Manal Altamimi, Tal Dor et Nacira Guénif-Souilamas, Rencontres radicales. Pour des dialogues féministes décoloniaux, Paris, Cambourakis, 2018.

Tout porte à ce que ce recueil de textes rencontre ses lectrices et ses lecteurs maintenant. Il s’inscrit dans de multiples temporalités et s’ancre dans de multiples espaces qui sont entrés en résonance et en dialogue avant qu’ils ne trouvent matière à être retracés ici en suivant le fil de réflexions dont la tonalité directe et limpide est souvent tue en français. Il tisse des sonorités et des voix qui manquent dans le paysage professionnel, académique, militant et politique local. Si ces textes sont presque tous traduits, de l’hébreu et de l’anglais, c’est qu’en français rien d’équivalent à ce qu’ils décrivent, donnent à voir et à comprendre n’existe jusqu’à présent dans les champs qu’ils investissent. Si ces traductions circulent entre des langues hégémoniques, effaçant dans un même mouvement des langues dominées ou minorées, comme l’arabe en Palestine ou en France, toutes les langues kanak, tous les créoles et les vernaculaires forgés dans la résistance à l’esclavage aux États-Unis, elles résultent d’un choix insatisfaisant pour rendre disponibles ces textes en français. Son corollaire est en effet que nous risquons d’être complices malgré nous de l’hégémonie linguistique que nous contestons.

Chacun de ces textes laboure ainsi des voies étroites et confluentes entre pédagogie critique, études post/coloniales, études féministes, savoirs situés sur la race et le pouvoir, épistémologies des Suds. L’éclectisme dont ils témoignent provient de ces sites où ils ont été éprouvés, pensés et mis à l’épreuve de réalités tantôt négligées, tantôt méconnues. Car c’est d’abord dans les corps et dans la chair de celles et ceux qui vivent les situations d’oppression, de colonisation, d’humiliation que surgissent les questions impérieuses ensuite mises au travail et en mouvement par les auteur·e·s ici réuni·e·s, comme pour surmonter la distance qui les sépare géographiquement et par là montrer la proximité existentielle, expérientielle qu’ils·elles manifestent. Ainsi se retrouvent invités à la même table d’un dialogue radical et décolonial, les États-Unis d’Amérique et leur part Africaine-Américaine, la Palestine face à l’hégémonie sioniste coloniale, et la Kanaky/Nouvelle-Calédonie face à l’État français métropolitain et colonial. Car s’ils sont au cœur de l’attention, c’est qu’ils sont la toile de fond sur laquelle évoluent leurs protagonistes innombrables, en foule ou seul·e·s, en butte à la violence sexiste et raciste ordinaire, et aux traitements dégradants et injustes qu’ils·elles cherchent à mettre en mots pour parvenir à les dénoncer, les combattre pour inventer une autre manière d’être au monde. Pour leur prêter main-forte et relever ce défi, les artisanes de cet ouvrage ont fondé une alliance baroque. Coordinatrices, rédactrices et traductrices, nous nous présentons ici à découvert, sans fard et sans masque pour fournir les coordonnées de nos positions. Ce livre est le fruit d’une praxis de dialogue féministe et décoloniale entre des personnes dont l’oppression est tangible tout en étant différente, dans son étendue, sa forme, sa durée et son intensité. Qu’elles participent de l’hégémonie israélienne, française blanche ou encore phallocentrée, hétérocentrée et eurocentrée, ces oppressions sexistes, statutaires, économiques et raciales nous affectent inégalement dans leur intensité et leurs conséquences. Conscientes de nos positions proches et pourtant dispersées, nous les avons solidarisées en insufflant à ce livre le sens d’un bien commun qu’il reste à partager avec ses destinataires : les premier·e·s concerné·e·s par la racisation ordinaire. Ce faisant, nous restons fidèles à deux points de vue, au moins, qui nous animent : un féminisme de la marge, de l’interstice, de la désobéissance et de la résistance, imaginant les subalternatives décoloniales à venir ; un engagement par l’écriture, par la parole et par l’action, qui traverse nos corps, nos existences et les recherches que nous conduisons comme les projets qui nous réunissent et donnent sa raison d’être à ce livre. Pour nous, l’approche décoloniale porte deux exigences : garder à l’esprit les coordonnées en étendue et en profondeur des effets persistants du processus de civilisation que fut et continue d’être la colonialité, effets tant politiques, matériels, symboliques que psychosociaux, et engager une praxis aux côtés et en faveur des personnes et des groupes qui cherchent à s’extirper de l’oppression coloniale sous ses formes contemporaines, qu’elles soient spectaculaires ou imperceptibles. Ce présent colonial trouve à se traduire dans des commémorations ou des événements chargés d’une résonance particulière et constituant la toile de fond de ce livre : les 70 ans de la Nakba, les 30 ans de l’assaut militaire contre la grotte d’Ouvéa – ordonné par l’état français et qui a conduit à la mort de dix-neuf Kanak, dont certains exécutés –, le référendum d’autodétermination en Kanaky/Nouvelle-Calédonie le 4 novembre 2018, les 50 ans depuis l’assassinat de Martin Luther King, trois ans après celui de Malcom X, et les mouvements et insurrections mondiales de l’année 1968.

Il s’agit donc de s’adresser à un lectorat insaisissable mais attendu et entendu par la clameur, fut-elle sourde et retenue, de l’impatience qui enfle chaque jour un peu plus parmi les créatures qui le composent. Sans doute, ce lectorat agrège en premier lieu des personnes racisées et/ou soumises à un sexisme ordinaire ou brutal, militant·e·s et activistes, éducateur·trice·s, pédagogues et de futur·e·s facilitateur·trice·s. Ce recueil lui offre une composition de textes dont le besoin s’est fait sentir en creux, par le vide significatif que leur absence souligne. Il peut certes être abordé comme un recueil de textes de plus à destination d’universitaires et d’étudiant·e·s cherchant à étoffer leur connaissance de telle ou tel auteur·e, de tel ou tel courant de pensée dont la vogue soudaine ne manque pas de laisser perplexe. Cependant, l’intention qui anime ce projet est de fournir à qui voudra bien s’en emparer des outils qui permettent de détruire la maison du maître.

Nous reprenons à notre compte la métaphore puissante d’Audre Lorde dans son adresse à un parterre d’universitaires blanches féministes états-uniennes, contentes d’elles-mêmes et rassurées de constater que les femmes noires étaient visiblement représentées. Consciente d’être instrumentalisée aux fins de garantir leur tranquillité, elle les fait atterrir sans ménagement et les met face à leur responsabilité à l’égard des Africaines-Américaines subissant des oppressions et exploitations croisées, y compris à l’université. Nous prolongeons ici sa métaphore par une rencontre avec la parole et la pensée radicales de bell hooks. Elle est pour beaucoup dans l’existence de ce livre : par ce qu’elle a écrit, par ce qu’elle a voulu rendre audible de peine et de désarroi, puis d’éblouissement dans la compréhension fine et profonde de son monde hostile. Toutes ces choses et ces émotions qui ont longtemps été réduites au silence parce que dérangeantes affleurent dans ses textes qu’elle veut tranchants. Nous engouffrant résolument dans le dérangement ainsi provoqué, nous avons suivi Tal qui avait déjà puisé dans les écrits de bell hooks, y cherchant les textes qui parlaient à sa praxis de chercheuse et de militante. Les textes traduits après de longues hésitations, tant le choix était délicat, accroissent le désordre tout en ne variant pas d’un iota quant à la ligne argumentative : comment trouver la voie/voix d’une libération qui ne s’arrête pas aux limites de la bienséance discursive et pratique telle qu’elle est serinée par les tenants de la civilisation, ce qu’en terre d’Amérique on nomme la suprématie blanche.

Pratiques et textes, textes et pratiques, c’est cette équation-là que cherchent à résoudre les textes agencés au fil de ce livre qui parle à toutes celles et ceux qui ont un jour senti le vertige et la honte de ne pas avoir les mots ou le courage pour dire ce qui les travaille et les taraude lorsque le racisme et le sexisme, l’aplomb des dépositaires d’un pouvoir entier les assaillent. Face à ce vacillement de la pensée et du corps devant les attaques subies, il faut trouver la parade et engager la lutte entre trans/formation et affirmation. C’est alors que bell hooks enroule autour de nous les mots qui fâchent donc transforment, et déroule pour nous les phrases qui fortifient parce qu’elles fâchent. Elle lance ainsi un défi aux discussions en cours, qu’elle rend pour ainsi dire insignifiantes par la mobilisation d’une réflexivité profonde et une praxis féministe dans et hors de sa classe et de son groupe racisé.

Poursuivant le chemin de l’invention d’un livre, s’impose alors la riche expérience de l’École pour la paix, fondée en 1976, qui a nourri une réflexion publiée en hébreu et en arabe puis en anglais états-unien. Il s’agit d’une expérience qui a abouti, progressivement, et par tâtonnements, à une approche de travail inédite de facilitation de rencontres entre groupes en conflit.

Loin de toute démarche psychologisante, cette approche se veut explicitement politique. Elle nous invite à penser l’espace de rencontre comme un lieu d’un savoir incarné, un lieu qui permet d’examiner constamment la réalité et de dévoiler une vérité sur le monde produite par les gens comme acteur·trice·s, un lieu de passage entre les espaces d’oppression et les espaces où il est possible de surmonter ces oppressions.

Quatre textes fondateurs exposent cette approche à l’attention d’un lectorat peu familier avec cette réalité et son analyse. Avec quatre styles différents, ces textes nous permettent de survoler différentes facettes de ce modèle de travail, et de toucher à un mode de réflexion et d’action qui implique un dialogue constant avec soi, avec l’autre et avec le monde social. Le métier de facilitateur·trice selon cette approche repose quant à lui sur une démarche éthique et une praxis qui s’acquièrent avant tout à travers l’apprentissage expérientiel. Ce travail de facilitation fait le pari de la trans/formation de conscience de la réalité d’oppression et de l’implication des participant·e·s dans celle-ci. Il mise sur l’espoir de parvenir à construire un système de relations réciproques et égalitaires nécessaires à la réalisation de projets communs, et à une société plus juste et plus humaine. Ces textes, écrits voici plus de quinze ans, restent donc d’actualité et méritent toute notre attention quant à leurs acuité et pertinence quand il s’agit de nommer le monde, et de le renommer collectivement pour créer un langage commun, un langage qui permet d’avancer vers une réalité qui affronte la violence, le racisme, le sexisme. Ainsi, ils nous montrent la possibilité de travailler un modèle de dialogue susceptible de transformer les consciences de tou·te·s les protagonistes qui s’y engagent, et qui est en devenir, appelant des remaniements par un va-et-vient constant entre théorie et pratique, entre action et réflexion, entre présent et passé, mais aussi entre disciplines et situations épistémologiques pour parvenir à les transcender.

Invitées à dialoguer, ces deux voix en rencontrent par notre entremise une troisième, ténue, à peine audible de ce côté-ci du globe. Des circonstances historiques, processus de décolonisation en Kanaky/Nouvelle-Calédonie, colonisation en Palestine et ségrégation raciale en France des quartiers populaires et de leur population liée à l’immigration, l’esclavage et la colonisation ont fourni les mêmes coordonnées transformées par la force d’amitiés pour s’inventer un horizon commun de réflexion et d’action. Surmontant l’apparente étrangeté de chaque théâtre de tension et de conflit à l’égard des autres, les protagonistes de ce livre et à la manœuvre de ce chapitre ont compris qu’il fallait les réunir. Dans cet espace, la voix de Kanak-néo-calédonien·ne·s n’est plus l’écho d’un exotisme des antipodes, elle est le passage par lequel ont transité les textes de bell hooks et des auteur·trice·s palestinien·ne·s et israélien·ne·s avant de prendre place dans ces pages. Par ce périple, ces paroles du « pays du non-dit » reçoivent l’éclairage d’un présent colonial tel qu’il s’y donne à voir et à vivre de façon massive, mais aussi ordinaire et souvent insidieuse. Conçu selon le rythme alterné et balancé d’un dialogue, le texte de Kanaky interpelle l’oppression et la domination telles qu’elles s’insinuent au cœur de relations enracinées dans ce qu’il est coutume d’appeler l’outre-mer, une appellation qui feint d’ignorer la persistance coloniale. Énigmatiques, ces voix parlent de leurs attentes, disent le monde tel qu’elles le voient, racontent comment elles ont entrepris de s’extirper du « non-dit » qui les enserre et les renvoie à un « Destin commun » encore en suspens. En jouant sur les mots et sur les sonorités, les sens circulent comme les racines de ces ignames qui fournissent la matrice des relations entre humain·e·s, passant par des nœuds, puis de longs parcours imperceptibles, jusqu’aux tensions qui déboucheront sur des accolades, si tout est bien fait. Si, après d’autres, ces voix inappropriées, pour reprendre le thème de Trinh T. Minh-ha, viennent clore le livre, c’est qu’en acceptant de faire le détour par chez elles, nous accueillons leur perturbation de ce qui n’est stable ici qu’en apparence. En effet, c’est depuis sa marge coloniale que l’Hexagone, la métropole dit-on sans autre forme de procès, et le monde francophone qu’elle entend s’attacher par une hégémonie blanche implacable, est interpellé comme le siège des inégalités et des injustices qui continuent de peser sur le destin de ces îles mélanésiennes. Plutôt que de clore le livre, ces voix de la Kanaky/Nouvelle-Calédonie fournissent un porte-voix final et esquissent des horizons communs de libérations à imaginer.

Ce texte que nous recevons comme un geste coutumier, tel qu’en Kanaky il inaugure toute rencontre qui doit avoir un sens et porter à conséquence, ouvre ainsi des voies sinueuses et indétectables pour qui n’endosse pas les oripeaux des savoirs situés et d’un féminisme décolonial. Pour l’accueillir comme il se doit, nous avons choisi deux articles plus récents qui abordent à nouveaux frais la rencontre entre Palestinien·ne·s et Israélien·ne·s. Ils permettent d’enrichir davantage les grilles de lecture, en invitant à oser un regard plus complexe, féministe et décolonial sur cet acte politique. Le premier propose une lecture postcoloniale des récits des participant·e·s, suite à des rencontres facilitées selon l’approche de l’École pour la paix, et le second invite à penser la radicalité de la rencontre en tant que vecteur de trans/formation personnelle et collective.

Chacun à leur manière, ces trois derniers textes nous montrent que dans un contexte inégalitaire et colonial, comme celui de l’État sioniste en Palestine ou celui de la métropole France et de ses confins colonisés, un travail de dialogue alternatif est possible, celui qui ne masque pas les difficultés et les conflits mais les embrasse et les met en mots pour les surmonter.

La discussion que ce tissage de voix et de voies nous offre est une lecture complexe des contextes où prédomine la présence dense des dominations et oppressions. Les textes sur le modèle de facilitation de groupes, en dialogue avec bell hooks, suivis par l’apport de Tal Dor et des militant·e·s de Kanaky, nous permettent de sortir des analyses binaires, souvent imposées dans les sphères communes et connues, et d’accéder à des compréhensions complexes des identités, des positionnements et enfin des manières de créer un espace dans lequel il devient possible de vivre ensemble tout en résistant à la reproduction de ces mêmes dynamiques d’oppression.

Si nous avons choisi ces textes, c’est aussi parce qu’avant même de se rencontrer dans ce volume, ils dialoguaient déjà, d’intuition en intuition, de concept en concept, de situation en situation, de position en position. Il nous revenait de les mettre en relation, d’en alterner la tonalité et le style, d’en entremêler les lieux et les dynamiques a priori si étrangères les unes aux autres, d’un chapitre à l’autre, afin de les magnifier, par proximité et par résonance. Pour que ces textes rendent tout leur suc et leur puissance par échange d’énergie et de conviction. Les thèmes choisis pour les agencer nous semblent témoigner de leur actualité en français et de leur puissance évocatrice et descriptive d’une réalité bel et bien française.

Ce livre, loin de vouloir se contenter de faire connaître cette approche à un public francophone, se veut une contribution originale qui insiste sur l’urgence d’un dialogue et d’une conversation avec la pédagogie critique féministe et les travaux féministes décoloniaux.

Aussi, nous laissons aux lectrice·teur·s la liberté de brouiller les pistes, rendre à leur enchevêtrement les textes, les mettre en relation plus encore et autrement que nous ne l’avons fait. A/ménager la rencontre entre ces textes écrits depuis des lieux et des théâtres de lutte apparemment distincts pour montrer plus encore combien ils se parlent et se fortifient. Si cela advenait, ce serait le plus bel hommage rendu à notre entreprise de partage. Cette matrice de dialogue et de trans/formation n’en est qu’à ses débuts. Nous nous sommes efforcées de la rendre disponible, reste à s’en emparer et à la faire vivre aux côtés de celles·ceux qui nous ont inspirées et de celles·ceux qu’elles inspireront.

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