Laurent Lévy, membre de notre rédaction, revient dans son livre Histoire d’un échec (éditions Arcane 17) sur la « stratégie “eurocommuniste” du PCF ». S’appuyant sur les archives internes de ce parti, il nous livre une étude solide sur un pan d’histoire de la gauche hexagonale. En 1967, le PCF compte 250 000 adhérent·es. Il en a 560 000 en 1978. Quant à la CGT, elle lance alors sa « bataille pour les trois millions de syndiqués ». L’Union de la gauche semble aux portes du pouvoir. C’est tout un monde qui vit pleinement ce moment politique.
Replonger dans ces débats stratégiques aujourd’hui, c’est stimuler utilement notre réflexion. Aperçu avec cet entretien, très largement repris, développé et augmenté (suite à une première publication dans L’Anticapitaliste, hebdomadaire du NPA). On pourra lire également l’extrait du livre que nous avons publié il y a quelques semaines.

T.R. : Avec la sortie du film Berlinguer, la grande ambition, on entend reparler d’eurocommunisme. Peux-tu déjà nous rappeler ce que fut le « moment eurocommuniste » ?
L. L. : J’avais abordé cette question dans un article paru sur Contretemps en novembre 2017, lorsque je commençais à travailler sur mon Histoire d’un échec qui vient de paraître[1]. On peut résumer brièvement les choses ainsi.
Dans les années 1970, un certain nombre de partis communistes du monde capitaliste se sont mis à évoluer de façon convergente vers l’idée d’une « voie démocratique » vers un socialisme lui-même démocratique. Il ne s’agissait pas d’un projet concerté mais de réponses voisines à la crise du mouvement communiste international – contribuant à son aggravation. Les plus importants de ces partis étaient ceux d’Italie, de France, d’Espagne et du Japon ainsi que le parti communiste grec « de l’intérieur », mais on peut citer aussi ceux du Mexique, de la République dominicaine, et en Europe de Belgique, de Grande-Bretagne, de Suisse, de Suède…
Le mot « eurocommunisme » lui-même est une construction journalistique italienne de 1975, et n’a été adopté que progressivement à partir de 1976-1977, par certains seulement de ces partis. Mais il correspondait à une réalité, dont l’un des aspects était une prise de distance critique par rapport aux réalités des pays de l’Est. Les partis eurocommunistes avaient tous dénoncé l’intervention soviétique en Tchécoslovaquie en août 1968, et prenaient tous la défense des dissidents persécutés. Ils récusaient en outre l’idée d’une subordination à un « centre » du communisme mondial. De 1974 à 1980, Georges Marchais refusait même de se rendre en Union soviétique.
Les partis que l’on peut qualifier ainsi ont multiplié dans cette période les rencontres bilatérales actant leurs convergences et dressant les contours généraux d’une « voie démocratique au socialisme » adaptée aux conditions de chaque pays. Une spectaculaire rencontre trilatérale a même eu lieu début 1977 à Madrid entre Georges Marchais, Enrico Berlinguer et Santiago Carrillo, secrétaires généraux respectifs du PCF, du PCI et du PCE – encore illégal. On a parlé à cette époque d’un « sommet de l’eurocommunisme », vécu par les soviétiques comme un affront.
Cet eurocommunisme faisait beaucoup de sceptiques parmi les adversaires de ces partis. Du côté réactionnaire, on y voyait une simple manœuvre, une manière de poser un vernis démocratique sur une politique fondamentalement soumise aux projets soviétiques. Du côté soviétique, au contraire, on y voyait une forme de révisionnisme réformiste et on le dénonçait comme tel. Bien des critiques d’extrême-gauche combinaient ces deux griefs.
L’eurocommunisme a été une tentative – ni totalement aboutie, ni totalement vaine – de sortie du stalinisme. On a parfois entendu distinguer une sortie « par la gauche » ou une sortie « par la droite », autrement dit un « eurocommunisme de gauche » et un « eurocommunisme de droite » : l’un tirant vers une forme de rupture affirmée avec le capitalisme, l’autre vers un réformisme mal assumé ; l’un insistant sur les luttes sociales, l’autre sur les mesures de politique économique. Mais la distinction entre les deux ne va pas toujours de soi, et les deux aspects cohabitaient souvent dans « l’eurocommunisme réellement existant ».
Dans le cas du PCF, les positions d’un Jean Elleinstein relèveraient plutôt de la seconde catégorie, celles d’une Christine Buci-Glucksmann de la première. Mais dans la pratique de la direction du Parti, le distinguo est largement artificiel, ou dépend à chaque instant de la conjoncture politique, l’accent étant selon les mois ou les années plutôt mis sur tel ou tel aspect tout au long de la période.
Un des moments clés de cette histoire pour le PCF, c’est son 22e congrès de 1976 et l’abandon de la « dictature du prolétariat ». Qu’y a-t-il au-delà de la déchéance de cette formule ?
Le 22e Congrès est en effet le point culminant de cette élaboration stratégique. S’il est connu pour le fameux « abandon », non du concept mais de l’emploi de l’expression « dictature du prolétariat », tel n’était pas son objet[2]. Il n’en est pas moins vrai qu’il y avait là un enjeu. Depuis une grosse dizaine d’années, le PCF avait entamé son aggiornamento démocratique, et la simple présence du mot « dictature » dans la définition de ses objectifs statutaires était un handicap pour que cette revendication démocratique soit prise au sérieux. Le boulet soviétique pesait à ses pieds.
En 1973, Georges Marchais avait déjà voulu faire sauter le « butoir » que constituait dans l’opinion publique – et donc dans l’électorat – l’image d’un PCF peu attaché à la démocratie et ayant du socialisme une vision très étatiste, centralisée et autoritaire, en publiant un livre, Le Défi démocratique, dans lequel le socialisme était décrit comme « la démocratie poussée jusqu’au bout ».
Mais la critique des réalités des « pays socialistes » y minimisait le caractère structurel des atteintes aux libertés publiques. Les véritables critiques étaient implicites, à travers les propositions d’un « socialisme aux couleurs de la France », héritier des traditions démocratiques françaises, qui n’étaient pas celles de la Russie. Deux ans plus tard, le PCF avait adopté une importante « Déclaration des libertés » qu’il proposait d’introduire dans l’ordre constitutionnel, et avait peu après pour la première fois condamné explicitement le stalinisme.
Ce n’est donc pas sans raison que « l’abandon de la dictature du prolétariat » sera parfois considérée comme une manière détournée de s’écarter de la tradition soviétique du communisme : c’est en particulier ainsi que le comprendront les soviétiques eux-mêmes. La scénographie du congrès sera pensée pour que la délégation soviétique ne soit pas particulièrement applaudie, contrairement à la tradition, et des critiques explicites seront faites à la tribune, tant dans le rapport que dans la longue intervention d’un membre du Comité central.
L’affirmation démocratique spectaculaire du 22e Congrès aura pour effet de conforter l’idée de la réalité de l’aggiornamento du PCF, et fera de ce congrès un évènement marquant de la vie politique française dans la période.
Au-delà de cet « abandon », le 22e Congrès est surtout un approfondissement de la stratégie de « voie démocratique au socialisme », l’idée de « démocratie », prise dans un sens très large, n’avait jamais pour le PCF été limitée à une conception électorale de la politique, mais était une volonté de démocratie économique et sociale la plus large, et fondée sur l’action populaire. Il insiste sur les bouleversements dans l’ordre de la propriété qui sont indispensables au socialisme.
En outre, même s’il s’inscrit dans le sillage des élaborations entamées dans les années qui précèdent, il rompt avec l’étapisme qui les caractérisait : il ne s’agit plus de proposer une étape de démocratie avancée qui ouvrirait la voie au socialisme, mais de concevoir le socialisme comme une construction continue, comme la poursuite des transformations économiques, sociales et démocratiques que pourrait engager l’application du Programme commun de la gauche.
La décennie dont traite ton livre est celle qui suit Mai 68, où la question de l’autogestion traversait toute la gauche, syndicale comme politique. Est-ce que la « voie démocratique au socialisme » promue par le PCF n’est pas une forme de réponse à ça ?
Sans développer dans son ensemble de la question des rapports du PCF avec la question de l’autogestion sur cette période, notons qu’il n’est pas anodin que précisément à partir de 1977 – à la suite de la rupture de l’union de la gauche qui va aboutir à l’échec stratégique dont mon livre traite – il introduit l’autogestion dans sa réflexion politique : cela va de pair avec un pas de côté par rapport à certaines dérives électoralistes qui avaient marqué sa politique depuis 1972.
Il y avait toutes sortes de raisons aux réticences du PCF à l’égard de cette notion, notamment le sentiment que, en système capitaliste, l’autogestion confinait à la cogestion, donc à la collaboration de classes, et qu’en système socialiste, elle serait un obstacle à l’édification d’une économie planifiée. On peut ajouter que l’autogestion était au cœur de la conception yougoslave du socialisme et que pour des raisons historiques diverses, les relations des communistes français et yougoslaves avaient longtemps été conflictuelles.
En outre, il s’agissait d’un mot d’ordre porté par des courants (CFDT, PSU…) qui entendaient contester son hégémonie sur la gauche se réclamant d’une révolution socialiste. Depuis le milieu des années 1960, la lutte contre le « gauchisme » était pour lui centrale, et son interprétation des évènements de mai-juin 1968 le confortait en ce sens. Il ne voulait pas recevoir de « leçons » de sa gauche. Enfin, le PCF était traditionnellement méfiant, voire hostile, aux luttes qu’il n’animait pas lui-même, directement ou indirectement.
Pour autant, il mettait un accent permanent sur le nécessaire développement des luttes sociales – lesquelles augmentent effectivement sur toute la période. Il se définissait lui-même comme « parti de lutte et de gouvernement ». Il militait par ailleurs pour une gestion démocratique des entreprises, et le Programme commun comportait à sa demande d’importantes propositions en ce sens, en particulier dans les entreprises à nationaliser.
Un obstacle à ces réflexions nouvelles sur l’autogestion va tenir pour partie au fonctionnement du PCF marqué par une élaboration « par en haut » de sa propre politique, qu’on peut interpréter comme un manque de confiance de la direction dans la base du parti (et dans les masses elles-mêmes), et par une certaine inertie de son encadrement dans ses réflexes traditionnels : la crainte d’être « débordé » par la base, de perdre le contrôle des luttes.
Néanmoins, un important texte sur l’autogestion est adopté à l’été 1977, à l’occasion d’une rencontre avec la direction de la CFDT, qui sera publié dans la presse du Parti et sous forme de brochure : « Pour une avancée décisive de la démocratie ». Il n’est pas une reformulation de la théorie de la « démocratie avancée », mais arrive justement quand le PCF a fait un pas de côté sur ce point.
Ce texte fait toute leur place aux mots autogestion et autogestionnaire, plus d’ailleurs sous l’angle de l’organisation politique et sociale – dans la société comme dans l’entreprise – que sous celui de la conduite des luttes ; il insiste en particulier sur la nécessaire vigilance à empêcher l’émergence de puissances bureaucratiques nouvelles qui viendraient remplacer les anciennes. Il permet, après l’échec électoral de 1978 qui marque celui de la stratégie mise en œuvre depuis dix ans, de nouvelles élaborations stratégiques lors du XXIIIe Congrès en 1979, qui déclare que « L’avenir commence maintenant », et fait au thème de l’autogestion une place centrale de son discours. Mais ce cours nouveau sera lui-même interrompu par la victoire électorale de François Mitterrand en 1981.
Le rythme de la vie politique n’a pas pu être suivi par les réflexions alors entreprises : conscient de son « retard » dans la déstalinisation, le PCF n’a pas su le rattraper.
Au-delà des débats d’orientation, tu montres en effet que la démarche démocratique se heurte à l’appareil du parti, à son fonctionnement habituel, vertical et autoritaire. Mais est-ce que ce n’est pas la matrice même du léninisme – celui de Que faire ? – qui est en cause ?
La manière dont le fonctionnement, les façons d’être, les traditions internes du PCF sont des handicaps à son aggiornamento politique est en effet l’une des choses qui sautent aux yeux quand on examine la période de près. Et si, dans tout son moment ascendant, ces lourdeurs sont compensées par l’enthousiasme partagé, elles prennent après la défaite de 1978 un tour explosif – et j’ai pu mobiliser pour le montrer des documents inédits particulièrement parlants.
De ce que tu appelles la « matrice du léninisme », il est à vrai dire assez peu question, et ce pour une raison bien simple : elle n’a jamais été abordée de front. Lorsque le PCF fait l’apologie de son mode d’organisation, ce qu’il désigne comme centralisme démocratique, c’est à cette époque en tous cas mais sans doute antérieurement déjà, sans jamais la référer au Que Faire ? de Lénine. Il s’agit plutôt d’affirmer qu’il est fidèle à ses traditions, que son aggiornamento politique ne le conduit pas à jeter le bébé avec l’eau du bain.
Sa revendication du « marxisme-léninisme » est souvent formelle, presque rituelle, et si elle se fonde sur certaines questions sur les textes des grands auteurs de la tradition, celui-ci est un peu enfoui dans les mémoires. Certains passages en sont étudiés dans les écoles de formation, mais pas ceux qui ont trait à l’organisation du Parti. Il en résulte que cette « matrice » est assez peu apparente ; ce qu’il en reste, c’est par exemple l’insistance sur le caractère ouvrier de son encadrement, qui est une réalité résultant d’un choix volontariste dans la promotion des militants. Mais ce qui reste d’essentiel, sans être théorisé et en étant même à l’occasion dénié, c’est le caractère vertical – et descendant – du fonctionnement du Parti, où la réflexion vient toujours d’en haut, la direction s’attachant simplement à la faire partager par la base militante.
Dans les années suivantes, le « centralisme démocratique » sera abandonné, de même que la référence au « marxisme-léninisme ». Mais les habitudes prises ont toujours une certaine inertie…
Dans toute la séquence, on peut dire que les intellectuels communistes sortent du bois : les articles d’Althusser, la collection « débats communistes » chez Maspero dirigée par Molina et Vargas, mais aussi l’expérience de la radio libre Lorraine cœur d’acier… Quelle place et quels rôles ont-ils ?
L’expérience Lorraine cœur d’acier sort un peu de mon cadre chronologique et n’irrigue pas la période ; je crois d’ailleurs que tu serais mieux à même que moi d’en parler utilement.
S’agissant des intellectuels communistes, je suis un peu gêné par l’expression « sortir du bois », comme s’ils étaient auparavant comme réfugiés dans une obscurité protectrice, mais tu pointes une question importante – et qui n’est d’ailleurs pas limitée au travail éditorial de l’école d’Althusser ou à la revue Dialectiques ou aux auteurs que tu mentionnes. Le fait est que bien des intellectuels communistes sont stimulés par la période : que ce soit dans sa phase ascendante, quand il s’agit d’apporter leurs contributions à l’aggiornamento de leur parti, ou dans la suite, lorsqu’il s’agit de réfléchir aux causes et conditions de l’échec.
Outre les canaux des publications universitaires, les intellectuels communistes disposaient à l’intérieur du Parti de lieux d’expression et de recherches assez nombreux : le Centre d’études et de recherches marxistes (CERM), et des revues comme La Nouvelle critique, France Nouvelle, La Pensée, Les Cahiers d’histoire de l’Institut Maurice Thorez, L’École et la Nation, mais aussi Les Cahiers du communisme, toutes publications dans lesquelles paraissaient entre autres des travaux d’une bonne tenue. Beaucoup étaient également sollicités pour contribuer à la formation des cadres militants dans les « écoles » d’un mois et de quatre mois.
Les Éditions sociales, qui dépendaient du Parti, publiaient également des travaux, d’intérêt parfois inégal, mais non négligeables. Les économistes étaient particulièrement mis en avant. Jusqu’aux années 1976-1979, la « dissidence » n’était pas la caractéristique première des intellectuels communistes, et ils apportaient leur contribution à la vie comme à la réflexion du Parti, parfois dans une certaine indifférence de la direction, parfois avec un certain agacement, mais sans tensions majeures. Le cas de l’école althussérienne est particulier, et la direction l’appréciait avec une grande ambivalence. Tout cela mériterait une étude à part.
La revue Dialectiques, par exemple, était issue d’une initiative autonome de certains intellectuels communistes, et la direction ne la voyait pas d’un bon œil, mais s’était résignée à accepter sa publication et sa diffusion. Dans la période qui suit le XXIIe Congrès, dans laquelle les tensions de l’union de la gauche deviennent fortes, jusqu’à sa rupture en 1977 et l’échec électoral consécutif de 1978, l’attitude de nombreux intellectuels communistes, et celle de la direction à leur égard, tend à changer. Je donne dans le livre une liste d’un certain nombre de signataires d’une pétition oppositionnelle interne : elle est impressionnante, tant par sa variété que par sa qualité.
Si l’on aurait tort de ne voir dans les discussions des années 1978-1979 qu’une simple « fronde des intellectuels » dans le parti communiste, on ne saurait la négliger. La défaite électorale ne les fait pas « sortir du bois » mais fait exploser les contradictions. Avec les questions politiques, les questions théoriques se multiplient, et se cherchent des réponses variées, parfois opposées entre elles, et souvent opposées à la direction.
Pour terminer – et ce n’est pas la question la plus simple – quelle postérité peut avoir la réflexion sur cet « échec » eurocommuniste dans les débats stratégiques à gauche aujourd’hui ?
En relisant les épreuves du livre, je me suis aperçu, presque avec étonnement dans la mesure où cela n’entrait pas dans mon projet lorsque je l’écrivais, qu’il faisait écho à nombre de préoccupations tout à fait actuelles. La période étudiée est celle de l’union de la gauche : sa mise en place comme les causes et conditions de sa rupture rappellent nécessairement des choses aux militants d’aujourd’hui.
La question des rapports de forces entre partis de gauche, la question de l’hégémonie de la gauche sur la société et de celle de ses fractions les plus radicales en son sein a été posée à cette époque – et la manière dont elle a été traitée n’est pas étrangère à son échec final. Le thème central dans les années 1975-1978 selon lequel « l’union est un combat » s’est souvent réalisé par l’alternance d’une union sans combat et d’un combat sans union, pour reprendre la formule d’Yves Vargas et Gérard Molina.
Cela peut nous rappeler quelque chose, de cet équilibre instable entre sectarisme et tendance unitaire a-critique. Dans un autre registre, alors que le PCF se voulait être « parti de lutte et de gouvernement », il n’a pas toujours su trouver l’équilibre entre les préoccupations liées au développement des luttes (développement au demeurant remarquable sur toute la période, et qui s’effondre après la rupture), et celles liées aux enjeux électoraux.
La polarisation de la stratégie communiste sur la question du « programme » et du respect de sa lettre, au détriment des perspectives à plus long termes, des questions générales des bouleversements des rapports sociaux a également pesé assez lourd. La dialectique des différents aspects des luttes de classes a été négligée. Alors que l’expérience montrait que l’unité était un aliment des luttes, au sein desquelles pouvaient prévaloir les propositions les plus avancées, le PCF a insisté sur les divergences – bien réelles – qu’il avait avec ses partenaires ; cela n’a pas été sans effet sur les mobilisations elles-mêmes, et s’est traduit par l’inversion des rapports de forces entre les deux composantes de la gauche.
On ne peut bien sûr pas comparer terme à terme la conjoncture des années 1970 avec la nôtre, mais beaucoup de situations ont entre elles un air de famille qui devrait conduire à s’appuyer sur les leçons de cet échec d’il y a cinquante ans pour éviter que les mêmes erreurs ne produisent le même résultat, en pire. Mais comme tu le dis, cette question n’est pas la plus simple, et je me garderais de prétendre savoir y donner des réponses complètes. Les seules choses qui me semblent certaines, sont qu’on ne peut pas faire l’économie de la réflexion collective, tous courants de la gauche confondus, et que dans cette réflexion, on ne peut sans dommage oublier cette expérience inaboutie.
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Propos recueillis par Théo Roumier.
Illustration : rencontre entre Georges Marchais, Santiago Carrilo et Enrico Berlinguer.
Notes
[1] Laurent Lévy, Histoire d’un échec – La stratégie « eurocommuniste » du PCF (1968-1978), Arcane17, 2025.
[2] Sur cette question, voir les extraits du livre cité parus sur Contretemps le 9 décembre 2025.
