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En 2023, les cinquante ans de l’affaire Lip ont donné cours à de nombreux événements, militants ou universitaires, à de nombreuses publications, expositions, à des vidéos, ou encore à des festivals. Pour aller plus loin, on pourra écouter le podcast « Les 50 ans de Lip, une mémoire à désenchanter ? », dans lequel Géraldine Vernerey-Kopp donne la parole à la sociologue Lucie Cros et à l’historien Antoine Chollet.

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Si l’affaire Lip a été largement célébrée en 2023, cela est loin d’être le cas dans les décennies précédentes. Certes, 2013 avait amené son lot de festivités, mais elles étaient nettement plus confidentielles. Et avant cela, pendant près de trente ans, l’affaire Lip était une histoire honteuse dont on ne parlait plus. Rappelons que l’usine a définitivement fermé ses portes en 1981, et que le site s’est rapidement retrouvé abandonné, en friche. Et que les coopératives créées à la fin des années 1970 à l’issue du deuxième conflit n’ont employé qu’une minorité des ancien·nes de chez Lip.

Photographies de l’usine Lip dans les années 1980, issues du documentaire LIP le Rêve et l’Histoire, Gauthier et Brunnarius, 2005.

Le mythe Lip s’est lentement construit, sur la base des récits des têtes de proue de la lutte, d’entrepreneur·euses de mémoire, grâce aux succès de productions culturelles tel que le film, bien connu, de Christian Rouaud (Les Lip, l’imagination au pouvoir, 2007), et enfin, dans un contexte politique et culturel où des récits sur l’autogestion, sur la lutte contre le libéralisme et le capitalisme n’apparaissaient plus comme complètement ringards et en dehors de leur temps.

Visibiliser le combat des Lip après des décennies de silence et de dédain, partir de Lip pour penser des stratégies de lutte dans le présent est évidemment réjouissant.

Toutefois, cette entreprise de mythification s’est faite au détriment d’une partie des mémoires de ceux, et surtout de celles, qui ont fait Lip. Dans sa thèse, la sociologue Lucie Cros décortique ainsi comment l’engagement des femmes dans la lutte des Lip ne s’est pas converti en une émancipation de celles-ci – contrairement à ce que suggèrent les fictions telles que la BD de Laurent Galandon et Damien Vidal LIP, des héros ordinaires, ou bien le téléfilm de Dominique Ladoge L’été des Lip, comme le fait remarquer l’historien Donal Reid dans son ouvrage de référence Opening the Gates.

Le film de Thomas Faverjon, Fils de Lip, sorti la même année que celui de Christian Rouaud, donne un tout autre ton aux événements vécus par ses propres parents, employé·es chez Lip et fortement engagé·es dans les deux étapes du conflit. A l’issue du deuxième conflit, il n’y a pas, contrairement au premier volet, de repreneur, mais une restructuration de l’entreprise en plusieurs coopératives, montées par les Lip. Une partie d’entre elles et eux, dont la mère de Thomas Faverjon, se retrouve exclue de celles-ci. En interrogeant ses parents, et des ancien·nes Lip exclu·es ou en désaccord avec cette exclusion, le réalisateur montre la production d’un profond découragement, d’une résignation, dont il estime que toute la génération des « enfants de Lip » a été atteint.

Captures d’écran du film Fils de Lip. Les parents de Thomas Faverjon, Liliane et André Faverjon (à gauche). Liliane Faverjon devant le site de l’ancienne usine Lip à Palente (à droite).

Si l’on peut se réjouir que les « petits-enfants de Lip » aient désormais de quoi se réapproprier cette lutte, politiquement et culturellement parlant, cela peut et doit se faire en intégrant les récits des perdant·es parmi les perdant·es. Non pas dans une démarche historiciste, mais bien pour restituer la complexité d’une lutte, les débats, les écueils qui l’ont traversée – pour nous servir à penser et vivre les luttes contemporaines de manière plus aiguisée.

Dans le podcast « Les 50 ans de Lip, une mémoire à désenchanter ? », je reviens sur la tentation de la déconstruction totale du mythe, en donnant la parole à la sociologue Lucie Cros, et la nécessité du mythe pour alimenter les luttes actuelles, en discutant avec Antoine Chollet, historien et maitre de conférences à l’Université de Lausanne.

Pour écouter le podcast : https://smartlink.ausha.co/etage-5/les-50-ans-de-l-affaire-lip-une-memoire-a-desenchanter

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