Richard Löwenthal, qui rejoignit le groupe « Organisation Léniniste »[1] — Neuer Anfang (« Nouveau départ »), publia une série d’essais critiques sur le fascisme et le stalinisme, qu’il interprétait comme deux entreprises totalitaires jumelles visant à réprimer la lutte des classes. Arrivé à Londres, il soutint l’effort de guerre britannique et contribua à rapprocher les sociaux-démocrates allemands de divers groupes dissidents de gauche en exil.
Après la guerre, il travailla comme correspondant pour Reuters et The Observer, couvrant l’évolution du communisme mondial. Il s’installa ensuite en Allemagne de l’Ouest, où il fut nommé professeur de science politique à l’Université libre de Berlin. Parmi ses étudiants figurait le leader de la Nouvelle Gauche, Rudi Dutschke. Dans les années 1960, cependant, Löwenthal était passé du socialisme révolutionnaire à la défense de l’ordre démocratique établi.
L’essai qui suit fut publié en septembre 1936. Sous le pseudonyme de Paul Sering, le jeune Löwenthal (1908-1991) y formula une critique d’une nouvelle tendance parmi les sociaux-démocrates d’Europe centrale appelée socialisme populaire (Volkssozialismus) — une forme de populisme de gauche cherchant à séduire certains secteurs de l’extrême droite. Cette tendance mettait l’accent sur le « bien-être national », abandonnait la lutte des classes et adoptait, souvent implicitement une tonalité nationaliste et xénophobe. Löwenthal y soulignait les similitudes entre ce socialisme populaire et l’aile gauche du parti nazi regroupée autour d’Otto Strasser (1897-1974).
La première traduction anglaise de cet essai parut en 1937 sous forme de brochure intitulée What Is Folksocialism ? traduite par Harriet Young et Mary Fox pour la League for Industrial Democracy[2] à New York. Le texte original allemand, « Was ist der Volkssozialismus ? », fut publié dans le dernier numéro de la Zeitschrift für Sozialismus[3] (septembre 1936). La version présentée ici a été abrégée et retraduite pour plus de clarté. Le terme allemand Volk n’a pas d’équivalent exact en français ; contrairement à peuple, il désigne une communauté nationale perçue comme ethno-culturelle, voire raciale.
Après l’effondrement : la thèse du « socialisme populaire » (Volkssozialismus)
Après un effondrement historique et dans des conditions particulièrement difficiles, le mouvement ouvrier socialiste allemand tente aujourd’hui de reconstruire ses organisations et de redéfinir ses tâches. Dans cette situation critique, une tendance s’est développée au sein des partis sociaux-démocrates d’Allemagne et de la partie germanophone de la Tchécoslovaquie (Sudètes) qui prétend avoir trouvé la solution pour réorienter les socialistes. Selon cette tendance, le socialisme ouvrier ne peut renaître que sous la forme d’un socialisme populaire [Volkssozialismus]. Le renouveau tant attendu du socialisme ne consiste pas à redéfinir les tâches du mouvement ouvrier, mais plutôt à reconnaître que la classe ouvrière n’a plus de rôle particulier à jouer. Selon les socialistes populaires, le devoir des socialistes allemands n’est pas de reconstruire le mouvement ouvrier, mais de rejoindre le mouvement populaire [Volksbewegung] qui se profile.
Le groupe de dissidents nazis d’Otto Strasser est le prototype de ce mouvement socialiste populaire sans classe. Le courant socialiste populaire est donc un courant de conversion idéologique : il exprime la tendance de certains membres du mouvement ouvrier à se convertir au national-socialisme « de gauche ».
Naturellement, le degré de sophistication et de conscience varie parmi les représentants de cette tendance. Le socialisme populaire est une idéologie kaléidoscopique. Il apparaît dans des articles du social-démocrate allemand Wilhelm Sollmann (1881-1951) et dans le livre Volk und Arbeiter. Deutschlands europäische Sendung. Bratislava : Eugen Prager, 1936. (Peuple et travailleurs. La mission européenne de l’Allemagne) du social-démocrate sudète Wenzel Jaksch (1896-1966). Ce dernier le formule comme un programme de conversion idéologique des socialistes de la classe ouvrière. Dans Revolution des Westens (La Révolution de l’Occident, 1936), l’ancien rédacteur en chef du journal social-démocrate Sozialdemokrat à Prague Emil Franzel (1901-1976)[4] développe un argument historique et philosophique en faveur de l’abandon du mouvement ouvrier.
Nous sommes d’accord avec les socialistes populaires pour dire qu’après les expériences des vingt dernières années, une réorientation fondamentale du socialisme européen est nécessaire. Mais nous tirons des conclusions opposées de ces expériences. Nous restons convaincus que le socialisme en Allemagne ne peut être réalisé que sous la direction d’un mouvement ouvrier indépendant, unifié et étroitement organisé, en alliance avec toutes les forces du socialisme international. Nous devons donc nous attaquer au socialisme populaire comme à une intrusion forcée dans nos rangs d’une idéologie ennemie.
Démocratie en crise, enjeu de pouvoir
Le système de démocratie parlementaire, que le mouvement ouvrier a contribué à mettre en place dans de nombreux pays, est en crise dans beaucoup d’entre eux depuis le choc de la Grande Guerre et l’intensification récente des contradictions capitalistes. La crise de l’État rend les problèmes de pouvoir à nouveau d’actualité. Dans un pays après l’autre, une alternative est apparue entre le pouvoir d’État fasciste et le pouvoir d’État socialiste. Pour la première fois, le mouvement ouvrier a la possibilité d’assurer le développement du socialisme en prenant le contrôle de l’État. Pour la première fois également, il risque de perdre les droits démocratiques qu’il a déjà acquis.
Le cours de la révolution russe a été le premier signe de cette nouvelle ère. La victoire du fascisme italien en a été le deuxième signe. Ces signes pourraient être considérés comme le résultat d’une crise temporaire d’après-guerre et du sort particulier des pays agricoles arriérés. Mais cette interprétation s’est révélée fausse depuis que la Grande Dépression a généralisé la crise de la démocratie. De plus, la victoire du fascisme dans le pays le plus avancé industriellement d’Europe, l’Allemagne, a fourni un troisième signe indubitable de notre nouvelle ère.
Au cours des seize années qui se sont écoulées entre la révolution russe et la catastrophe allemande de 1933, le mouvement ouvrier européen ne s’est pas suffisamment adapté à ses nouvelles tâches. Cette adaptation nécessite de nouvelles formes d’organisation et d’action, de nouveaux dirigeants et de nouveaux effectifs. Pour la plupart des mouvements ouvriers, ce renouveau et cette redéfinition des objectifs n’ont jamais eu lieu. Le mouvement ouvrier n’a pas non plus pris conscience que la lutte pour le pouvoir était déjà en cours. Jusqu’à récemment, les gens étaient confrontés à l’alternative suivante : s’organiser en tant qu’opposition parlementaire ou ne pas participer du tout au gouvernement. Ils étaient coincés dans les anciennes formes de politique d’intérêts particuliers et confiaient tout le reste à un processus historique objectif qu’ils refusaient de voir et qui était déjà en crise. Même les communistes, qui sous l’influence de la révolution russe s’étaient séparés du mouvement ouvrier traditionnel, n’ont pas réussi à apporter de réels changements à leur organisation et à leur stratégie.
La nécessité d’un changement de stratégie a été reconnue dès le début de la Grande Dépression et a gagné du terrain depuis 1933. Aujourd’hui, les socialistes comprennent généralement la nécessité de solutions socialistes et d’une politique de coalition fondée non pas sur des gains électoraux temporaires, mais sur la conquête permanente du pouvoir : nous visons une reconstruction totale de la société.
Pour prendre le pouvoir en pleine crise démocratique, il faut briser les liens des intérêts particuliers, afin qu’un parti ouvrier puisse légitimement revendiquer le leadership de la nation tout entière. Pour prendre le pouvoir sans l’aide d’une révolution agraire, comme cela s’est produit en Russie, il faut repenser les coalitions politiques appropriées à chaque pays. Pour détruire un appareil d’oppression avancé et prendre le contrôle d’une administration étatique complexe et d’une économie privatisée, il faut une préparation technique et organisationnelle minutieuse. La division du continent européen en camps hostiles et la position dangereuse de tout gouvernement socialiste isolé rendent nécessaire la fusion de nos différentes luttes en un combat européen général pour la liberté.
Marxisme contre « socialisme populaire »
Le mouvement ouvrier de l’époque passée s’est limité à une politique d’intérêts particuliers, a fait confiance au progrès social général et n’a pas pris le pouvoir. Les socialistes populaires attribuent cet échec au fait qu’il s’agissait d’un mouvement d’une seule classe, la classe ouvrière. Ils affirment qu’un mouvement de classe est trop étroit pour les objectifs socialistes et que le marxisme, qui fonde le socialisme sur le mouvement ouvrier, est une doctrine trop restrictive.
Dans tous les pays où la démocratie est en crise, la lutte des classes prend nécessairement la forme d’une bataille décisive pour la direction de la nation. Un parti qui veut l’emporter doit convaincre l’ensemble du peuple qu’il est capable de gouverner, et définir une position claire sur toutes les grandes questions nationales. Sans une politique étrangère cohérente, sans lier cette politique à une conception socialiste de la défense nationale, et sans intégrer ces enjeux à son programme quotidien, un parti ouvrier ne pourra ni conquérir ni exercer le pouvoir. Exiger cela d’un parti socialiste n’a rien de « populiste » : c’est une politique réaliste du pouvoir, fondée sur la tradition marxiste elle-même — une tradition longtemps étouffée par l’autolimitation réformiste. Ce qui relèverait, en revanche, du socialisme populaire, ce serait de croire que la conquête de la direction nationale pourrait s’accomplir sans une lutte des classes intransigeante.
Les socialistes populaires s’accordent avec les fascistes et les réformistes traditionnels pour dire que les intérêts de la classe prolétarienne s’opposent à l’intérêt national. En effet, les fascistes consciemment et les réformistes et les socialistes populaires inconsciemment identifient l’intérêt national à la croissance capitaliste. Dans une société de classes capitaliste, l’avantage des uns est nécessairement le désavantage des autres. Les augmentations de salaires réduiront les profits et aggraveront la crise nationale générale, qui, à son tour, entraînera la classe moyenne dans sa chute. Nous avons souvent vu cela se produire. C’est pourquoi les fascistes exigeront et les réformistes accorderont le sacrifice de la classe ouvrière au profit de l’intérêt national. C’est pourquoi les socialistes populaires n’ont aucune idée des possibilités révolutionnaires de la lutte des classes, et pourquoi le théoricien belge Henri de Man (1885-1953) estime qu’un plan socialiste venant d’en haut doit remplacer la lutte économique venant d’en bas.
Mais la classe ouvrière est renforcée par la lutte économique, qui, à son tour, aggrave la crise. Supposons qu’elle utilise cette force pour porter un coup décisif à la propriété capitaliste ? Supposons qu’elle empêche les capitalistes de faire peser le fardeau sur la classe moyenne et, en alliance avec celle-ci, renverse la domination capitaliste ? Ce n’est qu’alors que la voie vers le socialisme s’ouvrirait pour la nation, et ce n’est que de cette manière que les intérêts de classe et l’intérêt national pourraient véritablement s’aligner. C’est là l’idée marxiste de la lutte des classes pour la direction de la nation.
En Italie, le mouvement ouvrier a succombé au fascisme parce qu’il n’a pas mené sa lutte des classes comme une lutte pour le pouvoir politique et parce qu’il a aggravé la crise nationale sans proposer de solution socialiste. En Allemagne, le mouvement ouvrier a succombé au fascisme parce qu’il a subordonné la lutte des classes aux intérêts de la « communauté populaire » [Volksgemeinschaft][5], qui étaient en réalité les intérêts de la bourgeoisie. Il s’est ainsi paralysé et s’est trouvé incapable de prendre le pouvoir ou de mettre en œuvre une solution socialiste. Les travailleurs sociaux-démocrates et communistes ont multiplié les expressions patriotiques au cours des dernières années précédant le coup d’État nazi, mais ce patriotisme ouvrier n’a rien donné sans lutte des classes. En France, le mouvement ouvrier a prouvé au cours des derniers mois que la lutte des classes prolétarienne et une alliance fructueuse avec la classe moyenne ne sont pas des stratégies opposées, pas plus que la lutte pour de meilleurs salaires et la lutte pour la nation : ces choses vont de pair. Plus cette alliance défie résolument les grandes entreprises, plus elle est forte et plus son pouvoir au sein du gouvernement est solidement ancré. Si un tel gouvernement venait à s’écarter de sa base prolétarienne au nom d’un prétendu intérêt national, il perdrait rapidement le soutien de la classe moyenne. La lutte pour le destin de la nation doit être menée comme une lutte des classes.
Une politique étrangère antifasciste visant à maintenir la paix doit nécessairement être coordonnée entre différents pays. Alors que les sociaux-démocrates philosophent sur la « réalité » de la nation et l’impuissance supposée de l’internationalisme, ils négligent les problèmes actuels de politique étrangère. Alors qu’ils opposent la politique nationale à la politique de classe, les questions de politique étrangère prennent elles-mêmes un caractère clairement de classe. Sur le plan international, la création d’un front antifasciste fort pour la paix dépend aujourd’hui de la force du mouvement ouvrier. L’Internationale ouvrière et socialiste sera efficace en tant que force réelle précisément dans la mesure où les partis ouvriers de chaque pays réussiront dans leur lutte pour le contrôle de la nation.
Wenzel Jaksch et le nationalisme européen
Le principal promoteur du socialisme populaire dans les rangs de la social-démocratie est Wenzel Jaksch. Il a inventé la formule consistant à faire revivre le socialisme ouvrier sous la forme du socialisme populaire. Son livre Volk und Arbeiter. Deutschlands europäische Sendung (Peuple et travailleurs. La mission européenne de l’Allemagne, Bratislava, Eugen Prager, 1936) en constitue le manifeste. Son livre est, à bien des égards, une contribution sérieuse et positive à la clarification des tâches de la révolution allemande. Pour assurer la victoire du socialisme en Allemagne, soutient-il, la classe ouvrière ne peut se contenter de proclamer son droit à gouverner. Elle doit prouver qu’elle est capable de résoudre les problèmes allemands en fonction des besoins de la grande majorité laborieuse. Ce n’est qu’alors qu’elle pourra rallier cette majorité à un front socialiste uni. Dans la mesure où le livre formule la question de cette manière et contient des suggestions concrètes pour la résoudre, nous sommes tout à fait d’accord avec lui.
Nous sommes toutefois en désaccord avec le point de vue de Jaksch sur la politique étrangère. À un moment donné, il distingue deux types de conscience nationale : la conscience positive, qui met l’accent sur les réalisations d’une nation et ses tâches au sein de la communauté des nations, et la conscience négative, qui se manifeste par une défense nationaliste contre le monde environnant. Dans le même ordre d’idées, on peut dire que Jaksch lui-même part d’une conscience nationale positive pour aboutir à une conscience européenne négative. Cette dernière démarque nettement le continent de tous les peuples non européens, de l’Empire britannique et même de l’Union soviétique. Ce nationalisme européen s’exprime sur le plan économique dans ses remarques sur les agriculteurs et les ouvriers textiles du continent. Il s’exprime sur le plan culturel dans sa résistance emphatique à l’américanisation, dont il n’a qu’une vague idée. De même, il souligne constamment l’étrangeté de la Russie soviétique. Politiquement, cela implique une tendance à vouloir une unification européenne le plus rapidement possible, quel que soit le caractère de classe des États membres. Une telle tendance privilégie toute alliance européenne, quelle qu’elle soit, plutôt que la possibilité de liens plus étroits avec l’Union soviétique.
S’ils ne remportent la victoire que dans un seul pays, les socialistes populaires qui luttent pour une fédération européenne se verront néanmoins contraints de se défendre contre les États non socialistes. En cas de besoin, les socialistes populaires devront compter sur l’Union soviétique. Cependant, en tant que nationalistes européens, ils rejettent tout lien avec les Soviétiques. Ils chercheront donc des alliances proches, aussi réactionnaires que soient ces États. Pour ces alliances, ils sacrifieront tous les résultats positifs que leur propre action socialiste aurait pu produire. En maintenant le caractère bourgeois de l’ordre international existant, les socialistes populaires conserveront, malgré leurs intentions, toutes ses contradictions internes.
Le but de notre analyse est de mettre en évidence les conséquences de l’attaque des socialistes populaires contre le marxisme. Malgré ce qu’ils prétendent, les socialistes populaires n’attaquent pas une terminologie marxiste obsolète, mais plutôt la mission historique du mouvement ouvrier lui-même.
L’impact du fascisme allemand et la faiblesse du mouvement ouvrier en Europe centrale ont provoqué ce déraillement socialiste populaire. C’est pourquoi certaines personnes pensent aujourd’hui que la réponse aux nouveaux problèmes consiste à puiser dans les sources de force du fascisme. Puisqu’Hitler a gagné avec l’idéologie d’un socialisme sans lutte des classes, certains pensent que le socialisme pourrait gagner plus facilement avec cette même idéologie. Ils considèrent les partisans déçus de l’idéologie hitlérienne comme les précurseurs d’une nouvelle idée socialiste.
L’expression organisée de la déception de la vieille garde nazie est le « national-socialisme révolutionnaire » d’Otto Strasser. Les socialistes populaires du camp social-démocrate qui veulent échapper aux contraintes du marxisme prônent une alliance avec Strasser. Cela signifie également assimiler son idéologie. En fait, le groupe de Strasser représente le type de socialisme « renouvelé » qui ne procède plus des intérêts de classe, mais qui se fonde plutôt sur la situation d’une nation prolétarisée [Volk] et fait directement appel à l’âme de cette nation. Il répond à toutes les exigences que les socialistes populaires ont imposées au mouvement ouvrier. Le groupe de Strasser constitue un modèle pour leur propre développement.
Strasser : corporatisme et « révolution par en haut »
Strasser a récemment publié une nouvelle édition de son projet pour le « socialisme allemand » (Aufbau des deutschen Sozialismus — L’édification du socialisme allemand, Hambourg, Hanseatische Verlagsanstalt, 1931). La pierre angulaire de sa faction réside dans sa position à l’égard du régime hitlérien. Aujourd’hui comme hier, il qualifie ce régime de « Gironde de la révolution allemande ». Par analogie avec la Révolution française et son aile modérée, Strasser interprète ainsi le national-socialisme comme la stabilisation d’une première étape, inachevée, de la révolution allemande. Or, toute stabilisation d’une étape imparfaite lui paraît réactionnaire. Il combat donc le régime hitlérien non pas pour restaurer l’ordre ancien, mais pour promouvoir ses propres idéaux. C’est là que réside son avantage psychologique et propagandiste sur les partisans du régime en place — mais aussi la principale faiblesse de sa position : il ne peut comprendre comment un mouvement qui partage ses idéaux a pu aboutir à un résultat aussi incohérent.
Strasser a jugé le mouvement hitlérien non pas en fonction de son caractère social, mais à partir de ses idées. Sur plusieurs points essentiels, ces idées étaient d’ailleurs les siennes : le dépassement de la lutte des classes, non par une véritable abolition des classes, mais par un idéal unificateur ; le découplage de l’objectif socialiste de la classe ouvrière et de son organisation internationale ; et la conception de la guerre comme le point de départ de la révolution nationale-socialiste allemande. Il était, et demeure, convaincu que les idées de solidarité nationale, de lien sacrificiel entre les groupes sociaux et de camaraderie au front sont en elles-mêmes « socialistes ». Tout en admettant que ces idées doivent être réalisées conformément à un objectif socialiste, il estime que seules les insuffisances d’Hitler expliquent leur non-réalisation. Selon lui, l’idéologie hitlérienne corrompt les idéaux prétendument « socialistes » d’une « révolution conservatrice » par une théorie raciale impérialiste d’inspiration libérale et par la défense de la propriété privée. Lorsque Strasser comprit qu’il ne parviendrait pas à faire changer d’avis Hitler sur ces questions, il rompit avec lui, désabusé. Mais il ne tira jamais la leçon véritable de cette désillusion : le parti nazi suivit la voie qui lui était prédestinée, non à cause de la stupidité d’Hitler, de la duplicité de Goebbels ou de l’ambition de Goering, mais parce qu’il obéissait aux lois de la situation objective et aux forces sociales en présence.
Le frère de Strasser, Gregor, (1892-1934) fut vaincu lors de la crise décisive du parti en 1934 parce qu’il tentait de former une coalition avec les syndicalistes et certains industriels progressistes, et non à cause d’intrigues de palais. Une telle coalition aurait contredit la nature sociale du parti nazi, tandis que ses adversaires s’orientaient vers les alliés naturels du parti au sein d’une Volksgemeinschaft[6]déjà en décomposition. Le parti d’Hitler n’a pas échoué à réaliser le socialisme parce qu’il aurait trahi les idéaux fascistes : il ne l’a pas fait parce qu’il était, dès l’origine, un parti fasciste.
Pour Strasser, le véritable progrès — et le succès partiel — d’Hitler réside dans la destruction de la démocratie bourgeoise. Nous, marxistes, ne souhaitons pas davantage le retour de la République de Weimar. Si Strasser considère ce système comme historiquement caduc, il fait preuve d’un sens de la réalité plus aiguisé que certains « poètes du constitutionnalisme » d’aujourd’hui. Cependant, le fait que le régime hitlérien soit issu plus récemment de la démocratie instable de Weimar ne le rend pas pour autant plus acceptable aux yeux des socialistes.
Une partie du mouvement ouvrier mit d’abord du temps à reconnaître la stabilité du régime fasciste, annonçant à chaque occasion son effondrement imminent. Strasser a érigé cette illusion en principe fondamental. Quiconque considère le régime comme incomplet, ou comme la phase initiale d’une révolution en cours — soutenue par les mêmes forces qui l’ont engendrée —, ne peut comprendre qu’il s’est désormais consolidé. De telles méprises ont donné naissance à des conceptions pour le moins singulières sur la manière de le renverser.
Le programme de Strasser comporte des propositions détaillées sur la construction d’un État et d’une économie qu’il juge socialistes. Mais il ne dit absolument rien de la manière d’atteindre ce but. Nous, marxistes, ne pouvons pas éluder cette question, car les socialistes populaires du camp social-démocrate préconisent de coopérer avec Strasser sur la voie du socialisme. Or, ce n’est qu’ensemble — le chemin et la destination — qu’ils forment un véritable programme politique.
Selon le socialisme strassérien, la forme politique idéale est celle d’un État corporatiste[7]. Celui-ci repose sur une combinaison complexe d’élections locales organisées par vocation, de représentation indirecte dans les instances supérieures et de nominations par le haut. À bien des égards, ce modèle rappelle la structure de l’Église catholique. Les détails importent peu, mais deux traits essentiels méritent d’être soulignés : d’une part, l’interdiction stricte des partis politiques, justifiée par la nécessité de vaincre « le noble et odieux mensonge de l’autogouvernement populaire » ; d’autre part, le caractère hiérarchique du système, qui ne peut être édifié par la base, mais seulement imposé d’en haut.
Les trois organes qui exerceraient l’autorité dans ce Reich imaginé par Strasser seraient le président, le Grand Conseil et la Chambre des États, ce dernier étant le seul issu d’un vote indirect. Ce système ne pourrait fonctionner qu’une fois le président désigné, après qu’il aura nommé les ministres et les présidents régionaux au Grand Conseil, puis, dans un État sans partis, convoqué des élections par vocation professionnelle — et non selon le principe « un homme, une voix ».
Lors de la première publication du livre de Strasser, son plan reposait clairement sur l’hypothèse qu’une faction dirigée par lui pourrait s’emparer du pouvoir d’État par la voie dictatoriale. Aujourd’hui, dans le contexte du fascisme installé, la réédition de ce plan et sa polémique antidémocratique ne peuvent avoir qu’un seul sens : si les choses suivaient la volonté de Strasser, le système hitlérien ne serait pas renversé par l’insurrection des masses opprimées, mais par une révolution par en haut — un coup de palais au sein même de la machine nazie, à l’issue duquel Strasser offrirait son « véritable socialisme » à un peuple stupéfait et ravi.
Bien entendu, Hitler ne sera jamais renversé par une simple révolution de palais. En ce sens, les fantasmes corporatistes de Strasser ne présentent aucun danger réel pour le régime. Mais si les masses venaient à se mobiliser, des factions rivales surgiraient sans doute au sein de la machine nazie pour tenter d’utiliser le mouvement populaire à leurs propres fins, avant de rétablir leur domination une fois le travail accompli. Le devoir des socialistes, à l’inverse, consiste à exploiter les contradictions internes du régime nazi pour donner puissance à un mouvement de masse capable de le renverser. Pour cela, ils ne doivent pas se bercer d’illusions sur les divisions internes de la machine fasciste. Les socialistes doivent rejeter toute idéologie qui placerait les espoirs des masses dans une faction réactionnaire.
Sur la question du nationalisme, Strasser se distingue par les avancées les plus nettes et les plus cohérentes au-delà de la doctrine officielle d’Hitler. Il conçoit la nation non comme une entité biologique, mais comme une unité historique et culturelle. Selon lui, la valeur propre de chaque peuple ne justifie pas l’impérialisme : elle devrait, au contraire, l’exclure. Sur cette base, il plaide pour une fédération des nations européennes calquée sur le modèle suisse[8]. Mais quelques pages à peine après avoir condamné l’impérialisme, il retombe dans ses contradictions en esquissant de vastes projets pour une politique coloniale européenne unifiée.
La faiblesse fondamentale du projet européen de Strasser réside dans l’ambiguïté de ses présupposés de classe et dans la naïveté de ses analogies historiques. La Suisse n’est pas un produit du XXe siècle. Dans un monde capitaliste avancé déchiré par les rivalités impérialistes, une fédération libre est impossible. La seule issue réaliste dans une telle situation est la formation d’un bloc d’États clients sous la domination du plus fort. Aujourd’hui, toute véritable fédération européenne libre ne pourrait voir le jour qu’à la suite de la victoire du socialisme dans l’ensemble de ses pays membres — comme l’a montré l’exemple de l’Union soviétique. Les socialistes doivent donc œuvrer à une telle fédération, non pas en marge de leurs objectifs révolutionnaires, mais comme partie intégrante d’un programme général de socialisme européen.
Strasser est incapable de saisir cela, car il estime que chaque peuple doit inventer son propre ordre social, fût-il incompatible avec celui des peuples voisins. Ainsi, il peut écrire que la stabilité du fascisme italien prouverait sa « convenance » au peuple italien. Mais il est évidemment absurde d’imaginer une fédération libre réunissant une Allemagne socialiste et une Italie fasciste avec ses États vassaux. Limiter l’objectif du socialisme aux frontières nationales revient donc à entraver sa réalisation à l’échelle du continent. La voie vers une Europe unifiée est la même que celle du socialisme européen : elle passe par la construction d’un front uni des forces ouvrières et progressistes, non par une politique d’accommodement avec le fascisme européen.
Le socialisme populaire : corporatisme et idéal artisanal
La base populaire du parti nazi dépassait de loin la seule classe moyenne. Sa politique n’exprimait pas exclusivement les intérêts spécifiques de cette classe, même si les éléments de la petite bourgeoisie ruinés par la crise économique en formaient le noyau. Elle reflétait plus largement les aspirations de tous ceux qui ne pouvaient plus maintenir leur position économique dans le cadre de la concurrence capitaliste exacerbée et de la lutte des classes. Ces couches sociales, menacées de déclassement, en vinrent à réclamer l’appui d’un État fort pour garantir leur survie. Cet État fut instauré : il supprima les formes démocratiques de la lutte des classes, remplaça les compromis libéraux par une politique économique autoritaire et affronte désormais toutes les classes sociales de la même manière — politiquement en oppresseur, économiquement en client unique, et administrativement à travers un maillage de vexations bureaucratiques.
Dans toutes les classes, le régime a fait naître un mécontentement latent, un désir d’émancipation et la volonté de défendre à nouveau librement ses propres intérêts. Idéologiquement, ce mécontentement prend une forme libérale dans la bourgeoisie et socialiste parmi les travailleurs. Mais c’est la petite bourgeoisie qui souffre le plus sous le joug de la machine bureaucratique. Sa résistance s’exprime soit sous une forme religieuse ou confessionnelle, soit dans une réinterprétation dissidente de l’idéologie nationale-socialiste — dont les anciens militants désabusés sont les principaux porte-parole.
Cette classe avait cru qu’un État fort la protégerait de la concurrence des grandes entreprises, du progrès technologique, des fluctuations de prix et de l’endettement. Aujourd’hui, elle constate que les grandes entreprises prospèrent, que la course technologique a repris sous la pression de la concurrence mondiale et du réarmement, et que les mesures d’allégement de la dette ne profitent qu’aux insolvables. Les lois du capitalisme continuent de peser sur elle, désormais aggravées par le poids croissant d’une bureaucratie parasitaire, plus insupportable encore pour la petite bourgeoisie que pour la grande.
Un leitmotiv parcourt ainsi toute la littérature du courant strassérien : la lutte simultanée contre la bureaucratie et pour l’autonomie des petits producteurs. Aujourd’hui, le développement même de la technique et de l’organisation tend vers une bureaucratisation générale de la société, quelle que soit la forme politique du régime. Chaque pays ressent la dynamique implacable du progrès technologique comme une pression extérieure. Pour s’en défendre, la petite bourgeoisie réclame une autarcie protectionniste.
Mais l’autarcie à l’échelle nationale s’est révélée impossible : la logique du capital et de la technologie mondiale la balaie. Dès lors, les intellectuels issus de la classe moyenne étendent leur revendication d’autarcie à l’ensemble du continent européen. Leur fédération n’a pas besoin d’être socialiste — son unique but est de préserver les formes « vénérables » et complémentaires de la production agricole et artisanale contre les prétendus ravages du progrès moderne[9].
Le socialisme populaire, utopie corporatiste et paradis artisanal
L’Europe telle que l’imaginent les socialistes populaires serait une réserve naturelle pour la classe moyenne. Le socialisme de Strasser y prend la forme d’un paradis artisanal, fondé sur l’idéal du petit producteur indépendant. Le statisme corporatiste constitue ici l’utopie réactionnaire par excellence : celle d’une conciliation harmonieuse entre les intérêts idéaux de chaque groupe social, sans recourir aux formes « brutales » de la lutte des classes — c’est-à-dire sans véritable affrontement d’intérêts.
Sur le plan politique, Strasser pense que le « petit homme » — celui-là même qui a fait la révolution nazie — la conduira désormais « au-delà d’Hitler », jusqu’à son accomplissement. L’idéal culturel germanique auquel il aspire revient à vouloir faire de tous les Allemands des membres de la classe moyenne. Le socialisme populaire apparaît ainsi comme une forme tardive du socialisme de la classe moyenne, détournée de son cours historique et absorbée par le fascisme. Dans le camp social-démocrate, il fonctionne comme une tentative de compromis idéologique avec le fascisme au pouvoir, dissimulée sous le masque de l’« adaptation aux exigences du présent ».
Sa dérive vers le strassérisme ne s’explique pas par l’attrait intellectuel de Strasser lui-même, mais par la puissance réelle d’Hitler. Dans la mesure où ils puisent leur idéologie chez Strasser, les socialistes populaires cherchent à rénover le socialisme à partir des mêmes sources que celles qui ont nourri le fascisme. Mais le socialisme, rappelle Löwenthal, ne peut se régénérer qu’en retournant à ses propres sources de force : la conscience de classe, l’internationalisme et la lutte organisée des travailleurs.
Franzel : Moyen Âge idéalisé, technologie et « déprolétarisation »
Le livre d’Emil Franzel, Revolution des Abendlandes. Geschichtsphilosophische Grundlagen des europäischen Sozialismus (Révolution de l’Occident. Fondements historico-philosophiques du socialisme européen, Karlsbad, Graphia-Verlag, 1936), peut être considéré comme la philosophie historique par excellence de toutes les nuances du socialisme populaire.
À partir de ce point de vue, Franzel prétend fonder de nouveaux jugements de valeur et un nouveau socle pour l’idée socialiste. L’idéal socialiste qu’il croit voir incarné pour la première fois au Moyen Âge est celui d’une intégration harmonieuse du travail de chacun dans le travail de la communauté tout entière — objectif que tous les socialistes partagent, sans aucun doute. Mais Franzel détache la réalisation de cet idéal des forces productives et de la structure de classe de la société existante. Ainsi, tout en ne prônant pas un retour complet à la technologie médiévale, il se déclare prêt à payer le prix d’une régression technique pour retrouver une société soudée, statique et “déprolétarisée”.
Pour nous, marxistes, le socialisme signifie l’abolition de la division de la société en classes d’exploiteurs et d’exploités. Il s’agit de créer les conditions d’une société où l’humanité tout entière peut vivre et s’épanouir dignement. Ces objectifs ne peuvent être atteints indépendamment du développement technologique : s’il existe aujourd’hui non seulement des idéaux socialistes mais aussi des conditions matérielles pour les réaliser, c’est précisément parce que les capacités productives humaines ont atteint un niveau qui rend leur accomplissement possible.
Les socialistes ne peuvent donc partager l’hostilité de Franzel au progrès technique. Tout comme le capitalisme nous a rapprochés de la possibilité du socialisme, il a apporté d’immenses progrès dans l’organisation sociale. Dans la mesure où l’idéologie libérale du capitalisme ascendant a célébré ces avancées, nous pouvons en reconnaître la part de vérité. Il est vrai que le progrès technique permet de nourrir davantage de personnes avec moins de travail et de satisfaire leurs besoins plus largement que jamais auparavant. Mais les socialistes n’ont jamais souscrit à l’illusion libérale selon laquelle ces bienfaits se réaliseraient automatiquement sous le capitalisme : ils ont toujours montré que ces conditions engendrent aussi crises économiques et chômage de masse.
Le capitalisme ne garantit donc à la majorité que la misère — non l’ascension sociale.
Cela n’empêche pas les socialistes de se réjouir du développement des forces productives. Adopter la posture rétrograde de Franzel face à la technique revient à nier les potentialités réelles du socialisme. Il postule la capacité imaginaire d’un ordre social clos à maintenir une production fragmentée et artisanale. Face à une société incapable d’utiliser pleinement ses richesses, il prêche l’idéal de la pauvreté plutôt que l’usage rationnel de l’abondance.
De même, Franzel ne saisit pas le rôle décisif du développement industriel pour le socialisme. Il assigne au prolétariat des tâches historiques insuffisantes, incapables de dépasser la condition prolétarienne elle-même. Pour lui, la classe ouvrière n’est qu’un symptôme de la misère capitaliste, non son dépassement possible. C’est pourquoi il reprend à son compte le terme nazi de “déprolétarisation” (Entproletarisierung)[10], sans jamais dire comment il l’envisage concrètement — sinon par analogie avec d’autres socialistes populaires.
Or, on ne peut surmonter la condition prolétarienne qu’en organisant la production à grande échelle, non en transformant les prolétaires en petits propriétaires. La révolution consiste dans la prise de contrôle collective de la production par les travailleurs eux-mêmes, qui en deviennent responsables et copropriétaires. Lorsque les crises et le chômage auront disparu, la précarité cessera ; et à mesure que croîtront la richesse sociale et les possibilités d’épanouissement individuel, le travail cessera d’être un marqueur d’appartenance de classe. Le dépassement du prolétariat réside dans l’abolition du salariat, non dans le rêve réactionnaire du retour au petit artisan.
Cependant, pour Franzel, le terme de “déprolétarisation” a avant tout une signification culturelle et esthétique. Son véritable ennemi n’est pas le capitalisme, mais la culture de masse qu’il produit. Ses héros ne sont pas les militants ouvriers, mais les aristocrates de l’esprit, figures d’artistes solitaires comme Stefan George (1868–1933) ou Karl Kraus (1874–1936), qu’il érige en modèle moral. Ironie du sort : ces derniers n’ont jamais eu quoi que ce soit à voir avec le socialisme.
C’est à ce point que les critères de Franzel pour “réinterpréter l’histoire” et “refonder le socialisme” se révèlent : le socialiste populaire se découvre comme un socialiste anti-prolétarien. Le socialiste populaire peut être cultivé, même versé en marxisme. Il peut soutenir, à juste titre, que le prolétariat, immergé dans la société bourgeoise, ne peut produire spontanément les valeurs d’une culture socialiste. Mais il ne propose rien d’autre que son intuition élitiste : celle selon laquelle le monde socialiste de demain serait déjà incarné dans les marges esthétiques d’aujourd’hui.
Or, si l’on ne peut préfigurer une culture socialiste, des valeurs authentiquement nouvelles naissent pourtant dans la lutte des masses prolétariennes : solidarité, liberté, émancipation humaine. Le socialisme ne sera pas l’œuvre d’artistes isolés qui “déprolétarisent” le monde, mais celle du prolétariat qui se transforme en transformant la société. La lutte pour le socialisme n’appartient pas exclusivement à la classe ouvrière : les socialistes les plus conscients de toutes les classes peuvent la rejoindre. Mais la force motrice du mouvement demeure la classe ouvrière. Elle a besoin d’alliés, d’experts, d’intellectuels — non pour la remplacer, mais pour l’aider à assumer son rôle dirigeant. Ce dont elle n’a pas besoin, ce sont d’intellectuels qui nient ce rôle.
Fronts de classe et unité européenne
La principale caractéristique de la situation européenne actuelle est la tendance manifeste au développement de fronts de classe internationaux. Malgré leurs divisions internes, les forces du mouvement ouvrier se regroupent de plus en plus clairement dans un front défensif pour la paix et la démocratie : c’est le front de l’Union soviétique et de ses alliés démocratiques.
Il s’efforce de donner à tous ses membres un caractère antifasciste uniforme, ce qui renforcera ce front et en fera le point de ralliement des forces progressistes de tous les pays. De même, les forces de la réaction européenne se regroupent dans le camp du fascisme allemand. Nous avons déjà vu une proposition d’alliance entre l’Église catholique et Hitler contre le bolchevisme, et des tendances vers un bloc dictatorial en Europe centrale.
C’est cet axe réactionnaire international qui a déclenché la guerre civile espagnole et qui soutient les rebelles nationalistes. Dans tous les pays, c’est cet axe qui mène une guerre d’extermination contre les forces socialistes. Il est bon de parler d’unité européenne dans cette situation et de la proclamer comme un objectif. Mais il est fou et dangereux de nourrir l’illusion que cette unité pourrait être obtenue par un rapprochement entre les deux fronts hostiles. Un règlement pacifique des différends est hors de question.
Avec le fascisme, il n’existe qu’une seule forme d’apaisement : la capitulation.
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Traduction française réalisée par Christian Dubucq pour Contretemps, à partir de la version anglaise abrégée de Terence Renaud, publiée dans Historical Materialism (2025), elle-même traduite de l’allemand : « Was ist der Volkssozialismus? », Zeitschrift für Sozialismus, septembre 1936.
Notes
[1] Dans la littérature historique, l’Organisation Léniniste (Leninistische Organisation, ou LO) désigne le nom clandestin interne du réseau Neu Beginnen (« Nouveau départ »), fondé en 1931 par Walter Löwenheim (pseudonyme Miles, 1903–1977).Ancien membre de la jeunesse socialiste (Sozialistische Arbeiterjugend), Löwenheim rompit avec la social-démocratie traditionnelle du SPD pour créer une organisation marxiste révolutionnaire cherchant à refonder le mouvement ouvrier allemand après la montée du nazisme. Neu Beginnen visait à préparer la clandestinité, former des cadres, et maintenir des liaisons entre socialistes et communistes en vue d’un futur soulèvement antifasciste. Le groupe, lié à la Sopade (direction du SPD en exil à Prague), développa une analyse critique à la fois du stalinisme et de la social-démocratie réformiste. Richard Löwenthal (1908–1991) gravitait autour de ce milieu, dont il partageait la perspective marxiste anti-stalinienne, sans toutefois en occuper de rôle dirigeant. Il en évoquera plus tard l’histoire dans son étude Die Widerstandsgruppe Neu Beginnen“ (Berlin, 1982). Voir : Richard Löwenthal, Die Widerstandsgruppe, Neu Beginnen, Berlin, 1982 ; Hermann Weber, Die Wandlung des deutschen Kommunismus, vol. II, Francfort, Europäische Verlagsanstalt, 1969, p. 445-447 ; Detlev Peukert, Die Weimarer Republik, Francfort, Suhrkamp, 1987, p. 307-309 ; – Walter Löwenheim (Miles), Neu Beginnen! Fascisme ou socialisme, Paris, Nouveau Prométhée, 1934.
[2] La League for Industrial Democracy (LID) fut fondée à New York en 1905 sous le nom d’Intercollegiate Socialist Society (ISS) par Upton Sinclair (1878–1968), Jack London (1876–1916), Clarence Darrow (1857–1938) et d’autres militant.es socialistes, dont Florence Kelley (1859–1932) et Walter Lippmann (1889–1974). Rebaptisée League for Industrial Democracy en 1921, cette organisation socialiste réformiste promouvait un ordre économique fondé sur la production pour l’usage public plutôt que pour le profit privé. Devenue un centre majeur d’éducation politique et sociale, la LID forma plusieurs générations de militant·es du mouvement ouvrier et de la gauche intellectuelle étatsunienne. Sa branche étudiante, la Student League for Industrial Democracy (SLID), donna naissance en 1960 à la célèbre organisation Students for a Democratic Society (SDS), fer de lance de la Nouvelle Gauche aux États-Unis.
[3] La Zeitschrift für Sozialismus (Revue pour le socialisme) était une revue théorique publiée entre 1933 et 1936 par des intellectuels sociaux-démocrates allemands en exil, sous la direction de Rudolf Hilferding (1877–1941). Organe du socialisme marxiste démocratique, elle servit de tribune à la critique du fascisme et du stalinisme. C’est dans son dernier numéro, paru en septembre 1936 à Karlsbad (aujourd’hui Karlovy Vary, en République tchèque), que Richard Löwenthal (1908–1991), sous le pseudonyme Paul Sering, publia l’essai « Was ist der Volkssozialismus? ».
[4] Emil Franzel (1901–1976), historien et intellectuel sudète, membre du Deutsche Sozialdemokratische Arbeiterpartei (DSAP) jusqu’en 1937, est l’auteur de Revolution des Westens. Versuch einer Synthese von Nation und Sozialismus (Prag, Orbis Verlag, 1936). Exilé après 1945, il devint une figure du révisionnisme sudetendeutsch, mouvement défendant la mémoire et les revendications des Allemands expulsés de Tchécoslovaquie.
[5] Le terme Volksgemeinschaft (« communauté du peuple ») désignait, dans l’idéologie nazie, une unité nationale organique supposée transcender les classes sociales, au prix de l’exclusion des Juifs, des communistes et de toute opposition au régime. Il servit à effacer la lutte des classes au profit d’une cohésion raciale fictive. (Detlev Peukert, Inside Nazi Germany, Yale University Press, 1987, p. 93-98.)
[6] Volksgemeinschaft (« communauté du peuple ») : concept central du nazisme, désignant une unité nationale racialisée censée effacer les divisions de classe.
[7] Sur le modèle du Ständestaat (État des ordres ou État corporatiste), hérité des conceptions féodales de la société et remis à la mode par les régimes autoritaires des années 1930.
[8] L’idée d’une « fédération européenne sur le modèle suisse » circulait, dans les années 1930, parmi certains courants de la droite « révolutionnaire » allemande (autour d’Otto Strasser, Ernst Niekisch (1889-1967), etc.), qui cherchaient à concilier nationalisme culturel et anticapitalisme. Sous couvert de fédéralisme, ce projet masquait une vision corporatiste et hiérarchique de l’Europe, compatible avec les structures autoritaires du fascisme.
[9] Sur cette idée d’« autarcie européenne », voir les débats économiques des années 1930 autour de l’« espace économique continental » (Großraumwirtschaft), inspirés notamment de Friedrich List (1789–1846) et repris par certains idéologues nationalistes et corporatistes tels que Werner Daitz (1884–1945) ou Ernst Niekisch (1889–1967). Sous couvert d’unification européenne, ces projets visaient à protéger les économies continentales des effets du capitalisme mondial et à restaurer une production artisanale et paysanne idéalisée.
[10] Le terme Entproletarisierung (« déprolétarisation ») fut employé dans les années 1930 aussi bien par certains idéologues nationaux-socialistes que par des penseurs corporatistes ou conservateurs pour désigner la disparition du prolétariat en tant que classe autonome, au profit d’une société hiérarchiquement intégrée ou d’une prétendue communauté nationale (Volksgemeinschaft). Dans le discours nazi, il exprimait l’idéal d’un dépassement autoritaire de la lutte des classes par l’unité nationale. En reprenant ce vocabulaire, Franzel manifeste l’ambivalence du Volkssozialismus, oscillant entre critique du capitalisme et adhésion implicite à la mythologie sociale du fascisme.
