La tactique du front unique a été formulée pour la première fois à l’initiative des métallurgistes de Stuttgart en décembre 1920, puis est devenue la politique officielle du KPD avec la publication de la « Lettre ouverte » de la Zentrale du Parti communiste unifié d’Allemagne, rédigée par Paul Levi, le 8 janvier 1921.
Les « Thèses sur le front unique » furent adoptées par le Comité exécutif de l’Internationale communiste (CEIC) en décembre 19211, puis présentées à une réunion de son plénum élargi en février-mars 1922. Après un long débat, elles furent adoptées à l’issue d’un vote qui démontra les divergences existant sur la question. Lors du débat du CEIC sur la « Lettre ouverte », tenu le 22 février 1921, Karl Radek, qui avait participé à la rédaction de cette « Lettre ouverte » avec Paul Levi, déclara : « La Lettre ouverte est une action partielle pour des revendications transitoires »2.
La discussion se poursuivit lors d’une deuxième réunion du plénum élargi en juin 19223. Finalement, les « Thèses sur le front unique » furent officiellement adoptées par le quatrième congrès de l’Internationale communiste4, avec un addendum très important qui n’est pas mentionné dans l’histoire par ailleurs magistrale de Broué sur l’Internationale communiste5 : le front unique anti-impérialiste, prescrit comme tactique pour les partis communistes des pays coloniaux et semi-coloniaux dans les « Thèses sur la question d’Orient ».6
La méthode des revendications transitoires est née au sein du KPD immédiatement après l’expulsion de Paul Levi, suite à sa critique ouverte du putsch de 19217, connu sous le nom d’« Action de mars », et était intimement liée au développement de la tactique du front unique. Selon Pierre Broué, principal historien de la révolution allemande :
C’est l’initiative des métallurgistes de Stuttgart, dans leur lutte contre le social-démocrate de gauche [Robert] Dissmann, qui inspira la Lettre ouverte de janvier 1921. On y trouve pour la première fois clairement formulée la politique du front unique ouvrier. Elle avait été appliquée en Russie en 1917, mais elle ne faisait pas encore partie intégrante de la doctrine bolchevique.
C’est la lutte pour organiser le front unique des ouvriers communistes et non communistes, en Allemagne qui devait conduire à l’apparition, d’abord dans les débats de l’Internationale, puis dans son programme, de l’idée de slogans et de revendications transitoires, destinés à combler, dans l’arsenal de la théorie communiste, la place laissée vacante par l’effondrement de la vieille séparation entre programmes maximum et minimum, qui remontait au programme d’Erfurt du SPD de 18918.
Le Troisième Congrès de l’Internationale Communiste (22 juin – 12 juillet 1921)
Le Troisième Congrès de l’Internationale Communiste fut centré sur les débats concernant la tentative de putsch connue sous le nom d’« Action de mars » en Allemagne, comme le montre clairement la précieuse édition anglaise des minutes par John Riddell9.
Au cours des débats, Lénine et Trotsky, avec l’aide des délégués de la minorité allemande menés par Clara Zetkin, réussirent à détourner l’Internationale de son orientation ultra-gauchiste antérieure, connue sous le nom de « théorie de l’offensive », et initialement soutenue par la plupart des délégués, dont Zinoviev, Boukharine, Béla Kun, Karl Radek et August Thalheimer. Le Congrès réorienta ses travaux afin de gagner le soutien de la majorité de la population au Parti communiste avant de lancer l’insurrection, une stratégie résumée dans le slogan du congrès : « Aux masses ! ».
Le prix que les dirigeants bolcheviques durent payer pour cette réorientation de la stratégie de l’Internationale, loin de la voie suicidaire suivie auparavant par le KPD, fut de parvenir à un compromis par lequel le Congrès déclara que l’« Action de mars » (à la suite de laquelle l’Internationale avait perdu environ 200 000 travailleurs dans le cœur industriel de l’Europe) était un « pas en avant »10, bien qu’en des termes plutôt incohérents.11 La tactique du front unique, quant à elle, a été sauvée au prix du sacrifice de son inventeur initial, Paul Levi12.
Concernant les revendications transitoires, les « Thèses sur la tactique et la stratégie » adoptées par le Troisième Congrès, section cinq : « Luttes et revendications partielles » [Teilforderungen], stipulaient :
À la place du programme minimum des réformistes et des centristes, l’Internationale Communiste met la lutte pour les besoins concrets du prolétariat, pour un système de revendications qui dans leur ensemble démolissent la puissance de la bourgeoisie, organisent le prolétariat et constituent les étapes de la lutte pour la dictature prolétarienne et dont chacune en particulier donne son expression à un besoin des larges masses, même si ces masses ne se placent pas encore consciemment sur le terrain de la dictature du prolétariat13.
Et dans le rapport sur la tactique et la stratégie, Radek disait :
Camarades, nous comprenons que les partis doivent comparer leurs actions dans ce domaine et échanger leurs expériences. Jusqu’à présent, cela n’a pas été fait. Les partis n’ont pas encore transmis leurs programmes à l’Internationale communiste, et les échanges d’expériences en matière d’agitation et d’organisation entre nous ont été très limités. Lorsque ces échanges auront lieu, ils nous permettront de créer un système spécifique d’actions et de revendications transitoires [ein konkretes System dieser Aktionen und Uebergangsforderungen].
Leur caractéristique est de ne pas viser à remodeler le capitalisme, mais à intensifier la lutte contre lui. Ce n’est pas le programme minimum des sociaux-patriotes, ni un programme précis concernant ce que fera notre dictature le jour de sa victoire. Il englobe toutes les revendications qui mobilisent les larges masses pour la lutte pour cette dictature14.
L’expression réapparaît dans le rapport de Radek de la Commission de tactique et de stratégie : « le contenu des mesures transitoires [Übergangsmaßregeln] comme étapes de la lutte pour la dictature du prolétariat »15
Ainsi, au Troisième Congrès du Komintern, le concept de programme transitoire est encore flou, désigné dans l’ancienne terminologie comme un système de « revendications partielles [Teilforderungen] » pour la période de transition [Übergangsperiode] et dans la nouvelle nomenclature comme un programme de « revendications transitoires [Übergangsforderungen] » ou de « mesures transitoires [Übergangsmaßregeln] »16.
Le débat dans la commission du programme (28 Juin 1922)
Le 11 juin 1922, une conférence élargie du Comité exécutif de l’Internationale communiste (CEIC) constata que ses principaux partis membres n’avaient pas encore adopté de programme. Elle créa une commission de trente-trois membres issus de quinze pays pour l’assister dans cette tâche.
Cette commission comprenait les cinq dirigeants du Parti communiste russe affectés aux activités du Komintern (Lénine, Trotski, Zinoviev, Boukharine et Radek), ainsi que Clara Zetkin, August Thalheimer et Ernst Meyer du KPD. Zinoviev projetait que la Commission soumette un projet de programme au Quatrième Congrès, mais cet espoir ne se concrétisa pas. Quoi qu’il en soit, l’examen d’un programme pour le Komintern et ses principaux partis membres serait « parmi les points les plus importants » de l’ordre du jour du congrès.
Lors de la réunion de la Commission le 28 juin 1922, des divergences apparurent quant à la portée appropriée d’un programme du Komintern. Radek commença son intervention en déclarant que l’élaboration d’un « programme précis, d’un système de revendications spécifiques et obligatoires » était impossible, car elle nécessitait « une certaine stabilisation de la situation sur une période plus longue », et aussi parce que la diversité des situations nationales empêchait les communistes de « présenter les mêmes revendications pour l’Amérique et, par exemple, pour la Yougoslavie ». Concernant les revendications transitoires, il ajouta :
Mais malgré cela, nous constatons que, dans tous les pays, les partis communistes ne peuvent mener à bien leur travail politique avec les seuls mots d’ordre de la lutte finale : gouvernement des Soviets, dictature du prolétariat, etc. Ils sont obligés non seulement de présenter des revendications d’agitation à la bourgeoisie, mais, comme revendications d’action pour les masses en mouvement, ils doivent lancer une série de mots d’ordre qui ne sont pas ceux spécifiques de la dictature des Soviets, mais des leviers permettant de lutter à l’avenir pour la dictature des Soviets, des moyens de souder les masses. Les partis individuels avancent spontanément dans la formulation de ces revendications. Nous n’avons ici, je dirais, aucune méthodologie. Le Troisième Congrès a beaucoup fait à cet égard. Néanmoins, un grand chaos règne.
Radek cita comme exemples des « méthodes par lesquelles nous pouvons mobiliser les masses », qui avaient fait l’objet de débats dans la presse communiste, « la question du gouvernement ouvrier en Allemagne, en Saxe et en Thuringe » et « en Angleterre pendant la grève des mineurs », la question de la nationalisation des mines », concluant :
C’est pourquoi je dis que la première tâche de la commission du programme ne devrait pas être d’élaborer un programme pour l’Internationale communiste, mais d’élaborer des thèses sur la méthode d’élaboration de nos revendications transitoires dans chaque pays, conformément à notre évaluation de la situation internationale telle qu’elle ressort des résolutions du Troisième Congrès. Ensuite, il faudra aborder concrètement la situation de chaque pays. Ce faisant, il apparaîtra qu’un groupe de pays est déjà politiquement mûr pour les mêmes questions, principalement celle du gouvernement ouvrier, et que nous pouvons les aborder dans le contexte de cette résolution tactique générale17.
Boukharine semblait aspirer fermement à la rédaction d’un programme et se présentait comme apte à le rédiger, au point qu’on lui confia la présentation du rapport sur cette question au Quatrième Congrès. Mais il s’opposa à l’inclusion dans le programme de revendications transitoires telles que le gouvernement ouvrier et le front unique, qu’il considérait comme des questions tactiques.
Bohumír Šmeral, du Parti communiste tchécoslovaque, défendit que le programme devait englober la ligne tactique et la ligne d’action des communistes pendant la période de transition potentiellement longue précédant la révolution18.
Clara Zetkin convint avec Radek qu’il était extrêmement difficile d’élaborer un programme unifié lorsque les conditions étaient si fluctuantes et changeaient souvent de manière radicale, ajoutant :
Mais, bien sûr, nous devons disposer de lignes directrices fondamentales solides pour le travail pratique quotidien de notre Parti. Je crois qu’en élaborant un tel programme, nous devons affronter un danger, précisément en raison du front unique : une confusion pourrait naître dans l’esprit des masses entre le programme de réforme de l’ancien Parti social-démocrate et nos revendications.
Je comprends la différence ainsi : les revendications peuvent souvent être identiques, mais leur nature est très différente de celles de l’ancien parti. Son action et son programme minimum étaient explicitement axés sur la défense de la société bourgeoise, tandis que notre programme d’action doit être conçu pour mobiliser les masses, les rassembler et les préparer à la lutte.
Le point de départ pour unir les masses, pour les rassembler dans un front unique est sans aucun doute les divers besoins et aspirations quotidiens du prolétariat. Non seulement dans le domaine économique et politique, mais dans tous les domaines de la vie sociale en général.
Toutes les revendications que nous devons formuler à ce sujet tirent de notre position fondamentale une orientation bien définie. Tout ce que nous exigeons économiquement, en tant que socialistes, doit viser à limiter la propriété privée capitaliste, et tout ce que nous exigeons politiquement doit viser à exproprier la bourgeoisie du pouvoir politique et à renforcer le pouvoir du prolétariat.
Je pense que le programme que nous devons élaborer devrait, en ce qui concerne les revendications spécifiques et uniques que nous devons poser comme point de départ de la lutte, être suffisamment flexible pour inclure les revendications spécifiques à un moment donné ainsi que les différentes revendications qui peuvent être formulées dans chaque pays compte tenu des circonstances historiques changeantes. Le cœur doit toujours rester le même, mais les mesures tactiques et leurs formes de mise en œuvre peuvent différer selon les pays, et notre programme doit leur donner la liberté de mouvement nécessaire pour englober tout ce qui est nécessaire dans une situation donnée19.
Zinoviev, tout en acceptant la réunion de la commission du programme, n’insista pas pour la rédaction d’un premier jet (probablement parce qu’il ne voulait pas que sa direction, déjà mise à mal par le Troisième Congrès, souffre davantage), et de plus, il ne voyait pas dans le mot d’ordre du gouvernement ouvrier, qu’il considérait comme un simple synonyme de dictature du prolétariat, la clé de voûte du système de revendications transitoires, ainsi que le faisait Radek.
La réponse de Radek liait la question des revendications transitoires à celle du gouvernement ouvrier [Arbeiterregierung], c’est-à-dire une coalition du Parti communiste avec les partis ouvriers réformistes, comme « corrélat de la dictature » et comme conclusion logique de la politique de front unique. Selon lui, le programme devait comprendre trois parties. D’abord une partie générale sur la question « du capitalisme au communisme » ; ensuite une deuxième partie, traitant des caractéristiques de l’époque de la révolution sociale.
Ensuite, la troisième partie : que devons-nous faire à l’heure actuelle ? Viennent maintenant les revendications transitoires. Il faut ici aborder la question de notre relation aux principaux problèmes de la vie économique, du capitalisme d’État, etc. Mais que faire des revendications politiques ? Boukharine dit : « Désarmez la bourgeoisie, et notre parti français exige le service militaire obligatoire ; en Angleterre, nous avons une force mercenaire. » La question des revendications militaires comme revendications transitoires dans cette période est une question politique générale.
Zinoviev a dit à juste titre que la question du gouvernement ouvrier était pour lui un élément nouveau, apparu empiriquement et potentiellement important. Il affirmait qu’il s’agissait du lien entre la dictature et la situation actuelle, d’une façon d’en sortir ; [et que] même si on parvient à un gouvernement ouvrier, cela déclenchera la lutte pour la dictature du prolétariat.
Il a affirma ensuite que le gouvernement ouvrier est un pseudonyme de la dictature du prolétariat. Il avait à la fois raison et tort. Dans de nombreux pays, on n’arrivera pas à un gouvernement ouvrier. Mais dans d’autres, il pourrait se tromper. Si des élections ont lieu et que les partis ouvriers disposent d’une majorité, ils pourraient décider de constituer un gouvernement ouvrier par la voie parlementaire. C’était tout à fait possible en Allemagne ou en Tchécoslovaquie.
La question devient : veut-on ériger des ponts politiques généraux en corrélation avec les revendications économiques transitoires, ou non ? Bien sûr, on n’est pas tenus d’affirmer qu’ils devraient être obligatoires dans tous les pays et qu’on ne peut parvenir à la dictature que par des compromis. Mais on doit examiner si nous voyons dans ce slogan [du gouvernement ouvrier] un slogan politique transitoire, ou si nous pensons qu’il existe un gouffre béant entre la démocratie et la période de la dictature.
Ces questions générales doivent être résolues dans le programme général, en proposant la méthode de ces revendications transitoires. Une plateforme tactique interchangeable, issue de la situation concrète, pourra alors être créée pour chaque pays. Mais nous ne pouvons y parvenir sans résoudre la question préliminaire de la méthode de ces revendications transitoires20.
Le débat programmatique dans Die Kommunistische Internationale
Les projets de programmes des partis communistes nationaux, disponibles pour discussion lors du quatrième congrès du Komintern, furent finalement publiés dans deux numéros de Die Kommunistische Internationale, l’organe du Comité exécutif de l’Internationale communiste, de septembre à novembre 1922 (n° 22-23).
Die Kommunistische Internationale, publié le 13 septembre 1922, comportait trois articles sous le titre « Discussion sur la question des programmes de l’Internationale Communiste » : un article de Varga intitulé « Comment rédiger le programme de l’Internationale communiste ? », qui polémiquait contre le refus de Boukharine d’inclure des questions « tactiques » dans le programme, un article du dirigeant communiste tchécoslovaque Bohumír Šmeral intitulé « Sur la discussion du programme », et enfin un autre de l’écrivain français Charles L. Rappoport intitulé « Réflexions sur le programme »21.
De ces trois contributions, la meilleure et la plus pertinente pour notre sujet est celle de Bohumír Šmeral, qui dirigea l’un des plus grands partis communistes du monde22. Šmeral soutenait que le programme devait inclure « les revendications concrètes que les différents partis communistes considèrent comme les plus importantes pour leur lutte immédiate », ajoutant :
Cette partie du programme sera l’expression de ce qui constitue déjà la pratique générale des partis communistes. La pratique consistant à partir des luttes quotidiennes des masses pour des revendications partielles et à en faire le point de départ d’une nouvelle intensification de l’activité des masses prolétariennes a reçu son premier élan de la Lettre ouverte en Allemagne.
Une étape supplémentaire de son développement a été le Front uni. Dans le programme, cette pratique doit être élaborée méthodiquement et systématiquement. Le Congrès établira donc le plan d’action des partis communistes pour la période de transition jusqu’au moment de l’épreuve de force décisive pour la prise directe du pouvoir23.
Puis Šmeral expliquait d’où venait l’idée des revendications transitoires :
Notre pratique consistant à partir des revendications partielles concrètes du jour a commencé à se former empiriquement. Nous tenions pour acquis que nous devions participer aux luttes de la classe ouvrière contre l’offensive du grand patronat, pour la journée de huit heures, contre la baisse des salaires et pour le droit d’association.
Devons-nous transférer notre activité vers d’autres domaines, devons-nous progresser ? Des revendications qui ne sont pas nos revendications programmatiques maximales, mais des revendications pour la période de transition, pour la durée d’existence des États démocratiques, des revendications concrètes dans les domaines de la fiscalité et des finances, de la justice, de l’administration publique, de l’approvisionnement alimentaire, des droits civiques ? Toutes ces questions sont désormais clairement posées dans la vie politique concrète de l’Allemagne.
À mon avis, ces revendications transitoires pourraient et devraient être formulées dans des parties spécifiques du programme. Concernant les questions fiscales, d’ailleurs, les thèses en question ont déjà été préparées par l’Exécutif24, et la simple conséquence logique exige que les autres questions, même celles liées à l’expansion de la réaction, soient également traitées comme des revendications transitoires dans une partie spécifique du programme communiste25.
Même les anciennes revendications démocratiques du programme d’Erfurt avaient acquis une signification révolutionnaire nouvelle, le capitalisme d’après-guerre étant incapable de les satisfaire. L’essentiel, cependant, résidait dans la manière dont les partis communistes les défendaient : « Nos revendications partielles, même celles qui sont presque identiques aux revendications antérieures de la social-démocratie, visent à ce que, pour nous, elles ne soient pas la voie vers la démocratie, mais la voie de la démocratie à la dictature du prolétariat. »26
Le numéro pré-congrès de Die Kommunistische Internationale(n° 23, 1er novembre 1922, p. 114-155), toujours sous le titre « Discussion sur la question des programmes de l’Internationale Communiste », comprenait les projets de programmes des partis italien et allemand, les critiques du CEIC concernant le projet du PC italien, ainsi que les contributions de Varga, Thalheimer et Wera Kostrzewa du PC polonais à la discussion sur la question agraire27. La principale contribution, du point de vue de l’élaboration d’un programme de transition, fut l’article d’August Thalheimer « Sur le programme communiste », l’annexe I du présent article28.
Le projet de programme du Parti Communiste allemand (15 octobre 1922)
Dans la revue, le texte de Thalheimer apparaît comme une introduction au « Programme du Parti communiste d’Allemagne (Section de l’Internationale communiste) » (Projet)29. La Centrale du KPD estimait que le parti avait besoin d’un nouveau programme, qui s’appuierait sur l’expérience des années 1919-1922 et remplacerait le programme de la Ligue Spartacus adopté lors du Congrès fondateur du parti.
Une commission spéciale composée de Heinrich Brandler, Wilhelm Koenen, Emil Ludwig, Clara Zetkin et Thalheimer fut chargée de sa rédaction. Le projet fut présenté au Comité central les 15 et 16 octobre 1922 et adopté par 24 voix contre 23, la gauche votant contre ce qu’elle considérait comme un document opportuniste et révisionniste. Les dirigeants du parti acceptèrent alors de le soumettre à la discussion de l’Internationale communiste30.
Le projet de programme du Parti communiste allemand commençait par une section consacrée à « essor et déclin du capitalisme », qui comprenait les sous-sections « L’ère de l’impérialisme », « La Seconde Guerre mondiale », « Les traités de paix impérialistes », « L’époque de la révolution mondiale » et « La crise du capitalisme ». La section II, consacrée à « La conquête du pouvoir politique », comprenait « Le prolétariat comme force active et classe dirigeante de la révolution socialiste », « Le rôle du Parti communiste et ses relations avec les syndicats, les coopératives et autres organisations prolétariennes », « Le rôle de la violence », « La démocratie bourgeoise » et « La dictature du prolétariat ». La partie la plus pertinente pour le présent article est la sous-section VI, intitulée « Mesures transitoires avant la conquête du pouvoir politique » .[Übergangsmaßregeln vor Eroberung der politischen Macht].
Après avoir souligné l’incompatibilité entre les conseils ouvriers et le parlement, le projet de programme affirmait que la transition d’un système de gouvernement à l’autre serait marquée par une période de double pouvoir. Le Parti communiste devrait opposer au gouvernement de coalition bourgeois-socialiste le mot d’ordre du front unique des partis ouvriers, dont la condition préalable était la pleine liberté de critique et de propagande et l’indépendance organisationnelle inconditionnelle du KPD.
À cette étape correspondrait le mot d’ordre du gouvernement ouvrier [Arbeiterregierung], dont le rôle principal serait l’armement du prolétariat et le renforcement des conseils ouvriers. Ce gouvernement ouvrier mettrait en œuvre « une série de mesures économiques et financières révolutionnaires » :
Ces mesures transitoires s’inscrivent encore formellement dans le cadre du système bourgeois de propriété et de rapports de production et du système financier bourgeois, mais elles constituent en réalité des empiétements du pouvoir d’État prolétarien constitué en gouvernement ouvrier, qui limite consciemment et impitoyablement le droit des capitalistes à disposer de leurs biens et la recherche du profit capitaliste, dans l’intérêt et au bénéfice du prolétariat et des larges masses laborieuses31.
Le projet de programme énumérait ensuite une série de mesures économiques transitoires à mettre en œuvre par le gouvernement ouvrier, telles que la confiscation des valeurs réelles et la participation majoritaire de l’État dans chaque entreprise ; la syndicalisation ou la trustification de l’industrie sous contrôle ouvrier par l’intermédiaire des comités d’usine ; l’abolition du secret bancaire, technique et commercial ; l’instauration d’un monopole d’État sur l’approvisionnement alimentaire et l’introduction du rationnement sous contrôle ouvrier ; et un monopole d’État sur le commerce extérieur et les opérations bancaires sous contrôle ouvrier, exercé notamment par les employés de banque.
Toutes ces mesures transitoires – bien que formellement inscrites dans le cadre de la propriété bourgeoise – sont en réalité en contradiction flagrante avec les intérêts de la classe capitaliste et ne peuvent être appliquées que par la lutte la plus acharnée et la plus large contre la bourgeoisie. La résistance acharnée et systématique de la bourgeoisie forcera naturellement le gouvernement ouvrier, en fin de compte, à dépasser ces demi-mesures contradictoires et, au lieu de s’emparer partiellement de la propriété bourgeoise et de restreindre simplement le droit de disposition des capitalistes, à entreprendre l’abolition totale de la propriété bourgeoise sur les moyens de production (y compris les matières premières) et l’abolition totale des droits de propriété capitalistes32.
Enfin, les deux derniers chapitres du projet de programme du KPD traitaient de la « transformation de l’ordre économique capitaliste en un ordre économique socialiste » et des tâches internationales du parti.
Le quatrième congrès de l’Internationale Communiste (5 novembre-5 décembre 1922)
La discussion du programme au Quatrième Congrès s’ouvrit par les rapports de Boukharine et de Thalheimer, présentant les deux points de vue opposés exprimés au sein du CEIC. Boukharine condamna l’idée que « des questions tactiques telles que la saisie des biens matériels en Allemagne, la tactique du front unique ou la question du gouvernement ouvrier devraient également être abordées dans le programme », ajoutant que Šmeral avait tort « de demander, avec Varga et Radek, que des questions telles que celle du gouvernement ouvrier et la “Lettre ouverte” soient intégrées au programme »33.
Pour Boukharine, le gouvernement ouvrier était un problème tactique vulgaire et le « programme » était autre chose : une sorte de catéchisme grandiose décrivant la transition vers le communisme. Les textes de Boukharine (ses interventions au Comité du programme et son rapport au Quatrième Congrès) présentent donc un intérêt théorique général, mais ils n’ont en rien contribué à l’élaboration d’un programme de transition. Et comme ses interventions impliquaient un rejet de la méthode des revendications transitoires, il devait être rejeté par Lénine lui-même.
Thalheimer, au contraire, soutenait que « la question des mesures transitoires, des revendications d’étapes, ou quel que soit le terme utilisé, avant la conquête du pouvoir » était « l’enjeu central de la réussite du programme, tant au niveau général qu’au niveau des partis individuels »34, bien qu’il ait immédiatement gâché son argumentation en y ajoutant une critique luxemburgiste de la théorie léniniste de l’impérialisme35.
Thalheimer, soutenu par Radek, considérait comme une « grave erreur » de « séparer les principes tactiques des autres principes et objectifs », ce qui ouvrait la voie à une rechute dans le réformisme36. Il soulignait la nécessité d’« établir des lignes directrices tactiques » permettant de déduire sans ambiguïté et en toute sécurité toutes les « revendications individuelles spécifiques », mentionnant parmi ces « questions transitoires » propres à un programme communiste « la question du contrôle de la production, du capitalisme d’État, des orientations de la politique fiscale et financière de chaque parti »37.
Trois jours plus tard, Boukharine lut une courte déclaration de la délégation russe approuvant pour l’essentiel la position de Thalheimer-Radek. Elle stipulait :
Étant donné que le différend sur la formulation des revendications transitoires et leur insertion dans le programme a donné l’impression totalement erronée d’un désaccord de principe, la délégation russe confirme à l’unanimité que l’inclusion de revendications transitoires dans les programmes des sections nationales, leur formulation en termes généraux et leur justification théorique dans le volet général du programme ne peuvent être considérées comme de l’opportunisme. Représentants de la délégation russe : Lénine, Trotski, Zinoviev, Radek, Boukharine38.
Les délégués adoptèrent ensuite, contre le vote de la délégation italienne (représentant les vues sectaires de la tendance de Bordiga), une « Résolution sur le programme » qui exhortait « les sections nationales de l’Internationale communiste qui n’en avaient pas encore » à « s’y attaquer immédiatement, afin qu’elles puissent être soumises à l’Exécutif au plus tard trois mois avant le Cinquième Congrès, pour approbation par le congrès suivant » (ce document fut finalement publié dans Kommunistische Internationale en 1924).
Les trois derniers points de la résolution traitaient spécifiquement de la question des revendications transitoires :
- Dans le programme des sections nationales, la nécessité de la lutte pour les revendications transitoires [Übergangsforderungen] doit être motivée avec précision et netteté ; les réserves sur les rapports de ces revendications avec les conditions concrètes de temps et de lieu doivent être mentionnées.
- Les fondements théoriques de toutes les revendications transitoires et partielles [Übergangs- oder Teilforderungen] doivent absolument être formulées dans le programme général. Le 4° Congrès se prononce tout aussi résolument contre la tentative de représenter l’introduction de revendications transitoires dans le programme comme de l’opportunisme, que contre toute tentative d’atténuer ou de remplacer les objectifs révolutionnaires fondamentaux par des revendications partielles.
- Dans le programme général doivent être nettement énoncés les types historiques fondamentaux entre lesquels se divisent les revendications transitoires des sections nationales, conformément aux différences essentielles de structure économique et politique des divers pays, comme par exemple, l’Angleterre d’une part, l’Inde de l’autre, etc.39
Le 4e Congrès de l’Internationale communiste fut également l’occasion de la formulation du projet de programme de transition de Radek. Selon Pierre Broué, « Radek rédigea quelques remarques préliminaires à l’intention des délégués » qui « n’étaient pas initialement destinées à être publiées, mais devaient néanmoins paraître dans le Bulletin communiste, n°14, 5 avril 1923, p.126-128, sous le titre « La question du programme de l’Internationale communiste ». Radek « suggéra l’élaboration d’un programme de transition. Celui-ci poserait des mots d’ordre qui contribueraient à mobiliser les masses ouvrières dans la perspective de la lutte pour la dictature du prolétariat »40. Ce document a été ajouté en annexe II au présent article.
Le principal problème politique et historique posé par les débats programmatiques de 1922 est qu’ils n’ont pas abouti à l’élaboration d’un programme, non pas par impossibilité (Radek était certainement capable d’en rédiger un brouillon), mais en raison de l’existence d’obstacles politiques au sein de l’Internationale communiste.
Ces obstacles étaient représentés par les deux figures les plus importantes du Parti communiste russe après Lénine et Trotski, qui étaient également deux des dirigeants les plus importants de l’Internationale communiste elle-même : son président Zinoviev et son « théoricien » Boukharine, bien que leurs positions et leurs méthodes fussent très différentes.
Les discussions ont également mis en évidence les difficultés rencontrées par Thalheimer et le KPD pour développer pleinement la méthode proposée par Radek, face aux tactiques de blocage de Zinoviev et Boukharine. En effet, le texte adopté par la Zentrale du KPD à la majorité d’une seule voix les 15 et 16 octobre 1922 s’apparente davantage à une représentation superficielle du capitalisme et de la révolution qu’à une liste organisée de revendications convergeant vers la question du gouvernement ouvrier et de la prise du pouvoir par le prolétariat.
La simple liste des titres des chapitres montre que Thalheimer, paradoxalement, partageait une certaine similitude de méthode et de plan avec Boukharine, qui, cependant, s’opposait à la méthode des revendications transitoires. De plus, Thalheimer passait alors de sa position « gauchiste » de 1921, lorsqu’il avait soutenu la « théorie de l’offensive », à son rôle ultérieur de théoricien de l’aile droite du KPD dirigée par Brandler.
On pourrait soutenir que l’ajournement du débat sur le programme lors du Quatrième Congrès fut compensé par l’adoption, lors de ce congrès, du mot d’ordre de gouvernement ouvrier. Mais cette adoption eut lieu dans la Résolution sur la tactique et sous une forme confuse, à un niveau de généralité qui ne clarifia pas réellement la fonction du mot d’ordre au-delà d’une formule globale. Seul un véritable débat programmatique, tel que réclamé par Radek lors du plénum du CE de juin 1922, aurait permis une telle clarification.
Avec le consentement de tous les protagonistes, dont Radek, ce débat n’eut pas lieu, bien que la question concrète se fût déjà posée en Saxe et allait dominer la fatale année 1923 en Allemagne, lorsque les communistes rejoignirent des gouvernements de coalition avec les sociaux-démocrates dans les États allemands de Saxe et de Thuringe, et qu’une occasion révolutionnaire capitale fut manquée en raison des hésitations du Komintern et de la direction du KPD41.
Du IV° congrès de l’Internationale Communiste à la conférence de fondation de la IV° Internationale (1938)
L’Opposition de gauche au régime stalinien dirigée par Trotski, apparue en 1923 contre la « troïka » Zinoviev-Kamenev-Staline42, a reçu une base programmatique élaborée dans les « Onze points » de décembre 1932.
L’Opposition de gauche considérait comme erronées les résolutions adoptées par les cinquième et sixième congrès et souhaitait réécrire le programme rédigé par Boukharine et approuvé au sixième congrès. Par conséquent, ses bases programmatiques étaient les décisions prises par les quatre premiers congrès de l’Internationale communiste.
Adoptées pendant la politique d’extrême gauche de la bureaucratie stalinienne pendant la « troisième période », les « Onze points » exigeaient une présence active des communistes dans les organisations de masse, en particulier dans les syndicats réformistes, et dénonçaient le rôle néfaste des « syndicats rouges ». Elle condamnait le slogan sectaire du « front unique par en bas » ainsi que la dénonciation de la social-démocratie comme « social-fascisme ».
L’article sept des « Onze Points » stipule :
Reconnaissance de la nécessité de mobiliser les masses par de revendications transitoirescorrespondant à la situation concrète de chaque pays, et en particulier sous des revendications démocratiques, dans la mesure où il s’agit de lutter contre les rapports féodaux, l’oppression nationale ou les différentes formes de dictatures ouvertement impérialistes (fascisme, bonapartisme, etc.).43
La méthode des revendications transitoires fut codifiée par Trotsky dans son « Programme d’action pour la France » de juin 1934, conçu pour fournir le contenu et les objectifs politiques d’un projet de front uni contre le fascisme44. Le 6 février 1934, une manifestation armée de groupes fascistes et réactionnaires avait renversé le gouvernement radical d’Édouard Daladier et l’avait remplacé par le gouvernement de droite de Gaston Doumergue. Les ouvriers français avaient répondu le 12 février 1934 par une grève générale, des manifestations et un appel à l’unité contre l’offensive fasciste.
Dans la brochure « Où va la France ? », rédigée fin octobre 1934, Trotsky décrit le « Programme d’action pour la France » comme un projet de programme de transition : « La campagne politique du front unique doit se fonder sur un programme de transition bien élaboré, c’est-à-dire sur un système de mesures qui, avec un gouvernement ouvrier et paysan, puisse assurer la transition du capitalisme au socialisme. »45
Et dans une note de bas de page non traduite dans les éditions anglaises de « Où va la France ? », il ajoute : « Nous ne développerons pas ici le contenu du programme lui-même, mais renvoyons le lecteur au Programme d’action publié par la Ligue communiste en 1934, qui représente le projet d’un tel programme de transition. »
Trotsky revient sur cette idée du programme de transition comme programme d’action dans une lettre à Rudolf Klement, datée du 12 avril 1938, non incluse dans la version anglaise de ses Écrits, où il est écrit :
Je vous envoie le projet de programme transitoire. (…) Je souligne qu’il ne s’agit pas encore du programme de la IV° Internationale. Le texte ne contient ni la partie théorique c’est-à-dire l’analyse de la société capitaliste et de son stade impérialiste ni le programme de la Révolution socialiste propre ment dite. Il s’agit d’un programme d’action pour la période intermédiaire. Il me semble que c’est précisément d’un document pareil que nos sections ont besoin46.
Conclusion
Les origines du Programme de transition dans les écrits de Trotsky ont été retracées dans la littérature secondaire47. On a accordé beaucoup moins d’attention aux origines antérieures du Programme de transition dans les débats de l’Internationale communiste entre son Troisième et son Quatrième Congrès, et en particulier à la contribution de sa plus grande section nationale hors de Russie, le Parti communiste allemand, qui avait été à l’origine du tournant vers la tactique du front unique en 1921.
Cet article a tenté de découvrir les racines du Programme de transition dans les débats de l’Internationale communiste. Cette tâche est importante car elle montre que les mots d’ordre du Programme de transition ne sont pas des dogmes sectaires, mais le résultat de l’expérience révolutionnaire collective de la classe ouvrière durant la période considérée, de la Révolution bolchevique à la conférence fondatrice de la Quatrième Internationale (1917-1938).
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Annexe I : Sur le programme communiste (August Thalheimer)
Source : Bulletin Communiste, n°23, I° nov. 1922.
Le manifeste communiste développe les buts historiques et les principes du communisme, mais il contient également, sous une forme brève et détachée, des « exigences transitoires » (pas d’exigence minimum), avec quelques exigences concernant la protection ouvrière (protection du travail des enfants).
Le « point essentiel pratique » du Programme d’Erfurt réside dans les réformes démocratiques et sociales. La partie doctrinale du texte ne décrit les buts que de façon abstraite et générale. Aucune allusion concernant, soit la forme concrète de l’exercice de la dictature prolétarienne (sa forme d’État), soit les mesures transitoires conduisant au socialisme.
Le programme Spartakus se limite à formuler les formes concrètes et les moyens de la dictature prolétarienne et de la transformation socialiste, Les exigences démocratiques du Programme d’Erfurt sont complètement laissées de côté. Il n’est resté que l’exigence succincte d’une « législation sociale incisive ». Le programme Spartakus ne renferme aucune exigence minimum ni aucune «exigence transitoire ».
Un programme communiste rédigé maintenant devrait, dans la forme, non dans le contenu, revenir du type du manifeste communiste dans la mesure où il contiendrait, outre l’exposé et la fixation des buts et des principes communistes, des exigences transitoires, mesures politiques et économiques transitoires qui, partant de Ia démocratie bourgeoise et des formes de production et de propriété capitalistes, se dépassent elles-mêmes. Ces exigences transitoires, en harmonie, par leur caractère général, avec celles du manifeste communiste, ne doivent pas l’être, naturellement, par leur contenu, parce que : 1° le point de départ est différent, et 2° la fin, grâce aux expériences actuelles de révolution prolétarienne, peut être saisie de façon plus concrète.
Ces exigences transitoires se distinguent de façon tranchante, par leur caractère général, des exigences démocratiques minimum du programme d’Erfurt. Celles-ci visent à la transformation de la démocratie bourgeoise, à l’éviction des résidus militaires bureaucratiques et féodaux de l’absolutisme allemand et à l’adoucissement de la contrainte de l’exploitation capitaliste.
Les exigences transitoires du programme communiste tendent à triompher de la démocratie développée, est l’hypothèse réelle et de l’ordre capitaliste dont la contrainte ne se desserre plus par le simple jeu des réformes, mais seulement en recourant déjà aux mesures révolutionnaires partielles. Le Programme Spartacus fit abstraction de ces exigences transitoires parce que son point de départ n’était pas la république bourgeoise, mais les conseils d’ouvriers et soldats et le profond ébranlement de l’ordre capitaliste, et aussi parce que son but immédiat était l’achèvement et la consolidation de l’organisation des conseils ainsi que la transformation socialiste.
Un programme doit-il contenir de vastes éclaircissements, être à la fois un écrit de propagande et un écrit polémique ? Le manifeste communiste était en même temps, sous forme de données concrètes, un exposé de la conception matérialiste de l’histoire et un écrit polémique (contre le socialisme « vrai », le socialisme petit-bourgeois, etc.). Cela était nécessaire parce qu’aucune définition importante et serrée de la conception matérialiste de l’histoire et de ses méthodes n’avait pas précédé le manifeste communiste. Les travaux de Marx et d’Engels du manifeste communiste sont des travaux préparatoires. Par contre il se trouve dans les thèses des Congrès de Komintern des exposés détaillés de propagande, polémique et critique des principes et buts du communisme.
Les programmes devraient donc se limiter ainsi que le font les programmes classiques des social-démocrates (Programme d’Erfurt, programme de la social-démocratie française) à résumer les résultats de façon succinte et dans un style à l’emporte-pièce.
Voir la critique d’Engels du projet du Programme d’Erfurt, 1891 :
En règle générale les programmes souffrent du fait que l’on essaie de réunir deux choses incompatibles : ils souffrent d’être autant programme que commentaire du programme. Craignant de ne pas être assez clair Quand on est bref et incisif, on intercale des éclaircissements qui étendent la question et la rendent diffuse. Selon moi, un programme doit être aussi court et aussi précis que possible. Quand bien même il se présenterait un mot étranger ou une phrase qu’au premier coup d’œil on ne pourrait saisir dans toute sa portée, cela ne nuit en rien. Les rapports verbaux dans les discussions, les explications par écrit dans la presse font alors tout le nécessaire et la phrase courte et essentielle, une fois comprise, se fixe dans la mémoire, devient un mot à l’emporte-pièce, ce que n’arrive jamais avec les explications diffuses.
Les commentaires à un programme communiste se trouvent déjà dans les thèses. Le programme même doit se graver dans la mémoire, il importe donc qu’il soit court et précis.
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Une question se pose : un programme communiste doit-il fixer les exigences transitoires ? Nous nous sommes dressés contre les gens de l’ex K.A.G48. qui voulaient fixer, sous forme de programme, les modalités du gouvernement prolétarien. Mais, ici, il y a une différence fondamentale. Ils avaient en vue des exigences minimum dans le sens du Programme d’Erfurt, c’est-à-dire les exigences qui peuvent seulement être prise en. considération pour le temps qu’on aperçoit, alors que les buts et principes du communisme ne devaient avoir qu’une importance théorique, idéale, éloignée à perte de vue, en d’autres termes ne devaient avoir aucune importance pratique. Nous voulons formuler les exigences transitoires exclusivement dans leur sens d’exigences transitoires, c’est-à-dire comme point de passage possible, non comme point d’arrêt pour un temps à portée de vue, dans le même sens, donc, que les mesures transitoires du manifeste communiste. Il y a là une différence de principes.
Par sa réunion au U.S.P.D., par sa disposition à faire partie d’une coalition gouvernementale socialo-bourgeoise ; le fait qu’avant il couvrait déjà la coalition politique anonyme du U.S.P.D. ; le fait que finalement il participa avec le U.S.P.D. à la fusion avec le S.P.D. : tout cela prouve que le K.A.G. a abandonné les principes et les buts du communisme.
Un pareil danger ne menace-t-il pas les partis communistes s’ils fixent sous forme de programme leurs exigences transitoires ? Pas le moins du monde s’ils impriment rigoureusement là caractère transitoire de ces exigences.
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Autre question : Des exigences transitoires générales (valables pour tous les pays) peuvent-elles être formulées et dans quelle mesure un programme communiste est-il qualifié à le faire ?
Ici s’applique ce que dit à ce sujet le manifeste communiste, à savoir « que ces mesures devront différer naturellement avec les différents pays ». Le manifeste communiste formule cependant des mesures transitoires applicables aux pays avancés d’alors.
Aujourd’hui nous avons affaire à un cercle bien plus vaste et plus bariolé de pays dans lesquels le mouvement révolutionnaire joue un rôle. Outre les pays capitalistes les plus développés revêtant en particulier différentes formes d’État, se trouvant à des degrés différents concernant le développement de la lutte de classe et la ruine économique, il nous faut tenir compte des pays aux différents stades du capitalisme ancien, à ceux qui sont limités à la simple production de marchandises, aux formes patriarcales de la production, des pays coloniaux et semi-coloniaux soumis à une constitution plus ou moins absolue.
C’est pourquoi voici ce qui nous paraît le plus conforme :
- Pour le programme général, une partie doctrinale à laquelle sont jointes les exigences transitoires variant selon les différents groupes de pays formés d’après un type.
Principaux groupes :
- Pays dans lesquels le prolétariat à déjà conquis le pouvoir ;
- États développés au point de vue capitaliste avec une démocratie bourgeoise plus ou moins cultivée et souffrant d’un ébranlement économique et financier ; type : Allemagne, Autriche, Tchécoslovaquie, Pologne, Suisse, Italie, France, pays balkaniques ;
- Types d’États capitalistes encore stables : Angleterre, États-Unis ;
- Type Japon : développé au point de vue capitaliste, mais toujours plus ou moins absolu
- Pays coloniaux et mi-coloniaux : Indes, Egypte, Perse, Chine, etc.
Les exigences transitoires pour les groupes isolés devraient, bien entendu, comme dans le manifeste communiste, laisser un certain jeu, être élastiques.
- Pour les pays isolés : programme comportant la partie contenant les principes du programme général et exigences transitoires établies spécialement pour le pays intéressé.
Les exigences transitoires du Programme général pourraient servir comme point de départ, comme cadre général aux exigences transitoires des pays isolés.
Annexe II : La question du programme de l’Internationale Communiste (Karl Radek)
Source : Bulletin Communiste, n°14, 5 avril 1923, pp. 126-128.
Contrairement à ce que pensent certains imbéciles, les membres du Parti bolchevik ne subissent pas la règle du perinde ac cadaver (« [well-disciplined] like a corpse ») ; ils discutent au contraire avec passion toutes les questions posées par le mouvement révolutionnaire. Au 4° Congrès mondial, Boukharine et Radek se trouvèrent momentanément en désaccord sur le point de savoir si le « programme de transition » devait trouver place dans le Programme général et théorique de l’Internationale : la délégation russe, après un copieux débat, donna tort à Boukharine, qui le prit de fort bonne humeur. Ces « remarques préliminaires » de Radek, écrites pour l’intimité du Congrès et non destinées à la publicité, aideront nos camarades à s’orienter dans la discussion.
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À la première séance de la Commission du Programme, une discussion générale eut lieu sur la question de savoir si un programme de l’Internationale Communiste est possible et nécessaire, ainsi que sur les points qu’il devait contenir. J’ai essayé rie présenter mon point de vue par des remarques introductives. Naturellement, elles ne pouvaient avoir la forme précise d’un exposé écrit. Les explications qui suivent sont plus exactes que ne peut l’être la parole, mais l’argumentation n’en est pas assez ample ni détaillée, défaut qui sera réparé par un article de l’Internationale Communiste. J’envoie ces remarques aux membres de la Commission du programme et aux camarades qui avaient demandé à la rédaction de l’Internationale Communiste de se prononcer au plus tôt dans ses colonnes sur cette question de la plus haute importance. Ces remarques ne sont pas destinées à la publicité, mais elles doivent accélérer et faciliter la discussion de la Commission du Programme en formulant nettement une nuance des conceptions.
Un programme de l’Internationale : est-il possible et nécessaire?
L’Internationale n’a point jusqu’à présent de programme écrit, c’est-à-dire de formule de ses conceptions générales des forces actives de l’évolution du capitalisme au communisme et de la voie que le Comintern se propose de suivre : elle a cependant précisé son point de vue, le définissant clairement dans beaucoup de résolutions isolées. Il suffit de rappeler les thèses de Lénine au premier Congrès du Comintern, l’appel-programme du même Congrès, les thèses du deuxième sur le parlementarisme, sur les syndicats et le rôle du Parti, les thèses du 3e Congrès sur la tactique. Dans la mesure où il est donc question de la conception générale de révolution du capitalisme au Communisme, nous n’avons plus qu’à codifier, à réunir ; ce travail est nécessaire et doit être accompli. Il est d’ailleurs facile, car les questions relatives au caractère général de l’époque de la révolution sociale ne provoquent pas la moindre divergence dans nos rangs.
Mais on n’aura fait ainsi que le plus facile du travail. Tous les Partis Communistes se sont rendu compte, au cours de leur pratique, que les conceptions générales de l’époque ne suffisent guère ni dans leur agitation et leur propagande, ni dans leur action politique. L’époque de la révolution sociale sur l’échelle mondiale, époque qui durera vraisemblablement des dizaines d’années, ne permet pas, ne serait-ce que par sa durée, de se contenter des perspectives générales ; elle place les Partis Communistes devant un certain nombre de questions concrètes qu’ils avaient résolues jusqu’à présent d’une manière purement empirique ; telles sont les questions économiques et politiques comme, par exemple, l’attitude à l’égard de la défense de la démocratie bourgeoise, à l’égard de la politique économique et des impôts de la bourgeoisie, à l’égard de la politique mondiale du capitalisme. (Voyez les différends entre les Partis français et allemand sur la question des réparations, la question de la politique étrangère de la Russie Soviétique.) Sons toutes ces questions, il y a celle du caractère particulier de la phase actuelle du développement de la révolution mondiale, celle de savoir si nous devons lancer des revendications de transition qui ne concrétisent nullement la dictature du prolétariat, comme, par exemple, les revendications concrètes du programme de Spartacus, mais qui doivent mener la classe ouvrière à la lutte qui n’aura pour but direct la Dictature qu’après avoir été approfondie et généralisée. Pouvons-nous résoudre ces questions d’une manière générale valable pour tous les pays, ou cela est-il impossible en raison de la différence des conditions ?
Il n’y a pas le moindre doute que si le développement mondial suit une direction générale unique, permettant facilement de caractériser la voie générale du capitalisme au communisme, il se réalise cependant en des conditions toutes spéciales dans les diverses parties du monde. Les différents pays se trouvent à des degrés variés du développement de la révolution mondiale, ils placent les Partis Communistes devant des tâches diverses.
Autre est la situation des Partis Communistes en Amérique et en Angleterre, autre en Allemagne, en Italie, autre encore en France, dans les pays Scandinaves, dans les pays balkaniques et autres, enfin, en Russie soviétique. Il est clair qu’il est impossible d’établir dans tous leurs détails les mots d’ordre de combat pour tous ces pays, de se servir, dans toute situation, des mêmes revendications comme d’un levier pour la mobilisation de la classe ouvrière. Mais, en principe, les questions qui se posent devant les Partis Communistes dans tous les pays, sont les mêmes. Ce sont celles de savoir :
- Pouvons-nous lancer aux gouvernements bourgeois des revendications de transition qui ne correspondent pas du tout à ce que nous exigerions si nous tenions le pouvoir en nos mains ?
- Quelle attitude devons-nous avoir à l’égard des questions du capitalisme d’État, qu’elles surgissent grâce aux tendances monopolisatrices des trusts capitalistes ou grâce à notre lutte défensive contre les nouveaux impôts (par exemple, le mot d’ordre de saisie de l’or en Allemagne) ou, enfin, grâce à notre lutte contre l’abaissement des salaires ? (Revendication du pool national dans les mines anglaises, en réponse à la tentative des rois du charbon de réduire les salaires selon le profit de chaque mine.)
- Quelle doit être notre attitude devant l’offensive de la réaction ? Ici se pose la question de la coalition ; nous repoussons la coalition avec la grande bourgeoisie, mais la repoussons- nous aussi avec le paysan, qui lutte contre la bourgeoisie de la ville, comme par exemple en Bulgarie, quoiqu’il ne s’agisse nullement d’un paysan mi-prolétarisé ?
La question du front unique, c’est-à-dire, politiquement parlant, du bloc avec les Partis social-démocrates et les syndicats, ainsi que la question du gouvernement ouvrier, rentrent dans ce chapitre. On pourrait énumérer toute une série de questions analogues, par exemple la question militaire, extrêmement différente dans les divers pays ; toutes, elles soulèvent la question de savoir si, outre les revendications générales économiques de transition de capitalisme d’état et de contrôle de l’industrie par les organisations ouvrières, il convient d’établir aussi des revendications politiques correspondantes de transition telles que celle de gouvernement ouvrier.
On répond souvent que ce sont là des questions de tactique et non de programme. Nous n’acceptons pas cette réponse. Une séparation aussi tranchée des questions de tactique de celles de programme constituaient jusqu’à présent une des caractéristiques de l’opportunisme, qui veillait volontiers à la « pureté » du programme pour se permettre toutes sortes de saloperies sur le terrain du travail pratique, rendant ainsi le programme illusoire et sans force.
L’attitude de la classe ouvrière à l’égard des autres classes ou celle de l’avant-garde du prolétariat, du Parti à l’égard de la classe ouvrière en général, voilà des questions de tactique. Si la tactique ne doit pas dégénérer en un empirisme plein de contradictions, il faut la baser sur une conception claire de la spécificité de la situation générale, dans laquelle se trouve le Comintern dans la période donnée entre la deuxième et la troisième vague de la révolution mondiale.
Notre programme doit donc fournir au Comintern, dans son ensemble et à ses divers Partis, la possibilité de prendre sans hésitation une attitude conforme aux principes, c’est-à- dire aux intérêts généraux de la classe ouvrière dans les questions concrètes, qui se modifient, surgissant sous une forme toujours nouvelle.
Et il n’en sera ainsi que si, outre la caractéristique générale des tendances menant au communisme, on présente, après la caractéristique de notre premier grand but de la dictature du prolétariat et du régime des Soviets, un tableau concret du développement de la révolution mondiale, des questions soulevées par elle.
Dans ce tableau doivent être caractérisées les tendances contradictoires ; les types et les formes concrètes dans les divers pays ou groupes de pays ne doivent pas seulement être indiqués par leurs noms communs, il faut, au contraire, les décrire aussi dans leurs particularités. De la sorte, le terrain sur lequel surgissent les questions de transition serait clairement préparé et la méthode pour leur solution serait indiquée. Et, alors, il ne resterait plus, dans le programme, à prendre une attitude que sur les principales questions concrètes indiquées plus haut. Cela suffirait parfaitement pour donner aux Partis Communistes un fil d’Ariane leur permettant de trouver la sortie du labyrinthe des tendances contradictoires, des situations changeantes. Nous en venons ainsi à la réponse : ce n’est pas seulement la caractéristique des tendances générales menant du capitalisme au communisme qui est possible et nécessaire, mais aussi la caractéristique des voies particulières du développement et des questions spéciales devant lesquelles il place des Partis Communistes.
Le contenu concret du programme de transition
Lorsqu’on aura non seulement décrit, mais aussi analysé le cours suivi jusqu’à présent par la révolution mondiale, il faudra encore établir les principaux mots d’ordre qui constituent, dans cette période de transition, comme les moyens de la mobilisation des masses ouvrières en vue de la lutte pour la dictature.
Ce sont, sur le terrain économique, les mots d’ordre de capitalisme d’État et de contrôle de la production ; sur le terrain politique, dans les pays agricoles, ceux de gouvernement de coalition avec les partis paysans d’opposition pour la victoire sur la bourgeoisie ; dans les pays industriels, ceux du gouvernement ouvrier, c’est-à-dire de coalition avec les Partis social-démocrates et les autres partis et organisations ouvriers.
Quant à la première question, je n’ai pas besoin de la traiter ici en détail ; je renvoie aux « Thèses sur les questions d’impôts pendant l’époque du capitalisme consolidé et pendant celle de sa ruine ». que la commission composée des camarades Heckert, Koritschener, Skata, Varga, Kuusinen et moi-même avait élaborées l’année dernière eu automne. Ces thèses sont commentées dans l’article du camarade Varga sur les questions d’impôt, publié dans l’Internationale Communiste, ainsi que dans ma brochure, parue sous le pseudonyme « Bremer », sur l’écroulement de la bourgeoisie allemande et les questions les plus pressantes du Parti Communiste allemand, et réimprimée dans l‘Internationale Communiste. Cette brochure analyse aussi le rapport de nos mots d’ordre économiques de transition avec les questions de gouvernement ouvrier.
Voici quelques remarques succinctes que je voudrais placer ici : la ruine industrielle, le chaos économique croissant s’accompagnent de la cartellisation continue de l’industrie dans tous les pays capitalistes. Cela met partout à l’ordre du jour la question : monopole capitaliste privé ou monopole d’état ? Le monopole d’état sons la domination de la bourgeoisie, c’est le capitalisme d’état, il signifie, en période de stabilisation de la bourgeoisie, la consolidation de sa domination, mais un même temps l’extension du front de combat du prolétariat. A l’époque actuelle, où la domination de la bourgeoisie est sans cesse minée, à ses tendances de monopole privé correspondant simultanément les tendances à l’établissement du contrôle de l’industrie par la classe ouvrière. Si la révolution mondiale se développe avec lenteur, si la ruine de l’économie capitaliste se poursuit lentement, la lutte contre l’anarchie capitaliste, même dans les cadres du capitalisme deviendra pour le prolétariat une question vitale.
Il se renforcera par la défensive contre la charge des impôts et de ces deux sources jaillira la lutte pour la subordination de l’industrie à l’état et pour le contrôle de l’industrie par les organisations ouvrières. Dans les pays où l’industrie est peu développée, cette question acquiert une grande importance du point de vue des impôts et de l’influence sur lès paysans.
Ces revendications économiques de transition amènent à la question du pouvoir d’État, car il n’y a pas de doute que la bourgeoisie prend dans la période d’après-guerre une attitude très énergique envers les tendances de capitalisme d’état. S’il n’est pas exclu en théorie, que sous la pression du mouvement ouvrier des gouvernements capitalistes ou social-démocrates bourgeois puissent être contraints de passer à la politique du capitalisme d’État, il est du moins très vraisemblable que les grandes luttes sociales qui se produisent autour de cette question mèneront dans bien des pays aux gouvernements de coalition ouvrière comme à une étape sur la voie vers la dictature et le gouvernement des Soviets. Sans affirmer abstraitement que le développement en Occident doive nécessairement traverser partout celle étape des gouvernements ouvriers, nous avons toutefois beaucoup de raisons d’aiguiller la lutte sur cette voie, car elle nous facilite au plus haut degré la tactique du front général.
Dans ces cadres, il est aussi facile de résoudre les questions de l’attitude à regard de la république bourgeoise et de sa défense, ainsi qu’a l’égard de la force armée de l’État.
Alors que, dans les pays où la situation n’est pas encore révolutionnaire, où la tendance à transformer l’année du service général obligatoire en une armée mercenaire prédomine dans la bourgeoise, nous devons défendre le service militaire obligatoire pour tous, afin que les ouvriers puissent conserver les armes, il est clair, par contre, que nous devons partout, comme corollaire du gouvernement ouvrier, lancer le mot d’ordre de milice ouvrière.
Lorsque la période de transition actuelle est ainsi caractérisée, que les principales revendications de transition sont établies, le terrain est préparé pour les programmes concrets de transition de chaque Parti du Comintern pour qui le programme de ce dernier doit constituer comme une introduction obligatoire.
Conclusions
Certains camarades objectent contre la conception ci-dessus exposée qu’elle pourrait bien être bientôt dépassée par les faits, c’est-à-dire par le cours plus rapide de la révolution mondiale. Un cours pareil rendrait immédiatement le programme suranné ; il ne faut donc pas chercher à gêner par le programme les sinuosités et les méandres du développement.
Ainsi, par exemple, le Parti Communiste russe a transformé ses mesures de communisme de guerre en un programme qui, au tournant historique actuel, ne formule plus nettement les buts immédiats du Parti.
Voici ce qu’on peut répondre à cela :
- Dans sa pratique du communisme de guerre, le Parti Communiste de Russie avait besoin d’un fil directeur, et c’eût été un plus grand malheur de ne l’avoir pas eu dans la lutte que de l’avoir vu devenir suranné avec le temps. Que ce fil directeur ait porté le nom d’une résolution de tactique, cela ne change rien au fait qu’il était un programme du Parti. Mais celle comparaison, outre qu’elle n’est pas fondée, n’a aucun rapport avec les questions qui nous préoccupent ici. Le développement de la révolution mondiale peut prendre un cours plus rapide dans les temps prochains, mais seulement dans certains pays, notre programme ne doit pas le perdre de vue.
La révolution mondiale ne saurait, elle, en aucun cas, triompher d’un seul coup.
Ainsi donc, si lent ou si rapide que soit le cours du développement, nous avons besoin d’un programme du transition.
La tâche d’un programme consiste à tracer la démarcation entre les efforts d’un certain parti et ceux de tous les autres.
Nous nous distinguons de tous les Partis ouvriers non seulement par le mot d’ordre de la dictature et du régime des Soviets, mais aussi par nos revendications de transition. Alors que celles de tous les Partis social-démocrates doivent non seulement être réalisées sur le terrain du capitalisme, mais encore servir à la réformer, les nôtres servent à la lutte pour la conquête du pouvoir par la classe ouvrière pour la destruction du capitalisme.
C’est ce qu’il faut nettement exprimer dans notre programme de transition.
Notes
1Adler (ed.) 1980, p. 400, et Riddell (éd.) 2011, p. 1164.
2Riddell (éd.) 2015, p. 1066.
3Les actes des plénums élargis du Comité exécutif de l’Internationale communiste – que Rosmer qualifiait de « congrès de petite envergure » (Rosmer 1972, p. 150) – ont été publiés en anglais sous la direction de Michael Taber sous le titre : The Communist Movement at a Crossroads: Plenums of the Communist International’s Executive Committee, 1922–1923 (Taber (éd.) 2018).
4Adler (éd.) 1980, pp. 400–8.
5Broué, 1997.
6Adler (éd.) 1980, pp. 415–17.
7Paul Levi, « Our Path: Against Putschism », in Fernbach (éd.) 2011, pp. 119–165.
8Broué 2005, p. 855; c’est moi qui souligne.
9Riddell (éd.) 2015.
10Adler (éd.) 1980, p. 290.
11« Le débat sur la tactique et la stratégie, point suivant à l’ordre du jour, a duré cinq séances. Le long rapport de Radek, présenté le 30 juin, a qualifié l’Action de mars de “pas en avant”, jalonné d’erreurs qui, si elles se répétaient, conduiraient à des “défaites encore plus grandes” (Riddell (éd.) 2015, p. 436).
12Cf. Gaido 2017 et Levi 2017, qui inclut une traduction de la « Lettre ouverte » de Paul Levi.
13Adler (ed.) 1980, p. 286 ; citation allemande tirée de Kommunistische Internationale 1921, p. 6.
14Adler (ed.) 1980, p. 286 ; citation allemande tirée de Kommunistische Internationale 1921, p. 479.
15Riddell (ed.) 2015, p. 801; Citation allemande tirée de Kommunistische Internationale 1921, p. 912. L’éditeur des minutes ajoute : « Cette phrase est incomplète dans le texte original » (Riddell (ed.) 2015, p. 801).
16Rosa Luxemburg avait déjà employé l’expression « mesures transitoires en direction du socialisme [Übergangsmaßregeln im Sinne des Sozialismus] » dans sa série d’articles de 1899 intitulée Réforme sociale ou Révolution, mais en référence aux mesures à adopter par le prolétariat après la prise du pouvoir.
17RGASPI 1922, pp.250-1.
18Riddell (ed.) 2015, p. 35.
19RGASPI 1922, pp.252-3.
20RGASPI 1922, pp.254-5, souligné dans l’original .
21Eugen Varga, « Wie soll das Programm der Kommunistischen Internationale beschaffen sein ? », Die Kommunistische Internationale, n°22, 13 Septembre 1922, pp. 80–4; Bohumír Šmeral, « Zur Programmdiskussion », Die Kommunistische Internationale, n°22, 13 Septembre 1922, pp. 84–92; Charles L. Rappoport, « Gedanken über das Programm », Die Kommunistische Internationale , n°22, 13 Septembre 1922, pp. 92–6. Cf. remarque de Boukharine : « en ce qui concerne l’article du camarade Rappoport, malgré tous mes efforts, j’ai été incapable d’en comprendre le sens ». (Riddell (éd.) 2011, p. 500).
Version française : les textes mentionnés ci-dessus sont disponibles en français dans le Bulletin Communiste n°44 du 2.XI.1922.
22Selon Broué: « Le PC tchécoslovaque comptait alors plus de 130,000 membres, dont presque 90% d’ouvriers d’industrie » (Broué 2005, p. 372).
23Šmeral 1922, p. 87.
24Varga 1921, Varga 1922a.
25Šmeral 1922, p. 87.
26Šmeral 1922, p. 92.
27Eugen Varga, « Entwurf des theoretischen Teils des Programms der K.I. (La Nachkriegszeit) », Die Kommunistische Internationale, n° 23, 1er novembre 1922, p. 114-17 ; August Thalheimer, « Zum Kommunistischen Programm », Die Kommunistische Internationale, n°23, 1er novembre 1922, p. 118-22 ; « Programm der Kommunistischen Partei Deutschlands (Sektion der Kommunistische Internationale) (Entwurf) », Die Kommunistische Internationale, n° 23, 1er novembre 1922, p. 122-42 ; Le Präsidium des Exekutivkomitees der Kommunistische Internationale, « Zum Programmentwurf der Kommunistische Partei Italiens», Die Kommunistische Internationale, n° 23, 1er novembre 1922, p. 142-6 ; Wéra Kostrzewa, « Thesen zur Agrarfrage », Die Kommunistische Internationale, n° 23, 1er novembre 1922, p. 146-55.
28Thalheimer 1922.
29KPD 1922.
30Broué 2005, p.648.
31KPD 1922, p.140.
32Ibid.
33Riddell (ed.) 2011, p. 497, 500.
34Riddell (ed.) 2011, p. 504.
35Sur cette question, voir Gaido & Quiroga 2013.
36Riddell (ed.) 2011, p. 510.
37Riddell (ed.) 2011, p. 515.
38Riddell (ed.) 2011, p. 631.
39Riddell (ed.) 2011, p. 632.
40Broué 2005, pp. 648–50 et note 1.
41Sur l’« octobre allemand », voir les documents dans Bayerlein et al. (eds.) 2003.
42Voir Jeffries (ed.) 1975.
43Trotsky 1972, p. 53; souligné dans l’original.
44Trotsky 1974.
45Trotsky 1979, p.60.
46Trotsky, Œuvres, T. XVII, p.134.
47Alexander 1991, pp. 251–81.
48K.A.G. : Kommunistische Arbeitsgemeinschaft [Collectif des travailleurs communistes]. Scission du P.C. allemand en 1921, dirigée par P. Levi et provoquée par le gauchisme d’alors de l’Internationale Communiste, notamment le putschisme révélé par « l’action de mars ». Le K.A.G. rejoignit le parti socialiste « indépendant » (USPD) en 1922, et ultérieurement la social-démocratie.
