« Crise financière globale ou triomphe du capitalisme ? », Revue Agone, 2012, n°49. 

La revue Agone inaugure une série de parutions annuelles d’articles de la New Left Review (NLR) en français. Une regrettable anomalie prend ainsi fin. Alors qu’il existe une édition en espagnol de la NLR et que des sélections d’articles sont publiées en grec, en italien, en coréen, en portugais et en turc, ce medium essentiel de diffusion des pensées critiques était jusqu’alors resté pour l’essentiel inaccessible au lecteur francophone.

 

Fondée en 1960, formellement basée en Grande-Bretagne, même si le centre de gravité de la revue s’est déplacé au fil des années aux États-Unis, la NLR est devenu le navire amiral de la gauche intellectuelle occidentale. D’un style savant mais ne s’encombrant pas des lourdeurs de l’académisme, elle s’est imposée comme un espace incontournable pour la réflexion à gauche. De Sartre à Zizek en passant par Nancy Fraser, Pierre Bourdieu, Judith Butler, Frédérick Jameson, Wang Hui ou encore Robert Brenner, David Harvey, Tariq Ali, Michel Aglietta et Mike Davis, l’impressionnante liste des contributeurs témoigne d’une ambition : saisir les coordonnées politiques du temps présent à travers la théorie sociale – les sciences humaines et sociales – et la culture.

Consacrée à la grande crise contemporaine, ce numéro bizarrement intitulé « crise financière globale ou triomphe du capitalisme ? », s’ouvre par le texte « Renouvellements », un éditorial de Perry Anderson datant de janvier 2000. Celui qui est une des principales chevilles ouvrières de la revue depuis son origine délivre là un véritable discours de la méthode. Les articles qui suivent en sont une illustration. Dans son éditorial de janvier 2010, Susan Watkins, qui assume aujourd’hui la direction de la NLR, réaffirme la pertinence du projet dans le contexte de la crise contemporaine, ce que démontrent les autres contributions réunies dans ce volume.

Qu’est-ce que la méthode NLR ? C’est d’abord une conception de la politique comme champ de bataille global. Contre tout provincialisme, il s’agit d’offrir une perspective internationale sur les dynamiques qui font une époque : les mouvements politiques et sociaux, les forces de propulsion internes au système capitaliste, le déploiement des armes de la critique, les tendances culturelles. La première mission que se donne la NLR consiste ainsi à dresser la carte de la situation tout en s’engageant de manière polémique dans les grande controverses intellectuelles du moment.

Comment la revue est-elle parvenue à traverser les décennies qui ont conduit de l’effervescence des années soixante à la grande récession post-2008 ? Où l’équipe de la NLR a t-elle puisé la force de ne pas sombrer dans la dépression collective, ni de perdre toute lucidité lors du grand recul de la fin du XXè siècle ? L’histoire de la revue fait apparaître de nombreux changements dans les influences politiques (travaillistes, gramsciennes, maoïstes, guévaristes, trotskistes, etc.) et théoriques, les intérêts géographiques et thématiques, ce qui témoigne d’une curiosité toujours vive, d’une capacité renouvelée à se remettre en question. Mais au-delà des tournants opérés, la détermination qui a permis à la revue de tenir bon semble reposer sur une sévère discipline intellectuelle qui se déploie aujourd’hui en une double exigence : ne rien céder sur la critique du système, ne jamais sous-estimer son pouvoir.

Contrairement à une organisation vis-à-vis de ses membres, Anderson considère qu’une revue intellectuelle n’a pas à réconforter ses lecteurs : « sa première obligation est de présenter une vision juste du monde, quelle que puisse être son influence sur le moral des troupes ». Ce « réalisme sans compromis » est la condition pour éviter les écueils que sont l’accommodement et son cortège de reniements, la recherche à tout prix de motifs de consolation qui ne conduit qu’à de plus grands découragements ou encore l’interprétation fallacieuse des renforcements de l’emprise du système comme autant de signes de sa transformation, ce qui revient tout bonnement à prendre des vessies pour des lanternes. De ce positionnement découle une série de lignes directrices. Une solidarité sans faille vis-à-vis des luttes et des poussées politiques des gauches ne doit pas conduire à surestimer leur potentiel, ni à embrasser un maximalisme stérile. Il est tout autant nécessaire de « ne pas donner foi aux illusions selon lesquelles le système avance à un rythme régulier dans une direction progressiste » et de combattre sans merci «  les mythes conformistes visant à faire croire à l’urgence de le protéger des forces réactionnaires » qui mènent tout droit à la reddition.

Ces principes vont de pair avec une distance de la revue par rapport à l’organisation concrète du combat anticapitaliste qui lui est parfois reproché. C’est certainement le signe d’un positionnement singulier aux carrefours des traditions et préoccupations qui constituent la gauche dans son acception la plus authentique et la plus large. C’est aussi, sans doute, une inscription dans la temporalité propre à la bataille des idées qui ne se confond pas avec l’urgence de l’action militante. Mais, davantage encore, cette distance est la conséquence de l’affaiblissement des organisations et des mouvements. Après tout, lorsque ceux-ci était significativement plus puissants, il existait des canaux d’influence réciproques, par exemple par le biais de personnages comme le dirigeant de la IVè internationale Ernest Mandel dans les années 1970 ou de relations privilégiées avec des courants du parti communiste italien au cours de la décennie précédente. En somme, au niveau de généralité où se situe la revue, la distance vis-à-vis de la pratique de la lutte des classes est principalement un symptôme de la dégradation de la situation.

 

La NLR c’est aussi un style au service d’une ambition : polariser le débat. Anderson souligne que la droite avec des auteurs comme Fukuyama, Brezinski, Huntington, Friedman a livré une série d’analyses claires de là ou va le monde dans un style non académique, accessible à un large public international. « La gauche devrait mettre un point d’honneur à écrire au moins aussi bien que ses adversaires » ! C’est une tâche à laquelle s’attellent les éditeurs de la NLR, en effectuant un travail substantiel de réécriture des articles, leur imprimant un style incisif devenu une marque de fabrique.

Partant du point de vue qu’« on a plus besoin aujourd’hui de l’esprit des lumières que de l’évangile », Anderson propose comme critère d’appréciation des mérites de la revue sa capacité « à choquer ses lecteurs en appelant un chat un chat », c’est-à-dire de ne laisser place à aucune complaisance lorsqu’il s’agit de lever l’ambiguïté entre le souhaitable et le faisable. Lorsque Anderson écrit « Renouvellements », au début des années 2000, le faisable paraît bien ténu. Certes, la poursuite du lent processus d’affaiblissement de la hiérarchie des sexes et le développement d’une conscience écologique peuvent être interprétés comme des signaux positifs. Mais le tableau général est nettement dominé par les tonalités sombres : la démocratie s’étend mais perd toute substance, le mouvement ouvrier est pratiquement inerte, le néolibéralisme règne sans partage sur le globe et s’affirme comme « l’idéologie qui a eu le plus grand succès dans l’histoire du monde ». Scruter les transformations du système constitue alors une boussole pour l’activité de la revue car « si les énergies humaines nécessaires à un changement de système doivent de nouveau être libérées, elles seront issues du métabolisme même du capital ».

Au faîte de la défaite, cette forme de fidélité au matérialisme historique autorise Anderson à définir les conditions de possibilités d’une réouverture idéologique et stratégique: « Rien de moins qu’une récession de l’ampleur de celle de l’entre-deux guerres semble capable de secouer les paramètres du consensus. ». Maintenant que cet événement se produit, la NLR est logiquement aux avant-postes pour tenter d’en saisir la portée.

Comprendre cette crise, ce à quoi elle a mis fin, ce à quoi elle n’a pas mis fin, tel est l’objectif que se donne la revue sous la plume de Susan Watkins dans « Paysages instables », son éditorial de janvier 2010. Quel est l’avenir du néolibéralisme ? L’hégémonie US est-elle en cause ? Comment la Chine va t-elle parvenir à amortir ce choc gigantesque et s’adapter au rapide accroissement de sa puissance relative dans le jeu géopolitique global ? Quelle cartographie du prolétariat mondial peut-on dresser ? Constatant avec Gramsci que « l’élément décisif de toute situation reste la force organisée et prête à intervenir », Watkins ne se déprend pas du pessimisme de l’intelligence dans lequel la revue a excellé depuis les années 1990. Elle prend acte du fait qu’« au plan politique l’issue de la crise a été entièrement façonnée par en haut » et que, faute d’opposition – rappelons qu’elle écrit avant les grandes turbulences socio-politiques dans l’Europe du Sud et le mouvement Occupy –, le néolibéralisme a pu se muer en « libéralisme régulatoire » sans rien céder sur ses principales composantes.

Début 2008, la revue a donc publié une série de contributions au sujet de la crise. The crisis of democratic capitalism de Wolfgang Streeck est sans doute l’une des plus importantes (une version abrégée de ce texte est parue dans Le Monde diplomatique). La crise de la finance y est lue comme l’épuisement du compromis social qui s’est noué via la dette publique et la dette des ménages depuis le début des années 1980 ; elle marque la fin du dispositif de régulation socio-économique qui avait pris le relais de celui fondé sur la croissance des salaires établi dans l’après-guerre et entré en crise dans les années 1970. L’articulation du politique et de l’économique proposé par Streeck constitue un récit à la fois profond et cohérent qui s’impose comme une narration alternative à celui centré sur l’instabilité financière ; les éditorialistes du Washington Post, du Financial Times ou de Project Syndicate ne s’y sont pas trompés. Autre exemple, l’article de Stathis Kouvelakis, The Greek Cauldron, paru à l’automne 2011 est une analyse sur le vif de situation grecque en tant que maillon faible dans la chaînes des événements de la crise européenne (en français Contretemps et la Revue des Livres notamment se sont fait l’écho de ses arguments).

Les articles retenus dans ce numéro de la revue Agone-NLR n’étaient pas jusqu’alors disponibles en français. Ils illustrent, à propos de la crise, les grands types d’écrits que publie la revue : analyse économique, texte programmatique, contre-feux, étude nationale, essai théorique et portrait intellectuel sous la forme d’entretien.

La contribution de Robert Brenner permet de lire la crise financière comme l’éclatement des contradictions qu’il avait mis en lumière dans un article extrêmement influent, Economics of Global Turbulence, paru en 1998. Selon son interprétation, l’effondrement des prix des actifs financiers et de l’immobilier étasunien en 2007-2008 est la manifestation de l’accumulation de capacités de production excédentaire à l’échelle mondiale et de la perte structurelle de dynamisme productif du capitalisme américain entamé dès la fin des années 1960. Le capitalisme fait face à un ralentissement de long terme dont rien n’indique qu’il puisse se remettre.

« La crise 2.0 » de Robin Blackburn prend la forme plus directement politique d’une grande proposition stratégique. Partant d’une appréciation critique de l’impasse à laquelle conduit l’action des gouvernements en réponse à la crise, il propose un ensemble « de solutions constructives pour une vraie sortie de crise à gauche » : un salaire minimum mondial, un audit sur les dettes souveraines et la répudiation des dettes illégitimes, la mise en place d’un véritable service public du crédit, des investissements dans les infrastructures et les technologies vertes. Ces éléments dessinent une voie de développement basée sur « de bonnes conditions de travail, l’éducation pour tous, des soins de qualité, l’égalité entre les sexes et la mobilisation des compétences de haut niveau ».

 Son souci de réalisme débouche parfois sur certaines propositions comme « la suppression des cotisations sociales pour les travailleurs à bas salaires et les moins de trente ans » qui, lues depuis l’hexagone après l’adoption du pacte de compétitivité, ne peuvent paraître que surprenantes. Son appel aux États et aux entreprises afin qu’ils empruntent une voie guidée par la recherche d’avantages compétitifs par le haut plutôt que de s’enferrer dans une course vers le bas en termes de standards sociaux peut également étonner, d’autant plus que cela est posé sans aucun lien avec les rapports de force sociaux. Plus largement, c’est l’affirmation de la possibilité d’une issue progressiste aux crises économique et écologique à l’intérieur du système qui mériterait d’être discutée en tant que telle. Elle situe son propos à distance d’une démarche transitoire qui, au contraire, travaille les contradictions entre les demandes populaires unificatrices et les limites socio-économiques du système à un moment donné.

Parmi les autres contributions, celle de Jan Breman intitulée « Le mythe du vaste filet de sécurité mondial » se rangerait dans la catégorie du contre-feux. Alors que la résilience des plus pauvres face à la crise est louée par une série de commentateurs libéraux, Breman déconstruit efficacement le discours sur les vertus du travail informel qui concerne 50 à 90 % des travailleurs en Amérique latine, Afrique et Asie du Sud et de l’Est. A partir du cas d’Ahmedabad, une ancienne cité ouvrière de l’État indien du Gujurat, il témoigne de la baisse du revenu des catégories les plus pauvres avec la crise et du fait que la possibilité d’un retour dans des campagnes elles-mêmes paupérisées ne constitue aucunement un filet de sécurité sociale. Il analyse également les effets structurels de l’absence d’emploi pérenne et de la fragmentation des tâches, qui ont permis d’abaisser au minimum le coût du travail à l’échelon le plus bas de l’économie mondiale et de maintenir les travailleurs isolés les uns des autres. Enfermés dans des identités primordiales (la famille, la région d’origine, la caste ou la religion), ceux-ci sont mis en concurrence et, selon le vieux principe du diviser pour mieux régner, privés de toute capacité à construire un rapport de force sur la base de leur activité de travailleur. 

L’article de Daniel Finn consacré à l’Irlande relève du type de l’étude nationale approfondie. L’absence de la gauche dans les turbulences politiques enclenchées par le crash du Tigre celtique est examinée à la lumière de l’histoire politique du pays et de l’incapacité des courants nationalistes depuis les années 1920 à articuler la question nationale avec la lutte des classes.

Les deux dernières contributions se situent plus directement dans le champ de la théorie. « Spéculations sur l’état stationnaire » de Gopal Balakrishnan constitue un essai ambitieux et particulièrement stimulant pour interpréter l’épuisement de la croissance dans les pays riches. La tendance séculaire à la décélération ne relève pas seulement d’une tendance à la stagnation économique, mais manifeste des problèmes démographiques, écologiques, politico-idéologiques et géopolitiques qui l’exacerbent et la surdéterminent. En essayant de comprendre où nous en sommes dans la longue durée, il en vient à imaginer comment pourrait se dérouler la fin du capitalisme. Il en conclut avec Hegel que, faute de projets politiques organisés, l’avenir pourrait bien cesser d’être une catégorie pertinente, l’histoire dérivant au fil des catastrophes écologiques et d’une dynamique économique amorphe. 

Le volume se clôt sur un grand entretien avec Giovanni Arrighi réalisé, peu avant sa mort en 2009, par David Harvey. La trajectoire personnelle, intellectuelle et politique d’Arrighi est l’occasion d’un formidable voyage depuis le petit entrepreneuriat industriel dans l’Italie de l’après-Guerre aux grands débats théoriques contemporains sur la logique du développement capitaliste via le creuset politique des mouvements de libération africains des années 1960 et des luttes ouvrières italiennes des années 1970. Dans un échange particulièrement dense et vivant, Arrrighi témoigne de la manière dont ses problématiques de recherche ont émergé. Il explicite ses désaccords avec Brenner et Wallerstein sur la dynamique du capitalisme global, montre comment il a pu s’appuyer sur Braudel pour élaborer une conception originale de la finance comme symptôme de l’épuisement d’un système hégémonique, et revient sur son interprétation de l’émergence de la puissance chinoise.

 

Au final, ce volume ne se contente pas de rendre accessible au lectorat francophone des réflexions parmi les plus solides au sujet de la crise contemporaine ; il contient une proposition de ce que penser l’époque signifie. Cette ambition intellectuelle est une invitation à ce que la gauche politique et sociale, en France en particulier, ose se hisser à la hauteur des possibilités que lui offre ses forces non négligeables dans une conjoncture historique plus ouverte qu’elle ne le fut durant des décennies.

 

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