Le 13 septembre 2025, la Grande-Bretagne a connu le plus grand rassemblement d’extrême droite de son histoire.[1] Environ 110 000 personnes ont défilé dans le centre de Londres, éclipsant toutes les mobilisations précédentes, y compris le tristement célèbre rassemblement d’Olympia du British Union of Fascists (BUF) en juin 1934.[2] Cette marche était l’aboutissement de mois de manifestations racistes intimidantes devant des hébergements de demandeurs d’asile à travers la Grande-Bretagne, qui avaient rapidement évolué en violences contre des présumés « gauchistes » et en incendies criminels visant des mosquées et d’autres cibles.[3] Au cœur de cette immense démonstration se trouvait un seul homme : Tommy Robinson.
Robinson, dont le vrai nom est Stephen Yaxley-Lennon, est la figure centrale du mouvement fasciste britannique depuis l’émergence de l’English Defence League (EDL) en 2009. Il s’inscrit dans une longue lignée de chefs fascistes britanniques — des figures que l’universitaire Graham Macklin a décrites comme des « Führers ratés » — notamment Oswald Mosley du BUF, John Tyndall du National Front et Nick Griffin du British National Party (BNP).[4]
Robinson se distingue pourtant de ses prédécesseurs sur plusieurs points importants. Surtout, il a connu, à certains égards, davantage de succès qu’eux, en atteignant des niveaux de mobilisation de rue dont les anciens dirigeants fascistes n’auraient pu que rêver. Il y est parvenu en se tenant à distance des éléments les plus discrédités de la tradition idéologique du fascisme britannique : l’admiration ouverte pour Hitler, les symboles nazis et le conspirationnisme antisémite explicite. À leur place, Robinson a réorienté le mouvement autour d’une reformulation radicalisée et conspirationniste de l’islamophobie depuis longtemps ancrée dans le discours politique britannique.
Ce déplacement a nourri une incompréhension largement répandue de la politique de Robinson. De nombreux commentateurs, y compris parmi les antifascistes, rejettent l’idée même qu’il puisse être qualifié de fasciste, détachant ainsi son projet de l’histoire du fascisme britannique. En 2017, l’organisation de recherche antifasciste Hope Not Hate formulait explicitement cette position : « Pour éviter les arguments fondés sur des hommes de paille, nous voulons être clairs : nous ne considérons pas Lennon comme un “nazi”, un “fasciste” ou un “suprémaciste blanc”. L’usage abusif ou excessif de ces termes risque de les vider de leur utilité ; plus important encore, une mauvaise catégorisation révèle un manque de compréhension qui empêche inévitablement une opposition efficace. »[5]
Comme le soutient Aaron Winter, les débats contemporains sont fréquemment structurés par une « redéfinition réactionnaire du fascisme », qui restreint ce terme à l’idéologie nazie explicite ou à l’exercice formel d’un pouvoir autoritaire.[6] Cette redéfinition est souvent portée par des forces d’extrême droite cherchant à se soustraire à l’accusation de fascisme. Elle ne suppose toutefois pas toujours une intention réactionnaire : elle peut aussi découler d’un souci d’éviter l’exagération et l’inflation rhétorique. Son effet politique est de ne rendre le fascisme visible qu’après coup, lorsque ses variantes adaptatives se sont déjà enracinées et que les fascistes se sentent suffisamment sûrs d’eux pour cesser de nier leur affinité avec le fascisme historique.
Ce rétrécissement a des conséquences directes sur la manière dont les mouvements d’extrême droite contemporains sont combattus en pratique. Il influe sur la façon dont les antifascistes cartographient le terrain sur lequel ils interviennent — et donc sur la manière dont ils y agissent. L’idée selon laquelle Robinson et les mouvements qu’il mobilise ne pourraient pas être qualifiés de fascistes parce qu’ils ne recourent pas ouvertement aux symboles nazis, ne disposent pas d’une organisation fasciste formelle ou ne se revendiquent pas explicitement comme fascistes repose sur une définition implicitement idéologique du fascisme. Elle traite le fascisme comme un ensemble fixe de croyances, plutôt que comme une stratégie politique ou un processus social.
Ainsi, l’auteur antifasciste Dave Renton a soutenu qu’identifier comme fascistes les mobilisations alignées sur Robinson était politiquement inefficace, puisque leurs participants ne se reconnaissent pas dans ce terme et que les responsables politiques dominants le refusent.[7] Comme observation tactique, cet argument n’est pas sans validité. Cependant, il confond résonance et réalité. Les mouvements fascistes ne se sont jamais fondés sur l’auto-identification, ni sur la reconnaissance par les élites. Au contraire, leur capacité à s’inscrire dans un discours politique « respectable » a souvent été l’une des conditions de leur croissance.
L’hésitation des journalistes et des commentateurs à qualifier Robinson de fasciste conduit souvent à sous-estimer ses ambitions idéologiques. Il est souvent simplement perçu comme un raciste animé d’une haine extrême des musulmans — et il s’agit bien là d’un pilier central de son idéologie. Pourtant, cette lecture sous-estime radicalement l’ampleur de son projet.
Lorsqu’on écoute attentivement ce qu’il dit, un tableau plus large se dessine. À travers ses discours, ses vidéos et ses publications, Robinson tisse ensemble transphobie, homophobie, antiféminisme, racisme anti-migrants et hostilité envers la gauche et les mouvements progressistes dans une vision du monde conspirationniste unique — une vision qui imagine la Grande-Bretagne comme assiégée et légitime des solutions violentes et autoritaires.
À l’avant de la manifestation de septembre 2025, tenant une bannière portant « Remigration maintenant ! »,[8] Robinson a déclaré : « Nous sommes la contre-révolution. » Plus tard, s’adressant à la foule depuis la scène, il a précisé : « Depuis vingt ans, il y a eu une révolution mondialiste. Ils ont attaqué la famille. Ils ont attaqué le christianisme. Ils ont ouvert les frontières. Ils ont submergé nos nations. Nous sommes le début d’une contre-révolution. »
Le langage de la contre-révolution traverse les prises de parole publiques de Robinson. Sa politique est structurée par l’hostilité aux acquis limités de l’après-guerre — multiculturalisme, égalité formelle entre les genres, sécularisation, et même les formes aujourd’hui vidées de leur substance de la démocratie libérale. Il les réinterprète non comme le produit de luttes populaires et des réponses gouvernementales à celles-ci, mais comme le résultat d’un projet élitaire imposé d’en haut à la nation. Ce que Robinson propose, dès lors, c’est un retour en arrière : une tentative d’inverser le cours historique du changement social.
Robinson est souvent écarté comme une brute, un escroc ou un démagogue. Chacune de ces étiquettes saisit quelque chose de réel, mais aucune n’explique ni l’ampleur de ses mobilisations ni le projet politique qu’il articule. Surtout, elles occultent la mesure dans laquelle il comprend son mouvement en termes explicitement contre-révolutionnaires, reflétant des traits centraux du fascisme classique.
Ces contresens renvoient à un problème plus profond dans la manière dont le fascisme lui-même est conceptualisé. Dans les discours universitaires et médiatiques britanniques, le fascisme est souvent traité comme une idéologie fixe, définie par référence aux régimes de l’entre-deux-guerres, au racisme biologique, à l’antisémitisme explicite et au pouvoir d’État totalitaire. Parce que Robinson ne dirige pas un parti de type nazi, ne célèbre pas ouvertement Hitler et ne contrôle pas l’appareil d’État, il est souvent placé entièrement hors de cette catégorie.
Cet article part d’une autre prémisse. Je soutiendrai que Robinson doit être compris comme fasciste non parce qu’il cocherait toutes les cases d’une liste de critères idéologiques, mais en raison de la fonction que remplit sa politique et de la dynamique qu’elle représente dans la configuration, travaillée par les crises, de l’économie politique britannique contemporaine. Mon point de départ inclut les analyses marxistes classiques du fascisme — en particulier celles développées par Léon Trotsky —, qui comprennent le fascisme comme une stratégie de mobilisation contre-révolutionnaire et comme le symptôme d’une crise plus large de la légitimité politique dominante et de la gouvernance des élites. Le marxisme est ici mobilisé non comme un test doctrinal, mais comme un outil pour analyser le rapport concret entre crise, mobilisation de masse et stratégie contre-révolutionnaire.
La revendication contre-révolutionnaire de Robinson peut sembler anachronique à une époque où le mouvement ouvrier organisé et les grands mouvements sociaux sont relativement affaiblis. Pourtant, la contre-révolution n’a pas besoin d’attendre une révolution imminente : elle peut agir préventivement, en revenant sur des acquis passés et en disciplinant les résistances. Le fascisme est une politique de ce type, qui s’appuie sur une force extra-parlementaire pour réprimer la gauche et imposer son contrôle dans la rue.
Vu sous cet angle, la politique de Robinson devient plus lisible. L’importance qu’il accorde à la mobilisation de rue, sa recherche délibérée de la confrontation et sa tentative de rallier des secteurs des classes moyennes inférieures ainsi que des salariés socialement atomisés contre la gauche et les minorités racialisées l’inscrivent pleinement dans la tradition fasciste britannique. Il en va de même de son insistance sur la nécessité de faire reculer les acquis sociaux au nom d’un renouveau national. Robinson ne constitue ni une rupture avec les formes antérieures du fascisme britannique, ni un simple retour caricatural à celles-ci. Il représente une recomposition contemporaine du fascisme, façonnée par ses défaites historiques face au mouvement antifasciste et adaptée aux conditions politiques, culturelles et technologiques du présent.
L’article commence par proposer un cadre d’analyse marxiste du fascisme, compris comme une forme de mobilisation contre-révolutionnaire extra-parlementaire. Il retrace ensuite la manière dont les défaites du fascisme organisé en parti en Grande-Bretagne ont ouvert la voie à l’EDL, puis au modèle de leadership « post-organisationnel » et numérisé de Robinson. Les dernières sections analysent le rôle du conspirationnisme, de la stratégie du déni et de la mobilisation de rue dans son projet, avant d’en tirer les implications pour la stratégie antifasciste contemporaine.
Marxisme, fascisme et clôture de l’avenir
Les théories marxistes du fascisme partent généralement d’une prémisse différente de celle de la plupart des analyses dominantes. Plutôt que de traiter le fascisme comme une idéologie autonome et close sur elle-même, elles le comprennent comme un processus social et politique : une forme de mobilisation de masse qui surgit dans des conditions de crise profonde, lorsque les mécanismes établis de gouvernance des élites peinent à contenir l’intensification des conflits sociaux. En ce sens, le fascisme se définit moins par ce qu’il prétend croire que par ce qu’il fait effectivement. Cela importe d’autant plus que le fascisme, comme l’a montré l’historien Robert Paxton, implique une « instrumentalisation radicale de la vérité ».[9]
Rien de tout cela ne signifie qu’il faille minimiser l’importance de l’idéologie pour les mouvements fascistes. L’idéologie demeure un ciment qui maintient ensemble les groupes fascistes, tout autant qu’une source de tensions internes. En outre, de grands traits idéologiques persistent à travers les différentes formes de fascisme, parce qu’ils reflètent certains aspects des conditions matérielles dans lesquelles la politique fasciste devient possible.
Néanmoins, le fascisme entretient avec l’idéologie un rapport intrinsèquement opportuniste et donc malléable. Comprendre l’idéologie fasciste suppose donc de reconnaître sa capacité à se transformer au fil du temps. Selon John E. Richardson, politiste auteur de nombreux travaux sur le fascisme britannique, « le discours fasciste n’est pas cohérent — même lorsqu’on examine le discours d’une seule organisation, d’une seule personne ou d’une période isolée —, il repose intrinsèquement sur la duplicité et entretient des rapports dialectiques avec les relations matérielles plus larges ».[10]
Historiquement, l’émergence du fascisme fut inséparable de la contre-révolution. Au lendemain de la Première Guerre mondiale et de la Révolution russe de 1917, les classes dirigeantes européennes furent confrontées à des situations dans lesquelles des soulèvements ouvriers menaçaient des régimes fondés sur le consentement et sur les formes routinières de coercition.
Les démocraties libérales issues de l’effondrement social provoqué par la guerre — bien qu’elles fussent elles-mêmes des formes de domination capitaliste — reposaient sur un certain degré de compromis avec l’organisation de la classe ouvrière : syndicats, représentation parlementaire, droits légaux de réunion et d’organisation. Le fascisme représenta une tentative d’éradiquer entièrement ces concessions.
Il offrait une solution à la crise en mobilisant, par en bas, un mouvement de masse destiné à détruire les organisations ouvrières indépendantes et les autres foyers d’opposition collective, laissant ainsi intacts le pouvoir d’État et celui du capital.
Cette compréhension a été développée le plus clairement par Léon Trotsky dans ses écrits sur la montée du nazisme en Allemagne.[11] Trotsky insistait sur le fait que le fascisme n’était pas simplement une idéologie particulièrement réactionnaire ou un style autoritaire de gouvernement. Il s’agissait plutôt d’une stratégie. Son objectif était la construction d’un mouvement de rue capable de briser l’infrastructure organisationnelle et culturelle de la classe ouvrière et de ses alliés potentiels : les syndicats, les partis socialistes, la presse de gauche, les communautés de minorités ethniques et toutes les institutions capables de résistance collective. Le fascisme, soutenait Trotsky, fonctionnait comme un « bélier » contre la classe ouvrière lorsque les formes plus conventionnelles de répression ne suffisaient plus.[12]
De manière cruciale, cette stratégie dépendait de la mobilisation de forces extérieures au mouvement ouvrier établi. Le fascisme de l’entre-deux-guerres tirait principalement son énergie de secteurs des classes moyennes — petits patrons, travailleurs indépendants et autres groupes confrontés au déclassement social — qui font généralement l’expérience de la crise capitaliste comme d’une désorganisation économique, mais aussi comme d’une humiliation sociale.
Ces groupes sont attirés par le fascisme non parce qu’il offrirait un programme économique crédible, mais parce qu’il fournit une explication du déclin social qui déplace la responsabilité vers des ennemis situés à la fois au-dessus et au-dessous. Malgré le caractère limité des données sur la base sociale contemporaine du fascisme — en particulier en Grande-Bretagne —, sa rhétorique continue de fusionner le ressentiment face aux avancées obtenues par des groupes moins privilégiés avec la peur du déclassement social. La colère est dirigée vers le haut, contre les « mondialistes » et les élites corrompues, et vers le bas, contre les migrants, les minorités racialisées, les travailleurs organisés et la gauche. L’antagonisme de classe est recodé en conflit national et civilisationnel, créant ce qu’Alberto Toscano appelle « un simulacre de lutte des classes » fonctionnant comme une « pseudo-insurrection ».[13]
C’est pourquoi les analyses marxistes ont généralement souligné que le fascisme ne peut pas se réduire à ses caractéristiques idéologiques. Le racisme, l’antisémitisme, la misogynie et le nationalisme extrême sont généralement au cœur des mouvements fascistes. Cependant, ils sont politiquement efficaces parce qu’ils remplissent une fonction contre-révolutionnaire.[14] L’idéologie fasciste est éclectique et adaptative.[15] Elle porte un masque pseudo-révolutionnaire, se présentant comme une rupture radicale avec l’ordre existant, tout en en intensifiant, dans la pratique, les traits les plus violents. Les fascistes se présentent comme des insurgés contre un système corrompu, alors même qu’ils préparent le terrain à une réaffirmation brutale de l’ordre existant. Comme Hitler le déclara lors de son procès pour haute trahison en 1924 : « Je me tiens ici comme un révolutionnaire contre la révolution et la criminalité. »[16]
Cette insistance sur le processus et la fonction distingue nettement les analyses marxistes des principales théories académiques britanniques du fascisme, qui le définissent d’abord comme un courant idéologique. Roger Griffin, par exemple, place au cœur du fascisme l’« ultranationalisme palingénétique » — c’est-à-dire un engagement en faveur d’une renaissance nationale par une rupture présentée comme révolutionnaire.[17] Ces approches saisissent des éléments importants de la manière dont les fascistes se présentent eux-mêmes, mais elles risquent de réifier le fascisme en artefact intellectuel, identifiable par ses textes, ses symboles et ses doctrines plutôt que par sa pratique politique. Il en résulte un rétrécissement de la catégorie, dans lequel des mouvements qui ne se conforment pas au modèle idéologique de l’entre-deux-guerres sont exclus, alors même qu’ils remplissent des fonctions politiques analogues.
Dès lors que l’analyse se déplace des listes de critères doctrinaux vers la fonction politique, le caractère fasciste de la politique de Robinson devient clair. Sa priorité donnée à la mobilisation de rue plutôt qu’à la stratégie électorale traduit un engagement en faveur de la construction d’une force capable d’exercer un contrôle physique et une pression politique dans l’espace public. Sa rhétorique présente les musulmans, les migrants, les féministes et la gauche comme des menaces existentielles responsables du déclin social, tout en dénonçant simultanément les « mondialistes », les élites politiques et les institutions de l’État au nom d’un peuple trahi. Cette double orientation — anti-élites dans la forme, violemment anti-gauche dans le fond — est centrale dans la stratégie fasciste. Lorsque Robinson déclare que son mouvement est une contre-révolution, il articule précisément la logique identifiée par la théorie marxiste : la mobilisation de forces sociales pour inverser les gains réels ou imaginés obtenus par les groupes opprimés et par la gauche, par l’intimidation plutôt que par la persuasion démocratique.
L’absence de parti formel autour de Robinson ne le place pas davantage en dehors de la tradition fasciste. L’organisation fasciste est elle aussi historiquement adaptable. Lorsque les partis sont contraints ou exposés, le fascisme peut opérer à travers des mouvements, des réseaux et des dirigeants charismatiques. Le parti nazi lui-même, à ses débuts, fonctionnait comme un petit noyau au sein d’une constellation plus large de groupes paramilitaires et de sectes politico-religieuses ésotériques.[18] Ce qui importe analytiquement, c’est moins la forme organisationnelle envisagée abstraitement que l’orientation stratégique suivie : la tentative de construire une force de masse capable de remodeler la politique par la violence. Le recours de Robinson à la décentralisation, à la stratégie du déni et au spectacle reflète les conditions contemporaines, non une rupture avec la logique fasciste.
Qualifier Robinson de fasciste ne signifie pas suggérer que la Grande-Bretagne se trouve au bord de la dictature. Il s’agit d’analyser le rôle que joue son mouvement dans une période de crise : canaliser la colère produite par des défaillances systémiques en une force physique dirigée contre les minorités, les femmes et la gauche. Le fascisme du XXIe siècle ne reproduira pas les formes des années 1930. Ses symboles, sa rhétorique et son organisation ont changé ; sa fonction politique, elle, a persisté.
Une objection compréhensible demeure toutefois : si le fascisme est une politique contre-révolutionnaire, comment peut-il se développer dans une période où la lutte de la classe ouvrière est faible et où il n’existe aucun défi révolutionnaire immédiat ? La notion même de projet politique contre-révolutionnaire semble présupposer une révolution qui n’a pas eu lieu.
L’erreur consiste à supposer que la contre-révolution ne peut se comprendre que comme une réponse à une révolution déjà existante. En réalité, le fascisme peut fonctionner comme une contre-révolution sans révolution : une stratégie préventive visant à empêcher toute rupture future, à discipliner la société par avance et à revenir sur les acquis passés avant que de nouveaux défis venus d’en bas puissent émerger de manière cohérente. Cela suggère en outre que le fascisme peut se développer en réaction à des moments de crise intense et systémique qui ouvrent simplement la possibilité de l’émergence de forces révolutionnaires, même lorsque de telles forces ne sont pas encore à l’œuvre.
La notion d’« actualité de la révolution » du philosophe marxiste Georg Lukács fournit certaines ressources conceptuelles pour comprendre ceci. En parlant de l’« actualité » de la révolution, Lukács ne voulait pas dire que l’insurrection est toujours imminente.[19] Au contraire, il voulait dire que les tendances de crise du capitalisme ont atteint un point où la possibilité d’une rupture réelle dans les rapports sociaux existants est inscrite à l’ordre du jour de l’histoire. Elle devient dès lors le critère à partir duquel juger « toutes les questions du jour » dans leur rapport à la totalité socio-historique. Pour Lukács, la possibilité de la révolution est un spectre qui hante toute notre époque historique et structure implicitement le positionnement de toutes les forces politiques. L’enjeu n’est donc pas la prédiction, mais l’orientation : la possibilité d’une rupture est saisie de manière inégale, mais elle est suffisamment réelle pour structurer les stratégies politiques. La contre-révolution n’a donc pas besoin d’attendre l’arrivée d’une révolution ; elle peut être anticipatrice.
On peut discuter les implications conceptuelles générales du cadre proposé par Lukács. Il n’en reste pas moins que l’idéologie d’extrême droite identifie souvent, dans des évolutions sociales et politiques immédiates, la menace d’un changement radical. Elle fait ainsi écho à la perception marxiste des possibilités radicales contenues dans de tels moments, mais sous une forme déformée, paranoïaque et fantasmatique. Il en résulte souvent des théories du complot qui voient le danger d’une rupture dans chaque avancée sociale progressiste.
L’affirmation de Robinson selon laquelle les dernières décennies auraient constitué une « révolution mondialiste » relève précisément de cette conscience contre-révolutionnaire anticipatrice. Des transformations sociales issues des luttes politiques, des mutations économiques et des réformes institutionnelles — l’érosion de l’autorité patriarcale, la sécularisation et l’égalité formelle accordée aux minorités — sont réimaginées comme un projet révolutionnaire unique, imposé d’en haut et dirigé contre la nation. Robinson mobilise contre la possibilité d’une transformation plus poussée : contre l’idée que les hiérarchies existantes seraient instables et que les acquis passés pourraient encore être étendus. De telles peurs traversent l’ensemble de l’extrême droite, mais le recours de Robinson à la mobilisation extra-parlementaire et à la force physique le distingue comme fasciste.
Sa politique est donc orientée vers la clôture des possibles. Le projet de Robinson se comprend au mieux comme une contre-révolution sans révolution : un mouvement construit pour revenir sur les acquis passés et fermer par avance les possibilités futures, avant même qu’un nouveau défi venu d’en bas puisse se constituer. Cela aide à comprendre sa réémergence comme dirigeant majeur de rue face aux mobilisations massives de solidarité avec la Palestine en Grande-Bretagne depuis octobre 2023, qui ont mis en évidence le potentiel de transformation plus large porté par l’organisation collective des mouvements sociaux. Le concept lukácsien d’« actualité de la révolution » permet de saisir cette dynamique sans exagérer le niveau d’antagonisme social ni attribuer une intention révolutionnaire là où il n’en existe pas actuellement. Le projet de Robinson est structuré par la crise et par la peur d’une rupture future.
De fait, l’histoire montre que la contre-révolution n’a souvent pas eu besoin d’une percée révolutionnaire imminente. Les acteurs étatiques et les élites agissent fréquemment par avance, en intensifiant la coercition lorsque le consentement s’effrite, que les crises s’approfondissent et que les acquis passés semblent pouvoir être remis en cause. Ce qui importe ici, c’est l’anticipation : la peur que l’instabilité ou des réformes partielles puissent rouvrir la question du pouvoir. Le concept de « contre-révolution anticipatrice » chez Lewis Brownstein et celui de « contre-révolution préventive » chez Herbert Marcuse saisissent tous deux cette logique. Toutefois, l’un comme l’autre l’envisagent principalement comme une stratégie d’État — coups de force, répression et restructuration autoritaire — plutôt que comme une mobilisation politique de masse venue d’en bas.[20]
La période de l’entre-deux-guerres montre que d’autres configurations sont possibles. Les mouvements fascistes de rue se sont développés à plusieurs reprises dans des phases de reflux, après des défaites de la classe ouvrière, et non au sommet de poussées révolutionnaires. En Allemagne après 1923, en France au début des années 1930, ainsi que dans des cas comme la Finlande, la Roumanie ou l’Espagne avant 1936, des forces extra-parlementaires ont émergé pour empêcher par avance toute nouvelle rupture. Leur fonction était préventive : mobiliser des couches des classes moyennes et des éléments déclassés dans l’intimidation et la violence, écraser les organisations de gauche et prendre les minorités pour cibles en les présentant comme des incarnations du désordre, tout en remodelant l’espace politique par la coercition plutôt que par la persuasion. Qu’ils aient ensuite été absorbés par des États autoritaires ou contenus par eux, leur objectif était de rétrécir les horizons et de discipliner la société avant toute reprise de la conflictualité politique. Le fascisme n’a donc pas nécessairement à répondre à une révolution. Il peut fonctionner comme une stratégie préventive de discipline sociale lorsque la crise est réelle, que la lutte est inégale et que l’avenir reste disputé.
L’English Defence League : réinventer le fascisme britannique
Si l’on comprend le fascisme comme une force capable d’adapter ses formes organisationnelles en réponse à la crise et à la résistance antifasciste, alors l’émergence de l’EDL en 2009 doit plutôt être comprise comme une reconfiguration stratégique dans l’histoire du fascisme britannique. L’EDL est née d’une crise prolongée du fascisme britannique, nourrie par des échecs répétés, une résistance antifasciste continue et l’épuisement des formes de parti qui avaient défini cette tradition depuis des décennies. Elle représentait une tentative de surmonter les obstacles qui s’étaient avérés fatals aux projets antérieurs, en particulier au National Front et au BNP.
Pendant une grande partie du XXe siècle, le fascisme britannique s’était principalement organisé à travers des partis politiques cherchant à construire une base militante de masse ou à obtenir une légitimité électorale. Du BUF de Mosley au National Front, puis au BNP, les dirigeants fascistes ont tenté de construire des organisations disciplinées, capables d’exercer une influence politique ou, à tout le moins, de dominer le champ de l’extrême droite. Pourtant, chacun s’est heurté aux mêmes contraintes structurelles : le discrédit durable du nazisme après l’Holocauste, la fragmentation chronique de l’extrême droite, la mobilisation antifasciste continue, et la tension entre respectabilité électorale et militantisme idéologique.[21]
À la fin des années 2000, ces contraintes s’étaient cristallisées en une impasse stratégique. La tentative du BNP de réaliser une percée électorale sous la direction de Nick Griffin avait mis au jour les contradictions au cœur du modèle fasciste de parti. La stratégie de modernisation portée par Griffin — abandon de l’imagerie nazie explicite, insistance sur un racisme culturel plutôt que biologique, priorité accordée à l’implantation communautaire locale — était rationnelle sur le plan électoral. Elle produisit d’ailleurs quelques succès remarquables : des sièges de conseillers locaux, une représentation à l’Assemblée de Londres et près d’un million de voix aux élections européennes de 2009.[22] Pourtant, cette stratégie intensifia également les tensions internes et rendit le parti plus vulnérable aux contre-offensives antifascistes, révélant les limites du fascisme de parti lorsqu’il se heurte à une opposition soutenue.
L’avancée électorale du BNP était indissociable d’une modération idéologique. En quête de respectabilité politique, le parti minimisa l’antisémitisme et réorienta son racisme vers les musulmans, en présentant l’islam comme culturellement incompatible avec les valeurs britanniques. Ce déplacement reflétait des transformations plus larges du discours politique britannique : après les luttes antiracistes des années 1970 et 1980, le racisme biologique était devenu de plus en plus difficile à assumer publiquement.[23] Pourtant, la stratégie de Griffin se révéla profondément déstabilisatrice. Les antifascistes et les journalistes continuèrent à mettre au jour le noyau fasciste du parti. Dans le même temps, ses rivaux au sein du mouvement fasciste dénonçaient la direction du BNP, accusée d’opportunisme et de capitulation.[24]
Ces tensions résultaient d’une contradiction structurelle propre à la politique fasciste d’après-guerre. D’un côté, les partis fascistes en quête de succès électoraux doivent évoluer dans un champ politique qui sanctionne le néonazisme explicite. De l’autre, le fait de reculer sur les positions les plus dures risque d’aliéner une base militante pour laquelle l’activisme et la confrontation de rue sont centraux. L’histoire du BNP est traversée par ce dilemme. La montée de groupes violents comme Combat 18 dans les années 1990 — qui dénonçaient la direction comme des vendus et des agents de l’État — a montré comment les tentatives de respectabilité pouvaient susciter des réactions déstabilisatrices de l’intérieur.[25]
L’antifascisme accentua encore ces pressions. Les succès électoraux limités du BNP furent confrontés à des campagnes soutenues de dévoilement et de contre-mobilisation. L’Anti-Nazi League, Unite Against Fascism et des groupes locaux mobilisèrent des milliers de personnes pour affronter les candidats, perturber les réunions publiques et délégitimer le parti. Cette lutte d’usure épuisa l’énergie militante, entama le moral des troupes et fragilisa la cohérence organisationnelle du BNP. Au début des années 2010, son projet électoral perdit son élan. Griffin perdit son siège au Parlement européen en 2014, et le parti sombra rapidement dans l’insignifiance et les récriminations internes.
Le fascisme britannique se trouvait alors face à un choix brutal : persister dans une forme de parti qui avait échoué à plusieurs reprises sous la pression antifasciste, ou expérimenter de nouveaux modes de mobilisation. C’est dans ce contexte de déclin et de fragmentation qu’émergea l’EDL. Elle ne relança pas la stratégie électorale du BNP, pas plus qu’elle ne la remplaça par une organisation plus disciplinée. Malgré des tentatives de constituer un parti frère, le British Freedom Party, l’EDL se définit comme un mouvement de rue, mobilisant ses partisans contre l’islam et contre les prétendues menaces pesant sur l’identité britannique. Elle rejeta la politique électorale, renia publiquement le nazisme et insista sur le fait qu’elle n’était ni raciste ni fasciste.
Les fondateurs de l’EDL, dont Tommy Robinson, avaient tiré les leçons de la défaite du BNP. Le symbolisme fasciste explicite repoussait des couches plus larges et fournissait aux antifascistes des cibles faciles. La politique électorale, quant à elle, imposait des contraintes qui affaiblissaient la mobilisation de rue et exacerbaient les divisions internes. En se présentant comme un mouvement centré sur un seul enjeu — l’opposition à l’islam —, l’EDL cherchait à contourner ces deux obstacles. Des gestes publics, comme celui de Robinson brûlant un drapeau nazi dans un entrepôt désaffecté lors de l’émission Newsnight de la BBC en octobre 2009, traçaient une ligne de démarcation nette entre l’EDL et les organisations fascistes antérieures. L’islamophobie offrait une forme de racisme susceptible d’être présentée comme une défense des valeurs libérales — droits des femmes, liberté d’expression et laïcité — plutôt que comme une hiérarchie biologique. Elle entrait ainsi en résonance avec un climat politique façonné par la « guerre contre le terrorisme » et par des années de panique morale autour des communautés musulmanes.
L’adoption par l’EDL de symboles sionistes et la création de divisions juive, sikhe et LGBT+ remplissaient une fonction similaire. Les drapeaux israéliens occupaient une place visible dans ses manifestations, tandis que des islamophobes non blancs, comme Guramit Singh Kalirai, étaient mis en avant comme visages du mouvement. Ces gestes visaient à prémunir l’EDL contre les accusations d’antisémitisme et de racisme, tout en renforçant l’idée selon laquelle l’islam serait, en tant que tel, incompatible avec la société britannique. En pratique, ils protégeaient l’EDL de certaines critiques antifascistes et compliquaient les tentatives de l’inscrire dans la continuité de la tradition fasciste.
Les recherches de Joel Busher sur le militantisme de base au sein de l’EDL confirment cette dynamique.[26] À partir d’une observation prolongée et d’entretiens, Busher montre que le rejet des étiquettes « raciste » et « extrême droite » occupait une place centrale dans la manière dont les militants de l’EDL cherchaient à abattre les barrières idéologiques construites par des décennies d’antifascisme contre le fascisme britannique. Les militants se présentaient comme des gens ordinaires engagés dans une lutte défensive, affirmant s’opposer à l’islam militant plutôt qu’aux musulmans en tant que tels. Ce discours visait à distinguer l’EDL des groupes néonazis explicites et des formes de racisme les plus discréditées. Pourtant, comme le montre Busher, cette représentation de soi coexistait avec la circulation ordinaire de récits déshumanisants sur les musulmans, les migrants et la gauche — et la rendait possible. Le déni du racisme ne freinait donc pas l’hostilité raciale : il la reformulait en bon sens ou en patriotisme. Cela illustre la manière dont la politique fasciste s’adapte à la stigmatisation et à la résistance.
La structure même de l’EDL la rendait aussi plus difficile à combattre avec les tactiques qui avaient fonctionné contre le BNP. L’un des coups les plus importants portés au BNP avait été la fuite de sa liste de membres, publiée par d’anciens militants mécontents avant de se retrouver sur WikiLeaks en 2009. L’EDL se prémunissait contre ce type de vulnérabilité. Sans adhésion formelle ni appareil électoral, elle ne pouvait pas être démantelée par un simple travail de dévoilement. Son organisation plus décentralisée — facilitée en partie par l’émergence des réseaux sociaux comme espaces d’organisation — lui permettait d’absorber les interdictions policières, la résistance antifasciste et les tensions internes sans s’effondrer. Même si l’EDL conservait une hiérarchie d’organisateurs régionaux et une direction nationale, les groupes locaux pouvaient se mobiliser de manière autonome à travers des réseaux en ligne. L’énergie du mouvement résidait moins dans la consolidation organisationnelle que dans le spectacle et la confrontation.
Ce tournant vers la politique de rue répondait aussi à la fragilité de l’électoralisme sous pression antifasciste. Les succès du BNP avaient dépendu d’un contrôle soigneux de son image, mais cette stratégie restait vulnérable aux perturbations. L’EDL renonçait à ces ambitions. Elle misait sur la mobilisation sans programme de gouvernement. Elle offrait la confrontation et un sentiment de puissance collective, sans les compromis ni les débats programmatiques qu’impose la politique de parti.
Pour autant, l’EDL ne constituait pas un simple retour aux formes antérieures du fascisme de rue britannique. Son idéologie portait l’empreinte de la modernisation du BNP, qui avait cherché à dissimuler un noyau néonazi derrière une façade plus acceptable publiquement. Comme le montre le travail de Richardson sur le BNP,[27] cette stratégie reposait sur une distinction entre surface idéologique et profondeur doctrinale : une rhétorique exotérique, conçue pour éviter la stigmatisation publique, et un engagement ésotérique en faveur de l’exclusion raciale. Le racisme biologique et l’antisémitisme explicite étaient minimisés, puis déplacés vers un cadrage culturaliste présentant les musulmans comme une menace civilisationnelle. En ce sens, l’EDL prolongeait une trajectoire amorcée au sein du BNP : elle en abandonnait la stratégie électorale, mais en intensifiait l’appel populiste.
L’antifascisme a façonné ce résultat à chaque étape. Là où le nazisme ouvert aurait suscité une résistance immédiate, l’EDL fut conçue pour opérer dans la zone grise entre la politique dominante et le fascisme britannique traditionnel, en exploitant les ambiguïtés libérales autour de la liberté d’expression et de la tolérance. Son insistance à se présenter comme « non raciste » et « non d’extrême droite » relevait moins d’une conviction que d’une tactique : un moyen de survivre dans un environnement hostile.
Entre 2010 et 2013, l’EDL parvint à mobiliser des manifestations de quelques milliers de personnes dans des villes comme Bolton, Dudley, Newcastle, Luton, Blackburn et Blackpool. Le mouvement fut cependant constamment contré et de plus en plus contenu par les antifascistes. Les mobilisations de masse organisées par Unite Against Fascism — précurseur de l’actuel Stand Up to Racism — brisèrent l’élan de l’EDL dans plusieurs lieux, notamment à Walthamstow, où une marche de 200 personnes menée par Robinson fut encerclée et humiliée par 4 000 contre-manifestants en septembre 2012. Les tentatives de contourner cette opposition — notamment par de petites actions éclair de militants fascistes, non annoncées à l’avance, susceptibles de surgir sans déclencher de contre-manifestation — ne suffirent pas à maintenir la dynamique. Les tensions internes s’accrurent à mesure que l’élan retombait, et les organisateurs locaux devinrent de plus en plus dépendants de militants néonazis aguerris pour promouvoir des rassemblements de plus en plus réduits. Robinson démissionna de l’organisation en octobre 2013, affirmant qu’elle avait été prise en main par des « extrémistes d’extrême droite ».
L’EDL n’en établit pas moins un modèle qui survécut à l’organisation elle-même. Elle démontra que la politique fasciste pouvait avancer sans parti, que la mobilisation de masse dans la rue pouvait être construite autour de l’islamophobie plutôt que d’une idéologie fasciste explicite, et que des réseaux moins centralisés pouvaient partiellement échapper à l’endiguement antifasciste. En ce sens, l’EDL fit le lien entre le fascisme de parti en échec de l’ère BNP et l’extrême droite encore plus décentralisée qui se coalisa ensuite autour de Robinson. La réémergence ultérieure de Robinson comme opérateur politique indépendant — appuyé sur les plateformes numériques, le financement participatif et des mobilisations de masse ponctuelles — était déjà préfigurée par l’effort de l’EDL pour surmonter les contraintes qui avaient détruit les organisations fascistes antérieures. La défaite n’a donc pas éliminé le fascisme britannique ; elle l’a contraint à se transformer.
La politique spectaculaire du fascisme numérique
L’effondrement de l’EDL n’a pas mis fin à l’influence politique de Robinson. Son autorité n’a jamais reposé sur un contrôle bureaucratique ni sur une discipline idéologique forte, mais sur la visibilité, la notoriété et la confrontation répétée. Les initiatives postérieures à l’EDL — notamment la Democratic Football Lads Alliance et les tentatives d’importer en Grande-Bretagne le modèle du groupe allemand PEGIDA — ont mis en évidence les limites d’une reconstruction durable d’une organisation de rue.[28] Ces initiatives se sont rapidement effondrées ou sont restées ponctuelles. Robinson a donc réorienté sa politique autour des réseaux sociaux, des batailles judiciaires, du financement participatif et du spectacle. Le leadership s’est alors largement détaché de l’adhésion formelle, tandis que la mobilisation se détachait du programme politique.
Cette réorientation est indissociable des nouvelles possibilités offertes à l’extrême droite par des plateformes comme Twitter/X. En ce sens, le projet de Robinson reflète l’émergence plus large de ce que Paolo Gerbaudo appelle les « partis numériques » : des formations organisées moins autour d’une adhésion formelle et d’un programme que d’un leadership personnalisé, d’une identification affective et d’une mobilisation amplifiée par les algorithmes.[29]
Robinson ne construit pas tant une organisation qu’il ne cultive un public, en convertissant l’attention en ressources grâce aux dons, aux abonnements et à des appels périodiques à l’action. Comme le note Gerbaudo, de telles dynamiques tendent généralement à faire émerger des « hyperleaders » charismatiques, qui mobilisent leurs partisans par le spectacle plutôt que par une organisation stable. En mai 2018, Robinson fut arrêté devant la Crown Court de Leeds après avoir interpellé des accusés dans une affaire d’exploitation sexuelle d’enfants, au risque de faire échouer les poursuites judiciaires.[30] Les mobilisations « Free Tommy » qui suivirent dans le centre de Londres illustrèrent ce modèle émergent : de grands rassemblements instables, portés par les réseaux sociaux, capables de générer à la fois de l’argent, de l’attention médiatique et du ressentiment politique. Elles mirent également en évidence les liens de Robinson avec l’extrême droite internationale, avec la participation de figures comme Geert Wilders, homme politique néerlandais connu pour ses positions anti-islam ; Paul Gosar, élu républicain américain ; et Filip Dewinter, figure de premier plan du fascisme belge. Steve Bannon, ancien conseiller stratégique de Donald Trump à la Maison Blanche, envoya également un message de soutien.[31] Cependant, de manière caractéristique, ces manifestations ne parvinrent pas à se transformer en organisation durable.
Dans cette phase, Robinson se présenta de plus en plus comme un « journaliste citoyen ». Ce repositionnement lui permettait de requalifier son agitation politique en travail d’enquête journalistique. Ses nombreuses arrestations, affaires judiciaires et injonctions étaient alors présentées comme autant d’exemples d’une répression de la liberté d’expression par l’establishment. Cette innovation tactique a depuis inspiré le développement de toute une sous-culture de « journalistes citoyens » d’extrême droite, de « chasseurs de migrants », d’« auditeurs » et de streamers. Ces émules de Robinson forment désormais une partie importante de l’infrastructure du fascisme britannique et ont été omniprésents lors des mobilisations racistes organisées devant des hébergements de demandeurs d’asile à travers le pays en 2025. Ils montrent à quel point Robinson a restructuré le mouvement fasciste britannique, non seulement sur le plan idéologique, mais aussi sur le plan organisationnel.
Le tournant conspirationniste
En l’absence d’une organisation de masse stable, Robinson a de plus en plus cherché à construire un cadre explicatif capable de maintenir la loyauté de ses partisans. Une indignation ponctuelle est difficile à entretenir sans un récit permettant d’expliquer les défaites, la répression et les échecs. En outre, les efforts de Robinson pour se tenir à distance des organisations néonazies explicites ont limité sa capacité à s’appuyer sur le conspirationnisme antisémite ouvert qui structurait historiquement le fascisme britannique. Cela ne signifie pas que le conspirationnisme aurait disparu de son projet politique : il en reste au contraire un élément central.[32]
Le conspirationnisme ne désigne pas ici simplement la croyance en telle ou telle théorie du complot. Il s’agit d’un mode d’explication dans lequel le complot devient le principe organisateur de la réalité elle-même. Les grandes transformations sociales sont alors interprétées comme le résultat d’une coordination intentionnelle menée par un groupe dissimulé. Les forces structurelles — accumulation du capital, rapports de pouvoir géopolitiques, conflits de classes — disparaissent ainsi du champ de vision.[33] Les rapports sociaux abstraits sont ainsi personnifiés : ils apparaissent comme le produit de la volonté consciente d’ennemis malveillants agissant dans l’ombre.[34]
Cette forme de conspirationnisme systématique apparaît historiquement en même temps que la modernité capitaliste.[35] Ses origines modernes se situent dans la réaction contre-révolutionnaire à la Révolution française, lorsque des auteurs réactionnaires interprétèrent le bouleversement révolutionnaire de masse comme le résultat de l’action de sociétés secrètes, notamment les Illuminati. À la fin du XIXe siècle, ce schéma se combina avec l’antisémitisme moderne pour produire le mythe d’une « conspiration juive mondiale », dont l’expression la plus tristement célèbre fut les Protocoles des Sages de Sion, fabriqués par la police secrète de la Russie tsariste. Dans l’entre-deux-guerres, ces représentations furent retravaillées sous la forme du « judéo-bolchevisme », qui présentait le communisme comme un instrument de domination juive. Ce déplacement idéologique devint central dans la mobilisation fasciste : il condensait la crise complexe du capitalisme en un ennemi moral unique et détournait la colère sociale de l’analyse de classe vers la violence contre-révolutionnaire.[36] Après la défaite de l’Allemagne nazie, le conspirationnisme a muté à travers des formes successives — récits du « Nouvel Ordre mondial », discours sur le « Grand Reset » ou Great Reset (initiative lancée en 2020 par le Forum économique mondial pour penser la reconstruction économique après la pandémie de Covid-19, devenue dans les milieux conspirationnistes le nom d’un supposé projet de contrôle mondial par les élites), QAnon et théorie du « Grand Remplacement » — tout en conservant sa fonction politique. Il maintient une posture anti-establishment, mais détourne la colère produite par la crise des rapports sociaux existants vers des ennemis racialisés et politiques. Il permet ainsi à ces mouvements de se présenter comme insurgés, alors même qu’ils agissent comme les adversaires les plus acharnés de toute transformation sociale.
Des éléments de conspirationnisme étaient présents dans la politique de Robinson dès la fondation de l’EDL, en particulier à propos de l’islam. La pandémie de Covid-19 a toutefois marqué un tournant qualitatif. Robinson s’est inséré dans les milieux anti-confinement et anti-vaccins, lançant le podcast Silenced et produisant des vidéos longues dans lesquelles il interrogeait des théoriciens du complot influents ainsi que des figures du négationnisme britannique du Covid-19. Ces réseaux lui fournissaient des audiences, des ressources et une grammaire explicative prête à l’emploi, capable d’intégrer la répression étatique, le changement culturel et l’insécurité économique dans une vision du monde conspirationniste unique.
Le conspirationnisme de l’ère pandémique était centré sur la peur d’une dictature imminente, discrètement introduite par des gouvernements libéraux. Entre les mains de Robinson, ce fantasme fusionnait les tribunaux, les universités, les ONG, les syndicats, les organismes de santé publique et les médias en un seul appareil coercitif. Il mobilisa des notions comme la « psychose de formation de masse », importée de l’extrême droite américaine anti-confinement, pour présenter des mouvements comme Black Lives Matter comme des phénomènes artificiels, fabriqués par les élites pour réduire au silence une majorité supposément silencieuse.
Cette structure idéologique rappelle fortement le fascisme classique. L’idéologie nazie ramenait les antagonismes sociaux à un ennemi unique. Les Juifs étaient simultanément représentés comme des capitalistes financiers et des agitateurs communistes, des cosmopolites décadents et des subversifs révolutionnaires.[37] L’objectif n’était pas la cohérence théorique, mais la mobilisation. En présentant l’establishment et la gauche comme les deux faces d’une même menace, le fascisme pouvait conserver un langage de rébellion tout en désarmant la politique de classe. Cette configuration idéologique reflétait aussi la vision du monde de classes moyennes et d’autres couches sociales qui se sentaient menacées à la fois par le grand capital et par le mouvement ouvrier.
Le conspirationnisme de Robinson accomplit une opération analogue. Les mouvements progressistes, les institutions libérales, le mouvement ouvrier organisé et certains secteurs du capital sont fusionnés en un seul bloc hostile ; la défaite politique et la marginalisation deviennent alors les preuves d’un pouvoir caché agissant contre lui. Cette logique atteint sa forme la plus développée dans Lawfare (2024), un « documentaire » long format projeté sur grand écran lors du rassemblement londonien de Robinson en juillet 2024. Quelques jours plus tard, au début du mois d’août, des émeutes racistes balayèrent l’Angleterre.[38]
Dans Lawfare, Robinson présente la Grande-Bretagne comme un « État totalitaire » en formation, dans lequel les tribunaux, la police, les médias et les mouvements sociaux progressistes seraient transformés en instruments de répression de la dissidence. Les sanctions judiciaires sont requalifiées en « lawfare » — une guerre menée par le droit —, les prisons en lieux de persécution politique, et les militants d’extrême droite en « prisonniers politiques ». La migration est décrite comme une « invasion », la police comme pratiquant un traitement « à deux vitesses », et la répression de l’extrême droite comme la preuve que le régime autoritaire serait déjà en place. Le conspirationnisme de Robinson repose ainsi sur un cadre explicatif totalisant : des crises disparates y sont ramenées à la coordination délibérée d’une élite cachée, dont le pouvoir s’exercerait par la manipulation psychologique plutôt que par des processus sociaux ou économiques. Comme il le déclare dans la vidéo[39] :
« Avec des médias sous contrôle, on peut injecter quotidiennement de la propagande dans la population et l’endoctriner. On peut marteler sans relâche les mêmes messages : le Covid va vous tuer ; le vaccin est sûr et efficace à 100 % ; le réchauffement climatique va tous nous tuer ; l’immigration de masse et la diversité sont nos plus grandes forces. Si l’on contrôle ce que les gens entendent, on peut très vite contrôler ce que beaucoup d’entre eux pensent. »
La théorie du Grand Remplacement comme noyau organisateur
Au centre de cette vision conspirationniste du monde se trouve la théorie du Grand Remplacement. Cette théorie du complot soutient que la migration ne serait pas un processus social contingent, produit par les inégalités mondiales ou les conflits armés, mais un projet délibéré des élites visant à remplacer la population « native » par des étrangers culturellement différents, et à dissoudre ainsi l’identité nationale.[40] Bien que Robinson mobilise toute une série de motifs conspirationnistes, le Grand Remplacement fournit l’ossature narrative qui les relie entre eux. Il apparaît explicitement dans son livre récent, Manifesto, implicitement tout au long de Lawfare et Lawfare 2, et symboliquement dans sa politique de rue — de manière particulièrement frappante avec la bannière « Remigration Now! » [« Remigration maintenant ! »] portée en tête de sa mobilisation de septembre 2025. La manière dont Robinson décrit habituellement la migration sur Twitter/X comme une « invasion » ou une « occupation » reflète une vision du monde dans laquelle la migration devient une forme de guerre démographique. Dans ce cadre, une élite corrompue remplacerait délibérément une population « indigène » afin de dissoudre la cohésion nationale et de neutraliser toute résistance.
La force stratégique du récit du Grand Remplacement tient à sa capacité à fusionner ressentiment économique, anxiété culturelle et répression politique dans une explication unique. Au lieu d’attribuer la pénurie de logements, l’effondrement des services publics ou la stagnation des salaires à des décennies de restructuration économique pilotée par le marché, ce récit les impute à un sabotage démographique. L’antiracisme, le féminisme et les droits LGBT+ sont alors recodés comme des outils destinés à affaiblir la cohésion sociale et à faire baisser la natalité blanche. La prétendue répression étatique de l’extrême droite devient, dans cette logique, la preuve que le processus serait entré dans sa phase décisive.
La théorie du « Grand Remplacement » renforce également la conception que Robinson se fait du rôle des hommes : celui de protecteurs de « nos femmes et nos filles » face aux « envahisseurs » étrangers, qu’il présente régulièrement comme des prédateurs sexuels. Son instrumentalisation des survivantes de réseaux d’exploitation sexuelle de mineures, notamment dans des séries de vidéos comme The Rape of Britain [Le viol de la Grande-Bretagne], vise à mobiliser une masculinité réactionnaire et violente, légitimant le vigilantisme et les attaques racistes. Elle permet aussi d’occulter ses liens avec les formes les plus brutales de sexisme, en particulier sa longue proximité avec l’influenceur misogyne Andrew Tate, mis en cause dans plusieurs affaires d’exploitation sexuelle et de violences sexuelles en Roumanie et au Royaume-Uni. Ainsi, lorsque la militante d’extrême droite Lauren Southern a accusé Tate de l’avoir violée lors d’un voyage organisé par Robinson, celui-ci s’est empressé de la dénoncer, malgré les nombreuses accusations visant déjà Tate dans les deux pays.
Palestine, panique morale et retour dans les rues
Depuis 2023, Robinson est revenu à des mobilisations de rue de grande ampleur. Ce retour s’est produit dans le contexte de l’essor du plus important mouvement de solidarité avec la Palestine de l’histoire britannique. L’espace politique dont Robinson a pu se saisir a été ouvert par une panique morale à la fois politique et médiatique autour de ce mouvement : les manifestations pro-palestiniennes ont été régulièrement présentées comme intrinsèquement antisémites ou comme offrant une couverture à l’extrémisme islamiste. Cette séquence a coïncidé avec la levée de son bannissement de Twitter/X après le rachat de la plateforme par Elon Musk, ce qui souligne le rôle central des réseaux sociaux dans sa stratégie de mobilisation.
Le Jour du Souvenir de novembre 2023 — journée de commémoration des soldats britanniques morts au combat — a constitué un moment décisif. Des titres sensationnalistes ont affirmé qu’une grande manifestation pro-palestinienne prévue dans le centre de Londres menaçait le Cénotaphe (le principal monument aux morts britannique, situé à Whitehall, au cœur de Londres) et, plus largement, la mémoire nationale britannique. Dans ce climat, Robinson est parvenu à mobiliser ses partisans en les présentant comme des défenseurs autoproclamés de la nation et de ses symboles commémoratifs. La ministre de l’Intérieur de l’époque, Suella Braverman, a renforcé cette dynamique en qualifiant les manifestations pro-palestiniennes de « marches de la haine » et en accusant la Metropolitan Police de partialité contre l’extrême droite. Les partisans de Robinson ont ensuite attaqué des manifestants pro-palestiniens : une violence fasciste de rue rendue possible par une légitimation politique venue d’en haut.[41]
Pour Robinson, ce moment a confirmé la capacité du conspirationnisme à transformer une vision du monde en mobilisation de rue. Le récit du « Grand Remplacement » servait de passerelle : il permettait de présenter la solidarité avec la Palestine comme le signe d’une invasion démographique, d’une trahison des élites et d’un effondrement culturel. Robinson a ensuite prolongé cette dynamique avec un rassemblement de masse à Londres en juillet 2024, réunissant environ 15 000 personnes, puis avec une nouvelle mobilisation, quelques mois plus tard, qui a rassemblé jusqu’à 25 000 participants.[42]
Lorsque des émeutes racistes ont balayé l’Angleterre, quelques jours seulement après le rassemblement de juillet 2024, les thèmes martelés dans Lawfare — trahison des élites, invasion démographique, maintien de l’ordre à deux vitesses et répression politique — ont trouvé une traduction concrète dans la rue. Robinson avait joué un rôle central dans la mobilisation des émeutiers, notamment en diffusant de fausses informations sur l’identité de l’auteur de l’attaque de Southport, qui avait coûté la vie à trois enfants le 29 juillet 2024. Dans Lawfare 2, produit immédiatement après ces violences, Robinson réinterprète les émeutes comme une révolte populaire légitime, que l’État aurait cyniquement provoquée avant de l’exploiter à des fins répressives.
Sionisme, antisémitisme et stratégie du déni
L’une des principales sources de confusion autour du projet de Robinson tient à sa revendication d’un combat contre l’antisémitisme et à son soutien public à Israël. Depuis plus d’une décennie, Robinson se présente comme un défenseur des Juifs face à l’islamisme, invoquant Israël comme un État de première ligne dans un prétendu conflit civilisationnel et inscrivant sa propre politique de rue dans ce cadre. Cette posture a semé la confusion dans tout le champ politique. Certains libéraux y voient la preuve que Robinson ne saurait être fasciste. D’autres, notamment dans les marges conspirationnistes du mouvement de solidarité avec la Palestine, y lisent au contraire la preuve qu’il serait contrôlé par Israël ou par un réseau sioniste occulte. Ces deux lectures passent à côté de la manière dont antisémitisme et sionisme peuvent coexister et fonctionner dans la politique fasciste contemporaine.
L’alignement de Robinson sur Israël se comprend mieux comme une adaptation stratégique aux défaites du fascisme britannique. Il répond à un problème ancien : comment mobiliser une politique autoritaire et fondée sur l’exclusion dans un contexte où les symboles nazis explicites et le conspirationnisme antisémite ouvert sont fortement disqualifiés. Le soutien à Israël permet à Robinson de reformuler l’islamophobie en « lutte contre l’extrémisme » et l’exclusion raciale en geste de solidarité, en rhabillant la politique fasciste dans le langage de la protection des minorités et de la défense culturelle.
Cette manœuvre n’a pas commencé avec Robinson. Comme l’a montré Benjamin Bland, le BNP avait déjà demandé à ses militants d’atténuer leur hostilité envers Israël dans le cadre de la stratégie de modernisation menée par Nick Griffin.[43] Certains cadres du BNP avaient même tenté un rapprochement limité avec Israël à l’occasion de l’invasion israélienne du Liban en 2006. Cette année-là, Lee Barnes, alors responsable juridique du parti, publia un article qui annonçait déjà, par bien des aspects, la ligne que Robinson allait ensuite développer[44] :
En tant que nationaliste, je peux dire que je soutiens Israël à 100 % dans son conflit avec le Hezbollah. En réalité, j’espère qu’Israël effacera le Hezbollah de la carte du Liban et le bombardera jusqu’à ne laisser que de vastes cratères fumants là où se trouvaient autrefois ses bastions d’extrémisme islamique. Le XXIe siècle est le siècle islamique. Si nous ne commençons pas à résister à la menace de l’extrémisme islamique, l’Occident sera devenu, dans cent ans, une Eurabie.
Si l’antisémitisme demeurait profondément enraciné dans la culture politique du BNP, une partie de sa direction chercha progressivement à en atténuer l’expression publique, en réorientant son hostilité vers les musulmans. Robinson alla plus loin : il fit du soutien ostentatoire à Israël un élément central de son identité politique. Là où le BNP recourait à l’euphémisation, au silence ou à la dissimulation, Robinson transforma le soutien à Israël en instrument de légitimation morale.
Cette stratégie s’est révélée efficace. Elle lui a permis de présenter les accusations de fascisme comme absurdes, de nouer des alliances avec des figures du sionisme de droite et de compliquer le travail des antifascistes qui cherchent à mettre en évidence les continuités avec les traditions fascistes antérieures. Elle a aussi été facilitée par l’alignement croissant de certains secteurs de l’extrême droite internationale sur Israël, ainsi que par la consolidation de l’extrême droite comme force majeure dans la politique israélienne.
Pour autant, cette évolution n’a jamais résolu la contradiction de fond. La politique de Robinson reste structurée par le conspirationnisme, la hiérarchie ethnique et des fantasmes de purification nationale. L’antisémitisme n’a pas disparu : il a été déplacé, rendu latent, et demeure disponible pour être réactivé.
Cette persistance est visible dans la rhétorique de Robinson, saturée de références à des élites occultes, à une coordination mondialiste et à la subversion culturelle. Ces récits reproduisent la logique structurelle du complot antisémite, même lorsque les Juifs ne sont pas explicitement nommés.
La tension apparaît le plus clairement dans les querelles récurrentes au sein de la mouvance fasciste. Des groupes néonazis comme Patriotic Alternative — dirigé par Mark Collett, ancien responsable de la jeunesse du BNP — dénoncent Robinson comme un homme contrôlé par les Juifs ou par des intérêts sionistes, l’accusant de trahir la cause nationaliste. Ces attaques expriment une ligne de fracture stratégique et soulignent le rôle toujours central de l’idéologie dans les milieux fascistes. Pour les courants néonazis, le sionisme de Robinson constitue une concession inacceptable à la stigmatisation libérale de l’antisémitisme. Pour Robinson, à l’inverse, l’antisémitisme ouvert menace la fragile respectabilité dont dépend sa capacité de mobilisation de masse.
Ce conflit a des racines profondes. Dans son pamphlet de 2012, What Lies Behind the English Defence League? [Ce qui se cache derrière l’English Defence League], Nick Griffin présentait l’EDL comme une forme d’« opposition contrôlée », supposément pilotée par des sionistes et des néoconservateurs afin de détourner la colère nationaliste.[45] Cet argument conservait l’antisémitisme comme cadre explicatif central, tout en délégitimant une forme organisationnelle rivale qui s’était révélée plus efficace sous la pression antifasciste.
Depuis, des variantes de ce récit ont largement circulé dans les réseaux néonazis et les sous-cultures en ligne. Des mèmes désignent fréquemment Robinson sous le nom de « Tommy Robinstein » et superposent son visage à des caricatures antisémites. Plus récemment, ces thèmes conspirationnistes sont également apparus dans certains secteurs du mouvement de solidarité avec la Palestine. Des figures comme David Miller présentent ainsi Robinson comme un « agent sioniste », suggérant que son islamophobie serait coordonnée par Israël.[46] Une telle lecture réduit l’analyse matérielle au conspirationnisme. Robinson n’y est plus compris comme un acteur fasciste enraciné dans la politique britannique, mais comme l’effet passif d’un pouvoir caché. Cette logique reprend les schémas explicatifs de l’extrême droite elle-même et désarme la possibilité d’une opposition efficace.
Les conséquences sont lourdes. Expliquer le succès de Robinson par un supposé contrôle sioniste revient à masquer les véritables ressorts de son audience, à brouiller la frontière entre antisionisme et antisémitisme, et à fragiliser les solidarités en important dans des espaces progressistes des modes de raisonnement issus de l’extrême droite. Cette dérive converge également avec des tendances internationales, notamment aux États-Unis, où un conspirationnisme antisémite explicite a été dangereusement renormalisé par des figures comme Tucker Carlson, Candace Owens et Nick Fuentes.[47]
Robinson lui-même réintroduit d’ailleurs régulièrement dans sa rhétorique des thèmes antisémites plus explicites. En 2022, il a publié un article intitulé « Tommy’s Statement: The Jewish Question » [« Déclaration de Tommy : la question juive »].[48] Présenté comme un commentaire sur l’antisémitisme extrême de Kanye West, l’article reprenait pourtant des affirmations sur l’influence supposée de « Juifs puissants » à Hollywood, dans les grandes entreprises technologiques, les grands médias et le gouvernement. L’une de ses sections s’intitulait explicitement « Les Juifs contrôlent-ils les médias ? » et contenait des références au « QI juif » ainsi qu’à la pseudoscience raciale. L’invitation faite à Robinson, en 2025, de se rendre en Israël pour rencontrer Amichai Chikli, ministre chargé des Affaires de la diaspora, souligne dès lors la faillite de la prétention de l’État israélien à mener une lutte cohérente contre l’antisémitisme.
Robinson a également invoqué à plusieurs reprises des théories du complot centrées sur le financier juif George Soros, présenté comme la force cachée derrière la migration, le multiculturalisme et la répression de l’extrême droite. Bien que formulée comme une opposition à un « milliardaire mondialiste », cette rhétorique reproduit une structure antisémite classique. Comme l’ont montré John E. Richardson et Ruth Wodak, l’« anti-sorosisme » fonctionne comme un substitut au mythe de la conspiration juive mondiale : il personnalise des processus sociaux complexes en les attribuant à une seule figure juive.[49]
Leadership d’extrême droite à l’ère des médias sociaux
Le travail idéologique accompli par le conspirationnisme et par le sionisme stratégique est indissociable d’une forme organisationnelle particulière : une forme conçue pour maximiser la mobilisation tout en minimisant la responsabilité, la discipline interne et l’exposition publique. Comprendre la politique de Robinson suppose donc de ne pas s’en tenir à l’idéologie, mais d’examiner aussi les structures à travers lesquelles elle est mise en œuvre.
L’une des caractéristiques du fascisme britannique contemporain est que sa figure la plus puissante ne dirige pas de parti politique. Robinson mobilise des manifestations de rue plus importantes, capte davantage l’attention médiatique et contrôle plus de ressources financières que n’importe quelle organisation fasciste formelle. Mais il le fait sans structure d’adhésion, sans statuts, ni hiérarchie stable. Cette absence n’est pas simplement une faiblesse ou une phase transitoire : elle constitue une forme organisationnelle fonctionnelle, façonnée par des décennies de pression antifasciste.
Historiquement, les mouvements fascistes britanniques ont cherché à surmonter leur fragmentation par l’organisation centralisée. Du BUF au National Front, puis au BNP, leurs dirigeants ont tenté d’imposer une cohérence par la hiérarchie, la discipline et l’adhésion formelle. Ces structures permettaient la coordination et la consolidation idéologique, mais elles créaient aussi des vulnérabilités : elles pouvaient être infiltrées, rendues publiquement identifiables et tenues pour responsables des violences commises, offrant ainsi aux antifascistes des cibles fixes.
L’effondrement du BNP a détruit la viabilité de ce modèle. Dans son sillage, le fascisme britannique s’est fragmenté en microgroupes, sous-cultures en ligne, influenceurs et réseaux de mobilisation épisodiques, incapables de se consolider durablement. Le style de leadership de Robinson est une réponse à ce terrain fragmenté. Plutôt que de surmonter cette dispersion, il l’organise autour de lui. Son autorité repose non sur un commandement formel, mais sur le contrôle de l’attention, des accès et des ressources.
Robinson fonctionne ainsi comme un nœud central reliant des militants, des organisateurs et des influenceurs qui restent formellement indépendants, mais politiquement dépendants de sa plateforme. Un petit cercle rapproché gère la production médiatique, la collecte de fonds et les appels à la mobilisation ; il est lié à lui autant par la loyauté personnelle et la dépendance financière que par l’idéologie. Au-delà de ce noyau gravite une périphérie plus large de figures qui amplifient les récits de Robinson tout en rivalisant pour leur propre visibilité.
Robinson peut se placer au sommet de ce réseau notamment grâce à son accès à des financements venus de donateurs étrangers et à son insertion dans l’écosystème médiatique en ligne de l’extrême droite étatsunienne.[50] Ses apparitions dans les émissions YouTube et les podcasts de figures comme Jordan Peterson (psychologue canadien devenu une figure médiatique internationale de la droite conservatrice et des milieux anti-« woke ») lui permettent de contourner la réticence des chaînes de télévision britanniques à lui donner la parole.
Dans une certaine mesure, cette structure met en échec les tactiques antifascistes traditionnelles. Sans adhésion formelle, il n’existe pas de listes de membres à rendre publiques. Sans bureaux ni sections locales clairement identifiables, les points d’attaque fixes sont moins nombreux. Quant aux violences d’extrême droite, elles sont régulièrement présentées comme de simples explosions spontanées de colère, plutôt que comme le résultat d’une action coordonnée. Robinson bénéficie ainsi de l’atmosphère de menace, tout en conservant la possibilité de nier toute responsabilité directe.
Si l’organisation fasciste prend de plus en plus des formes dispersées et difficiles à attribuer clairement, cela a des conséquences importantes sur la manière de la combattre. Les méthodes traditionnelles d’exposition, conçues pour cibler des organisations formelles dotées de dirigeants identifiables, se révèlent moins efficaces face à des mobilisations en réseau, sans adhésion ni structure de commandement visible. Toutefois, au cours de l’année écoulée, des formes de résistance mieux adaptées à ce terrain ont commencé à émerger.
Le travail de Stand Up To Racism illustre en particulier comment une activité ancrée localement, mais coordonnée par une veille nationale, peut perturber l’organisation de l’extrême droite au moment même où celle-ci cherche à s’implanter dans la vie quotidienne des communautés locales. Les militants ont documenté à plusieurs reprises les antécédents d’individus actifs dans les protestations devant les hôtels hébergeant des demandeurs d’asile : propos racistes publiés sur les réseaux sociaux, liens avec des groupes fascistes organisés et, dans certains cas, condamnations antérieures pour infractions sexuelles. Ce travail fragilise l’idée selon laquelle ces mobilisations seraient l’expression spontanée et légitime d’une inquiétude populaire. Grâce à une implantation locale étendue, de nombreuses mobilisations fascistes rencontrent désormais une opposition immédiate.
Ce travail mine la stratégie du déni là où elle est la plus décisive : au moment où les militants d’extrême droite cherchent à s’implanter dans les communautés locales et à se présenter comme les porte-parole légitimes des préoccupations populaires. Il entrave le recrutement, fragilise les coalitions et réduit la capacité de l’extrême droite à agir sous couvert de respectabilité.
La dynamique décentralisée des mobilisations fascistes de rue actuelles prolonge, sur le plan organisationnel, un trait plus général du discours de l’extrême droite : ce que la politologue Ruth Wodak appelle l’« ambivalence calculée ». Les acteurs d’extrême droite avancent des idées fondéees sur l’exclusion qui envoient un signal clair à leur noyau dur, tout en laissant subsister une ambiguïté suffisante pour pouvoir en nier la portée. Le sens est ainsi distribué de manière inégale : les dirigeants déclinent toute responsabilité explicite, tandis que leurs publics les plus radicalisés complètent eux-mêmes les implications du message. Un exemple récent, très médiatisé et souvent analysé en ces termes, est le salut nazi effectué par Elon Musk lors de l’investiture présidentielle de Donald Trump en janvier 2025, qu’il a ensuite présenté comme un simple geste maladroit, prétendument mal interprété par des critiques de mauvaise foi.[51] Une telle ambiguïté adresse un clin d’œil au noyau idéologique le plus dur, tout en offrant aux autres soutiens un vernis de respectabilité et la possibilité de nier toute adhésion explicite à ces idées.
Surtout, la logique de l’« ambivalence calculée » ne se limite pas au discours : elle s’étend aussi aux formes d’organisation. Les structures sont conçues pour produire de l’ambiguïté, permettant aux dirigeants de tirer bénéfice de la mobilisation sans assumer les risques liés à un commandement direct.
Robinson illustre cette stratégie. Il condamne la violence tout en en créant régulièrement les conditions. Il nie le racisme tout en présentant les musulmans comme une menace existentielle. Cette ambiguïté stratégique lui permet de s’adresser simultanément à des fascistes endurcis en quête de confrontation, à des sympathisants attirés par la rhétorique anti-establishment, et à un public plus large disposé à interpréter la répression comme une forme de censure.
Toutefois, les succès stratégiques et organisationnels de Robinson ne doivent pas être confondus avec une véritable consolidation. Son mouvement est puissant dans les moments de mobilisation, mais faible dans sa structuration durable : résilient mais fragile, expansif mais instable. Il ne dispose pas encore de la capacité nécessaire à une organisation soutenue ni à une percée électorale. Cela contribue à expliquer son intérêt récent pour des véhicules plus formels, comme le parti Advance UK, dirigé par Ben Habib, ancien vice-président de Reform UK, le parti de Nigel Farage. Si un tel véhicule venait à se consolider, cela marquerait une phase qualitativement nouvelle, et potentiellement plus dangereuse, dans le développement du fascisme britannique. La création du parti Restore Britain par Rupert Lowe, ancien député de Reform UK, pourrait également servir un tel objectif, même si ses liens avec des militants associés aux groupes néonazis Patriotic Alternative et Homeland compliqueraient toute relation avec Robinson.
À ce stade, le mouvement fasciste britannique occupe donc une position contradictoire. D’un côté, les deux dernières années ont vu se déployer, à travers la Grande-Bretagne, des mobilisations et des violences fascistes d’une ampleur et d’une extension géographique sans précédent. De l’autre, cette escalade s’est produite sans consolidation organisationnelle durable, sans programme cohérent ni ancrage institutionnel stable. Cette contradiction reflète une forme de politique fasciste façonnée par des défaites répétées et par une pression antifasciste continue. L’immense manifestation du 13 septembre 2025 a ainsi exprimé, en même temps, la force croissante du mouvement et les signes persistants de sa fragilité.
L’antifascisme aujourd’hui
La résurgence de Robinson s’inscrit dans un contexte plus large : celui de la progression de l’extrême droite dans l’ensemble du paysage politique britannique. La position durable de Reform UK en tête, ou près de la tête, des sondages d’opinion, la normalisation d’une rhétorique anti-migrants dans les partis dominants, et la consolidation d’un écosystème médiatique d’extrême droite autour de GB News — chaîne britannique d’information et d’opinion située très à droite, souvent comparée à CNews en France ou à Fox News aux États-Unis — et d’influenceurs en ligne, ont créé les conditions dans lesquelles la politique de Robinson peut circuler avec une légitimité sans précédent.
L’un des effets de la campagne antifasciste menée de manière constante contre Robinson est la réticence de Nigel Farage à l’embrasser ouvertement, ce qui a créé de réelles divisions au sein de l’extrême droite. Pourtant, malgré ces tensions, Robinson bénéficie directement du durcissement général du discours politique. En ce sens, lui et Farage, même s’ils gardent publiquement leurs distances, peuvent opérer une forme de division du travail entre la rue et les urnes. L’hostilité envers les migrants et le mépris des normes libérales sont devenus des traits ambiants de la vie publique. Le mouvement de Robinson doit donc être compris comme l’expression la plus tranchante, au niveau de la rue, de cette dérive plus large.
Les conséquences en ont déjà été frappantes. Les émeutes de 2024 et la vague de protestations contre les hébergements de demandeurs d’asile tout au long de 2025 ont transformé la mobilisation d’extrême droite en intimidation, en agressions physiques et en terreur exercée contre les minorités racialisées. Ce furent des moments où l’extrême droite a brièvement exercé une forme de pouvoir territorial, remodelant l’espace social par la menace et l’exclusion. Toute évaluation de l’antifascisme contemporain doit partir de cette réalité.
C’est dans ce contexte que de nombreuses personnes se sont mobilisées, le 28 mars 2026, sous la bannière de la Together Alliance, alors que cet article allait sous presse. L’importance de cette manifestation ne tient pas seulement à son ampleur, mais au terrain politique auquel elle s’affronte : un terrain où Reform UK, les médias réactionnaires et les mouvements d’extrême droite de rue se renforcent de plus en plus mutuellement. Une mobilisation de masse peut fissurer l’idée selon laquelle le racisme et l’autoritarisme exprimeraient une « majorité silencieuse », et mettre en évidence les limites des stratégies qui cherchent à neutraliser l’extrême droite en reprenant son cadrage plutôt qu’en le contestant.
Toutefois, la signification politique du 28 mars ne peut pas se mesurer aux seuls chiffres. Robinson a déjà annoncé une nouvelle mobilisation de masse à Londres le 16 mai. La question décisive est donc de savoir si l’énergie libérée le 28 mars peut nourrir un mouvement antiraciste capable de monter durablement en puissance. La capacité à faire passer un nombre significatif de personnes de larges manifestations unitaires à une confrontation déterminée avec les mobilisations fascistes suivantes marquerait un changement qualitatif : elle montrerait que l’unité ne s’est pas construite au détriment du militantisme, et que la résistance est capable de s’adapter à l’ampleur de la menace.
Ces questions deviennent d’autant plus urgentes dès lors que l’hypothèse d’un gouvernement Reform UK est prise au sérieux. Une victoire de Reform UK aux élections générales aurait des conséquences immédiates pour les migrants, les musulmans et les communautés racialisées : intensification des dispositifs de détention et d’expulsion, criminalisation des mobilisations, et encouragement supplémentaire aux mouvements fascistes de rue. Le déploiement brutal, sous Trump, d’agents frontaliers dans des villes comme Minneapolis donne une idée de ce à quoi pourrait ressembler un futur gouvernement Reform UK. Dans de telles conditions, les limites des tactiques strictement électorales apparaîtraient sans doute très rapidement. L’expérience historique suggère que la défense de celles et ceux qui sont attaqués exigerait des formes d’action collective allant bien au-delà des urnes : arrêts de travail, défense communautaire et confrontation soutenue avec les mobilisations d’extrême droite.
Revenir à l’idée lukácsienne d’« actualité de la révolution » permet de clarifier l’enjeu. Le potentiel révolutionnaire ne réside pas seulement dans les moments d’insurrection. Il existe comme un horizon qui structure, dans le présent, la peur, l’espoir et les stratégies politiques. La politique contre-révolutionnaire de Robinson vise précisément à fermer cet horizon par avance, à discipliner la société avant qu’un nouveau défi venu d’en bas puisse se cristalliser. La lutte antiraciste militante perturbe ce projet non seulement par l’appel moral qu’elle porte, mais surtout en contestant le contrôle de l’espace social et en réaffirmant la capacité collective d’agir.
De telles luttes ont historiquement dépassé les limites du seul antiracisme. Dans différents contextes, la résistance à la violence raciste a servi de catalyseur à une confrontation plus large avec le pouvoir d’État et avec les inégalités économiques enracinées, généralisant la lutte et transformant les attentes politiques. En Grande-Bretagne, les mobilisations récentes autour de la Palestine et la victoire du Parti vert lors de l’élection partielle de Gorton and Denton ont déjà révélé un terrain social bien plus instable que ne le suggèrent les seules avancées électorales de Reform UK.
Les coalitions comme la Together Alliance sont donc confrontées à une tension stratégique. Leur largeur est une force, mais seulement dans la mesure où elle ne devient pas un frein à l’escalade. Les différences entre acteurs parlementaires, syndicaux, communautaires et plus radicaux sont inévitables. La question décisive est de savoir quelles forces donnent le rythme du mouvement. Lorsque la prudence discipline le militantisme, la mobilisation tend à stagner. Lorsque des acteurs plus combatifs donnent le tempo, les limites de ce qui est politiquement possible peuvent s’élargir.
Le projet de Robinson doit être compris comme une tentative de recomposer le fascisme britannique autour d’un modèle qui privilégie, du moins pour l’instant, la mobilisation de rue, la possibilité de nier toute responsabilité directe et la violence épisodique, plutôt que la construction d’un parti ou la percée électorale. En renonçant à l’adhésion formelle et au programme, et en opérant à travers des récits conspirationnistes et le spectacle de rue, Robinson a montré comment une politique réactionnaire peut progresser par l’intimidation plutôt que par la persuasion démocratique. L’antifascisme se trouve ainsi confronté à un projet fasciste qui cherche à normaliser la violence comme ressource politique et à créer des espaces de peur et d’exclusion. La question centrale est de savoir si ce projet peut être entravé concrètement, avant que la réaction extra-parlementaire ne se durcisse en trait durable de la vie politique britannique.
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Richard Donnelly est chercheur en Grande-Bretagne. Ses travaux portent sur l’extrême droite, le fascisme et l’histoire des théories du complot. Il publie également sur The Unrecovered Country : https://theunrecoveredcountry1.substack.com
Publié initialement dans la revue britannique International Socialism.Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq.
Notes
[1] Remerciements à Anne Alexander, Geoff Brown, Joseph Choonara, Rob Ferguson, Christian Høgsbjerg, Paul Sillett, Ian Taylor et Mark Thomas pour leurs remarques sur des versions antérieures de cet article, qui en ont substantiellement affiné les arguments.
[2] Cette estimation de la foule repose sur ma propre observation de la manifestation et sur l’analyse de séquences vidéo. Elle s’appuie également sur des échanges avec des membres de l’équipe de veille de Stand Up To Racism, dont la connaissance détaillée des activités de l’extrême droite a été précieuse. Je leur suis reconnaissant pour leurs observations et pour de nombreuses discussions au fil du temps. Remerciements particuliers à Alex et Dave.
[3] L’incendie criminel le plus grave a eu lieu à Peacehaven, dans l’East Sussex, où l’entrée d’une mosquée a été incendiée et une voiture voisine détruite en octobre 2025. Des tentatives d’incendie ont également visé le Belfast Islamic Centre, des mosquées à Blackburn et Kettering, ainsi que des hôtels hébergeant des demandeurs d’asile, notamment le Thistle City Barbican à Islington et le Britannia International Hotel à Canary Wharf. Cette période a également vu deux viols aggravés par le racisme à Walsall et Oldbury, au cours desquels des agresseurs blancs ont dit à l’une des victimes qu’elle « n’avait pas sa place » dans le pays.
[4] Graham Macklin, « The Evolution of Extreme-Right Terrorism and Efforts to Counter It in the United Kingdom », CTC Sentinel, vol. 12, no 1, janvier 2019, p. 15-20. Tyndall dirigea le National Front jusqu’à son effondrement dans les récriminations et le déclin en 1980, après la campagne très réussie de l’Anti-Nazi League. Il fonda le BNP en 1982 comme alternative au National Front affaibli, alors dirigé par des figures plus tard associées à Griffin. Tyndall invita ensuite Griffin à rejoindre le BNP pour l’aider dans une lutte de fractions, mais celui-ci le déposa de la direction en 1999. Ces manœuvres sont détaillées par Nigel Copsey, Contemporary British Fascism: The British National Party and the Quest for Legitimacy, Basingstoke / New York, Palgrave Macmillan, 2004.
[5] Joe Mulhall, « Tommy Robinson is a Far-right, Islamophobic Extremist. Here’s Why », HOPE not hate, 22 mai 2017.
[6] Aaron Winter, « Elon Musk, Nazi Salutes and the Reactionary Redefinition of Fascism », Identities: Global Studies, Culture and Power blog, 6 mars 2025.
[7] David Renton, « Lessons from an Asylum Hotel Counter-Protest: Calling Our Opponents Fascist Isn’t Helping Us Win », The Guardian, 29 août 2025.
[8] « Remigration » est un euphémisme désignant l’épuration ethnique des pays européens par la déportation forcée des populations non blanches. Le terme est devenu particulièrement populaire dans l’extrême droite européenne depuis son adoption par le mouvement dit « identitaire », associé au fasciste autrichien Martin Sellner, avec lequel Robinson a entretenu des liens. Le terme est largement compris comme un concept central de la théorie du Grand Remplacement, examinée plus loin.
[9] Robert O. Paxton, Le Fascisme en action, trad. William Olivier Desmond, Paris, Seuil, 2004 ; éd. orig. The Anatomy of Fascism, New York, Alfred A. Knopf, 2004, p. 18.
[10] John E. Richardson, British Fascism: A Discourse-Historical Analysis, Stuttgart, Ibidem-Verlag / Columbia University Press, 2017, p. 20.
[11] Léon Trotsky, Comment vaincre le fascisme. Écrits sur l’Allemagne, 1930-1933, Paris, La Brèche, 1993 ; éd. angl. The Struggle Against Fascism in Germany, Harmondsworth, Pelican Books, 1975.
[12] Trotsky, ouvrage cité.
[13] Alberto Toscano, Fascisme tardif. Généalogie des extrêmes droites contemporaines, trad. Antoine Savona, Bordeaux, La Tempête, 2025.
[14] L’importance de ces traits idéologiques varie selon les contextes. L’antisémitisme, par exemple, resta marginal dans le fascisme italien jusqu’à une période relativement tardive, bien après la consolidation du pouvoir de Benito Mussolini — voir Robert O. Paxton, Le Fascisme en action, Paris, Seuil, 2004, p. 9. Un schéma comparable apparaît en Belgique : le rexisme émergea d’abord, au milieu des années 1930, comme une révolte catholique autoritaire contre la corruption parlementaire, avant que l’antisémitisme ne devienne plus central dans son évolution ultérieure — voir Martin Conway, Degrelle. Les années de collaboration, Bruxelles, Quorum, 1994 ; édition originale : Collaboration in Belgium: Léon Degrelle and the Rexist Movement, 1940-1944, New Haven/Londres, Yale University Press, 1993.
[15] L’éclectisme de l’idéologie fasciste est également illustré par la trajectoire politique d’après-guerre d’Oswald Mosley. Après 1945, l’ancien dirigeant de la British Union of Fascists réapparut en défendant l’intégration européenne autour du mot d’ordre « Europe a Nation », c’est-à-dire l’idée d’une Europe unifiée comme nation politique supranationale. Il reformulait ainsi l’autoritarisme fasciste dans un langage paneuropéen adapté au contexte de la guerre froide. Graham Macklin en fournit une excellente analyse dans Very Deeply Dyed in Black: Sir Oswald Mosley and the Resurrection of British Fascism after 1945, Londres/New York, I.B. Tauris, 2007.
[16] J’ai traduit cette citation à partir du procès-verbal allemand du procès, disponible à l’adresse suivante : www.kurt-bauer-geschichte.at/PDF_Lehrveranstaltung%202008_2009/06_Hitlerprozess.pdf.
[17] Roger Griffin, The Nature of Fascism, Londres, Pinter, 1991. La palingénésie désigne ici l’idée de renaissance ou de régénération nationale.
[18] Nicholas Goodrick-Clarke, Les Racines occultistes du nazisme. Les Aryosophistes en Autriche et en Allemagne, 1890-1935, trad. Bernard Dubant et Patrick Jauffrineau, Puiseaux, Pardès, 1989 ; Robert G. L. Waite, Vanguard of Nazism: The Free Corps Movement in Postwar Germany, 1918-1923 [L’avant-garde du nazisme : le mouvement des corps francs dans l’Allemagne d’après-guerre, 1918-1923], Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1952.
[19] Georg Lukács, La Pensée de Lénine. L’actualité de la révolution, préface inédite de Michael Löwy, Paris, Éditions Communardes, 2024 ; éd. angl. Lenin: A Study on the Unity of His Thought, Londres, New Left Books, 1970, chap. 1.
[20] Lewis Brownstein, « The Concept of Counter-revolution in Marxian Theory », Studies in Soviet Thought, vol. 22, 1981 ; Herbert Marcuse, Contre-révolution et révolte, trad. Didier Coste, Paris, Seuil, coll. « Combats », 1973.
[21] Richard C. Thurlow, Fascism in Britain: From Oswald Mosley’s Blackshirts to the National Front, Londres, I. B. Tauris, 1998. L’ouvrage propose une histoire du fascisme britannique, d’Oswald Mosley et des Blackshirts jusqu’au National Front.
[22] Nigel Copsey, Contemporary British Fascism: The British National Party and the Quest for Legitimacy, Basingstoke / New York, Palgrave Macmillan, 2004. Copsey y propose l’analyse de référence du projet de modernisation du British National Party sous la direction de Nick Griffin.
[23] Richard Seymour, « The Changing Face of Racism », International Socialism, no 126, printemps 2010. Seymour y retrace les transformations de l’idéologie raciste en Grande-Bretagne, notamment le passage de formes biologiques de racisme à des registres culturels, nationaux et religieux.
[24] Steven Woodbridge, « Ambivalent Admiration? The Response of Other Extreme-right Groups to the Rise of the BNP », in Nigel Copsey et Graham Macklin dir., The British National Party: Contemporary Perspectives, Londres / New York, Routledge, 2011.
[25] Combat 18 est un groupe néonazi britannique apparu dans l’environnement du British National Party, le BNP, parti d’extrême droite. Son nom renvoie à Adolf Hitler : le chiffre 18 correspond aux initiales A.H., A étant la première lettre de l’alphabet et H la huitième. À l’origine, Combat 18 s’est constitué à partir de services d’ordre chargés de protéger les réunions du BNP contre les militants antifascistes. Le groupe s’est ensuite éloigné du parti, auquel il reprochait de privilégier la voie électorale et d’adopter une ligne idéologique jugée trop modérée. En 1996, l’une de ses publications, International Redwatch, présentait ainsi le BNP comme une simple « soupape de sécurité » et affirmait, dans une déclaration ouvertement antidémocratique, raciste et antisémite : « Nous, à Combat 18, rejetons la démocratie. Elle est juive, et aucun Blanc ne devrait y participer. La seule voie réaliste vers le pouvoir est une révolution blanche. » — cité dans Graham Macklin, Failed Führers: A History of Britain’s Extreme Right, Abingdon / New York, Routledge, 2020, p. 399.
[26] Joel Busher, The Making of Anti-Muslim Protest: Grassroots Activism in the English Defence League, Abingdon, Routledge, 2016.
[27] John E. Richardson, « Race and Racial Difference: The Surface and Depth of BNP Ideology », in Nigel Copsey et Graham Macklin dir., The British National Party: Contemporary Perspectives, Londres / New York, Routledge, 2011.
[28] Voir notamment Gerry Gable, « Unite against Tommy Robinson’s fascists – London 14 July », Searchlight Magazine, 4 juillet 2018.
[29] Paolo Gerbaudo, The Digital Party: Political Organisation and Online Democracy [Le parti numérique : organisation politique et démocratie en ligne], Londres, Pluto Press, coll. « Digital Barricades », 2018. Pour une référence francophone proche, voir Paolo Gerbaudo, « Le parti plateforme. La transformation des organisations politiques à l’heure du Big Data », traduction et adaptation par Fabienne Greffet, Réseaux, n° 236, 2022/6, p. 37-56, La Découverte.
[30] Josh Halliday, « How Tommy Robinson Put Huddersfield Grooming Trials at Risk », The Guardian, 19 octobre 2018.
[31] Gerry Gable, « Trade union movement and Labour Party gear up against Tommy Robinson’s fascist rally on Saturday », Searchlight Magazine, 12 juillet 2018.
[32] CREST, Understanding Interactions between Conspiracy Communities and Far Right Groups on Telegram and the Role of Figureheads, Centre for Research and Evidence on Security Threats, 11 juillet 2024. Fondée sur une analyse empirique des réseaux Telegram, l’étude montre que Tommy Robinson occupe une position centrale de médiation entre les communautés d’extrême droite et les communautés conspirationnistes, notamment par la circulation de thèmes communs aux deux milieux.
[33] Jovan Byford, Conspiracy Theories: A Critical Introduction, Houndmills, Basingstoke / New York, Palgrave Macmillan, 2011.
[34] Cette dynamique est analysée par l’économiste politique Michael Heinrich à partir du lien entre fétichisme de la marchandise, personnalisation des rapports sociaux capitalistes et antisémitisme moderne. Voir Michael Heinrich, Critique de l’économie politique. Une introduction aux trois livres du Capital de Marx, Toulouse, Smolny, 2021.
[35] Sur l’émergence du conspirationnisme comme réponse contre-révolutionnaire aux bouleversements politiques et sociaux de la modernité, voir Daniel Pipes, Conspiracy: How the Paranoid Style Flourishes and Where It Comes From [Conspiration. Comment le style paranoïaque prospère et d’où il vient], New York, Free Press, 1997 ; Johannes Rogalla von Bieberstein, Der Mythos von der Verschwörung. Philosophen, Freimaurer, Juden, Liberale und Sozialisten als Verschwörer gegen die Sozialordnung [Le mythe de la conspiration. Philosophes, francs-maçons, Juifs, libéraux et socialistes comme conspirateurs contre l’ordre social], Wiesbaden, Marix Verlag, 2008.
[36] Paul Hanebrink, A Specter Haunting Europe: The Myth of Judeo-Bolshevism, Cambridge, Mass. / Londres, Belknap Press of Harvard University Press, 2018.
[37] Voir Jeffrey Herf, L’Ennemi juif. La propagande nazie, 1939-1945, Paris, Calmann-Lévy / Mémorial de la Shoah, 2011 ; Moishe Postone, « Antisémitisme et national-socialisme », dans Critique du fétiche-capital. Le capitalisme, l’antisémitisme et la gauche, Paris, Presses universitaires de France, 2013.
[38] Pour une analyse plus longue de Lawfare, voir ma note de recherche sur Substack — Donnelly, 2026.
[39] Une transcription de Lawfare est disponible auprès de Richard Donnelly sur demande
[40] Pour des analyses plus complètes de la théorie du Grand Remplacement, voir Judith Orr, « Great Replacement Theory: From the Fringes to the Mainstream » [« La théorie du Grand Remplacement : des marges au courant dominant »], International Socialism, no 182, printemps 2024 ; Michael Feola, The Rage of Replacement: Far Right Politics and Demographic Fear [La rage du remplacement. Extrême droite et peur démographique], Minneapolis, University of Minnesota Press, 2024.
[41] Tobi Thomas et Rajeev Syal, « Suella Braverman accused of fuelling far-right violence near Cenotaph », The Guardian, 11 novembre 2023. Braverman fut ensuite limogée, en partie à la suite de ses attaques contre la Metropolitan Police ; elle quitta les conservateurs pour rejoindre Reform UK en janvier 2026.
[42] Stand Up To Racism, « 5,000 Marched in London to Oppose Fascist Tommy Robinson and his 15,000 Racist, Far Right and Nazi Supporters », Stand Up To Racism, 27 juillet 2024. Stand Up To Racism, « Thousands Rage Against Tommy Robinson’s Racist Thug Supporters », Stand Up To Racism, 26 octobre 2024.
[43] Benjamin Bland, « Holocaust Inversion, Anti-Zionism and British Neo-fascism: The Israel-Palestine Conflict and the Extreme Right in Post-war Britain », Patterns of Prejudice, vol. 53, no 1, 2019.
[44] Lee Barnes, « Nationalism and Israel », site du British National Party, 28 juillet 2006.
[45]Nick Griffin, What Lies Behind the English Defence League? Neo-Cons, Ultra-Zionists and Their Useful Idiots, British National Party, 8 janvier 2012.
[46] David Miller, ancien universitaire britannique devenu une référence dans certains secteurs du mouvement de solidarité avec la Palestine, a développé des positions conspirationnistes que plusieurs critiques qualifient d’antisémites. Il présente notamment Israël comme une puissance hégémonique mondiale appelée à remplacer la domination américaine par une « Pax Judaica », et a affirmé que les émeutes racistes de 2024 en Angleterre auraient eu lieu parce qu’« Israël a appuyé sur le bouton des émeutes ». Ces thèses reprennent des schémas proches de ceux mobilisés par Nick Griffin.
[47] Rachel Leingang, « Tucker Carlson’s Interview with Far-right Antisemite Nick Fuentes Divides Conservatives », The Guardian, 31 octobre 2025. Martin Pengelly, « Fresh Calls for Fox News to Fire Tucker Carlson over ‘Replacement Theory’ », The Guardian, 25 septembre 2021. Martin Pengelly, « Candace Owens Leaves Daily Wire Site amid Israel and Antisemitism Tensions », The Guardian, 22 mars 2024.
[48] Tommy Robinson, « Tommy’s Statement: The Jewish Question », Urban Scoop, 2022.
[49] Selon John E. Richardson et Ruth Wodak, la figure de George Soros fonctionne, dans certains discours antisémites contemporains, comme une « synecdoque » : elle désigne un individu particulier tout en renvoyant implicitement aux Juifs en général. Voir Ruth Wodak et John E. Richardson, « Anti-Sorosism: Reviving the “Jewish World Conspiracy” » [« L’anti-sorosisme : la résurgence de la “conspiration juive mondiale” »], in Massimiliano Demata, Virginia Zorzi et Angela Zottola dir., Conspiracy Theory Discourses, Amsterdam, John Benjamins, coll. « DAPSAC », vol. 98, 2022, p. 395-420.
[50] John Simpson, « US Cash Turned Tommy Robinson Into the Poster Boy of UK Far Right », [« Comment l’argent étatsunien a fait de Tommy Robinson la figure de proue de l’extrême droite britannique »], The Observer, 14 septembre 2025.
[51] Robinson a affirmé que Musk finançait ses frais de justice ; voir Ben Quinn, « Tommy Robinson says Elon Musk is paying his legal costs as trial begins », The Guardian, 13 octobre 2025.
