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Quel retour pour l’anarchisme ?
19 juin 2026

Quel retour pour l’anarchisme ?


Dans cet article, Arthur Rouselle propose une lecture critique de "L'anarchisme", petit ouvrage du politiste Edouard Jourdain paru en 2020 dans la collection « Repères » aux éditions La Découverte. L'occasion de revenir sur l'espace occupé par les courants et théories libertaires aujourd'hui.

Après la révolution d’Octobre 1917 et l’instauration de l’Union des républiques socialistes soviétiques, une hégémonie marxiste s’est imposée dans l’univers politique de gauche comme seul moyen d’atteindre l’émancipation des masses. Les idées anarchistes sont alors presque abandonnées pendant plusieurs décennies. À partir des années 1970, on observe toutefois la réapparition d’aspirations libertaires dans différents mouvements contestataires. 

Ce n’est véritablement qu’à la chute du bloc de l’Est que l’on assiste à une puissante réémergence de revendications anarchistes explicitement assumées comme telles. Longtemps opposés dans l’histoire du mouvement ouvrier, le marxisme et l’anarchisme ne constituent plus aujourd’hui deux traditions aussi irréconciliables qu’auparavant. Plusieurs auteurs ont contribué à rapprocher ces deux courants du socialisme, en insistant sur leurs convergences plutôt que sur leurs antagonismes.

Dans cette perspective, Daniel Guérin a joué un rôle central en proposant une lecture du marxisme ouverte aux apports libertaires. Ce rapprochement est aujourd’hui prolongé par des défenseurs du marxisme libertaire, tels que Michael Löwy et Olivier Besancenot1, qui revendiquent explicitement une articulation entre critique marxiste du capitalisme et exigence anarchiste d’émancipation politique. 

Sous un autre aspect, Chantal Mouffe et Ernesto Laclau2, dans leur ouvrage néomarxiste Hégémonie et stratégie socialiste, identifient la démocratie libertaire comme un objectif politique central immédiat, rejetant par là même l’idée classique de dictature du prolétariat et attestant ainsi d’un nouvel impératif libertaire. Ces évolutions théoriques témoignent d’un rapprochement entre anarchisme et marxisme.

L’anarchisme d’Édouard Jourdain s’inscrit dans ce regain d’intérêt contemporain pour cette philosophie politique. L’ouvrage poursuit deux objectifs assumés : d’une part, il se propose de faire connaître les différentes thèses du mouvement au plus grand nombre ; d’autre part, il a pour ambition de permettre au lecteur·ice de confronter ses préjugés sur l’anarchisme. Pour ce faire, le politologue s’attelle à défaire l’amalgame commun entre anarchisme et désordre politique, en révélant son caractère transformateur, solidaire et émancipateur. 

Ce livre se présente comme une introduction destinée à un public curieux des sciences politiques. Cette approche le situe dans une position intermédiaire dans le paysage éditorial. D’une part, sans être militant, il n’abandonne pas certaines positions normatives favorables, prenant au sérieux les thèses libertaires. D’autre part, en traitant aussi d’expériences et de pratiques concrètes, il ne s’enferme pas dans une définition conceptuelle de philosophie politique. 

Publié une première fois en 2013, cet ouvrage connaît une seconde édition parue en 2020, qui contient quelques modifications. Il conserve en revanche sa structuration globale, divisant son propos en trois parties. 

Dans la première partie, Édouard Jourdain propose une définition hétérogène de l’anarchisme par le biais de divers courants qu’il met en dialogue. L’anarchisme y est décrit comme une philosophie politique qui prône l’abolition de toutes les formes de hiérarchie et d’autorité coercitive, y compris l’État. Les anarchistes défendent la liberté individuelle, l’autogestion collective et la coopération volontaire. Ils offrent ainsi une critique constructive de la démocratie représentative au profit d’une démocratie locale et directe fondée sur le fédéralisme. La définition proposée dans l’ouvrage se distingue par sa grande clarté. L’exercice de synthèse d’un mouvement aussi pluriel que l’anarchisme est pourtant difficile, et de nombreux ouvrages sur le sujet esquivent cette étape. 

Cette première partie constitue ainsi une introduction particulièrement claire et complète pour quiconque s’intéresse à cette philosophie politique. L’auteur définit largement l’anarchisme en s’appuyant sur plusieurs figures centrales, de Stirner à Kropotkine. Ces grands auteurs canoniques sont principalement présentés à l’aune de leur trajectoire biographique et de leurs contributions respectives à la pensée politique. 

Toutefois, on peut s’étonner de la faiblesse de la perspective critique adoptée à leur égard. Ainsi, la partie consacrée à Proudhon – figure dont Édouard Jourdain est par ailleurs spécialiste – ne fait aucune mention de son antisémitisme notoire, pourtant plus virulent que celui de la majorité de ses contemporains, ainsi que de ses positions racistes. En outre, la misogynie dont fait preuve le « père de l’anarchisme », bien qu’elle ait été vivement critiquée par des anarchistes de son époque, tels que Bakounine ou Déjacque – critique que Jourdain mentionne trop brièvement –, demeure peu développée. 

De manière similaire, la pédocriminalité avérée de Faure, dans sa vie personnelle ainsi que dans le cadre de son expérimentation pédagogique libertaire3, n’est jamais mentionnée. Encore, les accusations d’antisémitisme visant Makhno ne sont pas évoquées, bien que celles-ci soient aujourd’hui largement réfutées par les historiens. Ces derniers ont démontré que ces accusations venaient avant tout d’adversaires politiques4, notamment de la propagande soviétique (entre autres par l’ouvrage de Zel’man Ostrovskii5 sur les pogroms survenus en Ukraine) ou par des écrivains conservateurs (nommément le romancier français Joseph Kessel 6 avec Makhno et sa juive). Ces récits visaient à décrédibiliser la Makhnovchtchina et sa figure de proue.

Ces critiques sont pourtant non négligeables dans la mesure où le mouvement libertaire s’est en partie construit à partir d’elles. « Brûlez vos idoles » constitue une injonction centrale de l’anarchisme. Ce n’est pas un hasard si ce mouvement a fini par prendre le nom d’anarchisme plutôt que de proudhonisme ou de bakouninisme. La critique de ses grandes figures apparaît ainsi comme un passage presque obligé. Dans le cas de Proudhon en particulier, l’anarchisme contemporain s’est largement façonné en opposition à certaines de ses thèses conservatrices et par leur déconstruction. 

L’anarcha-féminisme, grand oublié du livre d’Édouard Jourdain, est ainsi un courant de l’anarchisme qui lutte pour l’égalité des genres, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du capitalisme. De même, le Black Anarchism, plus minoritaire, s’est développé au sein et en marge des organisations libertaires afin d’interroger la blanchité du mouvement. Enfin, il est important de souligner que les positions parfois conservatrices de Proudhon ont favorisé sa récupération par des adversaires du socialisme, tels que des libertariens ou des royalistes de l’Action française.

La seconde partie de l’ouvrage est consacrée à démontrer que l’anarchie n’est pas une utopie inatteignable et irréaliste. La possibilité d’existence d’une société sans classes et sans État est partagée aussi bien par Marx que par Proudhon ou Bakounine. Les anarchistes se sont efforcés de faire advenir cet idéal à de multiples reprises, toujours en tentant de s’en rapprocher autant que possible sans attendre. Ainsi, Édouard Jourdain mobilise un ensemble d’exemples historiques dans lesquels des individus ont tenté de mettre en pratique les thèses libertaires. 

Il évoque notamment, de manière assez originale, le cas de la commune de Shinmin, en Mandchourie japonaise. Après l’annexion de la Corée par le Japon au début du XXᵉ siècle, une partie de la résistance coréenne se revendique de l’anarchisme. En 1929, dans la province de Shinmin, une fédération coréenne autogérée est alors mise en place, avant de disparaître quelques années plus tard, acculée par les Soviétiques et les Japonais. L’ouvrage jouit également d’une partie consacrée à la Commune de Paris. 

Cet épisode du socialisme révolutionnaire est particulièrement bien décrit par Édouard Jourdain dans sa dimension unificatrice. Des mécanismes proprement anarchistes, tels que le mandatement révocable, côtoyaient des mécanismes plutôt jacobins, comme l’organisation d’élections. La Commune de Paris est ainsi évoquée comme une expérimentation ayant vu l’alliance des révolutionnaires pour permettre une émancipation du peuple parisien. Bien des ouvrages partisans oublient l’extraordinaire coopération qu’a vu naître cet épisode révolutionnaire de 1871.

Dans cette deuxième édition, une partie est également consacrée à l’administration autonome du Rojava, en Syrie. Cette région est restée longtemps indépendante de facto du gouvernement central syrien pendant la guerre civile débutée en 2011. D’obédience libertaire, ce régime kurde a largement expérimenté la démocratie directe, l’autogestion, la justice restaurative, l’écologie politique et l’égalité de genre. 

Depuis la publication de cette seconde édition de L’anarchisme, la situation au Rojava a toutefois évolué. Aujourd’hui, la survie de l’autonomie démocratique de la région est moins menacée par la guerre civile syrienne (2011-2024) ou par le régime turc que par l’attaque de ses territoires par le nouveau gouvernement de Damas. L’avenir du Kurdistan, comme expérimentation libertaire, est plus qu’incertain dans les années à venir.

Actuellement, un autre territoire de grande envergure, d’une superficie comparable à celle de la Belgique, fait l’objet d’une expérimentation d’inspiration libertaire. Le Chiapas, province du sud du Mexique, autonome depuis le soulèvement zapatiste de 1994 mené par l’Armée de libération nationale, est organisé sous la forme de municipalités autonomes. 

Peu abordé par Édouard Jourdain, ce territoire est pourtant d’une importance notoire pour la pensée anarchiste et celle des utopies réelles. Comme le Rojava, le caractère écologique, féministe, démocratique et égalitaire du Chiapas zapatiste s’inscrit au cœur de son organisation politique. Plus spécifiquement, l’assemblée communautaire, premier échelon de la démocratie directe dans les villages, ancre sa pratique dans la tradition amérindienne. Ce soulèvement est, en grande partie, un soulèvement indigène qui souhaite retrouver une autonomie et une agentivité politique après des siècles de colonisation et de paupérisation7. Loin d’un discours ethnonationaliste, l’armée zapatiste se veut porteuse d’un projet égalitaire, national mexicain et international.

Les illustrations mobilisées par Édouard Jourdain permettent ainsi, en quelques pages, de prendre connaissance des expérimentations libertaires importantes, sur plusieurs siècles et sur de nombreux continents. Prenant exemple de ces modèles altermondialistes, l’anarchisme d’aujourd’hui est loin d’être resté un mouvement occidental.

La dernière partie, consacrée à « l’anarchisme aujourd’hui », vient renforcer l’argument du réalisme du mouvement. L’auteur y évoque la pratique des « TAZ », ou zones autonomes temporaires. En s’appuyant sur les travaux de Hakim Bey, il explique comment certains anarchistes cherchent à vivre temporairement, dans un espace délimité, une liberté désaliénée. La TAZ se définit comme une communauté qui s’empare d’un territoire faiblement contrôlé par la force étatique, jusqu’à ce qu’elle soit repérée et contrainte de se replier ou de disparaître.

Deux critiques majeures ont été adressées à cette pratique : d’une part, elle rompt avec la perspective d’une révolution durable ; d’autre part, elle se désintéresse de l’instauration d’une véritable justice sociale à grande échelle. Dans cette optique, il est étonnant que l’auteur n’évoque pas le cas des « ZAD », ou zones à défendre, que Geneviève Pruvost8 décrit comme s’inscrivant dans une série de codes militants libertaires. La ZAD repose également sur une occupation de territoire, mais avec un objectif politique explicite, tel que l’opposition à la construction d’un nouvel aéroport menaçant la biodiversité. Par cette action, la ZAD vise à transformer concrètement le monde, et non simplement à s’en accommoder, comme certains auteurs le reprochent aux TAZ.

Les pratiques anarchistes d’aujourd’hui mentionnées par Édouard Jourdain semblent toujours un peu lointaines, souterraines ou événementielles. Pourtant, les militant·es libertaires se battent aujourd’hui, en Europe et ailleurs, tous les jours, à petite ou à grande échelle, pour davantage de justice sociale et politique. En France, la vieille Fédération Anarchiste est encore active, l’Union Communiste Libertaire continue de propager ses idées, et les membres de ces groupes, comme de bien d’autres, militent chaque jour, avec des pratiques politiques variées, contre l’autoritarisme et le capitalisme. 

Récemment, entre 2018 et 2019, ceux-ci étaient sur les ronds-points avec les gilets jaunes. Depuis 2023, ces militant·es sont aussi présents dans les manifestations et occupations contre le génocide en Palestine. Aux États-Unis, les groupes Food Not Bombs distribuent de la nourriture pour combattre la précarité. Plus largement, l’ouverture de librairies anarchistes, de bibliothèques sociales, de cantines autogérées, l’utilisation du prix libre, l’existence de free parties, l’installation de squats, etc. sont autant de pratiques politiques utilisées par les militant·es anarchistes. Ces exemples sont nombreux et présents partout.

La pluralité des actions collectives au sein du mouvement libertaire reflète également la diversité des formes d’organisation que peuvent adopter les groupements anarchistes. Dès lors, toute tentative de définition du mouvement contemporain, comme celle proposée par Édouard Jourdain, ne saurait faire l’économie d’une description des débats internes relatifs aux modes d’organisation et d’opérations. Ces débats, toujours très actuels, structurent le mouvement et participent à sa singularité comme à son évolution. 

Ainsi, il aurait été notamment intéressant d’aborder les oppositions relatives à l’autonomie et à l’organisation : le vieux débat entre plateformisme et synthétisme9 est aujourd’hui réactualisé par le courant spécifiste (especifismo). Proche du plateformisme, il renoue avec l’idée d’unité idéologique et de participation aux mouvements de masse. Il connaît, depuis plusieurs décennies, un succès croissant débuté en Amérique latine. 

De même, de nombreux clivages traversent le mouvement sur son auto-organisation. Dans une recherche visant à préfigurer l’idéal démocratique, certains groupes privilégient la recherche du consensus pour la prise de décision, tandis que d’autres lui préfèrent la règle majoritaire. Dans le même esprit, sur l’organisation des débats, la formalisation des prises de parole lors des assemblées générales, notamment à travers la désignation d’un modérateur, est parfois perçue comme autoritaire et opposée à une approche spontanéiste des échanges.

Enfin, notamment dans un contexte international marqué par la montée de l’extrême droite, se pose la question des rapports aux institutions politiques étatiques. Toujours opposés au principe de l’élection, jugé autoritaire et aristocratique, certains courants libertaires maintiennent une abstention tandis que d’autres recourent au vote comme à un moyen défensif de barrage. 

Aujourd’hui, l’anarchisme vit à travers ses organisations, ses modes de fonctionnement, ses groupes, ses militant·es, ses pratiques et ses idées. L’anarchisme est bien vivant, quotidien, pluriel et actuel. 

*

L’ouvrage L’anarchisme permet, en une centaine de pages, d’obtenir une vue d’ensemble très large de ce mouvement politique. Bien qu’on puisse lui reprocher l’absence d’une critique interne approfondie et le choix d’exemples parfois éloignés dans l’espace ou dans le temps, il n’en propose pas moins des analyses nuancées, notamment sur le terrorisme anarchiste ou sur la Commune de Paris. Il met également en lumière plusieurs débats internes majeurs du mouvement, tels que ceux portant sur le plateformisme ou sur le rôle du syndicalisme. 

Cette introduction permet de saisir avec une grande clarté l’imaginaire libertaire, fondé sur les principes d’autogestion, de liberté, d’égalité et de démocratie directe, que l’on retrouve dans de nombreux mouvements sociaux. Souvent oubliée ou occultée dans l’histoire des luttes émancipatrices, la contribution anarchiste à l’émancipation politique et sociale est ici réhabilitée : cet ouvrage introductif lui redonne la place qui est la sienne. Les pensées libertaires ont en effet profondément influencé les revendications en faveur de la liberté et de l’égalité au cours des deux derniers siècles. On en retrouve la trace jusque dans l’imaginaire contestataire de Mai 68, comme en témoigne le célèbre graffiti parisien : « Marx est mort, Dieu aussi, et moi-même, je ne me sens pas très bien »10.

Notes

1 Besancenot, O. & Lowy, M. (2025). Marxistes et libertaires : Affinités révolutionnaires. Libertalia.

2 Mouffe, C., & Laclau, E. (2019). Hégémonie et stratégie socialiste : Vers une radicalisation de la démocratie. Pluriel.

3 Davranche, G. (2023, 28 février). 1917-1921 : Et la pédocriminalité fit chuter Sébastien Faure. Union communiste libertaire. https://www.unioncommunistelibertaire.org/1917-1921-Et-la-pedocriminalite-fit-chuter-Sebastien-Faure.

4 Skirda, A. (2004). Nestor Makhno–Anarchy’s Cossack : The Struggle for Free Soviets in the Ukraine 1917-1921. AK Press.

5 Patterson, S. (2022, June 30). Death to all those who stand in the way of freedom for the working people: Anarchy’s false flag. The Anarchist Library.

6 Paul, J-L. (2003). À propos de rééditions récentes. Dans Makhno, N. (Eds.). La Révolution russe en Ukraine : mars 1917-avril 1918. Ressouvenances.

7 Baschet, J. (2019). La rébellion zapatiste. Champs histoire.

8 Pruvost, G. (2017). Critique en acte de la vie quotidienne à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (2013-2014). Politix, 117(1), pp. 35-62.

9 Le premier considérant l’importance d’une base commune idéologique pour la formation et le fonctionnement d’un groupement anarchiste ainsi que d’une participation active du mouvement anarchiste dans les autres mouvements de lutte pour l’émancipation. Contre une potentielle uniformisation du mouvement, la synthèse affirme la possible coopération de groupes libertaires aux points de vue philosophiques et organisationnels divers. 

10 Citation sans doute inspirée par une phrase de Woody Allen, que Édouard Jourdain attribue à des graffeurs anarchistes.

19 juin 2026

Quel retour pour l’anarchisme ?

Dans cet article, Arthur Rouselle propose une lecture critique de "L'anarchisme", petit ouvrage du politiste Edouard Jourdain paru en 2020 dans la collection « Repères » aux éditions La Découverte. L'occasion de revenir sur l'espace occupé par les courants et théories libertaires aujourd'hui.

Après la révolution d’Octobre 1917 et l’instauration de l’Union des républiques socialistes soviétiques, une hégémonie marxiste s’est imposée dans l’univers politique de gauche comme seul moyen d’atteindre l’émancipation des masses. Les idées anarchistes sont alors presque abandonnées pendant plusieurs décennies. À partir des années 1970, on observe toutefois la réapparition d’aspirations libertaires dans différents mouvements contestataires. 

Ce n’est véritablement qu’à la chute du bloc de l’Est que l’on assiste à une puissante réémergence de revendications anarchistes explicitement assumées comme telles. Longtemps opposés dans l’histoire du mouvement ouvrier, le marxisme et l’anarchisme ne constituent plus aujourd’hui deux traditions aussi irréconciliables qu’auparavant. Plusieurs auteurs ont contribué à rapprocher ces deux courants du socialisme, en insistant sur leurs convergences plutôt que sur leurs antagonismes.

Dans cette perspective, Daniel Guérin a joué un rôle central en proposant une lecture du marxisme ouverte aux apports libertaires. Ce rapprochement est aujourd’hui prolongé par des défenseurs du marxisme libertaire, tels que Michael Löwy et Olivier Besancenot1, qui revendiquent explicitement une articulation entre critique marxiste du capitalisme et exigence anarchiste d’émancipation politique. 

Sous un autre aspect, Chantal Mouffe et Ernesto Laclau2, dans leur ouvrage néomarxiste Hégémonie et stratégie socialiste, identifient la démocratie libertaire comme un objectif politique central immédiat, rejetant par là même l’idée classique de dictature du prolétariat et attestant ainsi d’un nouvel impératif libertaire. Ces évolutions théoriques témoignent d’un rapprochement entre anarchisme et marxisme.

L’anarchisme d’Édouard Jourdain s’inscrit dans ce regain d’intérêt contemporain pour cette philosophie politique. L’ouvrage poursuit deux objectifs assumés : d’une part, il se propose de faire connaître les différentes thèses du mouvement au plus grand nombre ; d’autre part, il a pour ambition de permettre au lecteur·ice de confronter ses préjugés sur l’anarchisme. Pour ce faire, le politologue s’attelle à défaire l’amalgame commun entre anarchisme et désordre politique, en révélant son caractère transformateur, solidaire et émancipateur. 

Ce livre se présente comme une introduction destinée à un public curieux des sciences politiques. Cette approche le situe dans une position intermédiaire dans le paysage éditorial. D’une part, sans être militant, il n’abandonne pas certaines positions normatives favorables, prenant au sérieux les thèses libertaires. D’autre part, en traitant aussi d’expériences et de pratiques concrètes, il ne s’enferme pas dans une définition conceptuelle de philosophie politique. 

Publié une première fois en 2013, cet ouvrage connaît une seconde édition parue en 2020, qui contient quelques modifications. Il conserve en revanche sa structuration globale, divisant son propos en trois parties. 

Dans la première partie, Édouard Jourdain propose une définition hétérogène de l’anarchisme par le biais de divers courants qu’il met en dialogue. L’anarchisme y est décrit comme une philosophie politique qui prône l’abolition de toutes les formes de hiérarchie et d’autorité coercitive, y compris l’État. Les anarchistes défendent la liberté individuelle, l’autogestion collective et la coopération volontaire. Ils offrent ainsi une critique constructive de la démocratie représentative au profit d’une démocratie locale et directe fondée sur le fédéralisme. La définition proposée dans l’ouvrage se distingue par sa grande clarté. L’exercice de synthèse d’un mouvement aussi pluriel que l’anarchisme est pourtant difficile, et de nombreux ouvrages sur le sujet esquivent cette étape. 

Cette première partie constitue ainsi une introduction particulièrement claire et complète pour quiconque s’intéresse à cette philosophie politique. L’auteur définit largement l’anarchisme en s’appuyant sur plusieurs figures centrales, de Stirner à Kropotkine. Ces grands auteurs canoniques sont principalement présentés à l’aune de leur trajectoire biographique et de leurs contributions respectives à la pensée politique. 

Toutefois, on peut s’étonner de la faiblesse de la perspective critique adoptée à leur égard. Ainsi, la partie consacrée à Proudhon – figure dont Édouard Jourdain est par ailleurs spécialiste – ne fait aucune mention de son antisémitisme notoire, pourtant plus virulent que celui de la majorité de ses contemporains, ainsi que de ses positions racistes. En outre, la misogynie dont fait preuve le « père de l’anarchisme », bien qu’elle ait été vivement critiquée par des anarchistes de son époque, tels que Bakounine ou Déjacque – critique que Jourdain mentionne trop brièvement –, demeure peu développée. 

De manière similaire, la pédocriminalité avérée de Faure, dans sa vie personnelle ainsi que dans le cadre de son expérimentation pédagogique libertaire3, n’est jamais mentionnée. Encore, les accusations d’antisémitisme visant Makhno ne sont pas évoquées, bien que celles-ci soient aujourd’hui largement réfutées par les historiens. Ces derniers ont démontré que ces accusations venaient avant tout d’adversaires politiques4, notamment de la propagande soviétique (entre autres par l’ouvrage de Zel'man Ostrovskii5 sur les pogroms survenus en Ukraine) ou par des écrivains conservateurs (nommément le romancier français Joseph Kessel 6 avec Makhno et sa juive). Ces récits visaient à décrédibiliser la Makhnovchtchina et sa figure de proue.

Ces critiques sont pourtant non négligeables dans la mesure où le mouvement libertaire s’est en partie construit à partir d’elles. « Brûlez vos idoles » constitue une injonction centrale de l’anarchisme. Ce n’est pas un hasard si ce mouvement a fini par prendre le nom d’anarchisme plutôt que de proudhonisme ou de bakouninisme. La critique de ses grandes figures apparaît ainsi comme un passage presque obligé. Dans le cas de Proudhon en particulier, l’anarchisme contemporain s’est largement façonné en opposition à certaines de ses thèses conservatrices et par leur déconstruction. 

L’anarcha-féminisme, grand oublié du livre d’Édouard Jourdain, est ainsi un courant de l’anarchisme qui lutte pour l’égalité des genres, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du capitalisme. De même, le Black Anarchism, plus minoritaire, s’est développé au sein et en marge des organisations libertaires afin d’interroger la blanchité du mouvement. Enfin, il est important de souligner que les positions parfois conservatrices de Proudhon ont favorisé sa récupération par des adversaires du socialisme, tels que des libertariens ou des royalistes de l’Action française.

La seconde partie de l’ouvrage est consacrée à démontrer que l’anarchie n’est pas une utopie inatteignable et irréaliste. La possibilité d’existence d’une société sans classes et sans État est partagée aussi bien par Marx que par Proudhon ou Bakounine. Les anarchistes se sont efforcés de faire advenir cet idéal à de multiples reprises, toujours en tentant de s’en rapprocher autant que possible sans attendre. Ainsi, Édouard Jourdain mobilise un ensemble d’exemples historiques dans lesquels des individus ont tenté de mettre en pratique les thèses libertaires. 

Il évoque notamment, de manière assez originale, le cas de la commune de Shinmin, en Mandchourie japonaise. Après l’annexion de la Corée par le Japon au début du XXᵉ siècle, une partie de la résistance coréenne se revendique de l’anarchisme. En 1929, dans la province de Shinmin, une fédération coréenne autogérée est alors mise en place, avant de disparaître quelques années plus tard, acculée par les Soviétiques et les Japonais. L’ouvrage jouit également d’une partie consacrée à la Commune de Paris. 

Cet épisode du socialisme révolutionnaire est particulièrement bien décrit par Édouard Jourdain dans sa dimension unificatrice. Des mécanismes proprement anarchistes, tels que le mandatement révocable, côtoyaient des mécanismes plutôt jacobins, comme l’organisation d’élections. La Commune de Paris est ainsi évoquée comme une expérimentation ayant vu l’alliance des révolutionnaires pour permettre une émancipation du peuple parisien. Bien des ouvrages partisans oublient l’extraordinaire coopération qu’a vu naître cet épisode révolutionnaire de 1871.

Dans cette deuxième édition, une partie est également consacrée à l’administration autonome du Rojava, en Syrie. Cette région est restée longtemps indépendante de facto du gouvernement central syrien pendant la guerre civile débutée en 2011. D’obédience libertaire, ce régime kurde a largement expérimenté la démocratie directe, l’autogestion, la justice restaurative, l’écologie politique et l’égalité de genre. 

Depuis la publication de cette seconde édition de L’anarchisme, la situation au Rojava a toutefois évolué. Aujourd’hui, la survie de l’autonomie démocratique de la région est moins menacée par la guerre civile syrienne (2011-2024) ou par le régime turc que par l’attaque de ses territoires par le nouveau gouvernement de Damas. L’avenir du Kurdistan, comme expérimentation libertaire, est plus qu’incertain dans les années à venir.

Actuellement, un autre territoire de grande envergure, d’une superficie comparable à celle de la Belgique, fait l’objet d’une expérimentation d’inspiration libertaire. Le Chiapas, province du sud du Mexique, autonome depuis le soulèvement zapatiste de 1994 mené par l’Armée de libération nationale, est organisé sous la forme de municipalités autonomes. 

Peu abordé par Édouard Jourdain, ce territoire est pourtant d’une importance notoire pour la pensée anarchiste et celle des utopies réelles. Comme le Rojava, le caractère écologique, féministe, démocratique et égalitaire du Chiapas zapatiste s’inscrit au cœur de son organisation politique. Plus spécifiquement, l’assemblée communautaire, premier échelon de la démocratie directe dans les villages, ancre sa pratique dans la tradition amérindienne. Ce soulèvement est, en grande partie, un soulèvement indigène qui souhaite retrouver une autonomie et une agentivité politique après des siècles de colonisation et de paupérisation7. Loin d’un discours ethnonationaliste, l’armée zapatiste se veut porteuse d’un projet égalitaire, national mexicain et international.

Les illustrations mobilisées par Édouard Jourdain permettent ainsi, en quelques pages, de prendre connaissance des expérimentations libertaires importantes, sur plusieurs siècles et sur de nombreux continents. Prenant exemple de ces modèles altermondialistes, l’anarchisme d’aujourd’hui est loin d’être resté un mouvement occidental.

La dernière partie, consacrée à « l’anarchisme aujourd’hui », vient renforcer l’argument du réalisme du mouvement. L’auteur y évoque la pratique des « TAZ », ou zones autonomes temporaires. En s’appuyant sur les travaux de Hakim Bey, il explique comment certains anarchistes cherchent à vivre temporairement, dans un espace délimité, une liberté désaliénée. La TAZ se définit comme une communauté qui s’empare d’un territoire faiblement contrôlé par la force étatique, jusqu’à ce qu’elle soit repérée et contrainte de se replier ou de disparaître.

Deux critiques majeures ont été adressées à cette pratique : d’une part, elle rompt avec la perspective d’une révolution durable ; d’autre part, elle se désintéresse de l’instauration d’une véritable justice sociale à grande échelle. Dans cette optique, il est étonnant que l’auteur n’évoque pas le cas des « ZAD », ou zones à défendre, que Geneviève Pruvost8 décrit comme s’inscrivant dans une série de codes militants libertaires. La ZAD repose également sur une occupation de territoire, mais avec un objectif politique explicite, tel que l’opposition à la construction d’un nouvel aéroport menaçant la biodiversité. Par cette action, la ZAD vise à transformer concrètement le monde, et non simplement à s’en accommoder, comme certains auteurs le reprochent aux TAZ.

Les pratiques anarchistes d’aujourd’hui mentionnées par Édouard Jourdain semblent toujours un peu lointaines, souterraines ou événementielles. Pourtant, les militant·es libertaires se battent aujourd’hui, en Europe et ailleurs, tous les jours, à petite ou à grande échelle, pour davantage de justice sociale et politique. En France, la vieille Fédération Anarchiste est encore active, l’Union Communiste Libertaire continue de propager ses idées, et les membres de ces groupes, comme de bien d’autres, militent chaque jour, avec des pratiques politiques variées, contre l’autoritarisme et le capitalisme. 

Récemment, entre 2018 et 2019, ceux-ci étaient sur les ronds-points avec les gilets jaunes. Depuis 2023, ces militant·es sont aussi présents dans les manifestations et occupations contre le génocide en Palestine. Aux États-Unis, les groupes Food Not Bombs distribuent de la nourriture pour combattre la précarité. Plus largement, l’ouverture de librairies anarchistes, de bibliothèques sociales, de cantines autogérées, l’utilisation du prix libre, l’existence de free parties, l’installation de squats, etc. sont autant de pratiques politiques utilisées par les militant·es anarchistes. Ces exemples sont nombreux et présents partout.

La pluralité des actions collectives au sein du mouvement libertaire reflète également la diversité des formes d’organisation que peuvent adopter les groupements anarchistes. Dès lors, toute tentative de définition du mouvement contemporain, comme celle proposée par Édouard Jourdain, ne saurait faire l’économie d’une description des débats internes relatifs aux modes d’organisation et d’opérations. Ces débats, toujours très actuels, structurent le mouvement et participent à sa singularité comme à son évolution. 

Ainsi, il aurait été notamment intéressant d’aborder les oppositions relatives à l’autonomie et à l’organisation : le vieux débat entre plateformisme et synthétisme9 est aujourd’hui réactualisé par le courant spécifiste (especifismo). Proche du plateformisme, il renoue avec l’idée d’unité idéologique et de participation aux mouvements de masse. Il connaît, depuis plusieurs décennies, un succès croissant débuté en Amérique latine. 

De même, de nombreux clivages traversent le mouvement sur son auto-organisation. Dans une recherche visant à préfigurer l’idéal démocratique, certains groupes privilégient la recherche du consensus pour la prise de décision, tandis que d’autres lui préfèrent la règle majoritaire. Dans le même esprit, sur l’organisation des débats, la formalisation des prises de parole lors des assemblées générales, notamment à travers la désignation d’un modérateur, est parfois perçue comme autoritaire et opposée à une approche spontanéiste des échanges.

Enfin, notamment dans un contexte international marqué par la montée de l’extrême droite, se pose la question des rapports aux institutions politiques étatiques. Toujours opposés au principe de l’élection, jugé autoritaire et aristocratique, certains courants libertaires maintiennent une abstention tandis que d’autres recourent au vote comme à un moyen défensif de barrage. 

Aujourd’hui, l’anarchisme vit à travers ses organisations, ses modes de fonctionnement, ses groupes, ses militant·es, ses pratiques et ses idées. L’anarchisme est bien vivant, quotidien, pluriel et actuel. 

*

L’ouvrage L’anarchisme permet, en une centaine de pages, d’obtenir une vue d’ensemble très large de ce mouvement politique. Bien qu’on puisse lui reprocher l’absence d’une critique interne approfondie et le choix d’exemples parfois éloignés dans l’espace ou dans le temps, il n’en propose pas moins des analyses nuancées, notamment sur le terrorisme anarchiste ou sur la Commune de Paris. Il met également en lumière plusieurs débats internes majeurs du mouvement, tels que ceux portant sur le plateformisme ou sur le rôle du syndicalisme. 

Cette introduction permet de saisir avec une grande clarté l’imaginaire libertaire, fondé sur les principes d’autogestion, de liberté, d’égalité et de démocratie directe, que l’on retrouve dans de nombreux mouvements sociaux. Souvent oubliée ou occultée dans l’histoire des luttes émancipatrices, la contribution anarchiste à l’émancipation politique et sociale est ici réhabilitée : cet ouvrage introductif lui redonne la place qui est la sienne. Les pensées libertaires ont en effet profondément influencé les revendications en faveur de la liberté et de l’égalité au cours des deux derniers siècles. On en retrouve la trace jusque dans l’imaginaire contestataire de Mai 68, comme en témoigne le célèbre graffiti parisien : « Marx est mort, Dieu aussi, et moi-même, je ne me sens pas très bien »10.

Notes

1 Besancenot, O. & Lowy, M. (2025). Marxistes et libertaires : Affinités révolutionnaires. Libertalia.

2 Mouffe, C., & Laclau, E. (2019). Hégémonie et stratégie socialiste : Vers une radicalisation de la démocratie. Pluriel.

3 Davranche, G. (2023, 28 février). 1917-1921 : Et la pédocriminalité fit chuter Sébastien Faure. Union communiste libertaire. https://www.unioncommunistelibertaire.org/1917-1921-Et-la-pedocriminalite-fit-chuter-Sebastien-Faure.

4 Skirda, A. (2004). Nestor Makhno--Anarchy’s Cossack : The Struggle for Free Soviets in the Ukraine 1917-1921. AK Press.

5 Patterson, S. (2022, June 30). Death to all those who stand in the way of freedom for the working people: Anarchy’s false flag. The Anarchist Library.

6 Paul, J-L. (2003). À propos de rééditions récentes. Dans Makhno, N. (Eds.). La Révolution russe en Ukraine : mars 1917-avril 1918. Ressouvenances.

7 Baschet, J. (2019). La rébellion zapatiste. Champs histoire.

8 Pruvost, G. (2017). Critique en acte de la vie quotidienne à la ZAD de Notre-Dame-des-Landes (2013-2014). Politix, 117(1), pp. 35-62.

9 Le premier considérant l’importance d’une base commune idéologique pour la formation et le fonctionnement d’un groupement anarchiste ainsi que d’une participation active du mouvement anarchiste dans les autres mouvements de lutte pour l’émancipation. Contre une potentielle uniformisation du mouvement, la synthèse affirme la possible coopération de groupes libertaires aux points de vue philosophiques et organisationnels divers. 

10 Citation sans doute inspirée par une phrase de Woody Allen, que Édouard Jourdain attribue à des graffeurs anarchistes.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

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