Michel Lequenne nous a quittés en février 2020, à l’âge de 99 ans. Ce fut un trotskyste singulier, atypique, un personnage hors pair, par sa force de conviction, sa verve polémique, son extraordinaire culture – autodidacte ! – politique, littéraire, artistique et historique, sa propension à la dissidence, sa fidélité à l’héritage de l’Octobre rouge.

J’ai connu Michel en 1962 ; il était alors dirigeant de la tendance Socialiste Révolutionnaire du PSU. Catherine Samary, qui l’a rencontré également à cette époque, le décrit ainsi : « il était impressionnant, avec un drôle de rire et un grand chapeau de poète aux larges bords ».   Nous avons souvent été ensemble dans les débats de « tendances » des années 1970 et 1980, ainsi que dans le mouvement surréaliste, et nous sommes restés amis, même si nos analyses sur certains événements du passé – Kronstadt 1921 ! – étaient devenues contradictoires…

D’origine humble, le jeune Michel Lequenne, né au Havre en 1921, commence à se politiser dans les rangs des Auberges de Jeunesse ; réfractaire au Service du Travail Obligatoire vichyste, il va bientôt, en 1943, rejoindre le groupe trotskyste Octobre (de Henri Molinier), qui deviendra une des composantes du Parti Communiste Internationaliste (PCI), la section française de la Quatrième Internationale. En 1946 il est élu au Comité central du PCI, au titre de la tendance dite « de gauche », avec Pierre Frank, Marcel Bleibtreu et Marcel Gibelin. En 1948-50, il est un des principaux organisateurs des brigades de solidarité avec la Yougoslavie, initiées par la Quatrième Internationale.

Lequenne et Bleibtreu seront parmi les premiers à s’opposer à l’orientation proposée en 1952 par Michel Pablo, le secrétaire de la Quatrième Internationale. Selon ce dernier, une guerre mondiale était imminente et deux camps allaient s’affronter : l’impérialisme et l’Union Soviétique. Aux trotskystes de pratiquer l’entrisme dans les partis communistes, notamment en France. Refusant cette ligne « campiste », il sera exclu, avec la majorité du PCI, de la Quatrième Internationale.

Comme on le sait, ce sera le début d’un désastreux processus de scission internationale qui conduira, pendant une décennie, à une marginalisation du trotskysme. À peine trois ans plus tard, en 1955, opposés au cours opportuniste de Pierre Lambert, Lequenne et Bleibtreu furent exclus du PCI (future OCI). Participant à différentes tentatives de regroupement de la gauche socialiste, ils vont contribuer, en 1960, à la fondation du PSU, où Lequenne va organiser une tendance Socialiste Révolutionnaire. Finalement, en 1961, Michel décide de revenir au PCI (4e) et à la Quatrième Internationale et est élu, en 1965, à son Comité Exécutif International.

Son récit de ces années de crise dans son livre Le trotskysme, une histoire sans fard (Paris, Syllepse, 2005, disponible en ligne ici), est une contribution notable, d’un point de vue dissident, à l’histoire de la IVe Internationale et de sa section française. Ma seule réserve concerne son analyse de la Résistance (notamment communiste) qui me semble trop négative, réduisant ce combat souvent héroïque (pensons à Manouchian et ses camarades de l’Affiche Rouge) au mot d’ordre nationaliste lancé par le PCF en 1944, « À chacun son boche »…

Pendant ces années difficiles, Michel, qui gagne sa vie comme lecteur-correcteur, poursuit des activités culturelles : la traduction avec sa femme, Soledad Estorach (une ancienne de la CNT-FAI), des écrits de Christophe Colomb – une passion qui va l’occuper toute sa vie – et le rapprochement avec le surréalisme. En 1966 il va même proposer à André Breton et ses amis du groupe surréaliste de Paris, au nom du PCI, la reconstitution de la Fédération Internationale de l’Art Révolutionnaire Indépendant (FIARI) – hélas, sans succès. Quelques années plus tard, il va adhérer au groupe surréaliste reconstitué en 1970, sur l’initiative de Vincent Bounoure.

En 1968, Lequenne fait adopter par le Syndicat des Correcteurs de la CGT une résolution de soutien au mouvement des étudiants. Au cours des années 1970 il va participer à la vie politique de la Ligue Communiste, à la tête d’une tendance dissidente, la « T3 ». Considérant (à partir des travaux d’Ernest Mandel) que la classe des travailleurs inclut aussi bien le travail manuel qu’intellectuel, l’industrie et les services, il va refuser le « tournant vers l’industrie » adopté par la majorité de la Ligue Communiste Revolutionnaire.

Toujours à cette époque, à la fin des années 1970, il va aussi s’opposer à la majorité sur plusieurs autres questions : la (désastreuse) proposition d’ « unification des trotskystes » (c’est à dire avec l’OCI lambertiste), le soutien à l’URSS dans l’invasion de l’Afghanistan.  Par contre, à nouveau minoritaire, il soutient l’invasion vietnamienne du Cambodge, qui sauva ce peuple de la poursuite du génocide polpotien. Certes, Michel Lequenne n’était pas infaillible, mais force est de reconnaître que sur ces enjeux, et plusieurs autres, son seul tort fut d’avoir raison trop tôt…

Sa réflexion va aussi porter sur le vieux débat trotskyste concernant la nature de l’URSS stalinienne :  avec son ami argentin exilé à Paris, « Heredia » (Angel Fanjul),  « Hoffmann » (Lequenne) propose, lors des Congrès de la IV Internationale des années 1980,  l’abandon de la vielle thèse de l’État ouvrier dégeneré, qu’il propose de remplacer par « Etat bureaucratique », qui n’a plus rien d’ouvrier. Finalement, en 1988, lors de la crise provoquée par la campagne présidentielle de Pierre Juquin, il décide de quitter la LCR et l’Internationale.  Il ne s’agit pas, comme il l’explique lui-même, d’une rupture avec le trotskysme, ou avec les militants du mouvement, pour lesquels il garde estime et amitié, mais la fatigue des débats internes, et le désir de prendre de la distance pour pouvoir s’occuper de ses écrits.

En effet, c’est à partir de cette date qu’il va rédiger et publier quelques unes de ses œuvres les plus remarquables : outre l’histoire du trotskysme mentionnée ci-dessus, une étonnante autobiographie en forme de catalogue des livres lus (Le Catalogue – pour Mémoires, Syllepse, 2009), le premier volume des Grandes Dames des Lettres. De Sappho à Ann Radcliffe (Syllepse, 2011), ainsi qu’une réflexion sur l’histoire du communisme, Contre-révolution dans la révolution (Syllepse, 2018). On peut ne pas partager la vision quelque peu acritique des années « léninistes » de la Révolution russe (1917-23) proposée par cet ouvrage – qui est, en quelque sorte, son testament politique – mais son analyse de la contre-révolution stalinienne est admirable.

Cet infatigable empêcheur de penser en rond va nous manquer… À ses filles et à sa compagne Martine Roux, toute notre solidarité.

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