Certains commentateurs ont été surpris par la montée en puissance de cette formation anticapitaliste andalouse, mais pas celles et ceux qui, comme nous, mènent un combat politique révolutionnaire. Nous sentions, entendions et voyions l’affluence croître aux manifestations et aux rassemblements d’AA. Nous écoutions les expressions de sympathie de nombreuses personnes, qu’elles envisageassent de voter ou non pour AA.
Nous savions que, dans la conscience populaire, en particulier chez les jeunes, l’opposition radicale au parlement et dans la rue aux politiques de Juan Manuel Moreno Bonilla du Parti populaire (PP), président de la Junte [gouvernement régional] d’Andalousie depuis janvier 2019, faisaient leur chemin. Qu’il en allait de même pour les critiques incisives, imaginatives et fondées émises à l’encontre de celui qui a été son porte-parole parlementaire, José Ignacio García ainsi que pour notre capacité à proposer des alternatives pour la défense de la classe travailleuse.
Examinons les principaux chiffres. Le Parti Populaire (PP), censé être de centre-droit et qui pensait conserver sa majorité absolue, a obtenu 53 sièges, soit 5 de moins qu’auparavant, ce qui le met à la merci de Vox, parti d’extrême droite, pour accéder à la présidence de la Junte. C’est un échec pour la stratégie nationale du PP qui aspire à se consolider en tant que parti majoritaire en vue des prochaines élections législatives.
De son côté, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) remporte 28 sièges, soit 2 de moins que lors du dernier scrutin. Il s’agit de l’un de ses pires résultats en Andalousie, territoire qu’il a gouverné pendant plusieurs législatures et véritable bastion du vote socialiste lors des élections générales. Le PSOE paie aujourd’hui le prix de longues années de politiques sociales-libérales, tant en Andalousie qu’en Espagne.
Ce résultat affecte gravement la stratégie du premier ministre espagnol Pedro Sánchez. Celui-ci dirige un gouvernement de coalition dont les partenaires – un véritable pot-pourri : Sumar, Izquierda Unida, Comuns, etc.[1] – traversent une longue crise de projet et de leadership. Pedro Sánchez, qui voit son prestige grandir à l’étranger, dirige un parti, le PSOE, accusé de graves affaires de corruption et qui voit sa crédibilité s’effriter, y compris au sein de ses propres rangs.
Il est vrai que l’évolution des données macroéconomiques, comparées au reste de l’Europe, est meilleure, mais il est également vrai que si les bénéfices des banques et des grandes entreprises battent des records, la précarité de l’emploi, les bas salaires et le véritable drame de l’accès au logement constituent la réalité quotidienne pour la majorité sociale.

Le parti néo-franquiste Vox, espérait – et c’est ce que prévoyaient également divers analystes – une augmentation notable de ses voix et de ses sièges, ce qui lui aurait permis d’entrer au gouvernement régional pour le diriger conjointement avec le PP. Il n’en a rien été : il n’a obtenu qu’un siège de plus, soit un total de 15 sièges, bien en-deçà des attentes. Vox adhère au trumpisme sur des questions clés telles que le racisme et la xénophobie envers les migrant.e.s qui viennent travailler et vivre en Espagne, qu’ils et elles soient originaires d’Afrique du Nord, d’Afrique subsaharienne, d’Amérique latine ou même d’Asie. Son principal mot d’ordre est la « priorité nationale » dans l’accès aux biens et aux services, ce qui condamne une grande partie de la classe travailleuse à être des citoyen.ne.s sans droits. Vox s’oppose à la régularisation de la situation juridique de centaines de milliers de personnes car cela permet de disposer d’une main-d’œuvre facile à exploiter, comme on peut le constater, par exemple, dans les campagnes d’Andalousie.
Por Andalucia (PORA), une coalition dirigée par le Parti communiste, dont l’implantation en Andalousie était très importante par le passé, composée d’Izquierda Unida, de Sumar, de Podemos et de quatre autres organisations de moindre importance, a obtenu 5 sièges, soit le même nombre qu’auparavant, avec 263 615 voix, soit 6,31 % du total. Ce qui signifie, comme l’a déclaré son leader Antonio Maillo [coordinateur d’Izquierda Unida], qu’elle n’a pas atteint ses objectifs.
Adelante Andalucía, parti lancé par Anticapitalistas, qui avait obtenu 2 députés en 2020, a remporté 8 sièges et 401 732 voix, ce qui quadruple sa représentation au Parlement andalou. Il devance Vox à Séville et Cadix, ce qui le place dans ces provinces comme à la troisième place, derrière le PP et le PSOE. Dans la ville de Cadix, il est la deuxième force politique. Ce qui est particulièrement intéressant d’un point de vue quantitatif et qualitatif est que ses « réserves » de voix résident dans les quartiers populaires des grandes agglomérations. AA obtient le soutien d’une bonne partie de la jeunesse, disputant à Vox la prétendue primauté de l’extrême droite chez les moins de 35 ans ; et il a recueilli un nombre important de suffrages même dans des localités où il est peu implanté. En remportant plus de 5 sièges, Adelante Andalucía disposera de son propre groupe parlementaire et ses députés ne feront pas partie du groupe dit « mixte », ce qui lui permettra de disposer de davantage de moyens pour mener à bien son travail.
Comme l’affirment les dirigeants d’AA, son résultat a privé le PP de la majorité absolue, tandis que l’espace à gauche du PSOE voit son influence s’accroître puisque Por Andalucía conserve ses 5 sièges et qu’avec les 8 sièges remportés par Adelante, soit six de plus qu’auparavant, le nombre d’électeurs et d’électrices de gauche se proclamant comme une alternative au Parti socialiste a augmenté.
Les clés du succès d’Adelante Andalucia
Il est vrai que la campagne menée par José Ignacio García [qui a succédé en mars 2024 à la charismatique Teresa Rodríguez à la tête du parti] a été très originale et novatrice sur les réseaux sociaux. Il est également vrai que son discours a été clair sur le fond face au capital et à la droite, en utilisant un langage vivant, direct et simple, qui parle aux gens. Il a su faire appel aux émotions populaires, et il a su se positionner dans les médias (presse écrite, radios et télévisions).
Pour autant, cela ne suffit pas à expliquer le résultat. Adelante (comme les gens appellent le parti) a mené une campagne militante quartier par quartier, village par village, fondée sur un travail patient et enthousiaste qui a compensé le manque de moyens financiers par rapport à ses concurrents. La formation a écouté en direct les revendications des travailleurs et travailleuses ainsi que des jeunes, en dialoguant et en les ralliant à sa cause. Des dizaines et des dizaines de militant·e·s ont compensé le manque de moyens et ont concrétisé cette vision que l’on peut résumer en paraphrasant les vers de Paco Ibáñez dédiés aux Andalous: « Qui a fait pousser les oliviers ? Ce n’est ni le néant, ni l’argent, ni le seigneur, mais la terre silencieuse, le travail et la sueur ».
Tant le discours de José Ignacio García que celui des autres candidats et militant·e·s a fait appel aux sentiments, à la dignité d’un peuple, le peuple andalou, relégué au second plan dans l’ensemble de l’Espagne, et à la colère de la classe laborieuse qui voit ses conditions de travail et de vie se dégrader. Une Andalousie qui, dans la division espagnole et internationale du travail, a été reléguée au rang de région subalterne, terre de sacrifice comme le disent les écologistes. Elle subit une exploitation extractiviste croissante de ses ressources, la mise en place d’un modèle d’agro-industrie aux mains des anciens latifundistes et des fonds d’investissement, un « modèle » fondé sur l’exploitation de la main-d’œuvre autochtone et immigrée.
C’est ainsi qu’un discours s’est construit qui fusionne la situation de l’Andalousie dans son ensemble avec celle de sa majorité sociale : les travailleurs et travailleuses des campagnes et des villes. Il sera intéressant, dans un autre article, d’analyser le phénomène de l’andalousisme, qui comporte des ingrédients spécifiques différents des « classiques » de la question nationale dans l’État espagnol, mais aussi de ceux de la « question méridionale » gramscienne.
Adelante a su concentrer ses critiques du capitalisme – et de ses gestionnaires – sur trois thèmes clés :
Tout d’abord, l’état du système de santé publique, de plus en plus précaire en raison de la politique de soutien à la privatisation qui caractérise les gouvernements du PP. Le récent scandale des dépistages des cancers du sein, qui a touché des milliers de femmes, a fourni le meilleur argument pour dénoncer le démantèlement du système. Cette politique du PP encourage également la création de dizaines d’universités privées tout en réduisant les fonds alloués aux universités publiques, ou encore l’offre du secteur privé dans la formation professionnelle au détriment du système public.
Sur le versant des propositions, Adelante a formulé une alternative radicale à la crise du logement qui frappe durement l’Andalousie. Cette alternative est fondée sur l’expropriation et la régulation du parc immobilier existant, une proposition adaptée à une région où des dizaines de milliers de logements sont soit entre les mains de fonds vautours et de banques (comme CaixaBank), qui les destinent au secteur du tourisme, ou alors laissés vides pour spéculer sur les fluctuations des prix, au détriment des besoins urgents de la plupart des jeunes.
Enfin, Adelante a formulé des propositions de création d’emplois industriels selon des critères de durabilité écologique, dans le cadre d’un réseau public de transport électrifié et de la promotion d’une agriculture non toxique, orientée vers le territoire andalou plutôt que vers les marchés internationaux.
Adelante a également su redéfinir le sens de termes tels que la « sécurité », en le disputant à Vox et au PP qui l’associent strictement à l’augmentation des effectifs policiers pour la défense de la propriété privée. Lors de ses meetings, on entendait souvent dire que la sécurité, c’est pouvoir être soigné et pris en charge en cas de maladie, c’est pouvoir disposer d’un logement décent sans être écrasé par le montant du loyer ou les coûts d’un crédit immobilier en cas d’achat… C’est ainsi qu’un discours de classe s’est construit sur un sujet habituellement agité par les forces réactionnaires.
Et tout cela a été proclamé sans complexe, en se définissant publiquement comme un parti andalou, internationaliste, écosocialiste, anticapitaliste, féministe et antiraciste. Une force opposée à toute participation au gouvernement dirigé par le Parti socialiste, contrairement au reste de la gauche qui semble obsédée par l’idée d’occuper des postes ministériels au Palais de San Telmo, siège du gouvernement andalou. Adelante s’est aussi montré un ennemi résolu de la droite, qu’il ne veut en aucun cas voir gouverner.
À la suite des résultats électoraux, un nouveau champ de tâches organisationnelles s’ouvre pour Adelante Andalucía afin de transformer les votes et la sympathie en une force organisée capable de susciter des mobilisations sociales, de pratiquer une politique de front unique dans l’action, de présenter des candidatures dans davantage de villes et de villages lors des prochaines élections municipales et, si possible, de se présenter également aux futures élections générales au Parlement espagnol. Et comme le dit la porte-parole d’Adelante Andalucía, Teresa Rodríguez, il ne s’agit pas seulement de mettre en place une candidature électorale, mais de construire un parti pour les nouvelles générations.
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Article paru le 22 mai 2026 sur le site de A l’Encontre.
Notes
[1] Sumar est une coalition électorale lancée à l’occasion des élections législatives de 2023 par Yolanda Diaz, ministre du travail de l’actuel gouvernement dirigé par Pedro Sánchez, elle-même issue du Parti communiste espagnol (PCE). Izquierda Unida est un regroupement autour du PCE formé en 1986, qui fait également partie de Sumar. Comuns (auparavant Catalunya en Comú) est une formation de la gauche catalane créée en 2017 dont Ada Colau, mairesse de Barcelonne de 2015 à 2023, fut longtemps la figure de proue (NdT).
