La mort de Loana, première icône de la télé-réalité en France, a été annoncée ce mercredi 25 mars. Après avoir été moquée et humiliée de son vivant par l’immense majorité de la sphère médiatique, les nécrologies dégoulinantes se succèdent désormais. Entre les lignes de nombres des réactions médiatiques liées à son décès, on peut lire en creux qu’elle était une victime et que c’est la télé-réalité qui l’a tuée.
Ces diverses réactions reposent sur un présupposé : la télé-réalité c’est du voyeurisme, et le voyeurisme c’est mal. Pourtant Loana ne se considérait pas comme victime de la télévision : elle l’a répété à de nombreuses reprises, « La télévision m’a exploitée comme moi je l’ai exploitée, c’est 50 – 50 »[1]. Cette affirmation mérite que l’on s’y arrête un instant : sans souscrire au narratif selon lequel « la téléréalité c’est la revanche du prolétariat »[2], on ne peut pas balayer sa parole d’un revers de main. Si les explications psychologisantes et les critiques morales de la télé-réalité sont nombreuses, tentons comme le suggère Nathalie Nadaud Albertini (2013) d’aller au-delà, en nuançant le binarisme entre domination et résistance.
Avant de débuter l’analyse, deux précisions importent. Premièrement, compte tenu de mon travail (je fais une thèse sur la télé-réalité), je fais partie de celleux qui tirent un profit, au moins symbolique, de la vie de la première star de télé-réalité en France. J’espère toutefois ne pas participer au cirque de charognard·es en cours, qui ne lui offrent leur empathie que post-mortem. Ce cirque est d’autant plus nauséabond que Loana n’est plus là pour y répondre, et que, dès lors, on peut bien lui faire dire ce qu’on veut.
Deuxièmement, les circonstances de sa mort ne sont toujours pas claires et appellent donc à la prudence. Le fait qu’une grande partie des réactions médiatiques ont présupposé qu’elle soit morte d’overdose ou qu’elle se soit suicidée en dit long sur la nécessité de la transformer en martyr pour la trouver digne d’intérêt.
Déconstruire le mythe de la victime naïve
Une trajectoire limitée par le classisme et la misogynie
Décrite dans de nombreuses nécrologies comme incarnant l’image de la « bimbo naïve », Loana grandit à Nice dans un milieu très populaire, et se tourne rapidement vers le gogo dancing afin de subvenir à ses besoins. Elle sera tentée par l’annonce du casting pour le Loft qui, s’il propose de « trouver l’amour », propose également le gain de 1.5 millions de francs. En tant que travailleuse du sexe depuis ses 17 ans, il y a fort à parier qu’elle a déjà compris à ses 23 ans (l’âge auquel elle a été castée) qu’elle peut capitaliser sur sa beauté.
En cela, réduire la trajectoire de Loana à celle d’une victime naïve et manipulée par la télévision est non seulement injuste, mais aussi révélateur du cadrage idéaliste et psychologisant qui est extrêmement répandu sur la télé-réalité, comme si elle n’avait pour seule vocation de combler un vide affectif. Cette image, qu’elle a par ailleurs toujours refusée, la prive de toute capacité d’agir, mais nie également sa situation matérielle : en participant au Loft, Loana a vendu sa force de travail.
De fait, on ne dirait pas d’un livreur à vélo précaire qu’il est naïvement manipulé par Uber Eats. Or, de même que Loana, une partie des livreurs Uber Eats n’ont pas en tête les modalités et injonctions de la plateforme avant de commencer leur travail. Cela ne veut pas dire qu’ils sont bêtes ou naïfs, mais qu’ils méconnaissent les rouages obscurs des plateformes, et ce d’autant plus lorsque ce sont des métiers proches de l’informel, ou nouveaux et délaissés par le droit du travail.
Pour les candidat·e·s, et a fortiori pour Loana qui en a connu les prémisses, la télé-réalité fonctionne de la même façon : bien que reconnu au niveau juridique[3], le métier de candidat·e est absent des conventions collectives, et bénéficie d’une définition de l’activité extrêmement floue. L’hyperféminité de Loana joue ici comme un stigmate, une « marque honteuse » (Ziga et al., 2020, p.52) que le patriarcat inscrit dans le corps : elle ne peut pas être (hyper)féminine et intelligente, rejouant une bipartition genrée déjà connue.
Pourtant, considérer Loana (et la majorité des candidates l’ayant suivie), comme une bimbo naïve et hypersexualisée en dit plus sur les observateur·ices, et leur incapacité à sortir d’une économie masculine et bourgeoise de la signification, que sur l’observée. Et c’est là où les réactions d’une partie du camp féministe sont agaçantes : de posts instagram en posts instagram, on lit sa minijupe turquoise et ses sandales à plateformes blanche comme un signe de sa faiblesse, de son besoin de reconnaissance, et donc d’être sauvée de l’exploitation.
Sur ce besoin d’être sauvée de l’exploitation, deux choses. Premièrement pour citer Itzia Zigar : « Meuf et toi, comment es-tu déguisée ? Qui t’a dit que ton esthétique portait le sceau de garantie antipatriarcale » (ibid, p.57) : la féminité de classes supérieures, si elle est plus policée et moins artificielle, n’en est pas dénuée d’injonctions pour autant (Favier, 2021). Deuxièmement, Loana a tenté de se sauver elle-même et une minijupe turquoise et des sandales à plateformes blanches, se constituent comme les armes à sa disposition à un instant T.
La télé-réalité : convertir ses stigmates en valeur médiatique.
En effet, la télé-réalité a été pour Loana un moyen de capitaliser sur son assignation genrée et de classe, qui constituent pour elle des stigmates par ailleurs. Toutefois cette capitalisation est reliée à une exposition massive, et en cela, la situation de Loana est particulière. Du mariage (Kollontaï & Stora-Sandor, 2001) aux hôtesses d’accueil (Schütz, 2018), les femmes de classes populaires sont nombreuses à avoir utilisé leur capital érotique (Hakim, 2011) pour se rémunérer, mais le font discrètement, et n’en tirent que rarement un gain conséquent.
La télé-réalité est une façon de convertir ce pour quoi les femmes de classes populaires sont discréditées dans l’espace public, en espérant un gain plus conséquent et sans se polisser ni se respectabiliser : la télé-réalité convertit des féminités dévalorisées, en valeur médiatique. Un·e bonne candidat·e de télé-réalité est un·e candidat·e authentique et avec une « forte personnalité », ce qui va garantir des « histoires fortes » (i.e intenses et sur la durée). Or, la valorisation du débordement, de l’authentique, du naturel fonctionne très bien avec les imaginaires classistes entourant la figure de la cagole :
« En résumé, la femme traitée de cagole, la cagole, paraît « trop tout » : elle a trop d’accent, elle parle trop fort, elle est trop moulée, trop décolletée, trop bronzée, trop maquillée, trop voyante, trop pailletée, trop dorée, trop « qui se veut sexy » (même quand son physique ne s’y prête guère), trop présente, elle a les cheveux trop peroxydés ou trop noirs, elle affiche un habillement trop décalé par rapport à son âge, son poids ou les circonstances » (Tourre-Malen, 2021)
Pour marcher dans la télé-réalité, les candidat·e·s doivent donc signifier leur authenticité, et la classe fonctionne comme un de ces signifiants. Dans un marché du travail où les femmes de classes populaires doivent fournir beaucoup de travail émotionnel, qui consiste majoritairement à se taire pour faire attention à l’autre et anticiper ses besoins (Hochschild et al., 2017), la télé-réalité propose un travail émotionnel basé sur l’individualisme expressif (Menger, 2002), réservé plutôt à la bourgeoisie culturelle. Loana, qui n’avait pas pu entamer d’études, était destinée a priori plutôt à ces métiers du secteur des services ou plus spécifiquement, comme elle le faisait déjà, au travail du sexe.
J’ai essayé ici de reconstituer au mieux les raisons matérielles qui expliquent le passage de Loana dans le Loft : il s’agit d’un travail pas pire qu’un autre. Ainsi, loin d’être une bimbo naïve Loana a, comme nombre de femmes de classes populaires avant et après elle, usé de son capital érotique afin de gagner de l’argent. Et elle a en partie réussi : sans ce passage télévisuel, celle qui vivait dans 15m2 avec sa mère n’aurait jamais pu accéder au cadre matériel confortable qui a été le sien les années qui ont suivi le Loft. Néanmoins, cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de responsabilités à tirer de son décès, y compris dans notre camp politique.
Des responsabilités structurelles
Je ne traiterai pas dans cette partie de la réception par les publics. En effet, excepté la thèse d’Elodie Kredens qui date de 2008, aucune étude sur la réception des publics n’a été conduite. Je ne souscris pas cependant à l’hypothèse d’un public « sadique », qui aurait adoré voir la chute de Loana. Ce mépris teinté de pathologisation, venue de vieux hommes blancs cisgenres hétérosexuels, ne comprend rien à l’empathie et à l’identification de celles qui voient leurs amies, leurs modèles, ou elles-mêmes, en Loana et en d’autres candidates hyperféminines.
Le mépris de la bourgeoisie culturelle : un cadrage classiste…
Dans sa thèse, Elodie Kredrens (2008) met en lumière le cadre évaluatif négatif porté sur Loft Story par la presse mainstream. Elle qualifie ce dernier de « cadre du néant » (p. 216) marquant par là le sceau de la banalité, du « vide intellectuel » (p. 218) de Loft Story.
La presse mainstream, et les (auto)proclamés intellectuels qui publient dans ses pages sont les dépositaires de la légitime faculté de juger (Bourdieu, 1979). En rejetant la banalité, en ramenant « l’univers de Loft Story à l’univers du quotidien ménager et corporel » (Kredens, ibid, p.217), le regard pur de l’observateur légitime se place en rupture avec l’ordinaire et les attitudes ordinaires à l’égard du monde, qui ne mériteraient même pas d’être représentées. Or « rejeter l’humain c’est évidemment rejeter ce qui est commun, ‘facile’, c’est-à-dire immédiatement accessible » (Bourdieu, ibid, p.33) : condamner la télé-réalité pour son néant et son « vide intellectuel » c’est alors une fois de plus affirmer sa distinction en stigmatisant ce contenu culturel populaire.
Toutefois, dans le cadre de la télé-réalité de vie collective (comme Loft Story), ce qui produit le contenu sont des individus lambda, des « candidat·e·s ». Les candidat·e·s stars (comme Loana, mais aussi Adixia Romaniello, Jessica Thivenin, Julien Tanti) étant majoritairement issu·es des classes populaires, la distinction de classe s’affirme ainsi doublement : par le dégoût pour la pratique culturelle de la télé-réalité, mais aussi pour les individus vulgaires qui la composent.
Les hommages emphatiques qui émanent depuis trois jours par les antennes de la Maison de la radio, profitant de sa mort pour faire de la vie de Loana une tragédie sadique, ne sont que la version – peut-être finale – de ce processus de distinction sociale. Le voyeurisme de la télé-réalité est ce qui l’a tué, car le dispositif audiovisuel comme les publics de cette dernière seraient malsains par essence. Sa mort, d’autant plus si elle est tragique, vient confirmer tout le narratif nourrit médiatiquement depuis des années quant à “l’indignation apocalyptique” (Mehl, 2003), que constitue Loft Story, “un enjeu de vie et de mort” voire “de civilisation”.
La mort de Loana apparaît alors comme une prophétie autoréalisatrice : le récit idéal pour fermer la boucle de la tragédie que serait la télé-réalité. Cette dévaluation de la télé-réalité, faite à la fois d’un mépris des publics et des individus soi-disant vulgaires qui la composent a des effets matériels.
… qui a des conséquences matérielles bien réelles.
Des trajectoires professionnelles contraintes
Le passage par la télé-réalité appose aux candidat·es son sceau d’illégitimité, en faisant d’elleux des travailleur·euses à part, voire des non-travailleur·euses du fait de leur supposée oisiveté. Ce stigmate les bloque dans leur vie professionnelle pour pouvoir exercer d’autres métiers, comme me le confiait Esther, une candidate de télé-réalité :
Moi : Au niveau des réseaux sociaux comment ça se passait ?
Esther (candidate) : Moi j’avais supprimé tous mes réseaux sociaux après la télé, tout, je voulais me faire oublier. Parce que du moment où tu veux être dans le cinéma en tant que acting, comédie, mais vraiment dans le cinéma, la télé-réalité est vraiment très mal vue du milieu du cinéma. Et ça je le savais pas avant.
Moi : Tu l’as appris comment ?
Esther (candidate) : En discutant avec un producteur qui m’a dit « Ouais ce sera pas possible parce que t’as fait de la télé-réalité, on veut pas des teubés [gens bêtes] de la télé-réalité à nos films. Après je leur ai dit ”Oh on est pas tous teubés, on, y a des, c’est comme dans la vraie vie, y a des cons et des bons partout, y a des teubés et y a certains moments où nous même on va sortir des conneries ou quoi que ce soit, et même vos acteurs aussi vous connaissez pas leur vie privée. Y en a certains des acteurs que vous associez à vos films c’est des racistes, c’est des homophobes, c’est des trucs comme ça et tout. Et vous vous nous associez pas à ça parce que on a fait de la télé ?” ».
Entretien réalisé le 19/11/2022 avec Esther (candidate ayant participé à un seul programme en 2013).
Avoir fait de la télé-réalité peut donc être discriminant, car les producteurs ne veulent pas « associer » leur image à celle des « teubés » de la télé-réalité. La méconnaissance de ce stigmate de la télé-réalité par rapport aux professions artistiques (plus légitimées) est le résultat d’une méconnaissance des hiérarchies culturelles, qui s’explique notamment par le fait qu’Esther est la moins bien dotée des candidat·es avec lesquelles je me suis entretenue en termes de capital culturel (c’est par exemple la seule à ne pas avoir entamé d’études post-bac).
En outre, il n’est pas nécessaire d’avoir fait une longue carrière dans la télé-réalité pour risquer d’être stigmatisée. Au contraire, il suffit souvent d’un seul passage dans un programme télé, aussi court soit-il. Être ainsi bloquée dans sa trajectoire professionnelle limite grandement les possibilités pour les candidat·es, qui ne peuvent que faire avec leur nouvelle image publique.
Moi : Et comment tu reliais ce métier de l’influence et celui de la télé-réalité ?
Alice (candidate) : Euh c’est une continuité hein. En fait une fois que t’as fait de la télé, t’es un peu en image publique, et moi j’avais peur, en fait c’est la peur qui te fait faire ça, t’es pas obligée d’être sur les réseaux quand tu fais de la télé, mais t’as tellement peur de te dire bah maintenant quel métier je vais pouvoir faire après la télé, bah forcément y a que ça. Donc t’es un peu dans l’emprise de toi-même, de te dire je vais bosser à mon compte, c’est la continuité et euh c’est vrai que même moi qui ait pas énormément buzzé, mais après la télé t’as quand même un passage de 6mois/1an où tu peux être sûre que les gens vont te reconnaître quand même.
Moi : T’avais l’impression d’être bloquée après avoir fait de la télé ?
Alice (candidate) : Ah ouais complètement, clairement t’es bloquée c’est un cercle vicieux, d’où après tous les marchés, les Magali Berdah ou autre, c’est une continuité qui est plutôt intelligente. À partir du moment où t’as une image publique et que tu passes à la télé, je vois pas quel métier tu pourrais faire, honnêtement si t’as un métier dans les bureaux qui est un métier un peu caché à la limite, t’as toujours le jugement des collègues, et puis en France en plus c’est assez faux-cul parce que tu peux être sûre que tout le monde connaît la télé, mais t’as toujours euh la personne qui va critiquer Euh t’as fait d’la télé, alors que c’est le premier à regarder de la télé. Moi j’ai eu des situations où j’allais chez le dentiste. La dentiste elle m’a dit que c’est pas qu’elle était fan de moi, mais qu’elle était fan de télé, donc là déjà tu te dis ton dentiste qui a fait un Bac + 5 il regarde ça tous les soirs, il est obnubilé par ça tu te dis quel impact ça a quoi. J’peux pas bosser, t’es assimilée à ça comme une personnalité publique, pas comme un futur collègue, pas…
Entretien réalisé le 05/11/2022 avec Alice (candidate ayant participé à un seul programme en 2021).
Faire fructifier sa notoriété nouvellement acquise, son « image publique », semble alors être la seule option pour des candidat·e·s qui, souvent n’ont pas fait les études adaptées à des métiers « de bureaux » (ici, l’ex-candidate a fait des études d’audiovisuel et de photographie). Iels se retrouvent bloqué·e·s dans un « cercle vicieux » où les métiers de l’influence semblent être les seuls à leur portée puisqu’iels sont sorties de la normalité qui pourrait leur permettre d’être considéré·e·s comme des personnes respectables, employables et qualifiées.
Dès lors, on comprend mieux les différentes apparitions médiatiques de Loana après le Loft. Si elle a essayé tant bien que mal de sortir de ce stigmate de bimbo de télé-réalité (elle disait en interview « laissez-moi vous prouver que je suis autre chose »), enfermée dans des imaginaires classistes et sexistes, elle ne pouvait pas être autre chose que Loana du Loft. Si ces quelques apparitions médiatiques récentes ont pu être lues comme une tentative de réparer une faille narcissique, ou une réponse à une « addiction » à la notoriété (ou autre lecture pathologisantes), nous pouvons alors également y voir un besoin assez simple dans la société capitaliste : gagner de l’argent en contexte contraint.
Une non-reconnaissance en tant que travailleur·euse·s .
Enfin, j’aimerais parler ici de la perception de la télé-réalité depuis notre camp politique. En effet, la télé-réalité est une industrie culturelle. Du point de vue de la production, les routines sont standardisées pour être les plus rentables possibles, et comme partout, les budgets s’amenuisent en même temps que les cadences de travail explosent.
Si Loana n’a pas expérimenté avec le Loft l’augmentation des rythmes de travail que connaissent les candidat·es actuel·les, elle a toutefois connu les prémices de l’industrie. Son image et sa vie entière ont été exploitées sans son consentement éclairé, dans un milieu nouveau pour elle et dont elle ne connaissait pas les codes : chaque miette accessible a été marchandisée. Si ce mode de fonctionnement est évidemment nauséabond, on n’avait (heureusement) pas attendu le Loft pour se rendre compte qu’une industrie broie les individus.
Sans pour autant retirer leurs responsabilités à Endemol et M6, il serait politiquement un leurre de croire en leur bonne volonté : ces entreprises suivant une logique de pur profit, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’elles aient exploité Loana le plus possible. Mais s’il n’y avait rien à attendre du marché libéral de l’audiovisuel et ses logiques capitalistes, Loana n’était pas condamnée à être seule pour autant
En effet, ce que l’on apprend assez tôt quand on s’intéresse à la lutte des classes, c’est que les travailleur·euse·s n’ont pas obtenu des droits grâce à la bonne volonté de leurs patrons, mais que ces droits sont les fruits de mobilisations collectives. Ainsi, si les cadrages de la télé-réalité comme « néant » restaient ceux de la presse quotidienne nationale, cela ne poserait à la limite pas tant de problèmes, mais ces cadrages infusent nécessairement dans l’espace public.
Dans le cadre de ma thèse, j’ai rencontré plusieurs responsables, passés et actuels, de syndicats de l’audiovisuel. Au-delà de la méconnaissance de leur statut juridique de travailleur·euses, on m’a également glissé hors entretien que « raconter sa vie en maillot de bain, ce n’est pas un vrai travail ». C’est bien ici le genre « télé-réalité », et ce qu’il induit comme « raconter sa vie en maillot de bain », qui pose problème, redoublé de l’acception androcentrée et putophobe de ce que serait un « vrai » travail (i.e un travail exempt du port du bikini).
Se pose alors la question suivante : qu’est-ce qu’un « vrai » travail, et encore plus un·e « vrai·e » travailleur·euse ? Et si une fille de classes populaires ne « compte » pas car elle est en bikini, qu’est-ce que cela dit de nos milieux ? Se rejoue alors à nouveau l’économie masculine et bourgeoise de la signification que j’évoquais plus haut : il faudrait être une « bonne » victime du capitalisme, et une « bonne » victime est soit complètement naïve et aveuglée (et alors il faudrait la sauver), soit elle résiste avec les « bonnes » armes. Dès qu’elle sort des cadres de la respectabilité, la féminité empêche d’être un sujet politique digne d’intérêt : une minijupe turquoise et des sandales à plateforme blanches ne peuvent pas être des armes pour résister.
En somme, il y avait des gens qui connaissaient mieux le milieu de la production audiovisuelle que Loana (et que les plus de 2600 participant·es à des émissions de télé-réalité de vie collective depuis 2001), et qui auraient pu participer à sa protection en tant que travailleuse de l’audiovisuel. J’ai conscience des difficultés de fonctionnement des syndicats à l’heure actuelle, et qu’une organisation collective se fait d’abord avec les travailleur·euses qui la composent. Il me semble toutefois qu’au-delà d’une méconnaissance de la télé-réalité, se joue une hostilité profonde à l’égard de ce genre audiovisuel, ancré dans des cadres de pensées classistes et sexistes sur ce qu’est un « vrai » travail, et un « vrai » sujet politique.
Conclusion : Loana ou la fausse évidence du tragique.
En résumé, si c’est la misogynie et le classisme, et parfois les nôtres, qui ont tué Loana du Loft, Loana Petrucciani, la personne (car elle a vécu avant et après le Loft) est peut-être morte d’autre chose. On ne peut ignorer notamment sa trajectoire marquée par l’inceste qu’elle a subi de son père, et dont les victimes meurent précocement en comparaison de la population générale. La télé-réalité, c’était pour elle une promesse de ne pas en plus enchaîner les « taffs de merde » où « il faut respecter les patrons et fermer sa gueule »[4].
Réduire la mort de Loana à un narratif tragique et moralisateur sur la télé-réalité, c’est ignorer les conditions matérielles et symboliques bien plus larges qui ont structuré sa trajectoire et celle de tant d’autres femmes. Ce que la bourgeoisie culturelle pleure, ce n’est pas sa mort, c’est sa mort télévisée : on n’aurait probablement pas assisté aux mêmes émois pour la mort d’une ex gogo danseuse de 48 ans. Ce que j’essaie de dire par là, sans retirer à M6 et Endemol leur responsabilité, c’est qu’on ne saura jamais si Loana Petrucciani sans le Loft ne serait pas morte à 48 ans, de solitude en tant qu’ex travailleuse du sexe, des suites de l’inceste, de précarité, et que pour elle ça valait la peine d’essayer d’avoir une autre vie.
Concernant les enseignements que nous apportent Loana, deux choses peuvent être formulées.
Premièrement sur la télé-réalité : si les candidat·es savent un peu plus à quoi s’attendre aujourd’hui qu’en 2001, iels restent absent·e·s des conventions collectives de l’audiovisuel, donc subissent un flou juridique en plus d’une non-reconnaissance plus générale de leur activité et de leur qualité de travailleur·euses. Cette non-reconnaissance ne peut être que la porte ouverte à plus de potentielles « brebis sacrificielles »[5].
Deuxièmement : des filles broyées par le capitalisme et le patriarcat et qui résistent avec leurs talons à plateformes et leurs minijupes, il y en a beaucoup, et ce dans un contexte où une partie du milieu féministe, et plus largement du milieu militant, reste toujours profondément abolitionniste et hostile à toute expression de genre hyperféminine. Penser l’hyperféminité comme acte de résistance et les bimbos comme sujets politiques s’inscrit alors dans la continuité des réflexions des fems et des travailleuses du sexe, invitant à ne pas considérer la généralisation des normes masculines, y compris esthétiques, comme un progrès.
Bibliographie
- Bourdieu, P. (1979). La distinction : Critique sociale du jugement. Éditions de Minuit.
- Favier, E. (2021). Se forger un corps « désirable dans le pouvoir ». L’apprentissage d’une féminité dirigeante à l’ENA. Genèses, 123(2), 49‑68. Cairn.info. https://doi.org/10.3917/gen.123.0049
- Hakim, C. (2011). Erotic capital : The power of attraction in the boardroom and the bedroom. Basic Books.
- Hochschild, A. R., Fournet-Fayas, S., & Thomé, C. (2017). Le prix des sentiments : Au coeur du travail émotionnel. La Découverte.
- Kollontaï, A. M., & Stora-Sandor, J. (2001). Marxisme & révolution sexuelle. La Découverte.
- Kredens, E. (2008). La réception « publique » et « privée » de la télé-réalité : De la sphère médiatique aux jeunes publics (Vol. 1‑2) [Thèse de doctorat]. Université Jean Moulin.
- Mehl, D. (2003). Le public de Loft Story : Distance et connivence. https://doi.org/10.3406/memor.2003.2641
- Menger, P.-M. (2002). Portrait de l’artiste en travailleur : Métamorphoses du capitalisme. Seuil.
- Nadaud-Albertini, N. (2013). 12 ans de téléréalité, au delà des critiques morales. INA.
- Schütz, G. (2018). Jeunes, jolies et sous-traitées : Les hôtesses d’accueil. La Dispute. https://shs.cairn.info/jeunes-jolies-et-sous-traitees-les-hotesses-d-accueil–9782843032905
- Tourre-Malen, C. (2021). La figure marseillaise de la « cagole » : Hyperféminité assumée versus vulgarité stigmatisée? Recherches féministes, 34(1), 105. https://doi.org/10.7202/1085244ar
- Ziga, I., Masy, C., & Moquet, D. (2020). Devenir chienne. Éditions Cambourakis.
Notes
- [1]Interview de Loana Petruciani pour Le Parisien, 18 septembre 2015, à retrouver ici : https://www.leparisien.fr/video/video-notre-rencontre-avec-loana-la-tv-ma-exploitee-comme-je-lai-exploitee-25-03-2026-XMLE74QBORE5LEMUVUCUHGVGBM.php
- [2] Interview de Jérémy Michalak (un des producteurs de La Grosse Equipe, ayant notamment produit Les Anges de la télé-réalité), 4 mai 2018, à retrouver ici : https://www.lemonde.fr/televisions-radio/article/2018/05/04/jeremy-michalak-la-telerealite-se-consomme-comme-une-fiction_5294327_1655027.html
- [3] La Cour de cassation de la chambre sociale de Paris acte définitivement la requalification des « contrats de participation » des candidat·e·s en contrat de travail le 3 juin 2009. L’arrêt est à retrouver ici : https://www.legifrance.gouv.fr/juri/id/JURITEXT000020708141/
- [4] Entretien réalisé avec Morgan le 27/01/2025, candidate ayant participé à deux programmes à partir de 2023.
- [5] Entretien réalisé avec Emma le 29/03/2024, monteuse d’émissions de télé-réalité de vie collective depuis 2016.
