Le texte qui suit est tiré de Motkraft, un site de la gauche autonome suédoise créé en 1997. Toutes les organisations et réseaux qui se reconnaissent dans cette gauche autonome peuvent y publier leurs points de vue et y annoncer leurs activités. Le texte que nous mettons ici à disposition en français a été écrit collectivement par un groupe de militant•e•s,  « Allt åt alla » (qu’on peut traduire par « Tout pour tou.te.s »).

 

Tard la nuit du 8 mars, plusieurs personnes ont été attaquées dans le centre de Malmö, en Suède, par des membres du Parti fasciste des suédois (Svenskarnas Parti). L’agression a eu lieu après la manifestation contre les violences faites aux femmes qui était organisée pour la Journée Internationale des Femmes à Möllenvångstorget, la place centrale d’un quartier de gauche et multiculturel de Malmö. Un des féministes agressés a du être hospitalisé dans une unité de soins intensifs car il avait de graves blessures à la tête, et trois autres ont été blessés, au couteau, dans les bras et les poumons. Les nazis s’étaient mis en quête de victimes potentielles tôt dans la soirée, à proximité du festival pour le 8 mars, qui se tenait dans un parc non loin de là. En d’autres mots, cette agression n’est pas liée au hasard.

Cette violence, dirigée contre les manifestants du 8 mars, ne peut pas non plus être considérée comme un incident isolé. L’incendie de Kvarnby, un lycée populaire dirigé en partie par l’organisation de jeunesse du Parti de gauche, en octobre 2013, a marqué le début de l’escalade de la violence nazie à Malmö. Des locaux de l’organisation de gauche ont été vandalisés (graffiti, vitres brisées). En janvier déjà, une militante de 16 ans, membre de l’organisation de jeunesse social-démocrate, avait été attaquée par deux hommes, qui l’avaient menacée de rétorsion si elle continuait à militer pour ses idées. En décembre 2013, une manifestation antiraciste à Stockholm a été attaquée par une trentaine de membres, armés de bâtons, de pierres et de bouteilles, du Mouvement de Résistance Suédoise (Svenska motståndsrörelsen), une autre organisation néo-nazie. Toujours à Stockholm, des svastikas ont été taguées sur des écoles, des églises, des mosquées et des locaux de mouvements de gauche. Pendant la Journée Internationale des Femmes, les nazis ont été surpris en train de travailler à identifier les manifestants à Malmö et dans d’autres villes.

Le militant de 25 ans qui se trouve aujourd’hui dans une unité de soins intensifs, traité sous coma artificiel, est l’une des figures de proue du combat antiraciste et anti-homophobe dans le domaine du foot. C’est un grand supporter de l’équipe locale de Malmö et l’un des fondateurs de l’association « Supporters de foot contre l’homophobie ». C’est la raison pour laquelle il avait été récemment exposé comme une cible sur le site (‘Realisten’), liée au Parti des Suédois.

Cette attaque est congruente avec la présence nazie de plus en plus violente en Suède. Elle est aussi significative de la façon dont ce type de violence est gérée par la police et représentée dans les discours politiques et les médias généralistes. Ce problème est souvent représenté comme une escalade de l’extrémisme des deux côtés du spectre politique, ce qui montre que les politiques comme la police n’ont pas de stratégie face à la violence mortelle des groupes nazis contre leurs cibles : les immigrés, les féministes, les syndicalistes, les groupes LGBT et les militants de gauche. D’après les témoins de l’agression du 8 mars, un des chefs du Parti des Suédois, Andreas Carlsson, est impliqué dans la tentative de meurtre. Il a été vu en train d’attaquer des féministes au couteau. Il a aussi fait partie d’un voyage à Kiev, avec d’autres membres de sa formation, comme « Volontaires pour l’Ukraine », afin de soutenir le Parti Svoboda dans sa tentative de prise du pouvoir. Sur le site ‘Realisten’, Carlsson fait un compte-rendu des expériences de la délégation suédoise. Certains des participants sont restés à Kiev pour s’enrôler dans l’armée Ukrainienne, tandis que le groupe de Carlsson est rentré en Suède à peine quelques jours avant le 8 mars.

L’agression a eu lieu seulement quelques mois après que la police a ignoré des menaces d’agression contre la manifestation antiraciste de Stockholm, ce qui l’a totalement empêché – les unités policières sur place étaient trop peu nombreuses – de protéger les manifestants. Et pourtant, le chef des Services de Sécurité Suédois, Ahn-Za Hagström, a pu annoncer le 8 mars, à propos des « Volontaires pour l’Ukraine » qui venaient de rentrer en Suède, qu’il ne « voyait aucune intention ou capacité accrues de commettre des crimes à la motivation politique (de la part de ces groupes) une fois rentrés chez eux » (Radio suédoise, 8 mars 2014). Ce même soir, les nazis sont passés à l’action.

Le ministre des affaires étrangères Carl Bildt avait dit, dans un entretien récent à la Radio (6 mars) que le Parti Svoboda était constitué « de démocrates européens qui travaillent pour défendre des valeurs qui sont les nôtres ». Avec une telle vision bien sûr, les connexions entre groupes d’extrême droite peuvent être minimisées, ou pire, légitimées. Non seulement les Services de Sécurité, mais aussi la police ordinaire, ont ignoré, sous-estimé et minimisé la violence commise par l’extrême-droite. La tentative de meurtre de Malmö a été décrite comme un « combat de gangs » entre « membres de bords opposés » du paysage politique. Les reportages des médias ont souvent souligné que l’extrême gauche est aussi violente et qu’en ce qui concerne cet incident particulier, on ne peut vraiment décider qui a attaqué qui, puisque c’est parole contre parole.

Soutenir que l’extrême gauche est aussi « mauvaise » que l’extrême droite est une idée répandue qui a des effets délétères, car cela montre que la menace fasciste en Suède et en Europe, contre des individus et des mouvements sociaux, n’est pas prise au sérieux. Au contraire, la violence fasciste est minimisée et dépolitisée comme un « phénomène de jeunes » dans plusieurs rapports gouvernementaux récents sur la violence extrémiste. Dans ces rapports, le militantisme politique « aux extrêmes », à droite et à gauche, est traité également comme une « menace pour la démocratie ». La différence idéologique entre fascisme d’un côté et socialisme ou anarchisme de l’autre se retrouve gommée. Les méthodes de la gauche comme de la droite sont représentées comme violentes et leurs idéologies comme « anti démocratiques », ce qui annule la différence fondamentale entre un courant qui souhaite annihiler la démocratie et l’autre qui tente de l’approfondir.

Dans les faits, traiter sur le même plan l’extrémisme de gauche et de droite implique d’amplifier la supposée violence commise par la gauche et de normaliser la violence commise par la droite. C’est aussi passer à côté d’un constat : les partis fascistes sont devenus des forces politiques puissantes en Europe, ils s’entraînent les uns les autres et dans les derniers mois, des liens se sont noués, des formations ont été organisées et des compétences échangées entre plusieurs groupes nazis en Suède, Jobbik en Hongrie, Svoboda en Ukraine et Aube Dorée en Grèce et ailleurs.

Aujourd’hui, ils répandent la violence dans la rue. En mai, plusieurs d’entre eux sont candidats aux élections parlementaires européennes, en septembre le Parti des Suédois sera candidat aux élections régionales et nationales.

 

Tiré de motkraft.net

Traduit de l’anglais par Marie Laure Geoffray.

 

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