revue de critique communiste

revue de critique communiste

Vous lisez
Sciences, pouvoir et savoirs émancipateurs
24 juillet 2026

Sciences, pouvoir et savoirs émancipateurs

Ajoutez votre titre ici


Savoir et pouvoir, sciences et techniques, démocratie et émancipation… Voilà quelques-uns des thèmes que Luis Martínez Andrade propose d’explorer à partir d’une lecture du livre de Jean-Louis Laville et Anne Salmon : « De l’agir sur à l’agir avec. Défis socio-écologiques, association des savoirs et recherches participatives » (éditions Érès, 2025).

Face aux avatars de la modernité capitaliste qui s’expriment dans la dictature du système technique, dans le contrôle des populations, dans la réification et, bien sûr, dans la métamorphose des processus de subjectivité, tout semble indiquer que l’humanité est condamnée à subir les effets de ce que Max Weber appelait la « cage d’acier ». Compte tenu du virage social vers la droite et de la montée des fondamentalismes (à commencer par celui du marché) ces dernières années, tout indique que le « pessimisme de la raison et l’optimisme de la volonté » doivent rester notre boussole d’action. 

D’autre part, face au désastre écologique, certains savants nous proposent, dans la lignée de « l’heuristique de la peur » si chère à Hans Jonas, une dictature d’experts qui puisse légiférer et décider selon leurs règles fondées, selon eux, sur la neutralité scientifique. Devons-nous donc renoncer à toute démocratie délibérative ou nous contenter d’espaces publics de plus en plus réduits pour assurer notre survie en tant qu’espèce ? Faut-il considérer que la science produit des directives qui dictent les conduites ?

Ces questions se posent de manière récurrente aujourd’hui avec les recommandations pour l’abattage systématique de troupeaux entiers de bétail en raison de l’épidémie de dermatose bovine (une maladie virale grave du bétail qui n’affecte pas les humains) afin d’appliquer le fameux « principe de précaution » en ignorant les arguments des agriculteurs, comme cela s’est produit récemment en France ? 

Le livre que nous présentent Jean-Louis Laville et Anne Salmon est très intéressant, non seulement pour repenser la relation entre pouvoir et savoir, mais aussi pour construire des savoirs collectifs émancipateurs. Composé de huit chapitres, le livre reprend certaines idées développées dans d’autres ouvrages qui sont ici synthétisés sous une forme qui se veut un support aux débats. 

Par exemple, les chapitres 6 et 7 reprennent certaines réflexions proposées dans La Fabrique de l’émancipation (Seuil, 2022), autour de la tension entre démocratie et capitalisme (Jürgen Habermas), des pathologies sociales contemporaines (Axel Honneth), de la contribution du pragmatisme (John Dewey), de la pertinence des contre-publics subalternes (Nancy Fraser), pour n’en citer que quelques-unes. Des arguments sont aussi repris d’un livre précédent Pour un travail social indiscipliné (Erès, 2022) ainsi que des nombreux articles d’Anne Salmon en particulier dans la revue Connexions.

La première partie, intitulée « Agir SUR », aborde la construction d’un modèle occidental de pensée qui a méprisé les savoirs populaires (p. 7) et qui, ayant pour horizon la domination de la nature (p. 57), a privilégié la connaissance théorique au détriment des savoirs expérimentaux. C’est pourquoi nos auteurs recourent à la fois au « mythe de la caverne » de Platon et aux propos de René Descartes pour montrer, d’une part, la consolidation d’une hiérarchie des savoirs (dans laquelle les principes de distanciation et d’objectivation sont essentiels) et, d’autre part, le mépris pour les actes de délibération qui ont contribué à l’émergence d’une rationalité instrumentale (p. 100) de la modernité. 

En effet, comme l’avait déjà souligné avec justesse le philosophe argentin Enrique Dussel (1969), la pensée hellénique est à certains égard un pilier de l’eurocentrisme et, sa critique est nécessaire pour revendiquer d’autres savoirs et expériences (Dussel, 2013). Le texte de Jean-Louis Laville et Anne Salmon s’inscrit dans cette ligne. 

Pour aller plus loin
|

Add Your Heading Text Here

D’autre part, en examinant les caractéristiques de la métaphysique classique (mépris de l’expérience, séparation cartésienne exprimée dans la res cogitans et la res extensa, tension entre théorie et pratique) qui ont contribué à la formulation de la pensée scientifique (et son corollaire : l’idée de l’homme-machine), Laville et Salmon observent l’émergence d’un mode de pensée qui sape les fondements démocratiques de la société. Ils soutiennent que :

« Certes, les sciences sociales libèrent du carcan religieux, mais elles conservent tout en le déniant une trace de religiosité lorsqu’elles imaginent que la vie humaine peut retrouver, une fois modelée par la science, sa force et sa beauté. La transformation de l’individu est guidée par le postulat qu’il existe un ordre social formulable en termes de lois, que seuls les savants sont à même d’identifier et de comprendre. La participation des personnes peut y être requise. Mais dans ce cas, elle est convoquée comme un moyen au service d’un projet d’adaptation, au nom d’une harmonie sociale et d’une conformité aux lois. En ce sens, elle est purement instrumentale ». (Laville et Salmon, 2025, p. 73-74).

Un élément qui mérite d’être souligné dans cette première partie de l’ouvrage est la manière dont nos auteurs interprètent la crise existentielle (chapitre 4) de la fin du XVe siècle, qui s’est exprimée à la fois par la découverte de l’univers infini et par le déplacement de la place qu’occupait l’homme dans le cosmos, remettant ainsi en question les représentations héritées de la pensée grecque. Pour Laville et Salmon, la science moderne a été une réponse existentielle aux traumatismes provoqués par cette crise (p. 81).

Les angoisses existentielles ressenties par l’homme occidental l’ont conduit à des actions irrationnelles : de la chasse aux sorcières à l’extermination des indigènes dans les Amériques. En ce sens, les propos de Laville et Salmon apportent de nouveaux éléments à la notion d’ego conquiro proposée par Enrique Dussel (1994), car les principes du rationalisme occidental ne sont pas dissociables de cette angoisse existentielle.  

Si, dans la première partie de l’ouvrage, Laville et Salmon se concentrent sur la séparation entre le savant et la société à travers l’analyse de la coupure entre le sujet-connaissant et l’objet-matière et sur la procédure scientifique comprise comme une révélation de lois universelles qui porte atteinte à d’autres formes de connaissance, dans la deuxième partie intitulée « Agir AVEC », ils revendiquent des modèles de connaissance qui non seulement ont remis en question la pensée hégémonique, mais peuvent également contribuer à la formation d’espaces démocratiques et à l’émergence de formes d’émancipation (par des rapports d’association, des contre-publics subalternes, des espaces publics de proximité, etc.). 

Pour cela, nos auteurs reprennent la pensée de Nicolas Machiavel (lutte contre le dogmatisme), les approches de Jürgen Habermas et d’Axel Honneth (dynamiques démocratiques), la proposition de Paul Feyerabend (anarchisme méthodologique), les réflexions de Bruno Latour, Sandra Harding et Donna Haraway (ontologies de la rencontre) et, bien sûr, les travaux de José Carlos Mariátegui et Aníbal Quijano (désobéissance épistémique) afin de fournir de nouvelles pistes de recherche permettant la reconstruction démocratique des processus gnoséologiques et sociopolitiques.  

Dans les « épistémologies en tension » de l’Occident il est possible de mentionner des ajouts. Je voudrais en mentionner seulement deux qui concernent le matérialisme historique. Dans la place privilégiée qu’occupe la théorie de l’expérience (ou praxis), les Thèses sur Feuerbach écrites en 1845 à Bruxelles par Karl Marx ont été cruciales dans l’élaboration d’une vision du monde qui conjugue théorie et praxis. Cette question a été présente chez lui tout au long de sa vie. 

Rappelons que, en dialogue avec la proposition de Claude Anthime Corbon (1808-1891) consignée dans son ouvrage De l’enseignement professionnel, dans lequel il proposait une formation favorisant des compétences professionnelles flexibles plutôt qu’une spécialisation professionnelle, Marx revendiquait un lien entre science et technologie. C’est pourquoi, pour Robin Small, la contribution la plus originale de Marx à la pensée pédagogique est la « formation technologique, qui importe les principes généraux de tous les processus de production et, simultanément, initie les enfants et les jeunes à l’utilisation pratique et à la manipulation des outils élémentaires de tous les métiers » (Small, 2024, p. 464). 

Il ne faut pas oublier non plus que, pendant l’hiver 1862/1863, juste avant de rédiger le chapitre « La Machinerie et la grande industrie » du Capital, Marx a suivi un cours pratique (ou expérimental) avec un certain Robert Willis, professeur de mécanique appliquée à Cambridge et à l’École des Mines de Londres. En ce sens, Karl Marx a voulu concilier théorie et pratique. D’ailleurs la critique de Laville et Salmon s’adresse principalement à l’économicisme de certains courants du marxisme orthodoxe. 

La deuxième suggestion concerne l’œuvre d’Antonio Gramsci. Laville et Salmon ont raison d’affirmer que Le Prince(1532) de Machiavel (diamétralement opposé à la perspective de Jean Bodin) part de considérations pratiques pour élaborer une théorie de l’action (p. 120) qui reconnaît « la mutation constante des combinaisons des causes » (p. 127) et qui, par conséquent, n’est pas fermée à l’expérience. À partir de la philosophie de la praxis, Antonio Gramsci nous propose une lecture qui peut compléter celle de Laville et Salmon, car « Machiavel n’est pas un pur homme de sciences ; c’est un homme de parti, un homme aux passions puissantes, un politique en acte, qui par conséquent ne peut pas ne pas s’occuper du ‘devoir être’, certes non entendu dans un sens moraliste » (Gramsci, 1977, p. 487). Pour Gramsci, Le Princeest « un livre vivant » (Gramsci, 1977, p. 415) car il s’intéresse non seulement à la « volonté collective » (Gramsci, 1977, p. 421), mais aussi à la place qu’occupent « les grandes masses des paysans cultivateurs » lors qu’elles envahissent simultanément la vie politique (Gramsci, 1977, p. 427). 

Bien que les caractéristiques du Prince moderne (le parti de la classe ouvrière) puissent être discutées en ce nouveau millénaire, il n’en reste pas moins que la contribution de Gramsci (intérêt pour les classes subalternes, philosophie de la praxis, relation entre culture et pouvoir, rôle du mythe et de l’imaginaire populaire, etc.) est fondamentale pour repenser tant la méthode de connaissance que les processus démocratiques dans la lignée de ce qui est présentée par Jean-Louis Laville et Anne Salmon. Quoi qu’il en soit, le livre De l’agir sur à l’agir avec est une contribution majeure pour repenser, dans une optique émancipatrice, les défis socio-écologiques actuels.   

Le livre de de Jean-Louis Laville et d’Anne Salmon constitue une contribution précieuse non seulement à l’histoire intellectuelle, mais aussi à la théorie de la connaissance, et mérite donc d’être lu et discuté par les militants comme par les chercheurs engagés dans les transformations sociales.

Bibliographie indicative 

Dussel, Enrique (1969), El humanismo semita: estructuras intencionales radicales del pueblo de Israel y otros semitas, Buenos Aires, UDEBA.

Dussel, Enrique (1994), 1492. El encubrimiento del otro. Hacia el origen del “mito de la modernidad”, La Paz, Plural. 

Dussel, Enrique (2013), Ethics of Liberation. In the Age of Globalization and Exclusion, Durham, Duke University Press.

Frère, Bruno et Laville, Jean-Louis (2022), La Fabrique de l’émancipation. Repenser la critique du capitalisme à partir des expériences démocratiques, écologiques et solidaires, Seuil, Paris.

Gramsci, Antonio (1977), Gramsci dans le texte. Recueil réalisé sous la direction de F. Ricci (en collaboration avec. J. Bramant), Paris, Editions sociales. 

Laville Jean-Louis et Salmon, Anne (2022), Pour un travail social indiscipliné, Érès, Toulouse.

Small, Robin (2024), “Educación”, dans El renacer de Marx. Nuevas interpretaciones y conceptos clave editado por M. Musto, Akal, Madrid.  

24 juillet 2026

Sciences, pouvoir et savoirs émancipateurs

Savoir et pouvoir, sciences et techniques, démocratie et émancipation… Voilà quelques-uns des thèmes que Luis Martínez Andrade propose d’explorer à partir d’une lecture du livre de Jean-Louis Laville et Anne Salmon : « De l’agir sur à l’agir avec. Défis socio-écologiques, association des savoirs et recherches participatives » (éditions Érès, 2025).

Face aux avatars de la modernité capitaliste qui s’expriment dans la dictature du système technique, dans le contrôle des populations, dans la réification et, bien sûr, dans la métamorphose des processus de subjectivité, tout semble indiquer que l’humanité est condamnée à subir les effets de ce que Max Weber appelait la « cage d’acier ». Compte tenu du virage social vers la droite et de la montée des fondamentalismes (à commencer par celui du marché) ces dernières années, tout indique que le « pessimisme de la raison et l’optimisme de la volonté » doivent rester notre boussole d’action. 

D’autre part, face au désastre écologique, certains savants nous proposent, dans la lignée de « l’heuristique de la peur » si chère à Hans Jonas, une dictature d’experts qui puisse légiférer et décider selon leurs règles fondées, selon eux, sur la neutralité scientifique. Devons-nous donc renoncer à toute démocratie délibérative ou nous contenter d’espaces publics de plus en plus réduits pour assurer notre survie en tant qu’espèce ? Faut-il considérer que la science produit des directives qui dictent les conduites ?

Ces questions se posent de manière récurrente aujourd’hui avec les recommandations pour l’abattage systématique de troupeaux entiers de bétail en raison de l’épidémie de dermatose bovine (une maladie virale grave du bétail qui n’affecte pas les humains) afin d’appliquer le fameux « principe de précaution » en ignorant les arguments des agriculteurs, comme cela s’est produit récemment en France ? 

Le livre que nous présentent Jean-Louis Laville et Anne Salmon est très intéressant, non seulement pour repenser la relation entre pouvoir et savoir, mais aussi pour construire des savoirs collectifs émancipateurs. Composé de huit chapitres, le livre reprend certaines idées développées dans d’autres ouvrages qui sont ici synthétisés sous une forme qui se veut un support aux débats. 

Par exemple, les chapitres 6 et 7 reprennent certaines réflexions proposées dans La Fabrique de l’émancipation (Seuil, 2022), autour de la tension entre démocratie et capitalisme (Jürgen Habermas), des pathologies sociales contemporaines (Axel Honneth), de la contribution du pragmatisme (John Dewey), de la pertinence des contre-publics subalternes (Nancy Fraser), pour n’en citer que quelques-unes. Des arguments sont aussi repris d’un livre précédent Pour un travail social indiscipliné (Erès, 2022) ainsi que des nombreux articles d’Anne Salmon en particulier dans la revue Connexions.

La première partie, intitulée « Agir SUR », aborde la construction d’un modèle occidental de pensée qui a méprisé les savoirs populaires (p. 7) et qui, ayant pour horizon la domination de la nature (p. 57), a privilégié la connaissance théorique au détriment des savoirs expérimentaux. C’est pourquoi nos auteurs recourent à la fois au « mythe de la caverne » de Platon et aux propos de René Descartes pour montrer, d’une part, la consolidation d’une hiérarchie des savoirs (dans laquelle les principes de distanciation et d’objectivation sont essentiels) et, d’autre part, le mépris pour les actes de délibération qui ont contribué à l’émergence d’une rationalité instrumentale (p. 100) de la modernité. 

En effet, comme l’avait déjà souligné avec justesse le philosophe argentin Enrique Dussel (1969), la pensée hellénique est à certains égard un pilier de l’eurocentrisme et, sa critique est nécessaire pour revendiquer d’autres savoirs et expériences (Dussel, 2013). Le texte de Jean-Louis Laville et Anne Salmon s’inscrit dans cette ligne. 

Pour aller plus loin

|

Add Your Heading Text Here

D’autre part, en examinant les caractéristiques de la métaphysique classique (mépris de l’expérience, séparation cartésienne exprimée dans la res cogitans et la res extensa, tension entre théorie et pratique) qui ont contribué à la formulation de la pensée scientifique (et son corollaire : l’idée de l’homme-machine), Laville et Salmon observent l’émergence d’un mode de pensée qui sape les fondements démocratiques de la société. Ils soutiennent que :

« Certes, les sciences sociales libèrent du carcan religieux, mais elles conservent tout en le déniant une trace de religiosité lorsqu’elles imaginent que la vie humaine peut retrouver, une fois modelée par la science, sa force et sa beauté. La transformation de l’individu est guidée par le postulat qu’il existe un ordre social formulable en termes de lois, que seuls les savants sont à même d’identifier et de comprendre. La participation des personnes peut y être requise. Mais dans ce cas, elle est convoquée comme un moyen au service d’un projet d’adaptation, au nom d’une harmonie sociale et d’une conformité aux lois. En ce sens, elle est purement instrumentale ». (Laville et Salmon, 2025, p. 73-74).

Un élément qui mérite d’être souligné dans cette première partie de l’ouvrage est la manière dont nos auteurs interprètent la crise existentielle (chapitre 4) de la fin du XVe siècle, qui s’est exprimée à la fois par la découverte de l’univers infini et par le déplacement de la place qu’occupait l’homme dans le cosmos, remettant ainsi en question les représentations héritées de la pensée grecque. Pour Laville et Salmon, la science moderne a été une réponse existentielle aux traumatismes provoqués par cette crise (p. 81).

Les angoisses existentielles ressenties par l’homme occidental l’ont conduit à des actions irrationnelles : de la chasse aux sorcières à l’extermination des indigènes dans les Amériques. En ce sens, les propos de Laville et Salmon apportent de nouveaux éléments à la notion d’ego conquiro proposée par Enrique Dussel (1994), car les principes du rationalisme occidental ne sont pas dissociables de cette angoisse existentielle.  

Si, dans la première partie de l’ouvrage, Laville et Salmon se concentrent sur la séparation entre le savant et la société à travers l’analyse de la coupure entre le sujet-connaissant et l’objet-matière et sur la procédure scientifique comprise comme une révélation de lois universelles qui porte atteinte à d’autres formes de connaissance, dans la deuxième partie intitulée « Agir AVEC », ils revendiquent des modèles de connaissance qui non seulement ont remis en question la pensée hégémonique, mais peuvent également contribuer à la formation d’espaces démocratiques et à l’émergence de formes d’émancipation (par des rapports d’association, des contre-publics subalternes, des espaces publics de proximité, etc.). 

Pour cela, nos auteurs reprennent la pensée de Nicolas Machiavel (lutte contre le dogmatisme), les approches de Jürgen Habermas et d’Axel Honneth (dynamiques démocratiques), la proposition de Paul Feyerabend (anarchisme méthodologique), les réflexions de Bruno Latour, Sandra Harding et Donna Haraway (ontologies de la rencontre) et, bien sûr, les travaux de José Carlos Mariátegui et Aníbal Quijano (désobéissance épistémique) afin de fournir de nouvelles pistes de recherche permettant la reconstruction démocratique des processus gnoséologiques et sociopolitiques.  

Dans les « épistémologies en tension » de l’Occident il est possible de mentionner des ajouts. Je voudrais en mentionner seulement deux qui concernent le matérialisme historique. Dans la place privilégiée qu’occupe la théorie de l’expérience (ou praxis), les Thèses sur Feuerbach écrites en 1845 à Bruxelles par Karl Marx ont été cruciales dans l’élaboration d’une vision du monde qui conjugue théorie et praxis. Cette question a été présente chez lui tout au long de sa vie. 

Rappelons que, en dialogue avec la proposition de Claude Anthime Corbon (1808-1891) consignée dans son ouvrage De l’enseignement professionnel, dans lequel il proposait une formation favorisant des compétences professionnelles flexibles plutôt qu’une spécialisation professionnelle, Marx revendiquait un lien entre science et technologie. C’est pourquoi, pour Robin Small, la contribution la plus originale de Marx à la pensée pédagogique est la « formation technologique, qui importe les principes généraux de tous les processus de production et, simultanément, initie les enfants et les jeunes à l’utilisation pratique et à la manipulation des outils élémentaires de tous les métiers » (Small, 2024, p. 464). 

Il ne faut pas oublier non plus que, pendant l’hiver 1862/1863, juste avant de rédiger le chapitre « La Machinerie et la grande industrie » du Capital, Marx a suivi un cours pratique (ou expérimental) avec un certain Robert Willis, professeur de mécanique appliquée à Cambridge et à l’École des Mines de Londres. En ce sens, Karl Marx a voulu concilier théorie et pratique. D’ailleurs la critique de Laville et Salmon s’adresse principalement à l’économicisme de certains courants du marxisme orthodoxe. 

La deuxième suggestion concerne l’œuvre d’Antonio Gramsci. Laville et Salmon ont raison d’affirmer que Le Prince(1532) de Machiavel (diamétralement opposé à la perspective de Jean Bodin) part de considérations pratiques pour élaborer une théorie de l’action (p. 120) qui reconnaît « la mutation constante des combinaisons des causes » (p. 127) et qui, par conséquent, n’est pas fermée à l’expérience. À partir de la philosophie de la praxis, Antonio Gramsci nous propose une lecture qui peut compléter celle de Laville et Salmon, car « Machiavel n’est pas un pur homme de sciences ; c’est un homme de parti, un homme aux passions puissantes, un politique en acte, qui par conséquent ne peut pas ne pas s’occuper du ‘devoir être’, certes non entendu dans un sens moraliste » (Gramsci, 1977, p. 487). Pour Gramsci, Le Princeest « un livre vivant » (Gramsci, 1977, p. 415) car il s’intéresse non seulement à la « volonté collective » (Gramsci, 1977, p. 421), mais aussi à la place qu’occupent « les grandes masses des paysans cultivateurs » lors qu’elles envahissent simultanément la vie politique (Gramsci, 1977, p. 427). 

Bien que les caractéristiques du Prince moderne (le parti de la classe ouvrière) puissent être discutées en ce nouveau millénaire, il n’en reste pas moins que la contribution de Gramsci (intérêt pour les classes subalternes, philosophie de la praxis, relation entre culture et pouvoir, rôle du mythe et de l’imaginaire populaire, etc.) est fondamentale pour repenser tant la méthode de connaissance que les processus démocratiques dans la lignée de ce qui est présentée par Jean-Louis Laville et Anne Salmon. Quoi qu’il en soit, le livre De l’agir sur à l'agir avec est une contribution majeure pour repenser, dans une optique émancipatrice, les défis socio-écologiques actuels.   

Le livre de de Jean-Louis Laville et d’Anne Salmon constitue une contribution précieuse non seulement à l’histoire intellectuelle, mais aussi à la théorie de la connaissance, et mérite donc d’être lu et discuté par les militants comme par les chercheurs engagés dans les transformations sociales.

Bibliographie indicative 

Dussel, Enrique (1969), El humanismo semita: estructuras intencionales radicales del pueblo de Israel y otros semitas, Buenos Aires, UDEBA.

Dussel, Enrique (1994), 1492. El encubrimiento del otro. Hacia el origen del “mito de la modernidad”, La Paz, Plural. 

Dussel, Enrique (2013), Ethics of Liberation. In the Age of Globalization and Exclusion, Durham, Duke University Press.

Frère, Bruno et Laville, Jean-Louis (2022), La Fabrique de l’émancipation. Repenser la critique du capitalisme à partir des expériences démocratiques, écologiques et solidaires, Seuil, Paris.

Gramsci, Antonio (1977), Gramsci dans le texte. Recueil réalisé sous la direction de F. Ricci (en collaboration avec. J. Bramant), Paris, Editions sociales. 

Laville Jean-Louis et Salmon, Anne (2022), Pour un travail social indiscipliné, Érès, Toulouse.

Small, Robin (2024), “Educación”, dans El renacer de Marx. Nuevas interpretaciones y conceptos clave editado por M. Musto, Akal, Madrid.  

Direction de la publication : Fanny Gallot & Ugo Palheta. ISSN : 2496-5146

Ne vous arrêtez pas en si bon chemin !

Pour aller plus loin

Soutenez Contretemps

pour une revue critique et indépendante

Vos dons nous permettent de publier des analyses libres, sans publicité ni compromis. Chaque contribution est essentielle.

Inscrivez-vous
à la newsletter

Abonnez-vous à la newsletter de Contretemps et suivez nos analyses entretiens et débats critiques.

Partager l'article

Email
Facebook
LinkedIn
Telegram
WhatsApp
X