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Le philosophe Alain Brossat vient de publier Écrire au bord du gouffre (éditions Mimésis), un livre sur Victor Klemperer, notamment connu pour son analyse lumineuse de « la langue du IIIe Reich ». Dans le chapitre 3, que nous reproduisons ici, Alain Brossat revient sur la critique féroce que Klemperer proposa, très tôt, de l’idéologie et de la langue sionistes.

Alain Brossat, Écrire au bord du gouffre. Victor Klemperer ou la résistance dans la langue, Sesto San Giovanni, Éditions Mimésis, Collection Samsa, 2025.

Chapitre 3 – Un cactus : l’antisionisme déclaré de Victor Klemperer

« Nous entendons maintenant beaucoup parler de la Palestine ; ça ne nous tente pas. Ceux qui y vont échangent le nationalisme et l’étroitesse contre le nationalisme et l’étroitesse (…) C’est plus fort que moi, je ne peux m’empêcher de sympathiser avec les Arabes insurgés en Palestine, dont la terre devient objet de ‘transactions’ – sort d’Indiens, dit Eva » (Victor Klemperer, Journal, juillet-octobre 1933).

L’idée de base qui dans la perspective de Klemperer fonde le constant rapprochement entre idéologie nazie et discours sioniste, c’est celle de la matrice commune, envisagée sous tous les angles. Rejetons, l’une et l’autre du romantisme allemand[1], plongeant ses racines, pour ce qui est de ses fondateurs, dans le même microcosme (la Vienne de la fin du XIXème siècle[2]) dans un troublant jeu de miroirs : « [Hitler] a certainement appris chez Herzl à considérer les Juifs comme un peuple, comme une unité politique et à les regrouper sous le terme de ‘judaïsme mondial’ », remarque un interlocuteur (sioniste lui-même) de Klemperer qui, un peu plus loin, commente :

« Hitler a fait ses années d’apprentissage en Autriche (…) il a dû aussi absorber là-bas des formes de langage et de pensée propres à Herzl – il est pratiquement impossible d’établir le passage de l’un à l’autre, en particulier chez les natures primaires […] »[3]

La matrice commune du nazisme et du sionisme, c’est ce qui, sur le terrain (le IIIe Reich) a pour effet que, comme le relève avec accablement Klemperer à plusieurs reprises dans le Journal, bien des Juifs de son entourage feraient de parfaits nazis – s’il n’étaient pas persécutés par ceux-ci – leur étroitesse nationaliste, leur propension à croire, adhérer sans réfléchir, leur soumission à l’autorité, leur conformisme les rapproche irrésistiblement du kleiner PG (Parteigenosse), le membre de base du NSDAP[4] :

« Le comportement de certains Juifs est pour nous particulièrement répugnant, note-t-il sombrement dans le Journal. Ils commencent à se soumettre intérieurement et, par atavisme, à considérer la nouvelle situation de ghetto comme quelque chose qu’il faut accepter comme une loi (…) Le dégoût d’Eva est encore plus profond que le mien. Le nazisme, dit-elle, plus exactement le comportement des Juifs par rapport à lui, la rend antisémite »[5].

Ce que Klemperer a ici en vue, c’est la façon dont certains Juifs allemands s’associent aux dénonciations par le régime nazi de la campagne internationale de boycott des produits allemands, en raison des premières lois antijuives[6].

Ici, la critique sans merci de l’opportunisme d’une certaine bourgeoisie allemande à l’égard du pouvoir nazi s’inscrit dans le prolongement de l’inspiration satirique d’un Kurt Tucholsky, sous la République de Weimar, déjà, et entre en résonance avec l’essai ultérieur d’Hannah Arendt sur les parias et les parvenus[7].

Ce n’est pas les Juifs en général qu’incrimine ici Klemperer mais bien une catégorie sociale ou un type psycho-social – le parvenu imbu de germanisme et de patriotisme, surjouant jusqu’au plus complet aveuglement son assimilation à la culture et à la société allemandes. Son attitude vis-à-vis des Ostjuden, plus ou moins récents immigrés de l’Est de l’Europe, généralement pauvres et parlant un mélange d’allemand et de yiddish est différente – une combinaison de méfiance, voire de prévention et de sympathie, notamment à l’égard de ceux qui penchent plutôt du côté de Moscou que de Jérusalem.

La chose étrange que relève Klemperer, c’est que ce qu’il appelle « l’esprit de ghetto » renaisse, dans les conditions du IIIe Reich, non chez ceux qui sont récemment issus du ghetto (génériquement, le Yiddishland est-européen) mais chez les assimilés et néanmoins imbus de ce qu’il désigne sans ménagement comme leur « national-sionisme »[8]. Or, et ce point est capital, note-t-il, ce sont désormais les sionistes qui tendent à devenir les interlocuteurs des nazis, au nom de l’ensemble des Juifs d’Allemagne[9].

De là découle, entre autres, la très grande virulence des débats qui traversent la société juive allemande durant les douze années du IIIe Reich. Le 22 avril 1935, « Lundi de Pâques », note l’agnostique Klemperer, « Les Blumenfeld sont venus chez nous vendredi ; nous nous sommes violemment opposés sur la question du sionisme, que lui défend et que moi j’appelle trahison et hitlérisme[10] ». Evoquant une visite obligée dans une autre famille juive peu appréciée (« Ils sont crampons, touchants et atroces ») tout juste revenue d’un séjour de trois mois en Palestine où leurs enfants ont immigré, Klemperer évoque cet échange tendu avec leur hôte :

« Parlant d’une de ses connaissances à Jérusalem, Kaufmann a dit que l’homme s’y sentait bien alors qu’auparavant il avait été aussi assimilé que vous l’avez été vous-même, Herr Professor. J’ai répondu : Avez été ? Je suis allemand pour toujours, ‘nationaliste’ allemand – les nazis ne vous le concéderaient pas. – les nazis ne sont pas des Allemands. C’était le 17 juillet, toute la journée du 18, Eva et moi avons eu la nausée »[11].

La position que tient ici Klemperer (juillet 1935) va évoluer. Elle consiste à affirmer crânement : les vrais Allemands, c’est nous, pas nos persécuteurs – position qu’il qualifie encore de « nationaliste ». Au cours des années qui suivent, il va progressivement répudier toute espèce de nationalisme, d’où l’importance de son attachement maintenu à la langue qu’il défend contre sa barbarisation par les nazis. Mais ce qui importe, c’est la vivacité des débats qui traversent la société juive (qui ne peut être désignée que par abus comme « communauté ») en Allemagne pendant les années noires (brunes).

Les lignes de partage que relate ici Klemperer ne sont pas les seules – il y a aussi des Juifs communistes entièrement tournés vers Moscou, les messianiques illuminés qui pensent que « dans cinquante ans on reconnaîtra sans doute qu’il [Hitler] devait venir pour que les Juifs redeviennent un peuple (Sion!) »[12] et puis aussi ceux qui, perdus dans le monde de la tradition, n’en finissent pas de régler leurs problèmes avec Dieu…[13] Le monde juif demeure profondément divisé, jusqu’au bout, dans l’Allemagne nazie, à propos du régime nazi et, plus généralement des questions de vie et de mort qui le traversent. En septembre 1936, Klemperer note dans le Journal :

« Les ligues culturelles juives (il faudrait les pendre [je souligne, AB]) ont publié une déclaration dans laquelle elles affirment n’avoir rien à voir avec les campagnes de presse calomnieuses de l’étranger concernant la situation des Juifs allemands. Elles vont attester que le Stürmer diffuse le plus tendrement du monde la vérité et rien que la vérité »[14].

Ces oppositions se maintiennent jusqu’aux derniers temps de la guerre, lorsque les déportations multiplient les coupes sombres dans les rangs des Juifs de Dresde, regroupés dans les maisons de Juifs. A la fin de l’année 1944, Klemperer note sombrement : « Peut-être voulons-nous, nous les Juifs, être toujours quelque chose d’autre [je souligne, AB] – les uns sionistes, les autres allemands »[15]. Peut-être cette formule, être quelque chose d’autre, est-elle celle qui serre au plus près la position fondamentale de Klemperer face à la question juive – être juif, c’est toujours aspirer, d’une manière ou d’une autre, à être « quelque chose d’autre » que ce qu’il/qu’elle est…

On voit bien ici que le différend que Klemperer entretient avec le sionisme porte au-delà de ce qui lui apparaît comme une pure fantasmagorie – l’utopie herzlienne d’un foyer juif en Palestine. La racine du différend, c’est la supposée « question juive ». Ce que les sionistes ont en commun, au plus profond, avec les nazis, pense-t-il, c’est cette notion même : il existerait, en Europe et, tout particulièrement en Allemagne, une question juive et celle-ci demanderait à être résolue, toutes affaires cessantes. Or, sur ce point, Klemperer est formel, intraitable et constant :

« Il n’y a pas de question juive allemande ou ouest-européenne. Qui reconnaît cette question en tant que telle ne fait que reprendre ou confirmer la fausse thèse du NSDAP et se met à son service (…) Il n’y a qu’une solution à la question juive allemande ou ouest-européenne : faire échec et mat à ses inventeurs »[16].

Pour lui, l’assimilation des Juifs à la nation allemande est bien un fait :

« Jusqu’en 1933, et au moins pendant tout un siècle, les Juifs allemands ont été des Allemands et rien d’autre. La preuve, les milliers et les milliers de ‘demi-Juifs’, ‘quart de Juifs’, de ‘descendants de Juifs’, etc., preuve du développement d’une vie et d’une coopération sans la moindre anicroche dans tous les domaines de la vie allemande. L’antisémitisme qui a toujours été présent n’est en rien la preuve du contraire. Car la distance entre Juifs et ‘aryens’, les frictions qu’il pouvait y avoir entre eux n’avaient pas l’ampleur de celles qui séparaient, par exemple, protestants et catholiques, ou employeurs et employés, ou Prusse-Orientale et basse-Bavière ou Rhénans et Berlinois. Les Juifs allemands étaient une partie du peuple allemand, comme les Juifs français étaient une partie du peuple français, etc.[17]».

Ce que les nazis et les sionistes ont en commun, c’est donc la construction de la supposée question juive. Ce qui désole et enrage Klemperer, c’est la contamination tant de la population chrétienne que juive par ce qu’il désigne comme une infection[18].

Le sionisme est une imposture, au même titre que l’est le national-socialisme : il prétend parler au nom de tous les Juifs, d’Allemagne ou d’ailleurs, alors même qu’il n’est qu’une rêverie sans consistance, sans réel ancrage dans la société juive : « La cause sioniste pure ou religieuse est une affaire de sectaires qui n’a aucune signification pour la collectivité, c’est quelque chose de très privé et de très rétrograde comme toutes les affaires de sectaires ». De la même façon, les nazis ne sont pas « les vrais Allemands », mais une bande de fanatiques auxquels le destin a souri.

D’autre part, les « solutions » que les sionistes offrent au supposé « problème juif » sont de même eau (fantasmagoriques) – que celles que les nazis font miroiter sous les yeux du peuple allemand – la magie noire du Reich de mille ans, l’expansion à l’Est de l’Europe, etc. Leur matrice commune, c’est le nationalisme chauffé à blanc agencé sur l’esprit de conquête, que Klemperer récuse avec la même virulence dans le cas du sionisme que dans celui de l’impérialisme nazi :

« Vouloir mettre en place des États juifs spécifiques en Rhodésie ou ailleurs m’apparaît comme une véritable folie. On se laisse rejeter des millénaires en arrière par les nazis (…) que le terme de ‘personne juive’ apparaisse constamment dans le Bulletin juif ou qu’il y soit constamment question de la fondation d’un État juif ou de colonies juives dans le sens de dépendances élargies de la Palestine idéale, toutes ces choses font partie de la lingua tertii imperii »[19].

C’est ici une nouvelle fois la langue qui révèle le mieux la communauté d’inspiration du nazisme et du sionisme. Les gens qui rédigent le Bulletin juif pensent et écrivent comme les nazis, dans les mêmes catégories que ceux-ci, ils partagent, pour employer un terme en vogue dans la LTI la même Weltanschauung. Ils sont embarqués dans la même régression agrarienne que les idéologues nazis qui prônent la colonisation agricole des terres de l’Est par les colons de sang allemand[20] :

« C’est une absurdité et un crime contre la nature de vouloir transformer les émigrants ouest-européens en ouvriers agricoles. Le retour à la nature s’avère être des milliers de fois un mouvement contre-nature, parce que l’évolution se trouve dans la nature et le retour en arrière est contre la nature »[21].

Si le rejet du sionisme est invariant chez Klemperer, son approche de sa propre condition de Juif allemand aux prises avec le cataclysme nazi est beaucoup plus exposée aux variations et à la pression des conditions extérieures. Comme le dit bien Jean-Luc Evard, ce dont témoigne le Journal, c’est du « drame d’un Juif qui n’a de Juif que le nom » et qui est emporté dans ce maelström où « les antisémites en appellent au meurtre du Juif alors que les Juifs sont pris, et depuis longtemps, dans un processus interne de dislocation de la condition juive[22] ».

Ou bien encore, dans les mots de Paola Traverso, Klemperer éprouve, tout au long de sa vie, mais d’une manière particulièrement aigüe durant son interminable traversée des années brunes, la « nécessité et l’impossibilité d’être juif ». Il a été « acculé à être juif » par la folie et la terreur nazies[23]. Mais dans l’espace balisé par ces formules se produisent de sensibles évolutions ou mouvements de balancier. En septembre 1939, il se définit encore comme un « chrétien non-aryen » (il s’est converti au protestantisme au début du siècle) et se refuse à être inscrit sur les listes de la Communauté juive[24].

En novembre 1939, on trouve encore dans le Journal cette profession de foi : « Les Communautés juives en Allemagne aujourd’hui tendent toutes au sionisme ; et je le rejette de la même manière que le national-socialisme ou le bolchévisme. Libéral et allemand for ever »[25]. Au début de la guerre, il se désole des dispositions d’une partie au moins de la société juive, à Dresde ou Berlin – en faveur de la victoire de l’Allemagne[26].

Mais au fil des années de guerre, alors que les conditions de vie des Juifs de Dresde assignés aux Judenhäuser se dégradent sans cesse, il lui faut bien accepter l’aide de la Communauté, ne serait-ce que pour ne pas être vêtu de guenilles. Il fréquente de plus en plus régulièrement le cimetière juif, un des seuls îlots extérieurs dans lesquels il ne se sente pas en milieu hostile. Il y participe aux cérémonies funéraires consacrées aux Juifs morts en déportation (ou suicidés ou encore tués par la Gestapo), en dépit de sa complète ignorance des rites religieux juifs[27]. Klemperer est progressivement rejudaïsé par les conditions même qu’il subit, pendant la guerre, sous le régime de terreur nazi. En avril 1941, il prend acte de cette nouvelle condition :

« dans le temps, j’aurais dit : je ne juge pas en tant que Juif, d’autres aussi… Aujourd’hui : je juge bel et bien en tant que Juif parce que c’est en tant que tel que je suis particulièrement touché par la cause juive au sein de l’hitlérisme, et parce qu’elle occupe une place centrale dans la structure globale, dans la nature même du national-socialisme et que, sous tous les autres rapports, elle est symptomatique »[28].

 Le 9 octobre 1941, à l’occasion de son soixantième anniversaire, Il note : « un vieillard (en français) (…) En temps normal, j’aurais eu droit à des honneurs, aujourd’hui, je porte l’étoile de David »[29]. En, d’autres termes, sa vie entière a été totalement absorbée par sa condition « juive », telle qu’elle lui a été assignée par ses persécuteurs – vieilli prématurément par les épreuves et réduit à l’état de sous-homme que désigne l’étoile. Au passage, il note que la Communauté juive, courroie de transmission entre l’administration nazie et la population juive, « met en garde contre toute tentative de dissimuler l’étoile », un délit susceptible de valoir à l’infracteur la déportation ou une mort violente dans une cellule de la Gestapo[30].

Mais dans ces conditions même, Klemperer continue à se désoler du conformisme de ces Juifs assimilés qui, comme lui, ont été réassignés de force à leur condition juive : au travail, à la maison des Juifs, les anciens combattants évoquent avec fierté et nostalgie leurs souvenirs du front, en bons patriotes et nationalistes allemands qu’ils sont demeurés[31]. De même, lorsqu’un membre de ce qui reste encore de la société juive de Dresde est arrêté, Klemperer est consterné d’entendre autour de lui : « La Gestapo ne fait rien sans raison valable », il a bien dû faire quelque chose, cacher l’étoile dans la rue peut-être, etc. « Ce qu’on oublie, commente-t-il alors sombrement, c’est que la loi réglant le port de l’étoile jaune est en soi une tyrannie »[32].

Autant de réactions et de conduites qui vont, jusqu’au bout, continuer d’entretenir son sentiment de non-appartenance et parfois sa franche aversion à l’endroit de la majorité de ceux/celles auxquels la politique raciale des nazis l’assimile de force. L’aveuglement et l’esprit de soumission de la plupart de ses « coreligionnaires » le révoltent, alors même qu’il est astreint à la plus grande des promiscuités avec eux – tant dans la maison des Juifs où il est confiné avec Eva qu’au travail (corvées de neige en hiver, travail de manœuvre dans une cartonnerie…). Et, dans le même temps, il lui faut bien admettre que sa condition propre a été entièrement reterritorialisée du côté juif par la politique raciale folle des nazis :

« Un Juif allemand, quel que soit son métier, ne peut aujourd’hui rien écrire sans mettre au centre de ses préoccupations la tension ‘allemand/juif’. Mais doit-il, pour autant capituler devant l’opinion des nationaux-socialistes, et doit-il adopter leur langue ? »[33].

Impossible d’échapper à cette contrainte, à cette sommation d’avoir à être juif avant tout, dans ces conditions, et impossible, tout autant, de se plier à cette injonction – c’est dans cette double contrainte ou astreinte que se débat interminablement le Klemperer des années de guerre. « Certes, les Juifs sont dans le malheur et dans leur droit… mais sont-ils tous sympathiques pour autant ? Loin de là (…) », écrit Klemperer en mai 1944[34]. Cette phrase exprime parfaitement la tension dans laquelle se tient la relation du diariste au groupe dont il partage le sort, sans parvenir à s’y identifier, sans en partager les dispositions majoritaires – il s’étonne de sa relative indifférence lorsque telle ou telle de ses connaissances proches est embarquée dans un convoi en direction des camps.

Mais d’un autre côté, le scrupule avec lequel il enregistre les départs, les suicides, les assassinats de Juifs de Dresde, en faisant toujours mention des noms des victimes, ce souci de précision documentaire (je tiens la chronique du désastre et du crime au plus près, je m’efforce de ne rien oublier…), tout ceci tend à faire du Journal un lieu de mémoire, un mémorial en hommage aux victimes, au-delà du simple témoignage. Énumérer les noms des victimes, cela a une valeur d’attestation irrécusable. Eva reproche souvent à son mari son imprudence dans la rédaction du Journal en clair, pour ce qui concerne notamment les noms de personne – mais cette dimension du témoignage doit être relevée : chaque nom de victime ou de persécuté, de survivant inscrit la trace du crime. 

Klemperer n’est pas seulement un intellectuel, dans le sens général du terme, c’est un homme de lecture, un lecteur acharné – mais aussi altruiste : il peuple les nuits d’insomnie d’Eva d’inlassables heures de lecture et l’apaise ainsi, l’aide à s’endormir. Plus la vie des Juifs voit son périmètre se rétrécir, avec notamment l’entrée en guerre de l’Allemagne et les interdictions qui s’abattent en rafales sur eux, pour ce qui concerne l’emprunt et la détention de livres, notamment, et plus il se voit réduit à lire au hasard de ce qu’il trouve[35], des livres empruntés à la sauvette, de la littérature nazie (la présence des uns comme des autres représente un grand danger, comme l’illustre l’épisode d’une perquisition au domicile des Klemperer à l’occasion de laquelle un sbire de la Gestapo, tombant sur un exemplaire de Le mythe du XXème siècle, d’Alfred Rosenberg, un classique de la doctrine nazie, lui en assène de violents coups sur la tête). Mais, dans leur délire, les nazis tolèrent que les Juifs lisent des livres… juifs. Quoi qu’il en soit, Klemperer qui n’est pas seulement un lecteur passionné, mais aussi qui, lorsqu’un problème le préoccupe, aime à retourner aux sources écrites, primaires, met la main, en pleine guerre, sur des écrits de Theodor Herzl, notamment L’Etat juif.

Ce qui va lui permettre d’établir un lien entre le sionisme pratique avec lequel il a maille à partir dans le contexte de l’Allemagne livrée aux nazis, et la source première, le Urtext dans laquelle ce mouvement trouve son inspiration.

Dès 1940, avant même d’avoir sous la main le texte herzlien lui-même, Klemperer s’y frotte par personne interposée : « Dans le journal juif que Katz me passe de temps en temps, on peut lire cette expression nauséabonde : l’homme juif. Katz dit : la doctrine de la race de Herzl est la source des nazis, ils ont copié le sionisme, pas l’inverse ». Et, en philologue, Klemperer d’ajouter : « Quand une expression apparaît-elle pour la première fois ? Quand acquiert-elle une importance générale ou fait-elle époque ? »[36]

En tout cas, le voici mis sur la piste de la matrice commune des « expressions nauséabondes » en langue sioniste et en langue nazie – la question de l’antériorité de l’une sur l’autre étant, ici, assortie d’un point d’interrogation. En mai 1942, il note, à propos d’une de ses connaissances, un sioniste convaincu :

« Seliksohn m’attaque constamment au sujet de la ‘comédie’ de mon baptême, il cherche toujours à me convaincre de rejoindre le camp du judaïsme national. Il m’a prêté Voyage en Palestine juive de Holitscher. Je viens d’en finir les annotations minutieuses (…) les bolcheviks sionistes sont de purs nationaux-socialistes ! Mais cette lecture a été incroyablement intéressante pour moi »[37].

Encore une fois, Klemperer parle ici en intellectuel dont la critique est la passion : il ne suffit pas d’avoir des adversaires ou des ennemis – encore faut-il les lire – un exercice qui peut être passionnant. Klemperer lit ici le « sioniste bolchevik » comme il lit Rosenberg ou Hitler (il se plonge dans Mein Kampf pendant la guerre), car c’est là sa conviction la plus profonde – il faut toujours revenir aux textes, aux sources écrites et, plus généralement, à la langue. Il faut lire tout ce qui est susceptible de nous aider à comprendre ce qui nous accable dans le présent.

Mais il faut le faire aussi comme on doit écouter les gens parler – c’est la raison pour laquelle les Klemperer, aussi longtemps qu’ils le peuvent, ne renoncent pas à prendre le thé ou à dîner avec des connaissances juives auxquels tout les oppose, intellectuellement, culturellement, politiquement – pour écouter la langue de l’adversaire, pour le plaisir de la conversation pimentée par les désaccords les plus tranchés aussi. Sur ce point, Klemperer est le parfait héritier non seulement des Lumières françaises, mais aussi de Montaigne pour qui une « conférence » (conversation) ne valait jamais tant que quand elle était adversative.

En juin 1942, Klemperer lit L’État juif de Herzl, donc – « Lu L’État juif de Herzl  avec un sentiment de malaise »[38]. Remarque explicitée quelques jours plus tard : « Les Écrits sionistes de Herzl. Ce sont les raisonnements, parfois les mots, c’est le fanatisme d’Hitler » – et pourtant : Herzl est pour moi repoussant, mais intéressant »[39].

Dans le chapitre 29 de LTI intitulé « Sion », Klemperer élabore les notations éparses dans le Journal, où est en question la doctrine et, plus largement, l’idéologie sionistes, rapportées en premier lieu à Herzl. Reprenant une remarque de Katz, il note d’emblée : « [Hitler] a certainement appris chez Herzl à considérer les Juifs comme un peuple, comme une unité politique et à les regrouper sous le terme de ‘judaïsme mondial’ »[40].

Il reprend le motif de la proximité dans le temps et l’espace entre Hitler et Herzl, aux origines, du moins, rappelant que le sionisme est « une affaire autrichienne ». Il insiste à nouveau sur ce qui constitue le paradoxe originaire de ce mouvement, et son perpétuel point de faiblesse : plus il spécule sur l’existence d’un « peuple juif », plus il se gargarise de « l’homme juif », plus il demeure engoncé dans sa marginalité, dans le monde juif lui-même – « Au début du siècle, à Munich, une relation juive convaincante avait voulu me racoler. J’avais alors simplement haussé les épaules comme à propos de quelque chose de fort éloigné du monde »[41].

Et il poursuit : il savait bien qu’il existait à Berlin ou dans d’autres villes d’Allemagne, des groupes sionistes, une revue sioniste – mais cela faisait partie pour lui des « curiosités excentriques et exotiques » – au même titre qu’il y avait sans doute à Berlin, aussi, un « club chinois ». Cela ne le concernait en rien, en sa qualité d’Allemand, d’Européen, d’être humain, vivant au XXème siècle. « Le sang ? la haine raciale ? Pas aujourd’hui, voyons, pas ici – au cœur de l’Europe ! »[42].

Bien sûr, note-t-il, la Première guerre mondiale a ébranlé sa « confiance dans la solidité de la culture européenne », mais sans jamais remettre en question la certitude que « la grande majorité des Juifs allemands n’éta[it] plus dissociable de la germanité » et que, par conséquent, le sionisme était, en Allemagne voué à la marginalité. Lorsqu’ensuite il se plonge dans les deux volumes des écrits sionistes de Herzl, c’est pour y « trouver, à volonté, des preuves pour nombre de choses que Hitler, Goebbels et Rosenberg ont reprochées aux Juifs, et ce, sans être prodigieusement habile en interprétation et en déformation », formule empruntée au Journal, reprise dans LTI[43] et non dépourvue d’une certaine ambiguïté : bien des choses dans les Écrits de Herzl, si l’on comprend bien, donnent du grain à moudre à l’antisémitisme des nazis – le motif de l’unité du peuple juif d’où se déduit logiquement, en suivant la pente de la paranoïa nazie, celui de la conspiration juive.

Les écrits sionistes de Herzl nourrissent la propagande nazie en ce sens qu’au fond, il existe une affinité fondamentale entre la façon dont, respectivement Herzl et Hitler approchent le « problème juif » – le peuple rejeté de tous pour le premier, le peuple nocif et indésirable pour le second. Dans les deux cas, l’accent est porté sur l’homogénéité de ce peuple et sa différence constitutive d’avec tout autre, ce qui rendrait illusoire toute perspective d’assimilation dans quelqu’autre peuple ou nation que ce soit.

Cependant, Klemperer est un lecteur scrupuleux. Il existe aussi, consigne-t-il, « Dieu merci, également des dissemblances entre eux »[44]. Herzl n’a pas en vue l’oppression ou la destruction de « peuples étrangers », ce qui le différencie radicalement de la prétention nazie à la domination d’une race supérieure sur toutes les races inférieures.

« Il ne demande que l’égalité des droits pour un groupe d’opprimés, qu’un espace aux dimensions modestes, un espace sûr, pour un groupe d’êtres maltraités et persécutés (…) Il n’est pas dénué de culture intellectuelle et morale comme Hitler, ce n’est pas un fanatique »[45].

Une formule d’apparence absolutoire, mais qui se trouve, dès la phrase suivante, quasiment récusée par une autre : « Il voudrait seulement en être un mais ne réussit qu’à être un demi-fanatique et il ne peut jamais étouffer la raison, la pondération et l’humanité en lui (…) »[46]. En d’autres termes, Herzl est une créature hybride entre la tradition européenne libérale et les nouvelles mythologies de la race et du sang dont les nazis sont les plus bruyants représentants. Il est donc enferré dans d’insolubles contradictions : « la distinction des races ne lui dit rien, mais il veut que les mariages mixtes soient interdits ». Il est viscéralement attaché à la culture allemande, mais le foyer juif qu’il imagine en Palestine a vocation à être peuplé essentiellement par les habitants des ghettos de l’Europe de l’Est…[47]. Bref, pas un penseur de haut vol, pas un « homme génial, mais un être chaleureux et intéressant »[48].

Mais c’est quand il adopte la posture du messie qu’il tend, dit Klemperer, à devenir « tantôt grotesque, tantôt effrayant », car il retrouve, dans cette posture, une inspiration qui le rapproche irrésistiblement des nazis : « Il ‘déroule le drapeau national-social’ avec les sept étoiles qui symbolisent la journée de travail de sept heures, il écrase ce qui s’oppose à lui, il démolit ce qui se dresse contre lui, il est le Führer qui tient sa mission du destin et réalise ce qui sommeille inconsciemment dans la masse dont il doit former un peuple, et le Führer ‘doit avoir un regard dur’ »[49].

Il entre dans un délire mégalomane qui, tout aussi irrésistiblement, évoque celui de son jumeau nazi : « Il commence à s’élever autour de moi une légère vapeur, qui deviendra peut-être le nuage sur lequel j’avance »[50]. Il insiste sur les uniformes, les drapeaux, les fêtes, il tonne contre l’assimilation, il fait le lit de la propagande nazie en incitant les Rotschild à « employer leur fortune au profit du peuple juif », bref ses « tournures » et ses « tonalités » sont parfaitement superposables à celles du Führer nazi.

Ce que Klemperer appelle « la consonance des langues », complémentaire de la « ressemblance des personnes »[51]. « Sans cesse, des concordances entre eux deux – concordances des idées et des styles, des psychologies, des spéculations, des politiques, et comme ils se sont aidés mutuellement ! »[52]. Sans oublier, bien sûr, cette façon commune à l’un et à l’autre, de poser au personnage dont l’Histoire, avec majuscule, est l’élément naturel.

Généalogiquement, de surcroît, ils vivent « sur le même héritage (…) le romantisme rétréci, borné et perverti (…) le romantisme kitsch »[53] dont se nourrissent leurs postures héroïques.

C’est ce qui conduit Klemperer à évoquer la figure de Martin Buber, lequel représente pour lui, dans le temps où il écrit LTI, la direction intellectuelle du sionisme, tout en étant, lui, « un vrai romantique, un romantique tout à fait pur, tout à fait profond et, j’aimerais presque dire, tout à fait allemand »[54]. Buber, c’est le penseur qui tire le sionisme vers la pensée religieuse, vers la mystique, vers « l’homme oriental ». Il est, à ce titre, l’incarnation, avec Franz Rosenzweig, d’un courant de pensée auquel s’oppose résolument le rationalisme inspiré par l’esprit des Lumières que veut incarner Klemperer : pour tout dire, leur « solennité sacerdotale » et leur « tendance à l’obscurité mystérieuse », c’est tout ce qu’il déteste… 

S’essayant à une sorte de parodie du ton ampoulé et « solennel » de Buber, Klemperer énonce son désaccord sur le fond avec l’approche mystique du destin du peuple juif : « (…) la véritable mission que ce Dieu [celui des Juifs] a assignée à son peuple est justement de n’être pas un peuple [je souligne, A.B.], de n’être attaché à aucune barrière spatiale, à aucune barrière physique, de servir sans racine, la seule idée »[55]. Ici, contre l’esprit du ghetto, contre Buber, Klemperer en appelle à Spinoza.

Le ton de la solennité philosophique, l’emploi d’expressions nébuleuses qui créent une impression de profondeur et ne sont que des outres vides ; que de fois, dit Klemperer, a-t-il rencontré ces procédés aussi chez les supposés penseurs nazis à la Rosenberg ? La philosophie, avec ces « airs de philosophes », est ici au pire d’elle-même – la « parenté » entre Rosenberg et Buber est, ici, « plus déconcertante encore que celle qui existe entre Herzl et Hitler »[56].

J’ai assez exhaustivement cité tant le Journal que LTI, afin d’établir solidement que l’hostilité de Klemperer à l’égard de l’idéologie et du mouvement sioniste n’est pas épidermique mais qu’elle relève bien d’une position qui, au fil des années, à l’épreuve du nazisme au pouvoir et en dépit des conditions les plus défavorables qui soient (l’auteur étant coupé de toute source documentaire non aléatoire et fragmentaire), se consolide et s’approfondit, grâce, notamment à la lecture des textes de Herzl, Buber, ainsi que des récits de voyages contemporains en Palestine.

Or, ce qui s’avère aujourd’hui, c’est précisément que cette position, telle qu’elle fut à peu près systématiquement escamotée lors de la réception de Klemperer en France, était doté d’une incomparable qualité prédictive – c’est bien comme État racial qu’Israël est devenu au fil du temps une puissance conquérante, ségrégatrice, coloniale. Et, le paradoxe, c’est que cette qualité prédictive, parfaitement évidente dans le temps de la première réception de Klemperer en France, est la raison même pour laquelle ce motif a été consciencieusement (si l’on ose dire)zappé lors de la réception de LTI puis du Journal en France.

C’est l’aveuglement, la veulerie et l’opportunisme de la réception par rapport à l’État d’Israël et au sionisme de l’arrière (celui de la diaspora) qui a produit cette élision massive de la question qui fâche. Ceci, au profit, éventuellement, de la fabrication de symbioses et de généalogies imaginaires, faisant violence à la position de Klemperer, mais tellement plus conformes à l’air du temps, avec le name dropping d’usage et de ces jolis paquets-cadeaux enrubanés de « tradition cachée » et de messianisme juif benjaminisé :

« Être clinicien de la langue totalitaire [il est question de Klemperer ici], n’est-ce pas encore une façon de montrer cette puissance du langage que Franz Rosenzweig, Walter Benjamin ou Gershom Scholem auront, chacun de son côté, placé au cœur de toute pensée de l’histoire ? »[57]

N’est-ce pas là surtout une façon de normaliser Klemperer en l’annexant à une supposée tradition (une nébuleuse surtout) à laquelle il n’appartient manifestement pas (il suffit de le lire vraiment), au détriment de ce dont est fait notamment le tranchant de sa pensée – la mise en évidence des affinités Blubo (Blut und Boden) de la doctrine nazie et de l’idéologie sioniste ? Des affinités qui, aujourd’hui, à l’épreuve des faits, commencent enfin à sauter aux yeux de l’opinion publique, et pas seulement dans les pays du Sud.

La qualité prédictive des textes de Klemperer que j’ai longuement cités est d’autant plus impressionnante qu’il les a écrits non seulement dans les conditions les plus défavorables à la réflexion et à la pensée, mais dans une séquence historique qui est celle de la mise en œuvre de l’extermination systématique des Juifs dont il reconstitue les pièces au fil des jours, en collationnant les bribes d’information qui lui parviennent, en disséquant la rumeur, en rassemblant les témoignages épars, ceci dans un temps où l’État d’Israël est encore dans les limbes.

Il saisit la puissance négative de l’idéologie dans une séquence où celle-ci n’a pas encore opéré sa jonction avec celle de l’État. Il a compris que le sionisme, comme toute idéologie est un pli, une ornière dont ceux qui y sont embourbés ne s’extrairont pas et qui les conduit sur la voie de la séparation des races, de la présomption ethnique, de l’apartheid et, dans les mots d’aujourd’hui, du suprémacisme. Et, encore une fois, ce qui soutient cette intuition, c’est le rapprochement a priori scandaleux (pour quiconque voit le fait accompli israélien comme juste réparation d’un tort) entre le « rêve » de Hitler et celui de Herzl. La position de Klemperer sur ce point crucial est à ce point intempestive lorsque se met en place sa célébration en tant que « clinicien de la langue totalitaire » qu’elle est vouée à être, tout simplement, balayée sous le tapis, comme on dit dans différentes langues étrangères.

Bien sûr, cette sorte de fixation qu’opère Klemperer sur le sionisme et, tout particulièrement, le statut de celui-ci comme une « chinoiserie » dans le contexte allemand, cela l’éloigne d’autres objets qui, dans le même temps, auraient pu ou dû retenir son attention. La question notamment du Yiddishland reste dans un angle mort, tout au long de ces écrits. Il y parle très peu des Juifs d’Europe de l’Est, parfois sur un ton tant soit peu péjoratif, et pour autant qu’ils sont, en Allemagne, des émigrés récents[58].

Il ne prend la mesure de la Solution finale que sous l’angle des déportations de Juifs allemands vers Theresienstadt et les camps situés en Pologne. Il ne peut donc pas se représenter le fait que la grande majorité des victimes de l’extermination industrielle sont des Juifs de l’Est et l’extermination par balles au cours de l’été 1941 lui demeure à peu près inconnue. D’une façon générale et aussi surprenant que cela puisse paraître, le Yiddishland, comme monde social et espace culturel demeure pour lui, en sa qualité de yeke[59] somme toute très archétypique, sur ce plan, terra incognita. Le yiddish reste pour lui un marqueur d’altérité sinon inquiétante, du moins tant soit peu déficiente – il emploie, pour le désigner, le mot, habituel en allemand, de Jargon.

Ni dans le Journal, ni dans LTI ne sont nommément mentionnés le Bund, parti hostile au sionisme lui aussi et qui joue un rôle si important dans les communautés juives de l’Est européen, en Pologne notamment, ni les sionistes de gauche, parfois sympathisants du régime soviétique (Poale Zion), ni la considérable attraction exercée par le communisme parmi les composantes populaires, ouvrières et plébéiennes du Yiddishland. A l’évidence, tout ceci n’est pas son monde, le moins du monde, ce qui, soit dit en passant, va dans le sens de son rejet de toute approche raciale et culturellement homogénéisante de la notion de « peuple juif ».

C’est la persécution nazie qui a reconduit Klemperer à la condition juive, contre son gré. Mais condition ne veut pas dire ici identité. Klemperer ne « revient » pas aux sources culturelles ou religieuses d’une supposée identité, sources auxquelles il a toujours été indifférent, tant par position que par choix. En faisant le choix, comme ses frères et sœurs, de l’assimilation à la culture allemande alors même qu’il est fils d’un rabbin, Klemperer s’est donné un destin. Il a bien été le Juif Klemperer étoilé et persécuté et contraint à ajouter un prénom israélite à son patronyme, et cette épreuve l’a conduit à réévaluer entièrement sa position face au nationalisme et à la culture allemande. Mais il n’a pas pour autant largué les amarres qui le rattachaient à celle-ci pour entrer dans la peau de la victime d’une persécution immémoriale et atemporelle ou pour effectuer un de ces voyages imaginaires en forme de « retour aux racines » et qui ont conduit nombre de ses semblables en Palestine puis en Israël.

Non seulement il ne s’est pas converti au sionisme (comme tant, notamment, de communistes juifs est- et ouest-européens, après la Seconde guerre mondiale et pendant la Guerre froide), mais, dès l’effondrement du régime nazi, il n’a pas ménagé ses efforts pour reprendre pied et retrouver ses positions dans le monde allemand de l’après-guerre – dans la partie orientale de l’Allemagne occupée par l’armée soviétique, puis en RDA.

Ayant regagné Dresde après un long périple à travers le sud du pays, suite à la destruction de la ville par le bombardement de mi-février 1945, il s’est refusé à quitter la capitale de la Saxe à laquelle il est tant attaché pour aller tenter sa chance dans la partie occidentale du pays (en y faisant valoir ses titres de victime dans l’espace universitaire), comme l’ont fait alors tant de ses collègues.

Klemperer a résolument rejeté toute notion d’un « retour » à une identité vraie masquée par l’assimilation, à quelque être primordial que ce soit, clairement perçue par lui comme une construction imaginaire. S’il est revenu à quelque chose, c’est à sa ville de Dresde (en ruines) et à sa position universitaire. S’il entend être dédommagé et obtenir réparation pour les persécutions qu’il a subies en tant que Juif, ce n’est pas pour entreprendre une carrière de victime professionnelle.

Il veut être rétabli dans sa position antérieure, une procédure où la reconnaissance (tant par la société post-nazie que par l’autorité nouvelle) a toute sa place. S’il adhère rapidement au KPD, c’est, dit-il, selon un calcul politique rationnel – c’est le seul parti qui, dans toute l’Allemagne, se prononce en faveur d’une véritable dénazification ; cette adhésion n’efface en rien, sur l’ardoise magique de l’adaptation aux nouvelles conditions, ses anciennes et tenaces préventions contre le « bolchévisme » et le régime stalinien.

Il est lucide quant à la persistance de l’antisémitisme dans le monde allemand de l’après-guerre et des effets secondaires prévisibles du rétablissement de la situation des survivants juifs dans ces nouvelles conditions ; dès le 17 juin 1945, avant même d’avoir regagné Dresde, il s’interroge : « Et quel effet – c’est ce qui m’inquiète le plus – cela [la chasse aux nazis à venir] aura-t-il sur la future place des Juifs en Allemagne ? On dira très vite : ils se pressent au portillon, ils se vengent, ce sont eux les gagnants »[60]. Et quelques mois plus tard, en novembre 1945, alors que la nouvelle administration se met en place de manière passablement chaotique, il énonce ce diagnostic particulièrement sombre : « A l’exception d’un reste minuscule, les Juifs ont été exterminés, mais le peu de survivants occupent maintenant les ‘postes clés’. La victoire – mais à quel prix ! O Yahvé ! »[61].

On peut toujours, bien sûr, tenter de rattacher Klemperer à une tradition minoritaire, celle de ces Juifs mal inscrits dans leur condition juive, inscrits en tant que désinscrits, tiraillés entre des aspirations et des courants en conflit, astreints, sous l’effet de circonstances souvent apocalyptiques à de constants repositionnements.

Mais tous ces efforts pour le faire entrer dans une catégorie tombent à leur tour en porte-à-faux : il est ainsi difficile de le décrire comme un paria acosmique (selon la nomenclature arendtienne), il est bien trop imbu d’esprit bourgeois, hostile au radicalisme politique, libéral pondéré, anti-révolutionnaire pour ça. Mais il n’est pas non plus un parvenu classique – son regard acéré détecte toutes les tares du philistinisme juif en Allemagne, avant et pendant le IIIème Reich. Sous le régime nazi, il chute bien dans la condition de paria, mais tout en gardant sa distinction culturelle et intellectuelle. Cette métamorphose (au sens kafkaïen du terme) ne le rapproche en rien du Luftmensch juif de l’Est européen – si ce n’est, bien sûr, par le truchement de leur commune et mortelle proximité avec Auschwitz.

Il ne faut donc pas succomber à la tentation d’enfermer Klemperer dans une communauté imaginaire, au côté de figures totémiques comme Benjamin, Kafka, Scholem, Canetti, Kracauer, etc. Un de ses traits distinctifs qui, par exemple, l’éloigne radicalement de Benjamin, c’est son allergie, en général, à la philosophie – elle l’endort, dit-il, et il n’y comprend goutte. Pour le spécialiste qu’il est, en tant que philologue et romaniste, peu porté aux abstractions, nullement passionné par le monde des concepts, ce qui prévaut, c’est le rattachement à la tradition séculariste, agnostique et rationaliste des Lumières françaises, valorisant les savoirs positifs, l’observation et bannissant toute espèce d’effusion et de sentimentalité – le rousseauisme, le romantisme allemand (incluant le Goethe du jeune Werther, le messianisme religieux, toute espèce d’utopisme…).

Il n’est pas très éloigné d’une approche fort conventionnelle de la philosophie, en général, comme monde des généralités flottantes et des châteaux d’idées. La philosophie qui jargonne et se tient dans l’empyrée des grandes généralités, sans ancrage dans le monde sensible, c’est sa bête noire. Très rares sont, dans le Journal, les mentions faites de philosophes allemands classiques – à l’exception de Kant, très épisodiquement, Herder (une des sources du nationalisme et de l’antisémitisme nazis). La « bonne » philosophie, pour lui, c’est plutôt Montesquieu, Voltaire et Diderot (pas Rousseau qu’il a en horreur) plutôt que Leibniz, Hegel ou Nietzsche qui n’ont manifestement jamais été ses lectures de chevet.

Tout ceci circonscrit l’espace tout à fait singulier dans lequel se tiennent la pensée et la pratique intellectuel de Klemperer en tant qu’« intellectuel juif ». Il est bien un penseur, et de tout premier plan, mais un penseur de terrain – c’est cela qui le définit en propre et éclot, dans le cours de sa vie intellectuelle, tardivement, à l’épreuve de la catastrophe – le Reich hitlérien. Il est bien avant tout et sur le mode le plus paradoxal voire oxymorique qui soit, un membre de la confrérie des « Juifs non-juifs »[62] – mais en tant qu’irréductible et inclassable singularité. Il faut le prendre comme il est, avec ses rugosités, ses points de faiblesse et, surtout, les messages qu’il adresse vers l’avant (nach vorne) – c’est-à-dire qu’il nous adresse – et tout particulièrement ce dont il a été question tout au long de ce chapitre.

Et pour boucler la boucle, enfonçons le clou : ce que montre la réception de Klemperer, oublieuse de la question qui fâche, c’est qu’en France (mais pas seulement), l’aveuglement face au sionisme et à l’État d’Israël vient de loin, c’est-à-dire a été soigneusement cultivé par les élites intellectuelles notamment. Nous en payons le prix, plus que jamais, dans le temps de la destruction de Gaza, qui se trouve être aussi celui de la purification ethnique et de la relance impunie des pratiques génocidaires. C’est bien la chose la plus sombre et désespérante qui soit : ce qui, aujourd’hui, arrive à Gaza nous exhorte à lire Klemperer au premier degré lorsqu’il dit et redit son accablement à constater les « correspondances » entre le discours nazi et la logomachie sioniste.

Notes


[1] Évoquant dans LTI une famille de Juifs allemands insistant sur leur germanité (leur quasi « teutonisme », dit le diariste) au point de donner à leurs enfants des prénoms typiquement allemands (« Horst »), Klemperer écrit : « Ils avaient grandi dans la même atmosphère de romantisme perverti que les nazis, ils étaient sionistes… », Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIe Reich, Albin Michel, « Espaces libres », 2023, (1996), trad. fr. d’Elisabeth Guillot, avec une préface de Johann Chapoutot., p. 154.

[2] Sur ce point : Carl Schorske, Vienne fin de siècle, Seuil, 1979.

[3] LTI, op. cit., pp. 367, 374-75. 

[4] A propos d’une bibliothécaire juive de sa connaissance, Klemperer note sobrement : « Je ne saurais dire si elle était meilleure Juive ou meilleure patriote allemande », LTI, p. 345.

[5] Victor Klemperer, Mes soldats de papier, journal 1933-41 (trad. fr. de Ghislain Riccardi), Seuil, 2000.

[6] « Gestle, directeur de la lucrative fabrique de café de figues torréfiées, en outre beau-frère de Jule Sebba qui, lui, a choisi la voie de l’émigration, déclare qu’Hitler est un génie et qu’il suffit que le boycott de l’étranger contre l’Allemagne cesse pour qu’on puisse vivre à notre aise ; Blumenfeld est d’avis que l’on ne doit pas ‘se nourrir de chimères’ et qu’il faut se placer sur le terrain des faits’ ; Kaufmann, le père – son fils est en Palestine ! – abonde dans le même sens, quant à sa femme, cette fieffée bécasse qui s’est laissé bourrer le crâne par les slogans de la presse et de la radio, elle répète à l’envi que l’ancien système est dépassé’, ce qui est censé prouver une fois pour toutes qu’il n’était pas viable ». Ibid, p 69.   

[7] Dans ses écrits satiriques, Kurt Tucholsky (1890-1935) met en scène un parfait parvenu et philistin juif allemand de son invention, Herr Wendriner. Portrait à charge et dont la férocité anticipe sur bien des notations qui se relèvent dans le Journal de Klemperer.  Hannah Arendt : La tradition cachée, Christian Bourgois, 1987 (1948)

[8] « Esprit de ghetto renaissant. On te donne des coups de pied, c’est ainsi, voilà tout » (Mes soldats de papier…, p. 173, 30/12/1934. Et plus loin, il évoque ces « Juifs de Neumann » (une organisation nationaliste juive d’extrême droite) qui, « en dépit de tous les coups de pied qu’ils ont reçus, continuent à quémander en bonne et due forme leur admission au NSDAP » (ibid, p 227, 11/11/1935). Dans le même sens : « Eva dit que le tout nouveau snobisme juif consiste à sympathiser avec les nazis » (Ibid. p. 209, 21/07/1935).

[9] Evoquant un dentiste juif de Dresde, il note : « Sa femme est allée à Berlin pour se renseigner à la mairie juive de la « Meinekestrasse », i.e. au centre d’information des sionistes qui représente maintenant les intérêts de tous les Juifs allemands » (Ibid., p. 219, 5/09/1935).

[10] Blumenfeld est un ancien collègue juif de Klemperer, à l’université, privé de son poste comme lui.

[11] Mes soldats…, p. 209.

[12] Ibid., p. 218, 5/10/1935.

[13] Isakowitz a parlé du Dr Winter, le vieux rabbin en charge de la Communauté de Dresde : « Depuis quelque temps, cet homme pieux se prend à douter de l’existence de Dieu parce qu’il a permis que lui, Winter, le rabbin, le jour du shabbat, rentrant à la maison, glisse sur une peau de banane et se casse une jambe. » (Ibid. p. 205, 11 juin 1935.) « Après la Pentecôte » – il est intéressant de noter la fréquence avec laquelle Klemperer se réfère au calendrier chrétien dans le Journal… On peut lire cette anecdote comme une anticipation dérisoire du questionnement récurrent, dans le monde juif religieux : quid de Dieu après Auschwitz ? Comment Dieu a-t-il pu laisser son peuple être assassiné à Auschwitz ?

[14] Mes soldats de papier, pp. 296-97.

[15] Je veux témoigner jusqu’au bout, journal 1942-45, Seuil, 2000, trad. fr. de Ghislain Riccardi, Michèle Kintz-Tailleur et Jean Tailleur, p. 586, 11/12/1944.

[16] Mes soldats de papier…, p. 440-41, 10/01/1939.

[17] Ibid., pp. 440-41.

[18] Ibid. p. 311, 18/10/1936.

[19] Ibid. p. 441.

[20] Entre autres Richard Walther Darré (1895-1953), ministre de l’Agriculture du Reich, auteur de l’immortel ouvrage Le Porc, comme critère des peuples nordiques et sémitiques (1933)  

[21] Ibid. p. 441-42.

[22] Jean-Luc Evard : « Victor Klemperer, feuillets d’ombre », Lignes n° 37, 1999.

[23] Paola Traverso : « Klemperer, c’est nous ! Sur la réception allemande des journaux de Victor Klemperer », Revue des sciences sociales, 2008/40. En revanche, on ne suivra pas Paola Traverso quand elle écrit que « le texte de Klemperer décrit une situation biographique dont les traits spécifiquement juifs peuvent facilement être relégués à l’arrière-plan ». La réception allemande du Journal, telle qu’elle l’analyse, procède, de ce point de vue, d’un inacceptable recadrage de ce document.

[24] « J’ai répondu (…) que j’étais et restais protestant, et que je me contenterais de ne pas donner de réponse à la Communauté juive » (Mes soldats… p. 466, 3/09/1939).

[25] Ibid. p. 481, 12/11/1939.

[26] « Une fois chez les Feder. De bonnes gens – mais s’ils n’étaient pas Juifs, ils seraient nazis », Mes soldats…, p. 516, 23/06/1940. Et, un peu plus loin : « Katz dit : ‘A Berlin, les Juifs prient pour la victoire d’Hitler », ibid. p. 518. 

[27] Dès juillet 1940 : « C’était la première fois que je me rendais au cimetière juif (de la Fiedlerstrasse), et la première fois de ma vie que j’assistais à des obsèques de rite juif orthodoxe », Ibid. p. 521, 18 juillet 1940.

[28] Ibid. p. 568, 16 avril 1941.

[29] Ibid. p. 651-52 .

[30] Ibid. p. 651. Dans LTI, il évoque la position intenable du président de la communauté juive, « médiateur responsable, désemparé et martyrisé des deux côtés, pris entre les bourreaux et leurs victimes » (p. 344).

[31] « D’une manière ou d’une autre, sujet de conversation préféré des Juifs après la Gestapo et la situation actuelle : leur participation à la guerre mondiale de 1914-18 », Je veux témoigner... op. cit., p. 46, 16 mars 1942. Cette observation revient plusieurs fois dans le Journal.

[32] Ibid. p. 180, 29/07/1942.

[33] Ibid. p. 74, 28/04/1942.

[34] Je veux témoigner… p. 484.

[35] « Quant à moi, je lis tout ce qui me tombe entre les mains », LTI, p. 264

[36] Mes soldats, op. cit, p 544, 10/12/1940.

[37] Je veux témoigner, op. cit., p. 76, 3/05/1942.

[38] Ibid., p. 135, 23/06/1942.

[39] Ibid., p. 47.

[40] LTI, op. cit. p. 367. Mais ce n’est pas lui qui parle ici, dans un dialogue qu’il reconstitue, avec son adversaire sioniste préféré, Seliksohn.

[41] Ibid. p. 368.

[42] Ibid. p. 370.

[43] Ibid. p. 375.

[44] Ibid. p. 375.

[45] Ibid. p. 375.

[46] Ibid. pp. 375-76.

[47] Ibid. p. 376.

[48] Ibid. p. 376.

[49] Ibid. p. 376-77.

[50] Ibid. p. 377.

[51] Ibid. p. 379.

[52] Ibid. p. 380.

[53] Ibid. p. 380.

[54] Ibid. p. 382.

[55] Ibid. p. 384.

[56] Ibid. p. 385.

[57] Georges Didi-Huberman, Le témoin jusqu’au bout, une lecture de Victor Klemperer, Minuit, 2022, p. 140.  Notons au passage que ce benjamisme de rattrapage et attrape-tout, Didi-Huberman l’a en commun avec plus d’un orphelin du « marxisme révolutionnaire » ou du conseillisme des années 1970 . Un benjaminisme ornemental qui est d’autant plus prompt faire vibrer la corde du messianisme qu’elle se tient souvent en retrait sur la question d’Israël.

[58] En juillet 1942, il relate une conversation avec le Dr Katz qui voit « l’afflux incontrôlé des Juifs de l’Est uniquement avides d’argent » comme un facteur d’aggravation de la situation des Juifs allemands. Il abonde alors dans son sens : « j’ai dit que je serais partisan de mettre en place un examen sur le niveau d’instruction des candidats à l’émigration aujourd’hui » (Je veux témoigner… p. 150, 5/07/1942). Air connu, malheureusement, par les temps qui courent.

[59] C’est le terme qui désigne familièrement, pour les Juifs est-européens, les Juifs allemands assimilés et embourgeoisés, les parvenus germanisés. Cette appellation s’est transportée en Israël. Je me rappelle l’ironie plus qu’apitoyée avec laquelle Sylvia désignait les voisins de palier de ses parents (Wanda et Markus Klingberg) les Hirsch, une famille de Juifs allemands bien comme il faut, comme des yekes. Une fois devenus israéliens, ces ex-assimilés à la culture et au monde germanique aimaient affecter d’en avoir tout oublié, notamment la langue. Je n’ai pas souvenir que les Hirsch, sachant que je parlais allemand, m’aient jamais adressé la parole dans cette langue – avec ceux qui ne parlaient pas hébreu, la langue de communication, c’était l’anglais.

[60] Je veux témoigner, op.cit., p 781.

[61] Ibid. p. 942.

[62] L’expression est empruntée à Isaac Deutscher (le biographe, entre autres, de Léon Trotsky) et à son essai : Message of the Non-Jewish Jew (1958).

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