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Sakine Cansız ou la cause anticoloniale
3 juin 2026

Sakine Cansız ou la cause anticoloniale


Contretemps publie la série au long cours "Le fil de l'égalité" de l'écrivain Joseph Andras : l’occasion de revenir sur certaines pensées peut-être moins diffusées du grand récit socialiste mondial. Après un deuxième volet consacré à Mansoor Hekmat, conseilliste iranien, et un troisième à Clara Fraser, féministe étasunienne, place à l’anticolonialiste kurde Sakine Cansız.

Nous nous souvenons d’un immeuble haussmannien, debout sur six étages, dans le dixième arrondissement de Paris. Au 147, il y avait une plaque : elle honorait la mémoire de trois femmes assassinées dans la nuit du 9 janvier 2013 au moyen d’un pistolet semi-automatique de calibre 7,65. Nous étions montés sur la capitale pour le journal L’Humanité et avions poussé la grosse porte grise à deux vantaux. Traversé le hall d’entrée. Franchi une deuxième porte puis gravi un escalier étroit. Le pallier l’était tout autant. Puis c’était au fond à droite. La troisième porte était beige, oui, c’est ça, en partie esquintée ; il restait des scellés de cire rouge et des morceaux de ruban adhésif. Cette porte était restée fermée sous notre poussée. C’était il y a cinq ans. Derrière elle, Sakine Cansız, Fidan Doğan et Leyla Söylemez avaient été abattues par surprise. « Dix balles, dix balles dans la tête. Aucune n’a raté sa cible[1]. »

L’assassin était un homme. Un nationaliste. Disons plus nettement : un sympathisant de l’organisation fasciste turque Ülkü Ocakları, plus connue sous le nom de « Loups gris ». Il résidait sur le sol français depuis deux ans et entretenait des liens avec le MIT, les services secrets de l’État turc. L’assassin est mort d’un cancer en prison avant d’avoir pu être jugé. Des documents belges feraient état de la possible complicité de l’ancien ambassadeur de Turquie en France, İsmail Hakkı Musa. Le MIT nierait bien sûr toute implication. L’État français, lui, classerait l’affaire sans suite – le ministère de la Défense irait jusqu’à refuser de déclassifier l’intégralité des pièces, autrement dit de lever le secret-défense.

Ces trois femmes étaient des militantes socialistes originaires du Moyen-Orient. L’aînée, Sakine Cansız, 54 ans à sa disparition, avait cofondé le Parti des travailleurs du Kurdistan : le PKK. Nom incontournable que le sien, Cansız (prononcer « Djane-seuz »), dans l’histoire mondiale de la résistance anticoloniale. Les écrits de « la Rosa [Luxemburg] du mouvement kurde[2] » – comme la surnomme Gültan Kışanak, ancienne maire de la capitale du Bakûr, le Kurdistan turc – ont été publiés en langue turque sous la forme de trois volumes, tous trois titrés Hep Kavgaydı Yaşamım. À savoir : « Toute ma vie a été un combat ». Deux d’entre eux ont été traduits en anglais à ce jour. Pas un seul, encore, en français.

Un peuple colonisé par quatre États

Sakine Cansız écrit le premier tome en 1996 ; elle est alors libre depuis six ans, après une décennie d’enfermement. Ce livre, elle l’ouvre par l’évocation du massacre de Dersim, sa province natale. Au mitan des années 1930, la population kurde locale s’était soulevée contre l’État turc et son armée avait agi conformément à ses passions – officiellement : plus de 13 000 personnes assassinées. Donc certainement davantage. « On nous avait donné l’ordre de tirer sur tout ce qui était vivant[3]», se souviendrait la fille adoptive d’Atatürk, pilote dans l’aviation militaire. C’est que le sang des Arméniens n’avait pas rassasié le pouvoir central : il lui fallait celui des Kurdes. Rien n’est assez grandiose pour la grandeur. Ses parents, écrit Cansız, sont « des enfants du génocide de Dersim[4] ». Sa mère, une villageoise issue de la communauté mystique alévie, parle un turc bancal. Marquée à son insu par l’emprise assimilationniste, la jeune Sakine confie en avoir éprouvé de la gêne, allant jusqu’à lui recommander de combler ses lacunes. « Elle m’a répondu de ne pas avoir honte de ses origines kurdes », se souvient sa fille. Il y a huit enfants dans la fratrie.

Sakine Cansız est née vingt ans après ce grand carnage. Un parmi bien d’autres, dans l’histoire de son peuple : un peuple qui n’a alors pas même le droit de se désigner comme tel ; un peuple traqué sitôt qu’il mentionne son propre pays. « Le Kurdistan ressemblait à un cadavre enseveli sous le silence », écrit-elle.

Des dates, nous pourrions en citer tant. N’en retenons d’abord qu’une pour ancrer ce portrait intellectuel dans l’espace collectif : 1920. L’année du traité de Sèvres. Les Alliés impérialistes triomphants et l’empire ottoman génocidaire déchu l’ont signé, envisageant la création de deux entités dans la région : une Arménie indépendante et un territoire autonome kurde. Mustafa Kemal Atatürk s’y opposa et sa nouvelle République de Turquie, édifiée par les armes en 1923, signa la même année un second traité, dit de Lausanne, abolissant le précédent et consacrant les frontières turques : le rêve de la souveraineté kurde s’effondra. Sept ans plus tard, son ministre de la Justice déclarait que tous ceux qui n’étaient pas de « purs Turcs » n’auraient que le droit d’être des « serviteurs », que « le droit à l’esclavage[5] ». Mais un rêve effondré sur le papier seulement. Car les Kurdes, du moins une part d’entre eux, minoritaire au commencement puis toujours plus grande au long des ans, ne cesseraient jamais de combattre pour gagner leur liberté. Avec cette singularité historique, disons même cette exceptionnalité mondiale : le peuple kurde est quadruplement colonisé. Et il l’est de façon simultanée, par quatre forces qui, peu à peu, se constituent en États-nations modernes et hautement militarisés : la Turquie, donc, l’Irak, l’Iran et la Syrie.

« Les valeurs du peuple kurde avaient toutes été confisquées, spoliées. Il s’agissait d’un colonialisme omniprésent, qui s’immisçait dans tous les aspects de la vie. Au-delà de la domination exercée sur le territoire du Kurdistan, c’étaient aussi la langue, la culture et tout le patrimoine historique du peuple kurde qui avaient été dépossédés[6] », déclare Cansız au cours d’un entretien au mois d’avril 2011.

C’est pour le bâtir enfin, ce Kurdistan décolonisé et indépendant, que le PKK voit le jour en novembre 1978.

Une petite vingtaine de personnes se rassemble dans un village du nom de Fîs, en kurde. Il a été rebaptisé Ziyaret par la force occupante. La langue kurde est interdite et ses locuteurs sont qualifiés de « Turcs des montagnes ». Quand l’État ne massacre pas ses colonisés pour tenter de régler la « question kurde », il mène à leur endroit une politique quotidienne de terreur assimilationniste : un racisme « structurel[7]» produit par la puissance ottomane puis turque, comme l’analyse Adnan Çelik, anthropologue kurde. Abdullah Öcalan est, en ces années 1970, le dirigeant de ce petit groupe clandestin et sans le sou ; il est âgé de 29 ans. L’organisation embryonnaire compte quelques Turcs internationalistes. Le nom du parti est trouvé, celui « des travailleurs », ainsi que son drapeau, rouge, bien sûr, et flanqué d’une étoile, d’une faucille et d’un marteau jaunes. Son objectif ? Mobiliser la jeunesse, les ouvriers et les paysans en faveur de la « révolution démocratique et nationale du Kurdistan ». Autrement dit mener une guerre de décolonisation, dans le sillage de l’Inde, de l’Indochine, de l’Algérie ou du Mozambique. Pour ce faire il convient, par la lutte armée, d’attaquer non pas un mais quatre États coloniaux à la fois, et, dans le même temps, d’unir, par la double voie socialiste et patriotique, articulée, combinée, dialectisée, les quatre parties historiquement séparées du peuple kurde – sujet démographique central au Moyen-Orient. Cette visée s’élaborait depuis plusieurs années déjà. En 1972, à Ankara, Öcalan avait exposé au cours d’un pique-nique, resté fameux, les contours de ce nouveau projet politique à une dizaine d’autres étudiants kurdes et turcs.

La maison, isolée, est en briques. Il y a un poêle dans la pièce principale et deux chambres. Cansız est présente en ces deux jours de naissance ; elle compte au nombre des deux femmes cofondatrices. C’est à la cafétéria de l’université d’Ankara qu’elle a, quelques années auparavant, rencontré Öcalan pour la première fois. Le jeune étudiant en droit commençait à se faire un petit nom dans le milieu révolutionnaire estudiantin. Curieuse évolution idéologique que la sienne, d’ailleurs : issu d’une modeste famille kurdo-turque, il s’était initialement tourné vers la foi musulmane et l’hostilité au communisme avant d’adhérer au marxisme-léninisme et d’être emprisonné pour la diffusion d’une revue militante. « Nous étions connus sous le nom d’apocular[8] », écrit Cansız. Expliquons peut-être. « Apo » est un des nombreux surnoms d’Öcalan – le mot signifie « oncle » mais, surtout, il est un diminutif d’Abdullah. Les apocular sont donc ses partisans ; les apoïstes, en français. Cette désignation par trop individualisante lui déplut d’abord, confie-t-elle, avant de l’accepter de bon cœur. Dans ses trois livres, elle se contente de l’appeler « le Président » (« Başkan ») ou « la Direction » (« Önder »).

Cansız prend une première fois la parole à propos des manquements organisationnels quant à la question des femmes, et le fait depuis le travail de terrain qu’elle a mené les années précédentes dans plusieurs villes du Kurdistan turc. Elle est venue avec des notes sur la constitution d’unités strictement féminines, inspirées, pour partie, du Vietnam et de la Bulgarie, mais n’ose en faire état en public. La seconde femme présente lui confie en aparté que ses propositions sont bonnes mais que leur mise en application est probablement prématurée.

« Le congrès fondateur a marqué le début d’une nouvelle période pour nous, raconte Cansız dans ses Mémoires. Nous étions désormais membres du PKK. Nous avions créé un parti doté d’un programme et de statuts. […] Je ne me sentais pas particulière d’y avoir participé. Au contraire, j’étais gênée par mon faible niveau par rapport aux autres. Mais, avant toute chose, je ressentais de la fierté et de la joie. Les problèmes, la vie et la lutte ne me semblaient plus lourds. […] C’était comme si j’avais toujours vécu ainsi. Certes, le tumulte que j’avais traversé avait laissé des traces, mais ce qui m’animait désormais, ce qui faisait ma vie, c’était la force et la beauté de la lutte révolutionnaire. Je ne me souciais pas de savoir où cette lutte me mènerait ni comment elle évoluerait. À chaque instant, il y avait tant à faire. »

Le parti naissant lui confie la charge d’organiser les femmes de la ville d’Elazığ.

Quelques semaines plus tard, les fascistes et les islamistes plongent de nouveau leurs mains dans le sang kurde : un pogrom visant les Alévis, minorité souvent perçue pour être tendanciellement plus sensible à l’idée égalitaire, est commis dans la ville de Maraş. Plus de 500 maisons incendiées. Près de 300 commerces mis à sac. Officiellement, une petite centaine de cadavres sont dénombrés – les estimations indépendantes oscillent entre 500 et 1 000. On entend dans les rues « La Turquie est musulmane ! » ; on entend hurler contre « les communistes » et « les athées » ; on entend un imam jurer que tuer un Alévi a la même valeur spirituelle qu’accomplir cinq pèlerinages. Des enfants sont mutilés. Un bébé est cloué à la poitrine de sa mère. Une très vieille femme est éborgnée[9]. « L’ennemi a montré jusqu’où il était prêt à aller contre le peuple kurde. Son objectif était de faire en sorte que celui-ci ne se réveille jamais de sa léthargie pour s’organiser et mener la lutte », commente Cansız à l’approche de la conclusion du premier tome, rédigé sous une tente, dans les montagnes du Kurdistan irakien, à la lumière d’une lampe à gaz.

Une commune en prison

C’est l’année 2021 en ses premiers jours. La journaliste kurde Öznur Değer, harcelée par l’État que régente Erdoğan et plusieurs fois jetée en prison, publie un entretien avec la cousine de Sakine Cansız. Sa parente a été exécutée sur le sol français il y a exactement huit ans. Nurcan Yıldırım se remémore : « Sakine a, très jeune, encore enfant, rompu avec les normes traditionnelles et quitté le foyer familial. Ça a ouvert des perspectives totalement nouvelles. Elle est devenue un exemple pour les femmes de Dersim, pour les jeunes femmes. Au début, tout le monde était sous le choc[10]»

Sa famille désapprouvait l’orientation idéologique qu’elle commençait à prendre bien avant que de faire la connaissance d’Öcalan. Elle la rêvait simplement mariée, et sa belle-famille ne rêvait à rien d’autre. Cansız partit en secret pour mener la vie qu’elle entendait, celle d’une révolutionnaire, laissant, confuse et désolée, mais certaine qu’il ne pouvait en être autrement, son fiancé derrière elle – un prénommé Metin. Elle trouva un emploi dans une usine de la ville turque d’Izmir, située à plus de mille kilomètres de chez elle. « Les mots « classe ouvrière » et « prolétariat » étaient sacrés à mes yeux[11]», écrit-elle. Mais, à l’instar de Simone Weil dans les années 1930, elle réalisa sans tarder que la vie d’ouvrière, harassante, ne laissait que très peu de temps pour travailler concrètement à la propagation du socialisme. D’autant que le socialisme turc, qu’elle côtoyait, n’avait que faire de la spécificité historique de son peuple. « Le colonialisme turc, avec son état d’esprit kémaliste [corpus idéologique nationaliste promu par Atatürk et ses successeurs], était pratiquement parvenu à éradiquer l’identité kurde. En cherchant à la reconquérir face à tant de répression, les gens ont retrouvé leur estime d’eux-mêmes. Mais beaucoup, à gauche, en Turquie, refusaient de l’accepter. Au nom de la révolution, ils entravaient l’émergence de l’identité kurde », se souvient Cansız.

Le PKK s’élève ainsi sur une double opposition. Il rompt avec les égalitaires turcs insoucieux de l’oppression kurde comme il rompt avec les indépendantistes kurdes insoucieux d’égalité. Les premiers sont chauvins et les seconds féodaux. Autant de culs-de-sac pour quiconque aspire au socialisme bien saisi. Le tribalisme kurde est désigné par le jeune parti comme un adversaire de premier plan : il faut arracher la mentalité féodale comme la mauvaise herbe ; il faut porter le combat au sein des siens pour espérer l’emporter contre l’ennemi. Öcalan fait de cette structure sociale, de ces plis historiques et culturels, une des raisons internes de l’échec du peuple kurde, immensément rural, face à la force coloniale. Seule la tradition de l’affranchissement internationale, seule l’idée de l’égalité, pourra le guérir de ce qu’il compare à la gangrène. La toute première tentative d’assassinat politique du parti vise, le 30 juillet 1979, un ağa, un chef tribal favorable à la puissance coloniale. « Si je me suis engagé dans la lutte du peuple kurde, cela n’est pas parce que je suis kurde mais parce que je suis socialiste[12]», expliquera un jour son dirigeant.

Le PKK tient son premier Congrès officiel au Liban, en 1981. L’année suivante, il s’engage militairement contre l’État d’Israël au côtés des résistants palestiniens de l’OLP, lesquels, patriotiques et laïques, ont formé la nouvelle résistance kurde, puis tient son deuxième Congrès en Syrie. La branche armée du parti kurde voit le jour au cours de l’été 1984 et, dans la foulée, la guerre d’indépendance contre l’État turc est ouvertement déclarée : l’armée coloniale est frappée en deux points, un même jour d’août, par la guérilla égalitaire. En Iran, pendant ce temps, la jeune République islamique achève de s’édifier sur le ravage de sa colonie kurde – la « violence raciale » n’est pas le seul fait des structures étatiques iraniennes impériales ou républicaines, comme l’examine l’anthropologue franco-iranienne Chowra Makaremi en 2023 : elle relève aussi de l’« hégémonie de la culture perse dans un pays hautement centralisé[13]».

Sakine Cansız, qui opère sous le nom de Sara, ne participe pas aux premiers combats : elle se trouve alors en prison. Le pouvoir, présidé par Fahri Korutürk, un kémaliste issu de l’armée, l’a arrêtée le 7 mai 1979. C’était un lundi matin. Margaret Thatcher venait d’accéder au poste de Première ministre, impatiente, pour sa part, de faire la peau au socialisme britannique.

Le deuxième tome de ses Mémoires retrace ses onze années de détention.

Au lendemain du coup d’État de septembre 1980, le pouvoir turc se mue en une dictature ostensiblement militaire : la répression se fait plus fanatique encore. À Amed, capitale du Kurdistan turc, l’État déchaîne tout spécialement les enfers : le détail des tortures, systématisées, est à peine racontable. On compte les morts par dizaines dans les geôles. Certains prisonniers se suicident. Des femmes sont violées. Une borne, dans l’histoire de la résistance kurde. Le superviseur des sévices se nomme Esat Oktay Yıldıran et la résistance le surnomme « Cellat » – le Bourreau. Cansız fait savoir que ce militaire de conviction nationaliste a transformé la prison d’Amed en « un petit empire nazi[14] ». Il sera exécuté par le parti en 1988 alors qu’il voyage à bord d’un bus avec sa femme et leur enfant, que les combattants socialistes laisseront en vie. « Des milliers de personnes – des révolutionnaires aux civils ordinaires – ont subi des tortures d’une rare intensité et d’une ampleur rarement observée dans le monde[15]», lit-on en 2007 dans la revue Marksist Tutum dergisi. Un des membres fondateurs du PKK, Mazlum Doğan, se donne la mort le jour de Newroz. Kemal Pir, cofondateur lui aussi, décède des suites d’une grève de la faim – il était turc. Cansız, qui se présente initialement aux occupants comme une simple intellectuelle, est lourdement torturée. Contrairement à plusieurs de ses camarades, elle ne parle pas ; l’un d’entre eux révèle aux bourreaux la nature exacte des activités de la jeune femme d’à peine 20 ans. Le personnel militaire pénitentiaire compte également des Kurdes. « L’ennemi cherchait à créer un nouveau type d’être humain, dépouillé de tout ce qui fait, précisément, un être humain : un être conditionné à une soumission absolue[16] », écrit la militante égalitaire.

Son endurance va faire d’elle une figure légendaire hors les murs.

Quelque chose comme un modèle. « Sa résistance n’a pas seulement marqué les femmes : elle a eu un impact très fort sur les démocrates, sur les progressistes et les socialistes emprisonnés. Elle a exercé une influence bien au-delà de sa propre prison. Au Kurdistan, son combat a donné du courage aux femmes kurdes enfermées dans des structures sociales très traditionnelles[17]», poursuit sa cousine en 2021. Un nombre incalculable de témoignages féminins abondent en ce sens. Öcalan, apprend Sakine Cansız depuis sa cellule, est parvenu à échapper à la vague d’arrestations. Le parti, à peine formé, est démembré. Mais elle ne sombre pas. « Nous étions remplis d’espoir. De nombreuses révolutions ont connu des reculs temporaires et des trahisons. Aussi longtemps que nous croirions à la révolution, elle vivrait[18]. » Elle confie avoir aussitôt échafaudé un plan d’évasion inspiré d’un livre publié par un ancien bagnard français : d’abord en vain. Mais elle ne cessera d’en échafauder : jusqu’à y parvenir, pour être rattrapée à l’extérieur une dizaine de minutes plus tard.

Dehors, les anticolonialistes et l’État se livrent combat. Le PKK refuse que les Kurdes deviennent « les Indous de l’Amérique[19] », comme en avait rêvé le ministre turc des Affaires étrangères en décembre 1926. Et, dès lors, le PKK gagne en popularité. Le pouvoir n’a bientôt plus qu’une obsession : travailler, par tous les moyens, à couper l’organisation révolutionnaire de sa base paysanne. Le parti réprime durement les « collaborateurs » kurdes et Öcalan, chef incontestable et révéré, mi-père mi-prophète, dirige désormais les opérations depuis la Syrie. Il fait de Damas sa base arrière – tout militant nationaliste et panarabe qu’il soit, Hafez el-Assad tolère la présence du « séparatiste » kurde en tant qu’elle sert ses intérêts géopolitiques face au voisin turc. Des cadres sont envoyés en Europe en vue d’organiser la diaspora et d’y devenir hégémonique. Derrière les barreaux, Cansız analyse le soulèvement anti-impérialiste kurde en cours à la lumière des expériences menées au Vietnam, en Angola et en Guinée. « Je ne reconnais aucune décision, déclare-t-elle au cours de l’un de ses procès, qu’elle soit en ma faveur ou non. J’ai déjà déclaré pour ma défense que les tribunaux coloniaux ne peuvent pas nous juger[20]. » 

En 1988, c’est au tour de l’Irak de Saddam Hussein de faire un sort à sa colonie kurde : par les méthodes du génocide.

« Je m’accrochais à mon optimisme et restais confiante car je croyais au parti. Même si certains individus devaient trahir ou capituler, je savais que le parti, porté par son idéologie, finirait par l’emporter et que la répression de l’ennemi serait vaine », écrit Cansız dans son deuxième tome. La pensée garde l’horizon grand ouvert : le Kurdistan, l’humanité et le socialisme. Dans le troisième tome, elle va jusqu’à écrire : « [L]’ennemi ne peut te faire qu’une chose : te massacrer physiquement. Il en a la force, et maîtrise toutes les formes de cette violence. Il peut t’enchaîner, te violer, t’empaler avec une matraque, te briser les dents, te bastonner sous la falaka [torture de la voûte plantaire], t’électrocuter, te pendre, te fusiller ou t’éclater le crâne[21]. » Mais, ajoute-t-elle, il ne pourra jamais « t’arracher le cœur » pour peu que la foi en la révolution, en le peuple, en l’humanité et en le socialisme demeure intacte en soi. À défaut de pouvoir contribuer à la lutte au grand jour, Cansız s’emploie à structurer la vie carcérale afin d’offrir aux prisonnières un cadre commun et de neutraliser, du moins autant qu’il est possible, les divisions internes, les pulsions individualistes et le poison de la routine. Il s’agit de faire émerger une véritable commune à échelle réduite, une vie communale politique entre les hauts murs maudits. Cette organisation féminine déborde les appartenances partidaires et contient, sur la durée, les tentatives d’infiltration étatique. Cansız observe que les femmes vivent mieux l’incarcération partagée que leurs camarades masculins.

L’année 1990 est marquée par des révoltes populaires en de nombreux points du Kurdistan turc. Cansız songe, par trop optimiste, que l’heure de la libération générale est enfin venue. Sa captivité lui pèse d’autant plus douloureusement ; elle échafaude de nouveaux plans d’évasion. Mais sa peine arrive à échéance : elle est libérée à la fin du mois de décembre. Son troisième tome peut s’ouvrir.

Du fédéralisme à la fin de la domination masculine

Damas, au dixième étage d’un immeuble. Voilà plus de dix ans qu’elle n’a pas revu Öcalan ; ils se prennent dans les bras. Il lui dit qu’elle n’a pas beaucoup vieilli.

S’ouvre un nouveau cycle, démentiel. L’État turc mène, en ce début des années 1990, une politique d’anéantissement total de la ruralité kurde dans l’espoir de briser, une fois pour toutes, le PKK. 3 000 à 4 000 villages et hameaux sont dévastés. De très nombreux intellectuels et politiciens sont exécutés. L’État enrégimente des islamistes kurdes, ravis de pouvoir en découdre avec leurs compatriotes égalitaires. Et ça, avec la complicité de l’OTAN dont la Turquie est membre. L’exode rural, combien forcé, est considérable : il déchiquette le tissu social régional à jamais. De passage au Nouveau-Mexique, le Palestinien étasunien Edward Saïd commentera quelques années plus tard : cette « guerre contre les Kurdes[22]» que conduit l’État turc se fait avec la contribution directe de Washington.

Öcalan décrète un cessez-le-feu unilatéral en 1993 et propose au pouvoir turc, face à cette destruction proprement inouïe, une issue pacifique et démocratique via la forme fédérale – non plus, donc, indépendantiste. Les Kurdes aspirent à vivre dans l’égalité, déclare-t-il, avec leurs « frères turcs[23] ». Mais, pour y parvenir, il faudra que l’État constitutionnalise les revendications démocratiques kurdes. Un commandant du parti mène, avec ou sans l’aval d’Öcalan, c’est là toujours un point de polémique[24], une action armée contre des soldats turcs ; l’aviation nationale bombarde en retour, faisant une centaine de morts dans les rangs du parti ; celui-ci frappe en retour l’industrie touristique. Des civils sont touchés. Une atteinte à la ligne officielle du PKK, qui, à l’instar de toute formation authentiquement égalitaire de par le monde, se fixe de ne viser que l’État et ses agents. Öcalan avait, par le passé, déclaré qu’il veillait, dans l’ordinaire de sa vie, à ne pas écraser la moindre fourmi sous ses pas. « Je suis effrayé par l’assassinat des gens », ajoutait-il. Si les Kurdes se sont saisis d’armes à feu, c’est que l’État, niant jusqu’à leur être même, ne leur avait pas laissé d’autre choix. Il dit avoir « souffert » des attaques de victimes civiles, qui relevaient à ses yeux du « banditisme », immoral, et nullement d’une politique révolutionnaire, autrement dit socialiste. Il avouera plus tard avoir vigoureusement pesé sur certains cadres de son organisation afin qu’aucun « processus à la palestinienne », entendre la tactique militaire mise en place par le Hamas et le Jihad islamique consistant à cibler volontairement et régulièrement des civils, ne vienne blesser la résistance anticoloniale. En 1995, Öcalan prolonge sa proposition : une solution fédérale à la façon des États-Unis d’Amérique. Solution qu’il envisage pour le Kurdistan historique tout entier. Trois ans plus tard, il déclare à Michael M. Gunter, professeur de science politique à l’Université technologique du Tennessee, qu’il reconnaît les frontières de l’État-nation turc et ajoute la Suisse et la Belgique au nombre de ses inspirations fédérales. « Tout ce que je demande, c’est une vraie démocratie en Turquie[25]

Cette mutation est concomitante à l’effondrement du marxisme-léninisme planétaire. L’URSS a annoncé sa dissolution en l’année 1991 et le PKK a retiré la faucille et le marteau de son drapeau. Öcalan s’apprête, pas à pas, à réviser sa conception du socialisme, et spécialement la visée étatiste qui était la sienne et, partant, celle du parti. Parallèlement, profitant d’un relatif fléchissement institutionnel, fruit direct de la lutte armée, des partis kurdes réformistes et légalistes émergent dans l’espace turc. Après avoir dû faire face aux foudres de la direction du PKK suite à sa relation avec un de ses membres – toute relation privée est strictement interdite et, pour ne rien gâter, ce dernier, Mehmet Şener, a tourné le dos au parti –, Sakine Cansız est envoyée dans le maquis : les montagnes du Kurdistan irakien, où l’organisation a installé ses quartiers armés.

Son ancien compagnon, accusé de forfaiture, pourchassé et retrouvé, est abattu dans un appartement. Sa mort est fêtée autour d’elle ; ça danse, ça tire en l’air. Si elle se résout à la disparition de Şener, la réaction des militants l’ébranle : « C’était une atmosphère de perte de contrôle totale[26]. » La brutalité de certains camarades lui apparaît en contradiction avec leur idéal ; le climat de jugement, de contrôle et d’accusation permanente la leste. On lui fait comprendre qu’elle pose beaucoup de questions. Elle se refuse à agir en miroir de l’ennemi. Elle écrit : « Face à [ce dernier], il était essentiel de chérir tout ce qui relève de l’humain, de le protéger et d’y être extrêmement attentif. Si ces qualités n’avaient pas été en moi, j’aurais douté de ma propre humanité. Elles devaient même se développer. Aucune pratique inhumaine ne pouvait être justifiée par les réalités de la guerre. L’ennemi pouvait agir ainsi – c’est dans sa nature –, mais les révolutionnaires, et le PKK en particulier, ne devaient en aucune façon agir de la sorte. » Le troisième volume de ses Mémoires est traversé par le questionnement et l’autocritique.

Cette décennie 1990 marque également l’introduction, par Öcalan, de la question féminine[27] dans sa pensée-pratique. Le dirigeant affirme, chaque année plus fermement, la centralité des femmes dans le combat kurde et socialiste : rien, absolument rien, ne pourra se faire sans leur affranchissement. Le patriarcat traditionnel est désigné comme cible décisive et, en 1997, le parti HADEP, prolongement légaliste du PKK, adopte pour mot d’ordre « La femme libérée est la patrie libérée ». La sociologue Somayeh Rostampour, kurde originaire du Rojhelat – le Kurdistan iranien –, publie en France, en 2025, une étude aussi précieuse que rigoureuse sur l’engagement des femmes kurdes : Femmes en armes, savoirs en révolte. Elle tient à réinscrire la pensée d’Öcalan dans une dynamique collective, et surtout féminine. Chose que masque la personnalisation à outrance. Ses idées, analyse-t-elle, « sont profondément influencées par toute une génération de combattantes du PKK, celle de Sakine Cansız[28] ». L’auto-organisation des femmes se développe au sein de la guérilla, non sans tensions parfois. « Certains tabous ont été bousculés, ébranlés, voire renversés : c’est un fait. Mais, sur des questions essentielles, une forme de rigidité conservatrice persistait encore[29] », note Cansız. Les publications féminines se multiplient dans la société civile kurde et Öcalan va redoublant de critiques à l’encontre la structure familiale traditionnelle et de l’institution du mariage, rouages essentiels de la mise en esclavage des femmes en tant que groupe social, véritable colonie dans la colonie. Pour se libérer de l’État-nation capitaliste et colonial, il convient de tourner la page de la masculinité séculaire hégémonique. « Tuer le mâle [en soi] », décrète le dirigeant révolutionnaire. Son slogan, « erkeği öldürmek », s’impose comme un pilier de ce socialisme moyen-oriental post-soviétique.

Vers le socialisme démocratique du XXIe siècle

« C’était une amoureuse de la nature. Elle voyait ces minuscules choses que tu ne remarques pas. Quand elle foulait la terre, elle le faisait avec délicatesse. Là où, toi, tu passes sans faire attention, la camarade Sara marchait avec soin. Elle observait les gouttes de pluie et elle parlait aux fleurs[30] », raconte, en 2025, une dénommée Dilan Andok au journal Yeni Yaşam. « Elle rêvait d’un monde où les femmes ne seraient pas des esclaves, mais se tiendraient debout avec leur propre volonté et leur propre position, et réaliseraient leurs propres rêves. Un monde sans domination masculine, où les femmes et les hommes seraient des camarades, en harmonie. » Sa rencontre avec Sakine Cansız date de 1995.

Trois ans ont passé. Le pouvoir syrien, cédant aux menaces militaires turques, ordonne à Öcalan de fiche le camp. Il se rend en Europe afin de plaider diplomatiquement son plan de paix. Il argue du caractère désormais caduc de la lutte armée et réitère sa condamnation des attaques visant les civils – nouveau mea culpa quant à certaines fautes passées. Russie, Grèce, Italie ; Ankara exige en vain que le « terroriste » en chef soit extradé. Cansız se rend elle aussi sur le Vieux Continent, chargée de travailler au développement de l’organisation socialiste. L’État français lui accorde l’asile politique en cette même année 1998. Indésirable et sans soutien officiel sur le sol européen, Öcalan gagne le Kenya. Il y est capturé au mois de février 1999 dans le cadre d’une opération orchestrée par le MIT, la CIA, l’État grec et le Mossad. Quelques jours plus tard, Ankara ordonne à près de 20 000 soldats d’envahir le Kurdistan irakien ; ils sont épaulés par 2 000 Kurdes affiliés au clan Barzani, bien connu pour sa politique de collaboration.

L’ennemi numéro un de la nation apparaît en plein jour, le mois suivant, dans un tribunal d’Ankara. Son procès se poursuit en mai et juin sur l’île d’İmralı, où il est détenu. Le dirigeant plaide de nouveau pour une résolution négociée du conflit, « un compromis » en vue d’accéder à une « paix durable[31] ». La lutte a fait environ 40 000 morts. Majoritairement kurdes, s’entend. Abdullah Öcalan présente ses excuses aux mères des soldats turcs tombés et annonce qu’il dissoudra le PKK aussitôt que l’État consentira à traiter les Kurdes sur un pied d’égalité juridique. La cour le condamne à mort – la peine sera commuée en détention à perpétuité suite à l’abolition de la peine capitale, en 2002. Sa plaidoirie suscite d’abord l’incompréhension parmi ses partisans. Et, ainsi que le résument en 2005 Sabri Cigerli et Didier Le Saout dans Öcalan et le PKK, unique ouvrage français consacré au révolutionnaire, l’incarcération de ce dernier provoque « un flottement » au sein du parti. Puis ses hauts responsables rompent sans délai la ligne « négociatrice » et, soucieux de répondre coup pour coup, décident d’étendre la lutte armée au terme d’un congrès comptant quelque 300 délégués. Il s’agit, déclare-t-on, d’ouvrir la porte des enfers en réponse à la capture du chef. Des attentats ont lieu. Öcalan appelle aussitôt à la paix et exige un cessez-le-feu immédiat. Il le répète inlassablement : il ne croit plus à la force.

« À compter de 1999, la participation des femmes à la lutte pour la liberté s’est élargie. Puis ce processus s’est approfondi dans les années 2000 et les femmes se sont organisées de façon de plus en plus structurée[32] », déclare Sakine Cansız en 2011. Elle ajoute : « Nous sommes devenues un centre d’attention pour de nombreuses femmes : arabes, perses, turques, autrement dit pour des femmes de tous les peuples à l’échelle internationale. »

Il ne lui reste plus que deux ans à vivre. 

Öcalan, lui, consacre son temps à l’analyse politique, historique et conceptuelle. Plusieurs années durant, le prisonnier refonde intégralement sa conception du socialisme, se livrant à une critique serrée de la parenthèse mondiale marxiste-léniniste et du corpus canonique dit « scientifique ». Il désavoue le caractère antidémocratique et ultra-centralisateur du « socialisme » d’État-Parti et déplore que le marxisme originel ait entièrement éclipsé la tradition libertaire. Il se fend en prime d’une franche autocritique du PKK, en dépit du fait que celui-ci soit parvenu à imposer l’existence kurde au devant de la scène mondiale : son parti ne jurait que par la démocratie mais ne la pratiquait aucunement. Il agissait comme un État en miniature et reproduisait en son sein sa logique hiérarchique. Il se reproche également d’avoir idéalisé la guerre, qu’il a considérée, un temps, comme « un art de vivre[33]». En 2005, il expose au monde, par voie écrite, ce qu’il nomme « le confédéralisme démocratique » : un socialisme écologique conforme aux exigences du siècle qui vient. Précisons en deux mots : un socialisme non étatique, édifié depuis la vie communale et organisé autour de conseils ; un socialisme guidé par la morale et l’affranchissement des femmes – redéfinies comme nouveau sujet du processus révolutionnaire ; un socialisme qui fait de l’abolition de la masculinité conquérante son axe fondamental et remplace la modernité étatique et capitaliste par une autre modernité, vivement désirable celle-là, la modernité démocratique. Un socialisme, en bref, qui n’est pas un simple « système social » concurrent au capitalisme : il est « la condition même de l’existence humaine[34] », pour le dire avec les mots de Mustafa Karasu, haut responsable du mouvement, en avril 2026. C’est là, voulue telle, une alternative régionale aux nationalismes comme à l’islamisme ; une alternative mondiale, même, puisque la proposition kurde est évidemment de nature universaliste – car égalitaire.

Le PKK adopte cette nouvelle ligne, non sans accrocs. L’abandon définitif du vieux rêve indépendantiste, incarné dans un État-nation kurde, n’est pas du goût de tous. S’ensuit la création du KKK, bientôt renommée KCK : l’organisation faîtière des quatre organisations confédéralistes actives dans l’ensemble du Kurdistan. Sept ans plus tard, sur fond de guerre civile syrienne, la Révolution du Rojava se met en branle, décidée à donner corps, cahin-caha, au socialisme refondé – qu’Öcalan, dans un copieux texte théorique diffusé au mois de juin 2025, nomme « le socialisme contemporain[35]». Cette nouvelle étape de la longue marche de l’égalité est officiellement dédiée à toutes les femmes de la Terre.

*

« Pendant notre détention, nous avons compris une chose : Sakine accordait une véritable valeur aux êtres humains. Elle s’occupait de chacune, elle prenait le temps de parler avec tout le monde. Pendant les passages à tabac collectifs, c’était toujours elle qui recevait les coups les plus violents. Mais, une fois les séances terminées et les soldats partis, elle revenait voir chacune d’entre nous : elle examinait nos blessures et prenait soin de nous. Elle témoignait d’une immense attention[36] », se remémore l’ancienne prisonnière Gültan Kışanak quelques jours après son exécution aux premiers temps de la révolution.

Ce triple assassinat parisien – redisons les noms de Fidan Doğan et Leyla Şaylemez – est décrit par Öcalan comme un second massacre de Dersim. L’État veut donc encore du sang. Mais le PKK, loué, depuis, aux quatre coins du globe pour sa lutte contre les forces fascistes de Daech, décide unilatéralement de déposer les armes la décennie suivante, en 2025. Un processus de paix, lent et fragile, pris dans la tourmente régionale, sanglante et terrible, est engagé au moment de conclure ce texte. Nul ne sait ce qui adviendra. Öcalan attend, comme Mandela a attendu. Et nous, égalitaires d’un continent au loin, attendons que les portes des prisons turques s’ouvrent pour qu’un peuple puisse avoir la possibilité de respirer enfin.

Notes

[1]    Laure Marchand, Triple assassinat au 147, rue La Fayette, Actes Sud, 2017, p. 15.

[2]    « Kürt hareketinin Rosa’sı », Express, n° 132, janvier-février 2013, p. 8 [nous traduisons].

[3]    Cité dans « Sabiha Gökçen’in itiraflarıyla kemalistlerin Dersim katliamı », Hürseda Haber [en ligne], 16 novembre 2021 [nous traduisons].

[4]    Sakine Cansız, Sara. My Whole Life Was a Struggle, Pluto Press, 2018 [e-book], p. 2 [nous traduisons]. Citations suivantes : pp. 13, 115.

[5]    Cité par Hamit Bozarslan, Conflit kurde. Le brasier oublié du Moyen-Orient, Éditions Autrement, 2009, p. 38.

[6]    « Sakine Cansız’ın daha önce yayınlanmamış röportajı yayınlandı! », RojNews [en ligne], 3 janvier 2022 [nous traduisons].

[7]    Adnan Çelik, Cent ans plus tard, les Kurdes au bord de la survie, AOC, 2025, p. 15.

[8]    Sakine Cansız, Sara. My Whole Life Was a Struggleop. cit., p. 213. Citations suivantes : pp. 287, 297.

[9]    Voir « Maraş’ta faşistler oğlu Ali’yi vahşice katletmişti: Oğlumu ancak dişinden tanıyabilmiştim-VİDEO », <pirha.org>, 24 décembre 2022.

[10]   « Bir kıvılcımla bozkırları tutuşturan kadın: Sakine Cansız », JinNews [en ligne], 9 janvier 2021 [nous traduisons]. 

[11]   Sakine Cansız, Sara. My Whole Life Was a Struggleop. cit., p. 136. Citation suivante : p. 117.

[12]   Cité par Sabri Cigerli et Didier Le Saout, Öcalan et le PKK. Les mutations de la question kurde, Maisonneuve & Larose, 2005, p. 168.

[13]   Chowra Makaremi, Femme ! Vie ! Liberté !, Éditions La Découverte, 2023, pp. 108-109.

[14]   Sakine Cansız, Sara. Prison Memoir of a Kurdish Revolutionary, Pluto Press, 2019 [e-book], p. 134 [nous traduisons].

[15]   Selim Fuat, « Diyarbakır Cezaevi: 12 Eylül’ün Auschwitz’i », Marksist Tutum dergisi, n° 30, septembre 2007 [nous traduisons].

[16]   Sakine Cansız, Sara. Prison Memoir of a Kurdish Revolutionaryop. cit., p. 128.

[17]   « Bir kıvılcımla bozkırları tutuşturan kadın: Sakine Cansız », art. cit.

[18]   Sakine Cansız, Sara. Prison Memoir of a Kurdish Revolutionaryop. cit., p. 53.

[19]   Cité par Jacqueline Sammali, Être kurde, un délit ? Portrait d’un peuple nié, L’Harmattan, 1995, p. 111. 

[20]   Sakine Cansız, Sara. Prison Memoir of a Kurdish Revolutionaryop. cit., p. 219. Citation suivante : p. 100.

[21]   Sakine Cansız, Hep kavgaydı yaşamım, tome 3, Mezopotamien Verlag und Vertriebs GmbH, p. 52 [nous traduisons].

[22]   Edward W. Said, Culture et résistance. Entretiens avec David Barsamian, Librairie Arthème Fayard, 2004, p. 115.

[23]   Cité par Sabri Cigerli et Didier Le Saout, Öcalan et le PKK. Les mutations de la question kurdeop. cit., p. 77. Citations suivantes : pp. 59, 60, 144.

[24]   Ledit commandant, Sakık Şemdin, donnera sa version des faits dans le livre İmralı’da Bir Tiran: Abdullah Öcalan (Togan Yayıncılık, 2012). Une charge directement dirigée contre le responsable du PKK.

[25]   « Interview with Abdullah Öcalan », <theanarchistlibrary.org>, juin 1988 [nous traduisons].

[26]   Sakine Cansız, Hep kavgaydı yaşamım, tome 3, op. cit., p. 117. Citation suivante : p. 30.

[27]   Le mouvement égalitaire kurde porte la notion de jineolojî, comprendre « science des femmes » : pour des raisons pratiques, elle est généralement traduite en français par « féminisme ». Il s’agit, rigoureusement parlant, d’une équivalence impropre.

[28]   Somayeh Rostampour, Femmes en armes, savoirs en révolte. Du militantisme kurde à la Jineolojî, Agone, 2025, p. 86.

[29]   Sakine Cansız, Hep kavgaydı yaşamım, tome 3, op. cit., p. 174.

[30]   « Kürt kadınları için ilklerin simgesi: Sakine Cansız »,  Yeni Yaşam [en ligne], 9 janvier 2025 [nous traduisons].

[31]   Cité par Sabri Cigerli et Didier Le Saout, Öcalan et le PKK. Les mutations de la question kurdeop. cit., p. 313. Citation suivante : p. 309.

[32]   « Sakine Cansız’ın daha önce yayınlanmamış röportajı yayınlandı! », art. cit.

[33]   Cité par Olivier Grojean, La Révolution kurde. Le PKK et la fabrique d’une utopie, Éditions La Découverte, 2017, p. 71.

[34]   Entretien avec Mustafa Karasu, responsable du KCK, <kck-info.com>, 30 avril 2026 [nous traduisons].

[35]   « Abdullah Öcalan’ın « Perspektif » metni », Bianet [en ligne], 13 juin 2025 [nous traduisons].

[36]   « Kürt hareketinin Rosa’sı », art. cit., p. 9.

3 juin 2026

Sakine Cansız ou la cause anticoloniale

Contretemps publie la série au long cours "Le fil de l'égalité" de l'écrivain Joseph Andras : l’occasion de revenir sur certaines pensées peut-être moins diffusées du grand récit socialiste mondial. Après un deuxième volet consacré à Mansoor Hekmat, conseilliste iranien, et un troisième à Clara Fraser, féministe étasunienne, place à l’anticolonialiste kurde Sakine Cansız.

Nous nous souvenons d’un immeuble haussmannien, debout sur six étages, dans le dixième arrondissement de Paris. Au 147, il y avait une plaque : elle honorait la mémoire de trois femmes assassinées dans la nuit du 9 janvier 2013 au moyen d’un pistolet semi-automatique de calibre 7,65. Nous étions montés sur la capitale pour le journal L’Humanité et avions poussé la grosse porte grise à deux vantaux. Traversé le hall d’entrée. Franchi une deuxième porte puis gravi un escalier étroit. Le pallier l’était tout autant. Puis c’était au fond à droite. La troisième porte était beige, oui, c’est ça, en partie esquintée ; il restait des scellés de cire rouge et des morceaux de ruban adhésif. Cette porte était restée fermée sous notre poussée. C’était il y a cinq ans. Derrière elle, Sakine Cansız, Fidan Doğan et Leyla Söylemez avaient été abattues par surprise. « Dix balles, dix balles dans la tête. Aucune n’a raté sa cible[1]. »

L’assassin était un homme. Un nationaliste. Disons plus nettement : un sympathisant de l’organisation fasciste turque Ülkü Ocakları, plus connue sous le nom de « Loups gris ». Il résidait sur le sol français depuis deux ans et entretenait des liens avec le MIT, les services secrets de l’État turc. L’assassin est mort d’un cancer en prison avant d’avoir pu être jugé. Des documents belges feraient état de la possible complicité de l’ancien ambassadeur de Turquie en France, İsmail Hakkı Musa. Le MIT nierait bien sûr toute implication. L’État français, lui, classerait l’affaire sans suite – le ministère de la Défense irait jusqu’à refuser de déclassifier l’intégralité des pièces, autrement dit de lever le secret-défense.

Ces trois femmes étaient des militantes socialistes originaires du Moyen-Orient. L’aînée, Sakine Cansız, 54 ans à sa disparition, avait cofondé le Parti des travailleurs du Kurdistan : le PKK. Nom incontournable que le sien, Cansız (prononcer « Djane-seuz »), dans l’histoire mondiale de la résistance anticoloniale. Les écrits de « la Rosa [Luxemburg] du mouvement kurde[2] » – comme la surnomme Gültan Kışanak, ancienne maire de la capitale du Bakûr, le Kurdistan turc – ont été publiés en langue turque sous la forme de trois volumes, tous trois titrés Hep Kavgaydı Yaşamım. À savoir : « Toute ma vie a été un combat ». Deux d’entre eux ont été traduits en anglais à ce jour. Pas un seul, encore, en français.

Un peuple colonisé par quatre États

Sakine Cansız écrit le premier tome en 1996 ; elle est alors libre depuis six ans, après une décennie d’enfermement. Ce livre, elle l’ouvre par l’évocation du massacre de Dersim, sa province natale. Au mitan des années 1930, la population kurde locale s’était soulevée contre l’État turc et son armée avait agi conformément à ses passions – officiellement : plus de 13 000 personnes assassinées. Donc certainement davantage. « On nous avait donné l’ordre de tirer sur tout ce qui était vivant[3]», se souviendrait la fille adoptive d’Atatürk, pilote dans l’aviation militaire. C’est que le sang des Arméniens n’avait pas rassasié le pouvoir central : il lui fallait celui des Kurdes. Rien n’est assez grandiose pour la grandeur. Ses parents, écrit Cansız, sont « des enfants du génocide de Dersim[4] ». Sa mère, une villageoise issue de la communauté mystique alévie, parle un turc bancal. Marquée à son insu par l’emprise assimilationniste, la jeune Sakine confie en avoir éprouvé de la gêne, allant jusqu’à lui recommander de combler ses lacunes. « Elle m’a répondu de ne pas avoir honte de ses origines kurdes », se souvient sa fille. Il y a huit enfants dans la fratrie.

Sakine Cansız est née vingt ans après ce grand carnage. Un parmi bien d’autres, dans l’histoire de son peuple : un peuple qui n’a alors pas même le droit de se désigner comme tel ; un peuple traqué sitôt qu’il mentionne son propre pays. « Le Kurdistan ressemblait à un cadavre enseveli sous le silence », écrit-elle.

Des dates, nous pourrions en citer tant. N’en retenons d’abord qu’une pour ancrer ce portrait intellectuel dans l’espace collectif : 1920. L’année du traité de Sèvres. Les Alliés impérialistes triomphants et l’empire ottoman génocidaire déchu l’ont signé, envisageant la création de deux entités dans la région : une Arménie indépendante et un territoire autonome kurde. Mustafa Kemal Atatürk s’y opposa et sa nouvelle République de Turquie, édifiée par les armes en 1923, signa la même année un second traité, dit de Lausanne, abolissant le précédent et consacrant les frontières turques : le rêve de la souveraineté kurde s’effondra. Sept ans plus tard, son ministre de la Justice déclarait que tous ceux qui n’étaient pas de « purs Turcs » n’auraient que le droit d’être des « serviteurs », que « le droit à l’esclavage[5] ». Mais un rêve effondré sur le papier seulement. Car les Kurdes, du moins une part d’entre eux, minoritaire au commencement puis toujours plus grande au long des ans, ne cesseraient jamais de combattre pour gagner leur liberté. Avec cette singularité historique, disons même cette exceptionnalité mondiale : le peuple kurde est quadruplement colonisé. Et il l’est de façon simultanée, par quatre forces qui, peu à peu, se constituent en États-nations modernes et hautement militarisés : la Turquie, donc, l’Irak, l’Iran et la Syrie.

« Les valeurs du peuple kurde avaient toutes été confisquées, spoliées. Il s’agissait d’un colonialisme omniprésent, qui s’immisçait dans tous les aspects de la vie. Au-delà de la domination exercée sur le territoire du Kurdistan, c’étaient aussi la langue, la culture et tout le patrimoine historique du peuple kurde qui avaient été dépossédés[6] », déclare Cansız au cours d’un entretien au mois d’avril 2011.

C’est pour le bâtir enfin, ce Kurdistan décolonisé et indépendant, que le PKK voit le jour en novembre 1978.

Une petite vingtaine de personnes se rassemble dans un village du nom de Fîs, en kurde. Il a été rebaptisé Ziyaret par la force occupante. La langue kurde est interdite et ses locuteurs sont qualifiés de « Turcs des montagnes ». Quand l’État ne massacre pas ses colonisés pour tenter de régler la « question kurde », il mène à leur endroit une politique quotidienne de terreur assimilationniste : un racisme « structurel[7]» produit par la puissance ottomane puis turque, comme l’analyse Adnan Çelik, anthropologue kurde. Abdullah Öcalan est, en ces années 1970, le dirigeant de ce petit groupe clandestin et sans le sou ; il est âgé de 29 ans. L’organisation embryonnaire compte quelques Turcs internationalistes. Le nom du parti est trouvé, celui « des travailleurs », ainsi que son drapeau, rouge, bien sûr, et flanqué d’une étoile, d’une faucille et d’un marteau jaunes. Son objectif ? Mobiliser la jeunesse, les ouvriers et les paysans en faveur de la « révolution démocratique et nationale du Kurdistan ». Autrement dit mener une guerre de décolonisation, dans le sillage de l’Inde, de l’Indochine, de l’Algérie ou du Mozambique. Pour ce faire il convient, par la lutte armée, d’attaquer non pas un mais quatre États coloniaux à la fois, et, dans le même temps, d’unir, par la double voie socialiste et patriotique, articulée, combinée, dialectisée, les quatre parties historiquement séparées du peuple kurde – sujet démographique central au Moyen-Orient. Cette visée s’élaborait depuis plusieurs années déjà. En 1972, à Ankara, Öcalan avait exposé au cours d’un pique-nique, resté fameux, les contours de ce nouveau projet politique à une dizaine d’autres étudiants kurdes et turcs.

La maison, isolée, est en briques. Il y a un poêle dans la pièce principale et deux chambres. Cansız est présente en ces deux jours de naissance ; elle compte au nombre des deux femmes cofondatrices. C’est à la cafétéria de l’université d’Ankara qu’elle a, quelques années auparavant, rencontré Öcalan pour la première fois. Le jeune étudiant en droit commençait à se faire un petit nom dans le milieu révolutionnaire estudiantin. Curieuse évolution idéologique que la sienne, d’ailleurs : issu d’une modeste famille kurdo-turque, il s’était initialement tourné vers la foi musulmane et l’hostilité au communisme avant d’adhérer au marxisme-léninisme et d’être emprisonné pour la diffusion d’une revue militante. « Nous étions connus sous le nom d’apocular[8] », écrit Cansız. Expliquons peut-être. « Apo » est un des nombreux surnoms d’Öcalan – le mot signifie « oncle » mais, surtout, il est un diminutif d’Abdullah. Les apocular sont donc ses partisans ; les apoïstes, en français. Cette désignation par trop individualisante lui déplut d’abord, confie-t-elle, avant de l’accepter de bon cœur. Dans ses trois livres, elle se contente de l’appeler « le Président » (« Başkan ») ou « la Direction » (« Önder »).

Cansız prend une première fois la parole à propos des manquements organisationnels quant à la question des femmes, et le fait depuis le travail de terrain qu’elle a mené les années précédentes dans plusieurs villes du Kurdistan turc. Elle est venue avec des notes sur la constitution d’unités strictement féminines, inspirées, pour partie, du Vietnam et de la Bulgarie, mais n’ose en faire état en public. La seconde femme présente lui confie en aparté que ses propositions sont bonnes mais que leur mise en application est probablement prématurée.

« Le congrès fondateur a marqué le début d’une nouvelle période pour nous, raconte Cansız dans ses Mémoires. Nous étions désormais membres du PKK. Nous avions créé un parti doté d’un programme et de statuts. […] Je ne me sentais pas particulière d’y avoir participé. Au contraire, j’étais gênée par mon faible niveau par rapport aux autres. Mais, avant toute chose, je ressentais de la fierté et de la joie. Les problèmes, la vie et la lutte ne me semblaient plus lourds. […] C’était comme si j’avais toujours vécu ainsi. Certes, le tumulte que j’avais traversé avait laissé des traces, mais ce qui m’animait désormais, ce qui faisait ma vie, c’était la force et la beauté de la lutte révolutionnaire. Je ne me souciais pas de savoir où cette lutte me mènerait ni comment elle évoluerait. À chaque instant, il y avait tant à faire. »

Le parti naissant lui confie la charge d’organiser les femmes de la ville d’Elazığ.

Quelques semaines plus tard, les fascistes et les islamistes plongent de nouveau leurs mains dans le sang kurde : un pogrom visant les Alévis, minorité souvent perçue pour être tendanciellement plus sensible à l’idée égalitaire, est commis dans la ville de Maraş. Plus de 500 maisons incendiées. Près de 300 commerces mis à sac. Officiellement, une petite centaine de cadavres sont dénombrés – les estimations indépendantes oscillent entre 500 et 1 000. On entend dans les rues « La Turquie est musulmane ! » ; on entend hurler contre « les communistes » et « les athées » ; on entend un imam jurer que tuer un Alévi a la même valeur spirituelle qu’accomplir cinq pèlerinages. Des enfants sont mutilés. Un bébé est cloué à la poitrine de sa mère. Une très vieille femme est éborgnée[9]. « L’ennemi a montré jusqu’où il était prêt à aller contre le peuple kurde. Son objectif était de faire en sorte que celui-ci ne se réveille jamais de sa léthargie pour s’organiser et mener la lutte », commente Cansız à l’approche de la conclusion du premier tome, rédigé sous une tente, dans les montagnes du Kurdistan irakien, à la lumière d’une lampe à gaz.

Une commune en prison

C’est l’année 2021 en ses premiers jours. La journaliste kurde Öznur Değer, harcelée par l’État que régente Erdoğan et plusieurs fois jetée en prison, publie un entretien avec la cousine de Sakine Cansız. Sa parente a été exécutée sur le sol français il y a exactement huit ans. Nurcan Yıldırım se remémore : « Sakine a, très jeune, encore enfant, rompu avec les normes traditionnelles et quitté le foyer familial. Ça a ouvert des perspectives totalement nouvelles. Elle est devenue un exemple pour les femmes de Dersim, pour les jeunes femmes. Au début, tout le monde était sous le choc[10]»

Sa famille désapprouvait l’orientation idéologique qu’elle commençait à prendre bien avant que de faire la connaissance d’Öcalan. Elle la rêvait simplement mariée, et sa belle-famille ne rêvait à rien d’autre. Cansız partit en secret pour mener la vie qu’elle entendait, celle d’une révolutionnaire, laissant, confuse et désolée, mais certaine qu’il ne pouvait en être autrement, son fiancé derrière elle – un prénommé Metin. Elle trouva un emploi dans une usine de la ville turque d’Izmir, située à plus de mille kilomètres de chez elle. « Les mots "classe ouvrière" et "prolétariat" étaient sacrés à mes yeux[11]», écrit-elle. Mais, à l’instar de Simone Weil dans les années 1930, elle réalisa sans tarder que la vie d’ouvrière, harassante, ne laissait que très peu de temps pour travailler concrètement à la propagation du socialisme. D’autant que le socialisme turc, qu’elle côtoyait, n’avait que faire de la spécificité historique de son peuple. « Le colonialisme turc, avec son état d’esprit kémaliste [corpus idéologique nationaliste promu par Atatürk et ses successeurs], était pratiquement parvenu à éradiquer l’identité kurde. En cherchant à la reconquérir face à tant de répression, les gens ont retrouvé leur estime d’eux-mêmes. Mais beaucoup, à gauche, en Turquie, refusaient de l’accepter. Au nom de la révolution, ils entravaient l’émergence de l’identité kurde », se souvient Cansız.

Le PKK s’élève ainsi sur une double opposition. Il rompt avec les égalitaires turcs insoucieux de l’oppression kurde comme il rompt avec les indépendantistes kurdes insoucieux d’égalité. Les premiers sont chauvins et les seconds féodaux. Autant de culs-de-sac pour quiconque aspire au socialisme bien saisi. Le tribalisme kurde est désigné par le jeune parti comme un adversaire de premier plan : il faut arracher la mentalité féodale comme la mauvaise herbe ; il faut porter le combat au sein des siens pour espérer l’emporter contre l’ennemi. Öcalan fait de cette structure sociale, de ces plis historiques et culturels, une des raisons internes de l’échec du peuple kurde, immensément rural, face à la force coloniale. Seule la tradition de l’affranchissement internationale, seule l’idée de l’égalité, pourra le guérir de ce qu’il compare à la gangrène. La toute première tentative d’assassinat politique du parti vise, le 30 juillet 1979, un ağa, un chef tribal favorable à la puissance coloniale. « Si je me suis engagé dans la lutte du peuple kurde, cela n’est pas parce que je suis kurde mais parce que je suis socialiste[12]», expliquera un jour son dirigeant.

Le PKK tient son premier Congrès officiel au Liban, en 1981. L’année suivante, il s’engage militairement contre l’État d’Israël au côtés des résistants palestiniens de l’OLP, lesquels, patriotiques et laïques, ont formé la nouvelle résistance kurde, puis tient son deuxième Congrès en Syrie. La branche armée du parti kurde voit le jour au cours de l’été 1984 et, dans la foulée, la guerre d’indépendance contre l’État turc est ouvertement déclarée : l’armée coloniale est frappée en deux points, un même jour d’août, par la guérilla égalitaire. En Iran, pendant ce temps, la jeune République islamique achève de s’édifier sur le ravage de sa colonie kurde – la « violence raciale » n’est pas le seul fait des structures étatiques iraniennes impériales ou républicaines, comme l’examine l’anthropologue franco-iranienne Chowra Makaremi en 2023 : elle relève aussi de l’« hégémonie de la culture perse dans un pays hautement centralisé[13]».

Sakine Cansız, qui opère sous le nom de Sara, ne participe pas aux premiers combats : elle se trouve alors en prison. Le pouvoir, présidé par Fahri Korutürk, un kémaliste issu de l’armée, l’a arrêtée le 7 mai 1979. C’était un lundi matin. Margaret Thatcher venait d’accéder au poste de Première ministre, impatiente, pour sa part, de faire la peau au socialisme britannique.

Le deuxième tome de ses Mémoires retrace ses onze années de détention.

Au lendemain du coup d’État de septembre 1980, le pouvoir turc se mue en une dictature ostensiblement militaire : la répression se fait plus fanatique encore. À Amed, capitale du Kurdistan turc, l’État déchaîne tout spécialement les enfers : le détail des tortures, systématisées, est à peine racontable. On compte les morts par dizaines dans les geôles. Certains prisonniers se suicident. Des femmes sont violées. Une borne, dans l’histoire de la résistance kurde. Le superviseur des sévices se nomme Esat Oktay Yıldıran et la résistance le surnomme « Cellat » – le Bourreau. Cansız fait savoir que ce militaire de conviction nationaliste a transformé la prison d’Amed en « un petit empire nazi[14] ». Il sera exécuté par le parti en 1988 alors qu’il voyage à bord d’un bus avec sa femme et leur enfant, que les combattants socialistes laisseront en vie. « Des milliers de personnes – des révolutionnaires aux civils ordinaires – ont subi des tortures d’une rare intensité et d’une ampleur rarement observée dans le monde[15]», lit-on en 2007 dans la revue Marksist Tutum dergisi. Un des membres fondateurs du PKK, Mazlum Doğan, se donne la mort le jour de Newroz. Kemal Pir, cofondateur lui aussi, décède des suites d’une grève de la faim – il était turc. Cansız, qui se présente initialement aux occupants comme une simple intellectuelle, est lourdement torturée. Contrairement à plusieurs de ses camarades, elle ne parle pas ; l’un d’entre eux révèle aux bourreaux la nature exacte des activités de la jeune femme d’à peine 20 ans. Le personnel militaire pénitentiaire compte également des Kurdes. « L’ennemi cherchait à créer un nouveau type d’être humain, dépouillé de tout ce qui fait, précisément, un être humain : un être conditionné à une soumission absolue[16] », écrit la militante égalitaire.

Son endurance va faire d’elle une figure légendaire hors les murs.

Quelque chose comme un modèle. « Sa résistance n’a pas seulement marqué les femmes : elle a eu un impact très fort sur les démocrates, sur les progressistes et les socialistes emprisonnés. Elle a exercé une influence bien au-delà de sa propre prison. Au Kurdistan, son combat a donné du courage aux femmes kurdes enfermées dans des structures sociales très traditionnelles[17]», poursuit sa cousine en 2021. Un nombre incalculable de témoignages féminins abondent en ce sens. Öcalan, apprend Sakine Cansız depuis sa cellule, est parvenu à échapper à la vague d’arrestations. Le parti, à peine formé, est démembré. Mais elle ne sombre pas. « Nous étions remplis d’espoir. De nombreuses révolutions ont connu des reculs temporaires et des trahisons. Aussi longtemps que nous croirions à la révolution, elle vivrait[18]. » Elle confie avoir aussitôt échafaudé un plan d’évasion inspiré d’un livre publié par un ancien bagnard français : d’abord en vain. Mais elle ne cessera d’en échafauder : jusqu’à y parvenir, pour être rattrapée à l’extérieur une dizaine de minutes plus tard.

Dehors, les anticolonialistes et l’État se livrent combat. Le PKK refuse que les Kurdes deviennent « les Indous de l’Amérique[19] », comme en avait rêvé le ministre turc des Affaires étrangères en décembre 1926. Et, dès lors, le PKK gagne en popularité. Le pouvoir n’a bientôt plus qu’une obsession : travailler, par tous les moyens, à couper l’organisation révolutionnaire de sa base paysanne. Le parti réprime durement les « collaborateurs » kurdes et Öcalan, chef incontestable et révéré, mi-père mi-prophète, dirige désormais les opérations depuis la Syrie. Il fait de Damas sa base arrière – tout militant nationaliste et panarabe qu’il soit, Hafez el-Assad tolère la présence du « séparatiste » kurde en tant qu’elle sert ses intérêts géopolitiques face au voisin turc. Des cadres sont envoyés en Europe en vue d’organiser la diaspora et d’y devenir hégémonique. Derrière les barreaux, Cansız analyse le soulèvement anti-impérialiste kurde en cours à la lumière des expériences menées au Vietnam, en Angola et en Guinée. « Je ne reconnais aucune décision, déclare-t-elle au cours de l’un de ses procès, qu’elle soit en ma faveur ou non. J’ai déjà déclaré pour ma défense que les tribunaux coloniaux ne peuvent pas nous juger[20]. » 

En 1988, c’est au tour de l’Irak de Saddam Hussein de faire un sort à sa colonie kurde : par les méthodes du génocide.

« Je m’accrochais à mon optimisme et restais confiante car je croyais au parti. Même si certains individus devaient trahir ou capituler, je savais que le parti, porté par son idéologie, finirait par l’emporter et que la répression de l’ennemi serait vaine », écrit Cansız dans son deuxième tome. La pensée garde l’horizon grand ouvert : le Kurdistan, l’humanité et le socialisme. Dans le troisième tome, elle va jusqu’à écrire : « [L]’ennemi ne peut te faire qu’une chose : te massacrer physiquement. Il en a la force, et maîtrise toutes les formes de cette violence. Il peut t’enchaîner, te violer, t’empaler avec une matraque, te briser les dents, te bastonner sous la falaka [torture de la voûte plantaire], t’électrocuter, te pendre, te fusiller ou t’éclater le crâne[21]. » Mais, ajoute-t-elle, il ne pourra jamais « t’arracher le cœur » pour peu que la foi en la révolution, en le peuple, en l’humanité et en le socialisme demeure intacte en soi. À défaut de pouvoir contribuer à la lutte au grand jour, Cansız s’emploie à structurer la vie carcérale afin d’offrir aux prisonnières un cadre commun et de neutraliser, du moins autant qu’il est possible, les divisions internes, les pulsions individualistes et le poison de la routine. Il s’agit de faire émerger une véritable commune à échelle réduite, une vie communale politique entre les hauts murs maudits. Cette organisation féminine déborde les appartenances partidaires et contient, sur la durée, les tentatives d’infiltration étatique. Cansız observe que les femmes vivent mieux l’incarcération partagée que leurs camarades masculins.

L’année 1990 est marquée par des révoltes populaires en de nombreux points du Kurdistan turc. Cansız songe, par trop optimiste, que l’heure de la libération générale est enfin venue. Sa captivité lui pèse d’autant plus douloureusement ; elle échafaude de nouveaux plans d’évasion. Mais sa peine arrive à échéance : elle est libérée à la fin du mois de décembre. Son troisième tome peut s’ouvrir.

Du fédéralisme à la fin de la domination masculine

Damas, au dixième étage d’un immeuble. Voilà plus de dix ans qu’elle n’a pas revu Öcalan ; ils se prennent dans les bras. Il lui dit qu’elle n’a pas beaucoup vieilli.

S’ouvre un nouveau cycle, démentiel. L’État turc mène, en ce début des années 1990, une politique d’anéantissement total de la ruralité kurde dans l’espoir de briser, une fois pour toutes, le PKK. 3 000 à 4 000 villages et hameaux sont dévastés. De très nombreux intellectuels et politiciens sont exécutés. L’État enrégimente des islamistes kurdes, ravis de pouvoir en découdre avec leurs compatriotes égalitaires. Et ça, avec la complicité de l’OTAN dont la Turquie est membre. L’exode rural, combien forcé, est considérable : il déchiquette le tissu social régional à jamais. De passage au Nouveau-Mexique, le Palestinien étasunien Edward Saïd commentera quelques années plus tard : cette « guerre contre les Kurdes[22]» que conduit l’État turc se fait avec la contribution directe de Washington.

Öcalan décrète un cessez-le-feu unilatéral en 1993 et propose au pouvoir turc, face à cette destruction proprement inouïe, une issue pacifique et démocratique via la forme fédérale – non plus, donc, indépendantiste. Les Kurdes aspirent à vivre dans l’égalité, déclare-t-il, avec leurs « frères turcs[23] ». Mais, pour y parvenir, il faudra que l’État constitutionnalise les revendications démocratiques kurdes. Un commandant du parti mène, avec ou sans l’aval d’Öcalan, c’est là toujours un point de polémique[24], une action armée contre des soldats turcs ; l’aviation nationale bombarde en retour, faisant une centaine de morts dans les rangs du parti ; celui-ci frappe en retour l’industrie touristique. Des civils sont touchés. Une atteinte à la ligne officielle du PKK, qui, à l’instar de toute formation authentiquement égalitaire de par le monde, se fixe de ne viser que l’État et ses agents. Öcalan avait, par le passé, déclaré qu’il veillait, dans l’ordinaire de sa vie, à ne pas écraser la moindre fourmi sous ses pas. « Je suis effrayé par l’assassinat des gens », ajoutait-il. Si les Kurdes se sont saisis d’armes à feu, c’est que l’État, niant jusqu’à leur être même, ne leur avait pas laissé d’autre choix. Il dit avoir « souffert » des attaques de victimes civiles, qui relevaient à ses yeux du « banditisme », immoral, et nullement d’une politique révolutionnaire, autrement dit socialiste. Il avouera plus tard avoir vigoureusement pesé sur certains cadres de son organisation afin qu’aucun « processus à la palestinienne », entendre la tactique militaire mise en place par le Hamas et le Jihad islamique consistant à cibler volontairement et régulièrement des civils, ne vienne blesser la résistance anticoloniale. En 1995, Öcalan prolonge sa proposition : une solution fédérale à la façon des États-Unis d’Amérique. Solution qu’il envisage pour le Kurdistan historique tout entier. Trois ans plus tard, il déclare à Michael M. Gunter, professeur de science politique à l'Université technologique du Tennessee, qu’il reconnaît les frontières de l’État-nation turc et ajoute la Suisse et la Belgique au nombre de ses inspirations fédérales. « Tout ce que je demande, c'est une vraie démocratie en Turquie[25]

Cette mutation est concomitante à l’effondrement du marxisme-léninisme planétaire. L’URSS a annoncé sa dissolution en l’année 1991 et le PKK a retiré la faucille et le marteau de son drapeau. Öcalan s’apprête, pas à pas, à réviser sa conception du socialisme, et spécialement la visée étatiste qui était la sienne et, partant, celle du parti. Parallèlement, profitant d’un relatif fléchissement institutionnel, fruit direct de la lutte armée, des partis kurdes réformistes et légalistes émergent dans l’espace turc. Après avoir dû faire face aux foudres de la direction du PKK suite à sa relation avec un de ses membres – toute relation privée est strictement interdite et, pour ne rien gâter, ce dernier, Mehmet Şener, a tourné le dos au parti –, Sakine Cansız est envoyée dans le maquis : les montagnes du Kurdistan irakien, où l’organisation a installé ses quartiers armés.

Son ancien compagnon, accusé de forfaiture, pourchassé et retrouvé, est abattu dans un appartement. Sa mort est fêtée autour d’elle ; ça danse, ça tire en l’air. Si elle se résout à la disparition de Şener, la réaction des militants l’ébranle : « C’était une atmosphère de perte de contrôle totale[26]. » La brutalité de certains camarades lui apparaît en contradiction avec leur idéal ; le climat de jugement, de contrôle et d’accusation permanente la leste. On lui fait comprendre qu’elle pose beaucoup de questions. Elle se refuse à agir en miroir de l’ennemi. Elle écrit : « Face à [ce dernier], il était essentiel de chérir tout ce qui relève de l’humain, de le protéger et d’y être extrêmement attentif. Si ces qualités n’avaient pas été en moi, j’aurais douté de ma propre humanité. Elles devaient même se développer. Aucune pratique inhumaine ne pouvait être justifiée par les réalités de la guerre. L’ennemi pouvait agir ainsi – c’est dans sa nature –, mais les révolutionnaires, et le PKK en particulier, ne devaient en aucune façon agir de la sorte. » Le troisième volume de ses Mémoires est traversé par le questionnement et l’autocritique.

Cette décennie 1990 marque également l’introduction, par Öcalan, de la question féminine[27] dans sa pensée-pratique. Le dirigeant affirme, chaque année plus fermement, la centralité des femmes dans le combat kurde et socialiste : rien, absolument rien, ne pourra se faire sans leur affranchissement. Le patriarcat traditionnel est désigné comme cible décisive et, en 1997, le parti HADEP, prolongement légaliste du PKK, adopte pour mot d’ordre « La femme libérée est la patrie libérée ». La sociologue Somayeh Rostampour, kurde originaire du Rojhelat – le Kurdistan iranien –, publie en France, en 2025, une étude aussi précieuse que rigoureuse sur l’engagement des femmes kurdes : Femmes en armes, savoirs en révolte. Elle tient à réinscrire la pensée d’Öcalan dans une dynamique collective, et surtout féminine. Chose que masque la personnalisation à outrance. Ses idées, analyse-t-elle, « sont profondément influencées par toute une génération de combattantes du PKK, celle de Sakine Cansız[28] ». L’auto-organisation des femmes se développe au sein de la guérilla, non sans tensions parfois. « Certains tabous ont été bousculés, ébranlés, voire renversés : c’est un fait. Mais, sur des questions essentielles, une forme de rigidité conservatrice persistait encore[29] », note Cansız. Les publications féminines se multiplient dans la société civile kurde et Öcalan va redoublant de critiques à l’encontre la structure familiale traditionnelle et de l’institution du mariage, rouages essentiels de la mise en esclavage des femmes en tant que groupe social, véritable colonie dans la colonie. Pour se libérer de l’État-nation capitaliste et colonial, il convient de tourner la page de la masculinité séculaire hégémonique. « Tuer le mâle [en soi] », décrète le dirigeant révolutionnaire. Son slogan, « erkeği öldürmek », s’impose comme un pilier de ce socialisme moyen-oriental post-soviétique.

Vers le socialisme démocratique du XXIe siècle

« C’était une amoureuse de la nature. Elle voyait ces minuscules choses que tu ne remarques pas. Quand elle foulait la terre, elle le faisait avec délicatesse. Là où, toi, tu passes sans faire attention, la camarade Sara marchait avec soin. Elle observait les gouttes de pluie et elle parlait aux fleurs[30] », raconte, en 2025, une dénommée Dilan Andok au journal Yeni Yaşam. « Elle rêvait d’un monde où les femmes ne seraient pas des esclaves, mais se tiendraient debout avec leur propre volonté et leur propre position, et réaliseraient leurs propres rêves. Un monde sans domination masculine, où les femmes et les hommes seraient des camarades, en harmonie. » Sa rencontre avec Sakine Cansız date de 1995.

Trois ans ont passé. Le pouvoir syrien, cédant aux menaces militaires turques, ordonne à Öcalan de fiche le camp. Il se rend en Europe afin de plaider diplomatiquement son plan de paix. Il argue du caractère désormais caduc de la lutte armée et réitère sa condamnation des attaques visant les civils – nouveau mea culpa quant à certaines fautes passées. Russie, Grèce, Italie ; Ankara exige en vain que le « terroriste » en chef soit extradé. Cansız se rend elle aussi sur le Vieux Continent, chargée de travailler au développement de l’organisation socialiste. L’État français lui accorde l’asile politique en cette même année 1998. Indésirable et sans soutien officiel sur le sol européen, Öcalan gagne le Kenya. Il y est capturé au mois de février 1999 dans le cadre d’une opération orchestrée par le MIT, la CIA, l’État grec et le Mossad. Quelques jours plus tard, Ankara ordonne à près de 20 000 soldats d’envahir le Kurdistan irakien ; ils sont épaulés par 2 000 Kurdes affiliés au clan Barzani, bien connu pour sa politique de collaboration.

L’ennemi numéro un de la nation apparaît en plein jour, le mois suivant, dans un tribunal d’Ankara. Son procès se poursuit en mai et juin sur l’île d'İmralı, où il est détenu. Le dirigeant plaide de nouveau pour une résolution négociée du conflit, « un compromis » en vue d’accéder à une « paix durable[31] ». La lutte a fait environ 40 000 morts. Majoritairement kurdes, s’entend. Abdullah Öcalan présente ses excuses aux mères des soldats turcs tombés et annonce qu’il dissoudra le PKK aussitôt que l’État consentira à traiter les Kurdes sur un pied d’égalité juridique. La cour le condamne à mort – la peine sera commuée en détention à perpétuité suite à l’abolition de la peine capitale, en 2002. Sa plaidoirie suscite d’abord l’incompréhension parmi ses partisans. Et, ainsi que le résument en 2005 Sabri Cigerli et Didier Le Saout dans Öcalan et le PKK, unique ouvrage français consacré au révolutionnaire, l’incarcération de ce dernier provoque « un flottement » au sein du parti. Puis ses hauts responsables rompent sans délai la ligne « négociatrice » et, soucieux de répondre coup pour coup, décident d’étendre la lutte armée au terme d’un congrès comptant quelque 300 délégués. Il s’agit, déclare-t-on, d’ouvrir la porte des enfers en réponse à la capture du chef. Des attentats ont lieu. Öcalan appelle aussitôt à la paix et exige un cessez-le-feu immédiat. Il le répète inlassablement : il ne croit plus à la force.

« À compter de 1999, la participation des femmes à la lutte pour la liberté s’est élargie. Puis ce processus s’est approfondi dans les années 2000 et les femmes se sont organisées de façon de plus en plus structurée[32] », déclare Sakine Cansız en 2011. Elle ajoute : « Nous sommes devenues un centre d’attention pour de nombreuses femmes : arabes, perses, turques, autrement dit pour des femmes de tous les peuples à l’échelle internationale. »

Il ne lui reste plus que deux ans à vivre. 

Öcalan, lui, consacre son temps à l’analyse politique, historique et conceptuelle. Plusieurs années durant, le prisonnier refonde intégralement sa conception du socialisme, se livrant à une critique serrée de la parenthèse mondiale marxiste-léniniste et du corpus canonique dit « scientifique ». Il désavoue le caractère antidémocratique et ultra-centralisateur du « socialisme » d’État-Parti et déplore que le marxisme originel ait entièrement éclipsé la tradition libertaire. Il se fend en prime d’une franche autocritique du PKK, en dépit du fait que celui-ci soit parvenu à imposer l’existence kurde au devant de la scène mondiale : son parti ne jurait que par la démocratie mais ne la pratiquait aucunement. Il agissait comme un État en miniature et reproduisait en son sein sa logique hiérarchique. Il se reproche également d’avoir idéalisé la guerre, qu’il a considérée, un temps, comme « un art de vivre[33]». En 2005, il expose au monde, par voie écrite, ce qu’il nomme « le confédéralisme démocratique » : un socialisme écologique conforme aux exigences du siècle qui vient. Précisons en deux mots : un socialisme non étatique, édifié depuis la vie communale et organisé autour de conseils ; un socialisme guidé par la morale et l’affranchissement des femmes – redéfinies comme nouveau sujet du processus révolutionnaire ; un socialisme qui fait de l’abolition de la masculinité conquérante son axe fondamental et remplace la modernité étatique et capitaliste par une autre modernité, vivement désirable celle-là, la modernité démocratique. Un socialisme, en bref, qui n’est pas un simple « système social » concurrent au capitalisme : il est « la condition même de l’existence humaine[34] », pour le dire avec les mots de Mustafa Karasu, haut responsable du mouvement, en avril 2026. C’est là, voulue telle, une alternative régionale aux nationalismes comme à l’islamisme ; une alternative mondiale, même, puisque la proposition kurde est évidemment de nature universaliste – car égalitaire.

Le PKK adopte cette nouvelle ligne, non sans accrocs. L’abandon définitif du vieux rêve indépendantiste, incarné dans un État-nation kurde, n’est pas du goût de tous. S’ensuit la création du KKK, bientôt renommée KCK : l’organisation faîtière des quatre organisations confédéralistes actives dans l’ensemble du Kurdistan. Sept ans plus tard, sur fond de guerre civile syrienne, la Révolution du Rojava se met en branle, décidée à donner corps, cahin-caha, au socialisme refondé – qu’Öcalan, dans un copieux texte théorique diffusé au mois de juin 2025, nomme « le socialisme contemporain[35]». Cette nouvelle étape de la longue marche de l’égalité est officiellement dédiée à toutes les femmes de la Terre.

*

« Pendant notre détention, nous avons compris une chose : Sakine accordait une véritable valeur aux êtres humains. Elle s’occupait de chacune, elle prenait le temps de parler avec tout le monde. Pendant les passages à tabac collectifs, c’était toujours elle qui recevait les coups les plus violents. Mais, une fois les séances terminées et les soldats partis, elle revenait voir chacune d’entre nous : elle examinait nos blessures et prenait soin de nous. Elle témoignait d’une immense attention[36] », se remémore l’ancienne prisonnière Gültan Kışanak quelques jours après son exécution aux premiers temps de la révolution.

Ce triple assassinat parisien – redisons les noms de Fidan Doğan et Leyla Şaylemez – est décrit par Öcalan comme un second massacre de Dersim. L’État veut donc encore du sang. Mais le PKK, loué, depuis, aux quatre coins du globe pour sa lutte contre les forces fascistes de Daech, décide unilatéralement de déposer les armes la décennie suivante, en 2025. Un processus de paix, lent et fragile, pris dans la tourmente régionale, sanglante et terrible, est engagé au moment de conclure ce texte. Nul ne sait ce qui adviendra. Öcalan attend, comme Mandela a attendu. Et nous, égalitaires d’un continent au loin, attendons que les portes des prisons turques s’ouvrent pour qu’un peuple puisse avoir la possibilité de respirer enfin.

Notes

[1]    Laure Marchand, Triple assassinat au 147, rue La Fayette, Actes Sud, 2017, p. 15.

[2]    « Kürt hareketinin Rosa’sı », Express, n° 132, janvier-février 2013, p. 8 [nous traduisons].

[3]    Cité dans « Sabiha Gökçen’in itiraflarıyla kemalistlerin Dersim katliamı », Hürseda Haber [en ligne], 16 novembre 2021 [nous traduisons].

[4]    Sakine Cansız, Sara. My Whole Life Was a Struggle, Pluto Press, 2018 [e-book], p. 2 [nous traduisons]. Citations suivantes : pp. 13, 115.

[5]    Cité par Hamit Bozarslan, Conflit kurde. Le brasier oublié du Moyen-Orient, Éditions Autrement, 2009, p. 38.

[6]    « Sakine Cansız’ın daha önce yayınlanmamış röportajı yayınlandı! », RojNews [en ligne], 3 janvier 2022 [nous traduisons].

[7]    Adnan Çelik, Cent ans plus tard, les Kurdes au bord de la survie, AOC, 2025, p. 15.

[8]    Sakine Cansız, Sara. My Whole Life Was a Struggleop. cit., p. 213. Citations suivantes : pp. 287, 297.

[9]    Voir « Maraş’ta faşistler oğlu Ali’yi vahşice katletmişti: Oğlumu ancak dişinden tanıyabilmiştim-VİDEO », <pirha.org>, 24 décembre 2022.

[10]   « Bir kıvılcımla bozkırları tutuşturan kadın: Sakine Cansız », JinNews [en ligne], 9 janvier 2021 [nous traduisons]. 

[11]   Sakine Cansız, Sara. My Whole Life Was a Struggleop. cit., p. 136. Citation suivante : p. 117.

[12]   Cité par Sabri Cigerli et Didier Le Saout, Öcalan et le PKK. Les mutations de la question kurde, Maisonneuve & Larose, 2005, p. 168.

[13]   Chowra Makaremi, Femme ! Vie ! Liberté !, Éditions La Découverte, 2023, pp. 108-109.

[14]   Sakine Cansız, Sara. Prison Memoir of a Kurdish Revolutionary, Pluto Press, 2019 [e-book], p. 134 [nous traduisons].

[15]   Selim Fuat, « Diyarbakır Cezaevi: 12 Eylül’ün Auschwitz’i », Marksist Tutum dergisi, n° 30, septembre 2007 [nous traduisons].

[16]   Sakine Cansız, Sara. Prison Memoir of a Kurdish Revolutionaryop. cit., p. 128.

[17]   « Bir kıvılcımla bozkırları tutuşturan kadın: Sakine Cansız », art. cit.

[18]   Sakine Cansız, Sara. Prison Memoir of a Kurdish Revolutionaryop. cit., p. 53.

[19]   Cité par Jacqueline Sammali, Être kurde, un délit ? Portrait d’un peuple nié, L’Harmattan, 1995, p. 111. 

[20]   Sakine Cansız, Sara. Prison Memoir of a Kurdish Revolutionaryop. cit., p. 219. Citation suivante : p. 100.

[21]   Sakine Cansız, Hep kavgaydı yaşamım, tome 3, Mezopotamien Verlag und Vertriebs GmbH, p. 52 [nous traduisons].

[22]   Edward W. Said, Culture et résistance. Entretiens avec David Barsamian, Librairie Arthème Fayard, 2004, p. 115.

[23]   Cité par Sabri Cigerli et Didier Le Saout, Öcalan et le PKK. Les mutations de la question kurdeop. cit., p. 77. Citations suivantes : pp. 59, 60, 144.

[24]   Ledit commandant, Sakık Şemdin, donnera sa version des faits dans le livre İmralı’da Bir Tiran: Abdullah Öcalan (Togan Yayıncılık, 2012). Une charge directement dirigée contre le responsable du PKK.

[25]   « Interview with Abdullah Öcalan », <theanarchistlibrary.org>, juin 1988 [nous traduisons].

[26]   Sakine Cansız, Hep kavgaydı yaşamım, tome 3, op. cit., p. 117. Citation suivante : p. 30.

[27]   Le mouvement égalitaire kurde porte la notion de jineolojî, comprendre « science des femmes » : pour des raisons pratiques, elle est généralement traduite en français par « féminisme ». Il s’agit, rigoureusement parlant, d’une équivalence impropre.

[28]   Somayeh Rostampour, Femmes en armes, savoirs en révolte. Du militantisme kurde à la Jineolojî, Agone, 2025, p. 86.

[29]   Sakine Cansız, Hep kavgaydı yaşamım, tome 3, op. cit., p. 174.

[30]   « Kürt kadınları için ilklerin simgesi: Sakine Cansız »,  Yeni Yaşam [en ligne], 9 janvier 2025 [nous traduisons].

[31]   Cité par Sabri Cigerli et Didier Le Saout, Öcalan et le PKK. Les mutations de la question kurdeop. cit., p. 313. Citation suivante : p. 309.

[32]   « Sakine Cansız’ın daha önce yayınlanmamış röportajı yayınlandı! », art. cit.

[33]   Cité par Olivier Grojean, La Révolution kurde. Le PKK et la fabrique d’une utopie, Éditions La Découverte, 2017, p. 71.

[34]   Entretien avec Mustafa Karasu, responsable du KCK, <kck-info.com>, 30 avril 2026 [nous traduisons].

[35]   « Abdullah Öcalan’ın "Perspektif" metni », Bianet [en ligne], 13 juin 2025 [nous traduisons].

[36]   « Kürt hareketinin Rosa’sı », art. cit., p. 9.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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