Victoire de Mamdani : c’est l’organisation et la mobilisation populaire qui sont la clé
Largement passé sous silence dans les analyses du mouvement socialiste démocratique qui a contribué à l’émergence de Zohran Mamdani, un fait essentiel mérite pourtant d’être rappelé : à une époque où l’autoritarisme gagne du terrain, les socialistes ont triomphé grâce à une organisation populaire, démocratique, à l’ancienne, mobilisant près de 100 000 bénévoles.
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Comme chacun·e peut le constater en suivant l’actualité, l’état de la démocratie aux États-Unis est loin d’être solide. Donald Trump n’a cessé de s’en prendre avec arrogance aux normes et aux lois qui structurent nos pratiques démocratiques. Mais cette érosion a commencé bien avant lui.
Depuis la publication, en 2000, de Bowling Alone de Robert Putnam (1941), intellectuel·les et responsables politiques ne cessent d’observer le déclin de la société civile, et, parallèlement, celui de notre démocratie. La désyndicalisation, la disparition des clubs et associations civiques, et plus généralement l’effritement de la vie collective et communautaire ont conduit les États-unien·nes à oublier comment participer à la décision et à l’action collectives. Une fois que les citoyen·nes ont perdu l’habitude de pratiquer la démocratie au quotidien, il devient beaucoup plus facile de la leur retirer sur le plan politique.
Il existe pourtant un mouvement qui inverse cette tendance — bien que peu d’intellectuel·les et de dirigeant·es, pourtant prompts à déplorer le déclin démocratique, semblent l’avoir remarqué : les Socialistes démocratiques d’Amérique (DSA).
Les membres de DSA militent pour une vision socialiste affirmée, et c’est généralement leur programme politique qui attire l’attention. Mais on s’attarde moins sur leur méthode : une organisation de masse, populaire et démocratique.
L’organisation compte plus de deux cents sections locales et plus de 85 000 membres à travers le pays. Chacune dispose de processus démocratiques non seulement pour élire ses responsables, mais aussi pour définir sa stratégie et ses priorités. Et DSA a bâti une véritable culture de l’action collective : une fois la ligne choisie ensemble, les membres travaillent collectivement à atteindre leurs objectifs, par l’action démocratique.
La section new-yorkaise de DSA (NYC-DSA), dont je suis coprésidente, est le plus grand exemple de ce modèle à l’œuvre. À la fin du mois d’octobre, elle comptait plus de 11 300 membres — un chiffre appelé à croître encore après la victoire historique de Zohran Mamdani à la mairie. NYC-DSA a joué un rôle central dans la mobilisation de plus de 100 000 bénévoles qui ont consacré leur temps et leur énergie à porter Zohran Mamdani à la victoire. Un tel niveau d’engagement citoyen est presque inédit dans la politique étatsunienne — et c’est précisément cela, la politique démocratique.
Le message de Zohran sur le coût de la vie et sa communication claire et ciblée ont inspiré des millions de personnes à travers le pays et même au-delà. Mais son dispositif d’organisation a permis à cent mille personnes de passer du soutien enthousiaste à l’action collective. Voilà la démocratie en acte. Zohran ne s’est pas contenté d’appeler à voter : il a permis à chacune et chacun de s’organiser.
Cette approche de la campagne électorale a été adoptée et développée par NYC-DSA, le foyer politique de Zohran et l’un de ses plus proches alliés organisationnels. Membre de la section depuis 2017, il s’était déjà présenté avec notre soutien à l’Assemblée de l’État de New York en 2020. Comme militant actif, puis comme élu, Zohran a contribué à l’élaboration par NYC-DSA d’une stratégie d’organisation de masse dans les campagnes électorales.
S’inspirant des travaux du stratège des mouvements sociaux Marshall Ganz[1] et du modèle organisationnel de masse de la campagne d’Obama en 2008, NYC-DSA a développé une stratégie électorale centrée sur les bénévoles. Les militant·es dévoué·es ne se contentent pas de faire du porte-à-porte : ils et elles élaborent les stratégies de terrain, conçoivent les outils de communication, pilotent la récolte de fonds et élaborent les propositions politiques. Au fil des campagnes, nous avons formé des centaines de militant·es chevronné·es qui ont constitué l’ossature de la campagne de Zohran et lui ont permis d’atteindre des sommets inédits.
Une démocratie organisée, pas achetée
Nous avons appliqué la même méthode à des campagnes plus locales, comme celle pour la réélection de la conseillère municipale socialiste Alexa Avilés (1973), représentante du 38ᵉ district de Brooklyn. Face à une candidate centriste à la primaire démocrate, choisie pour s’opposer à elle en raison du bilan d’Avilés, fait de soutien aux classes travailleuses et d’opposition au génocide — et soutenue par un flot d’argent venu des grandes entreprises, de l’immobilier et de groupes pro-israéliens —, NYC-DSA a organisé une campagne populaire massive, réunissant plus de 700 bénévoles, un record pour une primaire de conseillère municipale. Nous avons remporté cette élection avec quarante-quatre points d’avance.
Le directeur d’un comité d’action politique pro-israélien[2] a parfaitement résumé les résultats dans une tribune du New York Daily News :
Nous avons beaucoup de capitaux à investir dans des campagnes traditionnelles, mais peu de structures organisationnelles. Tandis que les militant·es de DSA se sont enraciné·es depuis plus d’une décennie dans les quartiers, les associations de parents d’élèves et les comités de locataires, nous n’avons pas fait les mêmes investissements.
Traduction : ils et elles ont le pouvoir oligarchique de l’argent organisé ; nous avons le pouvoir démocratique des personnes organisées.
Le mandat municipal de Zohran Mamdani qui débutera bientôt à New York se fixe un programme ambitieux : geler les loyers de plus de deux millions de locataires bénéficiant d’un loyer réglementé (rent-stabilized), instaurer l’accès universel à des garderies gratuites, et rendre les bus rapides et gratuits. NYC-DSA organisera la mobilisation pour mettre en œuvre ce programme, et nous le ferons comme nous l’avons toujours fait : par des campagnes populaires et démocratiques. Nous irons parler à des milliers de New-Yorkais·es ordinaires et les inviterons à participer à un système politique dont ils et elles ont été exclu·es trop longtemps. Ils et elles ont été écarté·es de la politique — nous allons les y ramener.
Bien entendu, rien de tout cela n’est le fruit du hasard. Le renforcement et l’élargissement de la démocratie sont au cœur même du projet socialiste démocratique. Si vous vous inquiétez de l’assaut contre la démocratie que mènent, de concert, les autoritaires de droite, les démocrates cyniques soutenu·es par les grandes entreprises et les milliardaires voraces, regardez comment les socialistes reconstruisent la démocratie. Nous venons de démontrer qu’une démarche organisationnelle populaire et démocratique peut élire un maire — et nous sommes sur le point de faire bien davantage.
Comme le dit Zohran :
« La politique n’est pas une idée que l’on a, c’est quelque chose que l’on fait. »
Et nous le faisons.
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Grace Mausser, coprésidente des Democratic Socialists of America de la ville de New York, est militante socialiste et organisatrice communautaire à New York. Diplômée en relations internationales, économie et politiques publiques de la George Washington University (Washington, D.C.), elle copréside la section new-yorkaise des Democratic Socialists of America (DSA). Active au sein de la gauche socialiste étatsunienne, elle a joué un rôle central dans les campagnes de terrain du DSA, notamment celles ayant conduit à la victoire de Zohran Mamdani à la mairie de New York. Ses engagements portent sur la démocratisation de la vie politique, le droit au logement et la justice sociale.
Publié initialement dans Jacobin. Traduit de l’anglais pour Contretemps par Christian Dubucq.
Notes
[1] Marshall Ganz (né en 1943) est un sociologue et stratège des mouvements sociaux étatsunien. Ancien militant du mouvement des droits civiques et organisateur aux côtés de César Chávez au sein des United Farm Workers, il enseigne aujourd’hui à la Kennedy School of Government de l’Université Harvard. Il est notamment l’auteur de Why David Sometimes Wins: Leadership, Organization, and Strategy in the California Farm Worker Movement (Pourquoi David l’emporte parfois : leadership, organisation et stratégie dans le mouvement des travailleurs agricoles de Californie, Oxford University Press, 2009).
[2] Ryan Adams, « Learning from our failures to counter the DSA », New York Daily News, 8 juillet 2025. Ryan Adams est vice-président senior du cabinet de communication Actum et trésorier du Solidarity PAC, un comité d’action politique pro-israélien affilié au New York Solidarity Network, réseau visant à renforcer l’influence des milieux pro-israéliens dans la politique new-yorkaise.









