Cela fait maintenant dix mois que le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté la résolution 2803, laquelle instaurait un « cessez-le-feu » à Gaza et approuvait la mise en place d’un Conseil de la paix dirigé par les États-Unis pour superviser la reconstruction et la gouvernance de Gaza. Alors que cet accord prévoyait un retrait échelonné d’Israël de Gaza et le désarmement du Hamas, Israël a rejeté ces conditions après que le Hamas les eut acceptées.
En conséquence, la « ligne jaune » – une démarcation fixée par le cessez-le-feu qui sépare les forces israéliennes des enclaves palestiniennes et coupe le territoire en deux – n’a cessé de progresser vers l’intérieur, étendant ainsi le contrôle israélien de Gaza à 70%. Tamer Nahed, journaliste basé à Gaza, rapporte qu’Israël a installé des grues de 30 mètres de haut équipées de caméras et de mitrailleuses qui tirent au hasard pour imposer la ligne de démarcation, « [transformant ainsi] la ville entière en un champ de tir à ciel ouvert ». Vivre à Gaza, c’est vivre avec « le sentiment constant d’être une cible exposée à tout moment, où même les enfants ne peuvent courir dans la rue sans crainte », écrit-il. « Il n’y a nulle part où se cacher, et pas un seul instant de sécurité. »
Dans le même temps, le Conseil de la Paix s’est empressé de déclarer la fin de la guerre. S’exprimant lors de la Conférence de Munich sur la sécurité en février [2026], le secrétaire d’État Marco Rubio, l’un des dirigeants fondateurs du Conseil, a félicité l’administration Trump pour avoir « libéré les otages des barbares et instauré une trêve fragile » à Gaza. À l’inverse, a-t-il déclaré, l’ONU « n’a pas de réponses et n’a joué pratiquement aucun rôle ». Non seulement l’ONU avait échoué à Gaza, a-t-il poursuivi, mais elle avait également échoué en Ukraine, en Iran et au Venezuela. Pire encore, l’ONU constituait une menace pour la souveraineté nationale en tentant d’imposer aux États des contraintes telles que les droits humains et les droits de la guerre. « Nous ne pouvons plus placer le soi-disant ordre mondial au-dessus des intérêts vitaux de notre peuple et de nos nations », a averti Rubio. Les États-Unis ne « démantèleront » pas les institutions mondiales, a-t-il promis (bien qu’il ait depuis lancé une campagne visant à détruire la Cour pénale internationale). « Mais celles-ci doivent être réformées. Elles doivent être reconstruites. »
Le Conseil de la paix incarne le modèle de réforme envisagé par l’administration Trump. Selon sa charte, il s’agit d’« une organisation internationale qui vise à promouvoir la stabilité, à rétablir une gouvernance fiable et conforme au droit, et à assurer une paix durable dans les régions touchées ou menacées par un conflit ». Cependant, contrairement aux Nations unies qui ont traditionnellement assumé ce mandat mondial, le Conseil de la paix a instauré un système d’adhésion sur invitation uniquement, avec un conseil exécutif de neuf membres sélectionnés et supervisés par le président étatsunien Donald Trump. À ce jour, vingt-sept États ont adhéré au Conseil : une liste qui comprend les alliés idéologiques de Trump (l’Argentine de Javier Milei), de puissants États du Golfe (l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar) et des nations plus petites (le Vietnam, le Kazakhstan et le Kosovo). Bien qu’invitées, aucune des principales démocraties occidentales – la France, le Royaume-Uni, l’Allemagne et d’autres – n’a choisi d’y participer. Sans surprise, le Conseil ne compte aucun siège palestinien.
Plusieurs caractéristiques du Conseil se distinguent particulièrement : son illégalité absolue au regard du droit international et du droit étatsunien ; l’imposition de ce qu’un expert juridique qualifie de « tutelle illégale » sur Gaza ; sa fonction probable d’énième entreprise vouée à l’échec permettant à la dynastie Trump de blanchir de l’argent et de s’enrichir. Mais le Conseil reflète également une nouvelle forme de gouvernance mondiale susceptible de servir d’alternative aux Nations unies : le modèle de l’exit (sortie).
D’autres modèles d’exit visent à libérer le capital des contraintes jugées pesantes de la démocratie représentative. Le Conseil de la paix constitue lui aussi une forme d’échappatoire — mais dans ce cas précis, il s’agit de se soustraire à un ordre juridique international jugé trop contraignant. Au nom de l’« efficacité », le Conseil cherche à instaurer un régime juridique d’exception, non régi par le droit international existant ni par les normes relatives aux droits humains. Il n’est soumis à aucune limite temporelle ou géographique, ce qui laisse entrevoir la possibilité de son application au-delà de Gaza. Il fonctionne selon des règles qu’il s’est lui-même fixées, avec peu ou pas de mécanisme de contrôle. Et, contrairement à d’autres formes d’exit orchestrées par des milliardaires et des élites de la tech, le Conseil de la paix bénéficie de l’aval de l’ONU, créant ainsi un précédent. Ce modèle d’exit est en cours d’élaboration en Palestine, mais pourrait à terme s’étendre au monde.
I. Destruction
Le saccage systématique et continu des institutions juridiques internationales par les États-Unis a permis à l’administration Trump d’imposer au peuple palestinien quelque chose de véritablement nouveau. Pendant deux ans, les administrations Biden et Trump ont sapé les institutions juridiques internationales, les tribunaux et les normes juridiques en opposant leur veto à six résolutions de cessez-le-feu au Conseil de sécurité de l’ONU, en faisant fi des mesures provisoires de la Cour internationale de justice (CIJ) visant à prévenir le génocide, en critiquant l’arrêt de la CIJ sur la présence illégale d’Israël en Cisjordanie et à Gaza comme un obstacle à un règlement négocié, et en imposant des sanctions à quiconque aidait cette démarche. Ces violations de l’ordre international ne sont pas survenues ex nihilo : elles poursuivent une politique étatsunienne de longue date qui a placé la question palestinienne hors de portée multilatérale depuis la guerre de 1967, lorsque les États-Unis se sont imposés comme le principal allié et protecteur impérialiste d’Israël.
Si le droit international pourrait théoriquement régir un mandat tel que celui du Conseil de la paix, cet organe n’est pas issu d’un traité négocié et ne reflète pas non plus la pratique coutumière des États. Comme l’a souligné la chercheuse Mandy Turner, contrairement à l’Autorité provisoire de la coalition – organe mis en place pour administrer l’Irak après l’invasion illégale des États-Unis –, le Conseil de la paix n’est pas reconnu comme une puissance occupante et n’est pas soumis au droit de l’occupation. Au contraire, fort de l’autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU, il jouit de son propre statut juridique international.
Alors que sa charte, publiée en janvier, stipule qu’il fonctionnera « conformément au droit international », un projet de résolution ayant fuité et datant de juin révèle que le Conseil cherche à s’octroyer, ainsi qu’à chacun de ses membres, une immunité juridique totale. En janvier, l’administration Trump a commencé à proposer à certains pays des sièges permanents au sein du Conseil en échange d’une cotisation d’un milliard de dollars. Les États-Unis affirment que ces cotisations seront affectées à la reconstruction de Gaza, bien qu’en mai, le fonds supervisé par la Banque mondiale ait fait état d’un solde nul. Selon le Financial Times, les donateurs ont acheminé leurs contributions vers un compte JPMorgan supervisé par la direction exécutive du Conseil et où elles ne sont pas soumises aux exigences de transparence habituelles.
Le plan en vingt points du Conseil, joint en annexe à la résolution 2803 du Conseil de sécurité de l’ONU et présenté comme un « plan global pour mettre fin au conflit à Gaza », ne promet guère autre chose qu’un siège renforcé de Gaza et une occupation plus répressive, désormais marquée par la présence étatsunienne. Dans l’ensemble, le document est parsemé d’ambiguïtés délibérées et d’omissions flagrantes. Il ne contient aucune indication quant aux modalités et au calendrier du retrait israélien, aucune mention du droit des Palestiniens à l’autodétermination garanti par l’ONU, ni aucune disposition relative à la responsabilité des auteurs du génocide.
Alors que le plan global se révèle par ses omissions, les architectes du Conseil de la paix ont, par ailleurs, exposé leurs objectifs de reconstruction de manière explicitement sinistre. Lors d’une présentation à Davos en janvier, Jared Kushner, gendre de Trump et membre exécutif du Conseil, a dévoilé le « plan directeur » du Conseil de la paix pour la « nouvelle Gaza ». Cette présentation est un pur fantasme de colons, un aveu sans détour de la volonté du Conseil de remplacer les mondes autochtones par des mondes coloniaux. Pour ce faire, il propose de créer trois zones : économique, industrielle, et résidentielle. Les « zones résidentielles » sont en fait des camps de réfugiés modernes conçus pour réduire les réfugiés à des corps qui travaillent, dorment et mangent, sans aucune possibilité de façonner leur monde ni de se forger un avenir. Les esquisses des premières « communautés planifiées » dans le sud de Gaza indiquent que les Palestiniens seront contraints de s’enregistrer pour vivre dans ces camps, seront soumis à une surveillance biométrique et devront utiliser une cryptomonnaie réglementée par leurs superviseurs coloniaux.
Le littoral de Gaza est réservé au « tourisme côtier », que la présentation de Davos illustre par des rendus architecturaux soignés représentant des bâtiments blancs recouverts de verre et entourés d’arbres. « Cela pourrait être une destination [touristique] », a déclaré Kushner d’un air songeur. Rien de tout cela ne reflète la géographie palestinienne faite de cafés en bord de mer, de ports et d’industrie de la pêche, et rien de tout cela n’est le fruit de l’imagination palestinienne. Inutile de le préciser : la « Nouvelle Gaza » n’est pas construite pour le peuple palestinien.
Pour mener à bien ces plans de développement, les vautours capitalistes construiront sur des corps broyés qui n’ont pas encore été exhumés et enterrés comme il se doit. Le plan de reconstruction de Gaza reconnaît que près de deux millions de Palestiniens ont survécu au génocide, tandis que 73 000 ont été assassinés et qu’environ 10 000 sont encore ensevelis sous les décombres, mais il réduit ces vies précieuses à de simples corps à gérer.
Cette vision du Conseil est sous-tendue par l’idée tenace que les Palestiniens ne constituent pas un peuple au sens juridique du terme, doté du droit à l’autodétermination. Cette idée est partagée par les puissances occidentales depuis la déclaration Balfour de 1917, laquelle reconnaissait l’existence de la population palestinienne comme un fait physique, mais la niait en tant que réalité politique. À cet égard, à plusieurs reprises et délibérément, Kushner a désigné les Palestiniens à Davos sous les termes de « peuple de Gaza » et de « Gazaouis ».
Libéré des contraintes du droit international, le Conseil de la paix peut aisément s’aligner sur l’un des intérêts de longue date de la famille Trump : la promotion immobilière. Trump et les membres de son conseil d’administration sélectionnés avec soin n’ont pas caché leur empressement à construire ce que le journaliste Sharif Abdel Kouddous a justement décrit comme un « parc thématique de la dépossession ». « Tout est une question d’emplacement », a déclaré Trump à Davos : « Regardez cet emplacement en bord de mer, regardez ce magnifique terrain, imaginez ce qu’il pourrait représenter pour tant de gens. ». Marc Rowan, milliardaire à la tête de la société d’investissement privé Apollo Global Management et membre exécutif du Conseil de la paix, a abondé dans ce sens : « Le littoral à lui seul, selon une estimation prudente, représente une valeur estimée à 50 milliards de dollars… Il suffit simplement de le valoriser et de le financer », a-t-il déclaré lors de la première réunion du Conseil. (Également membre du conseil d’administration de l’Université de Pennsylvanie, Rowan a été au cœur de la répression de l’université contre les enseignants et les étudiants qui protestaient contre le génocide, et a mené la campagne appelant à la démission de la présidente d’alors, Liz Magill, en 2023.)
Parmi les autres dirigeants du Board of Peace figurent Steve Witkoff, émissaire de Trump au Moyen-Orient, et Martin Edelman, un avocat new-yorkais spécialisé dans l’immobilier. Ces trois hommes sont liés à Rowan, Kushner et Trump par un réseau de liens financiers à travers le Moyen-Orient qui constitue un conflit d’intérêts manifeste en Palestine. Kushner est PDG d’Affinity Partners, une société d’investissement basée à Miami dont les 4,8 milliards de dollars d’actifs ont tous été levés grâce à des investissements provenant d’Arabie saoudite, du Qatar et des Émirats arabes unis. Affinity détient la participation majoritaire dans Phoenix Financial, un groupe de services financiers qui a lui-même un partenariat avec Apollo, la société de Rowan. Avec plus de 100 milliards de dollars d’actifs, Phoenix Financial est le plus grand gestionnaire d’actifs en Israël ; il détient pour 4,5 milliards de dollars d’actions dans douze entreprises répertoriées par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) pour leurs liens avec les colonies israéliennes.
De nombreux membres du Conseil entretiennent également des liens financiers avec les Émirats arabes unis, dont les relations militaires et commerciales avec Israël n’ont fait que se renforcer depuis le début de la guerre. Lunate, source d’investissement émiratie dans la société Affinity Partners de Kushner, est étroitement liée au cheikh Tahnoon bin Zayed Al Nahyan, conseiller à la sécurité nationale des Émirats arabes unis et frère du président Mohammed bin Zayed Al Nahyan. Le cheikh Tahnoon est également président de la société de développement d’intelligence artificielle G42 et de la société d’investissement dans l’IA MGX, toutes deux basées aux Émirats arabes unis. Martin Edelman est membre du conseil d’administration de MGX et est conseiller général de G42. Edelman est également l’ancien directeur d’Aldar Properties, un fonds immobilier basé à Abou Dhabi. La société International Holding Company, présidée par le cheikh Tahnoon, détient un tiers d’Aldar Properties – une firme dans laquelle Apollo a investi 2,9 milliards de dollars depuis 2022. En mai, Apollo a également investi 100 millions de dollars dans la société de promotion immobilière et d’investissement de Witkoff, le Witkoff Group. Les fils de Witkoff, aux côtés de Trump et de ses propres fils, ont cofondé l’entreprise de cryptomonnaies World Liberty Financial, détenue à 49 % par Aryam Investments, société soutenue par Tahnoon.
Contrairement aux autres membres du Conseil, l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair ne détient aucun investissement de ce type, mais il exerce depuis longtemps une influence sur les projets étatsuniens concernant Gaza. Au printemps dernier, Kushner a chargé le Tony Blair Institute for Global Change (TBI) d’élaborer un plan d’après-guerre. Quelques mois plus tard, Trump a annoncé qu’il soutenait le projet de Blair visant à créer une Autorité internationale de transition pour Gaza (GITA), cadre qui prévoit de confier les responsabilités sécuritaires à une Force internationale de stabilisation, et la supervision d’une administration technique palestinienne à un conseil exécutif. Ce projet propose également un plan de reconstruction à vocation commerciale susceptible d’attirer des capitaux privés. Un document du TBI qualifiait la dévastation de Gaza d’« opportunité historique de reconstruire Gaza depuis ses fondements […] pour en faire une société sûre, moderne et prospère ». C’est également Blair qui avait envisagé que la GITA serait établie par une résolution du Conseil de sécurité – une idée qui préparait parfaitement le terrain pour le Conseil de la paix.
La GITA de Blair n’était pas le seul précurseur du Conseil de la paix. Son prédécesseur le plus direct est sans doute la Fondation humanitaire de Gaza (GHF), organisation éphémère créée en février 2025 pour acheminer de la nourriture à une population délibérément affamée. Soutenant que l’aide humanitaire traditionnelle enrichissait le Hamas, les architectes de la GHF – en collaboration avec des sociétés de capital-investissement et des entreprises de sécurité privées – ont mis en place un modèle privatisé de distribution de l’aide humanitaire. Ce projet fut désastreux : non seulement parce qu’il instrumentalisait l’aide alimentaire pour concentrer davantage les Palestiniens dans le sud de Gaza, mais aussi parce qu’il a suscité la création de pièges sadiques où éviter la famine ne pouvait se faire qu’au péril de sa vie.
Maria del Mar Logroño Narbona, vice-présidente de l’Initiative Euro-MENA, écrit que le GHF, à l’instar du Conseil de la paix, privatise les services publics au nom de l’« efficacité » et définit le problème principal « non pas comme une obstruction politique ou des violations du droit international, mais comme une mauvaise gestion ». La charte du Conseil stipule qu’il sera « plus agile et plus efficace » que les organismes de construction de la paix existants, mais comme le souligne Logroño Narbona, « agilité » et « efficacité » ne sont pas des concepts juridiques. Ce sont des indicateurs de marché. Dans cette vision, la construction de la paix n’est plus ancrée dans les lois, les droits ou l’obligation collective, mais dans la performance, la rapidité et le contrôle.
Le Conseil de la paix se révèle calqué sur le modèle de la GHF. Au nom de l’efficacité, tous deux privatisent les mandats humanitaires en contournant les normes établies collectivement – qu’il s’agisse de la distribution d’aide vitale, de la responsabilité en cas de génocide ou du droit d’un peuple à l’autodétermination. Ce contournement est précisément l’objectif : il s’agit de sortir des normes et de la gouvernance juridiques internationales.
Lorsqu’en janvier, un journaliste a demandé à Trump s’il souhaitait que le Conseil remplace l’ONU, il a répondu : « Ce pourrait être le cas. » Il ne semble donc pas exagéré de suggérer que l’ONU, en adoptant la résolution 2803, a créé son propre concurrent potentiel : un organisme qui cherche non seulement à la contourner, mais qui pourrait à terme viser à devenir l’une de ses alternatives.
II. Exit
Dans son ouvrage publié en 1970, Exit, Voice, and Loyalty, l’économiste Albert Hirschman a fameusement défini les notions d’« exit » et de « voice » comme les principaux mécanismes d’exercice de la capacité d’agir en réponse à un mécontentement. Dans un essai de 1978 intitulé « Exit, Voice, and the State », il développa sa théorie en lien avec la fuite des capitaux, en examinant la manière dont la croissance de la richesse mobile avait rapidement trouvé des moyens de s’extraire de l’État. S’il considérait initialement l’exit comme un bien public permettant de limiter le pouvoir arbitraire d’un gouvernement, Hirschman avertissait que l’expansion sans limite de la mobilité des capitaux était devenue une « menace », sapant à la fois « la capacité du capitalisme à se réformer lui-même » et donnant à la classe la plus fortunée les moyens de faire de ses avoirs une arme lorsque ses intérêts personnels divergeaient avec les intérêts collectifs.
À cette époque, les expériences de sortie du capital – ce que l’historien Quinn Slobodian appelle « zones d’exception » – se multipliaient. Elles trouvèrent un point d’ancrage intellectuel au sein de la Société du Mont-Pelerin, un réseau intellectuel mondial fondé par Friedrich Hayek en 1947 pour la préservation du capitalisme libéral classique de libre marché. Un des membres fondateurs, Milton Friedman, avait avancé l’argument célèbre selon lequel la liberté politique et la liberté économique sont incompatibles, car un ordre démocratique exigeant que l’État assure l’éducation, les soins de santé et la protection des travailleurs empièterait sur les droits des entreprises. La solution proposée par la Société du Mont-Pelerin, écrit Slobodian, consistait à établir des enclaves au sein d’un État, des lieux « régis par des lois différentes et souvent dépourvus de tout contrôle démocratique ».
Ces enclaves prenaient souvent la forme de zones franches, des espaces géographiques distincts détachés des États et soumis exclusivement à leurs propres taxes, réglementations et lois, tels que la zone économique spéciale de Shenzhen en Chine (1980) et la zone franche de Jebel Ali aux Émirats arabes unis (1985). Les zones d’exception peuvent exister à une échelle bien plus vaste, comme dans le cas de Hong Kong (1997), région administrative spéciale soumise à un régime juridique et financier distinct de celui de la Chine continentale, qui privilégie la liberté du marché grâce à un faible pouvoir de négociation des travailleurs, des droits de douane minimes et une surveillance limitée de la part des pouvoirs publics en matière de commerce et de fiscalité.
Cependant, à bien des égards, une diversité de zones d’exception existe depuis des millénaires comme une caractéristique des empires. Comme Lauren Benton l’a montré de façon convaincante, le contrôle territorial était moins une caractéristique déterminante de l’expansion impériale qu’un objectif accessoire, souvent poursuivi au service d’autres buts tels que la protection des « réseaux et routes commerciales ». En effet, les puissances impériales préféraient affirmer leur autorité par le biais d’arrangements commerciaux réglementés, tels que les impôts et les tributs, liant ainsi l’appartenance politique à la finance plutôt qu’au territoire.
Des régimes juridiques distincts voyageaient ainsi avec des individus tels que des marchands, des soldats, des nouveaux résidents et même des pirates, qui se positionnaient souvent comme des représentants d’empires et suscitaient des conflits portant tant sur l’étendue de l’autorité de la couronne que sur des intérêts privés. Julia Elyachar qualifie cela de « souveraineté incarnée », un phénomène historiquement associé à l’Empire romain, dans lequel la souveraineté était « davantage liée à la personne physique qu’au territoire et aux frontières » et avait la capacité de traverser d’autres entités politiques.
Après la conquête de Constantinople, alors byzantine, par les Ottomans au 15ème siècle, la jurisprudence ottomane commença à accorder à des résidents temporaires de l’Empire des « capitulations » leur conférant le privilège d’être régis par des régimes juridiques exceptionnels : le droit de commercer selon leurs propres lois, la liberté de culte et le droit pour leurs consuls de gérer leurs biens à leur décès. Elyachar souligne la manière dont les capitulations « ont introduit l’extraterritorialité au cœur du système juridique international des États souverains territoriaux westphaliens », donnant ainsi au Moyen-Orient et à l’Afrique du Nord « un caractère mondial bien avant la mondialisation ». Bien qu’initialement établies comme des gestes de bonne volonté de la part du sultan, les capitulations finirent par saper la souveraineté ottomane à mesure que la dépendance de l’Empire vis-à-vis de l’Europe s’accentuait au début du 19ème siècle, et que la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne se divisaient le territoire de l’Empire en différentes sphères d’influence économique étrangère.
Aujourd’hui, les fonds souverains (FS), entités qui ouvrent la richesse collective aux investissements étatiques à l’étranger, sont devenus, selon les termes d’Elyachar, des capitulations modernes permettant à la finance globale de circuler à travers l’État sans régulation, dans une « sorte de zone corporative extraterritoriale ». En effet, c’est un fonds souverain saoudien qui a investi 2 milliards de dollars dans Affinity Partners de Kushner. Parmi les autres fonds souverains notables dans la région figure le fonds Mubadala d’Abu Dhabi, qui a investi 100 millions de dollars dans des sociétés de capital-risque chargées de développer des technologies de sécurité militarisées contre les Palestiniens, et qui prévoit d’investir 10 milliards de dollars dans plusieurs autres secteurs de l’économie israélienne. Tariq Dana souligne que les échanges commerciaux entre les Émirats arabes unis et Israël sont « en plein essor », ayant augmenté de 11 % pour atteindre 3,24 milliards de dollars entre le début du génocide et 2024. Les Accords d’Abraham de 2020, présentés comme des traités de paix mais conçus comme des pactes de sécurité et d’investissement, ont mis en place ce flux de revenus. Outre le fait qu’ils permettent le dommage irréparable que constitue le génocide, ces Accords renforcent également la dépendance arabe envers les États-Unis et Israël, affaiblissant encore davantage la souveraineté nationale arabe.
Alors que les régimes impériaux classiques s’effondraient au milieu du 20ème siècle, l’État-nation devint un élément primordial de la gouvernance mondiale. Aujourd’hui, alors que l’entreprise privée menace d’éclipser la souveraineté nationale, la domination néocoloniale conjuguée à l’architecture financière mondiale et la prolifération des zones d’exception sont devenues des caractéristiques centrales de ce système. À présent, l’expansion spectaculaire de ces zones inclut également la Palestine. Le onzième point du plan en vingt points affirme prévoir la création d’une « zone économique spéciale avec des tarifs douaniers et des conditions d’accès préférentiels, à négocier avec les pays participants ».
Un demi-siècle après la publication de l’essai de Hirschman, la menace que représentent ces formes extrêmes de mobilité du capital pour l’État et la démocratie s’est brutalement aggravée. Le nombre de milliardaires, corrigé de l’inflation, est passé de moins de 15 en 1976 à plus de 3 000 aujourd’hui. Rien qu’au cours de la dernière décennie, 1 000 zones ont vu le jour. Et de plus en plus d’entreprises affichent des valorisations boursières égales ou supérieures au PIB de pays entiers : Procter & Gamble vaut trois fois le PIB du Maroc, Apple deux fois celui du Mexique, et Alphabet l’équivalent de celui de la Russie. Une preuve de l’instrumentalisation du pouvoir du capital peut être observée dans l’opération criminelle menée par les États-Unis pour kidnapper le chef d’État vénézuélien en exercice et s’emparer des plus grandes réserves de pétrole du monde au profit de Chevron, ConocoPhillips et ExxonMobil.
La prolifération spectaculaire des zones aujourd’hui marque-t-elle une ère nouvelle ou un retour à une époque historique ? Ou s’agirait-il plutôt d’une forme durable et évolutive de gouvernance impériale ? Quoi qu’il en soit, la quête de l’exit au nom de la souveraineté privée n’a fait que gagner en audace et en ambition. Les fondamentalistes du marché ne se contentent pas de s’enrichir, ils promeuvent également des modèles alternatifs de gouvernance qui éclipsent les notions de souveraineté nationale et de démocratie populaire.
Considérons la « ville charte » de Próspera Roatán, au Honduras. Quelques années après l’introduction par le Honduras de zones semi-autonomes pour l’emploi et le développement économique (ZEDE) en 2013, une entreprise étatsunienne soumettait une demande pour en créer une sur Roatán, une île relevant de la souveraineté hondurienne. Après l’approbation initiale d’une parcelle de 4,7 acres en 2017, des investisseurs internationaux ont étendu leur territoire à 1 000 acres grâce à des achats à grande échelle, tandis que Próspera Roatán attirait peu à peu des individus explicitement désireux d’abolir l’État. Parmi ces investisseurs figurent Sam Altman et Peter Thiel. Ce dernier, dans un essai publié en 2009, avait déclaré que la liberté et la démocratie n’étaient plus compatibles, poussant l’avertissement de Friedman jusqu’à sa conclusion logique : « La grande tâche des libertariens », écrivait Thiel, « est de trouver un moyen d’échapper à la politique sous toutes ses formes. »
Próspera est une vaste expérience d’exit, mais c’est aussi une tentative d’instaurer un nouveau modèle de gouvernance. La ville élabore ses propres lois, est administrée par une entité privée, et dispose de ses propres mécanismes d’arbitrage indépendants du système judiciaire hondurien. L’expérimentation biotechnologique, son principal moteur économique, a été favorisée par une approche de régulation non interventionniste dans laquelle les entreprises peuvent choisir parmi trente-six cadres différents selon leurs besoins. La citoyenneté est établie contractuellement par le biais d’un « Accord de coexistence » qui garantit les droits individuels – mais pas le droit de participer à la gouvernance – et qui, en cas de rupture du contrat, peut être résilié par les gestionnaires de Próspera ZEDE, lesquels ont également le pouvoir d’expulser des membres de la zone. En 2024, après que les populations locales eurent protesté contre les impacts environnementaux dévastateurs des industries extractives de Próspera et les effets néfastes de la ZEDE sur les communautés de l’île, la justice hondurienne a déclaré Próspera inconstitutionnelle. En réponse, les investisseurs de Próspera ont poursuivi le gouvernement hondurien pour 11 milliards de dollars, soit environ les deux tiers du budget annuel national. En août, Próspera restait opérationnelle, bien qu’avec de légères modifications.
Certains des mêmes acteurs qui investissent dans Próspera et d’autres initiatives d’exit sont également impliqués dans la destruction de Gaza. La société Palantir Technologies, dirigée par Thiel, dispose d’un bureau permanent au Centre de coordination civilo-militaire dirigé par les États-Unis chargé de suivre l’acheminement de la nourriture et la distribution de l’aide à Gaza. Dans un rapport de juin 2025, la rapporteuse spéciale des Nations unies, Francesca Albanese, a conclu que Palantir avait très probablement fourni une technologie de police prédictive, une infrastructure pour la création et le déploiement de logiciels militaires, ainsi qu’une plateforme d’IA permettant l’intégration de données pour le ciblage automatisé au combat.
Si Thiel n’est pas directement lié au Conseil de la paix, il entretient des liens financiers avec sa direction exécutive, notamment en tant qu’investisseur dans Cadre, une société immobilière et technologique cofondée par Jared Kushner, et dans Thrive Capital, une société de capital-risque fondée par le frère de Kushner, Joshua. En outre, la société de capital-risque Andreessen Horowitz, cofondée par Marc Andreessen et Ben Horowitz, fervents soutiens de Trump, co-investit fréquemment avec Thrive et investit massivement dans des entreprises technologiques telles que Shield AI, qui ont tiré profit du génocide à Gaza. Andreessen Horowitz et Thrive investissent par ailleurs tous deux dans l’entreprise d’armement et de défense Anduril, dirigée par Palmer Luckey, un « sioniste radical » autoproclamé qui défend l’inscription de la suprématie juive dans la législation israélienne.
Toutefois, la relation entre entrepreneurs de la tech et sionisme va au-delà de l’engagement pour Israël et du profit tiré de la guerre. Balaji Srinivasan, un autre investisseur important dans Próspera qui a travaillé pour la plateforme de cryptomonnaies Coinbase ainsi que pour Andreessen Horowitz, se déclare lui-même « sioniste de la tech » (« Tech Zionist »). Plutôt que de chercher à conquérir le pouvoir étatique, Srinivasan aspire à un « État-réseau » vers lequel afflueraient les communautés en ligne partisanes de la tech à travers le monde, comme une « diaspora inversée ». Le processus commence, explique-t-il, « avec un leader clair, une cryptomonnaie intégrée, un objectif précis, un sentiment de conscience nationale et un plan de financement participatif pour acquérir un territoire ». Le leader serait l’« influenceur fondateur, qui organise la communauté en ligne qui finira par acheter des terres dans le monde physique». Une fois implantée, la société pro-tech construira sa propre utopie : une nouvelle culture, une nouvelle vie sociale et une nouvelle économie. Plus important encore, ses systèmes juridiques existeraient en dehors du modèle de l’État-nation, constituant ainsi une autre forme d’exit qui, si elle acquiert suffisamment de pouvoir, pourrait obtenir une reconnaissance diplomatique et, à terme, remodeler les lois du monde.
La vision de Srinivasan a été adoptée par d’autres fondamentalistes du marché, alors même que Srinivasan se heurte à une certaine résistance sur le terrain : la Malaisie, où il était en train de construire une communauté numérique, l’a en effet expulsé en juillet dernier. Le lendemain, Srinivasan annonçait son projet de création d’un nouveau campus au Kazakhstan. L’ancien employeur de Srinivasan, Andreessen Horowitz, est également partisan de l’exit et investisseur majeur dans California Forever, une ville à charte en projet destinée aux milliardaires de la tech de la Californie du nord. Marc Andreessen et Thiel sont tous deux investisseurs dans Pronomos Capital – une société de capital-risque fondée par Patri Friedman, petit-fils de Milton Friedman – qui a financé le lancement d’une demi-douzaine de « villes à charte » à travers le monde, dont Próspera. Friedman, aux côtés de Thiel, Altman et Elon Musk, investit également dans Praxis, fondée par le trentenaire Dryden Brown dans le but explicite de créer des « nations numériques ». Avant que l’administration Trump ne tente de s’emparer du Groenland, Brown avait lui-même tenté de l’acheter. « Si l’humanité doit construire [une colonie] sur Mars », expliquait Brown sur X, « nous devrions nous entraîner au Groenland ». Récemment, les plans de Brown pour la « nation numérique » de Praxis se sont déplacés vers l’Uruguay.
III. Exception
Certains pionniers sionistes n’aspiraient pas à faire exception, du moins au sein de l’Europe. Au contraire, ils cherchaient à établir une colonie juive en Palestine dans le but d’éliminer leur différence en tant qu’« autre » racialisé, marqué comme exogène aux sociétés européennes, et ce faisant, ainsi que l’écrivent Sherene Seikaly et Max Ajl, obtenir l’acceptation des Européens. La Déclaration d’indépendance d’Israël cherche explicitement à obtenir une légitimation juridique internationale lorsqu’elle invoque la Déclaration Balfour ainsi que la résolution 181 de l’Assemblée générale des Nations unies. Néanmoins, depuis son adoption par la politique impériale britannique en 1917, le projet sioniste s’est caractérisé par une forme structurelle d’exception juridique.
La Déclaration Balfour (1917), incorporée par la suite mot pour mot dans le mandat sur la Palestine (1920), distinguait la Palestine de tous les autres mandats de classe A – les anciennes colonies de l’Empire ottoman vaincu, destinées à être administrées par la Société des Nations après la Première Guerre mondiale et provisoirement reconnues comme indépendantes. Comme je l’écris dans mon ouvrage Justice for Some (2019), contrairement aux autres mandats de classe A, où les puissances mandataires avaient le devoir d’accompagner les populations autochtones vers l’autodétermination, dans le mandat sur la Palestine, la puissance mandataire britannique s’est donnée comme obligation, par ses propres initiatives législatives, d’établir un foyer national juif. Cette exception permit à la Grande-Bretagne de se soustraire à son devoir prévu par l’article 20 du Pacte de la Société des Nations stipulant que la puissance mandataire ne devait prendre aucun engagement « incompatible avec les dispositions du présent Pacte ». Cela conduisit à la négation des aspirations de la population autochtone et au refus de mettre en place un gouvernement embryonnaire représentatif, par crainte qu’il ne rejette la politique sioniste de la Grande-Bretagne. Le gouvernement britannique et, plus tard, le Comité spécial des Nations unies sur la Palestine, ont justifié ces violations en invoquant le caractère sui generis du mandat sur la Palestine.
Sui generis signifie en latin « sans équivalent » ; en tant que concept juridique, il désigne un cas unique auquel aucun précédent ni aucune analogie ne peut être appliqué. J’ai soutenu que loin d’être un lieu de non-droit, une condition sui generis sert de justification à la création d’un nouveau cadre juridique, à propos duquel ses partisans insistent sur le fait qu’aucune loi applicable n’existe encore. Le sionisme, et sa matérialisation en Israël, s’est systématiquement appuyé sur cette logique du sui generis : l’occupation par Israël de la Cisjordanie et de Gaza est sui generis, ce qui l’exempte du respect juridique du droit de l’occupation. La résistance palestinienne à la domination et à l’occupation israéliennes n’est ni une émeute civile, ni une insurrection nationale, ni une guerre de libération nationale : elle est sui generis, ce qui confère à Israël le droit de recourir à la force létale contre un peuple qui selon Israël n’a pas le droit de se défendre. Après le retrait d’Israël de Gaza en 2005, le territoire n’était ni indépendant ni occupé, mais une « entité hostile » sui generis soumise à une réglementation juridique unique. Le régime juridique israélien qui accorde une citoyenneté préférentielle aux Juifs nés n’importe où dans le monde n’est pas de l’apartheid, mais plutôt une forme sui generis de citoyenneté justifiée par les prérogatives particulières de l’autodétermination juive. Plus récemment, la destruction du peuple palestinien à Gaza n’est pas un génocide, mais un cas sui generis de légitime défense.
L’exception structurelle de la Palestine s’est révélée être une source d’inspiration pour de nombreux suprémacistes racistes qui estiment avoir un droit privilégié à la survie même lorsque d’autres périssent – c’est ce que Naomi Klein et Astra Taylor appellent le « survivalisme suprémaciste ». Lorsque des individus tels que Thiel et Srinivasan insistent sur leur droit de vivre selon leurs propres critères, au sein de la communauté de leur choix, au détriment potentiel des autres, ils semblent directement s’inspirer de ce modèle.
Si une contradiction entre la volonté d’exit des libertariens et leur souci de dominer peut se poser a priori, ces deux principes se concilient au sein d’une logique civilisationnelle. Personne n’a mieux su concilier ces tensions qu’Elon Musk, représentant emblématique du fondamentalisme du marché. Issu d’une famille afrikaner d’Afrique du Sud, Musk déplore que « la faiblesse fondamentale de la civilisation occidentale réside dans l’empathie » et considère que la baisse des taux de natalité constitue un risque existentiel pour l’Occident. En outre, ses diatribes contre le prétendu racisme anti-blanc en Afrique du Sud ont trouvé un écho favorable à la Maison Blanche : l’administration Trump a admis comme réfugiés quelque 13 000 Afrikaners blancs fuyant ce que Musk a qualifié de « génocide des Blancs », alors même qu’elle a suspendu l’octroi de l’asile à la quasi-totalité des autres demandeurs d’asile. Le « génocide » en question faisait référence à une loi sud-africaine qui permettrait à l’État d’exproprier certaines terres à des fins d’utilité publique, soit une modeste tentative de remédier à l’inégale répartition des terres post-apartheid dans laquelle les Sud-Africains blancs, qui représentent 7% de la population, continuent de posséder 70% des fermes et des exploitations agricoles.
Alors que la propriété privée est la valeur suprême des fondamentalistes du marché, le droit à la propriété reste contingent – un principe que le plan du Conseil de la paix a pleinement mis en évidence. En effet, ce plan du Conseil nie explicitement la propriété collective des terres par le peuple palestinien et propose d’indemniser les propriétaires fonciers privés au moyen d’un jeton numérique en échange du droit de construire sur leurs terres. Le projet de résolution du Conseil datant de juin propose également que les biens et infrastructures publics de Gaza soient transférés au Conseil et à ses organismes affiliés sans aucune compensation.
Plus osé encore, un commentateur de la Heritage Foundation a affirmé l’année dernière que « Gaza est l’un des très rares territoires ne relevant de la souveraineté d’aucune nation, un statut connu sous le nom de terra nulliusen droit international », invoquant par-là la logique coloniale qui facilita la dépossession des peuples autochtones et la supplantation de leur souveraineté à travers les Amériques et l’Australie. Cette réflexion rappelle celle de la « Doctrine de la découverte », règle judiciaire de la Cour suprême des États-Unis du 19ème siècle qui établissait que les peuples autochtones des Amériques avaient un droit d’occupation sur leurs terres mais non un droit de propriété ; ce droit appartenait exclusivement à la puissance coloniale qui l’avait revendiqué en premier.
Si les milliardaires considèrent l’apocalypse comme la nouvelle frontière, ainsi que l’a souligné Zahid Chaudhary, cette frontière n’est pas destinée au seul profit des entreprises. Dans le contexte d’une apocalypse, les élites peuvent également mettre en place de nouveaux régimes juridiques d’exception. S’agissant du Sud Liban par exemple, où les bombardements israéliens ont provoqué le déplacement d’un million de personnes, les États-Unis ont laissé entendre que ce déplacement pourrait ouvrir la voie à la création d’une « zone économique Trump » s’étendant de Jabal al-Sheikh à Chebaa et Naqoura. En lieu et place de la souveraineté libanaise, les États-Unis souhaiteraient y établir des pôles logistiques et des voies maritimes mondiales. Fin juin, les États-Unis ont négocié un accord de cessez-le-feu provisoire entre le Liban et Israël qui non seulement subordonne le retrait israélien au désarmement du Hezbollah et ne fixe aucun calendrier ni mécanisme de contrôle de ce retrait, mais prévoit qu’aucune responsabilité ne soit exigée [par les Libanais] pour les attaques israéliennes en cours contre les communautés et les territoires libanais.
Ainsi que l’a clairement mis en évidence le discours de Rubio à Munich, les tentatives actuelles de sortie d’un ordre mondial unique reposent sur la conviction de la suprématie de la civilisation occidentale. Rubio, qui est cubano-américain mais s’identifie comme espagnol, a insisté sur le fait que les Américains et les Européens « font partie d’une seule et même civilisation – la civilisation occidentale » profondément liée par la foi chrétienne et des siècles d’histoire commune. L’apogée de la civilisation occidentale s’est étendue sur cinq siècles, de 1492 à 1945, affirme Rubio, période durant laquelle missionnaires et soldats « ont colonisé de nouveaux continents » et « bâti de vastes empires ». Son déclin a coïncidé avec la montée des soulèvements anticoloniaux et des révolutions socialistes. Pour retrouver leur gloire, l’Europe et les États-Unis doivent désormais s’unir pour construire un « nouveau siècle occidental » caractérisé par les voyages de commerce spatiaux, les chaînes d’approvisionnement occidentales et, surtout, « un effort concerté pour conquérir des parts de marché dans les économies du Sud global ». Pour atteindre ces objectifs, a exhorté Rubio à son auditoire, les États-Unis et l’Europe doivent travailler ensemble afin d’édifier un ordre mondial doté d’institutions qui ne menacent pas leurs intérêts nationaux. La graine de cet ordre a peut-être déjà été semée à Gaza.
IV. Réparation
Le Conseil de la paix montre que dans la destruction infligée au peuple palestinien, des gardes-fous dont nous dépendons tous sont en train d’être démantelés. La souveraineté privée ne cesse de progresser, tandis que les souverainetés nationales sont sapées, au Venezuela, à Cuba et au Liban, et que d’autres – la Palestine – sont empêchées de voir le jour.
Bien que le Conseil de la paix ne soit pas dirigé par exactement les mêmes fondamentalistes du marché qui élaborent des modèles d’exit ailleurs, le projet s’inscrit dans la même ligne idéologique que ceux de Próspera et de Praxis – une parenté que les projets visant à transformer Gaza en une « zone économique spéciale » rendent évidente. À l’instar des autres modèles d’exit, le Conseil cherche à remplacer l’autodétermination nationale par la gouvernance d’entreprise et à créer un régime juridique d’exception échappant à la portée du droit international et des normes relatives aux droits humains. Cependant, contrairement au Groenland de Brown ou aux États-réseaux de Srinivasan, le projet du Conseil de la paix est mis en œuvre avec l’aval des Nations unies sur des terres spoliées par la destruction absolue et le génocide.
De plus, le Conseil pourrait prétendre rivaliser avec les Nations Unies dans sa qualité d’institution dominante de l’ordre mondial. Pour l’heure, une telle possibilité n’est que conjecture. Après tout, seuls vingt-sept États membres y ont adhéré tandis que de nombreux autres ont décliné l’invitation. Par ailleurs, le Conseil n’est même pas parvenu à atteindre ses objectifs de financement. Il est probable que les efforts du Conseil échoueront. Mais œuvrer à cet échec nécessite une volonté politique collective de la part de la communauté internationale, laquelle a été absente face au génocide. Nous ne pouvons pas simplement fonder nos espoirs sur l’effondrement spontané du Conseil de la paix.
Il ne peut y avoir d’exception pour personne ni d’exit de l’ordre international et des normes relatives aux droits humains, sous peine de compromettre notre avenir collectif. Le mode de survie suprémaciste d’Israël, fondé sur le déni de l’humanité des Palestiniens et la supériorité présumée de la vie juive, reste le front le plus urgent de cette lutte. Si le coup fatal porté à un ordre mondial défaillant a été asséné en Palestine, alors toute tentative de son rétablissement doit commencer en Palestine.
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Article paru initialement le 24 septembre 2026 dans la Boston Review, accessible ici. Il s’agit d’une version remaniée d’un texte prononcé par Noura Erakat pour la Conférence Edward Said 2026, à Princeton University.
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Traduction de l’anglais par Aya Khalil.
Illustration : « Village dévasté d’al-Samu », 1969. Tableau d’Ismaïl Shammout, peintre palestinien.
