Vous pouvez voir sa tombe au nord de Londres. Parmi quelque cinquante mille autres, son nom se donne au regard du passant. Ses noms, plutôt. Car Mansoor Hekmat est celui qu’il s’est un jour forgé pour méditer, écrire et militer. Un buste surmonte une plaque commémorative. C’est de la pierre et c’est un visage plein, une chevelure garnie et un bout de barbe. « À un grand homme, l’essence de nos vies, l’étoile polaire de mon existence, l’amour de ma vie », pouvez-vous lire sur la plaque en question, gravé en langue anglaise. Et puis deux dates : 1951-2002. Et puis, non loin du tout, la tombe d’un dénommé Karl Marx.
Hekmat a disparu dans l’exil.
Ce fut un jour d’été.
Il aimait la flûte et la guitare.
Le piano et les comédies.
Le natif de Téhéran, fils d’une enseignante et d’un fonctionnaire devenus avocats, s’était opposé au chah puis à la République islamique. Disons-le par l’affirmative : l’homme a toute sa vie désiré une idée – l’égalité. Il lui fallut dès lors s’éteindre loin de sa terre capturée par les forces de l’inégalité.
Une révolution contre-révolutionnaire
1978 – ou 1357, dans le calendrier solaire persan. Le peuple se met debout contre le régime du chah, lequel règne en monarque depuis bientôt quarante ans. Les manifestions et les grèves sont de masse, immenses, dans un pays tout entier espionné par la police politique. Presque tout est bloqué. C’est une révolution qui va s’ancrant et c’est vite un carnage : le chah fait ouvrir le feu sur la rue soulevée. La plupart des personnes tuées appartiennent aux quartiers populaires de la capitale. Les exportations de pétrole sont à l’arrêt. Nombre de soldats vont rallier l’opposition. Mansoor Hekmat, pas même 30 ans, cofonde l’Union des combattants communistes en la fin d’année : sa contribution au mouvement, bien sûr composite. Aux côtés de son camarade Hamid Taghvaie, il diffuse sans tarder, sous la forme d’une brochure, une série de six « thèses » soucieuses d’aiguiller les protestataires.
La révolution, écrivent-ils, doit prendre la forme d’« une révolution socialiste[1] ». Le pouvoir est à faire tomber, et avec lui le mode de production capitaliste encastré dans l’ordre impérialiste international. Mais il s’agit aussi d’isoler l’opposition libérale. Pour les deux hommes, seul le prolétariat – le grand nombre des travailleurs qui, comme le dit la définition historique, subit « l’injustice tout court[2] » – est légitime pour la conduire et bâtir, par suite, une République démocratique et populaire. Le langage est net, sec, conforme au canon marxiste du siècle. À la mi-janvier 1979, le chah fuit le pays à destination de l’Égypte.
Ali Javadi, alors jeune membre de l’Union, se souviendra dans un article paru en persan en 2009 : « [L]a lutte des travailleurs a été acharnée. Leur contribution dans le secteur pétrolier a été déterminante. Mais le fruit de leur travail ne leur est pas revenu[3]. » C’est que l’ayatollah Khomeini rentre aussitôt de son exil en France. Le septuagénaire chiite désire lui aussi une idée, ardemment avec ça, et le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’est pas l’égalité. Un gouvernement intérimaire est formé le 20 février puis, au premier jour d’avril, la République islamique est décrétée. « Le pouvoir a simplement été transféré d’une tendance rétrograde de la classe dominante à une tendance encore plus contre-révolutionnaire », ajoutera Javadi. Le sol va en effet s’ouvrir sous les égalitaires : tous, ils vont être engloutis.
Satan, la démocratie et le socialisme
Khomeini déclare, ce 1er avril, que le « premier jour du gouvernement de Dieu[4] » est advenu. Le « pouvoir satanique » s’est effondré et il est temps, à présent, d’édifier « la véritable justice sociale ». Moins ancrés que les militants islamistes, les égalitaires tentent un curieux pari. Pas tous, mais, comme le rappellera la féministe iranienne Val Moghadam dans les colonnes de la New Left Review en 1987, la plupart de leurs organisations « adoptèrent une position de soutien mitigé ou de défense totale[5] ». Quel pari ? Appuyer l’inégalité depuis l’égalité. Au nom de quoi ? D’une saisie mutilée, borgne et atrophiée de l’anti-impérialisme. L’anthropologue franco-iranienne Chowra Makaremi précisera en 2023, dans l’indispensable Femme ! Vie ! Liberté ! : le discours « socialisant » des théocrates « a d’abord paralysé[6] » les égalitaires.Voici donc des socialistes et des islamistes côte à côte : quelque chose comme faire geler de l’eau à 100 degrés. Mansoor Hekmat se montre immédiatement hostile à pareil pari.
Dès février 1979, le jeune militant pointe du doigt, dans une brochure, les « illusions qui ont malheureusement imprégné une grande partie du mouvement communiste[7] ». L’indépendance totale aurait dû primer. Un an plus tard, le 21 mars, Khomeini se fend d’un discours à l’occasion de la nouvelle année. « Nous sommes en guerre contre le communisme international[8] », entend le pays tout entier. Il ajoute que le marxisme est « totalement incompatible » avec la religion[9]. L’homme a pour lui d’être limpide. Ça ne tortille pas. C’est transparent. L’Union des combattants communistes se dote d’un journal, titré Vers le socialisme ; lisons l’éditorial du premier numéro, paru peu de temps après l’allocution du Guide, le 1er août 1980. « La bourgeoisie a entamé son « grand djihad » contre le communisme. Elle fait arrêter les publications communistes, ferme les imprimeries, emprisonne les communistes, les purge, les exécute, mais leur nombre augmente chaque jour[10]. » Par « bourgeoisie », Hekmat désigne le pouvoir théocratique.
La réponse, pense-t-il, n’est pas dans l’aventurisme ni la dispersion ; l’heure est à la création d’un nouveau parti communiste, extérieur au Tudeh, la formation pro-soviétique nouvellement solidaire du régime. Elle est aussi à tenir bon sur le plan de la théorie politique. Sur la « recherche théorique inlassable ». Le texte, ferme, rigide doit-on admettre, se conclut toutefois par un refus affiché du sectarisme : le journal publiera des textes de communistes avec lesquels l’Union entretient des désaccords. Quelques semaines plus tard, la guerre éclate : les troupes d’Irak forcent la frontière iranienne le 22 septembre. Saddam Hussein, inquisiteur formé dans les rangs du nationalisme « socialiste » arabe, est repeint par Khomeini comme le chef d’un parti « infidèle[11] ». Le Guide exhorte le peuple irakien a expédier son président « en enfer » et à instituer un régime théocratique.
L’Union d’Hekmat s’exprime aussitôt. Les travailleurs iraniens et irakiens n’ont aucune raison valable de s’affronter ; le problème, ce sont leurs gouvernements respectifs. Cette « guerre capitaliste[12] », comme la décrit le communiqué « L’invasion du régime irakien et nos devoirs », impose de constituer un front révolutionnaire indépendant, promouvant à la fois le rejet du pouvoir de Khomeini et la mise en place de comités d’autodéfense populaire face à la force armée irakienne. Dans une lettre ouverte diffusée au mois de décembre, Hekmat ajoute que rien, pas même la guerre, pas même l’occupation étrangère, ne saurait justifier de soutenir « la République islamique anti-ouvrière[13] ». Nulle union sacrée ne vaut. Le socle et l’horizon demeurent inchangés : « la démocratie et le socialisme ».
L’égalité indivisible
Les Kurdes du Rojhelat – le Kurdistan iranien – ont souhaité, dès 1979, se défaire de la vieille tutelle impériale perse. Comme le rappelle Chowra Makaremi, l’ordre iranien se complaît dans la « violence raciale[14] » : la République islamique est « fondée sur la domination ethnique » et perpétue la « tradition de gouvernement impérial ». Au terme d’infructueux pourparlers avec le jeune régime, les Kurdes se sont soulevés. Le 18 août, Khomeini a promulgué une fatwa pour mater, par les canons et par les chars, la révolte anticoloniale. Et qualifié le Parti démocratique du Kurdistan d’Iran, qui avait pris sa part dans le combat contre la monarchie du chah, de « parti de Satan[15] ». Le diable, semble-t-il, hante le vieil homme. La ville majoritairement kurde de Sanandaj – Sine, en kurde sorani –, foyer de l’expérience autogestionnaire et conseilliste, a été bombardée par l’aviation gouvernementale. L’armée a attaqué également au sol. La résistance révolutionnaire a été défaite au terme de vingt-quatre jours ; il s’agissait d’empêcher par tous les moyens « la propagation de ce mode de gouvernance conseilliste, qui était sur le point de devenir un modèle pour le reste du Kurdistan et d’autres villes du pays[16] ». La République islamique s’érige sur le sang kurde, au sens strict du terme : son acte de naissance. Le Kurdistan, poursuit l’anthropologue franco-iranienne, a été transformé en « laboratoire de gouvernement[17] » par le pouvoir clérical.
L’Union signe, à la mi-juin 1981, le texte « La situation actuelle, ses perspectives et les tâches des communistes ». Le régime, lit-on, répand « un climat de terreur par le biais d’organisations militaires et paramilitaires et de bandes criminelles[18] ». Il importe de travailler sans relâche à sa chute. Et à l’édification d’une autre République, authentiquement révolutionnaire celle-là, et tout entière fondée sur le pouvoir populaire matérialisé en ses conseils – ses shurāhā, ou, de façon synonyme, ses assemblées, ses soviets. Alors, au sang des colonisés, il fallait bien ajouter celui des égalitaires. En juillet 1982, le gouvernement tombe sur le Tudeh. Le journal du parti est interdit. Puis ce sont bientôt des milliers de communistes qui sont arrêtés[19]. Plusieurs de ses représentants, suppliciés, se livrent à des « aveux » télévisés : ils ont été trompés par des francs-maçons ou des penseurs liés à « l’impérialisme et au sionisme[20] ». Au choix. Ou tout ça à la fois. Le Front démocratique national, social-démocrate, est lourdement frappé. Les Moudjahidin du peuple sont déchiquetés. L’organisation marxiste Peykar est démembrée. Le parti anti-impérialiste Ranjbaran s’exile. Les syndicats non gouvernementaux sont bouclés. Les usines sont militarisées et le pouvoir des conseils de travailleurs démantelé[21]. Curieux pari, disions-nous. Début mars 2026, tandis que les États-Unis et Israël dévasteront l’Iran, la sociologue franco-kurde Somayeh Rostampour rapportera au journal L’Humanité : le camp égalitaire, frappé « systématiquement depuis quatre décennies », soumis à la prison, à la torture, à l’assassinat, au massacre et à l’exil, « n’existe [plus][22] ».
L’Union des combattants communistes trouve refuge au Rojhelat, et Mansoor Hekmat avec elle. La militante Azar Majedi, mère de leurs trois enfants, racontera en 2002 à la chaîne de télévision BBC Persian : « Au printemps 1982, après les exécutions impitoyables et les arrestations du 20 juin 1981 qui se sont abattues sur tout le pays, nous sommes partis ensemble dans les zones libérées du Kurdistan pour y poursuivre notre lutte avec le Komala[23]. » Le 20 juin ? Le jour de la répression gouvernementale des manifestations de masse voulues par lesdits Moudjahidin du peuple. Le Komala ? Une organisation kurde d’inspiration maoïste. Elle fusionne d’ailleurs avec l’Union en 1983. Hekmat et les siens ne sont pas maoïstes mais, ainsi, naît le Parti communiste d’Iran tant espéré par lui.
Hekmat n’est pas kurde, non plus. Mais il a toujours refusé le nationalisme et le chauvinisme perses, présents jusque dans les rangs socialistes, et soutenu les revendications de ce peuple martyrisé par quatre des plus grandes forces du Moyen-Orient : l’Iran, l’Irak, la Syrie et la Turquie. Le « plus grand peuple sans État », ainsi que l’écrira Somayeh Rostampour dans un livre paru en 2025, privé qu’il est de son « droit à autodétermination par l’ordre international[24] ». L’égalité ne se fractionne pas : elle est totale sauf à n’être pas. Elle est comme l’électron, indivisible. « Depuis mes 13 ou 14 ans, je réfléchissais déjà à des notions comme l’égalité et le socialisme. La guerre du Vietnam et la Révolution cubaine éveillaient beaucoup de jeunes à ces idées-là[25] », se souviendra Hekmat au micro d’une radio, peu de temps avant sa mort au début des années 2000. Cette solidarité est aussi, à ses yeux, une façon de se montrer fidèle au vieux Lénine – le dirigeant bolchevik avait soutenu le droit à l’autodétermination des peuples et, notamment, celui des Ukrainiens à se séparer de l’empire russe (ce que Poutine lui reprochera au mois de février 2022). Hekmat n’hésite pas à parler de « Kurdistan libéré[26] ». Le mot maudit.
Dans un discours en date du 11 juillet de la même année – c’est 1983 –, le responsable iranien, surnommé « Nader » par ses compagnons, déclare depuis son exil : « Nous voyons que ceux qui ne travaillent pas jouissent de tous les biens, tandis que ceux qui travaillent, à savoir des millions de personnes, doivent se battre pour leur pain quotidien, doivent se vendre comme des esclaves sur le marché. Quiconque voit ça comprend que cette société n’est pas digne de l’homme. L’homme ne devrait pas vivre ainsi[27]. » Il incombe à la classe ouvrière organisée, martèle-t-il, d’en finir avec cet ordre affreux. D’où son désaccord, ancien, profond, à la limite de l’obsession, avec le socialisme populiste. Le mois suivant, il revient à la charge dans un article titré « La force de notre mouvement[28] » : « le peuple » ne saurait constituer, jamais, en aucune façon, un sujet révolutionnaire opérant. Hekmat se cramponne à la tradition marxiste et léniniste – la classe ouvrière comme « fer de lance[29] », le parti d’avant-garde, le mouvement de masse, la révolution.
Une raideur doctrinale qui s’accompagne cependant d’un sens spontané du terrain, souvent conté. « Il se souciait de tout le monde : des conditions de vie des habitants de tel ou tel village aux crèches pour enfants dans les camps du Komala, en passant par la santé et l’habillement des peshmergas, la situation des femmes dans l’organisation[30], etc. Il réfléchissait à tout et trouvait des solutions[31] », confiera son camarade Hamid Taghvaie. « Il était en même temps un révolutionnaire pratique, un dirigeant pragmatique », précisera-t-il encore. Raison pour laquelle Hekmat ne cesse de refuser l’opposition, aussi commode que fameuse, entre les réformes et la Révolution. Tout ce qui améliore la vie concrète des travailleurs est bon à prendre. Sans contradiction aucune.
« Communisme ouvrier », conseils et humanisme
« Dans les années 1980, en Europe, c’est le début d’une période de répression. » C’est Hekmat qui parle. Nous traduisons. « Le règne du reaganisme et du thatchérisme. Et, pour ma génération, la question économique, la question du travail, devenaient centrales. Nous, en Iran, nous étions engagés dans des activités révolutionnaires clandestines et, plus tard, au Kurdistan, au sein du parti et de sa direction[32]. » Saddam Hussein s’emploie à solder la « question kurde » d’Irak à sa façon, entendre par les voies du génocide, en 1988. Les troupes soviétiques se retirent d’Afghanistan l’année suivante, puis le Parti communiste chinois assassine les manifestants de Pékin. Khomeini meurt de mort naturelle au cours de l’été. Quant au mur de Berlin, il va tomber sous peu.
Mansoor Hekmat donne un entretien à l’automne 1989 : l’opportunité pour lui de faire un point sur la situation internationale. « De toute évidence, quelque chose s’est effondré et a pris fin[33]. » Ceci, il le désigne sous les appellations de « communisme officiel » et de « socialisme bourgeois ». Précisons d’ailleurs que le penseur jongle sans cesse avec les deux mots, « communisme » et « socialisme ». Il passe incidemment de l’un à l’autre en l’espace d’un même paragraphe. Il lui arrive même de les agglutiner : « socialiste-communiste ». Rien que de bien normal : ils sont synonymes. Au même titre, disons, que « canapé » et « sofa ». Ou « vélo » et « bicyclette ». C’est compliqué mais c’est ainsi. La vue évolutionniste du socialisme comme « phase inférieure », comme étape transitoire vers le communisme, tous deux succédant mécaniquement au capitalisme par quelque grâce historique, est une invention conceptuelle de Lénine. Qui n’est pas léniniste n’est donc en rien concerné par cette étrange distinction, non marxiste du reste. L’étonnant est qu’un léniniste impétueux comme Hekmat honore l’évidente synonymie : « nous sommes socialistes », assure-t-il d’un ton tranquille. Et, en cette fin de décennie, le voici qui parle sans hésiter d’une « défaite totale ».
On l’imagine : il ne s’agit pas pour le militant de renoncer à ce qui a constitué sa vie. Mais de proposer une autre voie. Laquelle prend chez lui la drôle de forme d’un retour à la source. Non pas réviser le marxisme, comme bien des penseurs et militants le proposent alors de différentes façons, d’un bout à l’autre de la planète, mais renouer avec son essence – en tout cas celle qu’il lui prête. Débarrasser Marx de tout ce qui s’est fait en son nom sur l’astre terrestre. Car, faut-il le rappeler, si l’idée socialiste est née en Europe à partir des années 1820, elle est depuis, et de longue date, la propriété du Sud au même titre que le soleil ou l’oxygène. Alors oui, partout, pense-t-il, on a bousillé l’humanisme fondamental de l’auteur de Luttes de classes en France. Et l’Iranien y tient tant, à la pensée humaniste. La peine de mort, par exemple, lui tord le cœur. Si d’aventure les bourreaux du peuple iranien sont renversés un jour, fait-il, il conviendra de les juger, non de les abattre. Car : « Une société qui exécute ne peut prétendre à l’humanité[34]. » Tuer un tueur revient seulement à « perpétuer le cycle de violence meurtrière ». Hekmat donne un nom à ce marxisme bien saisi : le « communisme ouvrier ». Et, en bon marxiste, s’adonne à la polémique chérie. Il expédie pour l’occasion le stalinisme, le maoïsme, le trotskysme, la Nouvelle Gauche et l’eurocommunisme par-dessus bord, tout en déplorant la mainmise étudiante sur le mouvement de l’affranchissement.
Hekmat anticipe, bien sûr, la critique qui pourra lui être faite : la classe ouvrière n’occupe plus, à l’aube de la décennie 1990, la place qu’elle occupait naguère. Le néolibéralisme, rodé au Chili puis consolidé en Angleterre, matraque désormais à tout va. Flexibilisation, dérégulation, tertiarisation : chacun connaît tout ça par cœur. Les syndicats titubent et la conscience de classe va s’érodant. Mais Hekmat maintient ses vues : la classe ouvrière est le centre structurel du mode de production capitaliste, quand bien même celle-ci ne serait plus majoritaire, quand bien même celle-ci ne représenterait plus, par exemple, dit-il, que 20 % de la population d’un pays. « La place du travailleur dans la production reste la même. Les fondements économiques de la société demeurent inchangés[35]. » Fidélité entêtée. Mais, tout de même, quelque peu aveuglante. L’écologie politique, constituée à partir des années 1960 ? Il n’en dit mot, à notre connaissance. Tout juste balaie-t-il les Verts d’un revers de la main. Elle rebat pourtant la totalité des cartes. Tourneboule la pensée de la dignité. Coupe en deux, même, l’histoire d’Homo sapiens. En cette ère inédite, le socialisme ne peut plus être qu’un socialisme non productiviste. Un socialisme des limites. Hekmat loupe la bascule.
Son orthodoxie ouvriériste se double, de plus en plus franchement, d’une proposition bien plus féconde : le conseillisme. Un courant trop méconnu de l’histoire mondiale de l’égalité, enfoui quelque part sous le parlementarisme, l’étatisme et le spontanéisme. Un courant qui gagnerait de nos jours à être commenté davantage que les déclarations et les bagarres des chefs de partis en lice. Car le conseillisme a pour lui de respecter la politique : il institue la société de bas en haut, coordonnant les plans horizontaux et verticaux, synchronisant le local et le national, des conseils populaires à son instance de délégation suprême, qu’Hekmat nomme « Congrès national ». « Le système des conseils correspond-il à la complexité de la société actuelle[36]? » demande-t-il en 1992. La question est rhétorique. Seule, « précisément », cette architecture institutionnelle est à même de garantir la participation effective de tous « dans le cadre d’une économie complexe et d’une division du travail développée ». Il ose même, ce jour-là, prononcer le mot « peuple ».
Une vie meilleure
Un de ses camarades, Rahman Hosseinzadeh, se rappellera sa disparition advenue : « Mansoor Hekmat était quelqu’un de très chaleureux, ouvert, à l’aise. Il avait un grand sens de l’humour. […] Lors des rencontres, en marge des réunions, il parlait avec entrain de toutes sortes de sujets : questions sociales, musique, cinéma, sport… […] L’humilité et la modestie étaient au cœur de sa personnalité. Profondément attaché à l’égalité, il détestait toute forme de discrimination et ne supportait pas les rapports inégalitaires. J’ai vu des camarades qui, le rencontrant pour la première fois, se montraient intimidés ou se rabaissaient face à lui. Il n’aimait pas ça du tout[37]. » Hamid Taghvaie, son ami de la première heure, abondera dans un hommage posthume diffusé sous le titre « Who was Mansoor Hekmat? » : « Il détestait la hiérarchie, la formalité, les titres, la flatterie, etc. En dépit de ses capacités, nombreuses et exceptionnelles, il n’y avait pas une once de vanité ou de suffisance chez lui[38]. »
Hekmat quitte son propre parti en 1991. Il a 40 ans. « [J]e constate notre impuissance à changer le destin des travailleurs et de la société. Je vois que les mollahs ont ruiné la vie de millions de personnes[39] », songeait-il quelque temps auparavant. Aussi, en désaccord avec certaines orientations kurdes par trop nationalistes à ses yeux, il ne s’y sentait plus à sa place pour porter sa vision nouvelle du communisme ouvrier. Il fonde aussitôt, fin novembre, le Parti communiste ouvrier d’Iran. Deux ans plus tard surgit le Parti communiste ouvrier d’Irak, fruit de son influence. « Il ne se satisfaisait jamais du minimum. Même dans le travail du parti : malgré des avancées importantes, il analysait sans cesse de façon critique la situation du mouvement et de notre organisation, tout en indiquant des perspectives », se souviendra encore Hosseinzadeh.
Cette décennie 1990 est une encoche dans le grand récit des grands singes que nous sommes : l’URSS s’effondre, et avec elle le rêve d’un monde enfin juste. D’une vie enfin vivable. Officiellement, du moins. Car le rêve était crevé depuis longtemps déjà – disons, avec l’écrivain Victor Serge, l’année 1921 et sa répression insensée des libertaires. Dans un entretien paru en 1992 dans le journal étasunien Against the Current, Hekmat prolonge ses réflexions : le bloc soviétique n’était pas socialiste, mais autrement capitaliste ; reste à présent à bâtir « le socialisme de demain[40] », le vrai. Quelque part : le faux défait, tout peut enfin commencer. Trois ans plus tard, il écrit dans un article que la prétendue « fin du socialisme » est présentée partout comme celle, corrélative, de l’Histoire elle-même. Place à la « démocratie » libérale. Terminus capitaliste, tout le monde descend. L’espèce humaine a enfin accompli son destin ! Mais proclamer la mort du socialisme, rappelle judicieusement Hekmat, c’est proclamer la mort de « l’espoir d’une vie meilleure[41] ». Enterrer ce mot effectivement sali, souillé, trahi, meurtri, c’est accepter que « le fascisme, le racisme, le chauvinisme » régentent tout. Saturent tout. Dévorent tout. On peut le vouloir. Mais on peut vouloir mieux.
Cette décennie, c’est aussi celle qui voit la fin de l’apartheid en Afrique du Sud et cette chose inouïe qu’est, sous le patronage de Mandela et de l’archevêque Desmond Tutu, la Commission de la vérité et de la réconciliation, à savoir le refus – politique, philosophique, juridique et moral – de faire couler le sang des bourreaux quand tant de sang, déjà, a coulé. C’est l’attaque menée contre l’Irak par une coalition dirigée par les États-Unis. C’est le ravage, par les militants islamistes pris dans la vague iranienne et afghane, d’une Algérie dont la bureaucratie dirigeante a tourné le dos à l’idée juste. C’est l’extermination de la ruralité kurde par l’État turc en vue de briser la résistance indépendantiste socialiste. Sur ce fond-là, de suprématie néolibérale et de « nouvel ordre mondial », Hekmat multiplie les interventions en lien avec le Moyen-Orient. Son vieil ami Taghvaie dira qu’il est « parti en guerre contre ce monde sombre, avec ses écrits, ses idées profondément humanistes[42] ».
L’exilé écrit et parle. Beaucoup. Bien peu sera traduit en français. Il tente de regarder les yeux grand ouverts ; de saisir le paysage en sa totalité ; de marcher sur le trait droit de l’égalité. Il condamne l’occupation du Koweït par Saddam Hussein et, simultanément, le bellicisme sanglant et impérialiste des États-Unis. Il récuse le concept de « choc des civilisations » et prend position contre les attaques armées visant volontairement les civils au nom de l’anti-impérialisme ou de la révolution – de telles méthodes de combat sont à « éradiquer[43] ». Il condamne la politique « antidémocratique, inhumaine et barbare[44] » d’Israël ainsi que « le racisme et le mépris des Arabes qui constituent le fondement de toute [son] idéologie officielle[45] ». Il se dresse contre les « organisations telles que le Jihad islamique et le Hamas[46] », politiquement insoutenables. Il rappelle « l’indicible génocide perpétré par les nazis » et « les terribles calamités qui ont frappé le peuple juif au cours de ce siècle[47] ». Et puis, encore et toujours, infatigablement, il dit l’ignoble du pouvoir iranien.
L’appel et l’espoir
« Je ne veux pas en donner une image idéalisée », poursuivra l’un de ses compagnons de route. « Mansoor Hekmat avait aussi ses défauts et ses limites. Il lui arrivait, par exemple, de faire preuve d’impatience, voire d’une certaine fébrilité, qui pouvait conduire à des décisions prises trop rapidement – ce qui prêtait à critique, et nous le critiquions. Il savait écouter ces critiques[48]. » Atteint d’un cancer, l’homme ferme une dernière fois les yeux au lointain de son pays, un jeudi de l’été 2002, dans la cité de Londres. Il venait d’avoir 51 ans.
L’attaque du World Trade Center par Al-Qaïda et la délirante « guerre contre le terrorisme » occupaient une part significative de ses ultimes pensées. Mettre un terme à ce type d’attentats tenait selon lui de la « tâche[49] » urgente. Le militant anti-impérialiste, contempteur résolu de la superpuissance étasunienne et de sa politique internationale du crime, avait déclaré : « Nous exprimons notre profonde compassion au peuple américain et partageons sa douleur. » Cette attaque, prédit-il, en augure d’autres. Le camp de l’égalité se doit impérativement de refuser ce face-à-face infernal, ce faux duel entre ennemis de l’égalité : on ne choisit pas entre deux barbaries, le fondamentalisme occidental et le fondamentalisme islamique ; on choisit, écrivit-il dans les pages du journal de son parti, l’humanité immense.
Que serait le monde « sans l’appel du socialisme, sans l’espoir du socialisme et sans le « danger » du socialisme[50] », avait-il demandé un jour de la décennie 1990 ? C’est très simple : nous avons chaque jour la réponse sous nos yeux.
C’est Israël et les États-Unis qui bombardent hideusement l’Iran après que l’Iran a massacré de nouveau une part de sa population tandis qu’Israël et les États-Unis continuaient d’œuvrer à l’anéantissement de la bande de Gaza avec l’aval des « démocraties » capitalistes – rêvant même d’élever une nouvelle côte d’Azur sur les dizaines de milliers de cadavres de civils. Sans ce grand appel, sans ce grand espoir, pensé à nouveaux frais, autrement que Mansoor Hekmat ne l’a parfois lui-même pensé, le monde est voué, oui, à ressembler à ça.
Notes
[1] Mansoor Hekmat et Hamid Taghvaie, « The Iranian Revolution and the Role of the Proletariat (Theses) », <marxists.org>, 1978.
[2] Karl Marx, Critique de la philosophie du droit de Hegel, V. Giard & E. Briere, 1895, p. 14.
[3] Ali Javadi, « ضرورت « قطع بند ناف از انقلاب ٥٧ » », <iranglobal.info>, 22 mars 2009. Ainsi que la citation suivante.
[4] Imam Khomeiny, Islam and Revolution, Mizan Press, 1981, p. 266. Ainsi que la citation suivante.
[5] Val Moghadam, « Socialism or Anti-Imperialism? The Left and Revolution in Iran », New Left Review [en ligne], novembre-décembre 1987.
[6] Chowra Makaremi, Femme ! Vie ! Liberté !, Éditions La Découverte, 2023, p. 20.
[7] Mansoor Hekmat, « جبهه هاى اصلى نبـرد طبقاتى در شرايط کنونى », introduction à la brochureدورنماى فلاکت و اعتلاى نوين انقلاب – تزهايى درباره اهميت سياسى بحران اقتصادى, février 1979.
[8] Imam Khomeiny, Islam and Revolution, op. cit., p. 286. Citation suivante : p. 292.
[9] Hekmat tenait à juste titre l’islamisme pour « la base irremplaçable du pouvoir anti-socialiste » au Moyen-Orient. Mais le cadre laïque ne lui convenait pourtant pas tout à fait. Car il se disait « antireligieux », ce que celui-ci n’est nullement. Il comparait la religion au tabac : deux industries néfastes au bien-vivre. Et estimait, avec des accents anarchistes inavoués, que la « propagande religieuse » devait être combattue d’une façon ferme, ce que la laïcité, conciliante par nature, ne promeut pas. Et ceci, disait-il, au nom, notamment, des droits des enfants. Pour notre part, la laïcité et l’égalité politique nous contentent totalement.
[10] Union des combattants communistes/Mansoor Hekmat, « بيانيه نشريه ما », éditorial de la revue بسوى سوسياليسم, n° 1, 1er août 1980. Ainsi que la citation suivante.
[11] « Khomeini asks Iraqis toover throw government », <upi.com>, 16 octobre 1980. Ainsi que la citation suivante.
[12] Union des combattants communistes/Mansoor Hekmat, « تهاجم رژيم عراق و وظايف ما », paru dans la revue بسوى سوسياليسم, n° 3, 20 novembre 1980.
[13] Union des combattants communistes/Mansoor Hekmat, « نامه سر گشاده به کادرها، اعضا و هواداران انقلابى سازمان رزمندگان آزادى طبقه کارگر », paru dans la revue بسوى سوسياليسم, annexe du n° 3, 30 novembre 1980.
[14] Chowra Makaremi, Femme ! Vie ! Liberté !, op. cit., p. 108. Citations suivantes : p. 57.
[15] Cité par Sabah Mofidi, « The Political Function of Religion in Kurdish and Perso-Iranian Nationalist Confrontations after the 1979 Revolution », Brill [en ligne], 18 avril 2022.
[16] Siyavash Shahabi, « Untold Story of Binke: The 1979 Resistance of Sanandaj’s City Council », <firenexttime-net>, 14 février 2024.
[17] Chowra Makaremi, Femme ! Vie ! Liberté !, op. cit., p. 58.
[18] Union des combattants communistes/Mansoor Hekmat, « وضعيت کنونى، چشم انداز آن و وظايف کمونيستها », Manifeste, 18 juin 1981.
[19] Voir Dmitry Asinovskiy, « « A Priest does not consider the toppling of the Shah as an option » The KGB and the revolution in Iran », Iranian Studies [en ligne], Volume 55, n° 4 , octobre 2022.
[20] Ervand Abrahamian, Tortured confessions: prisons and public recantations in modern Iran, Berkeley: University of California Press, 1999, pp. 204-205.
[21] Voir Asef Bayat, « Workers’ Control After the Revolution », <merip.org>, 11 mars 1983.
[22] « Contre la guerre, les Iraniennes crient encore « Femmes, vie, liberté » », L’Humanité, n° 24396, p. 13.
[23] Entretien avec BBC Persian, <azar-majedi.com>, 2002.
[24] Somayeh Rostampour, Femmes en armes, savoirs en révolte. Du militantisme kurde à la Jineolojî, Agone, 2025, p. 21.
[25] Entretien diffusé sur Radio International le 21 mars 2001 puis retranscrit en persan sur le site hekmat-public-archives-com.
[26] Discours prononcé lors de la séance d’ouverture du troisième congrès du parti Komala, <hekmat-public-archives-com>, mai 1982.
[27] Discours du 11 juillet 1983 retranscrit en persan sur le site hekmat-public-archives-com.
[28] Union des combattants communistes/Mansoor Hekmat, « نقطه قدرت جنبش ما », paru dans la revue بسوى سوسياليسم, n° 6, 10 août 1983.
[29] Discussion entre Mansour Hekmat et Hamid Taghvai, le 7 septembre 1982, puis retranscrit sous le titre « در نقد تئورى دوران » sur le site hekmat-public-archives-com.
[30] Hekmat a peu mobilisé le mot « féminisme » et fait état de sa répulsion philosophique et morale vis-à-vis de l’avortement. Ses propositions les plus programmatiques n’en défendaient pas moins « l’égalité totale et inconditionnelle des femmes et des hommes », exigeant l’abolition de l’ensemble des lois discriminatrices et la mise en place d’une politique active « contre la culture machiste et misogyne » (programme du Parti communiste ouvrier d’Iran, partie « A Better World », <marxists.org>, décembre 1997).
[31] Hamid Taghvaie, « Who was Mansoor Hekmat? », <marxists.org>. Ainsi que la citation suivante.
[32] Entretien diffusé sur Radio International le 21 mars 2001 puis retranscrit en persan sur le site hekmat-public-archives-com.
[33] Mansoor Hekmat, « Our Differences. Interview about Worker-communism », <marxists.org>, automne 1989. Ainsi que les deux citations suivantes.
[34] Entretien diffusé sur Radio International le 8 novembre 2000 puis retranscrit en persan, sous le titre « لغو مجازات اعدام », sur le site hekmat-public-archives-com. Ainsi que la citation suivante.
[35] Mansoor Hekmat, « Our Differences. Interview about Worker-communism », art. cit.
[36] Mansoor Hekmat, « Marxism and the World Today », International, n° 1, <marxists.org>, août 1992. Ainsi que les citations suivantes.
[37] Rahman Hosseinzadeh, « منصور حکمت آنطور که من شناختم مارکسیسم انقلابی، کمونیسم کارگری و منصور حکمت », <hekmatist-org>, mis en ligne le 25 mai 2020.
[38] Hamid Taghvaie, « Who was Mansoor Hekmat? », art. cit.
[39] Cité par Rahman Hosseinzadeh, « منصور حکمت آنطور که من شناختم مارکسیسم انقلابی، کمونیسم کارگری و منصور حکمت », art. cit. Ainsi que la citation suivante.
[40] Mansoor Hekmat, « Socialism Is Not Stalinism », Against the Current, n° 38, <marxists.org>, mai-juin 1992.
[41] Mansoor Hekmat, « The History of the Undefeated. A few words in commemoration of the 1979 Revolution », <marxists.org>, 1995. Ainsi que la citation suivante.
[42] Hamid Taghvaie, « Who was Mansoor Hekmat? », art. cit.
[43] Mansoor Hekmat, « Islamic Terrorism », <marxists.org>, novembre 1994.
[44] Mansoor Hekmat, « The main problem with Israel is that it is based on religion »<marxists.org>, janvier 1999.
[45] Mansoor Hekmat, « انتخابات اسرائيل », revue انترناسيونال, n° 21, juin 1996.
[46] Entretien avec Mansour Hekmat mené par Safa Haeri (Iran Press Service), janvier 1999, <hekmat-public-archives-com>.
[47] Mansoor Hekmat, « Le monde après le 11 septembre. Première partie: La guerre des terroristes », International Weekly magazine, <hekmat-public-archives-com>, 12 octobre 2001.
[48] Rahman Hosseinzadeh, « منصور حکمت آنطور که من شناختم مارکسیسم انقلابی، کمونیسم کارگری و منصور حکمت », art. cit.
[49] Mansoor Hekmat, « Ending Terrorism is our Task », <marxists.org>, 14 septembre 2001. Ainsi que la citation suivante.
[50] Mansoor Hekmat, « تاريخ شکست نخوردگان », revue فصلنامه نقطه, n° 4 et 5, hiver 1995-printemps 1996.
