Nous publions ici un texte écrit par Stathis Kouvelakis pour le numéro 14 de la revue Contretemps. Il s’agit de la présentation d’un dossier consacré à la situation politique ouverte en Grèce par la percée de Syriza lors des élections du printemps.

La percée de Syriza lors de la dernière séquence électorale en Grèce, qui l’a portée jusqu’au seuil du pouvoir gouvernemental, constitue un tournant de la situation européenne. C’est en effet la première fois dans toute l’ère néolibérale, et plus particulièrement depuis le début de l’actuelle crise capitaliste, que les secteurs populaires abandonnent massivement les partis traditionnels, et avant tout la social-démocratie, et se tournent majoritairement vers un parti de la gauche radicale. Plus largement, c’est la première fois dans l’Europe de l’après-guerre qu’un parti à gauche de la social-démocratie, pour l’essentiel issu de la matrice communiste, a postulé en tant que tel au pouvoir, en dehors d’une logique d’alliance avec le courant socialiste ou d’un « compromis historique » avec le parti systémique majoritaire.

Le « laboratoire grec » devient ainsi non seulement celui de la « thérapie de choc » néolibérale, doublée d’un déni de démocratie, appliquée à un pays d’Europe occidentale, ou  encore le lieu de mobilisations d’une ampleur et d’une durée inconnues depuis les années 1970, mais aussi le terrain où se déploie la première tentative d’envergure d’une alternative politique radicale au néolibéralisme dans le Vieux continent. Tout se passe en un sens comme si, avec un temps de retard, les réalités sociales mais aussi politiques de l’Amérique latine débarquaient dans notre région, sans doute mâtinées de la dynamique insurrectionnelle et nationale des printemps arabes. Athènes est d’ailleurs bien plus proche du Caire que de Berlin.

Les textes rassemblés dans ce dossier tentent d’apporter des éclairages sur cette situation nouvelle et sa signification, qui va bien au-delà du cas de ce petit pays périphérique du sud-est européen. Vue de Grèce, l’un des éléments les plus frappants depuis le début de l’actuelle crise est en effet le sentiment croissant d’être au centre de l’attention internationale. Pendant la campagne électorale, les dirigeants européens, mais aussi les banquiers et leur contingent d’experts, ne se sont du reste guère privé de s’immiscer dans le débat politique grec, usant de l’intimidation et du chantage afin de dissuader les électeurs de voter pour Syriza. En contrepoint, Syriza a riposté en invitant à ces meetings des représentants d’autres partis de la gauche radicale, essentiellement européenne. Ainsi, le dernier meeting, qui s’est tenu à Thessalonique, a vu Alexis Tsipras et Gaby Zimmer, de Die Linke, prendre la parole. Ce qui a toutefois davantage frappé les esprits, c’est surtout le passage à Athènes ces deux derniers mois de plusieurs figures intellectuelles de premier plan du marxisme et du radicalisme européen et nord-américain. Tariq Ali, Leo Panitch, Slavoj Zizek et David Harvey ont attiré des foules considérables, à une échelle sans doute bien plus importante que celle de leur pays d’origine. Et ils ne se sont pas privés de parler et d’intervenir directement, eux aussi, dans le débat grec, offrant un soutien déterminé à Syriza et leur analyse plus large de la situation du pays. Ce sont eux qui, plus que tout autre personnalité directement politique, ont réussi à faire passer le message que la gauche radicale internationale avait les yeux tournés vers la Grèce et se rangeait de façon quasi-unanime derrière celui qui en portait l’espoir, c’est-à-dire Syriza.

 Le point d’orgue fût sans doute atteint le 3 juin lors de la réunion publique animée par Slavoj Zizek et Alexis Tsipras dans la cour intérieure d’une annexe du musée Benaki. Plusieurs milliers de personnes s’y sont entassées, dans une atmosphère électrique, combinant ferveur et amitié, pour écouter le dialogue entre le philosophe slovène, qui a développé avec son brio habituel les idées présentées dans le texte de la London Review of Books inclus dans ce dossier, et le dirigeant de la gauche radicale grecque, qui a fait preuve de son aisance et de sa capacité à se saisir des perches que lui tendait son interlocuteur. Quant à David Harvey, les conférences qu’il a données dans le cadre de la semaine qui lui était consacré par l’université Harokopio d’Athènes se sont transformées en lieu de discussion de la situation politique et de la façon dont le travail du géographe marxiste pouvait servir à en penser les enjeux. L’entretien traduit dans ce dossier en retrace certains aspects.

Il y là matière à réflexion à la fois sur le rôle politique des intellectuels mais aussi sur les dimensions intellectuelles inhérentes à toute conjoncture politique haute. Pour le dire autrement, une situation politique d’exception constitue en elle-même un événement théorique, susceptible d’aimanter et de transformer les forces intellectuelles agissantes du moment. Ce sont donc à quelques premiers aperçus d’un tel processus qu’invitent en fin de compte les éléments de réflexion qui sont ici rassemblés.

 

A lire (ou à relire) :

Sauvez-nous de nos sauveurs. Plaidoyer pour Syriza (de Slavoj Zizek)

Syriza ou le miracle grec (de Stathis Kouvelakis)

« Syriza est un mouvement emblématique » (entretien avec David Harvey)

 

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