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La France a commis d’innombrables crimes contre l’humanité lors de la conquête coloniale de l’Algérie, puis pour s’y maintenir durant 132 ans. Il est plus qu’urgent de démolir la mythologie impériale-républicaine dans laquelle communie une large partie des champs politique et médiatique. C’est ce que propose Olivier Le Cour Grandmaison dans son dernier livre intitulé Oradour coloniaux français, paru aux éditions Les Liens qui libèrent, dont nous publions ici la conclusion.

Olivier Le Cour Grandmaison, Oradours coloniaux français. Contre le « roman national », Paris, Les Liens qui libèrent, 2025.

Conclusion

« Nulle part l’intérêt de la science n’est à la longue davantage nié que là où l’on se refuse à voir les faits désagréables et la réalité de la vie dans sa dureté » (Max Weber, 1951).

« Ce ne sont pas les informations qui nous font défaut. Ce qui nous manque, c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences » (Sven Lindqvist, 1998).

Des extrêmes droites aux républicains, affectés d’un fort strabisme divergeant vers le Rassemblement national, ils sont toujours plus nombreux à pérorer sur les splendeurs passées de l’empire colonial. En dépit de certaines différences, tous vénèrent le roman impérial-républicain que, par ignorance ou aveuglement partisan, ils confondent avec l’histoire. Pour découvrir les origines et les conséquences désastreuses de ces involutions politiques, culturelles et universitaires parfois, nul besoin de se rendre aux États-Unis présidés par Donald Trump. Les régressions apologétiques et liberticides, et les productions doxiques et médiatiques qu’elles favorisent, sont tricolores et antérieures. Elles prospèrent suite au vote de la loi du 23 février 2005 relative à « l’œuvre » accomplie par la France dans ses colonies.

Depuis, mythologues et scribes divers ont remporté de nombreuses victoires. De même les mercenaires incultes au service de plusieurs oligarques ; ces Croisés du XXIe siècle qui œuvrent pour le salut de l’Occident chrétien et de la France éternelle. Ils prétendent s’engager pour la vérité, l’honneur du pays et le fier coq gaulois dressé sur ses ergots pour défendre une civilisation et une identité à nulles autres pareilles ; ils sont les dangereux fourriers d’une réaction politique, culturelle et morale qui progresse désormais drapeaux déployés. Quelques « Immortels » chamarrés, des philo-doxosophes et des faiseurs de livres[1], amoureux transis d’une Marianne resplendissante et pure, qui n’existe que dans les fables hexagonales qu’ils chérissent, se sont joints à cette hétéroclite procession cocardière. Athlètes d’opinions communes, qu’ils prennent pour de fortes pensées, ils légitiment ainsi la mythologie impériale-républicaine et infligent à la pauvre Clio de singuliers tourments.

Des faits, des nombreux livres et témoignages, et des aveux parfois, ils n’ont cure. Les premiers sont traités comme une matière ductile qu’ils façonnent à loisir pour servir des intérêts identitaires et partisans. Et lorsque des événements contredisent des pages importantes du roman national, les mêmes s’empressent de les occulter ou de les minorer en vantant les aspects prétendument positifs de la colonisation. Quant aux multiples ouvrages français et étrangers consacrés au passé esclavagiste et impérialiste de l’Hexagone, ils sont tenus pour négligeables ou sont vilipendés en raison de la « légende noire »[2] qu’ils sont supposés entretenir.

Admirable expression qui permet de faire croire que la gravité des événements rapportés est exagérée à dessein voire même que ces derniers n’ont jamais existé et qu’en tout état de cause ils n’ont pas l’importance que certain·e·s leur accordent. Procéder ainsi, c’est pécher par excès et être disqualifié par cet excès même cependant que celles et ceux qui ont recours à cette rhétorique pré- tendent incarner la rectitude et la pondération scientifiques. À l’instar d’autres constructions idéologiques, la défense du roman impérial-républicain prospère sur l’invalidation de tout élément susceptible de nuire à son intégrité. De là ce travail constant des faits et des événements, lequel est destiné à les euphémiser et à transformer des orientations publiques et des pratiques étatiques, militaires et policières en une succession d’accidents malheureux réputés être les conséquences regrettables d’agissements individuels condamnables[3].

À cela s’ajoute, sous couvert de contextualisation rigoureuse, l’invocation de l’« esprit du temps » qui peut justifier toutes les causes, même les pires, comme si nulle critique ou résistance significative n’avait existé. Classique interprétation rétrospective qui repose sur des analyses partielles et partiales des conjonctures passées. En occultant ou en minorant les luttes anticoloniales, en particulier celles des « indigènes » qui furent souvent les premiers à s’opposer à la France puis aux Républiques impériales, et les voix dissidentes de la métropole, une telle interprétation métamorphose l’histoire en destin et ce qui résulte de choix politiques souvent contestés en nécessité dictée par les circonstances.

Depuis l’assassinat de Samuel Paty en octobre 2020, les desservants du culte national ont ajouté à leur répertoire argumentatif plusieurs accusations hyperboliques. Des responsables politiques extrême-droitisés et de nombreux chiens de garde stigmatisent les partisans du « wokisme », de l’islamo-gauchisme et de la « cancel culture ». Tous sont tenus pour de dangereux ennemis qui recourent à « l’intimidation » et à la « terreur idéologique », menacent les universités, la « médecine et les sciences dures »[4] et, in fine, la société tout entière. Une sorte de « parti de l’étranger » qui emprunte aux courants radicaux états-uniens, rhétorique, modes d’action et sectarisme liberticides voire même « totalitaires »[5].

Relativement à ces incriminations, quelques questions s’imposent. Qui sont les auteur·e·s de nombreuses omissions, distorsions factuelles, voire de véritables manipulations entées sur l’euphémisation, la négation parfois et la dénégation le plus souvent ? Qui pratique, au nom d’une supposée « exception française » riche de glorieuses traditions universalistes, une histoire-« feuille de vigne »[6] que l’on pensait révolue et réservée au champ artistique? Qui sont les mythographes-censeurs qui recouvrent les parties honteuses de l’histoire hexagonale et les multiples Oradour coloniaux commis dans l’empire ? Qui les dérobe à la vue au motif que leur étude encourage la « guerre des mémoires » des minorités racisées également accusées de « séparatisme » ? Qui recourt à de grossières généralisations qui arrasent singularités et événements là où les sciences exactes, humaines et sociales et la philosophie se doivent d’être toujours plus précises en établissant des « différences et de[s] différences entre les différences »[7] ?

Ceux qui affirment servir Clio alors qu’ils lui préfèrent, leurs livres et leurs déclarations en témoignent, la doxa du roman national forgée par les élites politiques et savantes de plusieurs républiques ? Ou les universitaires et les chercheur·e·s qui, fidèles à la volonté de savoir, quoi qu’il en coûte aux mythologies cocardières et partisanes, refusent de s’y soumettre pour accéder à des connaissances aussi précises et complètes que possible ?

À l’âge classique, une telle volonté se nommait parrêsia, définie par Foucault comme « le courage de  la  vérité». Double courage, précise-t-il  pour attirer l’attention sur le fait que ce dire vrai engage le locuteur, qui prend des risques, et l’auditeur qui découvre que ce qu’il tenait pour des certitudes ne sont que préjugés sans fondements. Du courage, il en faut à celui qui énonce une vérité qu’il sait ruineuse d’opinions communes et de croyances collectives, et ce faisant dangereuse pour lui-même en raison des réactions violentes que cette attitude peut susciter. Courageux doit être aussi celui qui entend ou lit cette vérité, même si elle blesse ses convictions, ses engagements, son histoire personnelle et parfois son ego.

Se comporter de la sorte exige une certaine « grandeur d’âme »[8] indispensable pour ne pas rejeter cette vérité en cédant à la colère ou à l’indignation, accepter de renoncer à des idées et admettre que l’on s’est fourvoyé ou que l’on a été trompé. Feintes ou réelles, ces passions souvent mauvaises sont aujourd’hui exploitées par de nombreux démagogues et mythographes hexagonaux. Ils nomment scandale ce qui n’est que rappel de faits depuis longtemps établis et exigent que ceux qui nuisent au roman national-républicain soient d’une façon ou d’une autre sanctionnés[9]. Il se confirme que la défense des mythologies hexagonales légitime de graves atteintes aux libertés académiques et d’expression, et un autoritarisme grandissant d’autant plus justifié, selon ses promoteurs, qu’ils affirment combattre des menaces existentielles.

Au regard des stratégies discursives étudiées et de leurs conséquences, si le courage de la vérité est nécessaire, le courage de la qualification doit le compléter. Il est indispensable pour spécifier les actes commis – crimes de guerre, contre l’humanité ou génocides – et mettre au jour leurs particularités, leur gravité distincte et, en ce qui concerne ces derniers, leurs terribles effets pour les victimes et leurs descendants souvent et longtemps affectés par la destruction de tout ou partie de leur famille[10].

De plus, cet effort de qualification permet d’accéder à une connaissance précise des auteurs : civils, militaires, membres des forces de l’ordre, fonctionnaires, ministres, etc., d’exhumer les hiérarchies officielles et/ou parallèles, et la chaîne complexe des responsabilités multiples. En Algérie comme dans d’autres possessions, outre ces divers acteurs, l’État puis quatre républiques sont aussi responsables car ils leur ont permis, grâce des ordres écrits ou oraux, d’agir en toute impunité. Parfois ce sont des dispositions législatives qui ont conduit à la commission des crimes coloniaux. En atteste la loi du 12 mars 1956 relative aux pouvoirs spéciaux en Algérie, adoptée à l’initiative du président du Conseil, le socialiste Guy Mollet, avec le soutien des députés communistes, notamment. De là, l’instauration d’un état d’exception qui a légalisé les camps d’internement créés un an auparavant et conféré aux militaires d’exorbitantes prérogatives de police administrative et judiciaire.

Cinq jours plus tard, le décret du 17 mars 1956 accorde au « ministre-résident [Robert Lacoste] un pouvoir véritablement dictatorial dont jamais aucun fonctionnaire ou ministre de la République n’avait disposé »[11], écrit Claude-Albert Colliard, doyen de la faculté de droit de Grenoble. Exemple remarquable qui conjugue le courage de la vérité et celui de la qualification, lequel permet de saisir la nature du pouvoir instauré à Alger et de comprendre les mécanismes qui ont précipité la systématisation des pratiques que l’on sait et conduit à la création d’une Gestapo française.

Ces précisions ruinent la propagande de l’époque et les procédés discursifs toujours mobilisés par les défenseurs du roman impérial-républicain. Majoritairement passés de la négation – cela n’a pas eu lieu – à la dénégation – les actes rapportés sont exacts mais ils sont minoritaires –, ils continuent d’user d’un répertoire convenu de mots pare-feu ou de mots écrans employés pour désigner des violences de masse tout en occultant les responsabilités politiques, institutionnelles et étatiques. De là, le recours aux termes de « tragédie », « désastre », « drame », « catastrophe humanitaire » que complètent, dans les cas les plus graves, les adjectifs « inexcusable », « injustifiable » et « impardonnable », notamment. Et, miracle, ces vocables spécieux font accroire que ceux qui les emploient nomment avec précision des événements passés ou présents alors que ces derniers, amputés de leurs causes et des nombreuses décisions sans lesquelles ils n’auraient pas eu lieu, deviennent inqualifiables, au sens propre du terme. Les projets, les déclarations et les agissements des chefs d’État ou de gouvernement sont ainsi vaporisés.

Une telle opération interdit toute imputation et caractérisation politique et juridique. Ne subsiste alors qu’un brouillard discursif composé de « moraline »[12] et de déplorations. Il permet aux locuteurs de se draper dans leur bonne conscience, laquelle n’engage à rien puisque dans le monde éthéré qui est le leur, il n’y a ni crime avéré, ni accusé, ni coupable. Que d’irresponsables responsables politiques abusent de tels procédés n’est guère surprenant. Cela confirme qu’ils préfèrent la raison d’État au courage de la vérité et de la qualification. Que des chercheurs et des universitaires les imitent est une violation des principes éthiques de leur discipline. Mais en bataillant contre celles et ceux qui refusent de se plier à cette doxa, tous prouvent, à leur corps défendant, l’importance de ces qualifications et la nécessité de persévérer dans cette voie pour accéder à des connaissances précises et œuvrer, d’une façon ou d’une autre, à ce que justice soit faite, les coupables désignés, à défaut d’être jugés parfois en raison de leur disparition, et les victimes réhabilitées.

Nombreux sont les défenseurs des mythologies françaises qui luttent depuis longtemps sur les terrains culturel, médiatique et politique pour promouvoir le passé colonial de l’Hexagone et imposer un récit assujetti à leur idéologie comme à leurs ambitions. Dès les années 1970, du côté des extrêmes droites, certains – Alain de Benoist en particulier – ont théorisé cette démarche. Nommée « métapolitique », ils la jugent indispensable pour gagner des soutiens dans des milieux divers, conquérir des positions hégémoniques, élargir leur électorat et, in fine, accéder au pouvoir. L’analyse du roman impérial-républicain, « au mieux » révisionniste, au pire négationniste, est essentielle mais elle ne peut seule infléchir le cours des choses. La gravité de la situation présente et l’arrivée de nouveaux et puissants acteurs en témoignent[13].

Aux travaux des universitaires et des chercheur·e·s, aux enseignements des professeur·e·s, aux mobilisations des premier·e·s concerné·e·s, qui exigent la reconnaissance des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis dans les colonies, il faut ajouter l’indispensable intervention des gauches partisanes. Face à l’influence grandissante de ces falsificateurs de l’histoire et aux contre-vérités qu’ils promeuvent dans de nombreux médias et maisons d’édition[14], ces gauches doivent prendre la mesure de ces enjeux. Lorsque les extrêmes droites et les Républicains placent ces batailles au plus haut de leur agenda, s’abstenir de riposter est une faute majeure qui leur laisse le champ libre et leur permet de prospérer. Dénoncer leurs mensonges éhontés, défendre les libertés académiques et d’expression, œuvrer à la décolonisation de la République et de l’espace public, et exiger de l’État la reconnaissance des Oradour coloniaux, des réparations et la restitution des biens spoliés pendant des décennies sur tous les continents, sont quelques-uns des impératifs de l’heure.

Notes

[1] « L’idée nationale-républicaine comporte un dernier trait qui la distingue du reste de l’Europe, c’est l’universalisme à la française qui a présidé à l’aventure coloniale », soutient l’historien Pierre Nora dans « De l’héritage à la métamorphose », in Recherches de la France, Paris, Gallimard, 2013, p. 55. Le 18 novembre 2005, Alain Finkielkraut, que beaucoup croient philosophe, déclare au journal Haaretz : « Actuellement, on enseigne l’histoire coloniale comme une histoire négative. On n’enseigne plus que l’entreprise coloniale avait aussi pour but […] d’apporter la civilisation aux sauvages. » En 2017, son com- père en contes et légendes nationales, Pascal Bruckner, écrit : « Une différence fondamentale » oppose « l’Empire britannique et l’Empire français » puisque « ce dernier est mû par la conviction d’apporter […] la liberté et la civilisation », Un racisme imaginaire, op. cit., p. 32.

[2] L’exemple qui suit illustre bien les procédés discursifs employés pour invalider les travaux critiques. « L’entreprise coloniale » de Jules Ferry, affirme Mona Ozouf, est « bien plus soucieuse des droits des indigènes que ne le dit la légende noire, comme l’a montré Charles-Robert Ageron » ; Mona Ozouf, Jules Ferry, Paris, Bayard, 2005, p. 60. (Souligné par nous.) En une phrase, cette historienne conjugue la disqualification, liée à de supposées exagérations constitutives d’un récit hyperbolique et faux, avec l’argument d’autorité puisque les ouvrages de ce spécialiste de la colonisation sont réputés dire le vrai. Ce même Charles-Robert Ageron qui, en 1997, osait écrire : « S’il fallait indiquer la date exacte où l’œuvre coloniale de la France répu- blicaine parut s’accomplir dans la fidélité à son idéal égalitaire de toujours, ce serait le 25 avril 1946 qu’on devrait désigner. Ce jour-là, l’Assemblée constituante », en accordant « la qua- lité de citoyens à tous les ressortissants des territoires d’outre- mer, donna satisfaction à l’aspiration profonde de la politique coloniale de la République : l’égalité dans la famille française » ; Charles-Robert Ageron, « L’exposition coloniale de 1931. Mythe républicain ou mythe impérial », in Pierre Nora (dir.), Les Lieux de mémoire. I. La République, Paris, Gallimard, « Quarto », 1997, p. 514-515.

[3] Rhétorique officielle, aussi. Le 14 décembre 2000, le président Jacques Chirac déclare : « Des atrocités » ont été commises en Algérie mais elles ont été « le fait de minorités » (interview à TF1). Alors premier ministre, Lionel Jospin, affirme aussi : de tels « dévoiements » furent « minoritaires » (« Lionel Jospin veut faciliter l’accès aux archives de la guerre d’Algérie », Le Monde, 30 novembre 2000). Quelques mots suffisent à invisibiliser les innombrables travaux sur la guerre d’Algérie qui prouvent qu’il n’en est rien. Scandaleux mépris des universitaires et des chercheur·e·s qui permet de reconduire le mensonge d’État indispensable à la pérennité de la doxa impériale-républicaine.

[4] Texte de 4e de couverture de Face à l’obscurantisme woke, Paris, Puf, 2025, sous la direction d’Emmanuelle Hénin, Xavier- Laurent Salvador et Pierre Vermeren. Tous sont membres de l’Observatoire d’éthique universitaire, en partie financé par le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin bien connu pour sa rigueur scientifique et sa neutralité politique. En contrepoint, cf. Pierre Tevanian, Soyons woke. Plaidoyer pour les bons sentiments, Quimperlé, Divergences, 2025.

[5] Nathalie Heinich, Le wokisme serait-il un totalitarisme ?, Paris, Albin Michel, 2023. Le « wokisme », dont « l’écriture inclusive » est un des marqueurs (sic), débouche sur un « tota- litarisme d’atmosphère », écrit-elle. Extravagant syntagme qui témoigne d’une trivialisation inadmissible du concept contre laquelle Hannah Arendt s’était élevée. Cf. Hannah Arendt, « Compréhension et politique » (1953), in La Nature du totalitarisme, Paris, Payot, 1990, p. 39-65 ; et Les Origines du totalitarisme, Paris, Gallimard, « Quarto », 2002.

[6] Laure Murat, Toutes les époques sont dégueulasses, Lagrasse, Verdier, 2025, p. 38.

[7]  Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l’analogie, Paris, Raisons d’Agir, 1999, p. 34. Comme ses pairs historiens-mytho- graphes, Pierre Vermeren pratique avec brio l’art des généralités neutralisantes. Lors de « la colonisation » de l’Algérie, « les opérations de guerre ont toujours été brutales et dévastatrices », déclare-t-il, « mais les paysans et les hommes des tribus […] ne s’en offusquaient pas ». Suite à cette assertion mensongère, il conclut : « Sur le temps long, la colonie a vécu pour l’essentiel selon les principes républicains » ; Ronan Planchon, « Pierre Vermeren : “Pourquoi la colonisation française en Algérie ne peut être comparée au nazisme” », Le Figaro, « FigaroVox », 27 février 2025.

[8] Michel Foucault, « Leçon du 1er février 1984 », in Le Courage de la vérité. Le gouvernement de soi et des autres II. Cours au Collège de France, 1984, Paris, Gallimard/Seuil, 2009, p. 14.

[9] Dans « Appel : il faut sanctionner la promotion de l’idéolo- gie décoloniale », une tribune publiée par Marianne le 26 juin 2020, Pierre-André Taguieff et quelques autres fustigent « l’idéo- logie décoloniale » accusée de « bafouer l’honneur de la France » et d’« inciter à troubler l’ordre public ». De là cette interpellation du président de la République, des ministres de l’Éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Justice afin que des poursuites soient engagées contre les coupables..

[10] Pour les crimes contre l’humanité commis par la France en Algérie, cf. Karima Lazali, Le Trauma colonial. Une enquête sur les effets psychiques et politiques contemporains de l’oppres- sion coloniale en Algérie, Paris, La Découverte, 2018.

[11] Claude-Albert Colliard, Libertés publiques, Paris, Dalloz, 1959, p. 120 ; cité par Pierre Vidal-Naquet, La Torture dans la République, op. cit., p. 66-67. À cela s’ajoute « l’ordonnance du 7 janvier 1957 qui confie les pouvoirs de police au général Massu». Pierre Vidal-Naquet écrit alors : « Entre le chef de l’État et l’utilisateur du tuyau d’eau ou de la magnéto, les pouvoirs spéciaux établissent une solidarité de fait », rendue possible, faut-il préciser, par le droit (Ibid.). Contre les mensonges officiels, cette analyse met au jour les responsabilités premières des gouvernants. Cf. aussi l’ouvrage pionnier d’Ar- lette Heymann, Les Libertés publiques et la guerre d’Algérie, Paris, LGDJ, 1972.

[12] Friedrich Nietzsche, L’Antéchrist, suivi de Ecce homo, trad. Jean-Claude Hémery, Paris, Gallimard, « Folio essais », 1990, § 2, p. 16. Ces analyses valent aussi pour la guerre totale menée par l’État hébreu à Gaza. Alors que des ONG états-uniennes, israéliennes et françaises, connues pour le sérieux de leurs tra- vaux, ainsi qu’un nombre toujours plus important de spécialistes estiment qu’Israël commet un génocide à Gaza, et que la commission d’enquête de l’ONU du 16 septembre 2025 conclut pareillement, de nombreux politiques hexagonaux continuent d’employer cette stratégie d’a-nomination pour épargner cet État et ses dirigeants. Dans la lettre que le président Emmanuel Macron a adressée le 26 août 2025 à Benyamin Netanyahou, pour répondre aux accusations d’antisémitisme de ce dernier, la qualification de crime de guerre n’est jamais utilisée, pas même le terme de crime.

[13] À l’instar de Philippe de Villiers, Pierre-Édouard Stérin finance des spectacles destinés à vanter les origines et les traditions de la France très chrétienne. Spectacles loués par le conseiller « Afrique » d’Éric Zemmour aux présidentielles de 2022, Bernard Lugan, qui déclare : les gauches « ont pensé [qu’elles] avaient le monopole de l’histoire, de la culture », elles « se rendent compte que ça leur échappe complètement. […] Comme on disait en 14 : on les aura » ; Clément Guillou, « Dans l’Allier, des catholiques identitaires mettent en scène leur vision de l’histoire avec le soutien de la droite », Le Monde, 16 août 2025. Converti à la pseudo-théorie du « grand remplacement », Bernard Lugan a publié : Comment la France est devenue la colonie de ses colonies (2022).

[14] Cf. Olivier Bétourné, qui dénonce la « croisade idéologique nauséabonde » de Vincent Bolloré et de Pierre-Édouard Stérin : « Les maisons d’édition doivent réagir collectivement pour protéger leurs fonds contre l’extrême droite », Le Monde, 1er septembre 2025.

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