revue de critique communiste

revue de critique communiste

Vous lisez
Le seul recyclage que vous aurez sera la guerre
20 juillet 2026

Le seul recyclage que vous aurez sera la guerre


Cet article prolonge le débat sur l’« écologie de guerre » pour montrer que le capital brun ne se recycle pas en vert mais en kaki. À partir du cas de l’actuelle guerre impérialiste contre l’Iran, et s’appuyant sur de nombreuses données empiriques, les auteurs montrent de manière implacable que la guerre étasunienne nourrit le militarisme en Europe. En ce sens, seules des mobilisations sociales et anti-impérialistes de masse et par en bas pourront imposer la nécessaire transition écologique.

C’est au prisme de la guerre russe en Ukraine et du double impératif politique “de coercition à l’égard du régime russe et […] de réduction de gaz à effet de serres”[1] que les relations internationales, sous la plume de Pierre Charbonnier, ont accouché de la notion d’écologie de guerre. L’idée est la suivante : les technologies bas carbone peuvent apparaître comme un bouclier contre l’arsenalisation en cours des énergies fossiles et contre l’inflation énergétique. Cette écologie de guerre serait devenue “totale” depuis l’agression israélo-étasunienne en Iran[2], et la “nécessité” pour l’Europe de s’autonomiser des États-Unis et de leur impérialisme mourant. Dans ce cadre, Charbonnier défend l’idée que l’Europe ne pourra résister à la vassalisation que si elle se dote d’un ancrage matériel de son autonomie dans l’énergie et les politiques climatiques, appelant les États de l’Union à agir.

Ces thèses, entendant décrire un nouvel âge des relations internationales dans l’Anthropocène, ont déjà été sous le feu des critiques matérialistes. L’exemple le plus consistant est la critique formulée par Vincent Rissier dans son livre Contre l’écologie de guerre, publié à La Dispute et préfacé par Paul Guillibert,. Dans cette critique, Rissier revient à la base de l’argumentaire de Charbonnier, et affirme que la “paix carbone” qu’aurait permise l’abondance énergétique en Occident est un mirage produit par un aveuglement du conflit impérialiste permanent mené par les États du centre dans les périphéries pendant la deuxième partie du XXème siècle. Il continue en disant que l’alliance baroque entre écologistes et patriotes défendant les interventions impérialistes au sein des pays du centre est improbable tant que ces interventions assurent l’accès aux ressources. Enfin, même si une telle écologie de guerre existait, elle risquerait surtout de déboucher sur un “nouvel âge du capitalisme” plutôt que sur une transformation du mode de production[3].

L’argumentaire de Rissier prend le prisme des rivalités inter-impérialistes pour proposer la construction d’un mouvement anti-guerre en France. Pour répondre aux thèses de l’écologie de guerre sur leur versant s’intéressant à la transition écologique, nous aimerions offrir une lecture inspirée du super-impérialisme de Gindin, Kiely et Panitch[4] pour décortiquer le jeu de contraintes qu’impose l’intégration subordonnée de l’Europe vis-à-vis des USA aux fractions du capital du vieux continent. Cette approche permet selon nous de comprendre les moteurs d’un changement réaliste qui pourrait, ou non, impulser la transition écologique européenne. 

En d’autres termes, nous entendons rendre leur autonomie aux fractions de capital[5]. Ce sont elles qui arbitrent les décisions industrielles d’investissement pour répondre à leur quête de profit, en plus d’être motrices dans le combat idéologique livré dans le champ de l’État pour accéder aux ressources publiques. C’est donc le jeu de pouvoir entre fractions de capital sous contrainte de l’insertion internationale qui produit non seulement les choix d’investissement privés, mais aussi, en dernier ressort, la politique économique de l’État qui cristallise les intérêts du bloc au pouvoir après arbitrage politique[6]. Rentrer dans le détail des intérêts des fractions de la bourgeoisie permet de comprendre ce que la guerre impérialiste en Iran implique pour les économies ailleurs, mais aussi comment ces économies produisent lesdites guerres.

En vertu de ces principes, l’action de l’État est subordonnée aux intérêts exclusifs et concurrents des fractions du capital et reflète le rapport de force entre elles et occasionnellement du mouvement social, y compris dans le champ de la transition écologique. C’est le résultat de ce travail politique et idéologique perpétuel mené au sein de l’État qui produit la définition contingente de l’“intérêt général”, et in fine des référentiels de politiques publiques mobilisés pour légitimer l’action publique en dernier ressort. L’ignorance de cette mécanique a pu mener une grande partie des auteur·ice·s des études des transitions à explorer des scénarios de transition écologique impulsée par des États pensés comme totalement autonomes et garants d’un intérêt “général” fantasmé. 

Assortis d’outils quantitatifs, ces scénarios permettent d’explorer le capital productif qui “s’échouerait”[7], dit simplement qui se dévaluerait, en cas d’abandon délibéré ou contraint des énergies fossiles, et comment cette perte de valeur se distribuerait entre pays ou secteurs d’activités, liés les uns aux autres par des relations d’échange marchand. Cependant, ces tentatives de quantification de l’échouage potentiel du capital restent enfermées dans une approche socio-technique qui tend à en occulter leur dimension proprement politique. Le fait qu’un capital devienne dévalorisé ou reconverti dépend en réalité des structures de propriété et de contrôle, ainsi que des fractions du capital susceptibles de supporter, ou de transférer, le coût de sa destruction. Des démocraties bourgeoises aux économies dites socialistes de marché, il n’existe pas de choix délibéré à grande échelle d’organiser l’échouage du capital fossile.

Dans ce texte, nous proposons donc d’examiner l’effet de la guerre sur les fractions du capital localisées et transnationales. Nous présentons d’abord les résultats des tensions sur les chaînes de valeur aval de la guerre impérialiste en Iran, et par ricochet sur les autres fractions de capital dans le monde et en Europe. Sur la base de ces éléments empiriques nous montrons comment cette guerre permet de frapper les fractions du capital qui concurrencent l’hégémonie étasunienne, de raffermir la domination financière sur les pays périphériques et de raffermir la subordination de l’Europe dans l’empire informel américain. C’est précisément cette soumission qui enterre toute chance de voir une planification écologique par le haut d’apparaître en Europe.

À qui les États-Unis font-ils la guerre économique à travers l’Iran ?

La forme prise par la guerre impérialiste en Iran est le produit d’une synchronie entre deux dynamiques relativement autonomes. Du côté étasunien, elle est le symptôme d’une crise interne de distribution qu’a rouverte la politique pro-riches de Trump. Celle-ci a fragilisé le compromis social interne, dans un contexte déjà heurté par la montée de la Chine et une chute des profits rapatriés par les USA depuis le début des années 2020[8]

Dans cette perspective, l’intervention coercitive à l’étranger fonctionne comme une solution spatiale impérialiste : elle vise simultanément à rouvrir des espaces d’accumulation, à reprendre le contrôle d’infrastructures énergétiques, maritimes et monétaires décisives, et à déplacer sur la scène internationale des contradictions qui ne peuvent être résolues sans remettre en cause les rapports de classe internes aux USA. Ce contexte étasunien rencontre et active une stratégie israélienne propre, fondée sur l’entretien d’un conflit permanent en Asie occidentale pour empêcher la formation de puissances régionales concurrentes. Cette doctrine décrite cyniquement par les milieux stratégiques israéliens comme “tonte de pelouse” (mowing the grass) régulière[9], ne peut passer de l’attrition à la guerre ouverte qu’à la faveur du réalignement étasunien et de son soutien militaire et logistique.

En premier lieu, c’est la population iranienne, après avoir subi pendant des décennies la répression féroce perpétrée par son propre régime ainsi que les conséquences des sanctions économiques imposées par les États-Unis, qui se trouve aujourd’hui victime de l’un des crimes de guerre les plus violents commis par les États-Unis depuis la guerre en Irak. 

Contrairement à une idée largement répandue par les médias occidentaux d’un changement de régime, les interventions extérieures ne favorisent pas l’émergence d’un changement porté par les classes populaires. En imposant un changement par le haut, elles ne font que renforcer les structures de pouvoir existantes, soit en favorisant le ralliement des populations à leur gouvernement, soit en durcissant l’ordre socio-économique autour d’un appareil d’État toujours plus répressif. Depuis le début de la guerre, 845 manifestations ont été organisées à travers le pays, certaines rassemblant des dizaines de milliers de personnes dans les rues en soutiens du régime. Malgré le fait que la population iranienne est occupée par la survie et que le pays risque de s’enliser dans une crise permanente, le régime durcit la répression contre sa population, étouffant toute possibilité d’action collective venue d’en bas avec plus de 1500 arrestations depuis le début de la guerre.  

Nous proposons ici d’interroger les effets de cette guerre sur les puissances impérialistes qui l’impulsent, afin de comprendre comment elle recompose les rapports de force entre fractions du capital à l’échelle internationale. Pour étayer l’argumentaire, nous menons une analyse quantitative sur les données du commerce international, en simulant une annihilation à grande échelle du capital productif dans la région du Golfe.[10] Pour cela, nous appliquons un choc fictif aux quatre secteurs des énergies fossiles (Charbon, Lignite et Tourbe, Pétrole et Gaz) dans la base de données GLORIAdans tous les pays du Golfe[11], équivalent à l’échouage immédiat de 30% du capital productif des secteurs d’extraction primaire de ces énergies dans la région. Cette simulation est à but heuristique et n’a pas pour prétention de représenter un scénario probable que pourrait emprunter la coercition internationale israélo-étasunienne. 

La représentation du commerce international offerte par cette base de données nous permet de simuler la propagation du choc à travers les secteurs économiques, à structure du commerce international constante. Cela signifie qu’elle ne prend pas en compte à ce stade la capacité de substitution des approvisionnements d’énergie fossile, dont a fait preuve par exemple l’Europe à la faveur du GNL américain après la guerre russe en Ukraine. Nous représentons sur les figures les principaux secteurs économiques touchés et leur localisation.

Figure 1. Répartition de l’échouage d’actifs tous secteurs productifs confondus, agrégée par pays.  La taille des cercles représente l’ampleur en valeur absolue du capital exposé à un échouage d’actif face à un effondrement du capital productif en Asie Occidentale et dans la région du Golfe. Les colorations des pays représentent cet échouage relativement au stock de capital des pays concernés. Les pays en dessous d’un seuil significatif pour chacun ($100 Md et 5%) ces deux critères sont exclus pour améliorer la lisibilité.

En valeur absolue, les principaux secteurs productifs[12] indirectement frappées par la propagation de l’échouage potentiel ne se trouvent pas dans le Golfe, mais en Chine ($2923 md), aux US ($2481 md) et dans l’Europe de l’Ouest ($2034 md). Relativement au stock de capital de chaque région, les résultats montrent que le choc se propage à travers l’architecture du commerce international depuis le Golfe (25,6% du stock de capital[13]) vers l’Asie importatrice (eg. l’Inde (24,9%), la Chine (21,4%)), jusqu’à l’Asie-Pacifique périphérique (11,5%), la Russie (9,7%) et l’Afrique du Nord (9,1%).

Cette lecture est cohérente avec les données physiques sur le détroit d’Ormuz. L’administration pour l’information énergétique étasunienne souligne qu’en 2024, 84 % du brut et des condensats passant par le détroit d’Ormuz sont allés vers les marchés asiatiques, et que la Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud en ont absorbé à eux seuls 69 %. À l’inverse, les États-Unis n’importaient plus via Ormuz qu’environ 0,5 million de barils par jour, soit 7 % de leurs importations de brut et 2 % de leur consommation de liquides pétroliers. Autrement dit, la fermeture du détroit d’Ormuz frappe d’abord l’Asie, bien que l’augmentation du prix se répercute par la suite sur tout le globe. Ainsi, les risques de dévaluations massives de capital qu’impliquent les répercussions de cette guerre contre l’Iran se portent tout d’abord sur la Chine et, plus largement, sur les grands importateurs asiatiques.

L’image que révèle notre analyse est aussi celle de régions périphériques fortement exposées. Dans de nombreux pays importateurs nets d’énergies fossiles parmi les plus vulnérables, les perturbations d’approvisionnement liées au conflit se traduisent déjà par un véritable étranglement économique. Cela converge avec les annonces du FMI : au moins une douzaine de pays devraient demander de nouveaux programmes de prêts à cause du choc énergétique et des perturbations logistiques. L’institution évoque même une demande potentielle de 20 à 50 milliards de dollars d’aide supplémentaire, notamment en Afrique subsaharienne. 

Si le vacillement de l’hégémonie étasunienne face à la Chine est au centre de l’image, les conséquences indirectes sur les pays périphériques pourraient ainsi être une consolidation de l’impérialisme informel étasunien à travers les institutions internationales. La guerre impérialiste propage une contrainte extérieure accrue sur les économies les plus fragiles, renouvelant leur subordination financière aux institutions financières internationales basées à Washington.

Les fractions du capital étasunien : intérêts contradictoires et vacillement de la politique extérieure de Trump

Les États-Unis, par contraste, bien qu’exposés indirectement à travers la cascade du commerce international, ont de bonnes capacités de substitutions et importent relativement peu via le détroit d’Ormuz. Avec plus de 5,2 millions de barils par jour exportés, les États-Unis ont failli devenir exportateurs nets de brut pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale et viennent donc enregistrer des gains forts qui s’ajoutent à l’augmentation des dépenses publiques de défense, lesquelles remplissent les carnets de commandes des entreprises de l’industrie militaire. Cette fraction du capital – composé des élites des industries fossiles et militaires – agrège leurs intérêts dans le discours de la dominance énergétique, dont le fameux “Drill baby drill” de Trump après son élection est le symbole, et se situe au cœur du bloc au pouvoir. 

Dans un mouvement de winner takes it all qui a suivi les élections de 2025, Trump a aligné au moins momentanément les fractions du capital transnationalisées (finance, assurance, GAFAM, firmes insérées dans les chaînes mondiales de valeur), malgré leur attachement à une stabilité monétaire, financière et commerciale internationale[14]. On peut comprendre cet alignement temporaire par le pari à long terme sur la capacité de l’État étasunien à conserver les conditions favorables de l’accumulation par la restauration d’une plus forte dollarisation et le partage des contrats de reconstruction en Iran et dans la région du Golfe, comme cela a pu être le cas pendant la guerre d’Irak[15]. Ainsi, les relais habituels des intérêts de cette fraction s’inquiètent du risque porté sur les gestionnaires d’actifs et sur le commerce international.

Cette convergence reste toutefois instable. En plus des pressions de la fraction globaliste pour un retour à la normal, les fractions régionales et faiblement transnationalisées du capital, consommatrices de carburants (transport routier, PME industrielles, agriculture dépendante du diesel et des engrais, construction, logistique interne) accusent directement le coût de la guerre : les prix du diesel ont grimper de 50 % aux États-Unis, comprimant la trésorerie et les profits des transporteurs indépendants. 

Les entreprises en général, selon le Beige Book de la Fed, passent en mode attentiste face au choc énergétique, en retardant embauches et investissements. Les marchés des engrais sont aussi déstabilisés : des cargaisons importées vers les États-Unis sont revendues vers l’étranger parce que les prix y sont devenus plus rémunérateurs, au moment même où les agriculteurs américains sont en pleine campagne de semis. Aux États-Unis donc se constitue un faisceau d’intérêts matériels hostiles à la prolongation du conflit : transport, activités sensibles au diesel et au kérosène, segments de l’agriculture, entreprises exposées à l’inflation et au coût du crédit.

En dernier ressort, ce sont les consommateurs étasuniens qui accusent le coup (et le coût) de la guerre, qui se traduit par une crise du pouvoir d’achat. C’est là que l’autorité de Trump peut vaciller. La coalition qui lui a permis de reprendre le pouvoir repose sur des promesses faites aux électeurs désormais fragilisées : l’essence bon marché et la fin des “forever wars”. Mais la solution spatiale extérieure recherchée à travers la coercition extérieure n’a pas résolu la crise intérieure. Un sondage Reuters/Ipsos de fin mars indique que 66 % des Américains veulent une sortie rapide de la guerre, même sans atteindre les objectifs affichés par l’administration, et 60 % désapprouvent les frappes.

En outre, la hausse de l’essence au-dessus de 4 dollars le gallon crée de forts vents contraires politiques à l’approche des élections de mi-mandat. Même à la très conservatrice conférence CPAC, certains des plus gros relais de la galaxie MAGA ont rompu avec Trump sur le dossier iranien, au point que les organisateurs se sont donnés pour objectif explicite de contenir les divisions internes. Ainsi, ce schéma laisse apparaître des contradictions au sein même des fractions du capital étasuniennes, et avec la reproduction de sa force de travail.

Comment les fractions de capital en Europe reçoivent différemment la crise

L’Europe de l’Ouest est très exposée en absolu et représente la troisième région la plus exposée après la Chine et les USA, avec une capacité d’adaptation des approvisionnements en énergie a priori plus limitée. Mais les répercussions sont hétérogènes et ouvrent un nouveau conflit d’accès aux ressources publiques dans une ère d‘“État providence” dirigé de façon croissante vers les entreprises[16].

Au milieu de la cacophonie de discours produits sur la guerre, il faut bien reconnaître qu’il existe un discours produit par les relais du capital renouvelable sur l’“autonomie stratégique” que permettrait une électrification des usages (au niveau européen ou italien par exemple). Ce discours, à l’image de l’écologie de guerre, a adopté le vocabulaire du moment de la souveraineté énergétique, quarante ans après les chocs pétroliers, et trouve également des relais au plus haut des gouvernements, à l’image du rapport Pisani-Ferry/Mahfouz qui ferraille en faveur d’un investissement public de l’ordre de 1% du PIB pour un investissement total (public et privé) dans la transition énergétique de l’ordre de 2%.

Pourtant, l’image qui s’annonce est bien différente des attentes de la fraction verte du capital énergétique. Les industries énergivores (à l’image de la chimie) alignent leurs intérêts avec les fractions fossiles du capital énergétique et demandent une diversification des approvisionnements en gaz naturel en plus d’aides publiques, qui poussent même Meloni à envisager de suspendre sa très regardée politique austéritaire, sous la pression des industriels du Nord de l’Italie. Ce contexte crée une tension avec l’oligarchie financière transnationale qui, à travers plusieurs ministres des Financeseuropéens[17], en plus de réclamer la désescalade, appelle à respecter la “responsabilité fiscale” et à éviter les mesures protectionnistes. On retrouve dans cette tension la lutte entre les projets concurrents qui ont historiquement traversé l’intégration européenne : celle-ci est à nouveau tiraillée entre une orientation néomercantiliste et le projet néolibéral transnational qui, tout en incorporant certains éléments de ses concurrents, s’est imposé comme le projet hégémonique européen[18]

Le nouveau discours hégémonique encore en pleine gestation garde certes les éléments de compétitivité du discours hégémonique historique, mais prend des accents néomercantilistes de plus en plus fort à travers le thème de la souveraineté. Toutefois, ce serait une erreur de penser que ce discours aux accents protectionnistes pourrait viser à l’autonomisation vis-à-vis des USA. 

À l’inverse, la European Round Table for Industry[19] s’est montrée largement en faveur de la normalisation des échanges commerciaux avec les USA et la désescalade tarifaire, pour assurer l’accès au large marché de consommateurs étasuniens, et stabiliser les flux de capitaux transfrontaliers. C’est là la marque de l’empire informel que les USA n’ont cessé de tisser depuis l’après-guerre et pendant toute la construction européenne. Les fractions européennes du capital se réordonnent sans cesse, sous contrainte de leur insertion dans l’ordre mondial dominé par les US.

L’Europe ne s’autonomise pas énergétiquement, elle se remilitarise

La contrainte d’interconnexion et d’intégration des chaînes de valeur entre les capitaux USA et européens oriente largement la réponse en cours des industries européennes. Ainsi, si la guerre russe en Ukraine a déjà fait bondir la dépendance fossile de l’Europe vis-à-vis des USA (58% du GNL importé par l’UE vient des USA en 2025), cette dépendance pourrait encore être aggravée par la guerre en Iran (jusqu’à 80% d’ici 2030). 

Une fois les deux blocs hégémoniques étasuniens (au centre duquel se tiennent les fractions fossiles-défense) et européens (dominé par les fractions globalistes et atlantistes) mis en regard, on comprend bien que la solution de fixation des profits trouvée en Europe se dirige vers un investissement massif dans les industries de la défense et la sécurisation de l’approvisionnement en énergies fossiles plutôt que dans une transition énergétique. Le recyclage des profits à travers la militarisation devient un fait stylisé qui contredit les thèses de l’écologie de guerre. Il faut reconnaître qu’une autonomie européenne purement déclarative ne tient pas sans ancrage matériel, et que cet ancrage passe par l’énergie et les infrastructures. 

Charbonnier a raison aussi de souligner que les bombardements en Iran et les réponses iraniennes dans les pays de la région du Golfe sont sans doute le plus grand événement d’annihilation de capital fossile de l’histoire, et que le choc énergétique a des effets distributifs massifs, avec accumulation du côté des investisseurs et entreprises fossiles, et baisse du pouvoir d’achat du côté des consommateurs. Mais accorder sa confiance au niveau de l’Europe ou des États européens, lesquels pourraient “avoir le courage de discipliner les profiteurs de guerre pour réaliser un transfert de richesse stratégique, démocratique, et soutenable”, risque de surestimer lourdement l’autonomie de l’action étatique dans l’Europe néolibérale.

D’abord parce que les États européens restent tiraillés entre contraintes budgétaires et industrielles. Meloni a elle-même demandé que la suspension générale des règles de déficit européennes ne soit plus un tabou si la guerre repart, pour soutenir l’industrie existante et ses chaînes de valeur. Ensuite, parce que la remilitarisation européenne ne coïncide pas nécessairement avec une souveraineté industrielle européenne. Reuters rapporte que, sur environ 200 milliards d’euros dépensés par l’Europe en équipements de défense depuis 2022, seuls 40 milliards sont allés à des fournisseurs européens. Autrement dit, l’Europe peut très bien se réarmer sans s’autonomiser réellement, en canalisant la dépense publique vers des complexes militaro-industriels transatlantiques ou dépendants de filières dominées par les États-Unis.

Ensuite, parce qu’une lecture par nations masque l’essentiel : les intérêts croisés entre fractions du capital étasuniennes et européennes. L’espace transatlantique est un véritable espace intégré d’accumulation, structuré par des filiales, des investissements directs, des chaînes de valeur, des débouchés commerciaux, des circuits financiers et des appareils politico-militaires partagés. Comme le développe Benjamin Bürbaumer : l’Europe n’est ni une simple périphérie compradore des États-Unis, ni un centre capitaliste pleinement autonome. Elle fonctionne comme un centre d’accumulation secondaire, doté de ses propres firmes, de sa propre puissance industrielle et de ses propres stratégies, mais traversé par une bourgeoisie intérieure structurellement imbriquée au capital étasunien. L’investissement direct américain est une force politique qui transforme la composition de la classe dominante européenne, lie organiquement une partie de ses intérêts à ceux de Washington et réduit sa capacité à formuler un projet stratégique indépendant.

Ainsi, la rentabilité du capital européen dépend de l’accès au marché étasunien, de ses filiales et chaînes de valeur, et de ses financeurs. Les États-Unis étaient encore en 2024 le premier détenteur étranger d’actions de la zone euro, avec 27 % des avoirs non-résidents en actions, et ils ont absorbé en 2025 près de 554 milliards d’euros d’exportations européennes de biens, soit 21 % des exportations extra-UE. L’industrie militaire est particulièrement co-intégrée dans cette espace : 78% des achats publiques dans la défense en Europe viennent de l’extérieur de l’Europe, particulièrement des USA, tandis que 80% de la production d’armement française est exportée. 

Dans ces conditions, parler comme si les États européens pouvaient décréter souverainement la transition au nom d’un hypothétique intérêt général semble au mieux naïf. Le capital n’a pas de patrie quand il s’agit de préserver ses marges. Il suit les marchés solvables, les rendements élevés et les circuits de financement les plus sûrs. Et lorsque l’État prétend corriger cette dépendance, il ne rompt pas avec elle : il la réorganise. En France, après l’annonce polémique du fléchage d’une partie du Livret A vers l’industrie de la défense, l’argent public a bien été mobilisé pour la défense à travers Bpifrance Défense[20], la montée en puissance de Definvest, le réabondement du Fonds Innovation Défense et les cofinancements mobilisés avec la Caisse des Dépôts. Autrement dit, alors que le vert reste incertain, l’État sait être stratégique en faveur du kaki. 

La Chine, de son côté, n’affiche pas une telle interpénétration des intérêts étasuniens. Si elle avance rapidement sur les renouvelables, ce n’est pas parce qu’elle serait simplement plus vertueuse. C’est surtout parce qu’elle contrôle une profondeur industrielle exceptionnelle dans les chaînes de valeur bas carbone en comparaison à l’industrie fossile, contrairement aux capitaux transatlantiques. L’IEA rappelle que ses exportations brutes de technologies d’énergie propre ont dépassé 165 milliards de dollars en 2025, soit environ 15 % de son excédent commercial, et que la Chine représentera 60 % de l’expansion mondiale des capacités renouvelables d’ici 2030. 

La transition va plus vite là où des fractions dominantes du capital ont un intérêt matériel à ce qu’elle aille vite. C’est précisément ce qui manque à l’Europe : non pas seulement des idées, mais un bloc d’intérêts suffisamment cohérent et suffisamment autonome pour faire du vert autre chose qu’un supplément d’âme à la remilitarisation. Tant que le capital financier sera libre de fixer le surplus dans les secteurs les plus rentables (ce qui est l’alpha et l’oméga des programmes politiques étasuniens et européens depuis les années 1990, même après le virage vers le derisking), les contextes d’instabilité géopolitique dirigeront éternellement l’accumulation vers les secteurs les plus rentables. 

Et les taux de rentabilité dans la situation actuelle sont édifiants à ce propos : Rheinmetall à 34% en 2025, Total à 13%, tandis que les investissements dans le PV ou les véhicules électriques en Europe culminent sous les 7%. Dans la droite succession de la pensée de Rosa Luxemburg[21], on pourrait dire que le militarisme fonctionne aujourd’hui comme une solution capitaliste aux contradictions de l’accumulation : il transforme l’impôt et les ressources publiques en débouchés garantis pour l’industrie d’armement, tout en tentant de suspendre la conflictualité sociale au nom de la paix civile et de l’urgence nationale.

La guerre comme mode de recyclage : du brun vers le kaki

On en arrive à notre thèse centrale. Le capital brun échoué ne se recycle pas mécaniquement en capital vert sous contraintes géopolitiques. L’élasticité du choc inflationniste est essentiellement absorbée par la contraction de la consommation populaire et les variations de pouvoir d’achat. Le capital industriel lié aux intérêts fossiles, à l’image de l’industrie automobile thermique, ne se recycle pas spontanément vers l’électrique[22], mais vers le secteur de la défense, qui présente de meilleures perspectives de rentabilité à court terme. Le capital brun ne se recycle pas en capital vert mais en kaki. 

Cet effet est déjà observable. Le choc géopolitique ne pousse pas mécaniquement vers la transition, il réordonne les hiérarchies de profit, et donc la direction de l’accumulation. Il faut bien reconnaître là le rôle de l’État. Les commandes publiques, les subventions, l’“urgence stratégique”, la discipline imposée à la politique sociale, l’orientation de l’épargne sous gestion publique rendent la défense plus rentable que la reconversion écologique, ce qui entraîne une migration de l’investissement vers la défense. 

Les exemples européens sont désormais trop nombreux pour être traités comme des accidents. Rheinmetall a annoncé la reconversion de deux usines automobiles en Allemagne vers la production d’équipements militaires. Hensoldt explique bénéficier des difficultés du secteur automobile et discute avec Bosch et Continental pour reprendre des salariés. KNDS a repris un site d’Alstom à Görlitz pour y fabriquer des sous-ensembles de Leopard 2, Puma et Boxer. En France, Europlasma veut réutiliser l’ex-Fonderie de Bretagne, ancien site Renault, pour produire des corps d’obus de mortier. À Osnabrück, des opposants à la conversion du site Volkswagen parlent explicitement de l’alternative entre « Panzer oder Zukunft », entre les chars et l’avenir. Des réactions similaires face à la crise sont également observables au Japon, qui a récemment annoncé l’ouverture de ses frontières au marché mondial de l’armement en levant son interdiction d’exporter des armes. À l’échelle européenne, le plan ReArm Europe/Readiness 2030 et, en France, la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030, donnent à cette migration du capital une courroie de transmission budgétaire explicite. Comble de l’histoire, la LPM renchérie récemment propose une dépense budgétaire de l’ordre de 60Mds€/an, soit l’ordre de grandeur réclamé en investissement total par le rapport Pisani-Ferry/Mahfouz pour la transition énergétique.

Ce qui se joue ici n’est pas une simple adaptation industrielle. C’est une manière pour le capital de résoudre sa crise en se fixant dans l’espace, en transformant les usines dans les pays du centre, et en amenant la destruction dans les pays qui subissent cette tectonique des blocs impérialistes. Les secteurs en difficulté dans l’automobile, la métallurgie ou le ferroviaire ne sont pas socialisés pour être reconvertis selon des besoins écologiques et sociaux. Ils sont réorientés vers les besoins de l’économie de guerre. Là où une transition sérieuse impliquerait conflit social, planification démocratique, baisse de certains profits et affrontement avec les détenteurs de capital, la militarisation offre une solution plus simple : sauver les marges, garantir les débouchés, faire financer l’ajustement par l’État, et reporter la facture énergétique et inflationniste sur les classes populaires.

C’est pourquoi la réponse politique ne peut pas être une simple invocation de la souveraineté énergétique. Tant que les décisions restent structurées par des fractions de capital cherchant le rendement maximal, la guerre ne sera pas le détour malheureux d’une transition par ailleurs rationnelle. Elle sera l’un des mécanismes mêmes par lesquels la crise écologique, énergétique et géopolitique se convertit en nouveaux profits. Le point aveugle de l’écologie de guerre est là : elle voit bien que le fossile est devenu une arme mais elle ne voit pas que, dans la conjoncture actuelle, cette arme ne pousse pas au vert. Elle pousse surtout au kaki, avec une cascade d’impacts sur la remilitarisation de tous les pans de la vie quotidienne, et un renforcement des outils de répression, notamment en Europe.

Annexe

Figure 2. Composition des secteurs productifs de la cascade d’échouage provoquée par un scénario d’annihilation du capital productif fossile en Asie Occidentale et dans la région du Golfe, en fonction de la profondeur des vagues d’échanges intersectoriels et internationaux. Note de lecture : l’échouage total (direct+indirect) de capital provoqué par le choc d’échouage Asie Occidentale et dans la région du Golfe est de l’ordre de 12,466 milliards de dollars, et les services, le commerce et la logistique en représentent près des deux tiers.

Figure 3. Classement en valeur absolue du montant des actifs exposés à un échouage en réponse à la propagation d’échouage du choc. Le classement est réalisé à trois étapes : choc direct (à gauche), propagation intermédiaire (au centre) et total (à droite)

Figure 4. Classement en valeur relative au total de capital du montant des actifs régionaux exposés à un échouage en réponse à la propagation d’échouage du choc. Le classement est réalisé à trois étapes : choc direct (à gauche), propagation intermédiaire (au centre) et total (à droite)


Notes

[1] Pierre Charbonnier, « La naissance de l’écologie de guerre », Le Grand Continent, 18 mars 2022.

[2] Pierre Charbonnier, « L’écologie de guerre totale », Le Grand Continent, 24 mars 2026.

[3] Vincent Rissier, Contre l’écologie de guerre, 2026, La Dispute.

[4] Benjamin Bürbaumer, « Un super-impérialisme ? Hégémonie du capital US et impérialisme informel », Contretemps, 2021 

[5] Nous mobilisons cette notion à la façon de Poulantzas. Les fractions de capital ne se superposent pas avec les secteurs économiques de la comptabilité nationale, mais regroupent des ensembles de capitalistes qui partagent un intérêt commun dans la poursuite d’une stratégie d’accumulation. Afin d’orienter à leur profit l’allocation du capital industriel, elles s’affrontent dans les sphères politique et idéologique afin d’imposer leur stratégie d’accumulation comme expression de l’intérêt général. L’État se transforme en terrain sur lequel ces fractions de capital concurrentes sont arbitrées et hiérarchisées. Cf. « Bruno Amable, Stefano Palombarini, Blocs sociaux, conflits et domination : Pour une économie politique néoréaliste », Raisons d’Agir, 2024

[6] Joachim Hirsch, La théorie matérialiste de l’État, Editions Syllepse, 2025

[7] C’est-à dire du capital qui cesserait d’être utilisé suite à une cessation d’activité réglementaire, ou d’un effondrement de la demande. Cet échouage ferait logiquement subir une perte de valeur à ce capital perçu comme actif par des investisseurs. A grande échelle, ces dévaluations sont perçues comme un risque de crise macro-financière. La crise menace bien sûr les détenteurs de capital, mais aussi les employés des filières à risque d’échouage. On peut citer à titre d’exemple des travaux comme Battiston et al. (2017) ou Cahen-Fourot et al. (2021).

[8] Benjamin Bürbaumer, « Reconnaître une guerre impérialiste : le cas de l’Iran », Contretemps, 2026

[9] Efraim Inbar & Eitan Shamir (2014) ‘Mowing the Grass’: Israel’s Strategy for Protracted Intractable Conflict, Journal of Strategic Studies, 37:1, 65-90. Ils décrivent cette stratégie dont la coercition externe ciblée sur les groupes non-étatiques ne visent pas une issue politique, mais une stratégie d’usure pour affaiblir en permanence les capacités de l’ennemi.

[10] La méthodologie quantitative est détaillée ici Tausch & Magacho (2025)En deux mots, GLORIA est une représentation statistique du commerce intersectoriel et international. Elle donne accès aux flux de biens et services achetés entre secteurs de l’économie et entre pays. Les auteurs étendent cette comptabilité depuis les échanges économiques vers la valorisation du capital productif, ce qui permet d’identifier les dépendances entre secteurs.

[11] Émirats arabes unis, Bahreïn, Yémen du Sud (Aden), Iran, Irak, Jordanie, Koweït, Liban, Oman, Palestine, Qatar, Arabie saoudite, Syrie, et République arabe du Yémen/Yémen (1990/1991).

[12] Comme indiqué ci-dessus, les secteurs productifs ne correspondent pas parfaitement aux fractions de capital. Au contraire, les fractions de capitales porteuses de stratégies d’accumulation concurrentes, peuvent se manifester au sein d’un même secteur ou même d’une entreprise. Les résultats sectoriels indiquent (voir ci-dessous) que les secteurs les plus frappés par la propagation de l’échouage sont des secteurs intensifs en capitale et production comme le Commerce, le Transport, et des Services, donc des secteurs dont les contradictions entre les fractions de capitales se matérialisent le plus ouvertement. 

[13] Ce chiffre peut paraître faible, au regard de pays comme le Qatar dans lesquels jusqu’à 40% du PIB est généré par le secteur pétrolier. Le choc direct de 30% d’échouage porte uniquement sur le secteur primaire et cascade vers les autres secteurs, notamment de la production de produits dérivés du pétrole (raffinage, fertilisants, commerce, etc…). De plus, sont inclus dans la définition de “Région du Golfe” des pays dont l’économie est bien plus diversifiée que le Qatar, où le capital susceptible d’être échoué représente 6 % du stock total de capital, à l’image de l’Iran (38%), l’Irak (56%) et l’Arabie saoudite (96%) qui sont beaucoup plus exposés au risque d’échouage du capital. Les écarts de pourcentage observés entre le Qatar et l’Arabie saoudite sont probablement liés à la méthodologie utilisée pour estimer les matrices du capital sur l’échelle mondiale, qui semble surestimer le stock total de capital du Qatar et sous-estimer celui de l’Arabie saoudite. 

[14] Cette fraction de capital, à travers ses évolutions, a joué un rôle important dans la formation de la politique étrangère étasunienne à travers le XXe siècle par la défense d’une logique dite d’Open Door. van Apeldoorn et de Graaff décrivent cette stratégie comme la construction d’un ordre mondial ouvert aux capitaux, aux marchandises et aux investissements américains. Après 1945, puis surtout après la guerre froide, les fractions transnationalisées du capital américain ont ainsi soutenu une politique étrangère visant à garantir l’accès aux marchés, la liberté des flux, la primauté du dollar et la sécurisation militaire des infrastructures de la mondialisation. Voir Bastiaan van Apeldoorn et Naná de Graaff, American Grand Strategy and Corporate Elite Networks: The Open Door since the End of the Cold War, Routledge, 2015.

[15] Bieler, A., & Morton, A. D. (2015). « Axis of Evil or Access to Diesel?: Spaces of New Imperialism and the Iraq War », Historical Materialism, 23(2), 94-130.

[16] On trouve plusieurs formulations de ce fait stylisé selon lequel les ressources publiques seraient accaparées de façon croissante par les entreprises, par exemple à travers la notion de Corporate welfare state de Bürbaumer, B., & Pinsard, N. (2025). « The corporate welfare turn of state capitalism in France: Reassessing state intervention in the French economy, 1945–2022 », Economy and Society, 54(2), 283–309. Ou de Derisking state de Gabor, D. (2023). « The (European) derisking state », Stato e mercato, 1(127), 53–84.

[17] Mais aussi d’autres pays du centre comme l’Australie ou le Japon

[18] Bastiaan van Apeldoorn, Transnational Capitalism and the Struggle over European Integration, Routledge, 2002

[19] L’ERT est un forum stratégique du grand capital industriel et technologique européen dans sa synthèse transnationalisée par la construction européenne. Il cherche à formuler un intérêt général du capital européen autour de la compétitivité, du marché unique, de l’innovation, des infrastructures, de l’énergie, du commerce, de la sécurité économique et de la politique industrielle. 

[20] Il est notable que la Banque Publique d’Investissement (BPI) solvabilise massivement des investissements venant de fonds de capital-risque, et s’adonne aux mêmes pratiques prédatrices que ces dernières, comme l’a relevé la commission d’enquête parlementaire sur le sujet.

[21] Rosa Luxemburg, “Die Akkumulation des Kapitals. Ein Beitrag zur ökonomischen Erklärung des Imperialismus”, 1913, Buchhandlung Vorwärts Paul Singer. 

[22] Dont la chaîne de valeur est en réalité assez profonde et peu implantée en Europe.

20 juillet 2026

Le seul recyclage que vous aurez sera la guerre

Cet article prolonge le débat sur l’« écologie de guerre » pour montrer que le capital brun ne se recycle pas en vert mais en kaki. À partir du cas de l’actuelle guerre impérialiste contre l’Iran, et s’appuyant sur de nombreuses données empiriques, les auteurs montrent de manière implacable que la guerre étasunienne nourrit le militarisme en Europe. En ce sens, seules des mobilisations sociales et anti-impérialistes de masse et par en bas pourront imposer la nécessaire transition écologique.

C’est au prisme de la guerre russe en Ukraine et du double impératif politique “de coercition à l’égard du régime russe et [...] de réduction de gaz à effet de serres”[1] que les relations internationales, sous la plume de Pierre Charbonnier, ont accouché de la notion d’écologie de guerre. L’idée est la suivante : les technologies bas carbone peuvent apparaître comme un bouclier contre l’arsenalisation en cours des énergies fossiles et contre l’inflation énergétique. Cette écologie de guerre serait devenue “totale” depuis l’agression israélo-étasunienne en Iran[2], et la “nécessité” pour l’Europe de s’autonomiser des États-Unis et de leur impérialisme mourant. Dans ce cadre, Charbonnier défend l’idée que l’Europe ne pourra résister à la vassalisation que si elle se dote d’un ancrage matériel de son autonomie dans l’énergie et les politiques climatiques, appelant les États de l’Union à agir.

Ces thèses, entendant décrire un nouvel âge des relations internationales dans l’Anthropocène, ont déjà été sous le feu des critiques matérialistes. L’exemple le plus consistant est la critique formulée par Vincent Rissier dans son livre Contre l’écologie de guerre, publié à La Dispute et préfacé par Paul Guillibert,. Dans cette critique, Rissier revient à la base de l’argumentaire de Charbonnier, et affirme que la “paix carbone” qu’aurait permise l’abondance énergétique en Occident est un mirage produit par un aveuglement du conflit impérialiste permanent mené par les États du centre dans les périphéries pendant la deuxième partie du XXème siècle. Il continue en disant que l’alliance baroque entre écologistes et patriotes défendant les interventions impérialistes au sein des pays du centre est improbable tant que ces interventions assurent l’accès aux ressources. Enfin, même si une telle écologie de guerre existait, elle risquerait surtout de déboucher sur un “nouvel âge du capitalisme” plutôt que sur une transformation du mode de production[3].

L’argumentaire de Rissier prend le prisme des rivalités inter-impérialistes pour proposer la construction d’un mouvement anti-guerre en France. Pour répondre aux thèses de l’écologie de guerre sur leur versant s’intéressant à la transition écologique, nous aimerions offrir une lecture inspirée du super-impérialisme de Gindin, Kiely et Panitch[4] pour décortiquer le jeu de contraintes qu’impose l’intégration subordonnée de l’Europe vis-à-vis des USA aux fractions du capital du vieux continent. Cette approche permet selon nous de comprendre les moteurs d’un changement réaliste qui pourrait, ou non, impulser la transition écologique européenne. 

En d’autres termes, nous entendons rendre leur autonomie aux fractions de capital[5]. Ce sont elles qui arbitrent les décisions industrielles d’investissement pour répondre à leur quête de profit, en plus d’être motrices dans le combat idéologique livré dans le champ de l’État pour accéder aux ressources publiques. C’est donc le jeu de pouvoir entre fractions de capital sous contrainte de l’insertion internationale qui produit non seulement les choix d’investissement privés, mais aussi, en dernier ressort, la politique économique de l’État qui cristallise les intérêts du bloc au pouvoir après arbitrage politique[6]. Rentrer dans le détail des intérêts des fractions de la bourgeoisie permet de comprendre ce que la guerre impérialiste en Iran implique pour les économies ailleurs, mais aussi comment ces économies produisent lesdites guerres.

En vertu de ces principes, l’action de l’État est subordonnée aux intérêts exclusifs et concurrents des fractions du capital et reflète le rapport de force entre elles et occasionnellement du mouvement social, y compris dans le champ de la transition écologique. C’est le résultat de ce travail politique et idéologique perpétuel mené au sein de l’État qui produit la définition contingente de l’“intérêt général”, et in fine des référentiels de politiques publiques mobilisés pour légitimer l’action publique en dernier ressort. L’ignorance de cette mécanique a pu mener une grande partie des auteur·ice·s des études des transitions à explorer des scénarios de transition écologique impulsée par des États pensés comme totalement autonomes et garants d’un intérêt “général” fantasmé. 

Assortis d’outils quantitatifs, ces scénarios permettent d’explorer le capital productif qui “s’échouerait”[7], dit simplement qui se dévaluerait, en cas d’abandon délibéré ou contraint des énergies fossiles, et comment cette perte de valeur se distribuerait entre pays ou secteurs d’activités, liés les uns aux autres par des relations d’échange marchand. Cependant, ces tentatives de quantification de l’échouage potentiel du capital restent enfermées dans une approche socio-technique qui tend à en occulter leur dimension proprement politique. Le fait qu’un capital devienne dévalorisé ou reconverti dépend en réalité des structures de propriété et de contrôle, ainsi que des fractions du capital susceptibles de supporter, ou de transférer, le coût de sa destruction. Des démocraties bourgeoises aux économies dites socialistes de marché, il n’existe pas de choix délibéré à grande échelle d’organiser l’échouage du capital fossile.

Dans ce texte, nous proposons donc d’examiner l’effet de la guerre sur les fractions du capital localisées et transnationales. Nous présentons d’abord les résultats des tensions sur les chaînes de valeur aval de la guerre impérialiste en Iran, et par ricochet sur les autres fractions de capital dans le monde et en Europe. Sur la base de ces éléments empiriques nous montrons comment cette guerre permet de frapper les fractions du capital qui concurrencent l’hégémonie étasunienne, de raffermir la domination financière sur les pays périphériques et de raffermir la subordination de l’Europe dans l’empire informel américain. C’est précisément cette soumission qui enterre toute chance de voir une planification écologique par le haut d’apparaître en Europe.

À qui les États-Unis font-ils la guerre économique à travers l’Iran ?

La forme prise par la guerre impérialiste en Iran est le produit d’une synchronie entre deux dynamiques relativement autonomes. Du côté étasunien, elle est le symptôme d’une crise interne de distribution qu’a rouverte la politique pro-riches de Trump. Celle-ci a fragilisé le compromis social interne, dans un contexte déjà heurté par la montée de la Chine et une chute des profits rapatriés par les USA depuis le début des années 2020[8]

Dans cette perspective, l’intervention coercitive à l’étranger fonctionne comme une solution spatiale impérialiste : elle vise simultanément à rouvrir des espaces d’accumulation, à reprendre le contrôle d’infrastructures énergétiques, maritimes et monétaires décisives, et à déplacer sur la scène internationale des contradictions qui ne peuvent être résolues sans remettre en cause les rapports de classe internes aux USA. Ce contexte étasunien rencontre et active une stratégie israélienne propre, fondée sur l’entretien d’un conflit permanent en Asie occidentale pour empêcher la formation de puissances régionales concurrentes. Cette doctrine décrite cyniquement par les milieux stratégiques israéliens comme “tonte de pelouse” (mowing the grass) régulière[9], ne peut passer de l’attrition à la guerre ouverte qu’à la faveur du réalignement étasunien et de son soutien militaire et logistique.

En premier lieu, c’est la population iranienne, après avoir subi pendant des décennies la répression féroce perpétrée par son propre régime ainsi que les conséquences des sanctions économiques imposées par les États-Unis, qui se trouve aujourd’hui victime de l’un des crimes de guerre les plus violents commis par les États-Unis depuis la guerre en Irak. 

Contrairement à une idée largement répandue par les médias occidentaux d’un changement de régime, les interventions extérieures ne favorisent pas l’émergence d’un changement porté par les classes populaires. En imposant un changement par le haut, elles ne font que renforcer les structures de pouvoir existantes, soit en favorisant le ralliement des populations à leur gouvernement, soit en durcissant l’ordre socio-économique autour d’un appareil d’État toujours plus répressif. Depuis le début de la guerre, 845 manifestations ont été organisées à travers le pays, certaines rassemblant des dizaines de milliers de personnes dans les rues en soutiens du régime. Malgré le fait que la population iranienne est occupée par la survie et que le pays risque de s’enliser dans une crise permanente, le régime durcit la répression contre sa population, étouffant toute possibilité d’action collective venue d’en bas avec plus de 1500 arrestations depuis le début de la guerre.  

Nous proposons ici d’interroger les effets de cette guerre sur les puissances impérialistes qui l’impulsent, afin de comprendre comment elle recompose les rapports de force entre fractions du capital à l’échelle internationale. Pour étayer l’argumentaire, nous menons une analyse quantitative sur les données du commerce international, en simulant une annihilation à grande échelle du capital productif dans la région du Golfe.[10] Pour cela, nous appliquons un choc fictif aux quatre secteurs des énergies fossiles (Charbon, Lignite et Tourbe, Pétrole et Gaz) dans la base de données GLORIAdans tous les pays du Golfe[11], équivalent à l’échouage immédiat de 30% du capital productif des secteurs d’extraction primaire de ces énergies dans la région. Cette simulation est à but heuristique et n’a pas pour prétention de représenter un scénario probable que pourrait emprunter la coercition internationale israélo-étasunienne. 

La représentation du commerce international offerte par cette base de données nous permet de simuler la propagation du choc à travers les secteurs économiques, à structure du commerce international constante. Cela signifie qu’elle ne prend pas en compte à ce stade la capacité de substitution des approvisionnements d’énergie fossile, dont a fait preuve par exemple l’Europe à la faveur du GNL américain après la guerre russe en Ukraine. Nous représentons sur les figures les principaux secteurs économiques touchés et leur localisation.

Figure 1. Répartition de l’échouage d’actifs tous secteurs productifs confondus, agrégée par pays.  La taille des cercles représente l’ampleur en valeur absolue du capital exposé à un échouage d’actif face à un effondrement du capital productif en Asie Occidentale et dans la région du Golfe. Les colorations des pays représentent cet échouage relativement au stock de capital des pays concernés. Les pays en dessous d’un seuil significatif pour chacun ($100 Md et 5%) ces deux critères sont exclus pour améliorer la lisibilité.

En valeur absolue, les principaux secteurs productifs[12] indirectement frappées par la propagation de l’échouage potentiel ne se trouvent pas dans le Golfe, mais en Chine ($2923 md), aux US ($2481 md) et dans l’Europe de l’Ouest ($2034 md). Relativement au stock de capital de chaque région, les résultats montrent que le choc se propage à travers l’architecture du commerce international depuis le Golfe (25,6% du stock de capital[13]) vers l’Asie importatrice (eg. l’Inde (24,9%), la Chine (21,4%)), jusqu’à l’Asie-Pacifique périphérique (11,5%), la Russie (9,7%) et l’Afrique du Nord (9,1%).

Cette lecture est cohérente avec les données physiques sur le détroit d’Ormuz. L’administration pour l’information énergétique étasunienne souligne qu’en 2024, 84 % du brut et des condensats passant par le détroit d’Ormuz sont allés vers les marchés asiatiques, et que la Chine, l’Inde, le Japon et la Corée du Sud en ont absorbé à eux seuls 69 %. À l’inverse, les États-Unis n’importaient plus via Ormuz qu’environ 0,5 million de barils par jour, soit 7 % de leurs importations de brut et 2 % de leur consommation de liquides pétroliers. Autrement dit, la fermeture du détroit d’Ormuz frappe d’abord l’Asie, bien que l’augmentation du prix se répercute par la suite sur tout le globe. Ainsi, les risques de dévaluations massives de capital qu’impliquent les répercussions de cette guerre contre l’Iran se portent tout d’abord sur la Chine et, plus largement, sur les grands importateurs asiatiques.

L’image que révèle notre analyse est aussi celle de régions périphériques fortement exposées. Dans de nombreux pays importateurs nets d’énergies fossiles parmi les plus vulnérables, les perturbations d’approvisionnement liées au conflit se traduisent déjà par un véritable étranglement économique. Cela converge avec les annonces du FMI : au moins une douzaine de pays devraient demander de nouveaux programmes de prêts à cause du choc énergétique et des perturbations logistiques. L’institution évoque même une demande potentielle de 20 à 50 milliards de dollars d’aide supplémentaire, notamment en Afrique subsaharienne. 

Si le vacillement de l’hégémonie étasunienne face à la Chine est au centre de l’image, les conséquences indirectes sur les pays périphériques pourraient ainsi être une consolidation de l’impérialisme informel étasunien à travers les institutions internationales. La guerre impérialiste propage une contrainte extérieure accrue sur les économies les plus fragiles, renouvelant leur subordination financière aux institutions financières internationales basées à Washington.

Les fractions du capital étasunien : intérêts contradictoires et vacillement de la politique extérieure de Trump

Les États-Unis, par contraste, bien qu’exposés indirectement à travers la cascade du commerce international, ont de bonnes capacités de substitutions et importent relativement peu via le détroit d’Ormuz. Avec plus de 5,2 millions de barils par jour exportés, les États-Unis ont failli devenir exportateurs nets de brut pour la première fois depuis la Seconde Guerre mondiale et viennent donc enregistrer des gains forts qui s’ajoutent à l’augmentation des dépenses publiques de défense, lesquelles remplissent les carnets de commandes des entreprises de l’industrie militaire. Cette fraction du capital – composé des élites des industries fossiles et militaires – agrège leurs intérêts dans le discours de la dominance énergétique, dont le fameux “Drill baby drill” de Trump après son élection est le symbole, et se situe au cœur du bloc au pouvoir. 

Dans un mouvement de winner takes it all qui a suivi les élections de 2025, Trump a aligné au moins momentanément les fractions du capital transnationalisées (finance, assurance, GAFAM, firmes insérées dans les chaînes mondiales de valeur), malgré leur attachement à une stabilité monétaire, financière et commerciale internationale[14]. On peut comprendre cet alignement temporaire par le pari à long terme sur la capacité de l’État étasunien à conserver les conditions favorables de l’accumulation par la restauration d’une plus forte dollarisation et le partage des contrats de reconstruction en Iran et dans la région du Golfe, comme cela a pu être le cas pendant la guerre d’Irak[15]. Ainsi, les relais habituels des intérêts de cette fraction s’inquiètent du risque porté sur les gestionnaires d’actifs et sur le commerce international.

Cette convergence reste toutefois instable. En plus des pressions de la fraction globaliste pour un retour à la normal, les fractions régionales et faiblement transnationalisées du capital, consommatrices de carburants (transport routier, PME industrielles, agriculture dépendante du diesel et des engrais, construction, logistique interne) accusent directement le coût de la guerre : les prix du diesel ont grimper de 50 % aux États-Unis, comprimant la trésorerie et les profits des transporteurs indépendants. 

Les entreprises en général, selon le Beige Book de la Fed, passent en mode attentiste face au choc énergétique, en retardant embauches et investissements. Les marchés des engrais sont aussi déstabilisés : des cargaisons importées vers les États-Unis sont revendues vers l’étranger parce que les prix y sont devenus plus rémunérateurs, au moment même où les agriculteurs américains sont en pleine campagne de semis. Aux États-Unis donc se constitue un faisceau d’intérêts matériels hostiles à la prolongation du conflit : transport, activités sensibles au diesel et au kérosène, segments de l’agriculture, entreprises exposées à l’inflation et au coût du crédit.

En dernier ressort, ce sont les consommateurs étasuniens qui accusent le coup (et le coût) de la guerre, qui se traduit par une crise du pouvoir d’achat. C’est là que l’autorité de Trump peut vaciller. La coalition qui lui a permis de reprendre le pouvoir repose sur des promesses faites aux électeurs désormais fragilisées : l’essence bon marché et la fin des “forever wars”. Mais la solution spatiale extérieure recherchée à travers la coercition extérieure n’a pas résolu la crise intérieure. Un sondage Reuters/Ipsos de fin mars indique que 66 % des Américains veulent une sortie rapide de la guerre, même sans atteindre les objectifs affichés par l’administration, et 60 % désapprouvent les frappes.

En outre, la hausse de l’essence au-dessus de 4 dollars le gallon crée de forts vents contraires politiques à l’approche des élections de mi-mandat. Même à la très conservatrice conférence CPAC, certains des plus gros relais de la galaxie MAGA ont rompu avec Trump sur le dossier iranien, au point que les organisateurs se sont donnés pour objectif explicite de contenir les divisions internes. Ainsi, ce schéma laisse apparaître des contradictions au sein même des fractions du capital étasuniennes, et avec la reproduction de sa force de travail.

Comment les fractions de capital en Europe reçoivent différemment la crise

L’Europe de l’Ouest est très exposée en absolu et représente la troisième région la plus exposée après la Chine et les USA, avec une capacité d’adaptation des approvisionnements en énergie a priori plus limitée. Mais les répercussions sont hétérogènes et ouvrent un nouveau conflit d’accès aux ressources publiques dans une ère d‘“État providence” dirigé de façon croissante vers les entreprises[16].

Au milieu de la cacophonie de discours produits sur la guerre, il faut bien reconnaître qu’il existe un discours produit par les relais du capital renouvelable sur l’“autonomie stratégique” que permettrait une électrification des usages (au niveau européen ou italien par exemple). Ce discours, à l’image de l’écologie de guerre, a adopté le vocabulaire du moment de la souveraineté énergétique, quarante ans après les chocs pétroliers, et trouve également des relais au plus haut des gouvernements, à l’image du rapport Pisani-Ferry/Mahfouz qui ferraille en faveur d’un investissement public de l’ordre de 1% du PIB pour un investissement total (public et privé) dans la transition énergétique de l’ordre de 2%.

Pourtant, l’image qui s’annonce est bien différente des attentes de la fraction verte du capital énergétique. Les industries énergivores (à l’image de la chimie) alignent leurs intérêts avec les fractions fossiles du capital énergétique et demandent une diversification des approvisionnements en gaz naturel en plus d’aides publiques, qui poussent même Meloni à envisager de suspendre sa très regardée politique austéritaire, sous la pression des industriels du Nord de l’Italie. Ce contexte crée une tension avec l’oligarchie financière transnationale qui, à travers plusieurs ministres des Financeseuropéens[17], en plus de réclamer la désescalade, appelle à respecter la “responsabilité fiscale” et à éviter les mesures protectionnistes. On retrouve dans cette tension la lutte entre les projets concurrents qui ont historiquement traversé l’intégration européenne : celle-ci est à nouveau tiraillée entre une orientation néomercantiliste et le projet néolibéral transnational qui, tout en incorporant certains éléments de ses concurrents, s’est imposé comme le projet hégémonique européen[18]

Le nouveau discours hégémonique encore en pleine gestation garde certes les éléments de compétitivité du discours hégémonique historique, mais prend des accents néomercantilistes de plus en plus fort à travers le thème de la souveraineté. Toutefois, ce serait une erreur de penser que ce discours aux accents protectionnistes pourrait viser à l’autonomisation vis-à-vis des USA. 

À l’inverse, la European Round Table for Industry[19] s’est montrée largement en faveur de la normalisation des échanges commerciaux avec les USA et la désescalade tarifaire, pour assurer l’accès au large marché de consommateurs étasuniens, et stabiliser les flux de capitaux transfrontaliers. C’est là la marque de l’empire informel que les USA n’ont cessé de tisser depuis l’après-guerre et pendant toute la construction européenne. Les fractions européennes du capital se réordonnent sans cesse, sous contrainte de leur insertion dans l’ordre mondial dominé par les US.

L’Europe ne s’autonomise pas énergétiquement, elle se remilitarise

La contrainte d’interconnexion et d’intégration des chaînes de valeur entre les capitaux USA et européens oriente largement la réponse en cours des industries européennes. Ainsi, si la guerre russe en Ukraine a déjà fait bondir la dépendance fossile de l’Europe vis-à-vis des USA (58% du GNL importé par l’UE vient des USA en 2025), cette dépendance pourrait encore être aggravée par la guerre en Iran (jusqu’à 80% d’ici 2030). 

Une fois les deux blocs hégémoniques étasuniens (au centre duquel se tiennent les fractions fossiles-défense) et européens (dominé par les fractions globalistes et atlantistes) mis en regard, on comprend bien que la solution de fixation des profits trouvée en Europe se dirige vers un investissement massif dans les industries de la défense et la sécurisation de l’approvisionnement en énergies fossiles plutôt que dans une transition énergétique. Le recyclage des profits à travers la militarisation devient un fait stylisé qui contredit les thèses de l’écologie de guerre. Il faut reconnaître qu’une autonomie européenne purement déclarative ne tient pas sans ancrage matériel, et que cet ancrage passe par l’énergie et les infrastructures. 

Charbonnier a raison aussi de souligner que les bombardements en Iran et les réponses iraniennes dans les pays de la région du Golfe sont sans doute le plus grand événement d’annihilation de capital fossile de l’histoire, et que le choc énergétique a des effets distributifs massifs, avec accumulation du côté des investisseurs et entreprises fossiles, et baisse du pouvoir d’achat du côté des consommateurs. Mais accorder sa confiance au niveau de l’Europe ou des États européens, lesquels pourraient “avoir le courage de discipliner les profiteurs de guerre pour réaliser un transfert de richesse stratégique, démocratique, et soutenable”, risque de surestimer lourdement l’autonomie de l’action étatique dans l’Europe néolibérale.

D’abord parce que les États européens restent tiraillés entre contraintes budgétaires et industrielles. Meloni a elle-même demandé que la suspension générale des règles de déficit européennes ne soit plus un tabou si la guerre repart, pour soutenir l’industrie existante et ses chaînes de valeur. Ensuite, parce que la remilitarisation européenne ne coïncide pas nécessairement avec une souveraineté industrielle européenne. Reuters rapporte que, sur environ 200 milliards d’euros dépensés par l’Europe en équipements de défense depuis 2022, seuls 40 milliards sont allés à des fournisseurs européens. Autrement dit, l’Europe peut très bien se réarmer sans s’autonomiser réellement, en canalisant la dépense publique vers des complexes militaro-industriels transatlantiques ou dépendants de filières dominées par les États-Unis.

Ensuite, parce qu’une lecture par nations masque l’essentiel : les intérêts croisés entre fractions du capital étasuniennes et européennes. L’espace transatlantique est un véritable espace intégré d’accumulation, structuré par des filiales, des investissements directs, des chaînes de valeur, des débouchés commerciaux, des circuits financiers et des appareils politico-militaires partagés. Comme le développe Benjamin Bürbaumer : l’Europe n’est ni une simple périphérie compradore des États-Unis, ni un centre capitaliste pleinement autonome. Elle fonctionne comme un centre d’accumulation secondaire, doté de ses propres firmes, de sa propre puissance industrielle et de ses propres stratégies, mais traversé par une bourgeoisie intérieure structurellement imbriquée au capital étasunien. L’investissement direct américain est une force politique qui transforme la composition de la classe dominante européenne, lie organiquement une partie de ses intérêts à ceux de Washington et réduit sa capacité à formuler un projet stratégique indépendant.

Ainsi, la rentabilité du capital européen dépend de l’accès au marché étasunien, de ses filiales et chaînes de valeur, et de ses financeurs. Les États-Unis étaient encore en 2024 le premier détenteur étranger d’actions de la zone euro, avec 27 % des avoirs non-résidents en actions, et ils ont absorbé en 2025 près de 554 milliards d’euros d’exportations européennes de biens, soit 21 % des exportations extra-UE. L’industrie militaire est particulièrement co-intégrée dans cette espace : 78% des achats publiques dans la défense en Europe viennent de l’extérieur de l’Europe, particulièrement des USA, tandis que 80% de la production d’armement française est exportée. 

Dans ces conditions, parler comme si les États européens pouvaient décréter souverainement la transition au nom d’un hypothétique intérêt général semble au mieux naïf. Le capital n’a pas de patrie quand il s’agit de préserver ses marges. Il suit les marchés solvables, les rendements élevés et les circuits de financement les plus sûrs. Et lorsque l’État prétend corriger cette dépendance, il ne rompt pas avec elle : il la réorganise. En France, après l’annonce polémique du fléchage d’une partie du Livret A vers l’industrie de la défense, l’argent public a bien été mobilisé pour la défense à travers Bpifrance Défense[20], la montée en puissance de Definvest, le réabondement du Fonds Innovation Défense et les cofinancements mobilisés avec la Caisse des Dépôts. Autrement dit, alors que le vert reste incertain, l’État sait être stratégique en faveur du kaki. 

La Chine, de son côté, n’affiche pas une telle interpénétration des intérêts étasuniens. Si elle avance rapidement sur les renouvelables, ce n’est pas parce qu’elle serait simplement plus vertueuse. C’est surtout parce qu’elle contrôle une profondeur industrielle exceptionnelle dans les chaînes de valeur bas carbone en comparaison à l’industrie fossile, contrairement aux capitaux transatlantiques. L’IEA rappelle que ses exportations brutes de technologies d’énergie propre ont dépassé 165 milliards de dollars en 2025, soit environ 15 % de son excédent commercial, et que la Chine représentera 60 % de l’expansion mondiale des capacités renouvelables d’ici 2030. 

La transition va plus vite là où des fractions dominantes du capital ont un intérêt matériel à ce qu’elle aille vite. C’est précisément ce qui manque à l’Europe : non pas seulement des idées, mais un bloc d’intérêts suffisamment cohérent et suffisamment autonome pour faire du vert autre chose qu’un supplément d’âme à la remilitarisation. Tant que le capital financier sera libre de fixer le surplus dans les secteurs les plus rentables (ce qui est l'alpha et l'oméga des programmes politiques étasuniens et européens depuis les années 1990, même après le virage vers le derisking), les contextes d’instabilité géopolitique dirigeront éternellement l’accumulation vers les secteurs les plus rentables. 

Et les taux de rentabilité dans la situation actuelle sont édifiants à ce propos : Rheinmetall à 34% en 2025, Total à 13%, tandis que les investissements dans le PV ou les véhicules électriques en Europe culminent sous les 7%. Dans la droite succession de la pensée de Rosa Luxemburg[21], on pourrait dire que le militarisme fonctionne aujourd’hui comme une solution capitaliste aux contradictions de l’accumulation : il transforme l’impôt et les ressources publiques en débouchés garantis pour l’industrie d’armement, tout en tentant de suspendre la conflictualité sociale au nom de la paix civile et de l’urgence nationale.

La guerre comme mode de recyclage : du brun vers le kaki

On en arrive à notre thèse centrale. Le capital brun échoué ne se recycle pas mécaniquement en capital vert sous contraintes géopolitiques. L’élasticité du choc inflationniste est essentiellement absorbée par la contraction de la consommation populaire et les variations de pouvoir d’achat. Le capital industriel lié aux intérêts fossiles, à l’image de l’industrie automobile thermique, ne se recycle pas spontanément vers l’électrique[22], mais vers le secteur de la défense, qui présente de meilleures perspectives de rentabilité à court terme. Le capital brun ne se recycle pas en capital vert mais en kaki. 

Cet effet est déjà observable. Le choc géopolitique ne pousse pas mécaniquement vers la transition, il réordonne les hiérarchies de profit, et donc la direction de l’accumulation. Il faut bien reconnaître là le rôle de l’État. Les commandes publiques, les subventions, l’“urgence stratégique”, la discipline imposée à la politique sociale, l’orientation de l’épargne sous gestion publique rendent la défense plus rentable que la reconversion écologique, ce qui entraîne une migration de l’investissement vers la défense. 

Les exemples européens sont désormais trop nombreux pour être traités comme des accidents. Rheinmetall a annoncé la reconversion de deux usines automobiles en Allemagne vers la production d’équipements militaires. Hensoldt explique bénéficier des difficultés du secteur automobile et discute avec Bosch et Continental pour reprendre des salariés. KNDS a repris un site d’Alstom à Görlitz pour y fabriquer des sous-ensembles de Leopard 2, Puma et Boxer. En France, Europlasma veut réutiliser l’ex-Fonderie de Bretagne, ancien site Renault, pour produire des corps d’obus de mortier. À Osnabrück, des opposants à la conversion du site Volkswagen parlent explicitement de l’alternative entre « Panzer oder Zukunft », entre les chars et l’avenir. Des réactions similaires face à la crise sont également observables au Japon, qui a récemment annoncé l’ouverture de ses frontières au marché mondial de l’armement en levant son interdiction d’exporter des armes. À l’échelle européenne, le plan ReArm Europe/Readiness 2030 et, en France, la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030, donnent à cette migration du capital une courroie de transmission budgétaire explicite. Comble de l’histoire, la LPM renchérie récemment propose une dépense budgétaire de l’ordre de 60Mds€/an, soit l’ordre de grandeur réclamé en investissement total par le rapport Pisani-Ferry/Mahfouz pour la transition énergétique.

Ce qui se joue ici n’est pas une simple adaptation industrielle. C’est une manière pour le capital de résoudre sa crise en se fixant dans l’espace, en transformant les usines dans les pays du centre, et en amenant la destruction dans les pays qui subissent cette tectonique des blocs impérialistes. Les secteurs en difficulté dans l’automobile, la métallurgie ou le ferroviaire ne sont pas socialisés pour être reconvertis selon des besoins écologiques et sociaux. Ils sont réorientés vers les besoins de l’économie de guerre. Là où une transition sérieuse impliquerait conflit social, planification démocratique, baisse de certains profits et affrontement avec les détenteurs de capital, la militarisation offre une solution plus simple : sauver les marges, garantir les débouchés, faire financer l’ajustement par l’État, et reporter la facture énergétique et inflationniste sur les classes populaires.

C’est pourquoi la réponse politique ne peut pas être une simple invocation de la souveraineté énergétique. Tant que les décisions restent structurées par des fractions de capital cherchant le rendement maximal, la guerre ne sera pas le détour malheureux d’une transition par ailleurs rationnelle. Elle sera l’un des mécanismes mêmes par lesquels la crise écologique, énergétique et géopolitique se convertit en nouveaux profits. Le point aveugle de l’écologie de guerre est là : elle voit bien que le fossile est devenu une arme mais elle ne voit pas que, dans la conjoncture actuelle, cette arme ne pousse pas au vert. Elle pousse surtout au kaki, avec une cascade d'impacts sur la remilitarisation de tous les pans de la vie quotidienne, et un renforcement des outils de répression, notamment en Europe.

Annexe

Figure 2. Composition des secteurs productifs de la cascade d’échouage provoquée par un scénario d’annihilation du capital productif fossile en Asie Occidentale et dans la région du Golfe, en fonction de la profondeur des vagues d’échanges intersectoriels et internationaux. Note de lecture : l’échouage total (direct+indirect) de capital provoqué par le choc d’échouage Asie Occidentale et dans la région du Golfe est de l’ordre de 12,466 milliards de dollars, et les services, le commerce et la logistique en représentent près des deux tiers.

Figure 3. Classement en valeur absolue du montant des actifs exposés à un échouage en réponse à la propagation d’échouage du choc. Le classement est réalisé à trois étapes : choc direct (à gauche), propagation intermédiaire (au centre) et total (à droite)

Figure 4. Classement en valeur relative au total de capital du montant des actifs régionaux exposés à un échouage en réponse à la propagation d’échouage du choc. Le classement est réalisé à trois étapes : choc direct (à gauche), propagation intermédiaire (au centre) et total (à droite)


Notes

[1] Pierre Charbonnier, « La naissance de l’écologie de guerre », Le Grand Continent, 18 mars 2022.

[2] Pierre Charbonnier, « L’écologie de guerre totale », Le Grand Continent, 24 mars 2026.

[3] Vincent Rissier, Contre l’écologie de guerre, 2026, La Dispute.

[4] Benjamin Bürbaumer, « Un super-impérialisme ? Hégémonie du capital US et impérialisme informel », Contretemps, 2021 

[5] Nous mobilisons cette notion à la façon de Poulantzas. Les fractions de capital ne se superposent pas avec les secteurs économiques de la comptabilité nationale, mais regroupent des ensembles de capitalistes qui partagent un intérêt commun dans la poursuite d'une stratégie d'accumulation. Afin d’orienter à leur profit l'allocation du capital industriel, elles s’affrontent dans les sphères politique et idéologique afin d'imposer leur stratégie d’accumulation comme expression de l'intérêt général. L'État se transforme en terrain sur lequel ces fractions de capital concurrentes sont arbitrées et hiérarchisées. Cf. « Bruno Amable, Stefano Palombarini, Blocs sociaux, conflits et domination : Pour une économie politique néoréaliste », Raisons d’Agir, 2024

[6] Joachim Hirsch, La théorie matérialiste de l'État, Editions Syllepse, 2025

[7] C'est-à dire du capital qui cesserait d’être utilisé suite à une cessation d’activité réglementaire, ou d’un effondrement de la demande. Cet échouage ferait logiquement subir une perte de valeur à ce capital perçu comme actif par des investisseurs. A grande échelle, ces dévaluations sont perçues comme un risque de crise macro-financière. La crise menace bien sûr les détenteurs de capital, mais aussi les employés des filières à risque d’échouage. On peut citer à titre d’exemple des travaux comme Battiston et al. (2017) ou Cahen-Fourot et al. (2021).

[8] Benjamin Bürbaumer, « Reconnaître une guerre impérialiste : le cas de l’Iran », Contretemps, 2026

[9] Efraim Inbar & Eitan Shamir (2014) ‘Mowing the Grass’: Israel’s Strategy for Protracted Intractable Conflict, Journal of Strategic Studies, 37:1, 65-90. Ils décrivent cette stratégie dont la coercition externe ciblée sur les groupes non-étatiques ne visent pas une issue politique, mais une stratégie d’usure pour affaiblir en permanence les capacités de l’ennemi.

[10] La méthodologie quantitative est détaillée ici Tausch & Magacho (2025)En deux mots, GLORIA est une représentation statistique du commerce intersectoriel et international. Elle donne accès aux flux de biens et services achetés entre secteurs de l’économie et entre pays. Les auteurs étendent cette comptabilité depuis les échanges économiques vers la valorisation du capital productif, ce qui permet d’identifier les dépendances entre secteurs.

[11] Émirats arabes unis, Bahreïn, Yémen du Sud (Aden), Iran, Irak, Jordanie, Koweït, Liban, Oman, Palestine, Qatar, Arabie saoudite, Syrie, et République arabe du Yémen/Yémen (1990/1991).

[12] Comme indiqué ci-dessus, les secteurs productifs ne correspondent pas parfaitement aux fractions de capital. Au contraire, les fractions de capitales porteuses de stratégies d'accumulation concurrentes, peuvent se manifester au sein d'un même secteur ou même d’une entreprise. Les résultats sectoriels indiquent (voir ci-dessous) que les secteurs les plus frappés par la propagation de l’échouage sont des secteurs intensifs en capitale et production comme le Commerce, le Transport, et des Services, donc des secteurs dont les contradictions entre les fractions de capitales se matérialisent le plus ouvertement. 

[13] Ce chiffre peut paraître faible, au regard de pays comme le Qatar dans lesquels jusqu’à 40% du PIB est généré par le secteur pétrolier. Le choc direct de 30% d’échouage porte uniquement sur le secteur primaire et cascade vers les autres secteurs, notamment de la production de produits dérivés du pétrole (raffinage, fertilisants, commerce, etc…). De plus, sont inclus dans la définition de “Région du Golfe” des pays dont l’économie est bien plus diversifiée que le Qatar, où le capital susceptible d’être échoué représente 6 % du stock total de capital, à l'image de l’Iran (38%), l’Irak (56%) et l’Arabie saoudite (96%) qui sont beaucoup plus exposés au risque d’échouage du capital. Les écarts de pourcentage observés entre le Qatar et l’Arabie saoudite sont probablement liés à la méthodologie utilisée pour estimer les matrices du capital sur l'échelle mondiale, qui semble surestimer le stock total de capital du Qatar et sous-estimer celui de l’Arabie saoudite. 

[14] Cette fraction de capital, à travers ses évolutions, a joué un rôle important dans la formation de la politique étrangère étasunienne à travers le XXe siècle par la défense d’une logique dite d’Open Door. van Apeldoorn et de Graaff décrivent cette stratégie comme la construction d’un ordre mondial ouvert aux capitaux, aux marchandises et aux investissements américains. Après 1945, puis surtout après la guerre froide, les fractions transnationalisées du capital américain ont ainsi soutenu une politique étrangère visant à garantir l’accès aux marchés, la liberté des flux, la primauté du dollar et la sécurisation militaire des infrastructures de la mondialisation. Voir Bastiaan van Apeldoorn et Naná de Graaff, American Grand Strategy and Corporate Elite Networks: The Open Door since the End of the Cold War, Routledge, 2015.

[15] Bieler, A., & Morton, A. D. (2015). « Axis of Evil or Access to Diesel?: Spaces of New Imperialism and the Iraq War », Historical Materialism, 23(2), 94-130.

[16] On trouve plusieurs formulations de ce fait stylisé selon lequel les ressources publiques seraient accaparées de façon croissante par les entreprises, par exemple à travers la notion de Corporate welfare state de Bürbaumer, B., & Pinsard, N. (2025). « The corporate welfare turn of state capitalism in France: Reassessing state intervention in the French economy, 1945–2022 », Economy and Society, 54(2), 283–309. Ou de Derisking state de Gabor, D. (2023). « The (European) derisking state », Stato e mercato, 1(127), 53–84.

[17] Mais aussi d’autres pays du centre comme l’Australie ou le Japon

[18] Bastiaan van Apeldoorn, Transnational Capitalism and the Struggle over European Integration, Routledge, 2002

[19] L’ERT est un forum stratégique du grand capital industriel et technologique européen dans sa synthèse transnationalisée par la construction européenne. Il cherche à formuler un intérêt général du capital européen autour de la compétitivité, du marché unique, de l’innovation, des infrastructures, de l’énergie, du commerce, de la sécurité économique et de la politique industrielle. 

[20] Il est notable que la Banque Publique d’Investissement (BPI) solvabilise massivement des investissements venant de fonds de capital-risque, et s’adonne aux mêmes pratiques prédatrices que ces dernières, comme l’a relevé la commission d’enquête parlementaire sur le sujet.

[21] Rosa Luxemburg, “Die Akkumulation des Kapitals. Ein Beitrag zur ökonomischen Erklärung des Imperialismus”, 1913, Buchhandlung Vorwärts Paul Singer. 

[22] Dont la chaîne de valeur est en réalité assez profonde et peu implantée en Europe.

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

Ne vous arrêtez pas en si bon chemin !

Pour aller plus loin

Soutenez Contretemps

pour une revue critique et indépendante

Vos dons nous permettent de publier des analyses libres, sans publicité ni compromis. Chaque contribution est essentielle.

Inscrivez-vous
à la newsletter

Abonnez-vous à la newsletter de Contretemps et suivez nos analyses entretiens et débats critiques.

Partager l'article

Email
Facebook
LinkedIn
Telegram
WhatsApp
X