs ressources naturelles[1], interdiction du génocide et des crimes contre l’humanité, protection des populations civiles en temps de guerre.
Mais ces principes ne sont pas tombés du ciel et ne résultent pas d’une volonté désintéressée des grandes puissances qui ont fondé l’ONU. Dans les premières années de son existence, l’ONU demeurait largement dominée par les anciennes puissances coloniales. La question palestinienne constitue à cet égard un révélateur de premier plan. En novembre 1947, l’Assemblée générale a adopté, en effet, la résolution 181 qui recommande le partage de la Palestine mandataire en deux États, l’un arabe et l’autre juif, ainsi qu’un régime international pour Jérusalem.
Cette décision fut prise alors que la majorité de la population de la Palestine était palestinienne, dans le déni des aspirations des Palestinien·nes à leur autodétermination. La résolution 181 contribua ainsi à légitimer internationalement une partition imposée de l’extérieur et fournit un cadre politique dans lequel les forces sionistes purent poursuivre leur entreprise coloniale. Dans la foulée de cette résolution, les milices sionistes entamèrent l’expulsion massive de centaines de milliers de Palestiniens et la destruction de centaines de localités palestiniennes. C’est la Nakba, la catastrophe palestinienne.
Cette décision de l’ONU en 1947 constitue un précédent particulièrement lourd de conséquences. Alors qu’après un demi-siècle d’une politique coloniale active du mouvement sioniste, les Juifs ne représentaient qu’environ un tiers de la population de Palestine et ne possédaient qu’une très minime part des terres palestiniennes, la résolution 181 de l’ONU a préconisé 56% de la Palestine au futur Etat juif, portant ainsi gravement atteinte au droit fondamental du peuple palestinien à disposer de lui-même.
La résolution 181 ne « reconnaît » pas l’État d’Israël, qui n’existe pas encore, et elle ne suffit pas à elle seule à expliquer les événements qui suivent. Mais elle fournit au projet sioniste une légitimation internationale considérable et ouvre la voie à la mise en place d’un État juif sur une partie substantielle de la Palestine. Dans les mois qui suivent, les forces sionistes prennent progressivement le contrôle de territoires bien au-delà de ceux qui leur avaient été attribués par le plan de partage, tandis que des centaines de milliers de Palestiniens sont expulsés ou contraints de fuir. L’État arabe prévu par la résolution 181, lui, ne voit jamais le jour. L’ONU reconnaîtra elle-même ultérieurement qu’Israël s’est étendu à environ 77 % du territoire de la Palestine mandataire et que plus de la moitié de la population palestinienne avait été expulsée.
Le 11 mai 1949, l’Assemblée générale admet Israël comme membre de l’ONU par sa résolution 273. Cette résolution rappelle explicitement la résolution 181 de 1947 ainsi que la résolution 194 de décembre 1948, qui avait notamment affirmé le droit au retour des réfugiés palestiniens. L’ONU contribue ainsi à intégrer Israël dans l’ordre international alors que le peuple palestinien, lui, a été privé de l’État qui lui avait été promis par la résolution 181 et qu’une grande partie de sa population a été transformée en réfugié·es.
Il serait donc profondément trompeur de présenter l’histoire de l’ONU comme celle d’une institution qui aurait, dès sa création, garanti les droits du peuple palestinien. Sur cette question, l’ONU a au contraire été, dès 1947, partie prenante d’un processus colonial qui a bafoué le droit à l’autodétermination de la population palestinienne et contribué à la légitimation internationale du projet sioniste.
Cette responsabilité historique ne doit toutefois pas conduire à effacer les combats ultérieurs menés au sein de l’ONU pour faire reconnaître les droits nationaux palestiniens. Mais elle interdit de transformer l’ONU en arbitre neutre et désintéressé de la question palestinienne. Elle permet également de comprendre pourquoi le Conseil de la paix de Donald Trump doit être replacé dans une histoire plus longue : celle d’arrangements internationaux imposés au peuple palestinien au nom de la paix, de la sécurité ou du droit, alors même que ses droits fondamentaux sont bafoués.
La responsabilité historique de l’ONU dans cette séquence ne peut donc être évacuée. Pour les Palestiniens et pour une grande partie des peuples arabes, l’ONU n’apparaît pas seulement comme l’institution qui proclame le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes : elle est aussi l’institution qui, en 1947, a contribué à légitimer le démembrement de la Palestine et qui a en 1949 reconnu l’État d’Israël et l’a intégré en son sein.Cette contradiction est fondamentale pour comprendre la situation actuelle. Le Conseil de la paix de Trump prétend aujourd’hui prendre en charge Gaza, en décider l’administration, la sécurité et la reconstruction, alors que le peuple palestinien est écarté de la décision sur son propre avenir.
Il existe ainsi un parallèle historique saisissant entre la décision internationale imposant le partage de la Palestine en 1947 et la volonté actuelle de décider depuis l’extérieur de l’avenir de Gaza. L’ONU n’est pas pour autant un simple instrument des puissances impériales. Avec la décolonisation, la composition de l’Organisation s’est profondément transformée. Des dizaines de peuples anciennement dominés ont conquis leur indépendance et obtenu un État et une représentation internationale.
Dans les années 1950, 1960 et 1970, ces nouveaux États ont eux-mêmes contribué à transformer l’ONU, en faisant adopter des principes et des résolutions contre le colonialisme, l’apartheid, le racisme et la domination impériale. Ils ont utilisé l’espace institutionnel de l’ONU pour faire reconnaître le droit des peuples à l’autodétermination, la souveraineté permanente sur les ressources naturelles et le droit à la libération nationale.
Autrement dit, les principes progressistes du droit international ne sont pas des « droits » octroyés par les grandes puissances : ils sont le produit des luttes anticoloniales et des rapports de force créés par les peuples eux-mêmes au cours de la décolonisation.
C’est cette dimension qu’il faut défendre aujourd’hui ; car les droits et les conquêtes sont fragiles. Ils sont contradictoires et très inégalement appliquées, mais ils constituent des obstacles juridiques et politiques à l’exercice arbitraire de la puissance. C’est précisément pour cela que Trump (et d’autres grandes puissances) les attaquent.
Personne ne devrait idéaliser l’ONU. Depuis 1945, les grandes puissances ont elles-mêmes violé à de nombreuses reprises les principes qu’elles avaient contribué à inscrire dans la Charte. Le droit de veto des cinq membres permanents du Conseil de sécurité constitue une inégalité fondamentale. Les États-Unis ont mené ou soutenu de nombreuses guerres et interventions illégales sans être sanctionnés.
L’histoire de la Palestine montre également que l’ONU a pu être utilisée pour légitimer des décisions contraires au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Mais cette contradiction ne justifie aucunement la destruction du cadre international. Car le droit international possède une caractéristique essentielle : même imparfaitement appliqué, il peut être utilisé par les peuples contre les puissants.
C’est précisément ce que le projet Trump cherche à affaiblir ou à détruire. Il s’agit de créer des mécanismes permettant à la principale puissance mondiale de s’affranchir davantage des contraintes internationales lorsqu’elles deviennent incompatibles avec ses intérêts. Mais Gaza révèle quelque chose de plus précis encore : il s’agit de transformer la prétendue « reconstruction » en instrument de domination coloniale.
Au temps du génocide, la création du « Conseil de la Paix » présidé par Trump
Pour comprendre ce que signifie réellement le Conseil de la paix, il faut commencer par Gaza. La création de ce Conseil en janvier 2026 est intervenue alors qu’un génocide est en cours et a été rendu possible par le soutien militaire, financier et diplomatique des États-Unis à Israël.
Entre octobre 2023 et août 2026, plus de 73 000 Palestinien·es ont été tués à Gaza, selon les données du ministère palestinien de la Santé reprises par les Nations unies. Il comprend des dizaines de milliers de femmes et d’enfants. Au 31 décembre 2025, sur les 71 444 morts identifiés par le ministère de la Santé de Gaza, figuraient 21 283 enfants et 10 983 femmes, soit plus de 45 % des morts identifiés. En janvier 2026, selon Reuters, l’armée israélienne a, pour la première fois, admis que le chiffre d’environ 70 000 Palestiniens tués à Gaza était globalement crédible[2].
Mais même ce bilan est incomplet.
Le bilan officiel lui-même ne peut être considéré comme définitif. Des milliers de Palestinien·nes sont toujours portés disparus et probablement ensevelis sous les décombres. Des estimations indépendantes ont évalué à environ 10 000 le nombre de personnes ainsi disparues et présumées mortes. Le chiffre de 7 400 avancé en août 2026 par le ministère de la Santé de Gaza doit donc être considéré comme un minimum fondé sur les déclarations des familles, et non comme une estimation du nombre réel de morts sous les décombres. Le responsable du registre des décès du ministère estimait lui-même que le chiffre réel était probablement supérieur de plusieurs milliers, notamment parce que certaines frappes ont anéanti des familles entières sans laisser de survivants pour signaler leur disparition.
Le bilan réel des morts de la guerre est donc nécessairement supérieur au nombre de corps effectivement recensés. Et les morts ne constituent qu’une partie de la catastrophe. Plus de 1,2 million de personnes, près de 60 % de la population de Gaza, ont perdu leur logement, selon l’évaluation conjointe de la Banque mondiale, de l’ONU et de l’Union européenne publiée en avril 2026[3]. Des centaines de milliers de logements ont été endommagés ou détruits et les infrastructures sanitaires, scolaires, hydrauliques et énergétiques ont été ravagées.
Israël affirme que ses opérations militaires visent Hamas et le Jihad islamique et que les victimes civiles résultent de l’utilisation par ces organisations des infrastructures et des zones urbaines. Cette affirmation est totalement inacceptable. L’armée israélienne a bombardé massivement pendant deux ans des quartiers résidentiels, des camps de réfugiés, des écoles, des hôpitaux et des infrastructures indispensables à la survie de la population, en utilisant notamment des munitions de plusieurs centaines de kilos d’explosifs.
Le droit international humanitaire impose précisément de distinguer les civils des combattants, de respecter le principe de proportionnalité et de prendre toutes les précautions possibles pour épargner la population civile.
La trêve entrée en vigueur le 10 octobre 2025 n’a nullement mis fin aux assassinats de Palestiniens par l’armée israélienne à Gaza. Au 20 août 2026, les autorités sanitaires palestiniennes faisaient état d’au moins 1 283 Palestiniens tués depuis l’entrée en vigueur de la trêve, selon Reuters[4]. L’ONU en avait recensé 1 180 entre le 10 octobre 2025, date de l’annonce de la trêve, et le 22 juillet 2026, selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA)[5]. Des milliers d’autres ont été blessés et les frappes israéliennes se sont poursuivies malgré le cessez-le-feu.
Il faut également regarder la nature des armes utilisées.
Israël a employé massivement des munitions de fabrication états-unienne, notamment des bombes de 500, 1 000 et 2 000 livres. Les bombes de 2 000 livres, telles que les MK-84, pèsent environ 900 kg et contiennent plus de 400 kg d’explosifs. Elles produisent des effets de souffle et de fragmentation considérables : selon l’US Air Force, une MK-84 peut notamment projeter des éclats meurtriers dans un rayon pouvant atteindre environ 366 mètres. Reuters a notamment rapporté, en juin 2024, la livraison de plus de 14 000 bombes MK-84 de 2 000 livres et 6 500 bombes de 500 livres depuis le début de la guerre.[6]
Or ces armes ont été utilisées dans un territoire minuscule, densément peuplé, où la population civile n’avait pratiquement aucun endroit sûr où se réfugier. Il faut être précis sur ce point : l’emploi d’une bombe de forte puissance ne constitue pas, à lui seul, la preuve juridique que la cible était civile ou que l’attaque était illégale. Mais lorsqu’une armée utilise de manière répétée de telles armes dans des quartiers densément peuplés, détruit des immeubles résidentiels entiers et tue des familles entières dans leur sommeil, il devient absolument clair qu’il s’agit de massacres volontairement planifiés.
Human Rights Watch et Oxfam ont documenté dès 2024 des attaques indiscriminées et disproportionnées ainsi que des formes de punition collective contre la population civile. Amnesty International a, de son côté, établi que des munitions états-uniennes JDAM avaient été utilisées dans des frappes contre des habitations où se trouvaient des civils et demandé que ces attaques fassent l’objet d’enquêtes pour crimes de guerre.
Une étude scientifique fondée sur l’imagerie radar satellitaire a estimé qu’au terme de la première année de la guerre, 191 263 bâtiments étaient endommagés ou détruits, soit 57,9 % des bâtiments recensés avant la guerre dans la bande de Gaza[7].
Cette destruction n’aurait pas été possible à cette échelle sans les États-Unis. Sous Joe Biden comme sous Donald Trump, Washington a continué à fournir à Israël des avions, des missiles, des bombes, des munitions et des pièces détachées. Les États-Unis ont également assuré à Israël une protection diplomatique déterminante. Washington a fourni les armes permettant de mener une campagne militaire génocidaire et a, parallèlement, protégé Israël contre une partie des pressions exercées dans les institutions internationales.
Le paradoxe est donc saisissant : les États-Unis prétendent aujourd’hui organiser la paix et la reconstruction de Gaza alors qu’ils ont fourni une partie essentielle de l’arsenal avec lequel Gaza a été détruite. Le Conseil de la paix apparaît ainsi comme l’institution chargée de gérer politiquement les conséquences d’une destruction à laquelle Washington a lui-même largement contribué.
La déshumanisation des Palestiniens : une histoire qui ne commence pas en 2023
La déshumanisation des Palestiniens n’est pas apparue soudainement en octobre 2023. Elle s’inscrit dans une histoire beaucoup plus longue, liée au projet colonial sioniste et à la représentation des Palestiniens comme un obstacle à la conquête et à la colonisation du territoire. Depuis la fin du XIXe siècle et au cours du XXe siècle, des responsables et idéologues du mouvement sioniste ont régulièrement développé des conceptions dans lesquelles la présence arabe et palestinienne était considérée comme un problème à résoudre afin de permettre l’établissement et l’expansion d’un État juif.
La Nakba de 1948 constitue à cet égard un moment fondateur : l’expulsion massive des Palestiniens, la destruction ou le dépeuplement de nombreuses localités et l’empêchement du retour des réfugiés ont profondément transformé la Palestine. La déshumanisation n’est donc pas seulement un phénomène rhétorique contemporain. Elle est liée à une entreprise coloniale dont l’un des ressorts fondamentaux a été de nier aux Palestiniens la pleine qualité de peuple disposant du droit à l’autodétermination sur sa propre terre. Depuis octobre 2023, cette logique s’est exprimée avec une brutalité particulièrement explicite.
Depuis octobre 2023, la déshumanisation des Palestiniens a été exprimée à plusieurs reprises par des responsables politiques et militaires israéliens occupant des fonctions au plus haut niveau. Le 9 octobre 2023, Yoav Gallant, alors ministre de la Défense, annonçait le siège total de Gaza et déclarait :
« We are fighting human animals and we are acting accordingly » (« Nous combattons des animaux humains et nous agissons en conséquence »). Le même jour, Yoav Kisch, alors ministre de l’Éducation et membre du gouvernement, déclarait à propos des Palestiniens : « Those are animals, they have no right to exist. […] they need to be exterminated » (« Ce sont des animaux, ils n’ont pas le droit d’exister. […] ils doivent être exterminés »).
Le 10 octobre, le général de division Ghassan Alian, chef du COGAT — l’organisme militaire israélien chargé de la coordination des activités gouvernementales dans les territoires palestiniens — s’adressait aux habitants de Gaza et au Hamas en déclarant :
« Human beasts must be treated as such. There will be no electricity and no water [in Gaza], there will only be destruction. You wanted hell, you will get hell » (« Les bêtes humaines doivent être traitées comme telles. Il n’y aura ni électricité ni eau [à Gaza], il n’y aura que de la destruction. Vous vouliez l’enfer, vous l’aurez »)[8].
Trois jours plus tard, le 13 octobre 2023, Isaac Herzog, président de l’État d’Israël, déclarait à propos de Gaza :
« It’s an entire nation out there that is responsible. It’s not true, this rhetoric about civilians not aware, not involved. It is absolutely not true » (« C’est toute une nation qui est responsable. Il est faux de dire que des civils n’étaient pas au courant et n’étaient pas impliqués. C’est absolument faux »).
Cette déclaration est particulièrement grave parce qu’elle met en cause la distinction fondamentale entre combattants et population civile[9]. Ces déclarations prennent une signification claire lorsqu’elles sont confrontées aux actes effectivement commis : massacres de civils, bombardements massifs, siège, privation de nourriture, d’eau et d’électricité, destruction des logements et des infrastructures vitales, déplacements forcés. C’est précisément la convergence entre les déclarations de responsables disposant d’une capacité de décision et les actes accomplis qui constitue un élément clé dans l’analyse de l’intention génocidaire, notamment dans les rapports de Francesca Albanese[10] et dans les arguments développés par les représentants de l’Afrique du Sud devant la Cour internationale de Justice.
La rhétorique de déshumanisation, de destruction et d’expulsion ne s’est pas arrêtée en 2023. En mars 2025, Israel Katz, alors ministre israélien de la Défense, adressait aux habitants de Gaza un « dernier avertissement » et leur annonçait que l’alternative était « absolute destruction » (« la destruction absolue »), tout en évoquant leur départ vers d’autres pays[11]. En mai 2025, Bezalel Smotrich, ministre des Finances et ministre délégué au ministère de la Défense, déclarait :
« We occupy, purge [the area], and stay » (« Nous occupons, nous purgeons [la zone] et nous restons »), ajoutant : « we are destroying everything that is still left of the Strip » (« nous détruisons tout ce qui reste de la bande ») et affirmant que Gaza serait laissée en « smokingruins, a total destruction never before seen in the world » (« ruines fumantes, une destruction totale jamais vue dans le monde »)[12].
Le 11 mai 2025, lors d’une réunion de la commission des Affaires étrangères et de la Défense de la Knesset, le Premier ministre Benjamin Netanyahu déclarait :
« We are demolishing more and more houses, they have nowhere to return to. The only sensible outcome will be the desire of Gazans to emigrate out of the Strip. Our main problem is in the receiving countries » (« Nous démolissons de plus en plus de maisons, ils n’ont nulle part où retourner. Le seul résultat raisonnable sera que les habitants de Gaza souhaitent émigrer hors de la bande. Notre principal problème réside dans les pays qui les accueilleront »)[13].
Ces déclarations associent ainsi explicitement destruction du territoire, déplacement de la population et volonté de ne pas permettre son retour.
En août 2025, une déclaration particulièrement lourde de sens est venue d’un responsable militaire de très haut rang : Aharon Haliva, ancien chef du renseignement militaire israélien, qui avait dirigé la Direction du renseignement militaire jusqu’en avril 2024. Dans un enregistrement rendu public le 15 août 2025, il déclarait, à propos des victimes palestiniennes :
« It does not matter if they are children », ajoutant que « from time to time, they need a Nakba to feel the cost » (« de temps en temps, ils ont besoin d’une Nakba pour en ressentir le prix »). Dans le même enregistrement, il expliquait que le nombre de morts était nécessaire comme « message for future generations » (« message pour les générations futures »)[14].
Enfin, en août 2026, alors que la trêve officiellement entrée en vigueur en octobre 2025 est régulièrement violée par l’armée israélienne qui continue d’assassiner quotidiennement des Palestiniens, la déshumanisation est toujours ouvertement revendiquée au sein du gouvernement. Itamar Ben-Gvir, ministre de la Sécurité nationale et membre du cabinet de sécurité de Benjamin Netanyahu, déclarait dans un entretien rendu public le 17 août 2026:
« I think targeted assassinations should be carried out in Gaza, taking down 30 to 40 every night » (« Je pense qu’il faut mener des assassinats ciblés à Gaza, en tuant 30 à 40 personnes chaque nuit »).
Il ajoutait :
« There are people there who are not worthy of life. They shouldn’t live. They’re not even people » (« Il y a là des gens qui ne sont pas dignes de vivre. Ils ne devraient pas vivre. Ce ne sont même pas des êtres humains »). Et il précisait : « I see all of Gaza as ours », revendiquant l’installation de colonies israéliennes dans toute la bande et l’encouragement à l’émigration des Palestiniens[15].
De « human animals » en octobre 2023 à « they’re not even people » en août 2026, la continuité est frappante. Ces déclarations vont de l’animalisation à la négation du droit à l’existence, de la punition collective à l’appel explicite aux mises à mort, et de la destruction à l’expulsion et à la colonisation. La fonction occupée par leurs auteurs et surtout leur concordance avec les actes commis à Gaza (massacres de civils, bombardements massifs, siège, famine, destruction des infrastructures vitales et déplacements forcés) constituent des éléments qui démontrent la volonté génocidaire du gouvernement israélien.
Trump et son administration en soutien à Israël et à son premier ministre
Le soutien de Trump à Israël ne se limite pas à sa relation personnelle avec Benjamin Netanyahu bien qu’elle soit indéniable. Le 13 octobre 2025, Trump déclarait à la presse à propos de Benjamin Netanyahu :
« He’s a wartime President and he did a very good job. […] I think he’s done a great job. I think he was the right person at the right time » (« C’est un président en temps de guerre et il a fait du très bon travail. […] Je pense qu’il a fait un excellent travail. Je pense qu’il était la bonne personne au bon moment »)[16].
Le même jour, dans son discours à la Knesset, Trump affirmait à propos du Premier ministre israélien :
« He’s not the easiest guy to deal with, but that’s what makes him great » (« Ce n’est pas l’homme le plus facile avec lequel traiter, mais c’est précisément ce qui le rend formidable »). Il ajoutait : « It’s an incredible triumph for Israel and the world » (« C’est un triomphe extraordinaire pour Israël et pour le monde »), avant d’annoncer : « It will be the golden age of Israel, and the golden age of the Middle East » (« Ce sera l’âge d’or d’Israël et l’âge d’or du Moyen-Orient »).[17]
Cette vision fait partie de la doctrine officielle de son administration. La National Defense Strategy de janvier 2026 qualifie explicitement Israël de « model ally » (« allié modèle ») et affirme que les États-Unis disposent désormais d’une occasion de « further empower it to defend itself and promote our shared interests » (« lui donner davantage les moyens de se défendre et de promouvoir nos intérêts communs »).
Le même document préconise de renforcer l’intégration entre Israël et les partenaires américains du Golfe.[18] Israël n’est donc pas seulement présenté comme un État que Washington entend protéger : il est considéré comme un pilier de l’architecture stratégique états-unienne au Moyen-Orient, auquel les États-Unis veulent donner les moyens de défendre leurs intérêts communs.
Cette prétention à faire de Trump un « président de la paix » est désormais inscrite dans la doctrine officielle de Washington. La National Security Strategy de décembre 2025 affirme que « le président Trump a définitivement établi son héritage comme celui du Président de la paix ». Elle attribue notamment à Trump le mérite d’avoir « mis fin à la guerre à Gaza en permettant que tous les otages encore en vie retrouvent leurs familles »[19]. Pas un mot, en revanche, sur les dizaines de milliers de Palestiniens tués, sur les milliers de Palestiniens détenus par Israël, ni sur les violations répétées de la trêve par Israël depuis octobre 2025, avec la poursuite des assassinats et des attaques contre des civils palestiniens.
Le récit de la « paix » selon la Maison-Blanche transforme ainsi une catastrophe humaine et la poursuite des violences en succès personnel de Trump, tout en reléguant les victimes palestiniennes hors du récit.
Trump, Israël et la destruction du droit international
Les divergences entre Trump et Netanyahu sur l’issue du territoire palestinien de Gaza existent. Mais elles ne doivent tromper personne. Elles sont secondaires au regard du soutien politique, diplomatique, militaire et financier massif apporté par Washington à Israël.
L’administration Trump ne remet pas en cause l’alliance stratégique avec Israël. Elle cherche à imposer à son gouvernement une stratégie définie à Washington pour contrôler l’après-guerre et renforcer son pouvoir au Moyen-Orient. Trump peut donc s’opposer à Netanyahu sur la manière de conduire la guerre ou d’organiser son dénouement sans remettre en cause le soutien américain à l’État israélien.
Cette distinction est essentielle, car Israël ne commet pas seulement des violations ponctuelles du droit international. Son occupation et sa colonisation sont condamnées depuis des décennies par les instances internationales. La guerre menée à Gaza a donné lieu à des accusations extrêmement graves, jusqu’à la qualification de génocide par la Commission d’enquête internationale indépendante des Nations unies. Dans ces conditions, le soutien de Washington à Israël ne peut pas être dissocié de la crise actuelle du système onusien.
Le Conseil de la paix n’est pas issu d’une véritable négociation internationale. Il est une création de Donald Trump, président des États-Unis, qui en assure lui-même la présidence et qui a obtenu l’aval du Conseil de sécurité.
En effet, le Conseil de sécurité des Nations unies a salué « la création du Conseil de paix, à savoir une administration transitoire dotée de la personnalité juridique internationale et chargée de guider la reconstruction de Gaza » dans sa résolution 2803, adoptée le 17 novembre 2025, grâce notamment à l’abstention de la Russie et de la Chine, dans un contexte de forte pression diplomatique états-unienne[20]. En adoptant cette résolution le Conseil de Sécurité a donné une légitimité onusienne au dispositif colonial prévu pour la transition à Gaza et foulé aux pieds le droit du peuple palestinien à l’autodétermination.
Le caractère colonial de la résolution 2803 est particulièrement évident dans les dispositions qu’elle consacre à l’administration et à la sécurité de Gaza. Le paragraphe 4 autorise le Conseil de paix à « assurer une administration transitoire » et à superviser un comité palestinien « technocratique et apolitique » chargé des affaires courantes du territoire.
Les Palestinien·nes ne sont donc pas reconnus comme les sujets politiques de leur propre territoire : leur administration est placée sous la tutelle d’une autorité extérieure. Le choix d’un comité « apolitique » ouvre la voie à une administration palestinienne de collaboration complètement soumise et chargée de mettre en œuvre les décisions de la puissance tutélaire et de ses alliés.
Le paragraphe 7 renforce cette logique. La « Force internationale de stabilisation » est chargée de prendre « toutes les mesures nécessaires » pour démilitariser Gaza, détruire ses infrastructures militaires et désarmer définitivement les groupes armés. Surtout, elle doit agir « en consultation et en coopération étroites » avec Israël et l’Égypte et collaborer avec eux pour sécuriser les frontières.
Qu’Israël, puissance occupante et responsable de la destruction massive de Gaza, se voie attribuer un tel rôle est totalement inacceptable. Mais il est tout aussi néfaste que l’Égypte dont le régime dictatorial dépend de l’aide de Washington et collabore avec Israël contre les intérêts du peuple palestinien soit elle aussi appelée à participer au contrôle sécuritaire du territoire. Cette résolution est une tentative de mettre définitivement fin à la possibilité pour le peuple palestinien de résister à l’oppression et à la poursuite des politiques génocidaires et annexionnistes.
Le Conseil prétend prendre sous son contrôle un territoire palestinien dévasté, en organiser l’administration, la reconstruction et la sécurité, tout en plaçant les Palestiniens eux-mêmes à l’écart des décisions essentielles concernant leur avenir. C’est une structure de tutelle.
La prétention de Trump est d’autant plus significative que cette mise sous tutelle intervient après une guerre qui a détruit une grande partie du territoire, déplacé une majorité de sa population et causé la mort de dizaines de milliers de personnes.
Le peuple palestinien devrait donc accepter le désarmement, une nouvelle administration et une supervision internationale. Mais la question fondamentale demeure : qu’en est-il de l’occupation, de la colonisation, de l’annexion de territoires, des déplacements forcés, des crimes commis contre les civils et du droit du peuple palestinien à l’autodétermination ? Du droit à des réparations ? Qu’en est-il du jugement des coupables et de leur condamnation ?
Et surtout : qui décide ? Les Palestiniens sont de facto absents.
La Palestine, qui dispose à l’ONU depuis 2012 du statut d’État observateur non membre, n’a pas été invitée à faire partie du Conseil. Trump s’est arrogé le droit de décider qui assure le lien entre le Conseil de la paix et ceux parmi les Palestiniens avec lesquels il est prêt à dialoguer[21]. Il s’agit d’une administration coloniale internationale placée sous la direction des États-Unis, dont la légitimité est présentée comme résultant de la nécessité de reconstruire Gaza après sa destruction. On ne construit pas une paix juste en organisant la gestion d’un territoire dévasté sans s’attaquer aux rapports de domination qui ont produit la catastrophe.
La reconstruction est devenue le nouveau nom de la colonisation.
La composition du Conseil exécutif du Conseil de la paix est révélatrice. Sur ses neuf membres, cinq sont des collaborateurs ou des proches de Donald Trump : Marco Rubio, secrétaire d’État des États-Unis, c’est-à-dire le principal responsable de la diplomatie états-unienne ; Steve Witkoff, envoyé spécial des États-Unis ; Robert Gabriel Jr., conseiller à la sécurité nationale ; Susie Wiles, cheffe de cabinet du président Trump ; et Jared Kushner, ancien conseiller de Trump et son gendre.
À leurs côtés siègent Tony Blair, ancien Premier ministre britannique qui avait activement soutenu l’invasion de l’Irak en 2003 et qui s’est depuis fait une place dans la finance ; Ajay Banga, président du Groupe de la Banque mondiale et ancien directeur général de Mastercard ; ainsi que Marc Rowan, cofondateur, directeur général et président du conseil d’administration d’Apollo Global Management, l’un des plus importants gestionnaires d’actifs alternatifs au monde, qui gérait environ 950 milliards de dollars d’actifs à la fin de 2025.
Et, comme on le verra, Donald Trump, en tant que président du Conseil de la paix, y dispose de pouvoirs exorbitants.
Diplomatie, puissance militaire, finance internationale et intérêts privés se trouvent ainsi réunis au sommet d’une structure placée sous l’autorité du président des États-Unis. Même son mode d’adhésion est révélateur : c’est Trump qui invite les États de son choix à en faire partie et, selon la Charte, un État peut obtenir une prolongation de son mandat au-delà de trois ans en versant un milliard de dollars au Conseil de la paix.
Washington, sous la direction de Trump, cherche ainsi à faire ce qui est plus difficile dans un cadre multilatéral : constituer une coalition autour des États-Unis et sous leur direction, fixer les objectifs, mobiliser les ressources financières et militaires et organiser « l’après-guerre », sans devoir se soumettre aux procédures, aux principes et aux éventuels blocages des institutions internationales existantes.
Mais dans le cas de Gaza, « organiser l’après-guerre » signifie d’abord organiser l’après-destruction et l’après-expulsion dans un territoire dont la population palestinienne doit être placée sous une nouvelle forme de tutelle. Gaza constitue le premier grand laboratoire de cette nouvelle architecture.
Selon la Charte fondatrice du Conseil de la paix, les prétentions de cette création de Trump s’étendent bien au-delà du périmètre de Gaza et visent le monde entier. Ce point est essentiel : l’administration coloniale de Gaza constitue le terrain d’expérimentation d’un dispositif que Trump veut transformer en instrument de puissance internationale. La logique est claire : lorsqu’un territoire est dévasté par une guerre, les États-Unis et leurs alliés peuvent prétendre organiser eux-mêmes la paix, la reconstruction, la sécurité et l’administration, en contournant les mécanismes multilatéraux existants. C’est la loi du plus fort à laquelle Trump cherche à donner une nouvelle architecture institutionnelle.
Une coalition de pays autour de Trump, président plénipotentiaire du Conseil de la paix
En août 2026, seuls 28 pays au total ont rejoint le Conseil : l’Albanie, l’Argentine, l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Bahreïn, le Belarus, la Bulgarie, le Cambodge, l’Égypte, El Salvador, la Hongrie, l’Indonésie, Israël, la Jordanie, le Kazakhstan, le Kosovo, le Koweït, la Mongolie, le Maroc, le Pakistan, le Paraguay, le Qatar, l’Arabie saoudite, la Turquie, les Émirats arabes unis, l’Ouzbékistan, le Vietnam et les États-Unis.
Beaucoup sont des pays à régimes autoritaires, dictatoriaux, des partenaires subordonnés ou opportunistes. La Russie de Poutine est prête à y adhérer comme membre permanent si Trump lève le gel des avoirs russes aux États-Unis, ce qui permettrait à Moscou de payer sa quote-part d’un milliard de dollars. Israël est membre fondateur (le site officiel du Conseil a annoncé son adhésion le 12 février 2026). Les pays d’Europe occidentale et le Canada[22] n’ont pas souhaité adhérer au Conseil. La Chine, l’Inde, le Brésil, le Mexique non plus.
La structure du Conseil résume finalement le projet. Trump en est le président. Autour de lui se retrouvent les responsables américains chargés de la diplomatie et de la sécurité, son propre entourage politique, des membres de sa famille, un ancien Premier ministre britannique, le président de la Banque mondiale et un représentant de la grande finance privée.
En partant strictement de la Charte[23], on peut affirmer sans risque de se tromper que les pouvoirs conférés à Donald Trump en tant que président du Conseil de la paix sont exorbitants au regard des principes habituels du fonctionnement d’une organisation internationale. La Charte lui attribue d’abord le pouvoir exclusif de créer, modifier ou dissoudre les entités subsidiaires du Conseil (article 3.2 b) et lui permet de créer les sous-comités et d’en fixer lui-même le mandat, la structure et les règles de gouvernance (article 3.4).
Il contrôle directement la composition de l’exécutif puisqu’il désigne les membres du Conseil exécutif, dont le mandat est en outre révocable par lui (article 4.1 a-b), et nomme le directeur général, dont la désignation doit seulement être confirmée par une majorité du Conseil exécutif (article 4.1 c). Les décisions de cet exécutif, même adoptées à la majorité, restent soumises à son droit de veto, qu’il peut exercer à tout moment (article 4.1 e).
Trump dispose également d’un pouvoir décisif sur les décisions du Conseil de la paix lui-même : les décisions prises à la majorité des États membres présents et votants sont soumises à son approbation (article 3.1 e), tandis qu’il contrôle l’ordre du jour des réunions en approuvant celui établi par le Conseil exécutif (article 3.1 c). Il peut en outre adopter lui-même des résolutions ou autres directives au nom du Conseil de la paix afin de mettre en œuvre sa mission (article 9).
Plus encore, il est l’autorité finale pour la signification, l’interprétation et l’application de la Charte, y compris dans le règlement des différends internes (article 7). Il détient enfin un pouvoir exceptionnel sur la continuité même de l’organisation : il désigne à tout moment son propre successeur, lequel lui succéderait immédiatement en cas de démission ou d’incapacité (article 3.3), et il peut dissoudre le Conseil de la paix lorsqu’il le juge nécessaire ou approprié ; à défaut, le Conseil doit être renouvelé par lui à la fin de chaque année civile impaire (article 10.2).
La Charte lui confère donc une concentration de pouvoirs qui fait de lui à la fois le président, celui qui désigne les principaux dirigeants, le législateur par directive, le détenteur du veto, l’interprète suprême de la Charte et celui qui peut décider de la disparition de l’organisation.
Cette architecture mêle ainsi intérêts géostratégiques des États-Unis et intérêts économiques privés, à commencer par ceux du président Trump et de son clan. Elle offre surtout à la puissance états-unienne un instrument pour transformer la destruction d’un territoire en occasion de réorganisation politique, sécuritaire et économique sous tutelle.
La politique de Trump à l’égard de la CPI révèle encore plus clairement la nature du projet. Le 2 septembre 2020, son administration a imposé des sanctions à Fatou Bensouda, alors procureure de la CPI, ainsi qu’à Phakiso Mochochoko, chef de la Division de la compétence, de la complémentarité et de la coopération du Bureau du procureur, en raison de leur implication dans les enquêtes de la Cour visant notamment des personnels américains[24].
Les deux responsables avaient été inscrits sur la liste états-unienne des personnes faisant l’objet de sanctions financières et de restrictions de visa. Ces sanctions furent levées par l’administration Biden en avril 2021. Mais, après le retour de Trump à la Maison-Blanche, l’offensive contre la CPI a repris et s’est considérablement intensifiée. Le 6 février 2025, Trump a rétabli un régime de sanctions contre la Cour ; puis, en 2026, son administration a multiplié les sanctions contre des responsables de la CPI. Le 18 août 2026, le secrétaire d’État Marco Rubio a ainsi annoncé des sanctions contre Tomoko Akane, présidente de la CPI, et Abdoulaye Seye, premier substitut du Procureur de la Cour. Il a ajouté :
« L’administration Trump a été claire : la Cour pénale internationale (CPI) est une cour supranationale corrompue et profondément politisée, qui a abusé de manière malveillante de son autorité et outrepassé son mandat. (…) Notre campagne gouvernementale globale visant à démanteler la menace que la CPI fait peser sur la souveraineté nationale sera de grande ampleur, et nous nous attendons à ce que d’autres pays rejoignent notre campagne en mettant fin à leur financement et à leur participation à cette cour politisée et dépourvue de tout mécanisme de contrôle. (…) L’administration Trump est prête à prendre des mesures supplémentaires, si nécessaire, afin de démanteler systématiquement la CPI jusqu’à ce qu’elle soit incapable de menacer la souveraineté états-unienne. »[25]
Les États-Unis ont désormais placé sous sanctions plus d’une dizaine de responsables ou collaborateurs de la CPI. En réaction à la décision états-unienne, la CPI a déclaré dans un communiqué que ces nouvelles sanctions « minent l’état de droit ». « Quand des acteurs judiciaires sont menacés pour avoir appliqué la loi, c’est l’ordre juridique international lui-même qui est mis en danger », a-t-elle ajouté[26].
Les mesures prises par les États-Unis ne constituent donc pas une simple contestation juridique de la compétence de la Cour : elles visent directement ses juges, ses procureurs et les personnes qui coopèrent avec elle, au moment même où elle enquête sur les crimes commis à Gaza et a délivré des mandats d’arrêt contre Benjamin Netanyahu et Yoav Gallant.
Conclusion
Il faut donc replacer le Conseil de la paix dans un mouvement beaucoup plus vaste. Trump ne cherche pas seulement à imposer sa volonté sur Gaza. Il conteste les limites que le droit international peut imposer à la puissance états-unienne. Il attaque les institutions judiciaires internationales. Il menace ou sanctionne ceux qui contestent les intérêts des États-Unis. Il privilégie les rapports de force et les accords bilatéraux ou les coalitions ad hoc au détriment des mécanismes universels.
Le Conseil de la paix doit être compris dans cette perspective. Mais Gaza donne à cette offensive une dimension particulièrement concrète : le Conseil de la paix est une institution coloniale qui cherche à organiser la mise sous tutelle d’un territoire palestinien après sa destruction massive.
Derrière le soi-disant projet de reconstruction de Gaza se profile une tentative de réorganisation politique et géostratégique du Moyen-Orient sous la domination des États-Unis, qui considèrent Israël comme son bras armé. Et derrière l’offensive contre la CPI se trouve la volonté de soustraire les dirigeants des États-Unis et leurs alliés aux mécanismes de justice internationale.
Il faut cependant se garder de présenter l’ordre international issu de 1945 comme un édifice homogène qu’il suffirait de défendre tel quel. Cet ordre a lui-même été marqué par les rapports de domination impériale et coloniale. L’adoption par l’assemblée générale de l’ONU de la résolution 181 de 1947 sur la partition de la Palestine et la résolution 273 du 11 mai 1949 pour l’admission d’Israël comme membre de l’ONU constituent l’une des illustrations les plus tragiques du non-respect du droit à l’autodétermination des peuples.
Mais des peuples colonisés et nouvellement indépendants ont progressivement transformé cet ordre. Dans les années 1950, 1960 et 1970, ils ont arraché à l’ONU la reconnaissance de principes fondamentaux de la décolonisation, de l’autodétermination, de la souveraineté sur les ressources naturelles et de la lutte contre le colonialisme et le racisme.
Ce sont ces conquêtes qu’il faut défendre et approfondir. Il s’agit de défendre et d’étendre les droits internationaux conquis par les peuples tout en transformant radicalement ou en remplaçant les institutions qui continuent à reproduire les privilèges des grandes puissances.
Face à l’offensive de Trump, la réponse ne peut évidemment pas consister à défendre une ONU dominée par les grandes puissances et paralysée par le droit de veto. Il faut au contraire démocratiser profondément le système international, renforcer le droit des peuples, abolir les privilèges impériaux et garantir l’application du droit international à tous les États et à tous les peuples, sans exception, développer un internationalisme par en bas, renforcer la lutte antifasciste et anti-impérialiste, et combattre les agressions impérialistes et néocoloniales, quelle qu’en soit l’origine.
Cela signifie également défendre le droit du peuple palestinien à l’autodétermination, son droit à la liberté et à la souveraineté, le droit au retour des réfugiés, le droit aux réparations et le droit des peuples soumis à la domination coloniale de lutter pour leur libération.
La véritable paix en Palestine suppose la fin de la domination coloniale, la reconnaissance des droits du peuple palestinien et la fin de l’impunité dont bénéficient les puissances qui violent le droit international.
Notes
[1] Adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies dans sa résolution 41/128 du 4 décembre 1986, la Déclaration sur le droit au développement proclame que le développement est un droit humain inaliénable, https://www.ohchr.org/fr/instruments-mechanisms/instruments/declaration-right-development consulté le 23 août 2026. Lire à ce propos : Éric Toussaint, « La Banque mondiale, le FMI et les droits humains », CADTM, publié le 23 octobre 2024, https://www.cadtm.org/La-Banque-mondiale-le-FMI-et-les-droits-humains#nb2-32 , consulté le 23 août 2026.
[2] Reuters, “Israel military reported to accept death toll of around 70,000 in Gaza”, publié le 30 janvier 2026, https://www.reuters.com/world/middle-east/israel-military-reported-accept-death-toll-around-70000-gaza-2026-01-30/ , consulté le 23 août 2026.
[3] European Union, United Nations and World Bank, « Gaza Strip Rapid Damage and Needs Assessment (RDNA »), publié le 20 avril 2026, https://www.un.org/unispal/document/report-gaza-strip-rapid-damage-20apr26 consulté le 25 août 2026.
[4] Reuters, « Gaza mediators say latest Israeli strikes undermine efforts to end conflict at critical stage » , publié le 20 août 2026, https://www.reuters.com/world/middle-east/turkey-egypt-qatar-condemn-israeli-attacks-gaza-call-israel-comply-with-2026-08-20/ , consulté le 26 août 2026.
[5] United Nations Office for the Coordination of Humanitarian Affairs (OCHA), « Humanitarian Situation Report », publié le 23 juillet 2026, https://www.ochaopt.org/content/humanitarian-situation-report-23-july-2026 , consulté le 26 août 2026.
[6] Reuters, « US has sent Israel thousands of 2,000-pound bombs since Oct. 7 », publié le 29 juin 2024, https://www.reuters.com/world/us-has-sent-israel-thousands-2000-pound-bombs-since-oct-7-2024-06-28 consulté le 25 août 2026.
[7] Corey Scher et Jamon Van Den Hoek, « Active InSAR monitoring of building damage in Gaza during the Israel-Hamas War », 17 juin 2025, https://arxiv.org/abs/2506.14730 consulté le 25 août 2026. L’étude utilise des données radar interférométriques Sentinel-1 et une méthode de détection des changements cohérents à long arc temporel (long temporal-arc coherent change detection, LT-CCD).
[8] Gianluca Pacchiani, « Le chef du COGAT s’adresse aux Gazaouis : « Vous avez voulu l’enfer, vous l’aurez » » Times of Israël, publié le 10 octobre 2023, https://fr.timesofisrael.com/liveblog_entry/le-chef-du-cogat-sadresse-aux-gazaouis-vous-avez-voulu-lenfer-vous-laurez/ consulté le 23 août 2026.
[9] L’extrait de la déclaration d’Isaac Herzog, président de l’État d’Israël, provient d’un projet de résolution déposé à la Chambre des représentants des États-Unis par la congressiste Rashida Tlaib et 20 autres membres du Congrès, le 13 novembre 2025. Intitulé Recognizing the genocide of the Palestinian people in Gaza (« Reconnaître le génocide du peuple palestinien à Gaza »), ce texte a été renvoyé à la commission des Affaires étrangères, mais n’a pas été adopté par la Chambre. Référence : Chambre des représentants des États-Unis, 119e Congrès, 1re session, H. Res. 876, Recognizing the genocide of the Palestinian people in Gaza, 13 novembre 2025, p. 8. www.govinfo.gov/content/pkg/BILLS-119hres876ih/pdf/BILLS-119hres876ih.pdf , consulté le 23 août 2026. Pour la version en anglais : U.S. House of Representatives, 119th Congress, 1st Session, H. Res. 876, Recognizing the genocide of the Palestinian people in Gaza, introduced by Rep. Rashida Tlaib et al., 13 November 2025, p. 8.
[10] Francesca Albanese est rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967. Elle exerce ce mandat au titre des procédures spéciales du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Elle a été nommée en mai 2022 pour un mandat de trois ans, renouvelé en 2025. Son mandat consiste notamment à enquêter sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés, à recueillir et analyser des informations et à présenter ses conclusions au Conseil des droits de l’homme et à l’Assemblée générale. A lire : Francesca Albanese, Anatomy of a Genocide, Report of the Special Rapporteur on the situation of human rights in the Palestinian territories occupied since 1967, A/HRC/55/73, July 2024, https://docs.un.org/en/A/HRC/55/73 « Anatomie d’un génocide », A/HRC/55/73, 1 juillet 2024, https://docs.un.org/fr/A/HRC/55/73 consulté le 23 août 2026.
[11] The Times of Israel, Emanuel Fabian, « In ‘final warning’ to Gazans, Katz says evacuations from combat zones will start soon », publié le 19 Mars 2025. https://www.timesofisrael.com/liveblog_entry/in-final-warning-to-gazans-katz-says-evacuations-from-combat-zones-will-start-soon consulté le 25 août 2026.
[12] La citation de Bezalel Smotrich du 19 mai 2025 se trouve dans United Nations, Security Council, S/2025/560/Rev.1, “Letter dated 18 August 2025 from the Permanent Representative of South Africa to the United Nations addressed to the Secretary-General”, https://digitallibrary.un.org/record/4088573?v=pdf consulté le 25 août 2026.
[13] Cette citation de Benjamin Netanyahu provient du document référencé plus haut.
[14] Chambre des représentants des États-Unis, 119e Congrès, 1re session, H. Res. 876, « Recognizing the genocide of the Palestinian people in Gaza », résolution déposée le 13 novembre 2025, pp. 7-8. https://www.govinfo.gov/content/pkg/BILLS-119hres876ih/pdf/BILLS-119hres876ih.pdf consulté le 23 août 2026. Pour la version en anglais : U.S. House of Representatives, 119th Congress, 1st Session, H. Res. 876, Recognizing the genocide of the Palestinian people in Gaza, introduced by Rep. Rashida Tlaib et al., 13 November 2025, pp. 7–8.
[15] CBS, “Senior Israeli official calls for killing of « 30 to 40 » people in Gaza every night: « They’re not even people »”, publié le 17 août 2026, https://www.cbsnews.com/news/israel-ben-gvir-gaza-netanyahu-kill-every-night/ consulté le 23 août 2026
[16] Donald J. Trump, propos recueillis par la presse, Pool Reports of October 13, 2025, American Presidency Project, 13 octobre 2025, https://www.presidency.ucsb.edu/documents/pool-reports-october-13-2025 , consulté le 26 août 2026.
[17] Donald J. Trump, Remarks to the Knesset in Jerusalem, Israel, 13 octobre 2025. Le texte officiel de l’intervention est disponible dans les archives de l’American Presidency Project ; la Knesset israélienne en a également publié le texte. https://www.presidency.ucsb.edu/documents/remarks-the-knesset-jerusalem-israel-0 , consulté le 26 août 2026.
[18] U.S. Department of Defense, 2026 National Defense Strategy, 23 janvier 2026, https://media.defense.gov/2026/Jan/23/2003864773/-1/-1/0/2026-NATIONAL-DEFENSE-STRATEGY.PDF , consulté le 26 août 2026.
[19] The White House, National Security Strategy of the United States of America, novembre 2025, p. 8, section IV, « The Strategy », sous-section « Principles ». https://www.whitehouse.gov/wp-content/uploads/2025/12/2025-National-Security-Strategy.pdf consulté le 26 août 2026.
[20] Le 17 novembre 2025, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 2803, par 13 voix pour, aucune contre et deux abstentions, celles de la Chine et de la Russie. UN, « Resolution 2803 (2025) / adopted by the Security Council at its 10046th meeting, on 17 November 2025 », https://digitallibrary.un.org/record/4093207?ln=en&v=pdf consulté le 26 août 2026. Voir également le communiqué de presse des Nations unies : https://press.un.org/en/2025/sc16225.doc.htm consulté le 26 août 2026.
[21] La Maison-Blanche a précisé que Nickolay Mladenov, membre du Conseil exécutif du Board of Peace, serait le lien sur le terrain entre le Conseil et un comité palestinien désigné par Trump. Mladenov a été affublé du tire de Haut représentant pour Gaza (High Representative for Gaza), voir https://boardofpeace.org/ohr . The White House, « Statement on President Trump’s Comprehensive Plan to End the Gaza Conflict », publié le 16 janvier 2026, https://www.whitehouse.gov/briefings-statements/2026/01/statement-on-president-trumps-comprehensive-plan-to-end-the-gaza-conflict/ , consulté le 24 août 2026.
[22] Précisons que Trump avait initialement invité le Canada à rejoindre le Conseil de la paix et que Mark Carney avait accepté l’invitation en principe. Mais, après le discours très critique prononcé par le Premier ministre canadien au Forum économique mondial de Davos le 20 janvier 2026, dans lequel il dénonçait notamment l’utilisation par les grandes puissances de l’intégration économique comme arme et des droits de douane comme moyen de pression, Trump retira l’invitation le 22 janvier. La veille, Trump avait publiquement reproché à Carney de ne pas être suffisamment « reconnaissant » envers les États-Unis. Reuters, « Trump revokes Canada’s invitation to join Board of Peace », publié le 23 janvier 2026, https://www.reuters.com/world/americas/trump-says-he-is-withdrawing-canadas-invitation-board-peace-2026-01-23/ consulté le 26 août 2026.
[23] Le Grand Continent a publié le 20 janvier 2026 une traduction française de la charte en y ajoutant des commentaires https://legrandcontinent.eu/fr/2026/01/20/charte-du-conseil-de-la-paix-de-trump-texte-integral/ consulté le 23 août 2026 La charte en anglais : https://boardofpeace.org/charter
[24] Michael R. Pompeo, Secretary of State, « Actions to Protect U.S. Personnel from Illegitimate Investigation by the International Criminal Court », publié le 2 septembre 2020 https://2017-2021.state.gov/actions-to-protect-u-s-personnel-from-illegitimate-investigation-by-the-international-criminal-court/?safe=1 , consulté le 24 août 2026.
[25] « The Trump Administration has been clear: the International Criminal Court (ICC) is a corrupt and fatally politicized supranational court that has maliciously abused its authority and exceeded its mandate. (…) Our whole of government campaign to dismantle the threat posed by the ICC to national sovereignty will be sweeping and we expect more countries to join our campaign by ending their funding and participation in this politicized and unaccountable court. (…) The Trump Administration stands ready to take additional measures, if necessary, to systematically dismantle the ICC until it is incapable of threatening American sovereignty.” Marco Rubio, “Advancing the United States’ Campaign to Address the Threat Posed by the International Criminal Court », publié le 18 août 2026, https://ebs.publicnow.com/view/17E60CC41D304BF5D1D8FFB1EE3804438DEAD35F consulté le 24 août 2026.
[26] Euronews, « La CPI réplique après de nouvelles sanctions états-uniennes contre des hauts responsables », https://fr.euronews.com/2026/08/18/la-cpi-replique-apres-de-nouvelles-sanctions-americaines-contre-des-hauts-responsables , consulté le 24 août 2026. https://ebs.publicnow.com/view/17E60CC41D304BF5D1D8FFB1EE3804438DEAD35F
