revue de critique communiste

revue de critique communiste

Vous lisez
Penser la dégradation du travail avec Harry Braverman
11 septembre 2026

Penser la dégradation du travail avec Harry Braverman

Extrait de l’introduction d’un numéro de « Socio-économie du travail »


La question du travail est souvent abordée sous l’angle de la destruction des emplois induite par les changements technologiques, en particulier le développement et la diffusion de l’intelligence artificielle. Cela laisse de côté les questions de l’organisation du travail, de la dégradation de celui-ci et des souffrances qu’elle engendre, mais aussi de la lutte des classes. 

Les Editions sociales ont judicieusement republié en 2023 le livre classique de Harry Braverman : « Travail et capitalisme monopoliste », initialement paru en anglais en 1974. La revue « Socio-économie du travail » vient de consacrer son dernier numéro à des analyses qui prolongent et actualisent le travail de Braverman, permettant d’interroger les formes prises par la dégradation du travail. Nous publions un extrait de l’introduction de ce numéro.

Ce numéro de la revue Socio-économie du travail trouve ses origines dans la journée d’études organisée en 2024 à l’Université Paris-Dauphine, portant sur l’actualité des analyses faites par Braverman. Nous remercions Classiques Garnier de nous avoir autorisé à reproduire une partie de l’introduction. 

***

L’ouvrage a donné naissance à une série de débats qui ont été regroupés au sein d’un courant théorique qu’on a nommé Labour Process Theory [LPR, en français « théorie du procès de travail », NDLR], présent en économie, en sociologie, en comptabilité et en théorie des organisations, où cette approche a largement nourri les études critiques en management (Omidi et al., 2023). 

Aujourd’hui, on distingue quatre vagues au sein de la LPT (Thompson et Newsome, 2004), dont la première est directement liée à la parution de TCM [Travail et capitalisme monopoliste, NDLR] et aux thèses sur la taylorisation du processus de travail et sur la déqualification (Zimbalist, 1979). 

On y trouve des études de cas conduites par des continuateurs de Braverman, comme celles de l’historien David Noble (1979). Celui-ci poursuit les intuitions de TCM concernant le changement technologique à travers une recherche consacrée au développement de la machine-outil à commande numérique. Pour Noble, la technologie n’est pas une variable indépendante, mais le produit de choix sociaux en vue de mieux contrôler le processus de travail dans l’industrie.

La deuxième vague est marquée par des travaux qui se sont intéressés aux formes variées que peuvent prendre les mécanismes de contrôle des travailleurs (Edwards, 1979, Friedman, 1977, Burawoy, 1979, 1985). Cette recherche a produit des études détaillées de stratégies de contrôle, de dynamiques de déqualification, mais également de qualification et de résistances de travailleurs, et a fourni le « cœur » de la LPT depuis Braverman (Thompson et Smith, 2024). 

Ces travaux montrent que le taylorisme n’est pas la seule stratégie disponible entre les mains de l’employeur et que la résistance des travailleurs est cruciale pour comprendre les formes que prend le contrôle, qui lui-même s’inscrit dans des contextes institutionnels et socio-économiques variés. Il y a eu ainsi « un effort conscient pour réintroduire de la résistance, mais davantage comme un moteur des changements dans le capitalisme que comme la démonstration de la manière dont celui-ci pourrait être renversé » (Thompson et Newsome, 2004, p. 139). En cela, la résistance ne renvoie pas ou plus à la lutte de classes, mais aux différentes réponses des travailleurs aux stratégies managériales.

Par exemple, Edwards (1979) décrit l’existence de plusieurs « systèmes de contrôle » qui se sont succédé dans l’histoire. Ils répondent à des impératifs de marché, mais aussi à l’action collective des travailleurs, et leur objectif est de réduire l’indétermination dans le processus de travail. Selon Edwards, ces systèmes sont des façons de coordonner les différentes composantes du contrôle, notamment la direction du travail, l’évaluation du travail accompli et la discipline au travail. 

Ainsi, on trouve un « contrôle simple » dans les petites entreprises, où la direction exerce ouvertement son pouvoir, arbitrairement et personnellement. Dans ce type de structure, l’employeur intervient dans le processus de travail, dans l’embauche du personnel et dans la discipline. Ce système correspond à une production peu standardisée qui nécessite une supervision continue du travail en groupe. 

Mais, selon Edwards, certaines firmes pour grandir ont dû aller au-delà d’un contrôle simple. À mesure que celles-ci employaient des centaines ou des milliers d’ouvriers, la distance entre ceux-ci et l’encadrement devenait plus grande. Des nouvelles méthodes de contrôle ont alors émergé, plus formelles et plus structurées. Elles visaient à rendre le contrôle moins visible aux yeux des travailleurs : le contrôle était le produit non plus de la présence du contremaître, mais de « la technologie ». C’est le « contrôle technique », où le contrôle est intégré au processus physique de travail, au sein des machines et autres équipements. 

Il s’agit là du contrôle décrit par Braverman, où le contremaître n’a plus d’initiative, mais devient un agent œuvrant à l’exécution des diktats de l’organisation du travail. La résistance au contrôle technique sous la forme de grèves de cols bleus a conduit les employeurs à chercher de nouvelles solutions comme le « contrôle bureaucratique ». Ici, le contrôle est intégré au sein des rapports sociaux de l’entreprise. Il se caractérise par l’institutionnalisation de la hiérarchie, où la norme remplace le pouvoir du contremaître. Le travail est organisé et dirigé par un ensemble de règles et de procédures, le travail de chaque salarié est formalisé par des critères associés au poste de travail plutôt qu’à des ordres spécifiques.

De façon analogue, Friedman (1977) montre que la déqualification n’est pas la seule stratégie poursuivie par l’employeur pour l’ensemble de la main-d’œuvre. En effet, plusieurs stratégies de contrôle peuvent coexister. Une direction peut mettre en place une « autonomie responsable » qui vise à faciliter l’adaptation des travailleurs à de nouvelles circonstances de façon favorable à l’entreprise. La direction donne de l’autonomie aux travailleurs pour gagner leur confiance et gagner en légitimité. 

Qui plus est, l’autonomie responsable peut être réservée à une partie de la main-d’œuvre, soit les travailleurs permanents, soit ceux travaillant chez des donneurs d’ordres, tandis que le contrôle direct est destiné aux travailleurs temporaires ou aux entreprises sous-traitantes. Le contrôle est donc obtenu par la segmentation de la main-d’œuvre au sein d’une même entreprise ou entre des entreprises. Au lieu d’une homogénéisation de la main-d’œuvre, comme le décrit Braverman, on assisterait plutôt à sa différenciation.

Une dernière contribution importante issue de la deuxième vague de LPT est celle de Burawoy (1979, 1985). Pour lui, malgré la dimension antagoniste du rapport entre travail et capital, les travailleurs peuvent aussi aligner leurs intérêts avec ceux de l’entreprise. Des rapports de coopération peuvent exister dans un « régime hégémonique » où l’intérêt de l’entreprise est aussi celui des travailleurs. La situation despotique décrite par Braverman ne serait déjà plus en vigueur dans le capitalisme monopoliste étudié par Burawoy, dans la mesure où l’apparition de grands monopoles rend un régime hégémonique possible, tandis que le despotisme est permis par la concurrence entre les entreprises. 

Dans les grandes entreprises, des « appareils politiques » comme la négociation collective, le salaire indirect, ou un marché du travail interne, contribuent au consentement à l’exploitation. De la même façon, les travailleurs peuvent aussi créer des espaces d’autonomie, où ils créent un sens d’accomplissement au travail. Le conflit est horizontalisé et porte sur le prestige au travail (Burawoy, 1979). Ainsi, l’analyse ne doit plus chercher à étudier la dynamique entre contrôle et résistance, mais les liens réciproques entre contrôle et consentement (Thompson et Newsome, 2004).

La troisième vague de la LPT se développe en réponse à l’émergence d’enjeux nouveaux, comme les modèles organisationnels qui se veulent alternatifs au taylorisme dans les années 1990, à l’image du lean management, ou à la financiarisation de l’économie et ses effets sur les entreprises (Thompson, 2003). Cette vague vise, d’un côté, à répondre aux discours enthousiastes sur le lean qui font suite à la publication de The Machine That Changed the World (Womack et al., 1990) et qui voient dans le lean la possibilité d’un « taylorisme démocratique » (Adler, 1995). 

En effet, à partir de la fin des années 1970, les constructeurs automobiles en Europe et aux États-Unis voient dans le leanun moyen de dépasser les difficultés auxquels ils font face en termes de profitabilité et de motivation de la main-d’œuvre (Pardi, 2021). Le lean promet des usines flexibles et une main-d’œuvre impliquée dans la production à travers une série d’innovations organisationnelles, telles que le juste-à-temps, le zéro défaut, le système de suggestions (kaïzen), les « cercles de qualité », le travail en équipes semi-autonomes, etc. 

Pourtant, les travaux qui s’inscrivent dans la LPT montrent plutôt que le lean se traduit dans les faits par un « management par le stress » (Parker et Slaughter, 1990) et par les efforts des directions pour dissoudre les collectifs de travail. Celles-ci peuvent par exemple utiliser les syndicats comme une courroie de transmission des nouvelles pratiques de management (Stewart et Garrahan, 1995 ; Stewart et al., 2006).

Enfin, à partir de la fin des années 2000, une nouvelle vague de travaux poursuit ces efforts visant à connecter l’étude du processus de travail aux enjeux de l’économie politique globale, marqués par la mondialisation et par la crise économique de 2008. De nouveaux travaux accordent une place plus importante aux interactions entre le processus de travail et les dynamiques extérieures à celui-ci, avec l’idée que « les événements qui se produisent au sein du processus de travail sont fortement influencés par des facteurs qui lui sont exogènes » (Thompson et Smith, 2024). 

Les auteurs qui s’inscrivent dans cette dernière vague soulignent les paradoxes et décalages présents dans les situations contemporaines de travail – l’implication ou encore les efforts toujours croissants attendus des salariés contre un désengagement toujours plus fort des employeurs –, en les reliant à la financiarisation de l’économie. C’est ce que Thompson analyse quand il écrit que « la crise financière mondiale a mis la question de la financiarisation au premier plan. Pourtant, il est notable que les conséquences microéconomiques dysfonctionnelles de la financiarisation au niveau des entreprises ont largement été ignorées et restent inchangées » (2013, p. 472). 

De surcroît, Thompson (2013) relie quatre domaines institutionnels entre eux : l’accumulation, les entreprises, le travail et l’emploi, en vue de fournir une analyse multi-scalaire grâce à la thèse du capitalisme déconnecté. Cette déconnexion réside dans le fait que des objectifs peuvent être qualifiés de contradictoires pour les employeurs tant au niveau du travail qu’au niveau de l’emploi (un haut niveau de rendement est extrait du travail, sans système d’emploi en adéquation). 

Les emplois se trouvent davantage contrôlés et soumis à une injonction plus forte en termes de performance. Il en sort que, malgré de grands changements dans l’économie mondiale, il n’y a pas de rupture majeure dans le capitalisme : chaque proclamation d’un nouveau moment (lean, postfordisme, économie de la connaissance, pour ne citer quelques exemples) est finalement une surestimation de la nouveauté (Thompson, 2003).

Avec le temps, la LPT a pris la forme d’une « science normale », dans la mesure où elle fonctionne comme une communauté de recherche qui partage des objets, des concepts et des résultats. Ceci facilite un certain degré de cumulativité, dans le sens où de nouveaux résultats ou outils sont progressivement ajoutés à la théorie. Cette cumulativité a permis de poursuivre des recherches sur les transformations du travail à une période de creux dans les conflits du travail en Europe. 

Elle a aussi permis de penser l’organisation du travail en lien avec des forces plus larges dans l’économie et la société (Bagnardi et Maccarrone, 2023). Enfin, elle a permis ces dernières années de s’attaquer à de nouveaux défis. En lien avec la littérature sur les global value chains, les global commodity chains et les global production networks, la LPT a éclairé la place du travail dans la globalisation (Newsome et al., 2015). 

L’économie de plateforme a aussi fait l’objet d’une recherche intense, notamment à partir de la contribution fondatrice de Gandini (2019). Cette recherche souligne que les plateformes numériques posent un problème à l’analyse, dans la mesure où elles déplacent le point of production et remettent en cause la notion de « lieu de travail », centrale dans l’analyse de Braverman et de la LPT. Enfin, elle a porté son attention sur les nouvelles formes de segmentation de la main-d’œuvre, comme sa racialisation (Kenny et Webster, 2021 ; Piro et Sacchetto, 2021).

11 septembre 2026

Penser la dégradation du travail avec Harry Braverman

La question du travail est souvent abordée sous l’angle de la destruction des emplois induite par les changements technologiques, en particulier le développement et la diffusion de l’intelligence artificielle. Cela laisse de côté les questions de l’organisation du travail, de la dégradation de celui-ci et des souffrances qu’elle engendre, mais aussi de la lutte des classes. 

Les Editions sociales ont judicieusement republié en 2023 le livre classique de Harry Braverman : « Travail et capitalisme monopoliste », initialement paru en anglais en 1974. La revue « Socio-économie du travail » vient de consacrer son dernier numéro à des analyses qui prolongent et actualisent le travail de Braverman, permettant d’interroger les formes prises par la dégradation du travail. Nous publions un extrait de l’introduction de ce numéro.

Ce numéro de la revue Socio-économie du travail trouve ses origines dans la journée d'études organisée en 2024 à l'Université Paris-Dauphine, portant sur l'actualité des analyses faites par Braverman. Nous remercions Classiques Garnier de nous avoir autorisé à reproduire une partie de l'introduction. 

***

L’ouvrage a donné naissance à une série de débats qui ont été regroupés au sein d’un courant théorique qu’on a nommé Labour Process Theory [LPR, en français « théorie du procès de travail », NDLR], présent en économie, en sociologie, en comptabilité et en théorie des organisations, où cette approche a largement nourri les études critiques en management (Omidi et al., 2023). 

Aujourd’hui, on distingue quatre vagues au sein de la LPT (Thompson et Newsome, 2004), dont la première est directement liée à la parution de TCM [Travail et capitalisme monopoliste, NDLR] et aux thèses sur la taylorisation du processus de travail et sur la déqualification (Zimbalist, 1979). 

On y trouve des études de cas conduites par des continuateurs de Braverman, comme celles de l’historien David Noble (1979). Celui-ci poursuit les intuitions de TCM concernant le changement technologique à travers une recherche consacrée au développement de la machine-outil à commande numérique. Pour Noble, la technologie n’est pas une variable indépendante, mais le produit de choix sociaux en vue de mieux contrôler le processus de travail dans l’industrie.

La deuxième vague est marquée par des travaux qui se sont intéressés aux formes variées que peuvent prendre les mécanismes de contrôle des travailleurs (Edwards, 1979, Friedman, 1977, Burawoy, 1979, 1985). Cette recherche a produit des études détaillées de stratégies de contrôle, de dynamiques de déqualification, mais également de qualification et de résistances de travailleurs, et a fourni le « cœur » de la LPT depuis Braverman (Thompson et Smith, 2024). 

Ces travaux montrent que le taylorisme n’est pas la seule stratégie disponible entre les mains de l’employeur et que la résistance des travailleurs est cruciale pour comprendre les formes que prend le contrôle, qui lui-même s’inscrit dans des contextes institutionnels et socio-économiques variés. Il y a eu ainsi « un effort conscient pour réintroduire de la résistance, mais davantage comme un moteur des changements dans le capitalisme que comme la démonstration de la manière dont celui-ci pourrait être renversé » (Thompson et Newsome, 2004, p. 139). En cela, la résistance ne renvoie pas ou plus à la lutte de classes, mais aux différentes réponses des travailleurs aux stratégies managériales.

Par exemple, Edwards (1979) décrit l’existence de plusieurs « systèmes de contrôle » qui se sont succédé dans l’histoire. Ils répondent à des impératifs de marché, mais aussi à l’action collective des travailleurs, et leur objectif est de réduire l’indétermination dans le processus de travail. Selon Edwards, ces systèmes sont des façons de coordonner les différentes composantes du contrôle, notamment la direction du travail, l’évaluation du travail accompli et la discipline au travail. 

Ainsi, on trouve un « contrôle simple » dans les petites entreprises, où la direction exerce ouvertement son pouvoir, arbitrairement et personnellement. Dans ce type de structure, l’employeur intervient dans le processus de travail, dans l’embauche du personnel et dans la discipline. Ce système correspond à une production peu standardisée qui nécessite une supervision continue du travail en groupe. 

Mais, selon Edwards, certaines firmes pour grandir ont dû aller au-delà d’un contrôle simple. À mesure que celles-ci employaient des centaines ou des milliers d’ouvriers, la distance entre ceux-ci et l’encadrement devenait plus grande. Des nouvelles méthodes de contrôle ont alors émergé, plus formelles et plus structurées. Elles visaient à rendre le contrôle moins visible aux yeux des travailleurs : le contrôle était le produit non plus de la présence du contremaître, mais de « la technologie ». C’est le « contrôle technique », où le contrôle est intégré au processus physique de travail, au sein des machines et autres équipements. 

Il s’agit là du contrôle décrit par Braverman, où le contremaître n’a plus d’initiative, mais devient un agent œuvrant à l’exécution des diktats de l’organisation du travail. La résistance au contrôle technique sous la forme de grèves de cols bleus a conduit les employeurs à chercher de nouvelles solutions comme le « contrôle bureaucratique ». Ici, le contrôle est intégré au sein des rapports sociaux de l’entreprise. Il se caractérise par l’institutionnalisation de la hiérarchie, où la norme remplace le pouvoir du contremaître. Le travail est organisé et dirigé par un ensemble de règles et de procédures, le travail de chaque salarié est formalisé par des critères associés au poste de travail plutôt qu’à des ordres spécifiques.

De façon analogue, Friedman (1977) montre que la déqualification n’est pas la seule stratégie poursuivie par l’employeur pour l’ensemble de la main-d’œuvre. En effet, plusieurs stratégies de contrôle peuvent coexister. Une direction peut mettre en place une « autonomie responsable » qui vise à faciliter l’adaptation des travailleurs à de nouvelles circonstances de façon favorable à l’entreprise. La direction donne de l’autonomie aux travailleurs pour gagner leur confiance et gagner en légitimité. 

Qui plus est, l’autonomie responsable peut être réservée à une partie de la main-d’œuvre, soit les travailleurs permanents, soit ceux travaillant chez des donneurs d’ordres, tandis que le contrôle direct est destiné aux travailleurs temporaires ou aux entreprises sous-traitantes. Le contrôle est donc obtenu par la segmentation de la main-d’œuvre au sein d’une même entreprise ou entre des entreprises. Au lieu d’une homogénéisation de la main-d’œuvre, comme le décrit Braverman, on assisterait plutôt à sa différenciation.

Une dernière contribution importante issue de la deuxième vague de LPT est celle de Burawoy (1979, 1985). Pour lui, malgré la dimension antagoniste du rapport entre travail et capital, les travailleurs peuvent aussi aligner leurs intérêts avec ceux de l’entreprise. Des rapports de coopération peuvent exister dans un « régime hégémonique » où l’intérêt de l’entreprise est aussi celui des travailleurs. La situation despotique décrite par Braverman ne serait déjà plus en vigueur dans le capitalisme monopoliste étudié par Burawoy, dans la mesure où l’apparition de grands monopoles rend un régime hégémonique possible, tandis que le despotisme est permis par la concurrence entre les entreprises. 

Dans les grandes entreprises, des « appareils politiques » comme la négociation collective, le salaire indirect, ou un marché du travail interne, contribuent au consentement à l’exploitation. De la même façon, les travailleurs peuvent aussi créer des espaces d’autonomie, où ils créent un sens d’accomplissement au travail. Le conflit est horizontalisé et porte sur le prestige au travail (Burawoy, 1979). Ainsi, l’analyse ne doit plus chercher à étudier la dynamique entre contrôle et résistance, mais les liens réciproques entre contrôle et consentement (Thompson et Newsome, 2004).

La troisième vague de la LPT se développe en réponse à l’émergence d’enjeux nouveaux, comme les modèles organisationnels qui se veulent alternatifs au taylorisme dans les années 1990, à l’image du lean management, ou à la financiarisation de l’économie et ses effets sur les entreprises (Thompson, 2003). Cette vague vise, d’un côté, à répondre aux discours enthousiastes sur le lean qui font suite à la publication de The Machine That Changed the World (Womack et al., 1990) et qui voient dans le lean la possibilité d’un « taylorisme démocratique » (Adler, 1995). 

En effet, à partir de la fin des années 1970, les constructeurs automobiles en Europe et aux États-Unis voient dans le leanun moyen de dépasser les difficultés auxquels ils font face en termes de profitabilité et de motivation de la main-d’œuvre (Pardi, 2021). Le lean promet des usines flexibles et une main-d’œuvre impliquée dans la production à travers une série d’innovations organisationnelles, telles que le juste-à-temps, le zéro défaut, le système de suggestions (kaïzen), les « cercles de qualité », le travail en équipes semi-autonomes, etc. 

Pourtant, les travaux qui s’inscrivent dans la LPT montrent plutôt que le lean se traduit dans les faits par un « management par le stress » (Parker et Slaughter, 1990) et par les efforts des directions pour dissoudre les collectifs de travail. Celles-ci peuvent par exemple utiliser les syndicats comme une courroie de transmission des nouvelles pratiques de management (Stewart et Garrahan, 1995 ; Stewart et al., 2006).

Enfin, à partir de la fin des années 2000, une nouvelle vague de travaux poursuit ces efforts visant à connecter l’étude du processus de travail aux enjeux de l’économie politique globale, marqués par la mondialisation et par la crise économique de 2008. De nouveaux travaux accordent une place plus importante aux interactions entre le processus de travail et les dynamiques extérieures à celui-ci, avec l’idée que « les événements qui se produisent au sein du processus de travail sont fortement influencés par des facteurs qui lui sont exogènes » (Thompson et Smith, 2024). 

Les auteurs qui s’inscrivent dans cette dernière vague soulignent les paradoxes et décalages présents dans les situations contemporaines de travail – l’implication ou encore les efforts toujours croissants attendus des salariés contre un désengagement toujours plus fort des employeurs –, en les reliant à la financiarisation de l’économie. C’est ce que Thompson analyse quand il écrit que « la crise financière mondiale a mis la question de la financiarisation au premier plan. Pourtant, il est notable que les conséquences microéconomiques dysfonctionnelles de la financiarisation au niveau des entreprises ont largement été ignorées et restent inchangées » (2013, p. 472). 

De surcroît, Thompson (2013) relie quatre domaines institutionnels entre eux : l’accumulation, les entreprises, le travail et l’emploi, en vue de fournir une analyse multi-scalaire grâce à la thèse du capitalisme déconnecté. Cette déconnexion réside dans le fait que des objectifs peuvent être qualifiés de contradictoires pour les employeurs tant au niveau du travail qu’au niveau de l’emploi (un haut niveau de rendement est extrait du travail, sans système d’emploi en adéquation). 

Les emplois se trouvent davantage contrôlés et soumis à une injonction plus forte en termes de performance. Il en sort que, malgré de grands changements dans l’économie mondiale, il n’y a pas de rupture majeure dans le capitalisme : chaque proclamation d’un nouveau moment (lean, postfordisme, économie de la connaissance, pour ne citer quelques exemples) est finalement une surestimation de la nouveauté (Thompson, 2003).

Avec le temps, la LPT a pris la forme d’une « science normale », dans la mesure où elle fonctionne comme une communauté de recherche qui partage des objets, des concepts et des résultats. Ceci facilite un certain degré de cumulativité, dans le sens où de nouveaux résultats ou outils sont progressivement ajoutés à la théorie. Cette cumulativité a permis de poursuivre des recherches sur les transformations du travail à une période de creux dans les conflits du travail en Europe. 

Elle a aussi permis de penser l’organisation du travail en lien avec des forces plus larges dans l’économie et la société (Bagnardi et Maccarrone, 2023). Enfin, elle a permis ces dernières années de s’attaquer à de nouveaux défis. En lien avec la littérature sur les global value chains, les global commodity chains et les global production networks, la LPT a éclairé la place du travail dans la globalisation (Newsome et al., 2015). 

L’économie de plateforme a aussi fait l’objet d’une recherche intense, notamment à partir de la contribution fondatrice de Gandini (2019). Cette recherche souligne que les plateformes numériques posent un problème à l’analyse, dans la mesure où elles déplacent le point of production et remettent en cause la notion de « lieu de travail », centrale dans l’analyse de Braverman et de la LPT. Enfin, elle a porté son attention sur les nouvelles formes de segmentation de la main-d’œuvre, comme sa racialisation (Kenny et Webster, 2021 ; Piro et Sacchetto, 2021).

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

Ne vous arrêtez pas en si bon chemin !

Pour aller plus loin

Soutenez Contretemps

pour une revue critique et indépendante

Vos dons nous permettent de publier des analyses libres, sans publicité ni compromis. Chaque contribution est essentielle.

Inscrivez-vous
à la newsletter

Abonnez-vous à la newsletter de Contretemps et suivez nos analyses entretiens et débats critiques.

Partager l'article

Email
Facebook
LinkedIn
Telegram
WhatsApp
X